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REVUE
DES
DEUX MONDES
QUATRIÈME SÉRIE
TOME XXIV. — l*' OCTOBBE 1S40.
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IMPRIMBRIB DE H. FOURNIBR ET €■■,
BUB DE 8EINB, li BIS.
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REVUE
DES
DEUX MONDES
TOME VINGT-QUATRIÈME
QUATRIÈME SÉRIE
■^'^''
PARIS
AU BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES
BUB DES BBADX-ABTS, 10
1840
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LE BRIGANDAGE
DANS
LES ÉTATS ROMAINS.
Le 27 avril 1557, Desiderio Guidone de Ascolî, commissaire du
pape Paul IV, promulguait en ces termes un arrêt de mise hors la
loi contre la ville de Monte-Fortino : « Il est manifeste que depuis
nombce d'années les habitans de Monte-Fortino ont mené une vie
criminelle et irrégulière, s'unissant aux ennemis de sa sainteté, Tai-
sant prisonniers ses sujets fidèles, tuant ses soldats, et commettant
toute sorte de vols et d'assassinats , pour lesquels crimes ils ont mé-
rité les plus terribles chAtimens; et, pour que ces chAtimens servent
d'exemple A tous, notre seigneur Paul IV, pape par la grâce de Dieu,
désireux d'assurer la paix de ses provinces en les soumettant A l'au-
torité du'saint-siége, et voulant surtout que la ville de Monte-For-
tino ne soit plus un réceptacle de voleurs et de brigands, a déclaré
que cette ville serait démolie et ruinée de fond en comble, que son
territoire aussi bien que les propriétés particulières seraient dévolus
A la chambre apostolique , et que tous ses habitans seraient bannis
pour la vie. y>
Conformément A cet édit, la ville de Monte-Fortino fut détruite;
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une charme traînée par des bœufs fut conduite sur remplacement de
ses murailles par Pietro Zalaretto de Valmontone, tandis que Me-
nico Franasci suivait en répandant du sel dans les sillons de la ville
abandonnée.
Le 18 juillet 1819, le cardinal Hercule Gonsalvi promulguait un
décret conçu (Jans.des t^ooes à, peu près semblables : « Sa sainteté
le pape étant cooudiicu# par JeftJtém#îgQtges les plus dignes de Toi»
que depuis nombre d'années, et même depuis plusieurs siècles, les
bandits qui infestent les provinces du saint-siége sont nésàSonnino,
que récemment les habitans de cette ville ont invité les brigands du
royaume de Naples à faire invasion dans les états de Téglise, que les
bandes de Lenola et de Fondi sont commandées par un habitant de
Sonnino; sachant enfin que ces bandits trouvent Jin refuge à Sonnino,
quïls fin; tireot de^ipQ^Qs« qu'jt^s'y rsiiçeiibleot pour délibérer sur
ce qu'ils ont à faire; considérant quë^rexpérience du passé, jointe à
celle du moment actuel, prouve qu'aussi long-temps que ce nid
de voleurs existera, il sera impossible de mettre fin à leurs dépréda-
tions, etc.; sa sainteté ordonne que les habitans de Sonnino soient
pourvus d'habitations autreqfiarUjqttfiJeur ville soit rasée et son terri-
toire partagé entre celles des villes voisines qui n'ont pas secondé
les brigands, permettant aux propriétaires qui émigreraient et qui ne
pourraient se fixer près de leurs possessions, de céder leur terrain
à la chambre apostolique, qui leur paiera une annuité perpétuelle sui-
t IMiBtl'éTalnatîoQtfaitepapdes juges ooaipétms«»>
.Toute L'histoire 4xï iirigMiriagerost «ennpase ^n <qiielqno sorte dans
€eS'd(Ha4ditsJi)e 1557 à.M19, o'ssI-JMyre peiidant l'ttspace'de près
décrois sièdes , leJwigaridage' s'estcMUnué: presque sans interni^
-tioQ'dansiles>noDtagneft^kVétefiilent d'AqailaÀtciTaeiRe, aitre le
' Tibreiet le Gengliano.La civilisattMi.daoS'ces^ïrovinôes, cmiveiles
- de bois épais, ooupéeS'de vaUées profeodcs, et qui , de ten^ immé-
MiDOTiil,.onti6ervi de refpge.aux bandits, esiTealééJa' mAme. CTestlà
,ipiftS^rtanus etisesesotayes ^'étaicoltretsaBohés; c'est ià que Marao
nSciana et jsea bandes ^: qui i saîrent . plus d'une ; fois : R«me «n dangtr,
•-lyaientilâarjquartier-igéBéral. Lesïmosursdts habitans de ces nuuiAi-
i gnes /Sont^««eorei auJQHird'lwii oe (qii'iMes. -iimemi vers fl560, ; et Jes
tmfiMf043Maas ont amené JasDtoe répreasion. liaisryaftiqlratt*»oiide
tquelque.chosetde plus étafigefque c^ttetnéetsritéoùseltouyetnn
cpfipe,jle!chefideJa:ffeli0ion,de;£iire jraaer iwe ville de ses iétats
pour en corriger les habitans? Le châtiment, conune le cnne; appff**
(tkntàiunû époqii&dô JMtidMoie.
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LB BBIGANVMBDAm^Lfi^ÉrAlIB/ BIOMAINS. 7'
telle éteillIft'SQSQriptioli' deB>liMre8<(]te Maria Grasla^ Hlè, scranet^
femme tle brigands, à MarorAfiMne, somtépooxs galérien aiHbagoe<
de^Givita^^èoeliMu Mare-AntMne'tle ïm^ntA lï^^iHy^^iUmêHsikim*
seidemtntqprac'Miriâ'Qrauia, 8a:fema»^ maiB>eBeoiBpM0is6tami84
eti, deipre€iie.eirpfoobiH pottr^tovtetifie claisdide la4Kq[mlaliD«.
Célte'soite'd«Jrem)iRiet'dap9|Nilaritéallaehé8 an:titte-dei)ri9aiid(
contritme peat^élreplus à perpétuer le- brigandage' od Italie q^e lef
piofito'dtf métter. Lapnrp^iiité'de ce fléau tieiità^belnioûapd'aiÉves'
ca«Bea eneore; non nova^contanterons dlndiquec ici lea priacip^eii
à sareir le pMiid'honreur do peuple pew le meortCB^^laoBauvaiBe
interpffétalion: d^œrtainea doctrinea rdigieuBes, eaAn llabaence^de
répveaiion ratsonnableiet efBoace de* la pprt dugauveniMMiit.
Ge peu d^horreur 'dei^gena dapetipleniiouo le meoitflB leal à^la fois
UD' vioe xHiginel et'^ un vice aoqrôs il tient d'abovd: à oetla^aveugle
violence du sang qui les powse à satisâwre leum>pnaion8>plQtdt que
d'employer lew émrgie à lea* contenir : ila aimeiil mieûi tuer un
homme que réprimer u» aooèa^de^ colère; ce vtai'tiMt enasHeà un
trarrers d!eaprit du peapje qurfiitt< qu'auprès de lui^rhomme toé a
toofoua tort j Pbucqooi a^nlprovoqué^ pourquoi «441 iajurié? Il aara W
ce^qu'il fiamitv et n'avait qu'à ae bien tenir.' Le tsenr^ en revanehev
est' toujoufs coniidéré'.conune ua' homme de* oœm-, ou tout aa
morostconammun honsme que Je' gouvernement varperfécutèr et^iu'il'
faatplaimke. IkwerinoM amatsêÉù^un^uomof diaent leis Trasieverins
en pareiUe jocoaaien: Cette approbation dennée^aai meurtre et cette
pitté qni a-attacbeà Tassasain « prdviennent.eofinr*d*iine'Sortede? points
dlrninem^mal entendu. En eiagérantla doctrine du pointd- honnecir.
en.-aabstituBnifeNVdueluBe sorte de goerre d'individu à individu, de
fmriUe àfaraille; gnetre^qui ne devait se terminer que 'pair l'eiteitm-
nation d!une:des<deux races en présence, et devant* laqwHe tour les
moyens de nuire* à rennemt4étaient permis, le poison conmie le poi«'
gOÉrd^ leaEs^iagnobfirent'Considérer l'assassinat cofnmo une chose
toute natorelk;. Cette dootrine, qui ne prévalut d'abord que danilea
hautes rclasses^de la sooiété. italienne, se répandit bientôt dans tout'
lesTangs; Le peuple, que' d^aiHeurs le tempérament y portlôt , se fit
le copiste des gnmds seigoeun, et assassina^ns phis-de façof^qu'euv^
Cew^V avec le tempst^ sont revenus à deam^nts plus douées^ le
pearde a g^nlé* ces féroces habitudesj
OnFiaîdit'que l'assassinat était le duelNlèsipeuvresgeiiS'; reBpre»«< *
sien nfes^pas'tout^^à^raîtexicte; L'hoteme qui dSMuno quereUe tno >
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8 REVUE DES DEUX MONDES.
son adversaire , est presque toujours poussé à bout par un mot ou par
un geste, et Q frappe avant que Tadversaire ait eu le temps de se
mettre sur la défensive, sans aucune espèce de danger pour lui-
même. Il y a là surprise violente, il n'y a pas chances égales; il y a
donc peu de courage réel à être assassin. Quoi qu'il en soit, en Italie,
le peuple prend inévitablement le tueur sous sa protection. Un premier
meurtre en fait un personnage intéressant ; un second meurtre en fait
un brave, un troisième un héros. Les femmes, que Fénergie séduit
toujours, exaltent l'assassin et sont prêtes à baiser ses mains rouges
de sang. — Bacon a écrit : La vengeance est une sorte de justice sau-
vage. — La vengeance qui suit un premier meurtre amène presque
inévitablement une série d'assassinats, car les parens du mort ont à
cœur d*accomplir ce qu'ils regardent comme un acte de justice et de
tuer celui qui a tué un des leurs; le gouvernement les ferait attendre
et peut-être oublierait. La justice sommaire du poignard leur plaît
davantage , et l'opinion est encore pour eux.
Il y a cent ans, on comptait à Rome cinq à six meurtres par jour, et
quelquefois le lendemain des grandes fêtes l'hôpital de la Consolazione
a recueilli jusqu'à cent cinquante blessés , ce qui laisse à supposer une
vingtaine de tués. La veille de ces fêtes, on déménageait les salles de
l'hôpital pour faire de la place aux blessés du lendemain; c'était une
habitude prise. Dans les premiers temps de l'invasion française , les
meurtres étaient devenus encore plus fréquens; les Romains trou-
vaient un double plaisir à tuer un ennemi et un étranger. Cent vingt
Français ayant disparu en un seul jour, le général MioUis prit des
mesures de police telles, que pendant les dix-huit mois de cette pre-
mière occupation, de février 17d8 à juillet 1799, il ne se commit pas
dix meurtres. Sous la domination française jusqu'en 181i, les meur-
tres étaient toujours fort rares; mais, lors de la restauration du gou*
vemement pontifical, ils recommencèrent de plus belle. Il y a vingt-
cinq ans, on comptait encore un meurtre par jour. Aujourd'hui, grâce
à la vigilance de la police , on tue peut-être moins; mais les préjugés
populaires sont toujours les mêmes. Cela tient sans doute à ce que la
justice n'instruit guère qu'à l'occasion de meurtres de gens comme il
faut, ou d'assassinats commis sur la grande route; les coups de cou-
teaux entre gens de la canaille ne comptent pas.
C'est dans la foule de ces meurtriers par colère ou par vengeance,
par tempérament ou par prétendu devoir, que de tous temps les bri-
gands se sont, recrutés. Obligés de se cacher et de vivre comme ils
pouvaient, ces gens-là se faisaient peu de scrupule de prendre le
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LE BRIGANDAGE DANS LES ÉTATS ROMAINS. 9
bien d'autroi. Le gouvernement les mettait hors la loi et la société;
ils déclaraient la guerre à la société et à la loi. On a fait beaucoup
d'honneur aux brigands en les représentant comme une sorte d'op-*-
position permanente et avancée. Dans le principe, à la suite des
longues guerres des républiques italiennes et lors de rétablissement
d'un despotisme régulier, quelques grands chefs ont pu se poser
ainsi et préférer à la soumission de l'esclavage l'indépendance et la
vie aventureuse du bandit. La faiblesse du pouvoir et la conGguration
du pays favorisaient merveilleusement leurs projets; ils trouvaient au
centre de l'Apennin des forteresses naturelles. De nos jours, les
mêmes localités ont donné asile ù de nouvelles bandes; mais les Mas-
trilli, les Fra Diavolo, les De'Césaris, les Barbone, les Dieci-Nove et
les Gasparone ne peuvent en aucune façon être comparés aux grands
chefs d'autrefois; lesélémensde leurs bandes ne sont pas non plus les
mêmes. L'héroïsme et les passions généreuses sont en général étran-
gers à la détermination qui les pousse à s'armer contre la société. Les
bandits d'aujourd'hui sont des assassins en fuite, des échappés de
bagne, ou des gens], très misérables, esclaves de leur paresse et de
leurs passions; c'est, en un mot, l'écume de la population des bour-
gades du centre de l'Italie, à laquelle se joignent quelques pAtres
féroces que la solitude et la vie sauvage ont dépravés. Les actions
de ces nobles personnages sont tout-à-fait dignes d'eux. Quelques
chefs, il est vrai, se sont montrés résolus; mais leurs troupes font
plutôt preuve de constance et de souplesse que d'intrépidité, bloquant
les bourgades sans oser y pénétrer de vive force, spéculant sur la
peur, et ne s'attaquant guère qu'à des femmes et à des individus
isolés. Trente habits de carabiniers ont toujours suffi, sinon pour
détruire , du moins pour mettre en fuite les bandes les plus nom-
breuses.
Cette indulgence qu'en Italie l'homme du peuple a pour le meurtre
semble partagée par le gouvernement, qui pardonne avec la même faci-
lité que l'assassin met à frapper. Si le meurtrier vient à bout de faire
sa paix avec la famille de sa victime, et paie qudquesécus d'amende à
la police, il peut reparaître sans courir le risque d'être arrêté, et ne
tarde pas à être gracié. Sous le gpuvernement romain , c'est là une
^conséquence naturelle de la doctrine de l'absolution. Ce que Dieu a
pardonné, l'homme doit-il le punir? Or un assassin ne manque jamais
de se confesser : le prêtre lui dit bien qu'il a commis un grand crime;
mais comme le coupable se repent, le prêtre ne peut lui refuse»
i*absolution. Un meurtrier absous rentre aux yeux du peuple dan^à
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10 lœvoc nBs ranx McnvMs.
catégorie des amnistiés; te gouvernement qui le pottrsuirrait lui
^ paraîtrait tyraMique et implacable.
L-eiagération et la fausse ioterprétalion de certains points du
dogme péutentidMc être également considérées comme une des
causes de lapchrpétuité du brigandage, je dirai plus, comme un Téri-
> table eno0uvageinefit Àu meurtre. Le catholicisme, mal con^ris par
le peuple, a perverti la morale en se faisant le garant trop facile de
rindulgence divine. L'Italien n'a vu qu'une seule chose dans la con-
fession, l'absolution qui smt l'aveu et le pardon qui accompagne le
repentir; il a compris qi^'un seul acte de contrition suffisait pour
assarer la rémission des crimes les plus monstrueux. Certain du
'pai^on , il a donc été crhninel sans scrupules, et c'est en se promet-
tant de se repentir qu'il a commis le meurtre.
< Ces croyances superstitieuses ont eu d'étranges résultats. Ainsf le
^'sapplioeides grands coupables, destiné à prévenir le crime par l'exem-
^^le, a été »aa contraire une excitation au crime. En Italie, un cou-
pable meurt toujours en se repentant. L'assassin, avant de ntonter
-^ur ré(;bafaild,^se confesse en public, communie, et, en présentant
sa tète au bourreau , baise la croix avec componction. — Cet homme
fut bieïi coupable, mais il est mort comme un saint, — s'écrie le prêtre
au moment où le bourreau vient d'achever son office. Voilà donc le
brigand twdt à l'heure transformé en martyr; on se dispute conmie
de précieuses reliques les lambeaux de ses vêtemens; les assistans
vraiment religieux envient même son sort , et il n'est pas sans exemple
que de misérables fanatiques aient commis un meurtre pour s'assurer
de cette façon la béatitude étemelle. Si la foule ne pousse pas si
loin la ferveur, bon nombre de ceux qui la composent commettront
du moins le crime avec plus de sécurité , se promettant de faire à leur
tour une bonne mort. Une fois criminels, ils s'efforcent d'échapper à
la justice^ humaine, tout en se confiant en la justice divine , et ils se
font brigands en attendant l'occasion de devenir saints.
C'est à des causes analogues qu'il faut attribuer ce mélange de
superstition et de lérocSté propre aux brigands. — Il est à peu près
(certain que nous RKmrrons de mort violente, disent-ils; mais quand
le danger viendra, nous avons ceci pour nous défendre (et ils mon-
trent leurs fusils), et cela pour adoucir notre mort (et ils baisent
Fimage de la Vierge) . — Outre cette image, les brigands portent encore
sur la poitrine, corumie un scapulaire, la sainte croix et ses légendes;
c'est pour eux un signe de rémission , et parce que le Christ a par-
lionné au larron, ils le regardent presque comme un patron. En
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eittiet^l» rédéfAplèûr dëÉr^hfmmes : c*e9t lâ^^fie d#eés^tiMi(libâ«^>
popiriaîres conMtttiMfi^ aut btii^iid» dé 1009 p^ys. -^Jé^d^dttfUr*'
ce monde eut J)eâii«oirp àettUai^r; et^ndtis^àimf tiMift "a^d^s bélitf<^
coÊopà souffrtr: Il éMt fugiHir^ nous le somttK^; il nfaroliiiri aôcom^
pagtté de disciples, noua marchonfà ento^iré^ de t>M^ coitipagudnê ;
il aiMtpiedfitim; nMs ne somfMS'gdère t^^ il n-atalt
qo^MH^ tunique et qu'ufte robe, nous n'aVonatju^lie veist^et qil'utf'
miflitémi>^ il eut faim^et soif ; nms^pèu¥oh»éndii« aatafnl^ ilfeAna ^
qoaffMtejout^ dams ie désM, nmis jeAnonSjptesqtie'tous les^jotra;
il fut tenté pffirle diaMe , qui le transporta ^ur une haut^ mcMfitagnë ^
lediablip nom tente à chaqueheure, etrnous ports* sur les tiines^élo'^
vée^ pdor épier les passant; Jésus fut haï et repoussé dû monde,
leimnde nous hait et nous repou^; tesJuif^ le« guettaient' piDur le
pr«indiie; les sbires nous >gtfettènC aussi; Jodas' le vendit, il en est
plas thin parmiinous qui vendra ses fràrés ; il fut pris,' on nous^renl^
dra; il fut conduit devant Anfie» et Caîpbé, on nous conduira de-
vait le ^ari5FA^/{l) et le juge; on le battit de verges, on nousdon^
nera la bastonnade; on le pendft^ntre deux larfons, on nous pendra
en' pareille compagnie ; il descendit aux enfers, nouis y descendrons
aossr; fasse le ciel qu'au lieu d'y demeurer de 'toute éternité avec
lesdiables; nous puissions, comtiie lui, aller retrouver le' Père et le
Saint-Esprit!
Quel faire pour déraciner de pareils préjugés et pour changer ce
coumd'idées? On a proposé plusieurs remèdes, les uns ordinaires, les
autres? héroïques. An nombre des remèdes ordinaires, il faut ranger
en première ligne Téducation et INnstmcttOn , qui ne corrigent pas
les brigands, mais qui empêchent de le devenfr. Malheureusement
cer remèdes, qui n-engagent que l'avenir, ne sont du goût ni des
gouvernons, ni des gouvernés. Les remèdes héroïques sont peu nom*»
breuK : la peine de mort avec exécution à huis-clos pour tout meurtre
prémédité, la peine de mort avec reftis d'absolution pour tout bri-
gand et assassin de métier, tels sont ceux que l'on a jugés les ptas
ef&caces. Le dernier de ces moyens de répressloii^ a été repoussé
comme abominable et contraire au dogme, Tabsolution ne pouvant
être refusée au coupable repentant. Quant à la peine de mort , le gou-
vernement romain, qui ne se piqae cependant pas de philanthropie,
ne rapplique que très rarement et comme à contrecœur; il faut que
(f) Chef des âbf res.
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la RBTDB DBS DEUX MONINSS.
Topinion publique lui force la main , et cette opinion publique dif-
fère rarement de l'opinion du peuple^ qui ne voit jamais pendre ou
assommer (mace/tor^) un assassin sans éprouver un sentiment d'hor-
reur pour les juges et de commisération pour le patient.
Chose singulière! le gouvernement romain, qui montre une sorte
de pitié pour des assassins, et qui traite d'égal à égal avec des ban-
dits, envoyant un premier ministre s'aboucher diplomatiquement avec
eux, n^hésite pas une autre fois à faire raser une ville. Cette démoli-
tion des villes est cependant fort impolitique; au lieu d'un seul et
grand foyer facile à observer, on en crée nombre de petits, qui ten-
dent à grandir; on n'étouffe pas la contagion , on la répand.
Autre inconséquence du gouvernement pontifical : il prohilf soi-
gneusement les ouvrages de Voltaire, Montesquieu, etmèmed^i. de
Chàteaubriant, et il laisse vendre dans les montagnes, par des col-
porteurs, une foule de petite livres à deux sous, qui racontent tous,
soit en vers, soit en prose, l'histoire de bandits fameux. Les jeunes
gens dévorent ces livres, dont ils prennent les héros pour modèles.
Et quels sont ces héros? c'est un<Giuseppe Mastrilli, qui débute par
tuer son rival, se fait brigand, sauve une princesse, est gracié, et
meurt dans son lit; c'est un Pietro Mancino, qui un jour s'empare
d'un demi-million en or et va vivre en Dalmatie comme un prince i
puis, comme Mastrilli, meurt de maladie et rend son ame à Dieu
ayant le prêtre auprès de lui. Eese ranima a Dio col sacerdote. C'est
un Gobertinco, qui tue neuf cent soixante-quatre personnes et six
enfans, et qui, en mourant, n'a qu'un regret, c'est de n'en avoir
pu tuer mille, comme il en avait fait le vœu. C'est un Oronzo Albe-
gna , qui égorge son père, sa mère, étrangle ses deux frères et coupe
la tète à sa petite sœur encore au berceau ; celui-là du moins meurt
sur réchafaud. La vie de ces héros, comme celle des Stefano Spado-
lini, des Bartolomeo, Angelo del Duca, Veneranda Porta et Stefano
Fantini , est écrite en vers et souvent en pur toscan ; nombre d'autres
petits livrets distribués au peuple avec profusion racontent prosaïque-
ment, mais avec un égal intérêt, la vie de brigands plus modernes,
que souvent même leurs lecteurs ont connus, les Maïno, les Perella,
les Rondino, les Francatripa, les Calabrese, les Barbone, le^ Coram-
pono, les Fra Diavolo, les Mezza Pinta, etc., tous brigands plus
ou moins fameux , et qui la plupart ont aussi fini d'une façon édi-
àante, baisant la croix, et le prêtre à leurs côtés.
Nourris de ces lectures, les jeunes montagnards se trouvent tout
naturellement du parti des brigands avant de le devenir eux-mêmes.
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LE BRIGANDAGE DAKS LES ÉTATS ROMAINS. 13
Ils correspondent avec eux , leur donnent asile, s'exaltent en écou-
tant, de leur propre bouche, le récit de leurs exploits, et , à la pre-
mière occasion venue, jouent du couteau et gagnent la montagne, où
ils sont sûrs de rencontrer des amis. Ces hommes intdligens, au-des-
sus de la condition de leurs compagnons de rapines, ont souvent fini
par devenir lieutenans ou chefs de bandes. A cette sympathie des
populations résultant d'un vice d'éducation venaient se joindre la
mollesse et l'indécision du gouvernement pontifical, la maladresse et
l'imbécillité de ses agens, de sorte que tout semblait d'accord pour
perpétuer le mal. On traitait en brebis égarées qu'il fallait ramener
au bercail des misérables couverts de sang ; on s'abouchait et on négo*
ciait par ambassadeurs avec des bandits qui s'étaient mis en dehors
du droit des gens; on acceptait leurs armistices ; un cardinal , ministre
d'état, leur accordait des saufs-conduits, avait des entrevues et dé-
battait avec eux comme avec des généraux d'armée les conditions de
la paix. Enfin on faisait plus, on amnistiait des bandits encore insou-
mis, on donnait à ceux qui déposaient les armes des emplois lucra*-
tifs, et on traitait en sujets fidèles des meurtriers avérés qu'au lieu
du pardon une justice inexorable eût dû atteindre.— Nous ne sommes
pas des forteresses que l'on puisse démolir avec le canon; mais,
comme des oiseaux de proie, nous planons autour des rocs élevés, —
disaient les brigands aux envoyés du pape. Ceux-ci répétaient ces
paroles, et, pour s'excuser des avantages qu'ils leur faisaient, ajou-
taient que pour en venir à bout il valait mieux employer la gjiiijfue
la poudre, qui les eflfarouchait. Mais qu'arrivait-il à la suite de sou-
missions de ce genre? C'est que ces hommes, qui souvent n'avaient
traité que parce qu'ils étaient aux abois, rompaient leur ban et repa-
raissaient plus redoutables que jamais. Rienzi, Sixte-Quint et les
Français n'employèrent, pour extirper le brigandage, que des me-
sures de rigueur, et Rienzi, Sixte-Quint et les Français réussirent
temporairement. Enfin , lorsque de 1820 à 1827 les bandes les plus
importantes ont été détruites , c'est moins au pardon accordé à ceux
qui se soumettaient qu'à deux ou trois exemples de répression terrible
qu'il faut attribuer cet heureux résultat.
Nous ne voulons pas faire ici l'histoire du brigandage, nous nou^
proposons seulement de rapporter quelqfues faits qui sont comme les
pièces justificatives des considérations précédctntes et qui feront con-
naître en même temps l'audace de ces aventuriers, leur manière d'être
et d'exister, la mollesse du gouvernement quand il s'est agi de les
combattre, et les divers sentimens qu'ils inspirent aux populations .
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IV HvrvBMNiS'-DBint^iiomME^:
des^moDMgoesi Ob «ont^eo^qnelque «oite iet deniiei9i^lit(>i^m 'dê^^
lenrhislokei cetto<f6i§ le setodrie avait été'tnipgi«iidvet4^
longé : il dut cesser.
De 1816 à 1810, le brigandage avait pmv en efffet; im^forniklâMé^
aocraiwemeiit dao» lea^tats da saint-^iége; dtt btadMipaieoQrflâeBti^
rA^itniadffiift tous 4e» sens. Le gouvernements apvès savoir teropo^^
risé et parieraenté, se dédda à sévir. youlMtf»re>ttn«exefnple tër^ •
rilflév il décréta la tdéniotîliQn delà ville-de Sonnioo'^l la^disfpersiorrf-
dd saipopoiatieni Ghassésde ce côté, leshrigaBds'^^ retrant^ièreiit
dàn»4es montagnes de Ck>re, et^raversantleSaccoyse^^apprOGlvèrent
de Frosinone etd'Matrr.
On: était arrivé «n premiers «jours du^ mois^ d'j»è^rl8lû;r latflcpie
tout à coup le bruit de ranrivée des briganda se répmdii dan» les
enmoDSi de Palestrine et de Tivoli. Ow disait que leur8'*baMies«'
nombreuses, ctatfséeS'deSoBirino que le canonvenait de détruire, se<
repliaient vers le centre des raontagnes des «étatfir>i*om8ins<^ faisant^
captife tou&ceux dont elles espéraient^ tirer rançon ^ et mettant à «on-
trâbûtion les villages des monlagHes. Ces banditev édiappés «ox 'txé^
cuttoDS ^ de Sonnine , . ne ; respiraient :que la^ vengeance. Beaoc«>ap .
d'jeBtce eux avaient fait^pactieide la tneope de De^rCéannr, tué Tannée^
piécédente aus envioans de Terracinev Obligés ^e se Tetiner devant '^
la::petit& armée de deux xnilie honroresrqui occupait les districts ^ur
sud, ils.s'étàient divisés .«nphisisurs^eampagiriesy et s'étaient donner'
rendeihvous aux environs de 6iibiaeo»et de iTivolitî Leur projet; disait^
on:; était de s'empaierides petites^ villes de la montagne; peut-être^
même, lorsqu'ils seraient en forcer hasardearaiônt^ils^uelque coup :de v
main)audaPcieuK'Contve'Rome;'ils narèviaientTien moins quête pil*-
lage et rincendiéide ses faubourgs v parce qutenfln^ s*il fallait périr,
ils voulaient du. moins* quece >rilt avec /édtft;
Le 9 aoûtt deuxjeunes^campagnards qui^portaientles chaînes d'un>
arpenteur employé au cadastre y et qui travaillaient sur la lisière d'un
boiaà peu deidistance'du chemin de Guadagnol»s virent des hommes
aonés qui venaient de leurx;été; ils voultiVent prendre la fuite , mais
ceux-ci, les couchant en joue,' les» sommèrent de'sarr^er. Cesjennes
gens, à demi morts de frayeur, se<gardèrent bien ide* faire résistance;
alors les brigands^ les poussant devant eux ds^s ie^ taillisv les condui-
sirent dans une clairière de la^ forêt, où4ix à doute de leurs compa-
gnons étaient. couchés sur Je ^azon. Là^ un* de ces hommes; qui
panrissait le chef de la bairde, leur fit subk* un long interrogatoire. —
QuLétaieot-ilS'? D'où venaient^ils? Y avait4l des soldais à Tfvoh et à
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LE BRIflMTOAafK BISS UBS ÉlATES: ROMAINS. ;15
'I^^aeshlUtafis deiPoii,.ia:bo«tgade laifliis^^^
yntbes? QiièHe9 étàieiitleiir&àabit»ries? A qmUesiKsœssortaieiitrils
^de ta bem^ttlé? — i H^iàchaittit 4 mmveontYôit ;ie tmt de lenrsppi-
«Mûers^ tou^ lesf reDseîi^measr qiî p<m?ticBt leur être prefitaUes ,
iknu? bot était /le se rendretincttres d& la persaMiexle tes riches iiabi-
'iHis et d'eo obtenir mçon.; Les deux jeanescampagoards^ ne sacbut
•lîen , n'^emnent pas ide peine à Tester discrets ; - les' brigands ; méoon-
lens, les tnitèreâtrde chiens, les^fimt^ix>iidier'8Br Ie:gazon,:et
tonne, ^ess Ie:niyeaTdui}onr, ils se plaignaient de laifium, ilslenr
j^^theat^àe&puywoiles (pétitspMas )^t do fromage; à ladnitedu joir,
iils le& renvoyèrent à Poli.
A peine ' rentrés < chez eux , ces jeunes rgens mconèèrent ce cpii
Tenait de tenr arriver à la poptdaëwi jde la bonrgade rassemblée tont
entière autour d'eux. Le village était dans l'alarme; onsa^Uvrait àde
^Idttgs connnentaires sur.'les projetsi dés brigands; lorsque deux, ber-
gerstpii arri¥éientdes.'districtsidn snd ;rapportèreilt>qu'ils'ies avaient
vus passer dans la lUrection de* Capraniea.t Cette bande était^He la
nteeqne odie de Gaadagnola'?Hs l'ignoraient. Ces baBdit» s'étaient
emparés :de leurs provisions de pagnottes, 'de fromage et rielmt, et
avaient sonpé avec, deux de lenrs:naontons qu'ils avaientilnés. Ces
renseignemens étaient précis; les bergers rapportaient à leurs mattres
les p^ruxtlesmontons tnés par le^ brigands; La terreur des Polésans,
qui se voyaient entourés de tous c6tés pardes bandes amiées,<s'accmt
encore à ce récit. Quelques jeunes gens faisaient partie do la raHice
dviqne; ^tus coorageux cpie les autres , ils parlaient de s'armer, mais
ils ne pouvaient le faire sans l'autorisation du maréchal du cHstrict ,
cenmiandant de la force ptiblk|ne. Il fallut donc que le magistrat de
Poli députât un exprès à Palestrine, pour l'avertir du danger que
courait la bourgade, et lui demander cette autorisation ; en attendant
to réponse , les habîtans devaient rester désarmés.' Qrace à l'^mibra-
geuse imprévoyance du gouvernement , qm redoutait plus encore les
carbonari'queles brigands, ces-demiersavaient beau jeu.
Lesbergersqui venaient de rentrer à Poli étaient chargés , de la
p«t des bandits, d'une double commission auprès de l'un des riches
' propriétaires idu pays. Un de leurs camarade» que cet homme avait
maltraité quelques mois auparavant, avait gagné la forêt et s'était fait
brigand. — Vous préviendrez mon maître que je viens lui rendre la
visite que je lui avais promise , et que j'ai le projet de le récompenser
de ses bontés, — avait-il dit là ses anciens compagnons. Le chef de la
bande, qui, lui, songeait plutôt au profit qu'à la vengeance, avait
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16 RBVUE DES DEUX MONDES.
ajouté une sorte de correctif à la commission de son subordonné, et
cela de son consentement; il promettait au coupable oubli du passé et
sûreté, si dans tel délai il déposait un certain nombre d'habits, de
manteaux et de chemises à une place qu'il indiquait. S'il refusait,
toute la troupe épouserait la vengeance du berger, ses troupeaux
seraient égorgés, et si on s'emparait de sa personne, il périrait dans
les plus terribles supplices. Ces menaces consternèrent le riche Polé-
san ; mais, conune cet homme ne manquait pas d'énergie, il fit, dès
le lendemain, demander au gouvernement romain si, dans le cas où
il refuserait d'obéir à la sonmiation des brigands, il pouvait compter
sur la protection spéciale de la police , et sur quelque indemnité pour
la perte de ses troupeaux. La réponse du gouvernement fut telle qu'il
se hâta de déposer les habits, les diemises et les manteaux à l'en-
droit désigné.
Le lendemain 10 août , de grand [matin , le maréchal du district
était arrivé à Poli , et convoquait la garde civique. Laissons parler ici
le voyageur auquel nous empruntons une partie de ces détails (1);
le tableau qu'il présente a été fait d'après nature; nous craindrions,
en y ajoutant quelque chose, d'en altérer la franchise et la naïveté.
a Le maréchal ayant convoqué la garde civique , nous fûmes témoins
de nos fenêtres d'un spectacle des plus singuliers; le maréchal, portant
pour toute arme un grand pistolet d'arçon à la ceinture, parcourait la
rue dans tous les sens, se consultant avec les notables du pays, car
on s'attendait à quelque tentative des brigands sur Poli pour la nm't
même. A la suite d'une délibération tumultueuse, on se décida à ras-
sembler une quinzaine déjeunes gens qu'on arma de canardières et
de fusils de munition en mauvais état. C'était là ce qu'on appelait la
garde civique; les armes étaient la propriété du gouvernement, qui
les distribuait dans les grandes occasions.
a Sur les dix heures, on conduisit cette petite troupe au-delà de
la porte principale , sur une plate-forme où les enfans allaient jouer
• d'ordinaire. Là, ces volontaires essayèrent la poudre et tirèrent à la
cible sous les yeux des brigands, qui occupaient les hauteurs voisines;
puis, leur nombre s'étant accru de quelques nouveaux venus, ils se
mirent en campagne plutôt pour effrayer les brigands et les débusquer
(1) Tree Months patted in the mountains mar Rome during the year 1819, by
M". Graham. — Cet ouvrage, écrit par une femme d'an esprit distingué, est Tun
des meilleurs (lui aient paru sur Pltalie; il contient de curieux renseignemens sur
. lagriculturu ei là vie nomade des brigands et des bergeri.
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LE BRIGANDAGE DANS LES ÉTATS ROMAINS. 17
que pour les attaquer sérieusement : la plupart en eflet n'avaient ni
pondre ni balles, les mieux approvisionnés n'avaient guère que deux
charges. A peine ce détachement venait-il de partir, que deux cents
paysans entrèrent dans la ville, poussant de tels cris de joie et de
triomphe, que nous crûmes d'abord que les brigands venaient d'être
joints et détruits par ia garde civique; il n'en était rien : ces hommes
venaient seulement de réunir le bétail dispersé sur les collines du
voisinage, et poussaient devant eux de grands troupeaux de bœurs,
de vaches et de génisses, que toutes les femmes et lesenfans de la
ville accompagnaient. A la nuit, un lieutenant de l'armée papale,
suivi de quelques soldats, arriva à Tivoli; ces soldats venaient con-
courir àla défense de Poli. En entrant dans la bourgade, ils y causèrent
une sensation extraordinaire ; les habitans étaient enchantés de leur
arrivée, mais ils n'auraient voulu ni les loger ni les nourrir; leurs
brillans uniformes, leur pas mesuré, contrastaient avec les grossiers
vëtemens et l'air rustique de nos amis, auxquels leur ton d'autorité
ne plaisait guère; enfln, peu à peu les lanternes disparurent, on ne
pensa plus à l'attaque des bandits , et la nuit se passa fort tranquil-
lement. »
Tandis que l'approche des brigands causait une si grande agitation
dans la bourgade de Poli , l'épouvante n'était pas moindre à Tivoli et
à Palestrine, de sorte que plusieurs villes et bourgades, distantes de
Rome de quelques lieues seulement, étaient mises en état de siège
en pleine paix par une poignée de misérables. La banlieue de Rome
elle-même était menacée; les habitans de ses faubourgs n'étaient pas
sans crainte, et cependant le gouvernement romain pouvait disposer
d'une armée de douze mille hommes. Ne se croirait-on pas reporté
au temps de Piccolomini et de Marco Sciarra (1)?
(1) Alexandre Piccolomini, duc de Monlemarino, rassemblant tous les bandits de
la Toscane et du patrimoine de Saint-Pierre, 8*était formé une petite armée avec
laquelle il dévasta la cam|>agne romaine et tint en écbec toutes les troupes pontifi-
cales. Plus tard , s'étant retiré en France avecnin riche butin , il y servit huit ans
avec distinction. Le grand-duc de Toscane Ferdinand, Tayant fait arrêter comme
41 passait près de Pistoie, le fit pendre, le 16 mars 1591, malgré les vives réclama-
nions du pape Grégoire XIV, dont il avait désolé les états. — Marco Sciarra, son
.éoMiJe, chef plus redoutable encore, vit sa petite armée s*élever à plusieurs milliers
.d'hommes. Sixte-Quint parvint à Téfoigner de Rome sans cependant ravoir dompté.
Marco Sciarra passa, en 1592, aii service de la république de Venise, qui renvoya
avec sa bande en Dalmatie faire la guerre aux Uscoques. Le pape Clément VIII
intiistant pour qu'on lui livrjkt le chef de bandits, le sénat de Venise le lit prudem-
juent assassiner.
JOME XMV. 2
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*18 .RB¥SE BBS BAI7X MONBSS.
Ces^ paysans , qu'on avait mis^au]!^ trousses des brigandis, n'avaient
noUe envie 4le 4es rencoa^r. ^Les soldats qui les accdmpagnaieiit
avaient beaucoup^e peine à les laire marcher en avant ; teur frayear
se trahissait par de fréquentes exclanMXtions et par une hésitation oon-
tinuelle. Si -quelques hommes fatigués restaient en arrière: — Ah
mon Dieu! ils nous abandonnent, s'écriaient les plus avancés. — 'Voilà
les brigands ! répétaientr-ils à haute voix d'instans en instans, oenmie
s'ils eussent été bien aises de leur donner réveil. Lorsqu'enfin on eut
acquis la certitude que la bande était d^gée, les volontaires repri-
rent leur beHe humeur; les uns grimpaient sur les arbres et déni-
chaient des nids d'écureuils, d^autres racontaient joyeusement cchb-
ment ils s'étaient échappés de prison; un paysan qui,. grâce à son
extrême agilité, avait un jour dépisté les sUres qui le poursuivaient
et qui depuis n'avait plus été inquiété, montait sur les châtaigniers,
et, pour prouver qu'il n'avait rien perdu de son adresse , se laissait
retomber à terre en se pendant à l'extrémité des branches avec
la légèreté d'un singe. On voit que les poursuivans ne valaient guère
mieux que les poursuivis. Les Français, en pareille circonstance, ^y
prenaient d'une autre manière : ils encadraient ces milices entre des
soldats qui avaient ordre de tirer sur les récalcitrans, les traînards et
les flftneurs.
Ce fut au retour de cette expédition que l'on apprit que le chirur-
gien de Castel-Madama, petit bourg des environs de Tivoli, £usta-
chio Cherubini , et Bartolomeo Marasca, homme d'afTaires du chevalier
Bischi, venaient d'être enlevés par les brigands, qui, se proposant
de tirer rançon de leurs captirs, les avaient conduits dans la mon-
tagne. Cette nouvelle jeta la consternation dans chacune des bour-
gades menacées et paralysa l'énergie fort douteuse de leurs habitaas.
Charmés de trouver un prétexte pour ne pas s'exposer à de nouveaux
dangers, ils se disaient entre eux que tant que Ton n'aurait pas payé
la rançon du chirurgien, et que les brigands ne l'auraient pas relâ-
ché, il fallait se tenir tranquille et sur la défensive; qu'autrement
ces misérables, poussés à btfut, mettraient à mort leurs prisonniers.
On se contenta donc d'observer les bandes, qui paraissaient s'être
concentrées aux environs de San-Gregorio et de Mentorella. On oc-
cupa quelques-uns des passages par lesquels on supposait qu'ils
chercheraient à s'échapper. A peine achevait-on de prendre ces der-
nières mesures, que l'on apprit que l'un des deux captifs, Bartolomeo
Marasca, venait d'être nus à mort, et que ses assassins se retiraient
dans la direction de Guadagnola. Ce passage seul n'était pas gardé; le
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LE BRIGANDAGES DASS^LES:- ÉTATS /ReMAINS. 19*
notiéohsl; qui se ttouvait^ Tivoli vdApètbâ donc snr-^lcM^amfKtiii
exprès pour recommaDder aux Poiésans de s*y porter sans relMlv
aSn qoer leB-brigancte fie piiB8tBD^éch«ppei\
ccCet'onfa'e arriva dai» 4a* soirée^ presqm1oi]»1ei$4ioiiiinei^ de Pdifî
étetant à Palestrine, où ils s^'étaient^reiidilS'^n? armes pour vendfB'
lemy besliani^t setlhertif. On fitdonciuircfaoix'vannlW'vierlIanlg'^
eHea entens^qo'on réunit dans 4aTQe;ie(Pf(enini»ir; partant desian-^
ternes à la main, s'étaient rassemblées a«tMrd'eQt; eltes*i;ounimt
d^cMé et d'antrev demandant à grafnds cris que lenraenfliàs -ou leurs
maris ne fiasient point partie de cette expédMonr^ les br^Mls pooiranlr
pffifita' de leur absence pour attaquer la Yille. Les familtes qui avaient
det ann^ refusaient de les livrer. Les magistrats^et l'offiéierv pour^
mettre fin à de pareife débats, forcèrent les-* portes de^ qielques^
niBJBons pour y prendre les armes* qui s'y troatafent"; mais ceS'
âmes étaient si bien cachées; que cette mesure énergique fut sans
résultat*' Voyant quil était impossikle d'armer le petit nombre
d*bommes qu'on avait réunis, on décida- qu'oe attètfi4rait jusqv^au'i
lendemain, c'est^-'direjusqu'aul'etour de ceur qui ^étalent allés à »
Paiestrine. Le spectacle qu'offrait la rue où ces* discussions avaient
lieu était aussi nouveau pour les habitant de P0l^ que pour :nMS au-
tres-étrangers. Les gens armés et ceux qurn^vaient pas d'armes, les
vobntaireset les récalcitrans, crmient tons ensemble; les femmes,
tenant d'une main leurs enfans, de Fautre leurs lanternes, couraient
conme des insensées, tantôt calmant; tantôt excitant les disputes.
Ceux qui avaient été à Paiestrine revenaient par petits groupes, les^
poches pleines tie noisettes, chargés de mardiandises de toute espèce,
et la plupart tout-à^ait ivres. Enfin , un iseul cri dominait au milieu^
de crterrible péle-mèle : les brigands apptochaietit I la nuit même la
ville serait attaquée! et il ne venait à Tidée de personne que pendant
cetemp» les bandits avaient tout le loisir de s'en aller par le chèmih
qulienr conviendrait le mieux. Ainsi se passa lanuitdu IS^aoûtdans
la bourgade de Poli (1). »
Conçoit^m une pareille confusion, et cela six jours après l'arrivée*
des brigands, qoand'à la place de ces milices peureuses et mal armées
le gouvememeni aurait déjà pu rassembler plusieurs milliers de sol--
dats dans ces districts voisins de Rome, cerner ces bandes, et ne pas
laisser échapper un seul des individus qui les composaient? Qu'on
(1) i\]r*.Graham,chap. vu.
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20 RBVUB DES DEUX MONDES.
s'étonne, après cela, de la perpétuité du brigandage dans les états
romains!
Tandis que ce désordre et ces hésitations continuelles rendaient
inefficaces les mesures prises par les magistrats et les olliciers qui
commandaient dans ces petites villes, que faisaient les brigands, re-
tranchés sur la cime des montagnes qui les dominaient? Le récit
de l'un de leurs captifs, Eustachio Cherubini, le chirurgien de Castel-
Madama, va nous l'apprendre.
— Le 17 du mois d'août, nous dit-il dans le récit qu'il a laissé de sa
captivité, Bartolomeo Marasca, intendant du chevalier Bischi, m'ap-
porta une lettre de son maitre, qui réclamait mes secours pour des
étrangers de ses amis qui se trouvaient alors à Tivoli. Je me hâtai
de visiter mes malades de Castel-Madama, et je me mis en route
pour Tivoli dans la compagnie de l'intendant. Nous n'étions plus
qu'à deux milles de cette ville, et nous venions de traverser la
seconde arcade de l'aqueduc antique, quand tout à coup deux
hommes, sortant |des broussailles, nous couchèrent en joue, ordon-
nèrent à Marasca de jeter le fusil dont il était armé, et le sommèrent
de mettre pied à terre. Ces brigands nous barraient le chemin ; dans
le même moment, deux autres parurent derrière nous, de sorte qu'il
n'y avait possibilité ni de passer outre ni de fuir. ?^^ous descendîmes
de cheval, Marasca remit son fusil, et, quittant bientôt tout chemin
fréquenté, nous gravîmes au milieu des broussailles les pentes escar-
pées de la montagne la plus proche. Quand nous fûmes arrivés au
sommet, le chef Gt faire halte pour rallier ses gens, qui ramenaient
plusieurs habitans de San-Gregorio qu'ils avaient rencontrés en che-
min, et l'on nous permit de nous coucher sur le gazon.
Je remarquai alors que Marasca était fort à son aise avec les brigands.
Il causait et riait avec eux; je soupçonnais presque une trahison.
Au moment où nous nous arrêtions, Masocco, le chef de la bande
sans doute, s'approcha, de moi. — N'es-tu pas le gouverneur de
Castel-Madama? me demanda-t-il avec humeur. — Non ; je ne suis
qu'un pauvre chirurgien de cette bourgade. — Ne t'avise pas de
mentir, me dit-il , car nous te traiterions comme le maître de poste
de Terracine (1). — Je ne mens pas, répartis -je aussitôt; voyez
(1) Cet bomme avait voulu se faire passer pour un pauvre médecin de campagne;
sa supercherie ayant été découverte, les bandits lui plantèrent une fourcbette dans
chaque œil , lui disant : Médecin , guéris-toi.
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LE BRIGANDAaE DANS LES ÉTATS ROMAINS. 2t
plutôt : voici mon étui à lancettes et mon sac dMnstrumens. Le cher
De parut pas satisrait de ma réponse , et me jetant mon étui à lan-
cettes qu'il avait pris: — Puisqu'il en est ainsi, nous verrons à nous
arranger pour ta rançon, me dit-il. — Hélas! lui répondis-je les larmes
aux yeux, ma pauvreté est extrême; je me rendais à Tivoli pour soi-
gner un étranger qui m'aurait fait peut-être gagner un peu d'argent*
*— Eh bieni reprit-il, je vais te donner de l'encre et du papier, et
tu écriras à cet étranger de t'envoyer sur-le-champ deux mille écus
d'or; dis-lui que, s'il refuse, nous sommes bien décidés à te mettre i
mort. — Quelque faible que fût mon espoir, je me hâtai d'écrire de la
manière la plus pressante au signore Ceiestini, le priant de m'envoyer
tout l'argent dont il pourrait disposer, l'assurant qu'aussitdt que je
serais rendu à la liberté, je m'empresserais de lui rendre la somme
en vendant tout ce qui m'appartenait. Ma lettre achevée, le chef en-
voya deux de ses gens chercher dans la plaine un honune de Castel-
Madama qu'il avait aperçu le matin. Quand cet homme fut venu, je
le priai de porter sur-le-champ ma lettre au signore Ceiestini, et je
le chargeai en même temps de lui remettre ma trousse de chirurgien
pour qu'il vit qu'on ne le trompait pas. Ce paysan , qui était un brave
honune, consentit de grand cœur à me rendre ce service. Il prit la
lettre, et me donna un morceau de pain qu'il avait sur lui. Le chef le
fit monter sur un de nos chevaux qui paissaient au pied de la mon-
tagne, et il prit aussitôt le chemin de Castel-Hadama, me recom-
mandant d'avoir bon courage.
Dans l'intervalle de temps qui s'écoula depuis le départ jusqu'au
retour du messager, le malheureux Cherubini fut témoin d'une scène
affreuse bien propre à accroître encore sa terreur.
Marasca, son compagnon, dont il avait soupçonné la fidélité, pa-
raissait toujours au mieux avec les brigands; il riait avec eux, exa-
minait leurs armes, et par momens les menaçait du geste quand ils
avaient le dos tourné. — Mes soupçons, dit le chirurgien, s'étaient
donc presque changés en certitude, mais j'eus bientôt occasion de
voir combien ils étaient injustes et peu fondés. Les brigands accueil-^
laient ces avances avec dédain , et observaient ses gestes en silence.
Marasca, craignant de les ennuyer, vint s'asseoir auprès de moi; il
y était à peine depuis quelques instans, lorsque le chef, s'approchant
d'un air cahne, lui asséna tout à coup sur la nuque un vigoureux
coup de bâton , et cela sans proférer une seule parole. On eût dit un
boucher assommant un boeuf. Marasca, étourdi du coup, eut cepen-*
dant la force de se lever et de s'écrier d'une voix suppliante : Au
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22: BMiD[S/imSM)8UK MDimM;
ndmde^Dieai épai^tôma Yie; yâr^uoe femme ^et des ^enHnsItlfMki-
comme M«é6ceo redniblàit, iliessa|faF<te^e^déten(fati et^le^satoivTà^i
la forge; tes^aatregrbrigâinl» De loi^eivtatoèlrefit parle tem]^', ils^s^
jetèrent' sur lui «t l*eDlraihèrétft vei^ lé>bord^d*unvravta
Hamaca était^vfgoureîDt^ matoia^lutte étdit«t#q)î*égalopOttr.èti«^^^^
longue dtirée; il y- e«i un nàolneat de confUaiaB trorrifate dwMiil'
lequel je via loua cearhôlnmea; les assIiHaas'^t rasàaîtlh» tombett^-
se retevef à lafdis? ratômbéF enoore, poil router^ enaeitiMê au fradr ^
du^ ra?ln sur le bord> duquel neor étiMs aaaiai Giëaé'-d'héiteur, je'
penbhai<^matéte)suirtnia> poitriniret je fermât les^yeut ; j'entmdi» des - <
ini})récatimis,'iui giltml cri , des plakiter étoufSies^ pois je n'enteùdia
pltts rien , et jerestaf quelques nromens oomme privé de sentiment
Quand je rouvris les yeux ^ j'étais entouré des^ brigands; Maaoceo^'
haletatitr escfuyait SOU' poignard Ynarbrédo' sangtet le remettait dans
le fourreau ; \l vii^mà pâleur; et se tournant Ters moi : — Ne crains^
rleif , Chenibinr, me dit-il; nous avons tiié ton compagnon parée
que nous savions qu'il était sbire, mais toi tu ne fais'pas un pareil
métier* Le misérable mumraraits examinait nos armes «t semblait-
nous railler; nous ne pouvions d'aitlctars tirer un sequin de lui, et si
les soidatâ fussent venus^^ il se serait tourné de leur côté. .
Ctesparotes'dur'chef m'avaient rendu quelque confiance, et mon'
ame*se rouvrait encore uile fois à l'espérance, quand je vis les bri-
gands se rapprocher et se consulter entre eux. — L'argent de Tivoli
ne viont pas, disaient les uns. — C'est vrai, et à la place d'écus ce
sont des soldats qu'bn va >sani doute nous envoyer, s'écriaient les
autres; —Que ferons^notâ^nos^risonnters?repitenait un des chefs;
il faut ou les tuer ou les renvoyer choE eux. -^ Les avis étaient parta«
gés. Masooco, lailsSantses compagnons disputer entre eux, vints'as-^
seoir près de moi sur le gazon; je nie rappelai, dans ce moment, que
j'avais quelques éeusdans mes poches; je les lui donnai, espérant
de cette façon me lé rendre favorable. Il prit l'argent et se mettant
à rire : —Ce sera pour payer le messager, me dit-Il.
Vers les quatre heuites de l'après-midiv dé gros nuages, qui nous!
menaçaient depuis long4énips, crevènentsur tios tètes; il plut à tôr-
reris, et, coïkime je n'avais pas dé manteau-, je fus trempé jusqu'aux
os. Tout à coup ^ au milieu* de l'oragta, on entendit des voix de divers
côtés. Les plus rapprochées partaient d'une colline à notre^ gauche.
— C'est le messager, dis-jé au chef. -^ Nous allons voir, — etil appela.
Mais personne ne vint et on n^entendit plus rienl Cependant, au
bout de quelques instans, on crut distinguer de nouvelles voix vers
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LE BRIOANOiMKE WMS LBS ÉTATS ROMAINS. 23
lafimehe. Le» brigands. iioHs firent SNNiter surfine eoUûiexiui do^
minait te point d'eu *partateilt ces voix. Qumid nons fûmes arrivés
aar utae peti(/e phite^forme entMrée de* broussailles, \eê batHlils neus
> placèrent 4lerrière eux, et,'teBantteQrs armes prêtes, crièrent aux
nouveaux venus d'approcher et de se coucher la face contre terre.
Le messager de Tivoli, car c'était hii, leur répondit brusquement :
-—'A quoi bon me coucher? c'est asse^ de m'ètre tué^le fatigue pour
grimper jusqu'ici avec la charge de 500 écus. Tenez, voilà votre
argent, ejouta-t*il en présentant le sac à Masocco; c'est là tout ce
qu'on a pu se procurer dans la ville. — C'est bien , répartit celui-ci ;
il prit ensuite le sac, compta l'argent, trouva la somme exacte, loua
le paysan de sa probité et lui donna les trois écus que je lui avais
remis. Cela fait, il renvoya quelques paysans qu'il avait ramassés sur
la route peu après mon arrestation, et qui embarrassaient notre
marche; puis il donna le signal du départ.
-^ Maintenant que vous'avez reçu tant d'argent pour moi , pour-
quoi ne me renvoyez-vous pas comme les autres? dis-je au chef avec
impatience. — Nous voulons attendre le retour du messager de Cas-
tel-Madama, peut-être nous rapportera-t-il un sac d'écus comme
celui de Tivoli. — Vous vous trompez, Castel*Madama est une misé-
rable bom'gade, et on ne pourrait s'y procm^r quatre écus. — Nous
verrons. — Alors il valait mieux me tuer tout de suite, car s'il faut
que je passe la nuit dans ces montagnes, mouillé comme je suis, ma
santé sera détruite pour jamais. — Ta santé et ta vie nous importent
fort peu, et je te conseille de te taire, reprit le chef avec humeur,
car mes compagnons pourraient bien s'offenser de ton langage.
J'aurais voulu répliquer, que cette réponse m'eût fermé la bouche.
Je me tus, et un brigand, qui me donnait le bras pour m'aider à
gravir la colline, me dit que j'avais bien raison de ne pas raisonner
davantage , car ni lui ni ses amis ne tenaient pas plus à ma vie qu'à
celle d'un chien.
Nous marchâmes ainsi toute la soirée; vers le tiers de la nuit, nous
fîmes halte à quelque distance de masures auprès desquelles nous
trouvâmes un âne qui appartenait à des bergers du voisinage. J'étais
épuisé de fatigue; le chef eut pitié de moi ; il fit étendre sur le dos de
l'âne un manteau de peau de mouton , et me fit monter dessus; puis
il pressa la marche de la troupe, qui ne tarda pas d'arriver aux envi-
rons de huttes abandonnées près du sommet de la montagne. Là on
alluma un grand feu dans une aire à battre le blé. Le chef me dit de
me déshabiller pour faire sécher mes vêtemens , et comme mes mem-
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^ REVUE DBS DEUX MONDES.
bres étaient raidis par le froid, il m'aida lui-même à m'en débarrasser;
fendant que mes habits séchaient , il me fit toucher près du feu. Mes
<yêtemens étant secs , je me rhabillai , etje restai étendu près du foyer,
tandis que les brigands faisaient griller un mouton qu'ils venaient de
tuer. Ma fatigue était si grande, que je tombai dans un profond som-
meil. A mon réveil , je trouvai toute la bande endormie , à l'exception
des sentinelles et du chef. Celui-ci tenait au bout de la baguette de
son fusil quelques tranches de mouton qu*il avait fait griller et qu'il
m'ofrrit; j'essayai d'en manger une ou deux bouchées, mais je ne
pus ; je donnai le reste au messager de Tivoli , qui s'était couché près
de moi. —
Le lendemain les brigands, ennuyés d'attendre le retour du paysan
«nvoyé à Castel-Madama pour apporter l'autre moitié de la rançon
du docteur, dépêchèrent un nouveau messager chargé d'une lettre
de leur prisonnier. Au moment de partir, un des brigands proposa de
couper une des oreilles du docteur, et de la joindre à la lettre comme
apostille pressante. Le chef fit en sorte que cette aimable proposi-
tion n'eût pas de suite; mais au moment où le messager allait se
mettre en chemin : — Rappelle-toi bien , lui dit-il, que si tu n'es pas
de retour demain avant la nuit , tu peux te dispenser de nous cher--
cher, car nous aurons jeté ce Cherubini dans quelque puits. — Cette
nuit et la journée du lendemain se passèrent en marches et en contre-
marches sur la cime des montagnes du voisinage. Le prisonnier cepen-
dant était plus tranquille, car immédiatement après le départ du mes-
^sage^, le chef lui avait dit : — Maintenant que tu ne peux plus parler
à l'homme de Castel-Madama, nous te promettons que demain,
qudque petite que soit la somme que cet homme apportera , nous te
remettrons en libert^. — Cette promesse me causa un si grand sou-
lagement, dit le docteur, que cebandit me parut un ange descendu
,du ciel , et que je lui baisai la main , le remerciant vivement de sa
bienveillance inattendue. — Cette gratitude est par trop italienne,
et l'on doit en conclure que le docteur Cherubini avait une bien ter-
rible peur; il en convient du reste fort naïvement. — Les piqûres
des cousins, qui s'attachaient à mon visage et à mon cou, me cau-
■saient de vives souffrances, dit-il; mais depuis la mort du malheu-
reux Marasca, j'avais tellement peur qu'on ne prît mes gestes, s'ils
étaient trop brusques , pour des raouvemens de colère et d'impa-
tience, que je n'osais pas même lever la main pour chasser ces insectes.
Du reste, les bandits avaient pour leur prisonnier des consolations
vi^yangéliques. L'un d'eux, qui portait en sautoir le collier de la ma--
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LE BRIGANDAGE DANS LES ÉTATS ROMAINS. 25»
donna del Carmincf lui disait dans les momens de grande fatigue «t
d^accablement : — Mon frère, supportez tout cela patiemment pour
Tamour de Dieu et de la madgnne ! — C'était sans doute TaumAnier
de la bande, car nnfratone n*eût pas mieux dit.
Le chef seul paraissait supérieur à ses compagnons; il se disait de
Sonnino, et assurait qu'il avait été Tun des cinq chefs députés à Fro-
sinone pour traiter avec le cardinal Gonsalvi. — La force ne peutrieik
contre nous, répétait-il souvent : nous ne sommes pas pas une forte-
resse qu'on peut démolir avec du canon; mais, comme l'aigle et le vau-
tour, nous volons autour du sommet des rocs élevés sans avoir de de-
meure Gxe. — Cet homme empruntait sans doute ses comparaison»
et son langage aux romans héroïques et aux histoires de brigands-
fameux , dont il faisait' sa lecture accoutumée. — Si sept d'entre
nous viennent à succomber, disait-il encore, le lendemain dix se pré-
senteront pour les remplacer; mais nous sommes tous décidés à
vendre chèregient notre vie et à 6nir par un coup d'éclat. Le seul
moyen de nous réduire, ce serait de nous accorder un pardon sans,
réserve, et encore faudrait- il que le pape lui-même nous jurât l'oubli
Le messager de Castel-Madama arriva enfin, apportant l'argent;
les brigands tinrent parole, et le docteur Cherubini fut aussitôt re-
mis en liberté. Sa reconnaissance était si grande, qu'il ne voulut pas-
quitter les brigands sans les remercier de la bonté qu'ils avaient de
l'épargner, et de la politesse ainsi que de tous les soins qu'ils avaient
eus pour lui durant sa captivité.
Cette bande, dont le quartier-général était voisin de Subiaco, séjourna
jusqu'à l'automne dans ces montagnes, bravant impunément le gou—
vernement pontifical, et menaçant la sûreté des habitans de Rome^
qui purent voir plus d'une fois la fumée de ses bivouacs.
Pendant cette longue période de temps, Tivoli, Subiaco, Pales-
trine, et toutes ces petites villes qui dominent la campagne de Rome^
furent dans la terreur. A la Vue d'un homme armé d'un fusil , ou d'un
feu allumé dans la montagne, le tocsin sonnait. Ces alarmes se renou-
velaient plusieurs fois par jour. Chaque soir, la cloche de l'église épis-
copale de Tivoli sonnait la retraite; a ce signal, les cabarets se fer-
maient, la garde civique se rendait aux postes indiqués, et des senti-
nelles étaient placées sur chacun dès ponts qui donnent accès dut»
la ville. On savait que les brigands avaient le projet de tenter un coup
de main sur le quartier neuf de Tivoli , et d'enlever quelques-uns des
riches propriétaires qui y sont logés, afin de s'assurer des rançoni»
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S& WÊFnm 'DR DBur* mmmB^
cocisiééniUes; Si* la^vie^ d^* petfti* cfainifgîea' de* village* avot été
rachetée *au* prix de l;080 éd», (fa»^ne leur* paieraitHMi p»po«r
sanrercelte de persotinages plus impoitansi '
Cependant les çomratssairefdff geuvemement, seotaiit-eiHSn la^
nécessité d'agir aYee-ememble^ei énergie; ^ivEient fail^siret jneaf^
cérer phisienis bergers convurnett» d'avoir eu 'de^conmuTrieatioii»'
avec les bandit^', et -de leur avoir fowot'des'VÎvres. Les^anlref ber^
gers', contenospareet'exenple^ s^étaient rapprocbés'dts^iRéset'deS''
boOTgadefi', mns* Tawlaee de» brigoadd- semblait redotiëlérs et C8§^
vivresr qa'iTé ne'poiivaiént plus^se^ïrooarer par dé9'tt«B8acti<9nB,.iU^
lespretiaient<de fôree en-pénéCrant, àrimproviste'et'en~iioiBbresii&
fisant , dans lës^petifs hameaux de la roentagne et Tnème de là piaine.
Gttadagnoku et San^Yettorino, entre autrear furenè victhnea de ces'
déprédations.
Cet état det)hosessemblait*dèvoîrse prolonger, car, soit^maledresse
des- autorités, soit coanivence de la part des montagnarde, les-bri^
gsoids- restaient insaisissables et se signalaient chaque jour par de
nouveaux pillages^ et denonveauic crhnesi Cependant, vers là* On
de septembre, le bruit courut que les bandes qui infestaient le pays*
s'étaient repijées vers»Anagniet'Ferentino, et* que leseorirons de
TivoH et dè^Subiaco étaient libres; Les habitans se félicitaient entre
eux .de ce quilS' regardaient conmie leur délivrance, quand tout à'
coup-Ténlêveraeirt dé rarchi-prêtre deVîcovaro et le meurtre^de^
sow neveu viwrcntles-tlrer'de' cette- trompeuse^ sécurité. Ce prêtre
eheminait en compagnie de ce neveu *et d'un ami, sur la -route de*
Vfcovaro à Subîaco, lorsqu'ils- furent assatHis à Timproviste par des
gens armés. Le jeune^ homme» portait un fusil; voyant qu'un des»-
brigands terrassait son oncle et le menaçait -avec un couteau de<;faasse,
il le frappa d'mrcoup de-crosse; mai»-, avant qu'il eût pu redoubler; .
il tombait ta faee centre term»' mortellement' frap^ d'un coup de poi-
gnard daRS'le>d08i Les bt*fgftnds laissèrentià lé cadavre, emmenèrent^'
l'ârchi^^étteet^n amî'dans la* montagne, et-, comme ils-^vaient
contre lin des^raotif^pertiêuifers dé ranctnie, ilsdèmandèrent umr*
rançon ^ «onsidéraMe, que* la panrisse' ne put la poy erj Les> brigands*
Grent Bonffrïrd^ttfiN^es snpplft^s* au tnattieureur prêtre et'à senr coisk*
pagnonp Hs^leop'ooupèrentf d'abordies orrtltes qu'ite envoyèrent è-
leurs'faMUés'avec'UBe'nonveHè sommation^ les fàmtHes tardant trop'
à Téunip1a«emne'edgée(oo ne pouvant pas la payer, chaque jour ta»'*
bandits dépèehatentkle nouveaux messagers^portant chaeunun'doigt'
dé leurs priseoBierv.^ L'aspect de'ces'maHileucem*, doRt'les4>lé9s«w
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LE BRIQAHBAW /DtâiiS.USBrikTS ROMAINS. iS7
»n'étftmBi(Ni&..p«iiaé6s,» etipiuidéYei^4'(Mr:la'fi^ ebaque
^rJMir obligés de fakeHlelopfues cwrsesrdfiBs temontagoe,' eiit toushé
^ rid KmaïaîBéiiitmi » desf oceurs moiiisi endurds. A ia. fin v ias .tl'«ttHi-
;..dre, .fatigués ides piainWs ^de. tours vibUaies t quiroe '.4€S^«uivakiit
(jpir'avec des souiïiances ÎAiMiîes.'etfj^ui iea g^ttaieotfjdBBStlQi^
s^TMienSt îlsrles éi^^rgèrent eties jetèraQtdaBsmn favto. Les.paysans
.chaigés.de tmler^ d&la rançonrdaSfeafAîfS'avecsles bogandsnaofin-
4eQi eiurore a¥eo herreur quelques iaeidensidoÉliiisilareiit témoins et
.4pû piéeédèreDtia fiiirde*.€eS'infort«iiéSé l^aiy^iHecdu jouroA le&ban-
«dits4e^ DHreot^ in€Nrt,4b dépoiiillèreAt l'archirrpfètre de;sa «oMiaQe,
.tài malgré le»dQideur9taOi«|i0e»<|ue lui oansaient ses mains mutilées,
Mil»*ltti>fiFeQt passer l'habitude ^wioucs d'un de leurs compagnons,
KobUgèrent àv{NPeadf&^sa oaiebiiie a?ec»fesrimoigfiQDs etie ooUlërcfit
tdiHO.gnind chapeauipointu. En reYonehe, lui ?des leursieBdoMaitila
.4Miataiie du prêtre, et, par (une^8€fte)de dérision eniioUe,ltti:délHtait
<dans son groasier langage, Mn^aenriionfSurrJaimorti Le» brigands ^que
; oes déguisemens-^avaien t misi en r belle humeur,- entoirèrentiemaite
Jaivs^ prisonniers, en chantant et ttn ;daiiiaant -eu rond>autourid'«ax
/à larjnaBière''deS)CaAiiiba}eSf^ui.daoeent-imteiirrde feursivicttuDes ;
«afin, eoBuae le jnaUieiufeiix pitbire épidsé.par.la fièvre et ia'dou-
..JeucATaît^uBedéiaiilafiee, ila l&)firenl'i^Qiiir!à4Bi
charbon allumé dans eha/quemain.
On croit sans doute qu'une ^lerrible . et^ vîgaureuse r répression
miTit l&jneurtre de i!^cb^pn6tre. deYieova^, et tpie legouYerse-
jBentkne-songea phis du siieins 4 pactiser 'a¥ec les4tsaasins.iILn<en
^futrien. Denouveau^i pourparlers^urent liouentfe les chefade: bande
etilea-ageas du. gouvernement. »Bi6nlftt<niftiQe il fut qnealion: d'une
.amaistiepure etsimpie;.mai&lea4)qgaadst quiisavaient bieo,ieiix,iqd?il
.n!f a que celulqui.sait punirqui pardauney^lBoacement, ne vouitinnt
de cette- amnistie qu'à certaines conditions. Non-rseuionent, le: geu-
^.vemement rp^ntifical s'engageraitià^jie pas 4es poursuivre, .Biais lil
.devait encore. asiurer-leur sort etipourveîEàïieur^aubsiataBfe,^ de sorte
..que ce n^était;plus,une;gcace, auj&des récoB^pensesqu'itsi deman-
daient. Le cardinal légat ayant repoussèoesétiangesprét^ilions, les
r^déprédatioHS recommencèrent, et,sde Fondi à Subiaco, tout le.pays
r M en,;i}ttelqBe ^rte mis à cootribution^fArudea bande» toujonrapré-
pieutes^t toujours insaisissaUes.r Alors eutlieuiie sîngulien évènemeli t
.<(ip}â Bousi aHons j^ipportery événement quitMlenoMîtreloilt àf b> Ms
hlaiBialadreise etiJa iaibl£fise;idU)9aujœnmB«Bt roMûn, l^daee^et
. Eartuoerdesèi^gMids.
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SB BEVUE DES DEUX MONDES.
Le supérieur tlu séminaire de Terracine, espèce d'illuminé dont la
piété théfttrale était en grande vénération dans le pays, s'était ofTert
au gouvernement comme médiateur entre l'état et les brigands , et
ie gouvernement avait accepté cette offre étrange. Cet homme , qui
passait pour l'un des plus éloquens prédicateurs du pays, et qui, à
l'eiemple de tous les parleurs , croyait beaucoup trop au pouvoir
ëes mots, s'arme un jour d'un grand crucifix, et seul, errant dans
la montagne, se met à la recherche des bandits. Il ne les rencontra
qu'au bout de plusieurs jours; alors, s*adressant aux principaux
d'entre eux , il les conjure par le sang et les souffrances du Christ de
poser les armes. — Épargnez vos concitoyens, leur dit-il, et cessez
d'être le fléau et l'épouvante du pays. Que demandez-vous? un
pardon général? je vous l'apporte. Que d<^^irez-vous encore? des
pensions, des emplois? le gouvernement vous les promet. Bien plus,
il s*engage à révoquer le décret porté contre Sonnino, à reconstruire
vos habitations détruites, à mettre en liberté vos compagnons détenus
dans les prisons. — Cette éloquence toute positive était la seule qui
eât le pouvoir de séduire ses auditeurs. Le prêtre les voit se consulter
l'un l'autre; il profite de ce moment d'hésitation, et, faisant intervenir
la Vierge, saint Antoine et le Christ, dont le moindre de leurs crimes
fiait saigner les blessures, il les décide à accepter ces propositions que
le gouvernement n'eût jamais dû l'autoriser à leur faire.
C'est peu d'avoir désarmé ces hommes redoutables; le nouvel
apMre veut les convertir et faire de chacun de ces coupables endurcis
autant de pécheurs repentans. L'exemple du bon larron ne doit pas
être perdu pour eux. Ces hommes feignent d'être séduits par l'élo-
quence du prêtre, peut-être même sont-ils momentanément touchés;
ils le suivent dans son séminaire de Terracine. Là, pendant quel-
ques jours, les nouveaux convertis mènent une vie exemplaire; le
jeûne, la prière et les exercices religieux occupent tous leurs mo-
mens. Jamais pécheurs plus grands n'ont donné plus rapidement
l'exemple d'une piété plus attendrissante. On eût dit, à les voir pros-
ternés chaque jour au pied des autels, qu'il n'y avait qu'un pas du
brigandage à la vie des cloîtres.
Cette pieuse comédie durait déjà depuis quelque temps; chacun
fêlidtait le recteur du succès inespéré de son œuvre; il passait dans
le pays pour un saint, un faiseur de miracles, et à Rome pour un
hamme habile, quand tout à coup la scène changea, et à cette expo-
sition évangélique succéda le dénouement le plus tragique et le
moins attendu. Des affaires de discipline appelèrent à Rome le supé-
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LE BRIGANDAGE DANS LES ÉTATS ROMAINS. 29
riew-At^conveDt et le forcèrent de s'absenter un jour et une nuit.
A peine de retour, il s*empressa de courir aux cellules de ses chers
néophytes: il les trouva vides; il appelle ses élèves, conGnés dans
une autre aile du bâtiment; personne ne répond, élèves et bri-
gands ont disparu. On découvre enfin, emprisonnés dans les caves,
le concierge et les gardiens des élèves. On apprend d'eux que vers
le milieu de la nuit, quand toute la ville était endormie, les brigands
ont éveillé les élèves, enfermé leurs professeurs , eu menaçant de
mort celui qui pousserait un cri, et qu'enfin, faisant marcher devant
eux ces jeunes'gens, ils ont pris le chemin de la montagne. Des ber-
gers qui arrivent du dehors racontent qu'ils ont rencontré dans les
bois de Monticello, à plusieurs milles de Terracine, ces jeunes gens,
liés deux  deux et conduits par les brigands comme par leurs péda-
gogues. Cependant, à la nuit, la plupart de ces jeunes gens rentrèrent
dans la ville; leurs ravisseurs, pour ne pas manquer de vivres, n'avalent
gardé que ceux des élèves dont les familles étaient riches et dont ib
pouvaient espérer de fortes rançons. Les bandits, durant leur séjour
au séminaire, n'avaient pas perdu leur temps, ils avaient recueilli des
renseignemens précis sur la fortune de chacun de ces enfans. 11 y avait
pourtant, au nombre de ceux qu'ils gardèrent avec eux, des jeunes
gens dont les parens n'étaient rien moins que dans l'aisance; mais
. ceux*là étaient les fils de juges et de magistrats contre lesquels les
bandits avaient des représailles à exercer : ils les gardaient, disaient-
ils, pour faire un exemple. Le jeune Fasani, fils d'un ancien maire,
était parmi ces derniers.
Dans les jours qui suivirent , des bergers apportèrent à chacun des
parens des élèves que les brigands retenaient, la lettre circulaire que
voici : « Mes chers parens, ne soyez pas inquiets, je me porte bien ;
je suis avec de braves gens qui ont pour moi tous les soins et toutes
les attentions possibles, mais si vous ne m'envoyez pas aussitôt deux
mille écus, ils me tueront. » Les malheureux parens portèrent ces
lettres au cardinal secrétaire d'état, qui leur promit de s'occuper
pnekainement de leur affaire. Les mieux avisés ne comptèrent que
sur eux et envoyèrent aux bandits tout l'argent qu'ils purent ramasser.
Ceux-ci relâchèrent successivement les prisonniers dont ib rece-
vaient les rançons; enfin, huit jours après l'enlèvement du séminaire
entier de Terracine, il ne restait au pouvoir des brigands qiie trois
des élèves, deux fils déjuges, âgés de douze ans, et le fils du maire
Fasani ,pgé de quatorze ans. Les parens de ces infortunés avaient
payé une rançon comme les autres; cependant lé bruit ne tarda pas
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:m) KBvcE mes smwx i
jà«eTépaiidre;daBafioan6ique.toosjlnris avaient été^^
légoi^.iGeUe nouvelle h^teit«xaote qu'en partie.Les deuxêb des
.'îiiges iavaîent eenlSrété'ïniisiàîfDort; Je jeune Fasani avait échoppé,
•icémmapar^itafile, aumème aort. Voici ce qu-il racoDta lorscpf il
. iut4le^fèlour4an&8akrattiUe.
7 Les^hrigandSv à peÂne. sortia du «léimnaire , se dirigèrent ea toute
iMte vers lia* montagne en suivant le oheniin de la Torre délie Mole;
•ilaissant ee'.hanieauaurileur:gauche , ils ne tardèrent pas àgravirides
:|ientes'-très 'esearpées et à se trouveriau centre des ^nontagneside
iSonnino.' Us avaient attaché leurs prisonniers deux à deux et les.fai-
aaient'marcher de^forceenlesmenaçant dubftton et même du poi-
-gBard^cqpendantie chemin ^devenant de plus en plus difficile, et-les
forces ides malheureux enfans paraissant épuisées, les bandits les
chargèrentsur leurs épaules* et ne firent leur première halte cpie lors-
•tfti'Us furent «arrivés sur Ja aime d'une montagne élevée que des
bois eatooiaient de tousc6lés.cLà, its rencontrèrent ^unpfttre-qui
lardait un ilroupeau:de?moutons; ilstuèrent les deiix< «plus gras,' les
.dépecèrent et ^ les firent euire à un grand Feu qu'ils avaient alliiroé
au moment de la halte. Au commencement et à la fin nde leur
repas, que-' les élèvesdu séminaire partagèrent, ils récitèrent leurs
ptières, absolument c(N»me ils avaient coutume de le faire' dans Je
couvent, la conversion, comme on voit, leur avait été profitable.
Hsyjoigmrentrdes adions-de grâces pour saint Antoîne, leur pa-
Jtron. Ayant easuite placé des sentinelles et certains de ne pasrètre
inquiétés, l'un d'eux prit un livre et fit la lecture à haute voix à ses
compagnons couché^sur le gazon autour de lui; ce livre racontait
l'histoire peélique des: fameux 'Rieardo et Pietro Blancino (1). Au
jrédt de cbaeun des. toors^merveilieux de leurs iliéros, les beodîts
4H>ussai6nt^s cris df admiration, et l'on voyait ckdreroent qu'ils se
' {n'oposaient deauivreleur eiemple. La journée s'écoula de cette ma-
nière. — -La nirilétaat venue, les brigands, ditle jeune Fasani, nous
^enveioppèreht dans leurs ^manteaux et nous rangèrent autour d'un
jgrand feu; puis^^après avoir baisé chacun l'image de la Vierge qu*ils
portaientau cou, ilsae ^couchèrent autour de nous et ne tardèrent-pas
-à s'endonnir, lesaontineUes^^ seules veîDatent surles rochers du^ votai-
jnage; Le Jemiemain V Aouscheminèmes encoretout lejour aunriKcu
ide mcntagnes linaeeesaibies. < Ce jour^là , les . brigands' relAobèrent
(1 ) G'«st wûfée oel Mfviesjqoe ies ortportenrridistribueAl^t libénlenenl w% pepu-
JalioBs desFmoïKcfBes.
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LE BRIGANBA&B>'DAN9^LES-ÉrAT^ ROMAINS. 3t'
qaBtqm^^uns'dé nosM^amapade»* lès'jèfiiv sunrans^ itnn les aotfes
nan» qaittèèetii'SBoeessîTtetiientV à mesemque les tergerf^oii lès «
paysai»'apporlaiefit4*àrgenl^è leurs rançons. NéusiteTestAtneaphi»^
qae trois; 'lea4>rrgaDds>,' peur avoîrimiin de pekio'à nous siirrdller;
nées attariièreiiC lebras à la même corde. Un jo«ir, c'éMt le liui*-^
titeoede no^e^cafitiYité; je vis^os gardiens se parler avec mystère '
et nous jeter de temps à autre des regards- sinistres'. L'un d'eux*
ajaBt porté la main à son poignard; je pensais qu'il allait nous tuer,
et jeme jetai à genoux pour Timplorer. Massaroni; l'urr des chefo
de la troupe, s'approcha alors en souriant : — Fasani, me dit-il,
rassiBse-toi ; nous pensons à mettre Qn à ta captivité, mais, en atten-
dant; faisHwus'un sermon sur la mort. — Je lui obéis, et Je parldi
loimîeoxqoe je pos^ ne me doutant guère que ce sermon fât notre'
onjson funèbne à tous trois i et que les prières- dont nous-raccom^*-
pagnâmes fussent les prières* des agonisans. Hélas 1 j'avais à peine-
achevé; (^'on des brigands, prenant la cotdè qui nous attachait,
nois trakia brusquement à travers les rochers au bord d'un ravin
piofond. Mes yeux suppHans étaient attachés sur lès yeux de cet
homme; je vis, au flsn qui en sortait et à la manière dont ilfron^
çait le sourcil, que notre dernière heure était 1 venue, et que nous'«
niions plus de pitié à espérer. En effet', je n^avaispas eu* leteraf»*
dt crier miséricorde! que deux fois le poignard 'du brigand s'^Mt
plongé dans la poitrine de mes deux malheureux camarade, et que
je me trouvai inondé de leur sang. Un coup semblable mNétaît deo-
tioé; je l'esquivai, et je tombai à terre en fermant les yeux, em-
traîné dans la chute de mes compaguons^ qui roulèrent lonrdemenl
s« le gazon. Je fus sans doute garanti par leurt corps, qui reçurent'
les coups de poignard qui m'étaient destinés.^ Cependant^ commet
iU ^e débattaient d\ine^ manière convultive, jemetrouvai àdéco»-**
veft, et je vis briller de nouveau le poignard de l'assassin; je me
jetai à ses pieds, demandant la vie d'4me voix • déchirante et' appe^
l«tà mon aide saint Antoifie^ son pattx». Oduvert «comme je l'étuis'
dit^n^ de mes camarades v meir aspect était si pitéyaMe, qveles*
basdîts forent touclîés. Je via lé poignard ^ui restait suspendu; je
levai les mains en suppliant, et^j'implofai de nouvea» saint Antoine'
et la^^Vierge. Cependant le briganNl^pou^saDt use affreuse impréc»^-
lion , se précipitait vers moi ; mais Massaroni l'arrêta. — Ne le frappe
pas, s'écria-t-il d'une voix forte; il vient' dinvoquer' saint Atitoine,
e|t celanoiia "porteratt^malheur; G'èslie demierdesitrofs; puisqu'il vtt
enoore<; ~OB£^peul d'épargner . ^ Amaiii«^'ii9F re^a/o a sant' Antonio,
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32 REVUE DES DEUX MONpES.
— ajouta-t-il en se signant. Le brigand obéît, et au lieu de me frap-
per, coupa avec son poignard les cordes qui m'attachaient à mes
compagnons, dont je sentais le sang tiède encore couler sur mes
jambes et mes mains. Massaroni m'essuya avec un linge, et me donna
une bague, ainsi qu'un sauf-conduit qu'il écrivit sur son genou (1). —
Tu peux partir, me dit-il ensuite, tu es libre; rends grâce de ta
délivrance au grand saint Antoine.
Quand renfant rentra chez son père, la nouvelle de l'assassinat des
pensionnaires qui n'avaient pas été relâchés s'était déjà répandue
dans Rome, et on le croyait mort. •*
Cette comédie de la conversion des brigands se termina , comme
on voit, d'une façon tragique. Le stupide rec^ur du séminaire de
Terracine ne perdit cependant pas sa place; on attribua sa mésaven-
ture à un zèle trop ardent, et, à Rome, le zèle fait pardonner tout,
même la sottise.
L'aimable et habile cardinal Gonsalvi fut le dernier des ministres
romains qui traita avec les brigands. De 1818 à 1825, plusieurs d'entre
eux, amnistiés à la suite de ces traités, et entre autres le fameux
Dieci-Nove, furent même nommés barighelU dans les bourgades
infestées d'ordinaire par les bandits, et, à ce titre, chargés de la
police de la montagne. Dieci-Nove était barighel à Frosinone. Ces
étranges magistrats s'acquittèrent sévèrement et fidèlement de leur
nouvelle charge.
A la suite de l'une de ces transactions du cardinal Gonsalvi avec les
brigands, neuf d'entre eux se rendirent avec leurs femmes et leurs
enfans. Oq les conduisit à Rome, on les logea dans les fossés du chA-.
teau Sainte-Ange, et, pendant un an qu'ils y furent détenus, il fut de
mode à Rome d'aller les visiter. Les étrangers surtout rafTolaient des
brigands, les dessinaient, et leur faisaient toutes sortes de caresses et
de présens. Barbone, le chef de cette bande, dont nous raconterons
tout à l'heure un des exploits, avait cependant tué de sa main plu-
sieurs voyageurs, et plus d'une fois des Anglais, arrêtés dans la
montagne, avaient vu outrager sous leurs yeux par ce misérable
leurs femmes, leurs sœurs et leurs filles. Qu'eût dit le gouvernement
si l'un de ces étrangers, ne pouvant obtenir justice d'une autre ma-
nière, eût tué le brigand d'un coup de pistolet? Mais ces gens-là
(t) Voici la copie de ce sauf-conduit :
« Si ordioa a qualunque comitiva di non toccare Casata Fasani. Virtù e fedeltà. »
« ÀMToif 10 Mattei ed Alessakdeo Massaroni. »
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LE BRIGANDAGE DANS tBS ÉTATS ROMAINS. 33
étaient à la mode, et un Anglais se garderait bien de traiter si leste-
ment un homme à la mode. Cette conduite des étrangers à leur
égard, qu'ils pouvaient regarder comme une sorte d'approbation de
leur vie passée, devait donner à ces bandits une singulière idée de la
loi qui les condamnait. Barbone sentait son importance; il avait agi ,
lors de son abdication , d'une façon théâtrale. La copie du traité ,
approuvée et ratifiée par le pape, lui ayant été remise, il avait envoyé
en échange au saint père sa carabine, son poignard, les insignes de
son autorité, et s'était rendu seul , sans armes, à travers la foule ras-
semblée sur son passage , à son logis du chftteau Saint-Ange. Sa fenmae
avait quitté, comme lui, la montagne, et faisait son ménage dans sa
nouvelle demeure. Son extérieur était , à peu de chose près, aussi sau-
vage que celui de son mari ; néanmoins celui-ci disait galamment
qu'il était redevable de sa conversion à deux dames, la Vierge et sa
femme. — Barbone et les hommes de sa bande, auxquels, du reste,
on avait fait de scandaleux avantages, ayant observé fidèlement les
conditions de la capitulation, le gouvernement, de son cAté, n'eut
garde de les violer.
A qtielque temps de là, dans une autre affaire, le cardinal Gonsalvi,
auquel on reprochait ses traités avec les brigands, voulut prouver
qu'il savait unir la fermeté aux moyens de douceur, et ne se montra
pas si scrupuleux. L'autorité avait conclu un nouvel accord avec une
bande qui s'était formée des débris de celles de Barbone, de Dieci-
Nove et autres; les amnistiés ayant manqué à quelques-unes des
conditions les plus insignifiantes du traité, le cardinal les convia à un
nouveau rendez-vous, sous prétexte d'entrer en explication sur ces
clauses litigieuses. Quand ils furent rassemblés, et tandis qu'on déli-
bérait, des hommes armés sortirent des caves, où on les avait fait
entrer de nuit; entourèrent la maison, et, à un signal donné par un
des prêtres chargés de la négociation, massacrèrent tous ces bandits
jusqu'au dernier. Cet exemple , renouvelé de l'histoire de César Bor-
ghia (1), fit plus pour la pacification des montagnes que les moyens de
douceur et de transaction précédemment employés. A la vue des qua-
rante-cinq tètes de bandits qui bordaient la route de Rome à Naples
par San-Germano, et des membres écartelés qui, comme autant de
charniers, garnissaient chacun des carrefours du chemin, les survi-
vans comprirent que le gouvernement était enfin décidé à sévir; ils
(1) Voyez dans Hacbiavel la manière dool César Borghia se défait de Vltellozzo ,
OliveroUo , Pagolo Orsini et du duc de CfraTina , ces condottieri qui le gênaient.
TOME XXIV. 3
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dk REVUE DES DEUX MONDES.
déposèrent leurs armes et se dispersèrent. D'un autre côté , les monta-
gnards qui se sentaient du goût pour le métier, virent que les profits
n'en compensaient plus les risques et restèrent chez eux. C'est de
cette époque que date la dispersion définitive des bandes. D'auda-
cieuses attaques à main armée ont encore lieu de temps à autre,
mais ces attaques sont le fait d'individus réunis accidentellement, de
paysans qui ne peuvent résister à la tentation de mettre à profit une
occasion favorable. Ces brigands amateurs se gardent bien d'endosser
les beaux uniformes d'autrefois; ils sont mal luinés, et quand trois
ou quatre d'entre eux se sont réunis pour un coup de main, aussitôt
le butin partagé, ils se séparent et rentrent chez eux.
Quelques-uns des chefs de bandes qui se signalèrent dans ces der-
niers temps du brigandage se piquaient de courtoisie; galans cheva-
Uers des grands chemins, ils respectaient l'honneur des femmes, se
contentant seulement de tirer profit de ce respect, en exigeant de
plus fortes rançons. D'autres, et Barbone dans le nombre , sauvages
don Juans de la forêt, se vantaient, avec une véritable fatuité de ban-
dits, de n en avoir épargné aucunes. Le récit suivant n'est pas l'un
des chapitres les moins curieux de l'histoire de ce brigand sangui-
naire et sensuel, l'Ajax de tant de Cassandres. Nous laisserons parler
le docteur Warington , l'un des héros de cette aventure.
Le 18 septembre 1822, M. B... de Glasgow, M*"* B... sa femme,
leur fille et moi, nous quittâmes Naples pour retourner a Rome et
de là à Florence. Nous voyagions en poste, de conserve avec lord
G..., qui, ce jour-là, quittait Naples comme nous. Lord G... et sa
nombreuse famille occupait deux voitures, et ses gens une troisième.
De cette façon , notre petit convoi se composait de quatre voitures.
J'avais fait la connaissance de M. et de M""" B... à Glasgow; je les avais
retrouvés à Naples. Je ne devais quitter cette ville que dans les pre-
miers jours d'octobre; mais ces dames, qui craignaient de se trouver
s|eules sur la route avec M. B..., dont la santé était fort délicate, et
qui de plus avaient un peu peur, m'avaient prié de les accompagner.
Elles pensaient d'ailleurs que mes soins pourraient être nécessaires
à M. B..., atteint d'une phthisie au premier degré. Je cédai d'autant
plus volontiers à leurs instances, que M*"* B... est une de ces femmes
rares chez lesquelles la beauté de l'ame ne le cède pas à celle du
corps, et que sa fille promet de lui ressembler un jour.
Tandis que nous étions encore à Naples, faisant nos préparatifs de
voyage, hésitant entre les chemins de terre ou de mer, on nous avait
assuré à diverses reprises que la bande de Barbone, qui, au commen-
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LE BRIGANDAGE DANS LES ÉTATS ROMAINS. 35
canent de l'été, avait fait plusieurs arrestations sur les routes de
Rome à Naples, par Terracine ou San-Germano, était dissoute. Ce
chef, abandonné de ses complices, que décourageait le mauvais succès
de leurs dernières entreprises, s'était, disait-on, caché au centre
des montagnes de l'état romain, du cdté deFrosinone etd'Alatri.
Nous sûmes bientAt combien ces informations étaient inexactes.
A la sortie de Capoue, un accident arrivé à notre voiture ralentit
notre marche : un des ressorts s'abaissa tout à coup, et la caisse toucha
ressieu. On répara tant bien que mal le dommage à l'aide de cordes
et d'une pièce de bois qui maintenait le ressort, et nous rejoignîmes
à Sainte-Agathe, au moment de déjeuner, les voitures de lord G...„
qui allait se remettre en route. Nous voulions coucher ce jour-là à
Terracine; nos dames prirent donc à peine le temps de boire une
tasse de lait, et nous repartîmes, cheminant de nouveau de conserve
avec lord G.... Tout alla bien jusqu'au-delà d'Itri; mais, à deux milles
environ de cette bourgade, une des roues de notre voiture ayant
heurté une grosse pierre placée au milieu de la route, le ressort
céda de nouveau : la voiture commença à toucher; il fallut, bon
gré mal gré, ralentir notre marche. Les postillons de lord G.... ne
tardèrent pas à nous gagner, et, à l'un des détours de la montagne,
nous perdîmes de vue la tête du convoi. Il était environ trois heures
de l'après-midi ; le ciel était pur, la chaleur assez forte pour la saison ,
et la route paraissait absolument déserte. Cependant, à peu de dis-
tance du point culminant de la chaîne de montagnes que franchit la
route d*Itri à Fondi, nous rencontrâmes un détachement de soldats.
Cette vue rassura nos compagnes de voyage, qui commençaient à
s'inquiéter. Comme j'entendais parfaitement Titalien , je causai avec
le commandant du détachement; celui-ci me raconta que le matin
un berger était venu le trouver, lui rapportant que les brigands étaient
arrivés cette nuit même dans les environs de Fondi. Mais c'était bien
certainement une* fausse alerte, ajouta l'officier, car je viens de par-
courir la route de Fondi au col d'Itri, détachant quelques hommes
sur les pentes voisines, et nous n'avons rien remarqué qui puisse faire
supposer que les brigands aient reparu de ce côté. Le commandant,
après nous avoir donné ces renseignemens, qui nous tranquillisèrent,
rejoignit son détachement, qui descendait vers Un, et nous conti-
nuâmes notre route.
Nous venions de perdre de vue cette petite troupe, lorsque nous
fîmes une nouvelle rencontre. C'était un vieux paysan qui revenait
du mÂquis voisin , portant sur la tête un énorme fagot de rameaux de
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36 REVUE DES DEUX MONDES.
myrtes et de caroubiers. Le bonhomme nous regarda d'un air inquiet
et indécis, et s'écria en passant, avec un accent de commisération
singulier chez un homme de cette condition s'adressant à des riches
comme nous : — Excellences, que la madonna et saint Antoine vous
protègent! — M. B.... et moi nous nous trouvions alors en avant de
la voiture, qui gravissait péniblement le dernier escarpement de la
montagne. L'étrange recommandation de ce paysan me frappa, car je
savais que saint Antoine est le patron des brigands. J'interrogeai le
paysan , mais il fit la sourde oreille ou ne parut pas comprendre mon
italien. Toutefois, comme je lui donnais une pièce de monnaie au
moment de le quitter, il jeta autour de lui un long et rapide regard et
me dit à demi-voix et d'un ton très bref, ayant grand soin que le pos-
tillon ne pût l'entendre : — Quand vous serez sur la hauteur, passez
vite... bien vite. — Ce conseil avait sans doute du bon; malheureu-
sement l'état de notre voiture ne nous permettait guère de le suivre.
Cependant, arrivé sur le haut du col, je recommandai au postillon
de rejoindre, coûte que coûte, les voitures de lord G Le postillon
lança ses chevaux au galop; mais chaque cahot faisait si horriblement
heurter le coffre de la voiture contre les roues et l'essieu, que nous
courions risque de la mettre en pièces en continuant de ce train. Il
fallut donc se résigner à cheminer à peu près au pas sur cette route
périlleuse. Pour imposer aux brigands et leur donner, s'il se pouvait,
une haute idée de nos forces , nous fîmes rentrer dans la voiture la
femme de chambre de ces dames, et M. B... et moi nous primes sur
le siège la place qu'elle avait occupée jusqu'alors, recommandant ex-
pressément à nos compagnes de ne pas laisser passer par les portières
le moindre bout de voile ou de ruban, rien, en un mot, qui pût
donner à penser que des femmes étaient là. Toutes ces précautions
furent inutiles.
Vers le tiers de la descente, la route fait un coude. Sur la gauche
s'élèvent de grands rochers couverts de broussailles et de plantes
grimpantes ; sur la droite s'étend un petit ravin tortueux dont le fond
est parsemé de gros blocs de rochers comme le lit d'un torrent des-
-séché; de l'autre cûté d^ ce ravin se dressent de hautes montagnes
revêtues de taillis de myrtes, d'arbousiers et d'arbustes résineux.
Tout à coupJMU B..., me saisissant vivement le bras et étendant la
main dans la direction d'un petit massif de myrtes, me dit à voix
basse, de façon à ne pouvoir être entendu des dames : — Tenez, les
voici ! — Je regardai rapidement du cûté que M. B.... m'indiquait, et
je vis en effet comme une masse brune qui semblait se mouvoir, à
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LE BRIGANDAGE DANS LES ÉTATS ROMAINS. 37
demi-portée de pistolet de la route, dans un fourré de myrtes qui,
i cet endroit, s'avançait jusqu*au parapet du chemin. Nous étions
alors à une centaine de pas de ce taillis ; je doutais encore. — C'est
peut-être un bœuf qui s'est couché là, ou des paysans qui font des
fagots, disais-je à mon compagnon, quand soudain je vis briller,
comme un éclair au-dessus de la verdure, le bout d'un canon de fusil.
Plus de doute, les brigands nous attendaient là. Machinalement je
me retournai, pour voir s'il n'y aurait pas quelque chance de salut à
rétrograder, ou si, par hasard, d'autres voitures ne nous suivraient
pas. Quelle fut ma surprise, lorsque je vis sauter l'un après l'autre,
des rochers le long desquels nous venions de passer, au milieu de la
route, sept ou huit hommes armés jusqu'aux dents; la retraite nous
était coupée. Au même instant, les hommes qui étaient blottis en
avant, dans les broussailles, se levèrent, et, en moins d'une minute,
nous nous trouvâmes entourés par douze ou quinze bandits bien
armés, avec lesquels il eût été insensé de vouloir engager une lutte.
Le chef auquel ces hommes obéissaient nous cria : — Arrêtez et des-
cendez. — La première de ces recommandations était inutile, car déjà
le postillon avait fait halte.
Comme nous descendions , j'entendis un gros homme qui semblait
le second chef de la bande dire à celui qui m'avait adressé la parole :
— Il n'y a que des femmes dans la voiture. — Tant mieux, répartit
le chef; sont-elles belles? — Bellissiipes. — A merveille! — ajouta le
premier avec un sourire que je crus comprendre , et qui me fit frémir.
Quand nous fûmes descendus, cet homme, qui n'était autre que le
fameux Barbone lui-même, nous demanda nos bourses.
Malheureusement elles étaient à peu près vides; craignant quelque
mauvaise rencontre, nous n'avions pris que l'argent nécessaire pour
la route. Le brigand fronça le sourcil : — Face à terre [faccia in terra) I
nous cria-t-il , et il nous fit coucher en travers sous les roues de la
voiture, ordonnant à deux hommes de sa bande de nous appuyer le
bout du canon de leur fusil contre l'oreille, et de faire feu si nous
bougions. Le reste de la troupe détacha les malles, les jeta à terre et
commença la visite. Nos bagages étaient, à peu de chose près, en
harmonie avec l'état de no3 finances ; des habits , du linge et quelques
robes de femmes en faisaient le fonds. Ces dames n'avaient ni bijoux
ni étoffes de prix. £n un instant, lesnaUes et les caisses furent brisées
et vidées au milieu du chemin, et chacun des brigands choisit, dans
cette confusion, ce qui était à sa convenance. Ce choix fut bientêt
fait. — Comment I pas de cachemires! pas de bijoux! dit Barbone
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98 RB^rUB DES DBUX MONDES.
ep froDçant de nouveau le sourcil d'un ah* terrible, ces gens-là avaient
pris leurs précautions. — Le lieutenant ajouta d'un ton plaisant et
sinistre à la fois quelque mots qui firent rire ses compagnons, et
qu'on eât pu traduire par le notis sommes floués de ta pièce fran-
çaise. — Par tM)nheur, reprit Barbone, comme dédommagement
nous avons les femmes.... et les hommes dont nous pourrons tirer
une bonne rançon. — Oui, emaienons-les! emmenons-les! crièrent
les bandits en masse. Aussitôt, joignant l'action à la parole, ils
nous firent relever, arrachèrent nos compagnes du fond de la voiture
où elles se blottissaient, et, malgré leur résistance et leurs prières,
les entraînèrent comme nous dans le maquis voisin; puis ils nous firent
gravir avec une célérité singulière les premiers escarpemens de la
montagne. Il n'y avait ni à résister ni à reculer. Deux robustes co-
quins tenaient chacun de nous sous chaque bras et nous entraînaient
en avant; dans les endroits à pic un troisièfne poussait. Dix minutes
suffiraient pour faire de la sorte l'ascension du c^ne du Vésuve. Nous
marchions ainsi depuis trois quarts d'heure , et la route était déjà
hors de la portée de nos voix , quand tout à coup les hommes qui
soutenaient ^"^^ B.... crièrent liallc! La malheureuse femme, épuisée
de fatigue et frappée de terreur, venait de s'évanouir. — Je suis
médecin, dis-je au chef qui se trouvait près de moi , lâchez-moi , que
je puisse la secourir. — LAchez-le, — dit le clief. Aussitôt je fis
respirer à M"" B.... des sels que je portais sur moi; je lui frottai les
tempes avec une compresse de rhum; elle revint presque aussitôt
à elle, et, me reconnaissant : — Docteur, me dit-elle en anglais, vo|i$
êtes botaniste, cueillez-nous quelque plante vénéneuse que nous
puissions prendre ma fille et moi et qui nous tue surlcM hamp.
En me disant ces paroles, sa voix était suppliante et décidée. J'aurais
voulu la satisfaire que jo n'aurais pu, car deux des bandits me repri-
rent chacun par un bras; on fit asseoir les femmes sur des branches
d'arbres entrelacées recouvertes des manteaux des brigands, qui se
relayaient deux par deux pour porter chacune d'elles. De cette façon,
notre course fut plus rapide encore qu'auparavant; aussi, après une
heure et demie de marct^, nous trouvâmes-nous sur la crête de mon-
tagnes très élevées, du haut desquelles on découvrait à la fois la mer
de Gaëte et les lacs de Fondi et de Lenola. D'énormes blocs de
rochers, quelques chênes séculaires, et par places des taillis d'érables
et de châtaigniers, couvraient les cimes de ces montagnes. Nous de-
vions être alors à deux lieues au moins de la route où nous avions
laissé notre voiture. Au moment où nous nous arrêtâmes, je fus
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LB BRIGAlfDAGB DANS LES ÉTATS BOIUINS. 39
frappé de Taltératfon du yisage de nos compagnes. Elles sanglottaient»
se tordaient les bras de désespoir et adressaient an ciel de ferventes
prières. Portées, comme elles l'étaient, sur des brancards, leur état
d'inaction passive leur laissait le loisir de réfléchir et de se livrer à la
douleur. M. B.... et moi nous étions obligés de marcher au pas des
brigands; nous ne respirions qu'avec de grands efforts, et notre épui-
sement était tel , qu'à peine pouvions-nous songer à tout ce que notre
fituation avait d'étrange et de critique. M"* B.... et sa fille étaient
toutes deux admirablement belles et pouvaient être prises pour les
deux sœurs; l'ftge seul établissait quelque difTérence entre ces deux
femmes. M** B.... avait trente*un ans et sa fille quinze. L'une d'elles,
c'était la beauté complète , l'autre la beauté naissante; chacune, dans
son genre, approchait de la perfection. La femme de chambre qui
accompagnait ces dames, et que les brigands enlevaient avec elles,
était Française. Elle avait cet air vif et décidé des filles du peuple de
ce pays, et quoique dans ce moment elle eût extrêmement peur... des
fusils surtout , elle prenait assez philosophiquement son parti. A la pre-
mière halte que nous fîmes au milieu des rochers, elle mangea même
une moitié d'orange qu'un des brigands lui offrit... Elle avait soif.
Une grave préoccupation morale, un événement étrange et imprévu,
suffisent pour graver à tout jamais dans la mémoire le site où Ton se
trouve au moment d'une crise. C'est une décoration que l'on se rappelle
d'autant mieux que le drame qu'elle accompagne a plus d'intérêt.
Je me souviens, par exemple, qu'à l'instant où nous nous arrêtâmes
sous les chênes de la montagne, le soleil, comme une meule rougie,
se plongeait dans la mer derrière un îlot noir dans la direction de Ter-
racine. Les chênes, les cimes qui s'étendaient sous nos pieds, et ce
coucher de soleil, concouraient à former un magnifique paysage.
Préoccupé comme je l'étais, je me laissais aller néanmoins à une
sorte d'admiration machinale. Voilà un site digne du pinceau de Sal-
vator Rosa , me disais-je. Puis je fis subitement la réflexion que le
premier plan de ce tableau allait tout à l'heure être animé par quelque
épisode du genre de ceux que ce peintre choisissait de préférence,
drame terrible et lugubre, où nous serions forcément acteurs. Hélas t
mes prévisions ne devaient que trop se réaliser.
Les bandits étaient fatigués comme nous ; quelques-uns cepen-
dant montèrent sur les arbres qui nous entouraient , et en détachè-
rent les branches mortes pour faire du feu; les autres étendirent à
terre leurs manteaux, sur lesquels ils firent asseoir les femmes.
Quand les brigands eurent placé leurs sentinelles et furent réunia
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40 REVUE DES DEUX MONDES.
autour du feu qui commençait à pétiller : — A quand la ffite? — criè-
rent les plus jeunes, en jetant du cdté des femmes des regards où se
peignaient leurs désirs effrénés. — Soupons d'abord, dit barbone
avec humeur, nous verrons ensuite.
Barbone avait environ quarante ans; c'était un homme d'une haute
stature, taillé en Hercule, et dont les grands yeux noirs, pleins de
feu, et la voix vibrante indiquaient des passions dans toute leur puis-
sance. Les brigands obéirent à cette brève injonction ; ils tirèrent de
leurs sacs des tranches de mouton , qu'ils firent rôtir sur des char-
bons; ils se partagèrent en outre un sac de pagnottes, et arrosèrent
ce triste repas de vins de Sicile et de rhum , dont ils avaient trouvé
quelques bouteilles dans notre voiture. Tout en mangeant, les ban-
dits nous jetèrent, comme à des chiens, des pagnottes et des mor-
ceaux de mouton auxquels nous n'eûmes garde de toucher. La fatigue
et l'inquiétude nous Ataient tout appétit; M"' B... et sa fille, accrou-
pies l'une à côté de l'autre, étaient comme anéanties.
Lorsque les brigands eurent avalé leur dernière tranche de mou-
ton et bu leur dernière gorgée de rhum, les plus dispos se levèrent et
s'approchèrent de nouveau des femmes; c'est alors que commença
une scène impossible à raconter, impossible même à se figurer. Bar-
bone tira des dés de sa poche. — A nous deux, camarade, dit-il en
s'adressant au gros homme son collègue, au plus gros dé le choix! —
Par saint Antoine, capitaine, j'aurais le gros dé que je serais bien
embarrassé ; j'ai les mêmes goûts que mon compatriote Bertoldo ,
j'aime les pêches mûres, j'aime aussi les abricots verts. — Le capitaine
jeta les dés sur une dalle de rochers contre lequel il était accoudé,
et sans doute il fut satisfait de son lot, car je vis son œil briller
comme un des tisons du foyer. — Par saint Antoine, vous avez l'abri-
cot , à moi donc la pêche ! — s'écria le lieutenant , qui ne paraissait pas
moins content de la décision du sort. Jusqu'alors ces deux dames»
serrées f une contre l'autre et comme abîmées par la douleur, n'avaient
ni compris ni entendu l'étrange conversation des brigands; M. B...,
qui ne parlait pas italien, ne savait non plus qu'augurer de cette
scène; j'étais donc seul au courant. Lorsque je vis le lieutenant
s'approcher de M"' B en souriant d'une manière atroce, je me
hâtai d'intervenir. — Respectez ces femmes, lui criai-je, et vous
pouvez compter sur une rançon considérable; mais je vous jure par
le corps du Christ et de la Madonna que si vous attentiez à leur hon-
neur, c'est comme si vous les frappiez de vos stylets! — Bah! bah!
dit le capitaine en ricanant, on ne meurt pas pour si peu de chose.— ^
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LE BRIGANDAGE DANS LES ÉTATS ROMAINS. il
Nous aurons tout de même la rançon , et nous Taurons après, ajouta
grossièrement le lieutenant. — Ah ! vous croyez, leur dis-je en éle-
vant la voix et en donnant à mes paroles le plus de décision et d'au-
torité qu'il me fut possible; vous croyez! eh bien I je vous jure encore
une fois que si vous touchez seulement à leurs jupes, vous n'aurez
pas un sou ; respectez-les, et je vous garantis sur mon honneur et sur
ma vie 5,000 écus pour chacune d'elles. J'écrirai dès ce soir à Torlo-
nia, le banquier du pape , que vous devez connaître, et dans trois
jours vous aurez les 10,000 écus. — Ou bien la potence, dit le lieu-
tenant. — Non, car vous nous garderez en otage, et si vous n'avez
pas les 10,000 écus, libre à vous de me hacher en morceaux; mais
encore un coup si vous outragez ces femmes, vous les tuez, et vous
n*aurez pas un baiocque.
L'accent de conviction qui perçait dans ces paroles frappa sans
doute les deux chefs. Je les vis hésiter et se con^lter. Barbone son-
geait dès-lors à prendre sa retraite, et la perspective d'augmenter
son magot de quelques milliers d'écus ne pouvait manquer d'avoir
quelque influence sur ses actions.
— Il n'y a pas du moins de rançon pour celle-là, crièrent quelques-
uns des brigands qui nous écoutaient en montrant la fenmie de
chambre, et saisissant la malheureuse fille qui poussait des cris aigus,
ils l'entraînèrent à quelques pas de nous. Tout à coup, à la suite d'une
courte altercation entre ces bandits et plusieurs autres qui venaient
d'accourir, altercation qui s'était sans doute terminée par un arrange-
ment à l'amiable, les cris redoublèrent de violence... M" B..., enten-
dant ces cris , jeta du cAté d'où ils partaient un regard effaré, et dé-
tourna les yeux avec horreur. M"* B..., qui avait suivi les regards de
sa mère, s'écriait, dans l'innocence de son cœur : — Ma mère I ils la
tuent I ... ils la tuent ! — Il vaudrait mieux qu'on la tuât , et nous avec
elle, — lui répondit M"* B... les yeux attachés à la terre, le visage
couvert d'une pâleur mortelle et avec un accent si plein de décision ,
de dégoût et de terreur, que je ne l'oublierai de ma vie. Puis, se
jetant au cou de sa fille, lui prenant la tète et la cachant dans son
sein, comme si elle eût voulu la détourner d'un spectacle infâme,
elle se mit à sanglotter amèrement.
La conversation entre Barbone et le lieutenant avait cessé. Je vis
aussitôt, au regard qu'ils jetèrent sur ces dames, que la passion rem-
portait sur la raison, et que dans ce moment cette passion, que l'ex-
trême beauté des dçux prisonnières rendait des plus impérieuses,
avait le dessus sur la cupidité. Le plaisir était là , facile et certain, le
gain éloigné et douteux ; le choix avait été bientôt fait.
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12 RSVII£ DES HEUX MOlfDlES.
Le liestenaot saisKsaît dans ses bras H*" B...» quand son malheu-
reux époux, à qui la foreor faisait oublier tout danger, et ^, je
crois, dans ce moment , se serait précipité entre dix mille épées nnes
(on outrageait sous ses yeux sa femme et sa fille), se jeta sur lui
et le frappa du poing, (^lle que fût sa colère et son désespoir,
M. B... ^t tat4» faillie pour une pareille lutte; un coup terrible que
le brigand lui poKa dans la poitrine rétendit à terre. Je vis luire le
stylet d« misérable , je m'élançai pour sauver mon ami; mais avant
que j'eusse pu le secourir, je sentis un corps froid , et puis tout à coup
comme une langue de flamme qui me traversait la poitrine de part
en parL Je tombai sur les genoux , étourdi du coup. Le brigand qui
m'avait frappé par derrière, allait redoubler quand la voix tonnante
de son chef l'arrêta. — Maledetto, criait-il, qui donc écrira pour les
rançons si vous les tuez? — M. B..., de son côté, avait écarté le poi-
gnard du lieutenant avec sa main que la lame avait horriblement
coupée. Ce cri de Barbone le sauva comme moi; le coquin, lui ser-
rant la gorge, le souleva tout d'une pièce, et le jetant comme un
cadavre aux pieds de ses camarades : — Liez donc ce fou, leur cria-
t-il, et attacbes-moi l'autre aussi , quoiqu'il ait déjà son compte, —
ajouta Barbone en m'indiquant du doigt. J'avais la gueule d'une
espingole sur la poitrine et te bout d'un pistotet dans chaque oreilte ;
il fallut bien me laisser Uer. Quand nous fûmes garrottés comme
des animaux qu'on porte au marché, on nous jeta dans un coin. Je
souffrais borriblement de ma blessure; il me sembla néanmoins
qu'aucun organe essentiel ne devait être attaqué, je n'éprouvais
aucune difficulté à respirer, et ma bouche ne s'était pas remplie de
sang. Je n'essaierai pas de dissimuler ce mouvement d'égoïsme,
n[K)uvement tout humain qui fit que dans cet instant je commençai
en quelque sorte par m'occuper de moi-même et me tèter ; mais, dans
la minute qui suivit , le souvenir de nos infortunées compagnes re-
vint vivement (kns ma mémoire, et je reportai avec effroi les yeux
de leur côté.
Débarrassés de nous, Barbone et son lieutenant s'étaient rapprochés
des deux dames, qui se tenaient étroitement embrassées, et qui, à
dles deux, ne poussaient qu'un seul cri de terreur et ne faisaient
entendre qu'une seule supplication. Les rires des infâmes qui entou-
raient leurs victimes» et teurs propos obscènes, semblaient luguil-
lonner ces deux hommes grossiers. Saisissant par la ceinture chacune
des deux femmes, ils les tiraient à eux de toutes leurs forces, mettant
leurs vêtemens en pièces et découvrant leurs bras et leur sein. Les
forces de ces malheureuses étaient épuisées. W B., arrachée des
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LE BRIGANDAGE DANS LES ÉTATS ROMAINS. 43
bras de sa mère, qui s'attachait encore conTuIsiyement à sa robe,
faisant un effort désespéré, avait tenté de se précipiter an milieu du
brasier; niais, retenue par le brigand, elle avait senti la bouche du
misérable s'appuyer contre sa bouche, et venait de rouler sur le gazon.
Sa mère, terrassée comme elle, poussait comme elle de ces effroya-
Ues cris de femmes qui vous font vibrer corps et ame, et qui reten-
tissent pendant des mois aux oreilles de ceux qui les ont une fois
entendus, quand tout à coup une lueur vive illumina cette scène
d'horreur; des balles sifflèrent autour de nous, je vis un des brigands
trébucher et rouler* dans le feu toujours allumé, où il resta immo-
bile: un autre poussa un cri aigu et tomba la face contre terre à nos
pieds ; plusieurs coups de fusil retentirent à la fois.
Dieu soit loué! les brigands sont surpris! Telle ftat ma première
pensée. Barbone et son compagnon avaient l&ché prise au bruit des
coups de fusil , et sautaient sur leurs armes. — Couchez-vous à terre,
criai-je en anglais à M""* B... et à sa fille que je vis se relever d'un
air égaré; couchez-vous, ce sont nos sauveurs, les balles pourraient
vous atteindre ! — Mais ces dames, les yeux hagards et comme frap-
pées de stupéfaction , restaient accroupies et immobiles. Les brigands
commençaient à se reconnaître et essayaient de riposter. L'un d'eux»
fir^pé d'une balle, tomba presque sur M*' B... Un autre, c'était, je
crois, le gros 'lieutenant , la saisissant par les cheveux, la traîna
derrière lui Fespace de quelques toises; mais, comme les soldats
arrivaient en foule au pas de course, il lôcha prise après l'avoir bru-
talement frappée du pied. Cependant les coups de fusil retentissaient
de tous côtés, et ce fut vraiment par miracle qu'aucun de nous ne fut
atteint. Les balles ne sifflant plus à nos oreilles, j'appelai un des sol-
dats, qui coupa les cordes qui nous liaient les mains et les pieds;
nous pûmes alors nous traîner vers nos malheureuses compagnes,
qae le bruit de la fusillade qui s'éloignait faisait encore horriblement
tressaillir. Le tertre que les brigands occupaient avait été cerné. Sept
d'entre eux furent tués ou pris; mais les deux chefs s'échappèrent,
accompagnés d'une huitaine d'hommes, reste de la bande. L'officier
qui commandait le détachement, tout en nous secourant, nous ra-
conta que ses soldats avaient surpris et égorgé une des sentinelles des
brigands , et que sans doute on les eût tous arrêtés si en entendant
les cris des femmes qu'il croyait en danger de mort, il n'eût com-
mandé le feu.
Nos compagnes commençaient à reprendre leurs sens; le capitaine
les fit placer comme nous sur des brancards, car les forces de H. B.*..
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U REVUE DES DEUX MOlfDES.
étaient à bout, et ma blessure me causait, dans tout le cdté droite
un engourdissement et une pesanteur singulière; trois ou quatre
soldats portaient chaque brancard, le reste du détachement escortait
les prisonniers. La malheureuse femme de chambre était dans un
état déplorable; cependant le sentiment qui dominait chez elle, c'était
la colère : les soldats eurent toutes les peines du monde à Tempécher
de souffleter un des brigands qu'elle croyait reconnaître pour l'avoir
vu d'un peu près. Ce ne fut que long-temps après notre arrivée à
l'auberge de Fondi, que M"' B.... et sa fille sortirent de l'état de
stupeur dans lequel les évènemens de cette terrible soirée les avaient
plongées et qu'elles recouvrèrent parfaitement leurs sens. Leurs che-
veux étaient épars, leurs vètemens en lambeaux ; mais, au milieu de ce
désordre, elles étaient admirablement belles, surtout quand, rouges et
les yeux baissés, elles répondaient avec embarras à nos consolations
et à nos soins.
Un chirurgien de Terracine qui sonda ma blessure dans la nuit,
reconnut que fort heureusement le muscle seul de la poitrine avait été
offensé, et que la plèvre n'avait même pas été touchée; la main de
M. B... le faisait affreusement souffrir; cependant le chirurgien, qui
avait autrefois servi dans l'armée de Murât, nous permit de reprendre
dès le lendemain la route de Rome, où nous ne tardâmes pas à être
parfaitement guéris de nos blessures. Malheureusement, cette scène
horrible avait frappé au cœur le pauvre M. B... ; il languit tout l'hiver
et fut emporté dans le mois de mars de l'année suivante, par les
rapides progrès de la maladie consomptive dont il était atteint.
J'ai eu souvent occasion de revoir M""^ B... et sa fille, qui depuis a
épousé l'avocat G... A la suite d'un danger couru de compagnie,
l'intimité s'établit d'une façon durable. — Quelles étaient vos pensées
dans ce terrible moment? lui demandai-je un jour que nous causions
ensemble à cœur ouvert.. — Je ne pensais qu'à ma fille, me répondit-
elle.
C'est ce même Barbone qui fut depuis gracié et pourvu d'un emploi
lucratif par le gouvernement romain. Il est encore aujourd'hui con-
cierge du chftteau Saint-Ange.
Gasparone, l'émule de Barbone, qui partagea avec lui la domina-
tion de l'Apennin , et que les habitans des districts de Sonnino et
d'Itri appellent encore le dernier des braves, a terminé sa carrière de
brigand d'une manière moins heureuse que son confrère. Il est dé-
tenu aujourd'hui dans la forterc; se de Civita-Vecchia. Gasparone
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LE BRIGANDAGE DANS LES ÉTATS ROMAINS. 45
débuta dés l'Age de seize ans, en tuant dans le conressional le curé
de sa paroisse qui lui refusait l'absolution d'un vol. Obligé de fuir, il
rejoignit quelques connaissances qu'il avait dans la montagne , et se
fit brigand. Un jour, les carabiniers entourèrent la bande dont il fai-
sftit partie. Gasparone ne perdit pas courage. Il tua de deux coups
dé poignard deux soldats qui le saisissaient; puis, retranché dans un
mftquis, il en mit six autres hors de combat. Ses camarades, émer-
veillés de son courage, et qui venaient de perdre leur chef, l'élurent
tout d'une voix leur commandant en sa place. Sa répi^tation s'étendit
dans tout le pays, et bientôt il compta sous ses or()res plus de deux
cents soldats. Gasparone avoue cent quarante-tro^ assassinats; c'est
néanmoins le chef qui s'est fait le plus aimer des montagnards romains.
Nous avons vu des pAtres du Monte-Cave verser des larmes de regret
en racontant ses prouesses. Gasparone, moins grossier que Barbone»
dont il ne parle qu'avec mépris, s'est toujours piqué de galanterie.
Un des lieutenans de Barbone avait enlevé un séminaire de jeunes
garçons. Gasparone enleva tout un couvent de religieuses. Ces jeunes
filles, au nombre de trente-quatre, arrachées en plein jour de leur
retraite du Monte-Commodo, furent conduites dans la forêt par les
brigands, qui ne renvoyèrent que les plus pauvres. Cachées dans des
grottes et au foi|d des précipices, les autres vécurent dix jours en com*
monjauté avec les brigands, qui les relâchèrent, moyennant rançon»
sans qu'aucune d'elles eût à se plaindre d'un outrage ou même d'un
manque de respect.
Gasparone, le galant bandit, fut cependant trahi par sa maîtresse,
qui le vendit aux sbires. Celle-ci, au moment de le livrer, avait pru-
demment jeté sa carabine et son poignard par la fenêtre. Gasparone,
néanmoins, tira vengeance de sa trahison; il l'étrangla avec ses
mains, tandis que les sbire^ enfonçaient la porte. Gasparone est à la
fois un homme d'action et un homme d'esprit; du xrv* au x\V siècle,
mi tel chef eût rivalisé avec les Sforza, les Carmagnola, les Pietro
Saccone et tant d'autres fameux condottieri.
La soumission de Barbone, la captivité de Gasparone et les exemples
iaits par le cardinal Gonsaivi ont, comme nous l'avons dit, amené la
dispersion des bandes. Il s'en faut toutefois qu'aujourd'hui l'on voyage
en Italie avec la même sécurité que dans le reste de l'Europe, comme
le prétendent des voyageurs optimistes. Quoique commis par des in-
dividus isolés ou réunis accidentellement, les vols à main armée sont
presque aussi fréquens qu'autrefois. 11 est peu de voyageurs qui, à la
suite d'une ou deux années passées sur les routes de l'Italie , n'aient
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i6 REVUE DES DEUX MONDES.
ftjt leur rencontre. Récemment encore, an artiste de nos amis (1) a
vu luire à quelques pouces de sa poitrine le stylet des bandits : il
n*avait avec lui que ses crayons et son portereuiUe; peu s'en fallut
que les brigands, qui n'apprécient guère ce genre de richesses, ne se
vengeassent de leur déconvenue en le frappant de leurs poignards.
Tel autre, à son arrivée dans Rome, a été obligé de garder la chambre
plusieurs jours, tous ses vètemens, y compris l'habit qu'il avait sur
le dos, lui ayant été enlevés près de Viterbe. Enfin, Tannée der-
nière, nous avons vu M. Dabadie, le courageux voyageur, contraint
de se présenter en costume de bal masqué dans les salons du palais
de Monte-Citorio, cette habitation des ministres et des cardinaux
romains, les brigands ne lui ayant laissé pour tout vêtement qu'un
habit arménien. Ce costume de M. Dabadie était une épigramme
excellente. Les ministres romains, qui entendent à demi-mot, durent
la comprendre; s'il était cruel pour le voyageur, après plusieurs an-
nées passées au milieu des peuplades barbares de TAbissynie, de se
voir dépouillé de la riche moisson de manuscrits orientaux et de
documens de toute espèce recueillis au prix de tant de sueurs, il était
piquant, en effet, pour messieurs les cardinaux ministres de l'inté-
rieur et de la police, que ce vol audacieux se fût passé aux portes
de Rome. Les environs de la cité pontificale étaient-ils donc moins
sûrs que les déserts de l'Afrique? les paysans de la banlieue romaine
étaient-ils moins civilisés que les Arabes ou les Abissins?
Ce serait, je crois, Tavis des bourgeois de Rome, qui redoutent
beaucoup plus ces brigands amateurs que les chefs de bandes d'autre-
fois. Ceux-ci, du moins, avaient des procédés, ne Vous tuaient pas
par maladresse , et, moyennant quelques écus, Il y avait toujours
moyen de s'entendre avec eux. Aujourd*|)ui , chacun s'en mêle, on
vous arrête sur les grands chemins pour des misères, pour vous voler
douze chemises ou une montre; puis, ces gens-là sont si maladroits,
qu'ils vous estropient ou vous tuent sans le vouloir. Plusieurs voya-
geurs ont été victimes en effet de ces attaques isolées, exécutées par
des hommes armés de fusils et de pistolets dont ils ne savaient pas se
seryir. M. Hunt et sa femme, ces jeunes et intéressans voyageurs
dont la mort fit tant'àe bruit ily a quelques années, périrent victimes
d'un évèfiendent de ce genre.
M. Hunt faisait sa visite obligée aux temples de Pœstum; il avait
dans sa voiture quelques pièces d'argenterie dont il eut l'imprudence
de se servir en déjeunant sous le portique du temple de Neptune; sa
(1) M. Cabat.
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LE BRIGANDAGE DANS LES ÉTATS ROMAINS. 47
femme, qui raccompagnait, avait une chaîne d'or au cou et plusieurs
bagues aux doigts. Des paysans qui passaient virent cette argenterie
et ces bijoux ; l'occasion leur parut favorable ; armés d'un mauvais
fusil et de haches, ils s'embusquèrent à quelques centaines de pas
des temples, sur la route, et arrêtèrent la voiture de M. Hunt au re-
tour. M. Hunt n'essaya pas de résister, comme on l'en a accusé à tort;
il prit même la chose gaiement, donna son argenterie aux brigands,
et se mit à leur jeter à la- tête, en riaD4, des oranges dont une des
poches de sa voMve était pltine. Ceiix-d, que des projectiles de ce
genre n'eflfraryaient guère, montèrent fomitièrement sur le marche-
pied de la voiture, et l'un d'eut porta brutalement la main au cou
de M"* Hunt, pour détacher la chaîne d'or qu'elle portait. M. Hunt,
indigné de la grossièreté du bandit , l'apostropha avec chaleur en fouil-
lant vivement dans une de ses poches. Le misérable s'imagina que
l'Anglais cherchait une arme, et sauta à terre en le mettant en joue;
c'est alors que le coup partit, involontairement, à ce que le brigand
'a assuré jusque sur l'échafaud; la balle toutefois traversa la poitrine
de M. Hunt, et atteignit sa femme à la tête. M. Hunt mourut le jour
même, et sa femme le lendemain.
En racoQtant avec emphase divers accidens du même genre , les
pauvres Romains se livrent à de comiques réflexions sur les dangers
que font courir aux voyageurs ces brigands sans expérience et par
occasion ; ils en vieunent presque à regretter le temps où les Barbone,
les Fra Diavolo et les Gasparone occupaient les routes de Rome et de
Mapies. On prenait ses précautions, disent-ils, et, comme ces chefs
n'auraient pas souffert la concurrence des premiers venus , les attaques
étaient peut-être plus rares. A la tournure que prennent les choses ,
nous craignons fort que que ces regrets ne soient pas de longue durée.
Si le gouvernement romain n'adopte pas en effet quelques mesures
vigoureuses, et que la guerre vienne à éclater, de nouvelles bandes
ne tarderont pas à se reformer. Les mœurs , en effet, sont les mêmes
que par le passé; le gouvernement a contenu ou réprimé les mauvais
instincts du peuple : il n'a rien fait pour les corriger. Les élémens du
brigandage existent comme de tout temps; ils sont, il est vrai, dis-
persés, mais fis tendent à se réunir. C'est un vice de constitution hé-
réditaire, un mal honteux dont une cure violente a passagèrement
suspendu les accès, mais dont elle n*a pas détruit la cause. Que le
médecin ait un jour de néghgence, que le malade se livre à son
naturel dépravé , et le mal reparaîtra aussitôt avec les mêmes symp-
tômes et la même férocité qu'autrefois.
Frédéric Mercey.
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SCHILLER.
Jean-Christophe-Frédéric Schiller naquit le 11 novembre 1759 (1),
à Marbach, jolie petite ville du Wurtemberg, située sur une hau-
teur qui domine le Necker. Une tradition populaire raconte que, sur
la colline où s*élève aujourd'hui cette cité riante, on n'apercevait
autrefois qu'une épaisse forêt habitée par un géant, par une divinité
vivante du paganisme. Mars ou Bacchus (2). « C'était aussi un géant,
dit le biographe allemand de Schiller, un géant de la poésie qui venait
de naître dans ce lieu consacré déjà par Jes croyances superstitieuses
du peuple; mais ses yeux s'ouvrirent à la lumière dans une humble
demeure , dans la maison de son aïeul maternel George Kodweis, qui
avait perdu dans une inondation du Necker la meilleure partie de
son petit bien , et qui exerçait alors l'état de boulanger : les pre-
mières émotions du poète furent celles d'une conditim obscure, sou-
vent troublée par l'inquiétude des besoins matériels. »
Son père, Jean-Gaspard Schiller, était entré à l'âge de vingt-deux
ans dans un régiment de hussards en qualité de chirurgien-barbier.
11 parvint dans l'espace de trois ans au grade de sous-officier, fut
lircncié à la paix d'Aix-la-Chapelle en 174^8 , et se maria en nk9.
{i) Diaprés son acte de baptême , vérifié par G. Schwab.
(i) De là vicDi lo nom de la ville, Marbach ( ruisseau de Mars}.
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SCHILLER. i9
Lorsque la guerre de sept ans éclata, il demanda à reprendre du ser-
vice, et fut admis dans le régiment du prince Louis de Wurtemberg
avec le grade d'adjudant. Une maladie contagieuse ayant atteint ce
régiment en Bohème, le père de Schiller revint à son premier état de
médecin. Il administrait des remèdes aux malades, et, dans son zèle
tout chrétien , remplissait en même temps auprès d*eux les devoirs
de prêtre. Il leur faisait réciter leurs prières, et les encourageait dans
leurs soufTrances par ses exhortations et par le chant des psaumes.
De la Bohème il passa avec un autre régiment dans la Hesse et la
Thuringe; puis, a la fin de la guerre, il se retira à Louisbourg, et s'y
livra à des travaux d'agriculture. Peu de temps après, le duc Charles
de Wurtemberg lui confia l'inspection des jardins qu'il venait de
faire établir près de Stuttgardt, autour du riant château qu'il appelait
sa Solitude, Ce fut là que Gaspard, revêtu du titre de major, estimé
du prince, heureux des devoirs qu'il avait à remplir, termina dans
une douce aisance une vie qui avait été souvent flottante et sou-
vent traversée par d'amères inquiétudes. C'était un homme d'une
nature ferme, sévère et un peu rude, mais d'un esprit droit, actif et
surtout essentiellement pratique. Il avait fait lui-même en grande
partie son éducation , et il a écrit sur la culture des arbres et des jar-
dins des livres qui ne sont pas sans mérite. Quand son fils vint au
monde, il le prit dans ses bras, et relevant vers le ciel : a Dieu tout-
puissant, s'écria-t-il, accorde les lumières de l'esprit à cet enfant,
supplée par ta grâce à l'éducation que je ne pourrai lui donner. )) Il
vécut assez pour jouir des succès littéraires de son fils, dont il avait ,
dans sa pauvreté, salué la naissance avec une joie mêlée d'une tendre
sollicitude. Un heureux jour pour le vieillard était celui où il appre-
nait qu'on devait imprimer à Stuttgardt un nouvel ouvrage de son
cher Frédéric. Le digne homme s'en allait aussitôt chez l'éditeur, pre-
nait le manuscrit d'une main tremblante , et le lisait avec une vive
émotion. Pour mieux comprendre l'esprit de ces compositions poé-
tiques, il abandonnait ses livres sur l'agriculture et lisait des œuvres
de littérature, d'histoire et de critique. L'amour paternel lui ouvrait
un nouveau monde d'idées où jamais auparavant son ame simple et
peu rêveuse n'avait pénétré. De chirurgien il était devenu jardinier;
sur la fin de sa vie, de jardinier il se faisait littérateur. 11 mourut en
1796. La lettre que Frédéric écrivit à sa mère en apprenant que son
père n'était plus est le plus bel hommage rendu à sa mémoire. « Quand
même, dit-il, je ne songerais pas à tout ce que mon bon père a été
pour moi et pour nous tous, je ne pourrais, sans une douloureuse
TOVE xxiv. 4
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1
&0 REVUE DES DEUX MONDES.
émotion , penser à la fin de cette vie laborieuse et utile, si pleine de
droiture et dTionneur. Non, en vérité, ce n'est pas une petite chose
que de rester si fidèle à soi-même pendant une longue et pénible
existence , et de quitter le monde, à l'ftge de soixante-treize ans, avec
un cœur aussi pur et aussi candide. Que ne puis-je, au prix de toutes
ses douleurs, finir ma vie aussi innocemment qu'il a fini la sienne!
car la vie est une rude épreuve, et les avantages que la Providence
m'a accordés sur lui sont autant de dons périlleux pour le cœur et la
vraie tranquillité. Notre père est heureux à présent, nous devons tous
le suivre. Jamais son image ne s'efTacera de notre cœur, et le regret
que nous cause sa perte ne peut que nous lier plus intimement l'un à
l'autre. »
La mère de Schiller, Elisabeth Kodweis, était une Temme d'une
nature tendre et pieuse, qui tempérait par la sérénité de son esprit et
la douceur de ses manières ce qu'il y avait de trop rude et de trop
inflexible dans le caractère de son mari. Jeune, elle manifestait un
vif penchant pour la poésie et la musique. La pauvreté de ses parens
ne leur permit pas de lui donner une éducation qui répondit à ces
dispositions; mais elle recherchait avec avidité tout ce qui pouvait
entretenir en elle le sentiment poétique, et ses compagnes la regar-
daient comme une jeune flUe enthousiaste et rêveuse. On a conservé
d'elle quelques vers qu'elle adressait à son mari le jour du huitième
anniversaire de leur mariage. Traduits dans une autre langue, ces
vers ne peuvent être regardés que comme l'expression bien simple
d'une pensée assez commune; mais, dans l'original, ils sont remar-
quables parla facture de la strophe et l'harmonie durhythme. « Oh 1 si
j'avais, dit-elle, trouvé dans la vallée des vergissmeinnitch et des roses,
je t'aurais tressé avec ces fleurs , pour cette année, une couronne plus
belle encore que celle du jour de notre mariage.
« Je m'afflige de voir le froid empire du nord. Chaque petite fleur
se glace au sein de la terre refroidie; mais ce qui ne se glace pas,
c'est mon cœur aimant, qui est à toi, qui partage avec toi les joies et
les douleurs. y>
Nul doute, dit M. G. Schwab, qui le premier a cité ces vers, que
Schiller ne dut le sentiment de la forme poétique à sa mère et aux
livres choisis dont elle faisait sa lecture habituelle. — Il lui devait aussi
les dispositions pieuses qui, dès ses plus jeunes années, se manifestè-
rent en lui. Jusqu'à l'âge de quatre ans, il resta avec elle à Marbach; son
père était alors retenu à l'armée par la guerre de sept ans, et la pauvre
mère soignait avec une touchante tendresse Fenfent qui était venu
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SCHILLER. 51
aa inonde avec une constftution délicate, et qui souvent tombait ma-
lade. En 1763, Gaspard Schiller rentra dans sa patrie; deux ans après,
il alla occuper à Lorcb, sur la frontière du Wurtemberg, le poste de
capitaine de recrutement. Ce fut là que Frédéric c(Hnmença ses
études. Un digne pasteur, nommé Moser, lui enseigna les élémens
du grec et du latin (1). Sa mère, qui, deux années auparavant, lui
avait appris à lire et à écrire , continuait en même temps ses douces
leçons. TanC6t elle lui racontait une histoire biblique que Fenfant
écoutait avec une religieuse émotion ; tantôt elle le distrayait par
une de ces naïves et charmantes traditions dont le peuple allemand
a si bien gardé la mémoire; tantôt enfin elle lui faisait lire les plus
beaux passages de ses poètes favoris, les vers soleiutels de la Mes-
iiade, dont les trois premiers chants venaient de paraître, les can-
tiques de Gberard , les fables de Gellert. Quelquefois aussi elle remon-
tait avec lui vers une époque plus reculée, et lui faisait faire, pour
ainsi dire, un cours de littérature, en lui apprenant à connaître les
poètes d*une autre école, en htt indiquant leurs qualités et leurs dé-
fauts, n n'est pas rare de trouver en Allemagne des femmes d*une
condition obscure qui, n'ayant jamais reçu que les plus simples élé-
mens d'instruction, se développent elles^nêmcs dans le cours de leur
vie paisible et retirée, et parviennent, par la lecture, à se former le
goût, à acquérir des connaissances littéraires étendues, d'autant plus
douces à observer qu'elles sont presque toujours alliées à une grande
modestie, et complètement dégagées de tonte prétention et de toute
pédanterie. La mère de Schiller était une de ces femmes. Les dieux
du foyer domestique lui avaient révéh; dans les heures de repos du
dimanche, dans les veillées de l'hiver, l'aimable savoir que d'autres
vont inutilement chercher dans l'ambitieux travail des écoles.
Tandis que les leçons classiques du prêtre et les enseignemens
maternels exerçaient ainsi de bonne heure l'intelligence du jeune
Frédéric, l'amour de la nature, cette source adorable de tant de
nobles pensées, de tant de salutaires émotions, s'éveillait dans son
coeur. Des riantes et fraîches vallées du Necker qui entourent la jolie
ville de Marbach, il se trouvait tout à coup transporté dans une con-
trée d'un aspect sévère et imposant. Le village de Lorcb est bâti au
bord d'une plaine silencieuse entourée de pins, au pied d'une colline
parsemée de grands arbres au feuillage sombre et couronnée par les
(!) C'est sans doute pour rendre hommage à son premier mattre que Schiller a
donné W nom de Moser aa pastear qni figure dans Uê Brigands,
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S2 BSYUB HS DBUX ll<MfI«S.
mon d'un clottre. Derrière cette colUiie s*éiève nne chaine de mon-»
tagnes qui donnent à ce romantique paysage un caractère gran-
diose , et dans le cloitre sont les tombeaux des Hobenstauien. L'his-
toire d'une époque féconde en traditions poétiques, en traditions
chevaleresques, l'histoire d'une race héroïque, ardente, ^rieuse ^
non moins célèbre par ses revers que par ses succès, était \èt à côté
d'une nature agreste et primitive. Quel vaste champ pour une jeune
imagination qui commençait à prendre l'essor! Frédéric aimait à
errer sous le mélancolique ombrage de ces forêts de sapins, à gravir
au sommet de la colline, à s'asseoir pensif au pied des murs du
cloître. Son ame se dilatait dans ces émotions intimes et char-
mantes, inconnues de tous ceux qui n'ont jamais habité que l'en-
ceinte des villes, dans ce bonheur de voir et d'admirer tout ce que
l'enfant, avec sa naïve spontanéité d'impressions, comprend bien
mieux que l'homme avec sa réflexion et son esprit d'analyse, toutes
ces grandes et riantes images d'un beau jour qui se lève sur la mon-
tagne, d'une vallée qui s'épanouit connue une corbeille de fleurs aux
rayons du soleil, et ce jeu d'ombre et de lumière qui tour à tour voile
ou éclaire les profondeurs de la forêt, et cette vie mystérieuse des
plantes qui s'élèvent jusque sur les flancs décharnés du roc sauvage ^
et ces milliers d'êtres qui tourbillonnent dans l'air, flottent sur les
eaux, se baignent dans une goutte de rosée ou s'égarent sur un brin
d'herbe.
Souvent aussi, le père de Frédéric le conduisait dans le camp où
il devait se rendre à difTérentes époques pour assister aux manœuvres, .
ou dans quelque vieux ch&teau des environs dont il lui racontait l'his-
toire, et chacune de ces excursions était pour l'enfant une source
abondante de souvenirs. Les émotions de l'enfance ont des suites
infinies. Pareilles à ces ruisseaux limpides de la Suisse qui coulent
inaperçus sous des toufTes de gazon et des rameaux d'arbres, elles
poursuivent discrètement leur cours au dedans de notre ame , elles
se cachent sous nos préoccupations nouvelles; mais un mot échappé
au hasard, un son fugitif, un point de vue accidentel les dévoile par
un charme soudain, les fait revivre à nos yeux, et nous replace sous
leur empire. Qui sait si l'histoire dramatique des Hohenstaufen, ra-
contée à Schiller sur le tombeau même de cette famille de chevaliers
et d'empereurs, n'imprima pas de bonne heure à son insu une ten-
dance particulière à son esprit, et si les sensations qu'il puisa tout
jeune dans son ardent amour pour la nature n'agirent pas plus tard
sur sa destinée. « Oh! qu'on est bien ici I s'écriait-il un jour qu'il se
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SCHILLER. 63
troayait seul avec un de ses camarades dans la forêt de Lorcb. Je re-
ooncerais volontiers à tout ce que je possède , plutôt qu*à la joie que
j'éprouve sous ces beaux arbres verts. » Au même instant, comme
pour sanctionner son vœu, un pauvre enfant s'avance couvert de
haillons et courbé sous le poids d'un lourd fagot. Frédéric court à
lui, le regarde avec une tendre piUé, et lui donne tout ce qu'il a
dans ses pocbes, jusqu'à une vieille monnaie d'argent dont son père
loi avait fait cadeau le jour anniversaire de sa naissance.
Une autre fois il était sorti par une chaude journée d'été.Vers le
soir, des nuages épais s'amoncèlent dans le ciel, l'éclair luit, la tem-
pête éclate, et Frédéric ne paraît pas. Ses parens alarmés courent de
cêté et d'autre à sa poursuite, et son père le trouve tranquillement
assis sur l'un des arbres les plus élevés de la colline. — Que fais-tu
donc là, s'écrie-t'il, malheureux enfant? — Je voulais savoir, répond
Frédéric , d'où venait le feu du ciel. .
Toutes ces émotions d'une vie passée dans les champs ou au foyer
de famille, toutes ces études faites sous la direction de sa mère ou du
pasteur Moser, s'alliaient en lui à un vif sentiment de religion et de
piété. Déjà, quand on l'interrogeait sur ce qu'il deviendrait un jour,
il déclarait qu'il se ferait prêtre, et, dans son ardeur enfantine pour
l'état sacerdotal, il lui arrivait souvent de monter sur une chaise, le
corps enveloppé d'un tablier en guise de surplis, et de faire sur un
texte de la Bible des sermons auxquels il voulait qu'on prêtât une
sérieuse attention, et qui , s'il faut en croire les biographes allemands.
De manquaient pas d'une certaine logique.
Cependant la position de ses parens était alors fort pénible et deve-
nait de jour en jour plus intolérable. En sa qualité d'ofQcier de recru-
tement, son père devait recevoir chaque mois une solde de 19 florins
(environ ^7 francs]! et, pendant trois années de suite, il ne toucha
pas un denier de ce modique traitement. Pour pouvoir subsister, il
vendit pièce par pièce son petit patrimoine, il invoqua l'assistance de
ses parens et amis; mais enfin, hors d'état de soutenir plus long-temps
cette situation , il s'adressa directement au grand-duc , qui , ayant re-
connu la validité de ses titres, le fit incorporer dans la garnison de
Louisbourg, et lui fit remettre l'arriéré de sa solde. A Louisbourg,
Frédéric fut placé sous la direction d'un professeur de latin nonmié
Jahn, homme dur et froid, qui le premier lui fit sentir les rigueurs
d'une vie de discipline et l'amertume du fruit scolastique. De joyeux
et confiant qu'il était dans son heureuse retraite de Lorch , l'enfant
devint, sous la férule de ce nouveau maître, timide et contraint.
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ak REVUE DBS INEUX MONDES.
Toutefois il iedsaft des progrès assex notables; il désirait toi^ows^
devenir prêtre, et il subissait réguUèreiDeDt les exameM imposés à
ceax qui voulaient quitter le gymase pour entrer dans les écoles
spéciales de théologie. En 1769, à la suite d'un de ces exasMns, H
fiit noté ainsi : Puer bonœ speiy quem nihU impedit quominws wêer
poientes kujus awU rKipiafw,
Ce fut à LouislMHirg que Schiller assista , pour la première fois, i
une représentation théâtrale. On jouait un de ces fades opéras nrf--
thologiques imités de ceux de Vereailles; mais l'éclat des décorations,
le costume des acteurs, la musique, produisn*ent sur Fenfent, qui
jonais n'avait rien imaginé de semblable, une profonde impression.
Dès oe moment, il abandonna ses jeux habituels pour dresser un
théètre oè il faisait, comme Goethe, mouvoir des marionnettes*.
(Test de Lonisboorg aussi que date sa première inspiration poé-
tique. Un jour qu'il avait récité pins couranunent encore que de^oou-
tume sa leçon de catéchisme, son maître lui donna deux kreuzers (nn
peu BMiittS de daix sois). Un de ses camarades reçut la même récom>'
pense. Fiers de leurs succès , riches de leur petit trésor, tous deux se
réunirent comme des hommes dignes de marcher ensemble, associè-
rent leur fortune et résolurent d'aller gaiement la dépenser dans une
ferme. Us airivent au hameau voisin, ils montrent leurs quatre
kreuzers et demandent du lait; mais le fermier ne jugea point à propos
de so déranger pour une telle somme, et les renvoya impitoyaMe-
meut. Us contimMut leur route, ils entnent dans une ai^re maison,
où on leur sert du lait et des fruits en abondance. En retournant à
Louisbourg, les deux enfens s'arrêtèrent sur une colline d'où l'on
apercevait les deux fermes où ib avaient passé. Là , dans le sentiment
de sa déception et de sa reconnaissance, le jeune Frédéric, étendant
la main, prononça en stances cadencées une imprécation sur la de-
meure où leur prière avait été rejetée, et bénit celle où ils avaient
reçu l'hospitalité.
En 1770, Gaspard Schiller toi nommé inspecteur du château de
Solitude et quitta Louisbourg. L'enfant resta dans la maison de Xahn.
Ce fut pour lui un douloureux changement. Jusque4i sa vie s'était
écoulée doucement au foyer de famille, et son codur s'était ouvert
avec amour aux enseignemens de sa mère. Il se trouva dès-lors assa-
jéti à la volonté d'un maître rude et impérieux, qui accompagnait ses
leçons d'invectives et lui apprenait le catéchisme à coups (te fouet.
Sa seuia consolation était d'aller de temps à autre voir ses parens
dans leur nonvdle demeure» U continuait à se préparer à l'étude de
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SCHILLSE. 55
1» théologie et espérait bientôt entrer dans une école spéciale. La
volonté du grand-duc en disposa autrement. Il venait de fonder une
sorte d'académie militaire. Pour la peupler de sujets distingués, il fit
prendre des renseignemens sur les élèves des gymnases; Jahn lui
indiqua le jeune Frédéric, et le duc voulut Favoir. Cette disposition
du prince surprit douloureusement le digne Gaspard et sa femme,
qui avaient destiné leur enfant à l'état ecclésiastique et qui se réjouis-
saient de le voir bientôt suivre cette carrière. Mais le souverain avait
parlé, il fallait obéir; Frédéric entra à l'académie de Charles (Karb
ak€tdemie).
Pour faire mieux comprendre la nouvelle position de Schiller, et
les évènemens qui en furent la suite, il est nécessaire d'expliquer la
nature et l'organisation de cette école. Ce n'était d'alH)rd qu'un éta-
blissement d'éducation bien restreint, destiné à recevoir quinze pau-
vres enfans de soldats qui apprenaient la musique et la danse pour
être ensuite employés dans la chapelle ou dans les ballets de la cour.
Le duc Charles transporta cet établissement à Stuttgardt , et en fit
une vaste institution où l'enseignement devait s'étendre, si l'on ex-
cepte la théologie, à toutes les branches des connaissances humaines.
On lui donna alors le titre d'académie, et elle fut ouverte aux étran-
gers. L'esprit aristocratique et militaire qui avait présidé à la fonda-
tion de cette école éclatait dans tout l'ensemble de son organisation
et dans le moindre de ses règlemens. Les jeunes gens admis dans cet
établissement étaient divisés en deux classes : les fils de nobles ou
d'ofSciers et les fils de bourgeois ou de soldats. Les premiers por-
taient le titre de cavaliers y les autres celui à' élèves. La première
classe était en grande partie destinée à l'état militaire, la seconde aux
beaux-arts et aux arts mécaniques. Toute cette école était conduite
comme un régiment : les maîtres d'études étaient sergens, les pro-
fesseurs officiers, et le gouverneur était colonel. Tous les exercices
se faisaient au son de la trompette et du tambour; les élèves, rangés
sur deux hgnes, marchaient par file à droite ou par file à gauche, et
se rendaient ainsi à la salle d'étude, à la récréation , au dortoir. Les
règlemens étaient sévères, et les punitions rudes : pour la moindre
infraction à la discipline, on infligeait les coups de plat d'épée, la
schlague, et il n'était pas rare d'entendre prononcer l'arrêt du chA-
timent avec cette terrible formule : Que l'élève soit battu jusqu'à ce
que le sang vienne (1)!
(1) G. Schwab , SehûUf» Leten, pag. 30.
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56 REVUE DES DEUX MOlfDES.
Les mêmes ordooDances qui prescrivaient jusque dans les plus
petits détails les mesures de subordination réglaient aussi le costume
des élèves. Ceux de la seconde classe n'étaient pas astreints à de
grands frais de toilette ; mais ceux de la première portaient un habit
bleu clair, avec le collet, les revers et les pareroens de pluche noire,
des culottes blanches, un petit chapeau à trois cornes, deux papil-
lotes de chaque côté et une fausse queue d'une longueur déterminée
par les règlemens. Il y avait en outre un autre costume pour les jours
de fête, et, dans les grandes parades, les élèves de la seconde classe
devaient tous être en uniforme comme les cavaliers. Le prince atta-
chait la plus grande importance à ce ridicule costume. On rapporte
qu'un jour, en parlant d'un élève dans l'incroyable dialecte mêlé de
français et d'allemand qui régnait alors dans les cours d'Allemagne,
il lui rendit ce singulier témoignage de satisfaction : a Je déclare que
M.... est le meilleur élève de l'établissement pour la conduite conune
pour la vergetle. »
En sa qualité de fils d'officier, Schiller fut admis dans la première
classe. Il avait le corps maigre et élancé, le cou et les bras longs, les
jambes arquées, le visage pftle, parsemé, comme celui de sa mère, de
taches de rousseur, le nez fin et alongé, les lèvres minces, le con-
tour des yeux un peu enflammé, et les cheveux tirant sur le roux.
Plus tard, quand sa physionomie eut pris un caractère déterminé,
ou admirait l'expression touchante de son regard, la noblesse de son
front, le mouvement énergique de ses lèvres; mais alors il n'était
rien moins que beau et élégant. Qu'on se représente l'étrange aspect
qu'il devait avoir avec ses cheveux roux et ses jambes efQlées, portant
un petit chapeau, une queue et des papillotes. Ce n'était là toutefois
qu'un des moindres désagrémens de sa nouvelle situation. Ce qu'il
y eut de douloureux, de cruel pour lui, enfant de la nature, élève
chéri d'une mère intelligente et pleine de bonté, ce fut de se voir
placé sous le joug de cette discipline militaire, soumis à la baguette
d'un sergent, condamné, sous peine d'une rude punition, à ne pas
s'écarter d'une ligne des leçons qui lui étaient prescrites, obligé
d'avoir recours à la ruse, à la dissimulation , pour écrire une lettre à
un ami , ou lire un autre livre que ses livres d'étude. Toute sa nature
de jeune homme libre, poétique, enthousiaste, se révolta contre ce
régime rigoureux et pédantesque. Son imagination, grossissant en-
core tout ce qui choquait ou fatiguait sa pensée, donna le nom d'es-
clavage à ce que d'autres n'auraient peut-être appelé qu'une rigide
contrainte, et dès ce moment il amassa dans son cœur cette haine
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SCmLLBR. 57
profonde de la servitude qu'il a si souvent et si énergiquement ex-
primée dans ses drames. Six mois après son entrée à Técole, il écrivait
an fils du pasteur Moser, qui était devenu son ami, et lui racontait
d'un ton douloureux à quelles lois il était assujéti. Quelques mois
plus tard, il lui dit : « Tu crois que je suis enchaîné à cette sotte
routine que nos inspecteurs regardent comme une honorable mé-
thode? Non; aussi long-temps que mon esprit pourra prendre l'es-
sor, nuls liens ne le feront fléchir. Pour ^homme libre, l'image seule
de l'esclavage est un odieux aspect; et il devrait regarder patiem-
ment les chaînes qu'on lui forge!... 0 Charles, le monde que nous
portons dans notre cœur est tout autre que le monde réel ! Nous con-
Daissions Tidéal et non pas le positif. Souvent je me révolte quand je
me vois menacé d'une punition pour un fait dont tout mon être
atteste l'innocence. »
Tout en souCTrant amèrement du genre de vie qu'il menait à l'école,
Schiller étudiait avec zélé, et faisait de rapides progrès dans l'étude
du français, de la géographie, de l'histoire et surtout de la philoso-
phie; il n'en était pas de même de la jurisprudence qui devait être sa
partie spéciale. Il était , sous ce rapport, en arrière de tous ses cama-
rades, et ses professeurs en droit n'avaient de lui qu'une très médiocre •
opinion ; mais le duc, plus clairvoyant, l'avait deviné : Laissez-le aller,
disait-il, on en fera quelque chose.
Frédéric suivait depuis environ un an les cours de jurisprudence,
lorsque le duc, qui examinait sans cesse et attentivement l'état de
son académie, reconnut que le nombre des élèves en droit était hors
de proportion avec celui des autres facultés. Il essaya de le diminuer,
et, par suite de cette nouvelle disposition , engagea les parensde
Schiller à faire étudier la médecine à leur fils. Ils reçurent à regret
cette invitation, car la jurisprudence leur offrait une perspective plus
brillante que la médecine , mais ils étaient dans la dépendance absolue
du prince, et ils obéirent; Frédéric partageait leurs regrets et leurs
préventions. Cependant il ne tarda pas à apporter dans ses nouveaux
devoirs un zèle et une application qu'il n'avait jamais manifestés
dans l'étude du droit. Il commençait à pressentir sa destinée de poète
dramatique, et il lui semblait que la physique, la physiologie, Tana-
tomie, ne lui seraient pas inutiles dans la conception de ses tragédies.
Plus tard, il disait aussi que le poète devait avoir, en dehors de ses
travaux favoris, une science spéciale, une carrière à suivre, n'im-
porte laquelle. «Je crains depuis long-temps, écrivait-il à un de
ses amis, et non pas sans raison , que mon feu poétique ne s'éteigne,
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5S REVUE IffiS DEUX MONDES.
si la poésie doit être mon mriqoe moyen de subsistance, tandis qu'elle
aora pour moi sans cesse de noaveaox attraits, si elle ne devient pas
mie obligation , si je ne loi consacre que des lienres choisies. Alors
toute ma force et mon enthousiasme seront appliqués à la poésie,
et j*espère que ma passion pour Fart se prolongera pendant tout le
cours de ma rie. »
Animé par cet espoir, séduit par la pensée qu*une contrainte pas-
sagère lui serait par la suite- d*un grand secours, il r^^hit de consa-
crer exclusifement toutes ses heures de travail, toutes ses pensées
à la médecine, jusqu'à ce qu'il eût acquis dans cette science une
assez grande habileté pour pouvoir la mettre en pratique. Aussi , ne
tarda-t-il pas à se distinguer entre tous ses condisciples, et il écrivit à
deux années de distance deux thèses. Tune sur la physiologie, Taytre
sur les rapports de la nature animale avec la nature morale de l'honmie,
qui, toutes deux, lui firent beaucoup d'honneur.
Mais, en se promettant de se dévouer sans réserve à la médecine,
le jeune étudiant s'exagérait à lui-même sa propre force. Enfant , il
avait été conduit par sa mère dans le monde poétique , il avait respiré
l'air de ces régions enchantées , il avait vu s'ouvrir devant lui ces
' horizons dorés de la pensée humaine. Toutes ces images vivaient
encore dans son esprit, et, à chaque in^nt, la lecture d'un livre,
l'entretien d'un ami les faisaient reparaître à ses yeux plus éclatantes
et plus belles. Quelle que fût la rigidité du cordon militaire établi au-
tour de l'académie, les élèves n'étaient pourtant pas tellement retran-
chés de la vie sociale, qu'ils n'entendissent parier d'un livre nouveau ,
d'un succès littéraire. En dépit des officiers et des sergens, ces livres
étaient introduits dans l'enceinte classique, on les lisait à la dérobée,
on les cachait aux regards des surveillans sous quelque estimable
traité de droit ou de médecine, et ils passaient de main en main.
Cétait le temps où la littérature allemande brisait ses vieilles chaînes
et sortait de sa route craintive et routinière pour s'élancer dans l'im-
mense espace qu'elle devait parcourir avec édat. T>u fond de leur
école, où ils étaient renfermés comme dans un cloître, les jeunes
disciples de la science pressentaient une nouvelle ère et en recher-
chaient avidement tous les indices. Schiller, qui connaissait déjà les
poètes d'un autre temps, lut avec d'autant plus de fruit les produc-
tions récentes, car alors il s'établissait dans son esprit une compa-
raison entre Tépoque ancienne et l'époque naissante, et, en voyant
d'où l'on était parti, U comprenait mieux ou l'on pouvait aller. Gaietz
de Berlichingen etWeriher, qui venaient de paraître, produisirent sur
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SCHILLn. 50
loi une nve impression ; les œuvres de critique et les diurnes de Les-
siog furent une de ses études Givorites. Un jour, il entendit réciter
à un de ses professeurs un passage de Shakspeare , et ce passage
l'ébranla jusqu'au fond de l'ame. Dè&*lors, il n'eut point de repos
qu'il ne se fôt procuré les œuvres complètes du poète anglais; un
de ses amis lui donna la traduction de Wieland ; il la lut avec avidité,
et la relut encore , et y revint sans cesse. Ses amis disent qu'elle agit
puissamment sur lui, et décida de sa vocation. Le jugement qu'il
portait plus tard sur ce grand poète est curieux à noter. 0 Lorsque,
tout jeune encore, j'appris, dit-il» à connaître Shakspeare, je fus
révolté de la froideur, de l'insensibilité qui lui permettent de plai-
santer au HUilieu du plus grand enthousiasme. Habitué par l'étude
des nouveaux poètes à chercher de prime-abord le poète dans ses
œuvres, à rencontrer son cœur, à réfléchir conjointement avec lui
sur le sujet qu'il traite , c'était pour moi une chose insupportable de
ne pouvoir ici le saisir nulle part : il était déjà depuis plusieurs années
l'objet de mon admiration , de mes études , et je n'aimais pas encore
son individualité. Dans ce temps-là, je n'étais pas encore capable de
comprendre la nature de première main. »
Outre ces œuvres de poète , Schiller lisaR aussi assidûment qu'il
le pouvait des livres d'histoire, entre autres Plutarque, des livres de
philosophie, et il étudiait sa langue dans la traduction de le Bible de
Luther, cet admirable monument de la langue allemande.
Ainsi, toujours séduit par l'attrait des idées poétiques et détourné à
chaque instant des études spéciales qui lui étaient prescrites, Schiller
finit par vouloir aussi prendre part a cette vie littéraire qui lui appa-
raissait de loin , a travers les barrières de l'école, comme une vaste et
riante contrée à travers les fenêtres d'une prison. 11 s'associa avec
quelques-uns de ses camarades qui avaient les mèoaes penchans que
loi, et ils formèrent une sorte de concile académique où l'on discu-
tait gravement sur les questions -d'art et de poésie et sur les titres
réels des écrivains les plus illustres. Dans leur jeune et naïve ambi-
tion , les membres de ce petit congrès n'aspiraient à rien moins qu'à
sortir de l'école avec des œuvres qui étonneraient le monde. L'un
d'eux devait écrire un roman à la Werther, un autre un drame lar^
noyant, un troisième une tragédie chevaleresque dans le genre de
QœU de Berlichingen. Quant à SchiU^, il cherchait un sujet de pièce
dramatique, et il disait parfois en riant qu'il donnerait bien son der-
nier habit et sa dernière chemise pour le trouver. Il crut le découvrir
.dans le récit du suicide d'un étudiant, et écrivit un drame intitulé
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flO RBTUB DKS DBUX HOlfDBS.
VÉtudiant de Nassau, dont il n'est rien resté. Plus tard il en fit un
autre, dont Cosme de Médicis était le principal personnage, et qui a
été détruit comme le premier. Ses amis disent qu'il y avait là plu-
sieurs scènes vraiment dramatiques et des passages très remarquables.
Tout en composant ainsi des plans de tragédie, Schiller s'essayait
dans un autre genre. La plus ancienne composition qui nous ait été
conservée de lui est une ode intitulée le Soir, C'est une œuvre de
souvenir plutôt que d'inspiration première, une sorte de rapsodie
écrite sous l'impressibn des lectures favorites du poète. Le rédac-
teur du Magasin Sauabe la jugea pourtant digne d'être publiée, et y
ajouta une note ainsi conçue : a L*auteur de ces vers est un jeune
homme de seize ans. Il nous semble qu'il a déjà lu de bons auteurs,
et qu'il pourra avoir avec le temps os magna sonaiurum. »
En 1777, une seconde pièce de Schiller fut publiée dans le même
recueil, et suivie de cette observation du rédacteur : «Ces vers sont
d'un jeune homme qui lit tout en vue de Klopstock, et ne voit et ne
sent que par lui. Nous ne voulons pas étouffer son ardeur, mais la
modérer. Il y a dans cette pièce des non-sens, de l'obscurité et des
images outrées. Si l'auteur parvient à se corriger de ces défauts, il
pourra avoir une place assez distinguée et faire honneur à sa patrie. )>
Il est de fait qu'il y avait dans cette nouvelle composition moins
d'originalité encore que dans la première. C'était , pour le fond comme
pour la forme, une imitation servile de Klopstock. « Dans ce temps-là,
dit plus tard Schiller, j'étais encore un esclave de Klopstock. » Du
reste, la manière même dont il travaillait à cette époque n'annon-
çait guère avec quelle facilité il écrirait un jour. « Qu'on ne s'imagine
pas, dit un de ses amis, que ses premières poésies fussent le fruit
d'une imagination toujours riche et toujours abondante , ou l'inspi-
ration d'une muse amie. Non pas vraiment. Ce ne fut qu'après avoir
long-temps recueilli et classé ses impressions, après avoir amassé des
remarques, des idées, des images, après maint essai aiforté et anéanti,
qu'il parvint, à peu près vers l'année 1777, à s'élever assez haut
pour que des juges clairvoyans pressentissent en lui le poète futur,
plutôt cependant d'après des observations assez minimes que d'après
des œuvres importantes. »
Cependant toutes ces études en dehors des devoirs classiques, la
surveillance rigoureuse exercée par les maîtres, la punition qui sui-^
vait de près la menace, ne faisaient que rendre plus odieui à Schiller
le séjour de l'école. Une fois il avait projeté sérieusement de s'en-
fuir; mais la crainte que le mécontentement du duc ne rejaillit sur
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SCHILLER. 61
ses parens le retint, et il resta. II resta ponr être sans cesse en 4utte
EYec loi-mênie, pour subir ce rude combat des désirs de l'ame aux
prises a^ec la nécessité matérielle. S'il voulait lire un autre livre que
ceax qui étaient prescrits par les règlemens, il fallait qu'il se réfu-
giât dans le coin le plus obscur de sa chambre à coucher, qu'il se ca-
chât dans le jardin , derrière un arbre. Pour pouvoir écrire ses vers,
il en était de même; pour les communiquer à ses camarades, il en
était de même aussi. Quelquefois il feignait d'être malade. Alors il
lui était permis d'avoir le soir une lampe près de son lit, et je laisse
à penser quelle joie c'était pour le pauvre étudiant altéré de science
et de poésie de pouvoir lire à son aise , et sans crainte d'être arrêté
aux plus beaux passages, ses livres favoris. Mais tous ces innocens
artifices d'une jeune ame contrainte et arrêtée dans ses penchans
échouaient encore devant l'incessante surveillance d'un maître d'é-
tudes. Un jour un des camarades de Schiller le trouva assis tout seul
dans sa chambre et pleurant ; on venait de lui enlever son Shakspeare
et tous ses autres livres de littérature.
Ce fut dans les sentimens de révolte, de colère, de résignation
forcée, où le jetaient sans cesse les habitudes de l'école, qu'il écrivit
ses Brigands, Le fait principal était emprunté au Magasin Souabe^
qui racontait l'histoire d'un vieillard délivré par le fils qu'il avait
repoussé loin de lui. Chaque scène de ce drame terrible était le
résultat (Tone imagination ardente péniblement réprimée, d'un sen-
timent de haine profond pour toute espèce de contrainte, de servi-
tude, d'une foule d'idées étranges, exagérées, sur l'état d'une société
où il n'avait jamais vécu, et d'un génie puissant qui devinait une
partie des choses qu'il n'avait jamais éprouvées, et donnait à celles
qu'il rêvait la vie, le mouvement, la réalité. Cinq à six ans après,
l'auteur, examinant avec plus de calme cette première œuvre de jeu-
nesse, expliquait parfaitement les dispositions d'esprit dans lesquelles
il la composa. Nous ne pouvons mieux faire que de citer ses propres
paroles. «J'écris, dit-il, comme un citoyen du monde, qui n'est au
service d'aucun prince. J'ai de bonne heure perdu ma patrie pour
l'échanger contre le vaste monde que je ne connaissais que par les
verres d'un télescope. Une erreur de la nature m'a condamné à être
poète dans le lieu n)ême de ma naissance. Le penchant pour la poésie
blessait les lois de l'établissement où j'étais élevé, et contrariait les
plans de son fondateur. Pendant huit années, mon enthousiasme a
été en lutte avec les règlemens militaires; la passion pour la poésie
est ardente et forte, comme le premier amour : ce qui devait l'étouffer
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62 REVUE DBS VBVX MONDES.
ne fit que loi doDoer plus d'ardeur. Pour échapper à la situation <|ui
me torturait, idod cœur s'élauça vers ud inonde idéal. Mais je ne
connaissais pas le monde réel, dont j'étais séparé par des l^arrières
de fer; je ne connaissais pas les hommes, car les quatre cents créa^
tures qui m'eAtonraieot n'étaient qu'une même créature, une fidèle
copje d'un seul et même modèle, dont la nature plastique se déga-
geait solennellement. Je ne connaissais pas le libre penchant d'un
être qui s'abandonne à lui-même, car un seul penchant a mûri en
moi, et celui-là je ne veux pas le nommer à présent. Chaque autre
force de volonté s'assoupissait, tandis que celle-là se développait con-
vulsivement. Chaque particularité, chaque image entrahiante de la
nature si riche et si variée, se perdaient dans le mouvement uniforme
de l'organisation à laquelle j'étais soumis. Je ne connaissais pas le
beau sexe, car on entre dans l'établissement où j'étais enfermé,
avant que les femmes soient intéressantes , et l'on en sort quand elles
cessent de l'être. Dans cette ignorance des hommes et de la destinée
des hommes, la ligne de démarcation entre Tange et le démon de-
vait nécessairement échapper à mon pinceau. Il devait produire un
monstre, qui par bonheur n'a jamais existé dans le nfK)nde, et que
je voudrais seulement perpétuer comme l'exemple d'une création
enfantée par l'alliance monstrueuse de la subordination et du génie.
Je veux parler des lirigands. Cette pièce a paru. Le monde m(M3l tout
entier accuse l'auteur d'avoir offensé sa majesté. Le dîmat sous
lequel cette œuvre a reçu le jour est sa seule justification. De toutes
les innombrables récriminations soulevées par ies Brigands j une seule
me touche : c'est que j'aie osé peindre les hommes deux années
avant d'en avoir rencontré aucun (1). »
Cette pièce fut écrite à la dérobée comme les autres essais de
Schiller, et lue par fragmens à ses amis, qui l'accueillirent avec en-
thousiasme. Elle était terminée quand l'auteur quitta l'écolç pour
entrer dans le régiment Ange, en qualité de chirurgien. Il avait
alors vingt-un ans.
Sa nouvelle position n'était rien moins que brillante. Ses appmn^
temens ne s'élevaient pas à phis de 18 florins (45 francs) par mois.
Il était astreint à une régularité de service très rigide ; il fallait en
outre qu'il assistât aux revues, aux parades, et il faisait une assez
triste figure avec son uniforme prussien, ses cheveux roulés de chaque
côté et sa longue queue. Mais pour la première fois il entrait dans ce
(1) tOkMniickt ThoUa ( 17Si).
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SCHILLBR. 63^
monde qu'il avait si souvent appelé dé tous ses vœux; il était libre,
et le premier usage qu'il fit de sa liberté effraya ceux qui Taimaient.
Affranchi tout à coup de la rude contrainte qu*il avait subie pendant
tant d'années, il se laissa prendre aux premières séductions de la vie.
n passa avec l'emportement de sa nature fougueuse d'un extrême à
l'autre, de la servitude à la licence. Par malheur pour lui , il demeu-
rait avec ua jeune lieutenant dont le cœur était depuis long-temps
vicié par une conduite fort irrégulière. Cet homme n'eut pas de peine
à s'emparer de l'esprit inexpérimenté de Schiller, et il exerça sur
lui une fatale influence. Dans la même maison demeurait la veuve
d'un officier qui n'était plus ni jeune ni jolie, et dont la réputation
était en outre fort équivoque. Mais c'était la première femme que le
poète rencontrait sur sa route, une réalité à la suite d'un long rêve,
une image vivante après tant d'images vagues et indécises qui avaient
passé comme des ombres fugitives dans sa pensée. Schiller se pro-
sterna à ses pieds dans toute la ferveur d'un premier amour, l'adora
et la chanta. Ce fut elle à qui il donna le nom de Laure; c'était à elle
qu'il adressait ces odes rêveuses et idéales où les grandes images de
la destinée humaine et de la nature se mêlent à l'expression enthou-
siaste de l'amour. Si cette femme comprit et apprécia une telle exal-
tation , c'est ce que nous ne saurions dire. A en croire le témoignage '
des amis de Schiller, ce premier amour était purement platonique et
ftit toujours contenu dans les bornes du respect.
L'entrainement funeste, les folles dissipations du jeune chirurgien
forent heureusement de courte durée. Près de cette belle et dange-
reuse ville de Stuttgardt qui, comme une courtisane, attirait dans ses
perfides séductions l'ame candide et crédule de Schiller, s'élevait la
douce retraite de Solitude. Près des écueils où il avait lancé témérai-
rement sa barque fragile était le foyer de famille avec la tendre remon-
trance et le doux enseignement de Tamour maternel. Ce fut là ce qui
le sauva. Il s'était jeté avec impétuosité au-devant de toutes les émo-
tions dont il était altéré. Quelques jours de Calme passés au milieu
des siens, l'aspect d'une vie simple et pleine de joies sans trouble, de
désirs sans remords, amortirent son ardeur et lui firent voir le péril
auquel il s'était livré. Il s*éloigna des relations blâmables qu'il avait
formées, et rentra dans la ligne de ses devoirs.
Cependant ces quelques mois passés dans le tourbillon du monde
avaient dérangé l'état de ses finances, et il fhut avouer qu'un budget
de hb francs par mois n'est pas difficile à mettre en désordre. Schiller
tenait en réserve son drame; c'était la pierre de touche qu'il voulait
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6i RBVUB DKS DEUX HOITOBS.
employer pour essayer la véritable valeur de son génie. C'était là-
dessus aussi qu'il comptait pour réparer les brèches faites à son mo-
dique revenu. « Si le poète souabe Standlin , écrivait-il à un de ses
amis, reçoit pour ses vers un ducat par feuille, ne puis-je pas en
espérer autant pour une tragédie? Au-dessus de cent florins, le reste
est à toi. •
Cent florins pour cette grande œuvre du jeune poète ! En vérité, la
demande était modeste. Ses amis qui, depuis le temps qu'ils avaient
passé avec lui à l'école, étaient habitués à le regarder avec une haute
considération , et qui étaient bien plus que Im* charmés de son drame,
l'engagèrent vivement à le mettre au jour, et voulurent coopérer à
la publication. L'un d'eux en fit une analyse détaillée; un autre des-
sina comme symbole de ce drame de colère un lion en fureur avec
cette devise : In iyrannos. Mais, quand Schiller en vint à chercher un
éditeur, il éprouva toutes les angoisses et toutes les agitations d'un
pauvre auteur dont le nom ignoré n'offre encore aucune garantie aux
spéculateurs. Au lieu de recevoir cent florins de sa pièce, il fut obligé
de la faire lui-même imprimer à ses frais. Un de ses amis lui servit
de caution pour cent cinquante florins, et les Brigands parurent im-
primés en vieux caractères sur un mauvais papier gris. Schiller en
envoya quelques exemplaires au libraire Schwann , de Mannheim , en
le priant de vouloir bien chercher à répandre l'ouvrage. Et quelle ne
fut pas la joie du poète lorsqu'un jour il reçut une lettre de Schwann
qui lui annonçait qu'il avait montré ce drame au baron Dalberg,
directeur du théâtre de Mannheim, et que Dalberg désirait le faire
représenter, si l'auteur voulait en modifier certains passages! C'était
là un résultat que Schiller n'avait pas osé espérer, un résultat d'au-
tant plus heureux , que le théâtre de Mannheim , habilement dirigé
et possédant des acteurs tels que Bock et Iflland, passait alors pour
un des premiers théâtres de l'Allemagne.
Schiller entra immédiatement en correspondance avec Dalberg,
qui lui indiqua plusieurs scènes à changer, et diverses nuances de
caractère à adoucir. Après maint essai et mainte correction, la pièce
fut agréée, et l'on convint de part et d'autre de la faire jouer pro-
chainement.
En même temps que Schiller travaiflait ainsi à réformer son drame,
il préparait V Anthologie poétique y qui fut publiée en 1782. C'était un
recueil de difTérentes poésies lyriques, composées pour la plupart
par des jeunes gens : celles de Sdiiller étaient signées de diverses
initiales; elles sont aujourd'hui extrêmement rares, et nous ne les
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SCHILLER. 65
avons jamais lues; mais les critiqaes allemands s'accordent à les re-
présenter comme des compositions de fort peu de valeur, et Fauteur
lui-même les a condamnées, en les retranchant de ses œuvres com-
plètes.
Le 13 janvier de la même année, on lisait au coin des rues de
Mannheim une afBcbe portant en gros caractères : Les Brigands^
drame en cinq actes ^ arrangé pour la scène par M. Schiller. Dalberg
avait fait joindre à cette annonce une longue explication , dans le
genre de celle que les acteurs des mystères prononçaient jadis sur la
scène pour faire comprendre au public la marche des évènemens et
la moralité de la pièce. La représentation de ce drame, annoncée
depuis long-temps, avait attiré à Mannheim un nombreux concours
de spectateurs. De Ueidelberg, de Francfort, de Mayence, de toutes
les villes voisines, les curieux arrivèrent à pied, à cheval, en voiture.
Dès le matin , les avenues du théâtre étaient occupées par la foule.
La représentation devait commencer à cinq heures et finir à dix.
Schiller avait demandé la permission de venir à Mannheim, mais
elle lui fut refusée, et on lui dit même assez sèchement qu'il eût à
s'occuper davantage de ses devoirs de médecin , s'il ne voulait attirer
sur lui des mesures de rigueur. Cette menace ne pouvait l'efrrayer
dans une circonstance aussi importante : il partit en secret, assista à
la représentation de son drame, qui fut fort bien joué, entendit les
applaudissemens de la foule et s'en revint enivré de son succès.
L'impression produite par sa pièce se propageait de ville en ville;
de toutes parts, son nom était répété par la foule, son œuvre était
le sujet de tous les entretiens. Bientôt l'Allemagne fut inondée
d'une quantité de drames dont les héros étaient d'aimables voleurs
de grands chemins, et l'on découvrit à Leipzig une association de
jeunes gens qui avaient formé le projet de se retirer dans les forêts
de la Bohême, pour y exercer le noble métier de brigands. En même
temps Schiller vit arriver chez lui cette nuée d'oisifs et de curieux
qui courent de ville en ville à la recherche d'une distraction , et pen-
sent ennoblir leur désœuvrement en contemplant une célébrité.
Chaque jour, il recevait une nouvelle visite : tantôt c'était un élégant
touriste qui voulait retracer dans les salons la figure, les manières,
le costume du jeune poète; tantôt c'était une femme sentimentale qui
criait à l'injustice, à la cruauté du sort, en voyant la pauvre chambre
et le misérable mobilier de celui qui savait si bien faire couler de
douces larmes.
Si ces hommages stériles flattaient la vanité de Schiller, il devait
TOMB xxrv. 5
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M BETTS
fOMlM, M» l»béaéic»Hwi1n» lelftfMe. larshlnÉiMide
l'ilji/4o/o^î^ venait cTaccroitre CBcore cette dette, et ce qu'H y aiait
dephttlmteT c'ertciBeie |,iinri àm ^ *ef» SriiilpriiÉpttdMtciitiè-
lemeiit ainsi que ttfimiHe, B^afailéléinpfé, daMliiilebi
produite par rapfarkkMi des Bri§mné$y qae dn icpracht d'i
ralité adresK à cette pièce. Des hsmme^ ariveilMi loi i
teadie aa» qu'elle reofemait plusieiirs aUemas oiffmaotei i l*étiit
de ia cow. SefaiOer l'avait déjà mécmteiité par «m ode écrite iv la
iBOft d'un iifficier. Deux lignes fort inaoceiiles des jgiiyaarfi firent
édatersen himeiir. An second acte, Spâeçettef^, en cacontnntaes
prooeues, dit à on de ses camarades : « Va dans le pays des Gri-
iooi, c'est r Athènes actneUe des filous. » Un Grison écrivit à cfr sujet
on Tîoleot article dans le Corr^sp<mdmmt de Hamkm^r^. Un nonuné
Walter, eoncni particulier de Schiller, qui espérait obtenir le droit
de bourgeoisie parmi les Grisons, se mêla de rafîaire, et la présenta
ao grand-duc sous les couleors les plus busses. JLe duc, irrité,
ordonna à Schiller, sous peine de prison, de ne pins faire imprimer
aucun ouvrage, à moins qne ce ne fiât un ouvrage de médeone, de
n'entretenir aucune relation au dehors, et de s'astreindre au strict
accomplissement de ses devoirs.
Cet ordre fra]^ le pauvre écrivain comme on co^p de foudre.
Animé par le succès .de ses Brigands^ û rêvait alors de nouvelles
oeuvres ; il avait entrepris , avec deui de ses amis, la puhiication d'un
recueil littéraire, il écrirait des élèves et des dîjs^crlatioos critiques;
il commençait déjà à parier à D^lberg du drame qu'il lui présenterait
bientôt : la Cof^aiUm de Fiesque; et tout à coup le voilà soumis à
une censure sans restriction et sans examen, condamné à étouffer
en loi sa pensée, à renoncer à tout ce qui foisaitsa gloire, sa joie,
son espérance, pour s'enfermer servilement dans le cercle étroit d'une
occupation naonotone!
Peu de temps après, il aggrave encore sa situation , en faisant de
nouveau à la dérobée le voyage de Mannbeim. Cette fois le duc le
sut et le mit aux arrêts, en lui adressant de vives réprimandes,
âchiller se tourna avec anxiété du côté du baron Dalbecg. 11 espérait que
4^t homme qui , par sa* nai^oee , par an position , avait de l'influenee ,
pourrait intercéder pour lui auprès du prince, et adoucir racrét qui
lui défendait d'écrire. Il adressa dans ce sens une longue et tauchantae
lettre au baron, et reçut une ntponse polie, mois ^ ne poom^ttait
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rieB. Schiffer éerirtt une seconde fois d*ane nmmère pins pressante.
Il témoignatt le désir d'aUer à MannbeHfki; il annonçait aussi qu'il
pensait à ebotsir don Carlos pour sujet d'un nouveau drame. Le
noble directeur de tbé&tre ne daigna pas, à ce qu'il parait, répondre
à cette l^tre, et ScMiler, privé de tout appui , désespérant de faire
retenir le prince sur sa décision, tremblant d'être enfermé, comme le
poèie Scbubart (1) , à la forteresse de Hohenasperg, s'il avait encore
l'audace d'écrire, incapable pourtant de renoncer à la seule carrière
qu'il ambitionnait, résolut, pour mettre un terme à toutes ses craintes
et à toutes ses souffirances morales, d'aller lui-même solliciter Tinter-
vention de Dalberg, et préparer, par des négociations, son retour à
Sttittgardt. Dans le cas on sa demande à cet égard ne serait pas accueil-
lies , il espérait pouvoir se fixer à Mannheim , et y suivre librement ses
penchans littéraires.
Il communiqua ce projet à un de ses amis, nommé Strekber, qui
voulait aller étudier la musique à Hnmbourg, et qui résolut de partir
avec lui. Streicher était libre, mais Schiller ne pouvait quitter Stutt-
gardt sans s'exposer à être arrêté comme déserteur. Une circonstance
favorisa ses projets de fuite. Le gra«d-duc de Russie allait venir
visiter le Wurtemberg. On préparait des fêtes pompeuses pour le
recevoir, et Schiller choisit ce moment pour s'échapper. Il n'avait
pas voulu mettre son père dans le secret, afin de loi laisser plus de
liberté dans ses^ réponses, si le duc le feisait interroger; mais il alla
dire adieu à sa mère, qui pleura et n'osa pourtant le retenir. Puis, le
jour du départ étant venu, Streicher s? charge lui--mêrae des prépa-
ratife, rassemble les livres et les effets de Schiller; car, pendant ce
temps, le poète, enthousiasmé par une ode qu'il venait de Hre, ne
songeait plus ni à son voyage ni à ses projets, et se promenait de
long en large dons la chambre , abandonné aux rêves de son imagi-
nation. A dix heures du soit, une voiture s'arrête à la porte de Strei-
cher. Les deux amis y nmntent. Ils passent par les rues les plus
obscures, ils arrivent avec anxiété i la porte de la ville. Le factionnaire
les arrête et appelle le soi»-ofHcier de garde. — Qui est là? demande
(1) Scbobart, MitMr ck la baUadt du Juifenunt ot de plusieiirs pèésie» lyriqutft
assez eslimées. \\ fut cnlemiô peodani dix ans par Tordre du duo de Wurtemberg,
sous le prétexte le plus frivole. Il rédigeait ù Augsl)Ourg la Chronique allemande,
et e*e8t de lui que le bourgmestre de cette ville disait un jour, au milieu du sénat :
« Il y a par là un vagabond qui demande pour sa feuille impie plein son chapeau de
liberté an^aiie; il a*etraiini pm plein «ne ooquille dte noix. »
5.
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W BETTE DBS VEUX MONDES.
ceioî-ci.— Le docteur Rîtter et le docteur WolfT allant à Essliogen. —
Laissez passer. — La voiture franchit la barrière, et les amis respirent.
Au même instant une lumière éclatante apparaît du cAté de Louis-
bourg; c'était celle des édifices illuminés, celle de la forêt, où le
grand-duc Taisait une chasse aux flambeaux, l'ne lueur de pourpre
se répand à Thorizon , un jour nouveau éclaire la contrée; à un mille
de distance, Schiller aperçoit dans cette soudaine clarté le château
de Solitude. — Ma pauvre mère î murmura-l-il doucement. — Puis
il continua sa route en silence.
Le lendemain , les deux voyageurs arrivaient à Mannbeim. Dniberg
était parti pour Stuttgardt; mais Meier, le régisseur du théâtre, les
reçut avec empressement. Le premier soin de Schiller fut d'écrire à
son souverain une lettre soumise et respectueuse, dans laquelle il
expliquait la raison qui l'avait porté à fuir Stuttgardt , et demandait
du ton le plus humble la permission de suivre sa vocation littéraire,
promettant de retourner alors dans son pays et de ne donner lieu à
aucune nouvelle plainte contre lui. Il envoya sa lettre à son colonel,
et il lui fut répondu, en quelques mots fort secs, que, s'il voulait
retourner à Stuttgardt, on ne le punirait pas de sa désertion. Ce
n'était point là ce que le poète avait osé espérer, ce qu'il désirait. Il
vit que toute transaction était impossible, et il resta.
Il apportait avec lui le manuscrit de Fiesque, auquel il avait tra-
vaillé depuis quelque temps toutes les nuits. Les comédiens se réu-
nirent chez Meier pour en entendre la lecture. A la fin du premier
acte, personne ne dit mot; au second, les auditeurs bâillent, et quel-
ques-uns d'entre eux s'esquivent: à la fin de la pièce, d'autres s'éloi-
gnent encore sans murmurer le moindre éloge, et ceux qui restent se
mettent à parler des nouvelles du jour. Schiller s'en alla chez lui
désespéré. Alors Meier tire son compagnon de voyage à l'écart , et
lui dit : « Est-ce vraiment Schiller-qui a écrit fes Brigands? — Mais
sans doute. Pourquoi cette question? — C'est que je ne puis croire
que l'auteur d'une pièce qui a eu un si grand succès, puisse être
l'auteur du misérable drame qui vient de nous être lu. »
Le soir pourtant, Meier, se ravisant, voulut lui-même voir cette
nouvelle pièce, et à peine l'avait-il lue, qu'il courut trouver Streieher.
« Je me suis trompé, s'écria-t-il; Fiesque est un excellent drame et
bien mieux écrit que les Brigands; mais Schiller nous le rendait
insupportable en le lisant avec sdn ton déclamatoire et son accent
souabe. »
Il fut convenu alors que la pièce serait représentée dès qu'elle
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SCHILLER. 69
aurait été soumise au jugement de Dalberg, et que Tauteur y aurait
fait quelques corrections. Sur ces entrefaites arrive M"' Meier, qui
avait assisté aux fêtes de Stuttgardt, qui raconte que la fuite de
Schiller a fait beaucoup de bruit, et qui l'engage à se cacher. Les
deux amis prennent la résolution de s'éloigner de Mannheim , où il
était trop facile de les attemdre, et de se retirer à Francfort. Ils par-
tent à pied , car ils n'avaient plus qu'une très petite somme d'argent.
Ils s'en vont par des chemins détournés, Schiller poursuivant tou-
jours ses rêves de poète, tantôt saisi d'un abattement profond, tantôt
enthousiasmé par quelques vers , et le fidèle Streicher le suivant, le
guidant, le soutenant comme un enfant malade.
A Francfort, Schiller écrit une lettre à Dalberg; il lui exprime,
dans des termes touchans, sa douloureuse position , l'anxiété qui le
poursuit, la misère qui le menace. Il le prie de lui donner une faible
somme à compte sur les représentations de Fiesque, Après quelques
jours d'attente, de perplexité, il retourne à la poste, et n'y trouve
rien ; il y retourne encore, et reçoit un paquet à son adresse, revient
chez lui, l'ouvre d'une main tremblante, et n'y trouve rien, rien que
de vains encouragemens de Meier et une froide lettre de celui qu'il
regardait comme un protecteur, et qui n'était qu'un plat courtisan,
avare et égoïste.
La position du poète à Francfort n'était plus soutenable. En mesu-
rant avec la plus stricte parcimonie ce qui lui restait d'argent , il n'avait
pas de quoi vivre plus de huit jours. Heureusement, Streicher reçut
de sa mère trenteillorins qu'il avait demandés pour se rendre à Ham-
bourg, et, au lieu de faire ce voyage, il voulut partager son modique
trésor avec son ami. Par mesure d'économie , tous deux se décidèrent
à retourner aux environs de Mannheim, où la vie était moins chère
qu'à Francfort. Meier leur loua un petit logement à Oggersheim ; ce
fut là que Schiller corrigea Fiesque et commença à écrire V Amour et
Vlntrigue, Il y vivait fort isolé, et prenait de plus en plus l'habitude
de travailler pendant la nuit, habitude dont il abusa plus tard, et qui
ne contribua pas peu à altérer ses forces et à détruire sa santé.
Au mois de novembre , il présenta à Dalberg Fiesque dans sa nou-
velle forme, et attendit avec impatience la décision qui devait être
prise à l'égard de cette pièce; mais le lâche baron , qui craignait de se
compromettre en donnant une il marque d'intérêt au pauvre fugitif,
ne se pressait pas de lui. répondre. Après des instances réitérées,
Schiller obtint enfin une solution, hélas! et elle trompait toutes ses
espérances. IfEland avait en vain demandé que Fiesque fût reçu au
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7& REVUB DES DBUX MONDES.
théâtre; Dalberg «déclara qu'il D'eceepterait cette pièce que lorsqu'elle
aurait été refaite en grande partie. Schiller, eu désespoir de cause,
s'estima très beuceus de la vendre au libraire Schwann pour un louis
par feuille. Avec l'argent qu'il reçut, il paya sa pension, et il lui resta
juste ce qui hii était nécessaire pour aller à Bauerbach, ou une noble
feoune^ la mère d'un de ses compagnons d'étude. M"* de Wollzogen ^
lui avait offert un généreux asile. Streicher vint le reconduire jusqu'à
Wonns; là, quand l'heure des adieux sonna, les deux amis ne ver-
sèsent pas une larme, n'exprimèrent pas une seule plainte; ils s'em-
brassèrent en silence, puis partirent, et cet adieu rouet de deux âmes
tendres, qui avaient si lang-temps partagé les mêmes joies et les
mêmes angoisses, en disait plus que les gémisseniens et les sanglots.
A Bauerbacb ^ Schiller passa une heureuse vie de rêves et de travaiL
Il était seul, dans une riante;]^meure, au milieu de ce beau pays
parsemé de fraîches vallées , entouré de forêts. Il était près de Ru-
dolstadt, l'une des phis jolies petites villes de l'Allemagne, près de
Heiningen, et il y trouva un ami, le bibliothécaire Reiowald, quit
plus tard, épousa sa sœur. Au mois de janvier, M"^ de Wollxogen^
qui habitait ordinairement Stuttgordtpoury surveiller l'éducation de
ses fils, vint, avec sa fille, passer quelques jours à Bauerbacb. L'as-
pect de cette jeune fille éveilla dans le cœur de Schiller, un sentiment
d'amour tendre, pur et idéal; mais il apprit que M"* de Wollzogen
était déjà en quelque sorte promise à un autre, et cette nouvelle éveilla
en lui un sentiment passionné de jalousie. Tantôt il voulait quitter
Bauerbacb pour ne plus la rencontrer, tantôt il espérait la ravir à son
rival par le succès de ses œuvres, u Je ferai, disait-il, toutes les an-
nées une tragédie de plus ; j'écrirai sur la première page : Tragédie
pour ChaHotie. » Puis, les désirs de l'amour, les rêves d'une vie pai-
sible et enchantée par le charme d'une douce union l'emportaient
dans sa pensée sur l'ambition poétique, et il écrivait à la mère de
Cbarlatte : « 11 fut un temps où l'espérance d'une gloire impérissr^le
me séduisait comme une robe de bal séduit une jeune femme; à pré-
sent, je n'y attache plus- de prix, je vous donne mes lauriers poétiques
pour les employer la première fois que vous ferez du bœuf à la mode,
et j^ vous renvoie ma muse tragique pour être votre servante. Ohl
que la plus grande élévation du poète est petite, comparée à la pensée
de vivre heureux 1 C'en est fait de mes anciens plans, et malheur à
moi si je devais renoncer aussi à ceux que je projette maintenant! U
est bien entendu que je reste auprès de vous. La question est seule-
ment de savoir de queUe manière jp puis assurer près dej vous^la
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flGBILLBR. ^1
4aiée denen bonbour; mais je j^eux i-a^ureroumomir, «t, quand je
compase la force de mon cœur aux obsMM^les qui m'i^tent, je me
dis que je les aurmooterai. »
£harloHe revint avecsa nièreàBauerbachvetâchiUer,^cèai»tqu''eHe
ne pouvait ètce à lui , eut la force de rùpriiuer sa .passion. Il écriarait ,
quelques jours après avoir revu c^tte jeuue fille, à son jioii WqP-
sogen, qui la lui avait recommandée, celte lettre ohacQiante : a J'ai
ceconnu ici -pour la première fois combien il faut feu pour 0tiie heu-
reux. Un cœur noble et ardent est le premier élépient duèonheur,
up ami en est Taccomplissement. Pendant imit pnnées, nous avons
vécu ensemble, et nous étions alprs indifférens Fun ài'autce; ^nops
voila séparés, et nous nous recherchons. Qui de oous.deitf a le pre-
mier pressenti de loin les liens secrets qui xlevaient nous unir éter-
nellement? C'est vous, mon ami, qui avez fait le premier pas, et je
rougis devant vous. J'ai toujours étv^ moins habile à mefaire de nou-
veaux amis qu'a conserver les anciens. Vous m'avez confié votre Char-
lotte, que je connais; je vous remercie de cette grande preuve d'affec-
tion, et je vous envie cette aimable sœur. C'est une ame innocente
encore, coname si elle sortait des mains du créateqr,i belle, ri(^e,
sensible. Le souffle de la corruption générale n'a pas encore terni ie
pur miroir de sa pensée. Ohl malheur à ceijuiqui attirerait un nuage
sur cette ame sans tache! Comptez sur la sollicitude avec laquelle je
lui donnerai des leçons. Je crains seulement d'entreprendre cette
tâche, car d'un sentiment d'estime et de vif intérêt à d'autres sensa-
tions la fiisUnce est bientôt franchie. Votre mère m'a confié son
proj^, qui doit décider du sort de Charlotte; elle m'a aussi fait con-
naître votre manière de voir à ce sujet. Je cofinais 4f . de.... Quelques
petites^ mésintelligences se sont élevées entre nous; mais^je n'en garde
point rancune, et je vous le dis avec sincérité, il n'e^t pas indigne
de votre sœur. Je Testime réelleme^nt, quoique je ne puisse me dire
son ami. Il aime votre Charlotte noblement, et votre Charlotte l'aune
comme une jeune GUe qui aime pour la première fois. Je n'ai pas
besoin d'en dire plus; d'ailleurs, il a d'autres ressources que son
grade, et je réponds qu'il fera son chemin. »
Cette Charlotte tant aimée ne sut jamais xK>rabien elle avait jeté
^'émotions dans l'ame du poète, et n'éprouva pour lui qu',une inno-
.<3ante amitié. Elle épousa un autre jeune thomme que celui qui Ipi
était d*abord destiné, et mourut un an après.
U A part 1^ jours que W* de WoUzogen yeoait passer à Bauer-
baoh, Schiller vivait fort retiré. Il ne voyait que fieinwal4« qui lui
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72 REVUE DES DEUX MONDES.
procurait des livres, et le régisseur du chAteau, qui ne savait pas son
vrai nom , et jouait de temps à autre aux échecs avec lui. Il faisait de
longues promenades solitaires à travers les bois, les vallées, rêvant à
son drame de r Amour et V Intrigue^ auquel il travaillait avec ardeur,
et à Don Carlos y qui le jetait dans des dispositions d'esprit bien plus
lyriques que dramatiques. « Au milieu de cet air frais du matin , écri-
vait-il à un de ses amis, je pense à vous et à mon Carlos. Mon ame
contemple la nature dans un miroir brillant et sans nuages, et il me
semble que mes pensées sont vraies. » Plus loin il ajoute : « La poésie
n*est autre chose qu'une amitié enthousiaste ou un amour platonique
pour une créature de notre imagination. Un grand poète doit être
au moins capable d'éprouver une grande amitié. Nous devons être
les amis de nos héros, car nous devons trembler, agir, pleurer et
nous désespérer avec eux. Ainsi je porte Carlos dans mon rêve, j'erre
avec lui à travers la contrée. Il a l'ame de THamlet de Shakspeare, le
sang et les nerfs du Jules de Leisewitz, la vie et l'impulsion de moi. »
Au milieu de tous ces travaux poétiques, la situation matérielle de
Schiller ne s'améliorait pas. Entraîné pas les fascinations de la poésie,
égaré dans le paradis des rêves, il oubliait la réalité. Reinwald, dont
l'esprit était plus positif, voulait l'emmener à Weimar et le présenter
à Goethe, à Wieland, qui sans doute lui auraient donné d'utiles con-
seils, et lui auraient peut-être offert l'appui dont il avait besoin;
mais une voix de syrène, comme l'appelait Schiller, fit échouer ce
projet.
Cette voix de syrène, c'était celle du baron Dalberg, qui, voyant
que le duc de Wurtemberg ne faisait pas poursuivre Schiller, et
ayant besoin du jeune poète, revenait à lui sans autre formalité. « Il
faut , écrivait alors Schiller, qu'il soit arrivé un malheur au théâtre de
Mannheim, puisque je reçois une lettre de Dalberg. » Cependant il
se laissa séduire encore par les paroles flatteuses de cet homme sans
cœur, et partit pour Mannheim. Dalberg le reçut avec empresse-
ment, promit de faire reprendre les Brigands y de faire jouer bientôt
Fiesque, l* Amour et C Intrigue , et demanda à conclure avec lui un
traité pour le fixer à Mannheim. Schiller s'engagea pour un an. Il
donnait au théâtre ses deux pièces, en promettait une troisième, et
recevait pour le tout 500 florins (environ 1200 francs). Cette position
parut d'abord satisfaire tous ses vœux. Il retrouvait à Mannheim son
fidèle Streicher, il se rapprochait de sa famille, et revit sur les fron-
tières du Wurtemberg sa mère et sa sœur; il était libre d'écrire, de
suivre cette douce et entraînante vocation littéraire, combattue par
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SCHILLER. 73
les règlemens d'une école et la volonté d'un souverain ; enfin il allait
voir jouer ses deiïx derniers drames, et il en attendait un nouveau
succès et un nouvel encouragement pour l'avenir. Déjà chaque jour^
dans la maison de Dalberg et dans celle du libraire Schwann, il
goûtait le fruit de ses premières œuvres ; il se trouvait sans cesse en
contact avec des hommes distingués, qui aimaient à le voir et qui
rendaient hommage à son génie.
Au commencement de 178V , Fiesque fut représenté , mais ne pro-
duisit pas TefTet qu'on en espérait. Schiller dit que le public n'avait
pas compris cette pièce : « La liberté républicaine, écrivaiMl, est
ici un vain son, un mo.tvide de sens. Dans les veines deshabitans de
ce pays, il n'y a point de sang romain. » Ce drame obtint plus de
succès à Francfort et à Berlin, où il fut joué quinze fois dans l'espace
de trois semaines. Il eut aussi un assez grand retentissement en France
à une époque où le mot de république était sur toutes les lèvres et
agitait tous les esprits. Le Moniteur de 1792 l'appelait le plus beau
triomphe du républicanisme en théorie et dans le fait, Fiesque valut à
Schiller le titre de citoyen français. Lorsque son brevet lui parvint, il
remarqua, dit M. de Barante, que « de tous les membres de la con-
vention qui l'avaient signé, il n'y en avait pas un qui depuis n'eût
péri d'une mort violente, et le décret n'avait pas trois ans de date I Ce
n'était pas ainsi qu'il avait compris la liberté et la république (1). -»
Trois mois après la représentation de Fiesque j le public de Mannheim
assistait à celle de l'Amour et Vlntrigue^ et cette fois ce fut un beau
et éclatant succès. Tous les spectateurs en masse applaudirent avec
enthousiasme et se tournèrent vers la loge où était le poète pour le
saluer. Mais à ces heures de triomphe succédèrent bientôt les heures de
doute et de tristesse. Dans son ignorance des choses positives, Schiller
s'était imaginé qu'un traitement de 500 florins était un trésor inépui-
sable. 11 ne tarda pas à reconnaître qu'au milieu d'une grande ville,
avec les relations étendues qu'il avait formées, cette somme pouvait
à peine subvenir à ses besoins. Il se trouva de nouveau gêné, obligé
de faire des dettes. Celle qu'il avait contractée à Stuttgardt pour l'im-
(1) En 1789, Schiller apprit dans un salon la nouvelle de la prise de la Bastille.
Tous ceux qui se trouvaient là écoutaient avec enthousiasme le récit de ce mémo-
rable événement. Schiller seul restait froid. « Les Français, dit-il, ne pourront
jamais s'approprier les véritables opinions républicaines. » — Lorsqu^en Vt9l on lui
annonça que Louis XVI était mis en jugement, sa première pensée fut d'écrire en
sa faveur, d*aller le défendre à Paris. Il en parlait sérieusement à son ami Kœmer;
les évènemens l'empêchèrent d'exécuter ce projet.
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7)f REVUE DE» BBCX MONDES.
ptësH^M àêê Briyimds et de V Anthologie fut fnt réclamée insteinniefit.
Pour Fflcqnitte^, H efAqpraiita. En même temps se^ rapports avec les
acteiM^ hif flrekrt pretidre des habitudes de dissipation contre les-
quelles^ 1» Mture éiètée de Son esprit protestait vivement, et dans
lesqueHes il i^etomiiefl encore après des heares de méditation et de
repentir. Qnelt|iÉe6 aimées pins tard , lé souvenir de ses jours de trou-
ble, de regret et de fausses joies n'était pas encore eflacé de sa mé-
mmt. H écrivaft avee une courageuse Tranchise à ceHe qu'il devait
éfiottsèr : tt Cette ville dé Mahnheim me rappelle bien des folies dont
je me Éolt^ rëncTu cmi^le, il est vrai, avant de vous connaître, maïs
dotit je Sitis pvhirtanit coupable. Ce n'est pas sans un sentiment de
honte (|ae!jê vtmis conduirai dans ces lieux où je me suis égaré, pauvre
insensé, avec urte nmél^blè passion dans le coeur. »
Le terme de son engageaient avec le théâtre étant exph-é, Dalberg
nese so<l<iia plus de le renouveler, et, dans son froid égoïsme, au lieu
de tetidrè unie inàin séf durable au poète, il l'engagea à quitter la car-
rière KItéraire et à reprendre ses études de médecine. Schiller, qui
c^gkiait toUjdUr» qife son ardeur poétique ne vint à s'éteindre s'il
n'avaK ^a^ d'autre moyen d'existence, n'était pas éloigné de suivre
cet avis; it demandait seulement que la direction du théâtre, en fai-
sant av)3ê lui un nouveau contrât , lui donnât le moyen d'aller passer
une chinée h l'miivei^slté de Heidelberg. Dalberg s'y refusa.
SbhiHer pasto ëUcore l'hiver de 1786 à Mannheim. Il avait entrepris
de publier un joufriet die critique dramatique. Dans le prospectus de
ce recileît^ H ratcoi»taft sa fuite du Wurtemberg, sa situation, puis il
ajoutait : e Le public est maintenant tout pour moi. C'est mon étude,
mon souvetain, tnon Confident. C'est à lui que j'appartiens tout entier.
C'est l'unique tribunal devant lequel je mé placerai. C'est le seul que
je craigne et que je tespeete. Il y a pour moi quelque chose de grand
dans l'idée de ne plus être soumis à d'autres liens qu'à la sentence
du monde, et de ne pas en appeler à un autre trône qu'à l'ame
hiHiMilie. »
Gejowmal « dont l'kiée plaisait à Dalberg et à d'autres hommes plus
distingués, aggrava encore la situation de Schiller, qui, ne se laissant
arrêter par aucune considération personnelle dans cette œuvre de
conscience , attaqua vivement tout ce qu'il trouvait de répréhensible
dans le jeu et TaccetH des acteurs de Mannheim, et suscita parmi
eut une violenté colère. Les choses en vinrent au point que l'un de
ces acteurs Hnsulta un jour de la façon la plus grossière. Schiller
résolut alors de quitter cette ville où il ne pouvait dire la vérité.
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SOIILLBR. T5
<m celai qui promettait de kiî assurer une enstenoe lMMiorat4e
l*avait une seconde fois trompé. Ses œuvres hii avaieiit ftit des
«iHîs à Leipzig. Ce fut vers cette ville de savcir et de poésie f|u'il
tourna ses regards. En quittant Maenheim, il ««nportait <;ependaBt
deux titres qui ne devaient pas lui être tnaliles. Il airait été nommé
membre de !a société allemande du PahKttnat , et le duc de Weiraar,
dans un voyage qu'il fit à Mannbeim, lui «vMt eonfëré le titre de
conseiller. Ce titre était purement honorifique; mais, dans un pays
comme TAUemagne, où l'on attache encore tant d'importance à ces
vaines dénominations, M. le conseiller SchHlerponvutt, aux yeux de
bien des gens, passer pour un personnage fdus considérable que
Frédéric Schiller, auteur de trois grands drames.
Au mois de mars 1785 , Schiller écrivit à son ami Huber, à Leiprig :
<( le ne veux pas être moi-même chargé de ré^r mes comples, et je
ne veux plus demeurer seul. Il m'en coûte moins de conduire trae
difaire d'état et toute une consph^ion que de diriger mes flffiaires
matérielles. NuUe part, vous le savez vous-même, la poésie n'^est
plus dangereuse que dans tes calculs matériels. Mon ame n'aime pas
à se partager, et je tombe du haut de mon monde idéal , si un bas dé-
chiré me rappelle au monde réel. En second lieu, j*ai besoin, pourêtre
infiniment heureux , d'un ami de cœur qui soit toujours près de moi,
comme noon ange , et auquel je puisse communiquer mes pensées au
moment où elles naissent, sans avoir besoin de lui écrire oudehii
faire une visite. L'idée seule que cet ami ne demeure pas sous les
mêmes lambris que moi , qu'il faut traverser la rue pour le trouver,
m'habiller, etc., anéantit la jouissance que j'aurais à le voir. Ce sont
là des minuties, mais les minuties ont souvent bien du poids dans le
cours de notre vie. Je me connais mieux que des miHiers d'autres
honmies ne se connaissent eux-mêmes, le sais tout ce qu'A me faut
et combien peu il me faut pour être entièreraent heureux. Si je puis
partager votre demeure , tons mes soucis disparaissent. Je ne suis pas
fln mauvais voisin , vous pouvez le croire. J'ai assez defleïibflité pour
m*accommoder au caractère d'un autre, et une certaine habileté,
comme dit Yorick, pour l'aider à devenir meilleur et à s'égayer. Je
n'ai besoin du reste que d'une chambre à coucher qui me serve en
même temps de cabinet de travail, et d'une autre chambre pour rece-
voir des visites. Il me faudrait une commode, un secrétaire, un lit et
un canapé, une table et quelques chaises. Je ne veux pas demeurer
au rez-de-<;haussée, ni sous le toit, et je ne voudrais pas non plus
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76 RBVUE DES DEUX MONDES.
avoir devant moi Taspect d'uu cimetière. J'aime les hommes et le
mouvement de la foule. »
En partant pour Leipsig, Schiller avait sérieusement Tintention de
se créer une existence en dehors de la vie littéraire. Il voulait étudier
le droit à Tuniversité de cette ville , et ce projet faisait déjà naître en
lui de nouvelles idées d'ambition* Quand Streicher et lui se quittèrent,
les deux amis convinrent de ne s'écrire que quand l'un d'eux serait
devenu ministre et l'autre maître de chapelle.
Ce qui contribuait sans doute alors à ramener ses idées du côté de
la vie positive , c'était le sentiment d'amour qu'il éprouvait pour la
fille du libraire Schwann, sentiment secret, timide, mais noble et
sérieux, auquel il désirait pouvoir donner un jour la sanction du ma-
riage. Quelque temps après avoir quitté Mannheim, il écrivit à
Schwann pour lui exprimer ses vœux et lui demander la main de sa
fille. Schwann lui fit un refus tendre et amical, mais c'était un
refus; et, dans le premier mouvement de surprise douloureuse que
lui causa cette réponse, le poète écrivit l'une de ses plus touchantes
et solennelles élégies, celle qui a pour titre : Résignation. Du reste,
il ne cessa pas d'être en relation avec Schwann et ne lui retira pas
son amitié.
A son arrivée à Leipsig, Schiller demeura, comme il l'avait désiré,
avec Huber, puis le quitta on ne sait pourquoi, et se retira dans une
pauvre chambre d'étudiant. Il était alors dans un état de gêne presque
constante, n'ayant pour toute ressource que le produit incertain de
son journal dramatique et de son Don Carlos, dont il publia d'abord
les trois premiers actes. Son nom faisait pourtant grand bruit de tous
côtés, et la moindre composition qui lui échappait était reproduite à
l'instant par des milliers de plumes et connue du public long-temps
avant d'être imprimée. Beaucoup de familles riches et considérées
enviaient le bonheur de le voir et eussent été fières de l'attirer dans
leur intérieur et de le produire dans leur cercle ; mais il préférait à
toutes ces grandes réunions, où il n'eût reçu que de vains hommages,
les causeries intimes de l'amitié, les rêves de la solitude.
A une demi-lieue de Leipzig, dans cette grande plaine arrosée par
tant de sang, et consacrée par tant de funérailles, on aperçoit un frais
et riant village, parsemé d'arbres, de vergers, où nos soldats, cernés
de toutes parts, soutinrent en 1813 une lutte acharnée. C'est Gohlis.
On y arrive par un vert sentier qui serpente au bord de la rivière,
par une des avenues imposantes du Rosenthal, cette belle et grande
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SCHILLER. 77
forêt si souvent chantée par les poètes d'Allemagne. Ce fut là que
Schiller alla chercher un refuge pour mûrir ses pensées, pour achever
les œuvres qu'il avait entreprises. Un jour qu'il faisait sa promenade
solitaire le long de la rivière, il entendit quelques mots prononcés
près de lui à voix basse, et il aperçut un jeune homme à demi dés-
habillé qui allait se jeter dans l'eau et priait Dieu de lui pardonner.
Schiller s'approche, l'interroge avec bonté, et le jeune homme, qui
était un étudiant, lui avoue que la misère le pousse au suicide. A
l'instant même, le poète lui donne tout ce qu'il avait alors d'argent
sur lui, le console, l'encourage, et promet de venir bientôt à son
secours. Quelques jours après, il se trouvait au milieu d'une nom-
breuse société ; il raconte avec émotion et chaleur la scène dont il
avait été témoin , puis prend une assiette sur la table, fait le tour du
salon , adressant à chacun sa pieuse requête, et le soir le malheureux
étudiant recevait une somme assez considérable pour être long-temps
à l'abri du besoin. Le succès de cette bonne œuvre inspira à Schiller
une de ses plus belles odes, une ode qui jouit en Allemagne d'une
grande popularité, et dont on chante souvent le refrain dans les fêtes
et les grandes réunions; c'est celle qui a pour titre : La Joie [Die
Freude).
Tout en suivant le. cours de ses inspirations poétiques, Schiller
consacrait encore une grande partie de son temps à l'étude de la phi-
losophie, à celle de Kant surtout, qui le séduisait par son côté spiri-
tualiste, et il prenait un goût sérieux pour l'histoire, cette source
profonde de philosophie et de poésie. II entreprit avec quelques-uns
de ses amis la publication d'un vaste ouvrage, V Histoire des princi-
pales révolutions et conjurations du moyen^ge et des temps'tnodemes^
Lui-même traduisit pour ce recueil la conjuration du marquis de
Bedmar contre la république de Venise; puis les recherches qu'il
avait faites pour Don Carlos l'amenèrent à écrire V Histoire des rév&-^
lutions des Pays-Bas. Plus tard, par cette association de la poésie et
de l'histoû^, un autre drame lui Gt écrire le récit de la guerre de
trente ans.
Pendant qu'il était livré à ses travaux, un de ses amis, le conseiller
Koemer, le père du chevaleresque poète Théodore Koemer, l'em-
mena à Dresde. Heureux s'il n'eût trouvé là que les séductions de
l'amitié! Mais il y trouva celles de l'amour, d'un faux et mauvais,
amour, indigne de lui. Il rencontra par hasard une jeune flUe d'une
beauté charmante , mais coquette et rasée , gouverni'e d'ailleurs par
une mère intrigante, qui faisait acheter cher aux galans le plaisir de
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78 REVUE MS MIUX^ MONDES.
firéquenter soo salon. La tounuire, les aaanières , la. ifhymmmÊm de
Schiller, pour ceux nm ne savaient pas en comfuemiise la vjyp^itinafcle
expression, n*élaieQt rien Bioins que séduiaaotaa. Il le présMtnit twli-
uairement dans le monde avec une vieille redingote grise, le ool
découvert, les cheveux épars et 4e visage harbouiUé de taiMMU 6a
. réputation , déjà étendue et toi^urs MMssante, flattait la ffiàre de la
jeune fille, elle s'en servait pour donner plus de preaUge àsa «aisap.
Hais ce n'était pas asaez. Il fallut que le pai^vce Schiller payAt conmie
les autres en complaisances infinies, en présetts de toute sorte,
parfois même en argent comptant, le droitd'adresser quelques eom-
plimens à des femmes quise jouaient de sa bonne foi et de 9a poésie.
Ses amis Tarrachèrent à cette malheureuse relation. On M qa'au
-moment où elle «le vit partir, la jeune fUle, aittendrie, pleura. Étaîeat-
ce les larmes du repentir, ou celles de la coquetteûe? Quoi qu'il en
soit , Schiller, profondémcaat ému , jura de revenir voir sa thion-aimée
.ou de mourir.
Le séjour de Weimar, et les occupations d'espait qui l'attendaient
dans cette ville célèbre, surnommée alors l'Albènes de l'AUemat^,
lui firent oublier son perfide anpuour etson serment. U tvouvaà Wei-
mar Herder pour qui il avait une grande estime , Wieland dent il
jvait.déjà reçu plusieurs lettres aimables, et qui lui donna l'utile
aonseil d'étudier les anciens. Goethe était alors en Italie. Schiller
passa là quelques mois d'une existence studieuse et retirée, ne voyant
que les honunes doit la conversation lui offrait un véritable iotését,
enfermé le reste du temps avec ses livres, et d'ailleurs vivant fort
économiquement, car, à cette époque encore, il n'était rien Eurfns
que riche.
Au mois de novembre 1787, il fit un voypge i Rodolutiilt^ -pour
voir son ami Reinwald, qui était devenu son beau-frère* £e voyage
aiobeva de fixer sa destinée. Il vit chez son ancienne bienfaitrice,
M"" de WoUzogen, une jeune personne d'une famille noble, d'une
nature douce et afiCectueuse , d'un esprit éclairé , et l'aima sans oser
d'abord le dire. Mais cet amour devait être plus heureux que U^sautms;
Charlotte de Lengefeld devait être sa femme.
Ce fut chez la mère de cette jeune fille qu'il rencontra Goethe pour
la première fois. Les deux grands poètes s'abordèrent avec une i^serve
qui ressemblait beaucoup à de la froideur, et, à les voir l'un en Ssce
de l'autre dans cette première entrevue, personne, sans doute, n'au-
rait pu présager la liaison qui s'établit entare eux plus tard. SchiUer
écrivait alors à son ami Koerner : a La grande idée que je m'étais
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faite de GocUtar n'a pu été amoindrie per oè tto rencontre; ma» je
donlei^'i pnîtse janimsy aroirentivnouttin gnmd llen^ Bonnc^np
de ohoïM ipH mintëressBnt encore^, ^ai ecenpenl me» dèsifs^et me»
espérancasy sont déjà épuisées pour M; Dès «in> point de dépéri, sa
oataïc esl tout aattre que lamenne, son mwide nr'eit pe» le* mien,
et nos mamèroi de ¥oir diffèrent essentiellement. Cependant on ne
sanmit tirer aucine conaéqaence œrCaine de œtte première entre^
Yoe. Non» verrons phn tard ce qui: en nésnlteni* »
debîller roTiiit à Weimar;, très épris de W* de Lengeléld, très
occupé en même tamps de Tétade d'Homère et de» tragiqaes gvee».
a Les anciens, écrivait-il à un de ses ami», me donnent une vraie
jotfssance; j'ai besofn d'eux pom* coitîger mon goàt, qui, p«r la fMih
tiltté, fa fecberdie, le raffinement, commençait à s^étotgner beau-
coup de la véritable simplicité, p F\m loin, en partant dlStnipide,
il ajonte: « Il y a pour moi un ii»térèt psycliotogiqoe àieoonnaKre
que toujours les hommes se ressemblent; ce sont tbujonrs lesmémes
passions, le» mêmes luttes du cœnr et le même langage. »
A la suite de cette étude , il traduisit VIphiffénié d'Ëuripidè et lès^
Phénieienneê. Plus tard, elle Tut aussi un de sespikicipam nv^biles,
lorsqu'il écrivit ia Fiancée de Messine.
Pendant un second séjour à Weimar, il revit M^^^ de Lengefeld,
et lessefvtimens qu'il avait conçus pour elle se foitifidrent H retourna
passer quelques semaines auprès d'elle, et »'en revint avec Feipoir
de ne pas lui' être indiSénent Le désir qu'il arait soni«nt exprimé
de retrouver le calme , les joies de la vie de fkmille, s^évdlhi aior»
plus fortement dan» son ccenr. c< Jusqu'à présent, écrivait-il dans
une de ses lettres, j'ai vécu isolé et pour ainsi dire étranger dans
le monde; j'ai erré à travers la nature, et n'ai riraeu à moi; j'i»pire
à la vie domestique et bourgeoise. Depiris bien des année», je n*ai
pas éprouvé un bonheur complet, non que le» ocoasions d'être heu^
renx me manquent, mais parce que je surprends seulement la joie
et ne la savoure pas , parce que je sols privé de» douée» et paisibles
sensations que donne le cafane de là vie de famille. »
âa position , si brillante qu'elle fût, n'était pourtant pas alors assez
assurée et ne présentait pas ass^ de garanties positives pour qu'il
osAt demandiefr la main de cdie qu'il aimait Le duo de Weimar lui
offrit un moyen de la consolider en le nommant professeur d'histoire
àl'milversiléd'Iéna. Cette nomination^ qài devait l'aider à r^liser
ses vesttt les plus tendres, mais qui lui imposait un devoir régulier,
ne lui causa hébété qu'une joie médiocre , tont il craignait de perdre
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80 REVUB DBS DEUX MONDES.
sa chère liberté, a II est toujours triste et difficile, disait-il, de dire
adieu aux belles et aimables muses, et les muses, qui sont femmes,
ont l'esprit rancunier; elles veulent bien nous quitter, mais elles ne
veulent pas qu'on les quitte. Quand une fois nous leur avons tourné
le dos, elles ne reviennent plus à notre appel. » Puis il ajoutait en
riant : « Il me semble que je vais faire une drôle de figure dans ma
nouvelle position. Beaucoup d'étudians sont déjà plus savans en his-
toire que M. le professeur; mais je me rappelle les paroles de Sancho
Pança : « Quand Dieu nous donne un emploi , il nous donne aussi
l'intelligence nécessaire pour le remplir. Que j'aie seulement mon
tle , et je saurai bien la gouverner. »
Il commença son cours au mois de mai 1789, et obtint un grand
succès. Plus de quatre cents auditeurs se pressaient autour de lui et
lui donnaient journellement les témoignages d'estime et de respect
dus à son noble caractère et à son grand nom. Cependant il n'avait
point encore de traitement fixe : le tribut payé par ses élèves était
son seul revenu. Le duc de Weimar lui accorda enfin 200 thalers par
an (800 francs). Charles de Dalberg, coadjuteur de Mayence, frère
du baron Dalberg qui avait si froidement abandonné le poète dans
les premières années de sa vie littéraire, manifesta l'intention de lui
assurer une pension annuelle de bfOOO florins. Alors Schiller crut
avoir surmonté les obstacles matériels qui s'opposaient à son mariage.
Le 20 mai 1790, il épousa Charlotte de Lengefeld, et quelque temps
après cette union il écrivait : (c La vie est pourtant tout autre aux
côtés d'une femme chérie que lorsqu'on reste seul et abandonné. A
présent je jouis réellement pour la première fois de la belle nature,
et je vis en elle. Je promène ma pensée joyeuse autour de moi , et
mon cœur trouve toujours au dehors une douce satisfaction, et mon
esprit a son aliment et son repos. Tout mon être est dans une har-
monie parfaite; mes jours ne sont plus agités par la passion, ils
s'écoulent dans la paix et la sérénité, et je regarde gaiement ma des-
tinée future. Maintenant que je suis arrivé au but, je suis surpris de
voir conune tout a dépassé mon attente. Le sort a lui-même sur-
monté pour moi les entraves, il m'a porté paisiblement au but. J'es-
père tout de l'avenir : encore quelques années, et j'aurai la pleine
jouissance de mon esprit; oui, je l'espère, je reprendrai ma jeunesse,
et elle me rendra ma vie intime de poète. »
La situation de Schiller était vraiment alors pleine de charmes.
Marié à une jeune femme d'une nature excellente, dégagé des Soucis
matériels qui l'avaient si long-temps attristé, entouré d'amis, d'hom-
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SCHILLER. 81
mages, de considération, quand il pariait de son bonheur, il ne se
faisait pas illusion à lui-même, il était heureux; et l'une de ses plus
grandes joies était encore de pouvoir suivre avec calme le cours de
ses travaux et de ses conceptions poétiques. Il étudiait tout à la fois
avec ardeur et la philosophie de Kant et Thistoire. Il songeait à faire
de Frédéric II le héros d'une épopée; il écrivait des articles pour la
Gazette littéraire, pour la Thalie, et V Histoire de la guerre de trente ans.
Mais Texcès du travail et lis vailles trop prolongées altérèrent et
minèrent sa santé. Souvent il écrivait pendant toute la nuit, se levait
dans Taprès-midi , passait le reste du jour tantôt h faire sa correspon-
dance, tantôt à causer ou à lire, et, pour ranimer ses forces épuisées
par une continuelle tension d'esprit, par la privation de sommeil, il
avait tecours a des moyens de surexcitation funestes (1).
En 1791, il tomba si gravement malade, qu'on désespéra presque
de lui, et que le bruit de sa mort se répandît en Allemagne et jus-
qu'en Danemark. On le conduisit aux bains de Carlsbad : là, forcé
d'interrompre ses travaux, ses leçons, et n'ayant plus que son misé-
rable traitement de 200 écus, il se voyait menacé de retomber dans
toutes les inquiétudes matérielles qu'il avait eu tant de peine à sur-
monter, et l'Allemagne, qui le lisait avec enthousiasme, qui était Gère
de son nom et de ses œuvres, oubliait ses souflrances. Ce fut un
étranger qui vint à son secours. Le prince d'Augustembourg, sur la
demande du célèbre écrivain danois Baggesen , offrit au poète ma-
lade et délaissé une pension de 1,000 écus. Les termes honorables et
délicats dans lesquels cette offre était faite lui donnaient encore plus
de prix. Schiller l'accepta (2).
De retour a léna, il se remit au travail comme par le passé, et
bientôt la prudence lui ordonna de s'éloigner une seconde fois de ses
livres, de faire un nouveau voyage. Il éprouvait depuis long-temps
un vif désir de revoir sa patrie, sa famille. Ce fut de ce côté qu'il
dirigea ses pas. Sa mauvaise santé le força d'abord de s'arrêter à Heil*
bronn ; il écrivit de là à Stuttgardt, pour savoir s'il pourrait se pré-
senter sans inconvénient dans cette ville. Le duc fit répondre qu'il
. ignorerait son arrivée. D'après cette assurance, Schiller partit. Oh!
ce fut une grande joie pour lui de rentrer librement dans cette cité
(1) Carlyle, Leben SchilUn,
(S) Ce n*est pas la seule fois que rAUemagne s*est montrée ainsi ingrate envers
ses grands hommes. Quarante ans auparavant, c'était déjà un prince de Danemarlv
qui tendait à KIopstoclc une main généreuse, et lui donnait le moyen d*acbever sa
Meêsiade,
TOME wiv. 6
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82 REVUE VES MSUX MONDES.
qu'il avsA; Taie ftvea angoisse, de rettonver, après dhi ans- d'absence,
sa pauvre mère qni pleurait tant à sou départ, san pèra qui ae plai-'
gnait de sa désertion ei qui le revayait entouré d'une auréole de
gloire, sa jeune seeur qui récitait avec enthoasiasme ses vers, et tous
ses compagnons d'étude, sesr amis, qui se pressaient joyeui autour
de lui et parlaient en riant des anciennes chaînes de l'école! H visita
successivement les lieux où il avait vécu, et chaque jîte, chaque seiH
tier connu, chaque pas qu'il faisait sur ce sol consacré par les souve-
nirs de son enfance, éveillaient dans son ame de tendres émotions. It
alla voir aussi ceux de ses anciens professeurs qui vivsâent encore, et
même le vieux Jahn , qui était bien fier alors de lui avoir donné des
leçons. Une partie de son temps se passait ainsi en entretiens affec-
tueux, en bons souvenirs; il employait l'autre à lire, à étudier, à
écrire son Wallenstein. Pendant qu'il .était à Stottgardt, il éprouva
encore un autre bonheur : il devint père pour la première fois. On
eût dit qu'après tant de jours de lutte et de souffrance, une divinité
bienfaisante l'avait ramené dans sa patrie pour lui faire savo^orer en
même temps les plus douces joies de la vie humaine , les souvenirs
du passé et les espérances de l'avenir. Mais ces joies de l'ame ne de-
vaient plus se renouveler; il ne devait plus revoip une autre fois ni
son pays natal, ni sa famille bien-aimée (1).
Ce voyage fut du reste fort utile à ses intérêts. Pendant son séjour
à Stuttgardt, Schiller entra en relations avec Cotta, qui devint plus
tard son unique éditeur et qui lui proposa la rédaction d'un recueil
littéraire mensuel. A son retour à léna, il publia le prospectus de ce
recueil intitulé les Heures [Die Horen), et appela tous les hommes
distingués de l'Allemagne à y concourir. Peu de temps après, le pre*
mier numéro parut ; mais, malgré les efforts de l'éditeur, les articles
favorables de la Gazette littéraire^ et les noms illustres qui le recom-
mandaient au public, ce journal produisit peu d'effet et n'eut qu'une
courte durée.
De cette époque datent ses relations plus intimes avec Goethe. Les
deux poètes avaient compris que, par la différence» même de leur
nature et de leur manière de vivre, ils pouvaient se rendre utiles l'un
à l'autre. Ils marchaient parallèlement sur deux lignes séparées;
mais ils se rejoignaient à la sommité de l'art. Il s'établit entre eux
une correspondance suivie, sérieuse, savante, et qui de jour eu
jour prit un caractère plus amical. Schiller en avait en même temps
(1) Son i)ère et sa jeune sœur moururent en 1796, sa mère en 1S02.
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«eilfLLKB. 63
OMmeneé une avtfe avec Ouîllauive de Hmnboklt, qtti était de
méiM oooMerée à fesanefi des f4us fiautes «jueslkms de phHosophie
«I d'eeiliéttipie. Atnri seiiienu par 4f^% liotimes éfomens, éclairé
par leiire corneMs, animé par leurs encouragemens,-!! suWait avec
«■e ïïHàAt audace sa carrière , ti se jetait sans cesse iotrépidemefit
danside imifeaux travaux.
fin 1795, Il entreprit ia publication d'^n Almanach des Mnsn, qa\
obtînt un grand sncoès. Il y mit (pielqne^^miesdeses pkis charmantes
poésies lyriques, et Goethe fAnsieurs ballades. €e fut dans ce tnème
recueil que les deux poètes firent insérer smssi ces' petits distiques si
connus «n AHeinagnesous le nom de xenhs. €*étaient autant d'épi-
grammes nMfdantes dirigées oontre une fonle deMrres^ d'écrivains.
Elles mirent tout le monde Bttéraire en rumeur, et produisirent
chez ceux qu'elles atteignaient une vive animosité. Le bon ScliîHer
s'attendrit sur les blessures qu'il avait faites et se repentit d'avoir été
M lotn.
D'autres travaux plus tmportans vinrent ttentAt ^straire son esprit
de cette guerre d'épigrammes. Il travaillait toujours à son Wa^en-
stein. En 1T98, il fit représenter ia première partie de cette vaste tri-
logie, la phts belle, la plus imposante de ses œuvres. A cette mngni-
"fique composition , qui avait si long-temps occupé sa pensée et ses
vcAles, succéda mmédiatement Marie Stuart, puis Jeanne et Arc ^
qui fct jouée en MOI sur le théâtre de Leipzig. Le poète assistait lui-
même a cette représentation, et fut reconduit en triomplie chez hii
aux cris mille fe4s répétés de rive Schiièer! Hve le grand Schiller /
Deux ans après parut 4n Fiancée de Menshie, puis, en 18W, Guil-
laume Tell, A voir la rapidité avec Inquelle toutes ces grandes com-
positions se succédaient, on e<it dit que SchiHer pressentait sa fin
prochaine et sehétait de léguer au monde les plus beaux fruits de
son génie.
n se trouvait à Berim lorsqu'on joua son Guillaume TeV. Ln reine
Louise voulut le voir, et lui fit offrir une pension annuelle de trois
mille tbalers, une place à l'académie , et la jouissance d'une voiture
de la cour, s'il voulait se fixer à Berlin ; mais il était retenu par les
liens du cœur dans le duché de Weimar, et il y retourna. Depuis
1798, il avait quitté léna pour habiter Weimar. Il était là près de
Goethe, qui exerçait une heureuse influence sur lui, près de Wie-
laod, qui l'avait toujours traité avec une sincère affection , et près du
théâtre.
Le grand-duc lui témoignait une considération toute particulière.
6.
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6k REVUE DES DEUX MONDES.
La princesse Caroline, mère de M** la dachesse d'Orléans, aimait à
le voir, à s'entretenir avec lui. C'était, au dire de tous ceux qui l'ont
connue, une femme d'un esprit élevé et d'une bonté de coeur ange-
lique (1). Schiller éprouvait pour elle un sentiment de vénération et
de reconnaissance qui seul aurait sufB pour l'attacher à Weimar, s'il
n'y avait été Gxé d'ailleurs par d'autres liens. Le grand-duc, en lui
permettant de venir habiter cette ville, lui avait assuré une pension
de 1,000 écus. Peu de temps après il demanda à l'empereur d'Au-
triche et obtint pour lui un titre de noblesse. C'était une singulière
Taveur pour celui qui n'avait jamais chanté que la démocr^itie; mais
Schiller ne vit là qu'une aimable intention et en fut reconnaissant (2).
Malheureusement sa santé allait toujours en déclinant. Plus d'une
fois déjà il avait donné de sérieuses inquiétudes à ses amis; il avait
lui-même été ébranlé par l'idée d'une mort prochaine. Puis son
énergie morale, luttant contre ses douleurs physiques, lui rendait
une apparence de vie, puis il retombait dans une nouvelle faiblesse.
En 1805, il fut atteint d'une fièvre catarrhale, qui d'abord ne présen-
tait aucun caractère alarmant, mais qui bientôt empira d'une manière
effrayante. Tous ceux qui le connaissaient et qui l'aimaient, car le
connaître c'était l'aimer, furent consternés de cette nouvelle. Mais
lui ne montra nulle frayeur : il fut, jusqu'à son dernier jour, bon et
aflectueux envers ceux qui l'entouraient, comme il l'avait été tonte
sa vie. Sa plus grande crainte était que sa femme se trouvât près de
lui lorsqu'il pressentait quelque crise violente. Dans les momens où
il était mieux, il se faisait lire des traditions populaires, des contes de
chevalerie; puis il parlait avec calme et douceur de sa femme, de ses
enfans, et de son drame de Démétrius, auquel il essayait encore,
mais en vain , de travailler. Le 8 mai , il demanda à voir sa plus jeune
fille, la prit par la main , la regarda avec une profonde douleur; puis,
tout à coup, se détournant d'elle, cacha sa tête dans son oreiller et
pleura amèrement (3). Le soir sa belle-sœur lui demanda conmient
(t) Ein himmlischet gêmuth, un caractère céleste, dit Gustave Sch^^b. — Elle
épousa en 1810 le grand-duc de Mecklenbourg, et mourut en 1816.
(2) « Vous allez rire, écrivait-il à Humboldt, en apprenant ma nouvelle dignité.
C'est notre duc qui en a eu Tidée, et, puisque la chose est faite, je Taccepte avec
plaisir pour ma femme et mes enfans. »
(3) Schiller bissait après lui un fils et deux filles, que la grande-duchesse de Wei-
mar se chargea généreusement de faire élever. Le fils est aujourd*hur conseiller
d'appellation à Cologne; une des filles a été mariée au baron de Gleichen , Tautre au
conseiller Junot de la Tburinge.
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SCHILLER. 85
il se trouvait : « Toujours mieux, répondit-il, toujours plus tran-
quille. » Il la pria d'ouvrir les rideaux, contempla d*un regard serein
les rayons du soleil couchant, qui projetait encore sur ses fenêtres
une lueur pâle et mélancolique, puis il dit adieu du fond de Tame à
cette belle nature qu'il avait tant aimée. Le lendemain il était mort.
Il n'avait pas quarante-six ans.
Le nouvelle de sa mort produisit dans toute l'Allemagne un senti-
ment de désolation. À Weimar, où il n'était pas seulement connu par
ses œuvres, où tout le monde l'aimait comme homme en l'admirant
comme écrivain, le théâtre fut fermé; les habitans prirent le deuil.
On s'abordait avec tristesse, et, dans la maison du riche comme dans
celle du plus humble bourgeois, l'unique sujet des entretiens, c'était
la mprt de Schiller et le récit de ses derniers momens. Il fut enterré
au milieu de la nuit. Douze jeunes gens des premières familles de la
ville avaient brigué l'honneur de le porter. La journée avait été ora-
geuse, et des nuages noirs voilaient la surface du ciel; mais, au mo-
ment où l'on allait descendre le cercueil dans la fosse, on raconte
que tout à coup les nuages s'entr'ouvrirent, la lune apparut, et un
doux rayon éclaira la tombe du poète.
X. Marmier.
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HISTOIRE
L'ÉCOLE D'ALEXANDRIE
¥èA M. «ÀTTU.
La destinée de TÉgypte a toujours été de se faire oublier pendant
des siècles, et de reparaître tout à coup pour devenir le théâtre d'un
de ces grands évènemens qui laissent leurs traces dans la vie de tous
les peuples. Alexandre , César, Napoléon , marquent jusqu'ici les trois
grandes phases de son histoire; qui sait si , dans quelques semaines,
le sort de l'Europe entière ne va pas se décider sur les bords du Nil?
La vieille et immobile Egypte ne semblait pas réservée à un pareil ave-
nir. Isolée du reste du monde avec ses castes et sa dynastie séculaire,
Alexandre, au milieu de ses conquêtes, y fonde en courant une ville,
qui devient un puissant empire. Cette colonie grecque, jetée sur les
bords du Nil, fait fleurir dans son sein les arts de la métropole; et
pendant que la Grèce, en proie aux guerres civiles, voit s'éteindre
peu à peu cet amour des lettres qui avait fait sa gloire, et qui devait
se rallumer une fois encore, Alexandrie, sous la domination des
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C*ÉGOLB D*AUXA!n)RlB. 87
Lagides, oompose ott^ CfMiothèqae, élère lAi mtisée, rassemble (es
safiin» et lesérucHte , et prewd en quelque §ofte là place d'Athènes à
la tète de la cIviliMtSon greeque. On voit éette activité littéraire s'é-
tendre et s'acMToHre, presque sans interruption, jusqu'aux premiers
siècles de notre ère; puis tout à coup Alexandrie abandonne la phi-
lologie et les lettres , jusque-là son unique étude , et s'attSiche à la phi-
losophie qu'elle avait cultivée avec moins d'éclat. C'est alors que se
produit l'école néoplatonicienne, dën»faiquelle tiennent s'absorber
toutes les philosephies de la Grèce et de l'Orient, et qui lutte seule,
pendant cinq cents ans, pour les dieux et les traditions, contre le
cbristianisme et l'esprit nouveau. Cette grande école occupe une telle
place, non^-^utement dans l'histoire des systèmes, mais dans
rUstoire générale de l'esprit humain , que tous les travaux précédons
aecompli^à Alexandrie ne semblent destinés qu'à la préparer et à la
rendre possible.
Il y a donc unité parfaite dans cette histoire, qui embrasse près de
dix siècles. L'école néoplatonicienne est tout, et ce qui précède ne
semble être là que pour concourir à la former. Une histoire de l'école
d'Alexandrie doit faire ressortir cette filiation; elle doit montrer
comment cette unique philosophie résume toutes les philosophîes,
toutes les religions, toutes les mœurs de l'antiquité. H faut qu'en la
comparant avec le christianisme, elle éclaire à la fois la philosophie
qoi va naître et celle qui va finir, et que l'on voie apparaître , dans
uû même moment et avec une égale évidence, ce qui a fait la force
et la durée du polythéisme antique, et ce qui fait au fiwid sa faiblesse
et son néant.
M. Matter, qui publie un livre sur l'école d'Alexandrie, n'a pas été
frappé de l'importance capitale de la question philosophique. Tout
rintéresse ao même titre dans ce qu'il raconte, ou plutôt la philoso-
phie et tout ce qui s'y rapporte l'intéresse moins que le reste, car il
mentionne à peine en passant les noms de Plotîn, de Proclus, et se
borne à nous promettre de consacrer plus tard un volume à l'exposi-
tion des doctrines philosophiques. Ce n'est pas une heureuse inspira-
tion que d'avoir ainsi mis de côté la philosophie dans l'histoire d'une
école qui doit à la philosophie son importance et son éclat. On ne se
douterait guère, en lisant M. Matter, que pendant une période de
cinq siècles, où le christianisme grandissait chaque jour, les alexan-
drins ont été à la tête de la résistance; qu'ils ont lutté pour les doc-
trines du paganisme, dont ils étaient alors les uniques représentans;
que pour opposer avec quelque chance de succès ces vieux systèmes
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88 REVUE DBS DEUX MONDES.
de la Grèce et de TOrient aux doctrines toutes nouvelles qu'ils s'ef-
forçaient d'arrêter dans leur marche, ils ont amassé plus d'érudition,
reroué plus d'idées, construit plus de systèmes qu'on n'en trouve en
dix siècles d'une époque ordinaire. M. Matter traverse en indifférent
tout ce charop de bataille; il n'a ni admiration pour les vainqueurs ni
sympathie pour les vaincus; il ne se doute pas de la grande lutte qui
remplit tous les siècles dont il croit faire l'histoire; il attribue la chute
des écoles grecques et le triomphe du christianisme à Constantin, à
Théodose, à Justinien. Il ne sait pas que la conversion des empe-
reurs est un efTet, et non une cause, que ce ne sont pas les évène-
mens qui gouvernent les idées, mais les idées qui gouvernent les
évènemens. Il bannit de son livre avec un soin si scrupuleux, non-
seulement toute histoire des doctrines philosophiques, mais toutes
les réflexions qu'auraient suggérées a un penseur les faits mêmes
qu'il raconte , que l'on reconnaît sans peine qu'il y a là de sa part
un parti pris, une résolution bien arrêtée de se borner au récit des
évènemens matériels. Sans cela , la philosophie serait entrée dans son
livre malgré lui, elle se serait fait jour quelque part. À coup sûr
Diogène de Laërce n'est qu'un biographe qui n'a pas de prétention
au titre de philosophe, et pourtant, à l'aide de ses indications, on a
pu retrouver et reconstruire des théories tout entières. M. Matter ne
donne pas d'indications pareilles; il a tenu jusqu'au bout cette sin-
gulière gageure d'écrire l'histoire d'une philosophie qui dure cinq
siècles et déploie une activité prodigieuse, sans prononcer un seul
mot qui , de prés ou de loin , ait trait à la philosophie.
Puisque M. Matter fait abstraction de la philosophie, il est inutile
d'ajouter qu'il s'occupe fort peu de la naissance et des progrès du
christianisme. C'est là pour lui, à ce qu'il semble, un événement
ordinaire, beaucoup moins important que la fondation d'un nouveau
musée à Alexandrie par l'empereur Claude. La dernière moitié de
cette histoire, qui devait nous montrer le monde ancien aux prises
avec le monde nouveau, tout le passé et tout l'avenir de la civilisa-
tion dans une seule lutte, cette période de grandeur et d'éclat pour
l'école d'Alexandrie est, aux yeux de M. Matter, une époque de
décadence. En effet, les idées s'agrandissent, les systèmes se coor-
donnent, la philosophie est défendue avec enthousiasme, et illumine
le monde de ses clartés; mais les bâtimens du musée commencent à
tomber en ruine ; on déserte ce palais pour une autre école fondée
par les chrétiens à Alexandrie. Les savans n'ont plus au milieu d'eux ,
comme au temps des Lagides, un roi qui les interroge et les écoute;
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l'école D'ALEXANDRIE. 89
ib ne tiennent plus le même rang, je l'avoue, dans les rues de la
cité et sur les places publiques ; mais c'est le moment où ils remplis-
sent l'histoire.
L'histoire de l'école d'Alexandrie, esquissée, même rapidement^
fera ressortir cette unité qui semble avoir échappé à M. Matter. Mais
il faut d'abord montrer par quelle série d'évènemens Alexandrie était
devenue, aux premiers siècles de notre ère, la véritable capitale du
polythéisme et de la philosophie païenne.
Alexandrie a une histoire littéraire dès le premier jour. Ce n'était
pas seulement une cité grecque; elle avait été fondée par Alexandre , le
royal disciple d'Aristote , versé lui-même dans la philosophie et les
lettres, et dont on connaît l'amour passionné pour Homère. Les La-
gides, entre les mains desquels tomba cette proie, quand fut dissous
l'empire d'Alexandre, au lieu de se faire Égyptiens, entreprirent de
rendre l'Egypte grecque, et, toujours Macédoniens par l'esprit et par
le cœur, appelèrent à eux les arts et la littérature de leur pays. Rien
ne leur coûta pour implanter en Egypte la civilisation de la Grèce.
Us ne réussirent qu'à moitié. Le peuple égyptien, avec ses castes et
ses mœurs étemelles, tenait à son passé par des liens trop forts pour
entrer dans une voie nouvelle; mais la colonie grecque vit accourir
chaque jour des hôtes plus nombreux et plus illustres. Ces deux civi-
lisations si opposjes se rencontrèrent, sans se mêler, sur les bords
du même fleuve, objets d'étonnement et peut-être de mépris l'une
pour l'autre. C'est ep vain que Ptolémée-Soter, dans un esprit de
sage conciliation , éleva dans sa capitale un temple aux divinités de
l'Egypte. Ses nouveaux sujets se groupèrent autour du temple, lais-
sant aux Grecs les autres quartiers, et le roi , au lieu d'une ville mixte
qu'il voulait avoir, eut deux villes dans les mêmes murailles.
Ce n'était pas en élevant des temples à Jupiter ou à Minerve qu'on
pouvait attirer les Grecs dans Alexandrie. Depuis long-temps les Grecs
n'adoraient plus leurs dieux que dans Homère. I^s Ptolémées érigè-
rent un musée, fondèrent une bibliothèque; ils firent leurs commen-
saux et leurs amis des savans qui affluaient dans leur cour; plusieurs
rois de la dynastie de Lagus cultivèrent eux-mêmes les lettres avec
succès, et, grâce à cette protection libérale et éclairée, Alexandrie
ne tarda pas à devenir le foyer de la civilisation grecque.
Démétrius de Phalère, exilé d'Athènes, dont il avait presque été
le roi , et réfugié à la cour de Ptolémée-Soter, devint le conseiller et
l'ami de ce prince , et dirigea sous lui la construction du musée et de
la bibliothèque. Démétrius avait été l'ami de Théophraste, qui venait
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^délever à ^tbàoes uAe liaola , w (eiople .«t ido^ ^nim pmr^emk
de su'^, et en quelque sorte da ^ef^bei^è I9 pbibMOfibie. péripaté-
ticienne. C'est à rimitniion de ce musée que celui d^éî^^niriQ fet
conçu. Om ^mi que les gymnases athéniens, (|^ Toq ax^outame de
coosidércr comme le siège des écoles ptBtosophjques, YmaAémie.le
lycée, le cynosarge, le portique, ai^^ftrteoaieiii à liiTépttblique,«t
aon pas aux philosophes qui veadient y donn^ leurs leçops. Platûo
n*exerçait aucune autorité dans le gymnase de Tacadémie; il n'avipt
accès que ddj>s les parties ouvertes au put)lic, et i) y réanissaît ses
ijiscjples, grâce à la tolérance des magistrats plutôt qm f» uoe
permission expresse. Il en fut de même d'Aristotc dans le Lycée; il
pouvait se rendre , deux fois par jour, ^vqc ses disciples, dans le pé-
jipatos de ce gymnase; et cette permissioii ayant ùté retirée à SQp
#cole après son départ pour Chalcis, Tbéophraste acfa/eta de ses de-
niers un autre péripatos avec ses accessoires; il y construisit .u|i temple
dédié aux muses, et donna le nom de musée à cette propriété de
récole péripatéticienne, qu'il transmit par testament, avec la direc-
tion de récole , à celui qu'il se donna pour sivcoessaur. i.e juusée
.fondé à Alexandrie par Ptoléniée-Soter ne fut pas , eomme celui de
Théopbraste , exclusivement consacré à une seule icole; les poètes, les
historieqs, les philosophes, furent appelés à en faire partie; le prinoe
leur assigna pour demeure un de ses propres palais , et fournit roya-
lement à leurs dépenses. Cette grande institution, qui ne compta
jamais qu'un nombre de membres assez restreint, snt^ maintenir
^sez haut dajas l'opinion par la sévérité de ses choix, pom* que rbon-
neur d*en faire partie devînt l'objet suprême de l'ambition des savans;
^t comme lesPtolémées, au lieu de prendre sur le trésor royal las
dépenses dja musée, le dotèrent dès le principe d'un ridie don^aimB,
«ette institution traversa les désastres de l'Egypte , survécut i la dy-
nastie qui l'avait fondée, et se retrouve encore dorissainte plus de six
siècles après son origine.
Quoique la flatterie des écrivains de l'époqji^ attribue à Ptolémée-
Philadelphe la fondation de la bibliothèque, il est certain qu'die
xemonte à Ptolémée-Soter, et qu'elle devjnt sur^e-ehaqap une col-
teetion considérable. Le nombre des rouleaux qu'elle contenait, suir
vant l'estimation la plus probable, s'élevait à cinq cent miHe, ce qui,
d'après les calculs de M. Matter, représente environ cent cinquante
mille de uos volumes modernes. Un secoiid dép6t fut fondé quelque
lemps après dans le Sérapéum j et cette seeon^te bibliothèque deviot
Jia seale l)ibliothè](}ue d'Alexandrie, lQisqii*ap£ès la bataille c^Pharsale
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L'icoLB B'AtmjLMmmiB. 91
Jofes-Céftar iiKeiidîa le quartier de la ville qui cooteMît la première»
Rien n'égale Factivité que déployèreoi les savans du nmsée saus la
dynastie des Lagides. Pendant que les rois pfeseritaieni des voyage»
mentknes, des chasse» laintaines, enireieoaient à grands frais des
collectioffis d'animaux rares et précieux, achetaient de tons côtés des
ouvrages, payaient au poids de For les nmirnscrits d'Aristote, et io*
statuaient dans Alexandrie des jeux ei des combats poétiques, les
membres du onsée ot tous les savaiis que la bibliothèque, le minée
et la libéralité des princes attiraient à Alexandrie, s'occupaient sans
relâche de la révision, de la transcription, du classement des dmh
MiscritSw Les Zénodote, les Ératosthène, les Apollonius , les CaHi'
maqiie, présidèrent successivement à la bibliothèque, et c'est sous
cette habile direction que les diortbotes et les eborisotites accom-
plirent leur (Buvre patiente. Tous les poètes^ tous les historiens, tous
les philosophes, forent revus, commentés, annotés. Des éditions
excellentes, des abrégés et des compilations sans nombre, furent le
fruit de tout ce travail, et Callimaque, au nom du musée, publia mie
classification par pléiades des poètes, des savans, des philosoplies.
Les illustres parmi les vivans et parmi les morts forent présentés
officiellement dans l'ordre de leur mérite respectif à l'admiration des
peuples, et le musée devint comme un tribonai qui dispensa la gloire,
et jugea sans appel toutes les productions de l'esprit humai».
Il est remarquable qu'au milieu de cette activité , les critiques et les
philologues abondent, tandis que les historiens, les poètes, et smr-
tout les pbilosopbes, font défaut. Ainsi, d'un côté, Alexandrie semble
être devemie le plus grand centre d'activité littéraire, car eHe possède
une bibliothèque qui efface toutes les autres, et même celle de Per-
game, la gloire et la passion des Attales; elle a, dans son nmsée et
i la tète de sa bibliothèque, des savans dont l'érudition et la sagacité
n'ont pas été surpassées; mais si l'on cherche le OMnivement philo-
sophique, on trouve que les cheis des écoles grecques refusent les
honneurs du musée, et daignent à peine envoyer quelqu'un de leurs
disciples pour y tenir leur place. Arcésikis et Carnéade, dans l'aca*
demie; Crilolaiis, parmi les péripatéticiens, Cléantbe, Clirysippe,
Zenon de Tarse dans l'école stoïcienne, pour celle d'Épicure , Poiys*-
tnte et Basilides, ce sont là les véritables chefs de la pitilosophie
de ce temps» 11 semble que cette civilisation factice, produite par l'or
des Ptolémées, ne puisse aboutir qu'à des travaux (f érudits et de
compilateuisi. 11 n'y a là qu'une apparence de nMmvement et de pros*
pirité: on. y conserve^ on y entretient le trésor amassé par les poc4es
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92 REVUE DES DEUX MONDES.
et les philosophes, mais on n*y ajoute plus. Il n'importe; cette érudi-
tion, pour un temps stérile, produira plus tard ses fruits. Quoique
les écoles philosophiques de la Grèce n'aient a Alexandrie que des
représentans obscurs, elles y sont cependant représentées; les tradi-
tions religieuses de l'Egypte s'y conservent au fond des sanctuaires;
les Arabes, les Perses et surtout les Juifs remplissent la ville; toutes
ces doctrines placées en présence, et qui vivent ensemble sans se
combattre, fournissent au moins la matière d'une érudition qui pourra
devenir féconde; c'est l'avenir d'un éclectisme le plus érudit et le plus
compréhensif qui fut jamais.
Il y avait peut-être une cause à cette stérilité philosophique, et si
M. Matter, qui la remarque sans l'expliquer, avait comparé la situa-
tion des esprits à cette époque en Grèce et dans Alexandrie, il aurait
trouvé le secret de cette infériorité des philosophes alexandrins. En
Grèce, où les écoles socratiques avaient jeté tant d'éclat dès leur prin-
cipe, où elles répondaient si bien au caractère national, où la présence
d'écoles rivales entretenait le feu sacré dans tous les esprits, un grand
mouvement philosophique n'était pas seulement naturel, il était en
quelque sorte nécessaire. Mais l'Egypte, toute grecque qu'on avait
voulu la faire, était demeurée l'Egypte. Ce vieux peuple, fier de sa
vieillesse et de ses traditions, serré autour de ses prêtres et regardant
toujours le passé, n'avait pu être entamé dans ses mœurs et dans ses
croyances. Le génie plus mobile des vainqueurs avait subi au con-
traire l'influence des mœurs égyptiennes. Quelques sophistes venus
des îles, et qui formaient la cour frivole et dissolue des Lagides, con-
servaient toute la légèreté de leur caractère national ; mais les mem-
bres du musée, fixés à Alexandrie, attachés à l'Egypte, placés sous
la présidence d'un prêtre , avaient contracté à la longue une certaine
affinité avec cette immuable civilisation , et quelque chose de reli-
gieux, de sacerdotal, s'était peu à peu glissé dans leurs esprits. Les
Lagides eux-mêmes, dont la politique était d'amener une fusion qui
ne se réalisa jamais complètement, s'étaient appliqués avec persévé-
rance à faire naître et à entretenir chez les Grecs le respect des tradi-
tions, cette première religion de l'Egypte. La philosophie n'avait
donc en Egypte qu'un intérêt de pure spéculation, et la tendance
commune des esprits les portait à s'attacher aux dogmes traditionnels
et à respecter tout ce qu'avaient consacré les siècles. L'érudition mise
à la place de la réflexion, la foi implicite que réclame chaque reli-
gion accordée à toutes simultanément , les doctrines philosophiques
assimilées aux dogmes religieux, tel est le caractère général qui se
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l'ÉCOLB D'ALEXANDRIE. 93
retrouve de bonne heure chez les savans de l'école d'Alexandrie, et
il explique les deux phases de la philosophie alexandrine; impuis-
sante et stérile tant que le polythéisme ancien n'a d'autre ennemi
que l'indifférence, elle se réveille tout à coup et devient une école
puissante et originale, quand une religion nouvelle attaque toutes
les religions et toutes les philosophies de l'antiquité. Cette érudition
universelle élaborée pendant cinq siècles, cette fusion de la Grèce et
de l'Egypte, cet attachement aux anciennes mœurs et aux vieilles
doctrines qui triomphe peu à peu de la versatilité de l'esprit grec,
tout cela prépare à merveille les savans d'Alexandrie à devenir plus
tard les défenseurs opiniâtres du passé et à tenter cette résurrection
d'un monde déjà mort, entreprise de géans dans laquelle ils ont péri.
La Qn de ce grand et glorieux empire des Lagides est une lamen-
table histoire : les fureurs de Ptolémée-Kakergète , qui faisait mas-
sacrer d'un seul coup tous les enfans d'un gymnase; l'invasion d'An-
tiochus; des minorités agitées et turbulentes; l'usurpation par le
meurtre et l'adultère; la protection des Romains, fléau plus grand
que tous les autres ensemble, achetée à prix d'or par Ptolémée-Au-
lète, et payée plus tard par des provinces, telle est la série de désas-
tres qui se termina par la conquête romaine. Quand une jeune reine,
presqu'un enfant, occupa le trône des Ptolémées, les grâces de son
esprit et de sa personne , sa passion pour la gloire , son amour de la
science, ne purent préserver ni son peuple ni elle-même. Maîtresse
de César, esclave d'Auguste, elle prodigua à l'un les trésors des Pto-
lémées et fut dépouillée par l'autre de son trône et de la vie.
Il est vrai que pour imiter Alexandre , et peut-être aussi dans des
vues politiques bien entendues , les empereurs accordèrent leur pro-
tection au musée et aux écoles scientifiques d'Alexandrie. La biblio-
thèque de Pergame , déposée au Sérapéum, vint remplacer la grande
bibliothèque incendiée. Auguste et ses successeurs s'étudièrent à
l'envi à combler de bienfaits cette capitale du monde savant; l'em-
pereur Claude, à côté du musée des Lagides, éleva le Claudium,
institution rivale , organisée sur le même plan , et il imposa aux sa-
vans des deux musées, l'obligation de lire alternativement chaque
année, en séance publique, les ouvrages historiques qu'il avait lui-
même composés. Mais tout cela ne rendait pas à Alexandrie la cour
des Lagides , ces princes de race grecque, élevés parmi les savans du
musée, cultivant eux-mêmes les lettres et passant leur vie dans des
entretiens philosophiques. Transformée en province de l'empire,
l'Egypte devenait comme un lieu d'exil pour les esprits du premier
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% REVI» UE% Deux MOfTMM^
ordre. Rome les appelait à «Ue; là était la psissance, là était la gloife.
Bientôt rétablissemeiii de chaires d'éloquence et de philosophie r>^
chemeot rétribuées « c^i couvrirent en un cUo d'œil la surface 4e
l'empire , vint porter le dernier coup au Hionopole de l'enseigûemeDl
littéraire^ dont AlexaiKlrie avait joui jusqu'alors. Athènes recouvra sa
suprématie , et ses écoles furent une secoiide fois le rendez-vous des
savaos de tons les peuples. Alexandrie était perdue, si l'eiistefiec du
polythéisme, qu'elle seule était préparée à défendre, n'avait été mise
en question par tes progrès du christianisme.
C'est donc à ce moment de l'histoire, à l'apofée de la puissanee
romaine, qoand l'excès de la civilisation eut usé tous les ressortt de
l'esprit humain , et ramené le monde à cette enfance imbécile qœ
produit l'extrême vieillesse; c'est alors que la reKgion chrétienne,
née dans les derniers rangs dn peuple, propagée par des esclaves et
décriée d'abord à Rome comme une secte exécrable, commença à
remplir le monde et à faire présager une ère nouvelle. A partir ée
cette époque, l'histoire de l'école d'Alexandrie ne peutphs se sépa-
rer de l'histoire du christianisme.
Suivant M. Matter, la décadence de l'école d'Alexandrie (onkmence
à la chnte des Ptolémées, tandis que je place au contraire dans le
siècle snivant te commencement de sa gloire. La religion chrétienne,
qui a fini par anéantir l'école d'Alexandrie, est précisément ce qui
Ta sauvée au ii* siècte de notre ère. Appelée naturellement à la dé-
fense du polytliéisme, Alexandrie se trouva à la tète d'un parti; elle
combattit sans succès, mais la lutte fut glorteuse, même pour eUe,
et le polythéisme parut tout brillant encore au moment où il allait
s'éteindre et disparaître pour jamais. Au lieu de comparer les deux
adversaires et de rediercher dan» les élémens mêmes de la lutte ce
qui en a déterminé le résultat, M. Matter prend p^ur la décadence
de récote d'Alexandrie ce qui est tout au plus la dé(>adence d'Alexan-
drie elle-même, et il nous abandonne tout à coup , au moment préct»
où l'histoire qu'il raconte acquiert de l'importance et de la grandeur.
Ce fut une haute pensée des premters apôtres du christianisme
d'établir dans Alexandrte une écote chrétienne. Ils comprirent,
comme plus tard Julien l'Apostat , que c'était lÀ la capitale du paf^
nisme. A cMé de ee musée où toutes les religions étatent reçues «
hormis la jittive, en face de ce tempte de Sérapis où l'on avait accumulé
tant de trésors, s'éteva une bumbte école ^ u» didascalée, une éeole
de petits eofans. Les maîtres de cette éeote n'étaient pas, comme dans
le musée, des chevaliers romains et des gouverneursT de provi»ee;
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l'iGOLE li'ALfiXAfIBRie. 95
eo derenaift^farétieiiB, fl^ûMiqnaîent leurs honneurs, et se nouaient
à)la fersiofàkm eti k |MKivreté. Tous ies^ouvenn^s, toutes tes gloires,
toole la forse, étaient à leurs adversaires; pour.eux, faumMes parmi
ks 'plus bambles, pieds nos, revêtus d'habHs grossiers, à peine
iiottrris, mais indifferens sur leur nusère, ils enseigaatent pour
quatre oboies toutes les lettres humaines , et prêchaient à tout le
peuple les mystères de leur religion. Ils venaient renouveler par une
religion nouvelle ee vieux monde que les Alexandrins voulaient
sauver par Téclectisme, ,
C'est une belle et noble chose que Téciectisme appliqué à l'histoire,
pourvu qu'on ne se renonce pas soi-mènie au profit du passé. L'an-
lorité des sièdes est imposante, mais la raison est au-dessus d'elle.
L'éclectisme sans critique a bien encore quelque poésie : il com-
prend, il embrasse, il concilie tout; cela est beau et grand au pre-
BÛereoup d'<eil, mais cela n'est ni sage, ni philosophique. On u'est
philosopiie qu'à condition de produire. On ne ressuscite pas un sys-
tème en le recommençant , nwis en le renouvelant.
Ce n'est ni la grandeur, ni la sublimité des doctrines qui manquent
à Yéelectisme alexandrin. Ne parlons que de Pletin. Quel monde que
les £mnéad6sf II y a dans les Ennéades des croyances pour vingt
siècles. Biais sur quoi reposent ces croyances? 6ur le raisonnement,
fur les faits, sur robservation? On trouve de l'observation dans
Plotin , mais il est trop clair qu'elle est insuffisante , et que les con-
etusions la débordent de toutes parts. Sur l'extase? L'extase explique
l'existence d'une philosophie; elle n'en saurait justifier les résultats.
Sor l'autorité? L'autorité n'est pfais rien, quand on admet toutes les
autorités au même titre.
L'éclectisme, pour être compris, demande une certaine culture;
il fout, pour le créer, une édition immense, une vaste imagination,
one souplesse d'esprit à se plier à tout, ii comprendre tout, à recon-
nailre, à deviner, à créer des analogies. Ce n'est pas là une doctrine
qui puisse, à elle seule, remplacer une religion ou en retarder te
trioMiphe. B'aiUeuFS le mysticisme alexandrin est un tout par la corn-
nudauté de vues, d'origine et de nséihode; mais les doctrines diffè-
rent pour chaque philosophe : chacun forme sa synthèse comme il
peut et comme il veut. Les Alexandrins d'Athènes ne relèvent pas
de ceux d'Alexandrie; Syrien, Proclus, Marinus, Isidore, sont indé-
fendaiifi de lamMique jet d^Olya^piodore. H se rencontre dans l'école
plus d'un esprit éminent qui ne peut poiter ie poids de sa propre
énidition , et qui , au lieu de coordonner en un grand tout ces élémens
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% BEVUE DES DEUX MONDES.
divers, se perd dans des subtilités et devient victime d*ane sorte
d'éblouissement. A force de se complaire dans leur propre sagacité,
ils en viennent à légitimer à leurs propres yeux jusqu'à Fimposture,
pourvu qu'elle soit habile et qu'elle tende à leur unique but. ^Com-
ment s'expliquer autrement leurs prétendus miracles? Il y eut parmi
eux des illuminés; mais il y eut aussi des hommes habiles qui croyaient
avec Platon qu'on peut tromper le vulgaire pour le sauver. Quand
l'empereur Sévère réunissait dans son culte les images de Moïse et
de Jésus-Christ à celles d*Apolionius de Tyane, il ne faisait peut-être
qu*obéir à l'esprit de son temps; mais Hiéroclès, Tinventeur de la
divinité d'Apollonius, voulait sans doute opposer ses miracles à ceux
de Jésus-Christ, et pour combattre un Dieu, il en donnait un à sa
secte.
L'unité et la simplicité même de la croyance des chrétiens, ce carac-
tère qui frappe tous les yeux dans Téglise écuménique, apparaissait
déjà, même aux gentils, à Torigine de la religion. Jamais l'antiquité
n'avait présenté un pareil spectacle; ni l'institut de Pythagore, ni la
reUgion des mages, ni les dogmes immuables des sanctuaires égyp-
tiens, ne pouvaient en donner une idée. Réunis en concile dès les
premiers siècles, les pères de l'église concentrèrent sous une formule
brève et précise les principales vérités de leur foi, et ce symbole
devint la règle inviolable de leur enseignement et de leur croyance.
Cette simplicité, cette immobilité du symbole, rendit la propagande
facile, et creusa dès le premier jour un abîme entre cette doctrine
exclusive, invariable, et ces théories alexandrines, où les contraires
pouvaient entrer, et qui, de l'aveu même des maîtres, pouvaient se
contredire elles-mêmes impunément. Les deux doctrines opposées
avaient sans doute quelques points de ressemblance, et c'est une
étude curieuse de rechercher ces analogies et de les rapporter à leur
véritable cause; mais au fond Topposition était complète, et le prin-
cipe de chacune était expressément la négation de celui de l'autre.
D'un côté, on se fait gloire de tout admettre et de ne rien exclure,
et de l'autre on se renferme étroitement dans un symbole hors duquel
il n'y a pas de salut. Ici, intolérance absolue; là, indulgence univer-
selle. Supposez une doctrine éclectique qui se fait gloire de n'être
que cela, et cherchez quel est son contraire; c'est une religion into-
lérante avec un symbole immuable : c'est le christianisme.
Aussi quelle différence ! Dès le premier jour, les Alexandrins se
séparent. Les disciples immédiats de Plotin n'adorent pas tous le
même dieu, et se construisent chacun une trinité différente. Dans
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l'école D'ALEXANDRIE. 97
l'église chrétienne, au contraire, la plus légère erreur en matière de
dogme sépare celui qui la professe du culte commun, et pour choisir
on exemple du même temps, Origène le chrétien, qui avait peut-
être été, à l'école de Plotin, le condisciple de l'autre Origène, et
qui fut après Clément d'Alexandrie le chef du didascalée , ne put
échapper à la censure, malgré tant de vertus et tant de services. Il
y avait, dans cette église naissante, un pouvoir constitué, sans appel,
maintenant la foi dans sa pureté et dans son intégrité, séparant le
schisme de l'orthodoxie , et ne laissant aux membres de l'église que
le droit d'enseigner, de commenter et de croire.
Ce qui assurait par-dessus toutes choses le triomphe du christia-
nisme, c*est qu'il apportait une doctrine simple, raisonnable, à la
portée de tous les esprits, du moins dans les points essentiels, compo-
sant un système facile à embrasser, et venant aboutir dans la pratique
à la morale la plus pure. Les alexandrins, au contraire, défenseurs
du polythéisme, avaient beaucoup à cacher, beaucoup à dissimuler :
la souplesse de leur esprit suffisait à peine pour leur faire à eux-
mêmes illusion sur des contradictions par trop choquantes, et d*ail-
leurs ils ne pouvaient s*adresser qu'à des intelligences du premier
ordre; le peuple était incapable de comprendre leur philosophie,
incapable de s'en tenir à une philosophie quelconque. II lui fallait
une religion. C'est parce qu'eux-mêmes l'avaient compris en honunes
qui connaissent les exigences de leur temps, qu'ils avaient mis en
avant ce vieux polythéisme auquel ils ne croyaient plus. Mais cette
religion qu'il leur fallait subir, elle n'était plus pour tout le monde
qu'un scandale; il fallait une religion, à la vérité, mais une autre.
Conserver les formes du culte, les transformer en symboles d'une
métaphysique profonde, et concilier ainsi la philosophie avec les tra-
ditions, telle est la chimère qu'ils poursuivirent, ne s'apercevant pas
que pour le philosophe, à qui la métaphysique suffisait, le symbole
était inutile, et que pour le vulgaire, incapable de rien saisir au-
delà , le symbole restait une réalité et n'en valait pas mieux après
toutes leurs tentatives. En un mot , les deux doctrines opposées ne
pouvaient réussir que comme doctrines religieuses, et c'est ce qui fit
à la fois la force du christianisme et la faiblesse des alexandrins.
Enfin, il faut tenir .compte aussi d*un autre ordre d% faits, d'une
moindre importance à la vérité, mais qui ne sont pas indignes de
l'attention de l'histoire. On se fait souvent illusion sur le véritable
caractère d'une école philosophique. Une telle école n'est pas une
congrégation religieuse. Sans doute, entre les membres de l'institut
TOMB XXIY. 7
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98 RBVGB DBB. BBCX MOIOW.
pj^tbagmque, iL y eut une oannuiuMiié parCûte At prûMpes, de
dttetriae»; mus çiml fut le sect « qiieik lot la durée de eel^ iiisliial ?
UoapUlofiopbie, parsaaaiHre, Uisst aiuesprU^touriDdépendaBce,
fit dès 4«e riodépendance esl réanime, chaque disciple peut aveir
«lie doctrine particulière, et U est rare q«e I» philosophie du chef
d'école se tnnsraette après lui sans altération. Peu d'écoles ont dans
rhistoireune aussi kuigne durée que racadémie; compares cependant
k système de Speiisippe à celui de sou maître. Ce n*est phis Platon v
c'est Speusippe; c'est une doctrine toute nouvelle qui rappelle en
beaucoup de points la doctrine du maître, mais qui peut^tre s^en écarte
euoore plus qu'elle ne s'en rapproche. Il en est de Biiéme de ce que
l'ou appelle ordinairement l'école d' Alexandrie; c'est une seule école»
pacce qu'elle procède d'un même maître, qu'elle emploie la méoift
méthode, qu'eUe conspire au noème but et qu'elle défend la môme
cause; mais chacun des membres qui la composent a soa action per-
sonnelle « son influence propre, son système à lui ; il y a là plutôt un
certain nombre d'écoles analogues qu'une seule école. Deux choses
pourraient faire penser que le lien a été plus fort entre les pbiloscH-
phes de cette école, le musée et la càaine dorée. Mais , quant aui
musée, qui fut le berceau de la gloire littéraire d'Alexandrie, c'est
une instRntion spéciale dont tous les philosophes de l'école n'ont
pas été membres, il s'en faut de beaucoup; et d'ailleurs le musée
n'a js^ais été qu'une sorte d'académie dont les membres vivaient
en commun sans être soumis à un règlement ni astreints à un
travail collectif. Le président du musée, que le roi devait toujours
choisir parmi les prêtres, n'était que le premier entre ses égaux, et
ne pouvait imprimer aucune direction aux travaux de ses collègues.
Pour ce qui est de la chaîne dorée, par laquelle les alexandrins se
rattachaient entre eux dans leur école, et rattachaient leur école aux
écoles inspirées de siècle en siècle en remontant à Hermès, c'est une
conception fort poétique sans doute et qui rappelle le fameux pas-
sage de Y Ion; mai» cette chaîne n'était pas tellement serrée, qu'elle
détruisit toute liberté et tout mouvement. U restait quelque place à
l'individualité de chaque doctrine et même de chaque philosophe, et
il est permis de croire que Syrien, Proclus, Isidore, tout dévoués
qu'ils étaient^ ce grand intérêt commun du polythéisme et des doc-
trines de la chaîne dorée, conservaient aussi quelque ardeur pour la
propagation de leurs propres idées et pour la gloire de leur nom.
U n'en était pas de même au didascalée; il n'y avait là ni ambition de
gloire QÎ jak)usie de puissance; on n'avait pasà défendre son influence
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h'ÈCOLE D'ALEXANimiV. 99
dms m propre école, ni à combattre pour lliomieur de ses idées.
RéwNs dans une même pensée , soumis au même symbole , les chré-
tiens renonçaient même ii interpréter leur foi , on du moins ils sou-
mettaient leurs interprétations à la censure des péreS de leur église;
cette mité parfaite de doctrines concentrait sans réserve toute leur
action , toutes leurs farces, et cette unique action de tout un corps
était nécessairement pk» puissante que les efforts divisés de leurs
adversaires. D'ailleurs la hiérarchie de l'église chrétienne, avec sa
discipline inflexible , remonte au temps des premiers conciles , et l'on
ne saurait trop insister sur la puissance d'une pareiHe organisation ,
qui jusque-là n'avait pas eu d'exemple. Les mystères , les collèges de
prêtres, les sanctuaires même d'Egypte, n'en approchaient pas. La
doctrine chrétienne est la première qui proclama sans restriction la
soumission absolue de la raison à l'autorité , qui fit même aux plus
grands docteurs un devoir de l'humilité , et qui mit au nombre des
vertns l'obéissance passive et le renoncement de soi-même. Avec de
tels principes , l'église enseignante forme l'unité la plus parfaite qui
se puisse concevoir; ce ne sont pas plusieurs volontés qui s'accordera,
c'est qne seule volonté devant laquelle toutes les autres volontés
s'anéantissent. £t cela même ne leur coAtait pas, puisque la doctrine
étant commune, le prosélytisme de chacun , au lieu de nuire à celui
des autres, le fortifie au contraire et hii vient en aide. Cette unité
dans la doctrine , cette hiérarchie puissante , cette abdication de toute
volonté individuelle, ce renoncemeiit absolu de soinnême, signes
earactéristiqaes des congrégations religieuses, seront toujours pour
elles, en tous temps et en tous lieux , une des plus infaillibles condi-
tions de succès.
Ce sont là les causes extérieures qui expliquent le résultat de
cette lutte. Mais quand on laisse de côté toutes ces questions dé po-
sitions et de personnes, et que l'on entre dans l'histoire tles idées,
la seule véritable hisHoire d'une école de philosophie, on aperçoM;
avec bien plus d'évidence encore combien cette école, d'ailleurs ai
riche, avait pende chances de durée. Il semblerait en vérité, à voir
comment M. Matter décrit les bAtimens du musée et dresse la liste de
ses habitons, qu'H s'occupe à rechercher curieusement les vestiges
tfone de ces littératures entièfement perdues pour nous, et dont nous
connaissons à peine l'existence par la tradition. 11 s'agit pourtant de
l'école d'Alexandrie, c'est^à-dtre de l'école la phis fi-conde en Kvres,
sinon en bons iivies, et l'en pourrait dire aussi la plus féconde en
systèmes; car non-seulement chacun a le sien, mais il en est qvi en
7.
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iOO REVUE DES DEUX MONDES.
ont plusieurs, et des systèmes qui se contredisent. Cest Je Tavone,
une longue et pénible étude, de prendre un à un et de dépouiller
tous ces commentaires, écrits pour la plupart dans un fort mauvais
grec, et dont quelques-uns, à Theure qu*il est, ne sont pas même
édités; mais enfin, puisqu'ils existent, il n'est pas permis à un his-
torien de l'école d'Alexandrie de les négliger. C'est dans leurs pro-
pres ouvrages qu'il faut étudier les alexandrins, et non pas^dans
Strabon, où M. Matter les a vus. Resserrer dans un dernier volume
l'exposition des doctrines, et consacrer le premier à des catalogues,
à des descriptions et à des plans, c'est se tromper sur le but même et
le sens de la tâche qu'on s'est donuce; c'est entendre l'histoire de la
philosophie en architecte.
Quand on pénètre pour la première fois dans cette littérature à la
suite, qui ne présente jamais un livre qu'à titre de commentaire, il
est naturel de se figurer qu'on va tourner constamment dans le même
cercle et commenter sans fin le même texte. M. Matter n'a pas réflé-
chi que ce sont ici des commentateurs d'une espèce toute particu-
lière, qui ne s'attachent pas à un livre, comme les faiseurs de notes
et d'illustrations, pour le développer et le délayer dans des péri-
phrases, mais pour fournir un argument nouveau à leur thèse favo-
rite, que les ouvrages de Platon contiennent toutes les philosophies
et toute la philosophie. Avec une prétention pareille, on ne saurait
analyser le moindre dialogue de Platon sans y mettre un système
complet; aussi, la plupart du temps, les commentaires des alexan-
drîns sont une reproduction fidèle de la situation de leur intelligence
au moment où ils écrivent ; aucune suite, aucun ordre dans les idées;
des digressions perpétuelles : c'est la pensée comme elle vient et à
mesure qu'elle se présente. Si la lecture de la veille, la discussion,
le besoin du moment, un ouvrage qu'un adversaire vient de faire
paraître, ont imprimé à leur esprit une direction nouvelle, aussitôt
ils introduisent dans leur système un élément nouveau, qu'ils em-
pruntent aux mages, aux Éthiopiens, aux Juifs, à quiconque possède
une idée qui puisse combler une lacune ou parer à une objection.
Au milieu de ce pêle-mêle d'explications philologiques et de sys-
tèmes, d'analogies puériles et de grandes pensées, ce n'est pas la
moindre difficulté de l'histoire que de rattacher à une méthode com-
mune ces éternelles divagations. Le lien existe cependant, et dans
le silence complet de tous les historiens, et même du plus récent,
j'essaierai de dire en peu de mots comment je conçois qu'on pourrait
le retrouver.
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L*ÉCOLE D^ALEXANDRfiSw ' /lOl
Si j'ai réussi, dans ce qui précède, à montrer de quelle façon les
cinq premiers siècles de la domination grecque en Egypte, depuis
Alexandre jusqu'à Vespasien , préparent et amènent l'école philoso-
phique dans laquelle tout ce mouvement littéraire vient s'absorber,
et qui de Plotin, vers le n* siècle de notre ère, s'étend jusqu'à Isi-
dore et Damascius dans le vi% on comprend facilement quels sont les
trois caractères principaux qui distinguent les philosophes alexan-
drins. Mystiques par l'influence de l'Orient et de l'Egypte, et parce
qu'ils combattent une religion au nom d'une autre; dialecticiens
parce qu'ils voient Pythagore dans Platon, et dans Pythagore tout
rorient, et que la méthode dialectique, qu'ils empruntent à Platon
en la faussant, ou du moins en l'exagérant, convient à la fois aux
exigences de leur position et à la nature de leur esprit; éclectiques
enfln , parce qu'ils vivent sur une terre devenue la terre classique de
rérudition. Le caractère de leur méthode est avant tout dialectique,
et, si j'ose le dire, contre l'opinion presque universelle, le mysti-
dsme et l'éclectisme ne sont chez eux qu'accessoires. Pour peu qu'on
y réfléchisse, quelle est la tendance de la dialectique poussée à l'ex-
trême? La dialectique consiste à diviser et à rapprocher; considérée
uniquement dans sa forme extérieure, c'est une méthode de généra-
lisation ; elle diffère de la généralisation purement logique en ce que
les idées générales qu'elle découvre sont conçues par elle comme
des réalités indépendantes des individus, comme des types existant
réellement dans là nature des choses, et même plus réellement que
tout le reste, car le reste n'existe que par eux. Cette méthode a le
défaut d'attribuer a l'esprit trop de puissance, et de le laisser s'égarer
trop loin des faits et de l'expérience. Il est évident en effet que Tes-
prit crée un nouvel être en créant un nouveau terme général, et que
plus un philosophe aura de subtilité et d'imagination , plus il multi-
pliera les réalités ou ce qu'il croit être des réalités. En appliquant ce
procédé, qu'il ne s'agit pas ici de juger, puisqu'il appartient à Platon
et non aux alexandrins, on crée une sorte d'échelle on tous les êtres
dont le monde se compose occupent un ordre hiérarchique, suivant
qu'ils sont plus ou moins généraux, c'est-à-dire, dans le point de
vue des dialecticiens, plus ou moins réels. Or cette échelle, de quel-
que côté qu'on la considère, en montant ou en descendant, ne peut
s'étendre jusqu'à l'infini ; car elle a son point de départ dans le monde
des sens, et, d'un autre côté, il y a une idée dans l'esprit humain,
au-delà de laquelle il lui est impossible de rien imaginer, une idée
qui est de toutes la plus générale, et non pas la plus générale pour
tel <Mi tel èegré d^imiigiinitioii dont m pourrait être é&Êé , mais la
pIuB générete poor tout esprit humain, quel qu'il soit, teUe enfin
tpi^étantabsolament et parfaitement simple, elle ne puisse être divi-
sée et rapportée à une classe plus générale même par l'imagination
H plus exercée et l'esprit le plus subtil. Cette idée saprèine, qui ar-
rftle ta dîaled)ii({Qe et Vempéche de se perdre dans l'infini , c'est
l'unité. Mais enire l'unité absolue et le monde des sens, l'imaginatiot
a beau jeu pouf se développer, et il arrive, chose bizarre, que la
même méthode <ifai procède par distinctions, et qui en vit, pour
ainsi dire, à force de distinguer avec subtilité, fin;t par combler
^presque entièrement les intervalles, et à placer, par exemple entre
deux distinctions données, tant de distinctions intermédiaires, 4|ae tes
diffiérences tombent enfin dans rmfiniment petit, et qu'on arrive ainsi,
par l'excès même de la distinction, à la confusion absolue. Platon ne
«'était pas perdu dans cet abtme, préserré qu'il était par les leçons
tJe Socrate, pat l'excellence de son esprit, el aussi par le caractère An
jgénie grec, si plein de tnesure et de retenue, et qui a horreur de tous
les excès. Mais tes slexandrins qui s'evnpàrent de cetHe arme dange^
reuse de la dialectique è une époque de civilisation très raffinée, dana
un temps où les pei4)1es, réunis violemment pour former une seule
tiation, perdent leur caractère, leurs traditions, leur croyance eidu-
sive, et sont disposés à admettre tout ce qui est nouveau, étrange,
lûrizarre, comme dans une sorte d'ivresse, les alexandrins ne saveat
pas se retenir; et il résulte de lé que quand on se donne le spectacle
de leur doctrine , on les volt osciller entre l'unité absolue et la con-
fusion absolue, comme entre deux pdies oppost-s qui les attirent
four à tour, parce qu'ils ne voient pas, et ne peuvent pas Toir au
pdint de Vue oiù ils sorït placés, que ce sont là deux termes opposés^
et même contradictoires. ïl "y a donc è la fois chez eux , par suite de
cette dialectique poussée à l'excès, une tendance à tout diviser et une
tendance à tout rapprocher. Rien n'est plus contraire évidenmieiit
qu'un pareil état à la philosophie et au sens commun ; mais en même
temps rien ïi'e^ pins commode pour une école placée sans cesse «i
présence d'habiles adversaires, et qni veut prouver par toutes les
i^oies qu'elle possède è elle seule toute la sagesse, et qu'il ne peut y
avoir en dehors d'elle que des parties d'elle-même.
La dialectique particulière aux alexandrins une fois bien comprise^
i\ n'y a rien de plus focile à saisir que leur éclectisme. Ils poussent
l'éclectisme è l'excès comme la dialectique; l'excès de la dialectique
consiste  anéantir h possiMHté des distinctions précisément en mtlK
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tipUaat \e^ distinction; l'exoè» de TécleetiMnet ccwiate iadaiertlire
muttanéinant deui doctrine» coDtmdictaire». A carter pR^iraneot,
oa n*e6t: là ni de récl^€tisine, ni de la diaieetique; «*^ une situatian
non philaaophi^tte, à laquelle on parvient en poussait à 1% dernière
eiUrénûté, contre toute raison > deux méthodes pbik>aophi4uea. On
<»^iiçoit du moins que cette dialectique sana frein donne ptaee è cet
éclectisme, qui n*est plus alprade récleeti9me« et qui devient une conr
fefioa universelle; car si la dialectique épuise tontealea oonçepCions
paesibles de Tesprit humain, et les dispoaedftos un certain ordre, on
peut rattacher tous les systèmes à quelque échelon de cetle échelle
immense. L*bistoire de la philosophie y est à Taise tout entière. Voici,
par exemple, quels sont^ chez la plupart des diatectioiens, les trois
diemiers termes généraux auxquels arrive la pensée, ce sont Tunité,
nntelligence et la force intelligente dana œt ordre. Qr, les éléates
ramènent tout à l'unité absolue sans intelligence ni puissance; Aris*
tote, à un ôtre intelligent qui ne connaît que luiHBaènaa et n*agit sur
rien en dehors de lui; Platon, à une force irUelligente. Ces trois dieux
réunia n*en forment phis qu*un dans la philosqihie de Plotsn , et c*est
à la fois un seul dieu et un dieu triple. L*unité placée au sommet de
réehelle est aussi la première personne^ ou« oomme parient les
alexandrins, la première hypostase de la trinité divine; Tintelligence
tient le second rang, et la puissance le troisième. Le polythéisme de
la<ïràce, de TOrient, de TÉgypte, les grands et les petits dieux , les
démons, les génies, se distribuent suivant le degré de leur importance
dans les échelons intermédiaires. Le monde des alexandrins, tel que
la dialectique le leur donne, ne contient pas de vide, et forme un
plein continu depuis Talpha jusqu'à Toméga ; et dans oes espaces
sans fin , ila jettent a profusion une myriade de divinités empruntées
à tous les peuples et à tous les cultes.
On peut dire en un certain sens qu'il n'y a d'original chez les
alexandrins que le parti pris de n'avoir point d'originalité. Cepen-
dant le caractère mystique de leur philosophie leur appartient en
propre, et c'est assurément la première fois que l'extaae est expli*
quée psychologiquement, et placée par une école philosophique au^
dessus même de la raison. 11 y a bien quelques traoes obscures d'une
apinion|analogue dans Empédocle, et les alexandrin» n'ont pas manr
que de les faire ressortir, en les exagérant, suivant leur coutume;
mais en8n|quoiqM'ils aient pu emprunter des théories mystiques aux
illuminéadu v et du ii* siècle de notre ère, quoiqu'ils^ aient conaidéré
oartaîoa passageadu Phèàtt^ du Parifiâiiidf^» et de la R4puMgiiô de
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lOi mBVUB DBS DEUX MONDES.
Platon comme une reconnaissance expresse de Textase et des con-
ceptions supérieures à la raison que Textase produit, ils n'en sont pas
moins, aux yeux de l'histoire, la première grande école mystique qui
se soit produite en philosophie, et ce côté de leurs doctrines est
même ce qui permet d'y découvrir les élémens d'une philosophie
commune, au milieu de toutes ces opinions qui se heurtent et se
contredisent, sans règle, frein ni mesure.
Une dialectique qui s'égare et se perd dans des subtilités, un éclec-
tisme qui finit par n'être plus qu'une indulgence universelle et l'in-
capacité absolue de rien exclure, un mysticisme qui aboutit souvent à
l'extravagance, tout cela fait que l'école d'Alexandrie ne pouvait
naître et se soutenir qu'au moment où nous la rencontrons dans
l'histoire, et qu'elle n'a pu vivre pendant cinq siècles qu'en se ratta-
chant à tous les vieux souvenirs , et en appelant à elle tous ceux qui ,
par leur éducation, leurs principes et leur caractère, adhéraient for-
tement aux vieilles croyances et aux vieilles mœurs, et avaient en
horreur toute innovation. M. Matter ne voit d'autre cause à la ruine
de cette école que la décadence de la ville d'Alexandrie et le triomphe
du christianisme par la protection de Constantin et de Théodose. Cela
tient à son système général, sur lequel il est fort inutile de revenir;
mais s'il avait coitipté les idées pour quelque chose, s'il s'était de-
mandé quel est l'avenir d'une doctrine mystique qui s'appuie sur une
théologie empruntée à toutes les théologies humaines, et, si on l'ose
dire, encombrée de dieux; s'il avait comparé cette philosophie qui
ne repose sur rien et qui renferme tant d'élémens étranges et dis-
parates à cette autre doctrine si simple, si complète, si bien unie,
appuyée uniquement sur le principe de l'autorité, et n'hésitant pa^ à
le reconnaître; si M. Matter avait pu peser tout cela, il est permis de
penser que l'histoire de l'école d'Alexandrie serait devenue entre ses
mains quelque chose de moins inanimé, qu'on aurait entrevu du
moins qu'il y avait 1^ de grandes questions, une grande lutte, et
qu'il serait sorti de ses recherches quelque lumière sur cette religion
dont le triomphe presque universel est, après tout, le plus grand fait
de l'histoire.
Ce serait au surplus commettre une erreur capitale que de ne voir
autre chose, dans l'école d'Alexandrie, qu'une sorte de syncrétisme
aveugle. Il y a bien du fumier dans cette scholastique alexandrine,
mais il y de l'or en abondance. La nature et les attributs de Dieu, son
action sur le monde, la nécessité , le mal moral, l'extase, l'expiation,
la prière, que de problèmes philosophiques ignorés jusqu'alors ou
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l'école D'ALEXANDRIE. 105
laissés dans l'ombre, et qui se trouvent tout à coup inondés des plus
vives lumières! L'antiquité n'a pas de génie plus vigoureux que
Plotin , et on peut citer tel livre des Ennéades dont la critique mo-
derne ne retrancherait pas un seul mot. Ne serait-ce pas un abondant
sujet d'études, que de comparer la doctrine des Ennéades à celle
du concile de Nicée? Les ressemblances abondent; à quelle cause les
attribuer? Y a-t-il eu des emprunts mutuels? Les deux écoles ont-
elles puisé dans une source commune, ou bien encore sont-elles
arrivées par des chemins divers à des conclusions identiques? Porphyre,
lamblîque , Syrien , Proclus, venus après Plotin , construisent d'autres
systèmes et donnent lieu a des rapprochemens nouveaux. En voici
un que je signalerai, parce qu'il est propre à faire ressortir les con-
tradictions et le défaut d'unité des théories alexandrines; le caractère
propre des doctrines païennes, c'est, comme personne ne l'ignore,
d'une part le polythéisme, et de l'autre l'éternité, ou plutôt la néces-
sité de la matière. Or, l'école d'Alexandrie soutient l'unité de Dieu et
la production de la matière, tantôt par voie de procession, tantôt
par voie d'émanation. Peu importent les détails des systèmes; mais,
ce que chacun peut remarquer ici, c*est que voilà une école qui com-
bat pour le polythéisme et le paganisme, et qui au fond n'est plus
païenne. Elle conserve les dieux à la vérité; mais, pour les soumettre
au grand Dieu, qui est l'artisan et le père du monde, pour en faire
les forces personniBées de la nature, ou des anges et des archanges
intermédiaires entre les dieux et les hommes. N*est^il pas évident
qu'à force de tout admettre, elle perd l'intelligence du rôle qu'elle a
voulu soutenir, et jusqu'à la conscience d'elle-même?
Ce qui a fait la grandeur de l'école d'Alexandrie, c'est l'abondance
des idées, le luxe de po.-sie et de sentimens qui déborde dans tous les
ouvrages qu'elle a produits; ce qui a déterminé sa chute, c'est l'as-
cendant supérieur d'une religion à laquelle l'avenir appartenait, et
l'extravagance où ont été conduits les alexandrins par l'abus de leur
méthode. Cette folie qui s'était emparée des esprits au premier et au
second siècle, et qui faisait surgir de tous côtés des prophètes et des
miracles, se montre de nouveau vers la fin du cinquième; mais cette
fois, c'est dans l'école même que la théurgie tend à se substituer au
mysticisme. Au reste, dans les derniers siècles, la ruine de l'école est
imminente, et c'est à peine si le zèle de Syrien et le génie de Pro-
clus rendent à la philosophie un éclat passager.
On avait trop misa nu les plaies du polythéisme; Alexandrie pé-
rissait par son principe. Déjà , sous le règne de Constantin , le peuple
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a?âit prfs parti pôtttla retigioti nouvelle; ^les chrétiens retuplissaietit
alors hi vilte, et VÈf^pte, ei l'empire. Si le triomphe d'une des causes
rivales aviHt dép^MMlci dn'pmiVoir, connue M. Matter paraît te croire,
rapo$t»STe ée Mlièn liimift pu être fatale au christianisme. Elle ne
servit qti'ànMîtr^qu'M avançait par sa propre force. Il avait déjà
traversé 'd^S ]^r9éclltl6iiils bien autrement cruelles. Ce qui marque,
au fifurplij», qire Vinflueuce d'Alexandrie n'était pas méconnue, c'e^t
le soin que prit Pempereyr d'y réchauffer te zèle des écoles païennes.
Il voulait récurer le musée , rouvrir les sanctuaires. Le médecin
Zenon de Chypl^, A qui cette mission fut confiée, se consuma, pour
y parvenir^ ^en inutiles efforts. Rien n'y pouvait; le paganisme n'avait
plus de souffle. L'évêque arien qui occupait le siège d'Alexandrie
pendant l'etil de saifft Athanase, disait à la foule qui l'entourait, en
passant devant le Sérapéum : « Jusqu'à quand tolérera-t-^n ces sépul-
cres? » Bientôt Théodose "fit fermer les temples ou les convertit en
églises chrêtievMies. Oh vnontrait au peuple avec dérision les statues
creuses <iont les prêtres s'étaient servis pour faire parier leurs dieux.
A Alex^drie, totites les statues furent renversées; on en laissa de-
bout un^ seule, comme un monument de la folie du polythéisme;
c'était un cynocéphale. Enfin Théodose ferma l'école d'Athènes en
529. Celle d'AteiHndrre végéta encore quelque temps, et il restait à
peine quelques fbibles traces de toute cette vie littéraire, quand Omar
fit jeter à l'eato ta seconde bibliothèque, et que l'Egypte devint mu-
sulmane.
En s'attacbant âwx faits matériels avec une persévérance opiniâtre,
M. Matter est parvenu à supprimer tout l'intérêt que l'école d'Alexan-
. drie inspire. Quand il n'a plus que des ruines à nous montrer, on
n'éprouve ni pitié ni syrafpathie pour ces écoles détruites, pour cette
civilisation iméantie. C'est qu'en supprimant les Idées, il a supprimé
tout, et qu'il ne reste dans son livre que des noms propres qui ne
rappellent rien et ne disent rien.
Voilà un développement de dix siècles; où est l'unité de cette his-
toire? Qtiel en est le point culminant? Quel rôle a joué cette école
sur la scèneihitnondé? Comment se rattache-t-elle aux autres écoles?
A^t-elle vécu sur de vieiRes idées, ou produit des idées qui lui
appartiennent? Et teiie antiquité que l'école d'Alexandrie repré-
sente tout entière, ce vieux monde si héroïque, si poétique, avec ses
traditions, ses arts, ses moeurs, sa Uttérature, a-t-il péri sans retour
«tans Alexamdrie? N*a-t^H rien laissé de lui dans la société nouvelle?
M. Matter annonce sur son titre et déclare dans sa préface qu'il corn-
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l'école D'ilLEXAlfDftU. MT
parera l'école d'Aleiandrie aox écoles eontenmioiaiDes; mais cette
ooroparaisoD roi^e, comme son {listoire entiàie, au? lea édifiées,
sur les catalogues, sur toutes ces Hieiiiies queatiooa qui n'oot d'iu-
térM qu'à condition de se rattacher par quelque endroit k Tbistoke
des idées. Singulière confusion, qui substitue Leahàtîoaans d'une école
à l'école elle-roème , et qui croît que cette noble et sérèeuae curii^ilé
qu'excite une école de philoaaf)bie, s'attache anx lieux ou elle a
brillé, et non aux doctrines qu'elle a propagées I On peut disserter sur
des détails de temps et de lieu dans des notes i la suite d'un livre;
mais foire des notes le livre même , et appeler cebi ooe histoire , c'est
se tronq>er sur la valeur des mots qu'on empbie. Il follfût Taire Thia-
toire du musée comme Parthey et Klippel, ou de la biUiotliàque
oomme Eitscbl. Cela intéresse les érudits et ne trompe personne.
M. M atter est assurément un homme exact et CMuciencieux , qui
a cru de bonne foi qu'il faisait l'hiatoife de l'école d'Alexandrie. Il
avait déjà publié , il y a vingt ans, un Uvfe sur le même sujet, qu'il
intitulait dans ce temps*là Essai historique. Ce mot d'bktoire, dàaaiNI
alors dans sa préface, lui avait paru trop ambitieux. De nouvelles
recherches sur les bibliothèques et le musée auront sans doute
apaisé ses scrupules ; et ce livre , composé avec soin sur un ai^et tort
ingrat, quand on le comprend comme lui, méfite en effet une part
d'éloges. Toutefois, même à ce point de vue, il y a bien çà et là
quelques reproches que l'on pourrait faire à l'auteur. Par exemple,
pourquoi M. Matter a-t-il accueilli les calomnies odieuses dont la vie
privée d'Aristote a été l'objet, et les a-t-il répétées comme des faits
acquis à l'histoire^ Ses interprétations semblent aussi quelquefois un
peu hasardées : à propos de la prière que les Égyptiens adressent aux
dieux pour faire retomber sur les ministres les fautes du souverain,
croirait-on que M. Matter appelle cela une idée tout-à-fait constitu-
tionnelle? Le contre-sens est complet, et ce n'est pas du côté de Dieu
que la personne des rois constitutionnels est inviolable et sacrée. Mais
à quoi bon ces objections de détail? Le livre de M. Matter conserve
son importance propre. Il fournira des matériaux utiles à une histoire
future de l'école d'Alexandrie; car, il faut bien le répéter, après ces
savantes et curieuses dissertations, l'histoire de l'école d'Alexandrie
reste à faire, non pas parce qu'elle a été mal faite, mais parce qu'elle
n'a pas été faite.
Une histoire réelle de l'école d'Alexandrie serait le complément
nécessaire de tous les grands travaux dont la philosophie ancienne a
été récemment l'objet. Outre l'importance historique de cette école»
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108 REVUE DES DEUX MONDES.
ce livre pourrait éclairer tout un côté de la science de Thomme.
Alexandrie est, dans Thistoire, la première école mystique. Plotin et
ses sucx^esseurs ont étudié tous les phénomènes si compliqués, si dé-
licats, si fugitifs, de Textase, et cette analyse, souvent obscure, mais
quelquefois lumineuse, a devancé sur beaucoup de points la pro-
fonde psychologie mystique du catholicisme, qui donne une si grande
importance aux livres ascétiques du moyen-âge. Le mysticisme, je
le sais, est le plus souvent un ennemi de la philosophie, ennemi d'au-
tant plus dangereux qu'il s'appuie sur de plus nobles sentimens, et
redoutable surtout en ce qu'il est l'écueil des âmes tendres et pas-
sionnées. A quelle loi de la nature humaine, à quel dessein caché de
la Providence, répondent ces aspirations ferventes, ces désirs inquiets,
cet élan, ce soupir de l'homme vers Dieu? Y a-t-il véritablement
dans l'extase une force d'intuition refusée a la raison elle-même?
L'excès de l'amour est-il une surabondance de grâce, ou faut-il mettre
le devoir au-dessus de l'amour de Dieu, et soumettre l'illumination
mystique au contrôle de la raison? Alternative pleine d'incertitude,
redoutable et mystérieuse question que l'humanité porte partout
avec soi , comme son tonrment et comme sa gloire, et dont la philo-
sophie seule peut aujourd'hui lui donner la solution.
•
Jules Simon.
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THOMAS CARLYLE.
TBE FRENCH REVOLUTION, A HISTORY {{).
Depuis l'époque de Byron et de Scott, ère mémorable de la litté-
rature britannique, et qui laissera au front du \ix^ siècle une trace
éclatante etinunortelle, Técrivain qui a le plus vivement préoccupé
l'attention en Angleterre, c'est Thomas Carlyle.
Le style anglais avait traversé, au xvi' siècle, les phases de limi-
tation italienne et espagnole, et au xvii% celles de l'imitation fran-
çaise, grecque et latine. A la fin du xviii% il revint brusquement à
son point de départ anglo-saxon. Ce retour à ses origines lui donna
la force extraordinaire et la beauté mftie ou naïvQ qui distinguent
les poètes et les prosateurs de l'époque immédiatement antérieure à
la nôtre. Byron, Scott, Southey, Cobbett, Coleridge, Lamb, Haziitt,
Wordsworth, quelles que fussent les diversités de leur esprit, ont
recherché avec amour la verdeur et la puissance de l'ancienne diction
anglaise; chez quelques écrivains, tels que Leigh Hunt, Keats et SheU
ley , l'affectation de l'archaïsme étouffa des qualités distinguées.
L'humanité est ainsi faite, qu'elle ne peut se passer de modèle.
Après avoir épuisé la copie de l'antiquité greeque, de l'Italie, de
(1) IQ Uiree volumes. J. Fraser, Regent-Street, London. ^
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110 REVUE DES DEUX MONI«S.
l'Espagne, de la France et de l'archaïsme national, il ne restait plus
à l'Angleterre qu'une seule imitation à tenter, celle de l'Allemagne.
Déjà Coleridge, Walter Scott et Wordsworth avaient emprunté à ce
pays, non pas des formes, mais des fictions ou des théories. Personne
cependant n'avait essayé de rapprocher le style anglo-saxon du saxon
primitif, et de fondre ensemble les caractères particuliers et distincts
de l'idione alleaand^ avec ceux de ranfiai^qui en dérivt. Le» ana-
logies et tes dissemblances des deux langages semblafent s'opposer
également à cette fusion. Bien que toutes les racines anglaises soient
teutoniques, la phrase anglaise ne marche jamais selon la syntaxe
allemande. Le mot anglais reste isolé et repousse l'assimilation ; la
phrase anglaise, phrase de gens d'affaires, aime la précision et la
rapidité. Le mot allemand, au contraire, s'associe aisément à d'autres
mots; il se compose, se ramifie et se complique à volonté, s'assimi-
lant et groupant autour de hii presque tous les mots qu'il veut ab-
sorber. La phrase germanique est complexe comme le mot germa-
nique; elle s'emboîte, s'agence, se contourne, se plie et forme très
aisément une synthèse vaste dont la coordination harmonique est
une beauté pour elle. L'allemand n'est que de l'anglais à syntaxe
complexe; l'anglais n'est que de l'allemand réduit à son expression
analytique et la plus simple. On peut très bien écrire une page alle-
mande, calquée sur le mode de la syntaxe anglaise; elle sera claire
et un peu plate, voilà tout. On ne peut transvaser Une page de Nck-
valis ou de Hegel en anglais pur, sans faire subir une excessive vio-
lence à l'idiome qui sert de récipient aux idées traduites.
Une étude approfondie de la poésie et de la philosophie allemandes
avait prépare Carlyle à la création du nouveau style anglo-aUemasd
qui lui appartient; singulière œuvre qu'il a réalisée eu Angleterre,
nous dirons tout à l'heure avec quel succès. Sa tracfaictioii du Wilhelm
Meister, de Goethe, et ses Mélanges critiques sur la Littérature aUe^
mandey contenant quelques morceaux biographiques d'une haute
valeur, signalèrent un esprit curieux., ardent, énergique, investi-
gateur, et le placèrent au premier rang de ceuîx qui se livreiit eo
Angleterre aux mêmes études. Toutefois son métier de traducteur
lui nuisait fort. On a peine à reconnaître chez le même komneie les
qualités qui semblent se repousser nmtuellemevt, et l'on nie autant
que l'on peut l'esprit d'un philologue^ roriglDaiité d'u& traducteur, .
le génie d'un érudit., Carlyle était tout cela, et à la fois. Sou talent
n'en restait pas moins assez obscur, quoique ces ténèbres fussent sfl-
ion nées de quelques lueurs. On commença à le distinguer, lors(|ue la
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THOMAS CARLYUS. fli
R9vme d'^Bdmûmtrg ouvrit fies pages à deai articles tle darlyle sur
iem-ftal Bîcliter et sur ^^e^lîs. hauteur, ennuyé sans doate de
MSter si k>Dg-te»ps dans les' Kinbes fKtéraires, avait pris, en déses-
poir de cttue, le parti ^'écrire h f ailemande , ^sans se gêner, avec des
flMils longs d*iNie toise et inw . Técondité înonie de nrats composés.
L'innovation fût rennrquée, critiquée, puis enfin pardonnée à Car-
If le, qui^ dans im su jet tout aHemand , pouvait soutenir qu'il avait
droit de l'être m peu trop. Un article intitulé les Signes caraciéris-
(iqms du Temps, inséré dans la Bévue tPÉdimhourg, révéla chez lui
d'aotres qualités plus rares, laprorondeur, la sagacité, la justesse, et
cet instinct du mouvement général de l'humanité, qui est sublime
foaad il s'élève jusqu'à la prophétie. Ici les singularités de diction
étaient encore plus marquées qee dans les écrits précédons du même
ai*e«r;on s'y heurtait sans cesse contre des mots absurdes, dans le
genre de/aîm-ef-50i/-ocra/îe, mots qui ne prodmsent pas en anglais
un effet beaucoup aaeilleur que dans notre langue. Cependant le public
étonné, peut-être attiré par le ridicule extérieur et la baroque nou-
veauté d'un style qui ne lui en rappelait aucun autre, se rapprochait
de Corlyle. Le t^agazin de Fraser Taccepta alors pour rédacteur, et
lui donna ses coudées franches. Le Fraser est un recueil tory auquel
coopèrent des gens de beaucoup d'esprit, et qui ne redoute ni la har-
diesse, ni l'originalité, dans leur excès même. Carlyle profita xle l'oc-
casion, et écrivit pour le Fraser un petit volume intitulé Sartor re-
sartus, facétie rabelaisienne et mystique, étincelaitte de taleort et
d'idées, mais dont l'obs^^urité burlesque dérouta beaucoup de lec-
teurs. A ce Sartor resarius succéda un autre essai intitulé le Procès
du C&llier^ roman philosophique auquel la fameuse aventure du col-
lier servait de prétexte, et qui avait pour but le développement des
causes immédiates de la révolution française. C'était tfivisé en cha-
pitres, tous très briilans, quelques-uns grotesques, et qui eurent un
extrême succès. Sans doute ce succès engagea Carlyle à écrire du
même style son Histoire de la Révolution française, qui a été accueillie
avec la même faveur.
11 a paru, dans ces derniers lemrps, en Europe, peu d'ouvrages
aussi dignes d^altention ; Il en est peu que distinguent autant de qua-
lités répulsives à la fois et sympathiques. Si votre coup d'œil s'arrête
aux 9affeces,etque les singularités extérieures vous repoussent, ne
lisez pas cet étrange livre, La forme mystique et obscure choisie par
Carlyle vous fatiguerait hientôt, et ^vous vous plaindriez de tant de
Yoiies qui ne sont pas même transparens. Si la pureté de la diction
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112 REVUE DES DEUX MONDES.
>ous charme, si vous êtes habitué au style âDglo-français d'Adisson,
à la phrase brève , incisive et toute britannique de Bacon , à la période
énergique et robuste de Southey, Carlyle vous déplaira : vous ne
saurez que faire de ces mots composites, que la phraséologie anglaise
a toujours repoussés, de ces incises perpétuelles, qui jettent à tra-
vers sa pensée-mère une forêt de broussailles parasites. Si vous êtes
historien du fait, et que vous vous complaisiez surtout à Tétude pra-
tique des évènemens et des choses, vous le mépriserez encore; car les
faits sont mal racontés par lui, tantôt grossis quant à leur impor-
tance, tantôt accumulés ou brouillés diversement, toujours privés de
cet ordre lumineux qui est l'histoire.
Mais si vous êtes philosophe, c'est-à-dire observateur sincère de
rhumanité, vous relirez plus d'une fois son ouvrage. Il vous charmera
spécialement, si vous osez vous élever au-dessus des partis et des
préjugés quotidiens.
Ce n'est ni un livre bien écrit , ni une histoire exacte de la révolu-
tion française.
Ce n'est pas une dissertation éloquente, — encore moins une trans-
formation des évènemens et des hommes en narration romanesque.
C'est une étude philosophique mêlée d'ironie et de drame, rien de
plus.
Elle ne se concentre pas dans le cercle de la révolution française.
Elle s'attache au cours entier de la civilisation européenne , dont ce
mouvement terrible est une des cataractes les plus imposantes. En
récrivant, l'auteur s'est beaucoup plus occupé de la pensée que du
mot; il a médité son œuvre plus qu'il ne l'a élaborée. Il a presque
toujours bien vu ; il a souvent mal dit. Son récit a toute la chaleur
d'un spectacle présent et actuel. Ces voyans (1), qui pénètrent l'his-
toire dans son intimité, dans le secret de son fonds et de sa réalité,
qui comprennent l'inutiUté des surfaces et la nullité des faits inex-
pliqués, sont rares. Savent-ils à la fois voirai dire? ils sont sublimes;
Thucydide, par exemple, et Tacite. La moitié de ce don merveil-
leux, c'est la moitié d'un grand homme.
Carlyle n'a que cette moitié , et précisément celle qui convient le
moins à l'intelligence française, la sagacité et la profondeur.
Notre don et notre besoin national, c'est la clarté. La théorie de
Cariyle, encore obscure et ambiguë, ne se révèle pas à ses yeux d'une
(1) Voyant, doué de la seconde vue écossaise; leer, magicien des choses bu-
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THOMAS CARLTLB. 113
manière certaine, puissante et systématique. Il ne sait pas tout ce
qu*il \eut, il ne comprend pas tout ce qu*il sait, il ne discerne pas
tout ce qu*il voit. Il est sur le trépied de la pythonisse. De là s'exha-
lent des vapeurs qui sont les pensées de Carlyle. Il y a des formes
mystiques dans le nuage, des lueurs éclatantes au sein de cette brume,
et des points de vue lointains qui déchirent le voile flottant de ses
méditations. Le^ uns dédaigneront ces vagues épaisses et tumultueuses
qui dérobent au regard la moitié des tableaux de l'avenir; les autres
se prosterneront avec une admiration profonde devant des clartés
incomplètes. Essayons de dire ici ce qui manque au philosophe Car-
lyle et ce qui fait sa grandeur ; c'est l'un des plus mauvais écrivains
et l'un des plus puissans penseurs de l'époque.
Soit que l'éducation de Carlyle se soit faite en Allemagne, ou que
les singularités inconnues de sa jeunesse l'aient assimilé aux pensées
dominantes des écrivains germaniques, il s'est trouvé, par une série
de causes que lui seul est capable de dire et qu'il n'a pas jusqu'ici
racontées, profondément isolé de l'Angleterre. Ce malheur pour sa
vie est un bonheur pour sa gloire. Il n'a rien sacrifié à aucun parti. Il
a été l'homme de sa pensée et l'expression de son caractère. Après
dix années de demi-obscurité, la Grande-Bretagne a reconnu en lui
un génie. En France, son adoption eût éprouvé plus de difficultés en-
core. Nous sommes fort disposés è nier la puissance d'une idée, toutes
les fois qu'elle n'est pas incorporée aune masse d'hommes qui la prend
pour son étendard. Carlyle, répugnant à cette servitude disciplinaire
des groupes hostiles, s'est placé au-dessus de tous les partis, si bien
qu'on le croirait homme de tous les partis. 11 reconnaît que la maturité
des temps a entraîné la révolution ; il admet la petitesse , la faiblesse ,
la misère de presque tous ses acteurs; il admet la grandeur, la vigueur,
la nécessité du combat. Il ne méprise point la royauté qui est une
forme. Il n'exalte pas la république qui est une forme. Il comprend
que les sociétés sont des corps, dont l'organisme intérieur s'use, et
qui se renouvellent par des cataclysmes. Il ne fait point l'apothéose
des destructions; il ne maudit pas la mort qui est nécessaire à la vie.
Il sent que la royauté était devenue mensonge, que l'on ne croyait
plus à elle. La hiérarchie ecclésiastique, ainsi que le fond même des
croyances, ayant perdu leur force vhtuelle, devenaient mensonge à
leur tour. La ferveur de l'explosion qui eut lieu , quand on reconnut
le creux et le vide général des institutions sur lesquelles on reposait,
ce fut la révolution ; — cette ferveur tint lieu de croyance alors, —
une croyance de néant!
TOME XXIV. 8
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tM REVM ms «smt «dffbEs.
<M;flenicmileciiittn6itt8eW celle opératkm^e destroetion, «oi»*
■nntcnMriapâie-^niék la vmte Mnqm de ta monarctNe française,
précéâaat taTiâaie de ta monarcfaie européenne. Qu'il y ait eu, dans
ee moneÉt, desiprolectoiirs du vieux luonament et d'ardens démo-
Usaeiire de ces piemes ▼ermcmtves , il ne s'en étonne pas. Que les uns
et les autres aieni été Tintons toujours, aublimes rarement, ridicules
somrent, il ne is*en étonne pas davantage, et il n'accuse personne.
Quand tes acteurs sont pnérils et les personnages mesquins, il com-
pare en riattt leur petitesse aux àMMtties dimensions de la calas-
kophe, et c'est alors qu'il lui «rive d'être fréquemment burlesque.
Ce cdté de son talent n'est pas moins hostile que tous les autres à
nos habitudes et à nos idées gallo-^romaines, toujours un peti so-
lennettes ^et dîsciplinanres. Il n'y a rien , certes , qui nous aille moins
que le ton buri^qne appliqué comme couvertore et comme voile
à une pensée énergique et à un tableau puissant. Nous préférons le
vernis de ta profondeur dorant ta nollilé du fond , à Tair fnvole ou gai
caclunt un fond révère. Ceux de nos compatriotes qui s'aviseront de
lire quelques chapitres de Oarlyle sur ta foi de notre recommanda-
tion , ciwoBt en vérité que nous nous moquons d^eux , quand ils dé-
chiffreront les titres suivans : Asirée 4e retour mns un sol; — Pétition
hiéroglyphique^ — Probiémalique ; — Les saes à vent; — Cela de^
vient électrique; — Mercure de Brézé; — De Brogliey dieu de la guerre;
— Les Noyades ; — etc. , etc. Leur mépris pour F homme qui traite en
style de Scaramouche le plus grand événement des temps modernes
se mêlera sans doute de quelque €olèrequi pourra bien retomba sur
son critique.
Raisonnons cependant. La grandeur des caractères ne dépend point
de ta grandeur des événemens. Il est également vrai ^ue les faits
sérieux et graves de ce monde sont toujours mêlés d'un alliage de
puérilité et de bizarrerie qui n'est pas le moindre enseignement de
l'histoire, iteproduireau hasard œs misérables détails sans en oublier
un seul serait une oeuvre obsupde et abjecte; les dioisir et les carac-
tériser, de manière à ce fue l'humanité tout entière , analysée dans
ses derniers rephs et dans ses derniers élémens, se montre et s'offre
nue à l'œil investigateur, c'est un travaiLsérieux , immense et profond.
Lorsque Cromwdlet ses officiers décidèrent que la république serait
instituée «en Angleterre , lorsque ce puissant hypocrite eut écouté les
déclamations de ceux qui l'entouraient et leurs sermons centre le
pouvoir d'un seul et ta dictature , il lui prit tout à coup (dit Ludlow,
qui était présent) aune si folle joie, que, saisissant un coussin, et
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THOMAS CAIO^tK. 11&
me le jetani i la tète d*uo air grave , il descendit Tescalier quatre
à quatre. Je m*einparai d'un autre coussin que je lui lançai à ooon
tour du haut de l'escaUer. » Voilà un bien petit laît et qui déroge
siagulièreoient à la gravité des conspirateurs puritains, à la majesté
de l'histoire, au but grandiose et au caractère austère de l'époque.
Qui n'aperçoit cependant la lumière versée par un incident aussi
grotesque surCroaiwell, son caractère, ses associés, ses espérances
^ son avenir? Dans cette facétie, il y a plus de mépris burlesque
pour les graves utopies des gens qui conspirent avec Cromwell, que
dans un volume entier de commentaires; c'est une révélatioa si
naïve de son énergie et de son ambition comprimées! Carlyle n'a
pas oublié un de ces traits. Son habileté consiste à les choisir, à les
détacber, à les éclairer. La force de son taitelligeoce l'empêche de
confondre les faits mesquins avec les circonstances caractéristiques,
les petitesses inévitables de la vie humaine avec les bassesses spéciales
de l'individu. Son Miralieau, son Bonaparte, sa Charlotte Corday,
soumis à ce procédé bizarre et peints à la loupe „ n'en paraissent que
phi» grands.
En analysant Carlyle, on est obligé d'expliquer perpétuellement
rapératÎQU de sa pensée et de dire les motifs de cette opération.
Quant à son style, qui n'est m anglais ni allemand, nous ne nous
émargeons point de le défendre; c'est assez de le comprendre, ou
ifaitôt de le deviner. Il se distingue surtout par la recherche, la roa^
aière , l'exagération et l'atTectation ; mais ce qui est singulier, c'est
que cette affectation est naïve. 11 ne la revêt pas comme un oostuEie;
elle est devenue lui-même. £lle résulte de ses longues études, de
l'éducation excentrique qu'il a imposée a sa vie intellectuelle, et de
k retraite dans laquelle il viL Comme ensemble et comme plan,
rœuvre oGûre des disparates; un accès lyrique interrompt pendant six
pages une description matérielle, et l'apostrophe hasardée tache pres-
que tous les chapitres de points d'exclamation interminables. La répé-
tttioB des roêmesépithèies, appliquées sans cesse aux mêmes hoomies,
comme dans Homère, iH*odttit un efiet nauséabond; vous vous en*
nuyez fort de retrouver toujours V incorruptible vevdàtre au lieu de
^bespurrey et le tituienaut''oli^S''nQire pour le jeiêne Bonaparte.
L'art de la composition, celui des nuances heureusement fondues,
le goût , la modération , la grâce, tout ce qui s'apprend dans un cer-
tain monde élevé, manquent à Carlyle. Cette hs^itude de style, pé-
liblement forte et sècheotent étudiée, rappelle la vieille école de pein-
ture allemande, dont nous ne contestons pas les mérites, mais qui,
8.
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116 REVUE DES MSUX MONDES.
à son énergie, à sa précision et à un sentiment profond de Fart, joi-
gnait une sécheresse si laborieuse.
Tels sont les défauts de forme et de composition qui rendent cet
ouvrage intraduisible et à peine intelligible. Au lieu de trouver un
livre fait, une pensée accomplie, un plan mis en œuvre, comme
c'est la loi et la juste loi en France, vous découvrez, accumulés dans
un espace assez étroit, les élémens de la pensée, les suggestions les
plus diverses, les points de vue les plus originaux, les excitations les
plus vives de l'esprit. Ce travail, qui n*est pas achevé, tente et sti-
mule toutes les capacités et toutes les facultés de votre intelligence.
Tout ce que vous avez d'activité et de mouvement dans le Cerveau
s'ébranle et s'émeut à cette impulsion originale. Ce serait un chef-
d'œuvre, si Carlyle avait réalisé, par la grande perfection de la
forme, la profondeur et la variété du sens que son livre contient.
Erreur ou malheur qui appartiennent au Nord, aux Anglais moins
qu'aux Allemands, mais à toutes les nations empreintes de teu-
tonisme, à toutes les langues teutonnes. Esse quàm videri; c'est
le mot d'ordre de ces peuples. Us ont pardonné à Burke sa gau-
cherie et la longueur déclamatoire de ses discours en faveur de son
éloquence. Videri quàm esse, c'est la devise de tous les peuples méri-
dionaux qui ont recueilli l'héritage romain; elle emporte avec elle
les dangers contraires. Notre littérature est pleine de talens complets
et creux, de livres bien divisés et nuls, de formes extérieures qui
ont passé pour régulières, d'apparences de choses complètes qui ne
sont coniplètes que par leur aspect. Les boites à épopée, les canevas à
roman , les charpentes de drame , ingénieuses et mécaniques fabri-
cations des artisans sans idées qui se livrent à ces agréables métiers,
abondent parmi nous. Les littératures septentrionales au contraire
manquent d'œuvres régulièrement fabriquées. Les uns, hommes du
Nord et du teutonisme, crient vivat y à propos de six pages, même
brutales, qui fTo\x\eut génie et pensée; les autres, enfans du Midi et
de Rome, s'agenouillent devant un volume bien rangé, s'il est gros.
Pour ceux-ci , le génie est la forme; pour les autres, la valeur intrin-
sèque décide de tout. Il est curieux de retrouver dans cette division ^
plus féconde qu'on ne le pense, d'une part l'héritage plastique de la
littérature grecque et de la discipline romaine, accepté par les méri-
dionaux , d'un autre le sauvage élan des nations germaniques con-
servé dans le Nord. Ce point de vue, exactement historique, profon-
dément vrai , explique à la fois toute la diversité de nos littératures et
toute celle de nos institutions politiques dans l'Europe moderne.
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THOMAS CARLYLE. 117
Une extrême valeur philosophique n*empèche donc pas l'ouvrage de
Carlyle d'être incomplet et obscur, ilais que de talent, quelle sagacité
dans ce livre obscur! Cette admirable sympathie shakspearienne, qui
voit tout de très haut, qui est indulgente pour tout, qui est ironique
pour tout, qui a des larmes pour les millions de douleurs humaines^
qui a des sourires pour les innombrables folies de ce monde, se
trouve comme raffinée philosophiquement et portée à son expression
la plus haute dans Fintelligence de Carlyle. Il est impartial par ironie
et par pitié. C'est encore un sentiment peu français. Nous sommes
trop ardens, trop vifs, trop guerroyans, pour nous résoudre à une
impartialité si froide et si haute. Nous croidons nous faire injure
en admettant les qualités d'un ennemi. Nous adorons ceci, nous
détestons cela. Hélas! il y a peu de choses qui soient adorables ou
détestables. Souvent encore, pour accommoder les affaires, nous
détestons la même idée ou le même homme, après les avoir adorés.
Là, dans cette faculté rapide d'émotion vive, est notre élan, là notre
puissance, là aussi notre faiblesse. La haute, souveraine et magni-
fique justice nous semble odieuse; c'est froideur, indifférence, nul-
b'té, qui sait? perfidie peut-être. Quant à Carlyle, son œuvre ultra-
saxonne ne peut guère nous convenir : elle est teutonique par le
long et intuitif regard ; elle est anglo-normande par la connaissance
des hommes et des affaires. Elle n'a rien de romain , rien de gaulois,
rien de disciplinaire, rien d'extérieur; allemande et anglaise, elle
pèche par la mauvaise forme ; elle excelle par la sincérité de la
profondeur.
Tous les défauts singuliers et toutes les qualités étranges de l'écri-
vain se retrouvent dans le passage suivant, consacré à l'ouverture
des états- généraux. Je le répète, que l'on ne s'étonne d'aucune
bizarrerie, que l'on se garde bien de comparer Cariyle à personne, et
qu'on lui donne liberté plénière, comme les rois du moyen-âge la
donnaient à leurs fous; écoutezrle avec patience, s'il est possible.
a Voici, dit-il, le baptême de la démocratie, le temps l'a en-
fantée, après le nombre de mois nécessaire, et il faut baptiser la fille.
La féodalité reçoit l'extrême-onction. Il faut qu'il meure , ce système
monarchique décrépit, usé de travaux, car il a beaucoup travaillé,
ne fûtrce que pour vous produire, vous, tout ce que vous avez et tout
ce que vous savez : il faut qu'il meure, usé de rapines et de disputes
appelées victoires glorieuses, de voluptés et de sensualités. Il est
vieux, très vieux, il radote. Entre les angoisses de l'agonie et les
angoisses de l'enfantement, un nouveau système va naître. Quelle
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118 REVUK HBt IBUX IKNfDBS.
œuvre 1 6 cid et tm^ ! Que résuMeni-trll ée cette révolutioB? bttailfes
et sang versé, luam^eres (le septembre, ponts de Lodi, retraites de
Moscou , Waterloos , Peterloos , réformes pariementaires , guillotines ,
journées de juillet! --« et depuis le montent où nous écrivons ceci,
deux sièdes au moins de combat ( si nous osons prophétiser), deux
siècles, et c'est témoins, avant que la démocratie traverse oes tristes
et nécessaires époques de charlatanocratie, avant qu'un monde pe»*
tiféré soit détruit, avant qu'un nouveau monde verdoyant et finals
reparaisse à sa place.
« Membres des états-généraux, assemblés à Versailles, réjoidssez»
vous, le but lointain ^ définitif apparaît à vos yeux; tout l'espace
intermédiaire vous est caché. Aujourd'hui sentence de RM>rt est poin-
tée contre le mensonge; sentence de résurrection, à quelque distance
que ce soit, est prononcée en Ceiveur des réalités. La grande trom--
pette du monde proclame aujourd'hui qu'un mensonge est impos-*
sible à oroire : voilà tout. Croyes cela , soutenez cela, et laissez faire
au temps. Vous ne pouvez rien de plus, et que Dieu vous aide!
« Regardez cependant, les portes de l'église Saint-Louis s'ouvrent
tout à coup. La grande procession mardie vers Notre-Dame, un vaste
cri, un cri unique, déchire l'air. En eCTet c'est un spectacle 8olen«*
nel et splendide : les élus de la France, puis la cour de France, tous
en rang et m ordre dans leurs costumes respectifs et à leurs places
assi{g:nées; nos communes en petits manteaux noirs et cravates blan-
ch.'s; la noblesse en habit de velours brodé d'or aux nuances écla-
tantes, ruisselante de dentelles, flottante de plumes; le clergé en
rochet, en aube et dans sa splendeur ecclésiastique; enfin le roi lui-
même et sa maison : tous dans leur splendeur la plus éclatante. —
Hélas! c'est le dernier jour de cette splendeur. Quatorze cents hommes,
amenés par l'orage politique de tous les points de l'horizon, se ré-
unissent pour une œuvre inconnue et profonde. Oui, dans cette
masse qui s'avance silencieuse, il y a de l'avenir endormi. L'arche
symbolique ne marche pas devant elle comme devant les anciens
juiis : ils ont cependant aussi leur alliance; eux aussi président à une
nouvelle ère dans l'histoire des hommes. Tout le futur est là , toute
la destinée qui les couve de ses ailes sombres : l'avenir illisible et
inévitable git dans les cœurs et les pensées flottantes de ces hommes.
Singulier mystère I ik l'ont en eux, l'avenir ! et ni leurs yeux ni aucun
Qsil mortel, mais seulement rœil suprême, peut le découvrir. Il éclora
de lui-même, je vous le jure, dans le feu et le tonnerre, dans les sièges
et les champs de bataille, dans le frémissement des drapeaux, le
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VnOlfilS CAKLYLB. IfV
piéthieniertt ée« rmirsien -de 'guette , llncenAie fofsge des vMm ^ le
€t\ des niftioM étnmgléesl Voilà les diosest[ui rcuteÉt-cadvées, pro-
fondement CTveloppées ao sein de ce <|iiatrièiiie jôv du mois de
mai. Depuis long^mps elles y étaient dépesées, i^ les voici cpà
éclosent. En vérité, que de miracles n*y a*4-41 pas dans chacun des
jours qm naissent , si nous savions les décbiffjper? «^ mais heureuse-
ment nous n'avons pas d'assez bons yeui. ta plus méprisée de nos
journées n'est -elle pas le confluent de deu éternités? Supposez
eependunit, mon bon leeleur, c|oe uow prenions position comme
tant d'^itres sur quelque comidie ou quelque entablement. CKo la
aiuse BOUS le permet sans nmracle; jetons un passager regard sur cette
procession, sur cet océan de vie humaine, mais un regard prophé^
tique qui n'appartient qu'à nous aujourd'hui : nous pouvons mmiter
et nous bien tenir, sans crainte de tomber.
«(<}uant à cet océan de vie humaine, quant à cette foule de specta-
teurs sans nombre, maRieureusement eHe est confuse; mais, en arrê-
tant sur elle un regard plus Bre , ne voyez-vous pas se découvrir à
fous quelques figures sans nom qui auront un nom plus tard? Cette
jeune baronne de Staël est visible à une fenêtre, au milieu d'autres
femmes de son temps; son père est ministre et figure au nombre des
grands acteurs, héros de la fête à ses propres yeux. Jeune amazone
liTtelIectueHe, toi et ton père bien-aimé, vous imagmez-vous que les
choses vont en rester là? Comme Mallebranche voyait tout en Dieu,
Necker voyait tout en ^'ecker : mauvais théorème et qui ne peut tenir 1
« N'est-elle pas présente aussi, cette demoiselle à la chevelure brune
et bouclée, Théroigne, aux mœurs légères et au cœur de feu ? Brune et
belle fiHe, éloquente fille, dont le regard et la parole enflammés ébran-
leront un jour des bataillons germaniques aux dures poitrines cou-
vertes d'acier, le moment viendra où tu porteras le casque et la pique;
€1 bientôt après, hélas! la chemise de force et la chaîne d'anain dans
ta longue demeure à ta Salpétrièrel Tu aurais bien mieux fait de rester
dans ta province de Luxembourg, et de donner de beaux enfans à
quelque brave homme. Mais ce n'était pas ta t&che, ce n'était point
ton lot. Quant au sexe fort. Il faudrait cent langues de fer pour en
énumérer les notabilités. Le marquis |Valadi vient de Glasgow ; il a
quitté la vie py thagorique et le chapeau de quaker à grands bords ;
Horande aussi, rédacteur du Courrier de l'Europe y Linguet, rédac-
teur des ÀnnaleSy ont abandonné leurs travaux et percé le brouil-
lard de Londres, avides d'assister à ce spectacle et de venir alimenter
la guillotine, qui leur est bien due. N'est-H^e pas là Louvet, auteur
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120 REVUE DES DEUX MONDES.
de Faublasy debout sur la pointe du pied? Et BrissQt, Tami des noirs,
qui s'amuse à s'appeler de Warville. C'est lui qui , avec le marquis
Condorcet et le Genevois Clavière, va créer le Moniteur^ Il faut
un nouveau journal pour rendre compte d'un jour nouveau. N'y
a-t^il pas là, bien loin des places d'honneur, un nommé Stanislas
Maillard , huissier à cheval du ChAtelet, homme plein de ressources?
Un capitaine Hullin de Genève, un capitaine Élie, du régiment de la
reine? tous deux en demi-solde, et qui en ont l'air. Voici Jourdan,
aux Tavoris couleur de brique, et dont la barbe sera bientôt célèbre!
Il a vendu des mules, et sans trop de probité, dit-on; il s'appellera
dans quelque temps Jourdan-€oupe-Tète, et il aura autre chose à
faire.
« Sûrement aussi, dans quelque coin peu honorable, rampe ou se
traîne, en se plaignant, un petit homme sale, blèmë, flétri, coupe-
rosé, sentant la suie et les cataplasmes. C'est Jean-Paul Marat, de
NeufchAtel. 0 Marat! rénovateur de la science humaine, auteur de
traités sut* l'optique, le plus remarquable des vétérinaires, médecin
naguère des écuries du comte d'Artois, dis-moi ce que croit voir, à
travers tout ceci, ton ame malade et flétrie, enfermée dans un corps
flétri, misérable, torpide et envenimé. Est-ce un faible rayon d'espoir?
Est-ce une aurore après les ténèbres, ou n'est-ce qu'une lumière
sulfureuse et des spectres bleus? Malheur, douleur, soupçons, envie
et vengeance sans fin ! voilà ce que tu entrevois, je le pense.
(( Du drapier Lecointre, qui a fermé boutique tout à l'heure, et qui
est venu ici , nous ne parlerons guère, ni de Santerre le brasseur, le
brasseur sonore du faubourg Saint-Antoine. Il y a deux autres per-
sonnages, et deux seulement que nous signalerons : l'homme puis-
sant, musculeux,aux sourcils noirs, à la figure écrasée, annonçant
une force non employée, et comme un Hercule qui attend sa colère;
c'est un avocat sans cause qui a faim. Il s'appelle Danton , remar-
quez-le bien. Il y en a un autre, son frère de profession, maigre,
mince, le teint noir, aux longs cheveux bouclés et bruns, une phy-
sionomie de gamin, merveilleusement illuminée par le génie, comme
si une lampe de naphte brûlait au dedans. C'est Camille Desmoulins,
un garçon d'une pénétration, d'un esprit, d'une force comique
infinie; parmi ces millions d'hommes, il y a peu d'intelligences aussi
nettes et aussi vives. Pour toi, mon pauvre Camille, que l'on dise ce
que l'on voudra, il est difficile de ne pas avoir envie de t'aimer,
étourdi, brillant, léger Camille! Quant à l'autre homme musculeux
qui attend sa colère, j'ai dit qu'il se nommait Danton, hom passable-
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THOMAS CARLTLE. 121
ment célèbre dans la révolution française, ainsi qu'il le dira lui-même
avant de monter sur l'échafaud. Il est président du district des Corde-
liers, et ses poumons de bronze vont tonner bientôt. Ne nous occupons
(MIS davantage de la foule ^spectatrice et tumultueuse. Pensons aux
députés des communes; les voilà sous nos yeux.
(( Parmi ces six cents individus en cravates blanches qui sont là pour
régénérer leur pays, t&chons de deviner quel sera le roi ; car il faut un
roi i un chef à tous les hommes assemblés , quelle que soit leur œuvre.
II leur faut un homme qui, par sa position, son caractère, ses facul-
tés, soit le plus propre de tous à faire Tœuvre. Cet homme, ce roi
non élu, ce roi nécessaire de l'avenir marche là parmi les autres
et comme un autre. Ne serait-ce pas celui-ci , dont la chevelure est si
dense, cet homme à la hure terrible, comète flamboyante devant
laquelle les trônes trembleront? A travers ses épais sourcils, ses
traits taillés avec une hache, sa figure couturée et bourgeonnée,
vous lisez la petite-vérole, le libertinage, la banqueroute, mais aussi
le feu brûlant du génie. Cet astre fumeux qu'on ne peut méconnaître,
n'est-ce pas là Gabriel-Honoré-Riquetti de Mirabeau, l'homme chargé
de pousser le monde dans sa voie nouvelle , n'est-ce pas le roi des
hommes, le député d'Aix? S'il faut en croire M"' de Staël, qui l'a
bien vu, son pas est fier, quoiqu'on le regarde de travers, et il secoue
déjà sa crinière de lion.
« Oui, lecteur, c'est là le type du Français de 1789, comme Voltaire
fut le type du Français de 1750. Il est Français dans ses désirs, ses
espérances, ses conquêtes, ses ambitions. Il résume, il exprime, il
domine les vertus et les vices du temps. Il est plus Français que
tout autre, aujourd'hui du moins.Yoilà pourquoi il est roi de France
dans la réalité, dans la vérité du fait; puis, intrinsèquement, pro-
fondément, c'est un homme et un homme très viril. Remarquez-le
bien ; sans lui , l'assemblée nationale ne serait pas du tout ce qu'elle
est. Il peut, s'il le veut, dire comme Louis XIV : « L'assemblée
nationale, c'est moi )»
a Si , entre nos six cents régénérateurs, cet homme est le plus grand,
quel est donc le plus petit? Voici un petit personnage portant lunettes,
à physionomie peu significative, maigre, inquiet; l'œil incertain lors-
qu'il ôte ses lunettes ; le nez en l'air comme s'il aspirait vaguement
je ne sais quel avenir inconnu; le teint atrabilaire et de toutes cou-
leurs ; mais le verdAtre y don&ine , c'est un homme couleur de mer. Cet
individu verdAtre est un avocat d'Arras , Maximilien Robespierre. Son
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1S2 RETGB ne BBVm MMDBS.
père , avocat coimne 1 w , fonda des )o§n^ m^v^mkffm^ ^VtMtigptàM
dnprétendiQt Cliarle»<4Èdf>iuirdw HhxinûUeos son filaaloé. bit élevé
avec grande économie. Il eut pour camande de clasM te vif Camilte
Desmoulius. Il a plaidé une fois i Arraa eo faveur do pamUmoene.
Son intelligence rigide el triste^ son espritdair*, prooapl, mais étroite
plurent à quelques hommes en place, cbannés de ne lui v^ aucun
génie, mais seulement les quidités négatives qui convieiuieiit à
rhonune d'affaires. U n'a pas voulu juger à mort un coupaUe qpand
révéque du diocèse Feut nommé juge, et il s*est retiré. C'est un
kommeaustère, voye^vous, unbommestrictetscnipuleui, anbemme
peu fait pour les révolutions, dont la petite ame, transparente et pure
comme de la petite bière, tourne facilement à Taig^e aussi. Elle
pourra bien plus tard... nous verrons* »
Ce n'est pas la le bon style historique assurément. Dans l'origiiial,
l'enchevêtrement de la diction, l'excès dn nùologisnie, l'audaœ
bizarre des mots inventés, rejident cette manière d'écrire enc<HY plus
burlesque. Mais il est impossible d'assigner mieux et plus nettement
à chaque personnage sa place pittoresque dans Tbistoire. Garlyle,
saisissant avec une dextérité infinie le caractère de tout honune his^
tco-ique, jouant avec lui. comme le tigre ou le chat se jouent avec uv
animal d'ordre et d'espèce inférieurs, l'analysant sans pitié, le ra^
tournant à droite et à gauche, le traitant cependant avec une bonne
indulgence qui est mêlée de mépris, de pénétration et de charité,
passe en revue ainsi Calonne, Mirabeau, Marat, Necker, tout oequî
a brillé obscurément ou miraculeusement dans la révolution fran**
çaise. Ce procédé d'impartialité point milleuse, point dénigrante,
point laudative, prenant l'homme pour ce qu'il est, ne le croyant
jamais sublime complètement, ou complètement haïssable, ne voyant
jamais en kii une chose d'une seule pièce, prouve une extrême saga^
cité; c'est le procédé de Tacite, Labru;ère, Shakspeace et Saint*
Simon* Chez Carlyle, le sourire et la pitié, mêlés d'un parti pris phi^
losqphique, rendent cette disposition plus saillante. On retrouve ea
lui l'observation de Shakspeare, moins calme, plus métaphysique,
malheureusetnent mêlée de quelque aflteclation , mais singuUèronMiit
puissante.
Toute l'histoire de notre révolution, toutes ses jpumées dramatî**
qioes, sont décrites ainsi par l'auteur, dans un style brillamment con»*
pliqué, étrangement bariolé, rempli de mascarades et d'hynmes,
détestable modèle que l'onessaie déjà d'imiter en Angteterre. Ailleuni
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THOMAS CAALIHLB. itS
ae iTMtnt la éBKri|itiOB <k» faite, lear encbatuemeiit, leur soile^
leur ei|i(icali<ni , lliistoire m an «Ml. H. Mignet a déihiit les oaose»
^ les effets de ce je« de la JestiKée. H. Tbîers a reproduit a^ec
me vive clarté la marche prattcfoe des évènemetis, le ceaflit des
ambitions, l'adresse des uns, la folie des antres, les ressorts cachés,
les résultats nécessaires, eiiin tout cet édrifwier binife, et lesminées
de pasBÎdss et d'intérêts qui s*y livrent la gnenpe selon des leis ives
et déCeraii^es. Rien de tout cela n*est dansCaityie. Doué du génie
dramatique et du génie de robsertation , qui en est une Corme
«t une source; il observe d'en haut ce chaes hfiraain, «oasme sll
était*, lui, un dieu su^pèrieur, el que uiiRe acteurs secondâmes lui
donnassent la comédie, la tragédie, la pastorale et la farce; il assiste,
en souriant, à ces mille mélanges de drames hétéroclites que les
aorlelsinrennei^ la peine de jouer, €^ qui se nomment, selon Shalcs-
peare, la comédîf^^érce^êtgitfue ^ la pnslomle^kéroîqftt^énrhsque ^
on même la tr^gi-tnmi-par^âie. Il aine infimment, et eomme Slteks-
feare aiMi, i entendre un héros « roucouler comme un lion , » ou
i voir «ne queue de poisson attachée i une tète de femme; mysti-
fications que Dieu se pennet souvent, au mépris de notre humanité
et de votre dignité. Chacun des personnages ou radme des eomparaes
du grand théâtre airive donc à son «lomeiit et à son tour, éclairé d'une
tranlère vive, j'aHais dire rouge; fermant «omme un pomt lumînemc
et sînguKer, à la feçou des peroonnages de Rembrandt; Théroigne,
avec ses cheveux novs et sa pique; Mîrabeni secouant sa crinière;
Robespierre aux veines vertes, ot suant l'envie; tous, jusqu'à M. Ba-
hoeof et U. de Barras; parfUtemeut vra», tous vivans, pas plus grands
et plus heaux qu'ils ne feront. La plupart du temps, ce sont, il fout le
dire , de mwces personnages, des hommes de taHie assez potHe quaift
èla vertu, au génie et à l'intelligeiKe. Hais ils sont ouiieux à contem-
(pler dm» leurs groupes, oomtne ces bonnes gens de TOpéra , diargés
de Tupréaeoter la faule^ un bailli , un bourreau , un archevêque ou un
tyran. Il lait beau les voir s'agtter dans les grands événemens, tantdt
fartés par la vague , iRnadnés par récliùr , tautAt foudroyés et perdus
dans les abîmes. M. Marat, médecin des écuries de son altesse le
eotirte d'Artois^ ne fotril pas dieu trois mois et demi? Et M. de Ca-
tawe, an mois? £t IL de Robespierre, deux ans?€arlylc \t dit. 11
«e les hait pas, et c'eatone superb&cfaose qim de ne pas haïr. Il ne les
raurfait, ne les exagère tt ne les manditpoiat; viaudipe est encore une
imaaière tflTflsagèaer; K^'est la hénédiction relamrnée. Non. U s'^en
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12^ REVUE I>BS DEUX MONDES.
amuse; il place sa lanterne sous leur Ggure , les regarde , examine leur
costume et leurs traits, les applaudit un peu, les prie de passer bien
vite et s'occupe de ceux qui restent. Ce qui me semble encore excel-
lent, c'est qu'il n'a de prédilection ni pour les girondins, ni pour
les jacobins, ni pour personne.
Seulement, il aime l'humanité; il souffre pour elle, il Tait des vœux
pour elle. Il la montre se débattant, dans sa faiblesse et sa grandeur,
pour obtenir une destinée plus complète et meilleure. Sa sympathie
appartient à ceux qui se dévouent, à ceux qui tombent, à ceux qui
pensent, à ceux qui agissent noblement. Il relève pieusement tous
les héros de cette grande mêlée, et il les baise au front comme des
frères.
Il n'est donc ni royaliste, ni républicain, ni Français, ni Anglais.
Mirabeau ne lui en impose pas, ni M. Necker Don plus. Il n'a
d'hymne que pour le dévouement; il n'a de cœur et d'entrailles que
pour l'humanité qui souffre, et j'aime cela. Il ne fait point le panégy-
rique de Marat, ni de M. de Flesselles, prévôt des marchands. Il raille
à peu près également le brillant Rivarol et M. le marquis de Saint-
Hurugues, citoyen de Saint-Huruge, devenu Saint-Huruge, puis
Huruge tout court, attendu la démolition successive du marquis, de
la particule et du saint. Passez, mes amis, leur dit-il, passez. Louis XVI
lui-même n'obtient pas de lui beaucoup plus de respect, et, il faut
le dire, c'est expressément et uniquement pour les qualités naturelles
et les grandes actions que notre auteur (je ne dis pas notre historien ]
réserve son culte. C'est bien, et c'est rare. Ni Malesherbes, ni Tur-
got, ni les dévouemens sublimes des filles et des femmes sacrifiées,
ne sont négligés par lui. Si la masse presque entière des célébrités,
des supériorités, des dignités et des popularités, est traitée lestement
par Carlyle; si à droite, à gauche, Carlyle frappe sans pitié sur les
royalistes qui ne savent pas mourir devant les marches du trône, sur
les républicains qui, chargés d'aider à l'enfantement de la France,
étouffent avant le berceau la liberté qu'ils veulent faire nattre; — ce
n'est pas la faute de notre peintre, mais bien plutôt celle de ces mes-
sieurs dont il fait le portrait. ^
On ne comprendra guère ce mélange obstiné d'ironie et d'admira-
tion; d'ironie pour les hommes, d'admiration pour la scène qu'ils
remplissent de leur bruit. J'avoue que je partage tout-à-fait ce double
sentiment. Cet écrivain récent, mauvais écrivain quant au style, qui
n'a pas de droits à se placer parmi les grands hérauts de l'histoire, a
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THOMAS CARLTLE. 125
le mérite particulier d*analyser finement les individus de la révolu-
tion qui sont ou incomplets, ou faux, ou risibles, et de juger d'en-
semble et dignement la masse des faits révolutionnaires, qui sont
pleins de grandeur et d'avenir.
Le petit nombre d'hommes que la singularité de quelques circon-
stances personnelles aura placés, comme Carlyle, de niveau avec le
temps futur, au-delà des opinions contemporaines, des folies, des
sottises, des ambitions et des prétentions contemporaines, recevront
le livre de Carlyle avec enthousiasme. — Quoi ! parce qu'il n'a pas
d'opinion, demandez-vous? — Non, non; mais parce qu'il a une
opinion plus haute, plus vraie, plus civilisatrice, moins personnel-
lement intéressée, plus noble et plus populaire que les autres. Cette
opinion , la voici : nous formulons nettement la théorie qu'il a laissée
dans les nuages.
Carlyle affirme que nous « ne sommes pas aujourd'hui , » que nous
n'existons pas, que la société tout entière de l'Europe moderne con-
stitue un vaste compromis entre le passé et l'avenir; que nous ne
sommes ni organiques, ni doués d'une énergie et d'un ordre réels.
II prétend que l'aristocratie et la monarchie n'ont pas fait place à la
démocratie organisée , mais seulement à la charlatanocratie; —
jugez-en. —
a Les institutions humaines, dit-il, sont destinées à subir des
transformations inévitables. Elles ont une époque de préparation plus
ou moins longue ; — puis une époque de réalité, d'existence, celle
où l'on croit en elles; — enfin une époque de destruction, lente
d'abord, et plus tard violente et bruyante. Il serait absurde de mau-
dire leur destruction. Elles se détruisent comme le cadavre se dissout.
Elles sont mensonge et apparence quand l'ame sociale les a quittées.
C'était le fait de l'Europe, et spécialement de la France en 1789,
quand, cette mort, ce mensonge, ce faux, venant à se faire sentir
aux Français, ils descendirent, avec une effroyable véhémence, vers
la révolution qui fut le cataclysme , l'expression foudroyante de la
transformation sociale. Non-seulement l'Europe n'en est pas sortie ,
mais la France elle-même s'y débat encore; toutes les autres institu-
tions du monde moderne y passeront. Maudire les révolutions ou
les bénir, c'est donc chose niaise. Il est curieux de les étudier, malheu-
reux de les suivre quand elles ont laissé après elles la boue et la pluie.
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m REYtS MBS Mra M91IDES.
fital de les seitir, inutile de les comlrattre, glorieQx de jeter, avant
Taccompnssemeiit de la régénéraftion, an milieu des débris qu'êtes
laissent, quelques idées de moralité , quelques germes de croyance i
la vérité et au bien, quelques pierres d'attente pour la reconstmo
tionfature. »
Et puisqne dans ce temps nous sommes tous rois, et en quafité
lie rois forcés de rendre compte à nos peuples ; — tous grands
hommes, tous dieux, et en tette qualité responsables de nos pen*
sées; — puisque la curiosité demande à chacun quelle est sa ban-
nière; — quel est son avis ; — quelle opinion il professe;
Je me trouve forcé d'ajouter que cette opinion c'est la mienne.
Philarète Chasles.
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LITTERATURE DU NORD.
L Histoire db la poésie Scandinave , par M. du Méril. — H* PMvit
laijkNDtAtt, tnduil* par M. B8rgwuiD.«-UI. Im Bmaa^-^V. (Mtawwm
a'Uaib Teanbb, — V. OEoviuM. d^Anobé Fbvsmx, tiwdaUm p«i>
MU* du PugeU — VI. Histoire rb la LuriRAiiiRB w Daubuaiul
ET EN SiJliDB , par M. Marinier.
Cefit une eomptnsation, ou, n Fou «n» iSMia , cVal un privilège dies épo*
ques d'indîfféveDoe couiin» la nétre, que rimpartialité à Tégard dea oheaM de
Tesprit, que radmiratiou ouverte el non exchiilve pour lea preduo^oiis de
Tait étrai^. Les banrièieB qui sépataieiil laa netàeee evropéeonea soaI lete
d'dtie tombées en poétique, nous semmea pwt-élie à la icîlle d^nltra lémoînai
lams on est heureux , en revanche, dent le donaîne de» lettrée, de ne plua
Ktrouvor an même degré eee trialee diasidenee». Il eat devenu vrai de dire, en
détournant le mot de Louis XIV, que là il n'y a pluad'Alpea, plu8dePyrénéeB«
M. Qurnet avait donc raison de proolamer, en traitant de l'unité des liga-
tures modernes^ qu'il n'existe point de finontièaMe dans l'oidve de l'esprit II
semble, en effet, que de toutes parts une grande et adminahle tiève intellee- .
tuelle ait oommeneé. Ces tendanees aant dîgnee d'éloge; elles agrandissent la
çbère des idées; elles aont un solennel hommage renda mutueUement par
les peuples aux diverses et légitimes manifestations' nationales du génie peér
tique. Les lettres deviennent de la sorto un terrain neutw, où tontes leabainee
sfefiaeent, oà toutes les sympaliiiea se rejoignent dans un^ même et nolile
eelte, le eulte delà beauté.
C'est an IVaaee, pomt étceacoepiésaenaaîte de rBNnipe,.pQur^ admiewi
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128 RET€E DBS DEUX MONDES.
par le monde, que les gloires étrangères ont dû le plus souvent recevoir la
consécration. Avant de prendre ombrage de Shakspeare, avant d'injurier avec
mauvais goût des créations désormais acquises à l'esprit humain , Voltaire avait
révélé le premier à son siècle le génie de Fauteur de Macbeth, La France, il
faut le dire haut, n*a à envier aucune des littératures modernes, et il est digne
de son intelligence de reconnaître tous les talens. Son Panthéon est comme
celui de Rome; il y a place pour tous les dieux. Toutefois, si ce r61e d'univer-
salité sans exclusion est grandiose , s'il est bon d'être cosmopolite dans les
lettres, cela ne doit pas, à le bien prendre, dépasser la mesure du vrai sens et
du bon goût. Les alliances sont chose louable, à coup sûr; mais il ne faut
pas abdiquer en faveur de l'étranger.
Maintenons donc avant tout nos qualités propres, nos traditions; ne faisons
pas si bon marché de l'originalité fran(^aise. Pourquoi oublier le culte des lares
au profit de ces divinités inconnues auxquelles nous dressons des autels à
plaisir, Diis ignotisf
Les engouemens littéraires chez nous ne sont pas nouveaux; on dirait
qu'ici chaque époque presque a eu ses caprices particuliers, son idole prise au
dehors. Au xvi' siècle, nous avons imité les Italiens ; sous Louis XIII , l'Es-
pagne a fait invasion ; enfin , après la manie anglaise du dernier siècle , est
venu le germanisme. Nous avons accompli le tour de nos frontières, et voilà
que, sans faire école encore (cela serait difficile), la poésie du Nord a aussi ses
trop vifs admirateurs. Je ne veux pas dire le moins du monde qu'en aucun
temps nous ayons complètement sacrifié notre originalité, à Dieu ne plaise;
mais , imitation pour imitation , j'aime mieux le procédé de l'époque de
Louis XIV, qui s'inspire directement de Tantiquité. S'il faut absolument des-
cendre de quelqu'un , pourquoi ne pas préférer a des aïeux d'hier cette généa-
logie glorieuse ? Je sais d'ailleurs que nous serions mal venus à nous plaindre
de l'influence que les littératures exercent les unes sur les autres. La plus
belle part a toujours été la nôtre. Au temps de Voltaire, nous avons possédé la
dictature des lettres. C'est une des plus hautes gloires de la France que d'avoir
eu de la sorte deux grands siècles littéraires, l'un de réflexion , l'autre d'ac-
tion; le premier qui reproduit, qui égale les merveilles de Périclès et d'Au-
guste, le second qui porte nos idées dans toute TEurope, et les laisse, pour
ainsi dire, écrites à tous les carrefours des grandes nations.
Il|faut bien accepter à notre tour l'influence extérieure dans ce qu'elle peut
avoir d'utile, je ne le conteste point. Au milieu des modes de toute espèce,
notre génie national a toujours su se préserver, se mettre à part, imprimer,
pour son propre compte, un vif mouvement aux intelligences, et pousser au
libre développement des talens. A travers les goûts transitoires, le bon sens
français persiste et se retrouve. Qu'importe, par exemple, l'invasion des mythes
allemands et des prétentieux symboles de la poésie d'outre-Rhin? Nous avons
des correctifs sûrs. Quelques pages de Voltaire, à travers tout cela, suffiront
au besoin à guérir les intelligences nuageuses, à ramener les plus errans. Il
faut donc , ay fond , attacher peu d'importance aux invasions successives, aux
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UTTÉRATCBS DU NOBD. 1S9
eoDqaétes des différons procédés, des différentes manières de Fart étranger.
L*admîratioa risquée passe d'autant plus rapidement qu'elle est plus vive. Ce
qu'une critique sage doit donc seulement blâmer, c'est la facilité singulière
avec laquelle on croit maintenant sur parole aux réputations qui viennent de
loin. Ce qui naguère n'était qu'un engouement particulier, tantôt italien,
tantôt espagnol, tantôt anglais, semble s'être transformé en une indulgence
universelle. On a dit que l'hospitalité antique était morte : elle revit dans notre
littérature. Nous avons comme des caravansérails intellectuels pour les pèle-
rins égarés de la poésie étrangère. Notre bon sens était naguère proverbial ,
eomme notre politesse. Or, il faut le dire, ces prévenances exagérées font
plutôt honneur à notre politesse qu'à notre bon sens. La civilisation naît du
contact-, mais Joseph de Maistre remarque très bien que c'est aussi le propre
des épidémies. Voilà le seul danger qu'il y ait à craindre.
Ces réflexions peuvent paraître par trop alarmantes , puisque je n'ai à parler
' que de la littérature septentrionale. Cette littérature sans doute n'aura jamais
dans le public un succès profond et marqué; si elle trouvait une école, si elle
faisait éclat, cela ne durerait pas long-temps. De toute manière, ce serait
une aurore boréale. Son influence pourtant, bien que lointaine et mitigée,
semble avoir pénétré jusqu'en Italie. Il y a telle strophe de Manzoni ou de
Pellioo qui sent sou OËhlenschlo^er ou son Tegner. La blanche et vaporeuse
poésie du Nord , avec ses lignes mal arrêtées, avec ses horizons brumeux , ses
paysages gracieux, mais uniformes; la poésie du Nord, dis-je, s'est penchée
sur sa soeur du Midi, et au lieu des canzoni r^sonnans, des sautillantes chan-
sons , elle lui a appris la ballade énervée , facile , languissante; elle a évoqué ,
sous le soleil romain , dans cet air où retentissent encore les prestes dactyles
et les lourds spondées de la langue latine, elle a évoqué les ombres pâles des
scaldes et des minnesingers.
Eh bien ! je prétends que cette influence, qu'on l'attribue à l'Allemagne ou
qu'on la fasse venir du Nord même, est loin d*étre bonne. La poésie italienne
D'était pas rêveuse de sa nature. Dans ses défauts, elle se permettait plutôt la
recherche, les concetti , la manière; mais sa langue était toujours demeurée
nette, décidée dans le contour, point vague, point indécise, point flottante;
quelque chose, au contraire, de sonnant et de distinct, quelque chose d'har-
monieux comme un timbre. Les brouillards conviennent peu à cette chaude
et brûlante atmosphère.
Us ne vont guère mieux à notre climat si tempéré et si sain. Dès les pre-
mières années de l'empire, Ossian avait été très à la mode; mais, malgré le
faible de Napoléon pour le pastiche de Macpherson , la traduction et les vers
de M. Lormian eussent suffi à nous guérnr. Le goût en passa donc assez vite.
Toutefois, ce souffle venu de Fingal était précurseur. On pouvait déjà deviner
les enthousiastes qui mettraient un jour les Eddci$ et les Niebelungen à côté
d'Homère. On le sait, c'est un honneur dont les modernes éditeurs des trou-
vères ne sont pas non plus avares, et qu'ils accordent volontiers à ce qu'on
nomme maintenant sans façon les poèmes du moyen-âge. Il fallait bien être
TOME XXIV. — SUPPLÉMENT. 9
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189 REnm Dfis vmcjL momn^
aussi indillcfeot pour iss sealdes qie pour tes trmivèNs. 3é doHi le 4lire p<iiff-
tant , notre {Poésie 4ii xu*" aa xi¥' siècle , aos cif/fles cb«v;alefes(|i]e8 , conime
on dit assez eiliphatilluanent, nos lais de la lai^riie d'oïl soiRt lein de valoir
les oeuwres à demi tarbares, mais souvent pleines de careetère , de Pancienne
poésie séandinave. Sass nier la finesse maKgne de nos fabliaux > letoor gra-^
deux dé nos vieilles romances ( le recueil do Romancero françois en contient
quelques-unes vraiment charmantes ) , on peut affirmer que les tt^ouvères,
placés entre Thannonie provençale et les rêveries guerrières des poèmes sep-
tentrionaux, qu'ils imitent également, sont inférieur et aux troubadours et
aux scaides. Je ne vois pas quel profit la France pourrait avoir à malnteofr,
malgré l'évidence, l'originalité et la supériorité de la poésie d'ofl. Kotre véri-
table, noire belle littérature, ne date guère de là. On aura beau parler du cycle
de Cliarlemagne, du cycle de la Table-Ronde, du cydle du Saint-Graal ; ce sont
des noms sonores qui font effet dans une dissei^tion, mais qui ne sauvedt
aucunement l'ennui du lecteur, quand il se risque à parcourir les intermina-
bles fatras que Cervantes a heureusement couverts de ridicule, et qu'on décore
maintenant du titre grandiose d'épopées. Quoi qu'en ait dit M. de Montalem-
bert dans l'introduction éloquente et passionnée de son ElUàbeféà de Hon^
grie, quoi qu'en puissent dire les admirateni^ de « l'art chrétien , » au nom
de je ne sais quelle religiosité sentimentale, ta poésie (je dis mal peut-^tre,
mais ce n'est pas ma faute )^ les vers des trouvères sont de beaucoup infé-
rieurs à la poésie, aux vers des Provençaux. Voilà une grande concession faite
au Midi; le Mord a droit aussi à sa part. Eh bien ! j'ose affirmer, «piand cela
devrait faire douter M. Paris, M. Jubinal , M. Michel , et tous les collecteurs
du monde, de la rectitude de mon jugement; j'ose affirmer que la France
(Voltaire eût dit la Gaule) du moyen-âge n'a pas une épopée qui vaille les
Eddas ou les Niebelungen, lesquels ne valent pas tout-lhfait œ qu'on ea
a dit.
Telle est la place qu'il faiit accorder a la poésie Scandinave. Si jela lui dôme
quelque peu aux dépens de nos trouvères , démesurément exaltés depuis quel-
ques années, ce ne peut être, après tout, qu'une erreur de chronologie et de
goût sans inconvénient. L'influencede la littérature septentrionale a pu avoirses
avantages au moyen-âge ; à l'heure qu'il est, elle serait funeste. Notre langue
est la netteté même; toute cette poésie vague, floconneuse, inoolora, uniforme,
sans force, sans vie, sans grandeur, ne peut qu*étre nuisible. Voilà les réserves
que je voulais faire et que j'eusse aimé à retrouver, au moins indiquées, dans
quelques productions françaises dignes d'estime, et qui , depuis un an ou deux,
sont venues jeter un nouveau jour sur l'ensemble dé la littérature du Nord.
Si la critique, raisonneuse de sa nature, se laisse prendre amsi à ces simula-
cres de pensée et de style (je sais faire la part des beautés douces et tendres
qui s'y rencontrent), si l'histoire elle-même croit trower des points de vue
pittoresques et variés dans un paysage terne, monotone, sans édlat, que sera-
ce donc de la poésie? Comment se garder des illusions de la bienveillance
dans un sujet de prédilection? On me permettra d^ébre «évève; ee ne sera
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LirrifeATURE mj mord. 131
qo^nne compensation. Tout ce que je tiens d'ailleurs à maintenir, c*est que fa
poésie française doit dire des productions septentrionales comme la rose du
Bengale aux autres (leurs, dans je ne sais quelle jolie pièce d*Hégé8ippe Moreau :
I^las elles du Iford , vous n'éies pas mes jobui».
Il y a quelques années déjà que Tatteotion en France s'est dirigée sur toute
cette littérature de Tlslande, de la Suède, du Danemark, de Tancienne Alle-
magne. M. Ampère, dont rintelligenoe ouverte s'attaque volontiers aux points
peu connus, vint un des premiers et ouvrit la vole* On a de lui tout un remar-
quable volume sur ce sujet, qu'il a bien fait de reeuaillir avaot de se livrer
à son grand |travail d'hUtoire littéraire. Le oours que H. S«int>*Marc Gi-
rardin professa pendant plusieurs années à la Sorbonne sur Thistoire d'Al-
lemagne, l'amena aussi tout naturellement vers ees origines littéraires, et il
s'éprit un moment des cycles et des épopées; mais son esprit si net et si vif ne
devait pas se plaire long-temps aux mythes et aux sjrmboles des poésies primi-
tives : il s'en tira vite, et, dans un de ses derniers discours d'ouverture, il
faisait même allusion à oette prompte retraite , avec une fine malice qui rit des
désencbantemens. M. Saint^Marc Girard! n s*était proposé de traduire les Nie-
belungen, et il en a inséré quelques fragmens dans ses spirituelles Noticei,
Avec l'appui d'esprits aussi distingués, la littérature du P^ord ne pouvait
manquer d'attirer les regards : les voyages de M. Marmier, qui sedévoua bieotdt
en poète et avec amour à ces lointaines études, la firent de mieux en mieux
connaître.Tout un mouvejnent scientifique s'est donc opéré sous cette influence,
et, en moins de deux années, il a été é(Tit eu France plus de livres sur œ
si^et que nous n'en possédions jusqu'ici. De là, tout un groupe de travaux
sérieux, utiles, qu'il importe de faire connaître et d'apprécier.
lies Prolégomènes à V Histoire 4e la Poésie Scandinave (1), de M. EdéJes-
tand du Méril , doivent figurer au premier i^og. C'est un ouvrage conscien-
cieux, savant, plein de recherches, où se décèle même du talent, mais qui ,
par le vice complet de méthode , par les écarts d'imagination , appelle une
critique sévère.^ l'auteur persiste dans oette fausse route , il se fourvoie; si
au contraire il coordonne ses idées, s'il dégage sa pensée du vague où elle
s'égare, son style des phrases lourdes et prétentieuses où il s'enchevêtre volon«>
tiers; s'il met un frein à l'intempérance de son érudition; s'il sait enfin faire
unchoix^ trouver la vraie mesure sans se perdre aux menus détails, sans en-
tasser puérilement les notes inutiles, sans essayer de bâtir un monument, une
Babel avec des grains de sable , alors M. du Méril pourra prendre place parmi
les rares écrivains qui savent joindre , dans une unité imposante, ces deux
élémens, trop souvent isolé& et qui pourtant s'appellent et se complètent, la
science et le style. — Il y auraij; beaucoup à dire sur ce livre*
£t d*abord si Ton juge M. Ëdélestand du Méril sur ses prétentions, on a
(A) Un vol. iiHl>^ , chas ffrodib^tta et à^enarius , rue de BicheUeu , M.
9.
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132 REVUE DES DEUX MONDES.
droit cl*étre exigeant. Il a voulu faire, il le dit hautement, un travail complet
« auquel une seconde publication ne pût rien ajouter. » Il est vrai que Tauteur
se croit quelque peu prédestiné à ces sortes d'études, et que la prédestination
<loit donner l'assurance. « Ce qu'il y a , dit-il , de grave et de fortement arti-
culé dans son nom n*est point demeuré sans influence sur le développement
de son caractère et de son intelligence. » Cela rappelle le vers de Victor Hugo :
Mon nom saxon redit par des bouches bretonnes....
A part même le plan général , dont je ne conçois pas parfaitement Tarrange-
ment brisé et confus, les divisions arbitraires et sans suite qui font du livre
une série de dissertations peu cohérentes, plusieurs défauts me choquent dès
l*abord et me gâtent les meilleures parties. On est frappé, avant tout, de ce que
M. du Méril a voulu faire un livre savant au lieu de faire un bon livre. Sans
doute ces deux qualités ne s'excluent pas. On peut faire un bon livre qui soit
un livre savant; mais, en revanche, on trouve beaucoup de livres savans qui
sont loin d'être de bons livres, et c'est précisément le cas du volume de M. du
Méril. Pourquoi en effet c«tte effrayante accumulation de notes sans fin qui
rompent désagréablement la trame du texte et où on se perd ? La méthode dis-
cursive de Bayle , méthode fausse qui Veut infailliblement perdu si les merveil-
leuses finesses de son génie critique ne faisaient oublier ce déplorable procédé;
cette méthode était préférable encore à celle que l'auteur a cru devoir adopter,
sans doute par une déférence mal comprise pour l'Académie des Inscriptions.
Assurément M. du Méril a dû beaucoup lire, beaucoup feuilleter; le labeur a
été dur, et l'auteur a grapillé ça et là , dans sa trop abondante moisson, des
textes curieux, peu connus. C'est un volume, je le reconnais, qui accuse plus
'de travail peut-être qu'il n'en serait nécessaire pour écrire plusieurs bons
livres. Mais est-ce que la véritable érudition est complète, est-ce qu'elle dit
tout? La critique n'est-elle pas là aussi , dont le rôle est de choisir et d'élimi-
ner ? Comment se reconnaître dans cet entassement? On s'y absorbe. L'œil va du
texte aux notes, et une fois égaré dans ces notes confuses qui ressemblent à
une forêt sans clairières, il s'efforce en vain de revenir au texte; fatigué, ébloui
de ce scintillement de citations bicarrées, il ne sait où se reprendre. Cela fait
l'effet d'une de ces armées de barbares décrites par Tacite et jetées pêle-mêle
dans des chariots. Qui ne préférerait de beaucoup la rigoureuse discipline des
légions?
M. du Méril est, à coup sûr, fort instruit; mais il fait montre de sa science,
il la donne en petite monnaie. Son livre est comme ^n musée où tout est en
vue , où les moindres choses , le grain de poussière et le ciron , s'ils se pouvaient
voir, auraient leur case et leur étiquette. A qui , par exemple, tout cet étalage
de langues étrangères peut-il faire illusion ? « L'histoire des influences de la
littérature Scandinave, dit textuellement M: du Méril, nécessite des connais-
sances philologiques presque universelles, et l'auteur doit reconnaître que les
siennes sont nulles sur quelques points et fort superficielles sur beaucoup
d'autres. » On voit bientôt par le sourire qui semble échapper à l'auteur à
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LITTÉRATURE DU NORD. 133
propos du critique Olafsen peu renseigné sur le sanscrit et sur le persan , on
Toit que c'est là un pur déguisement de modestie. Et en effet, sans parler des
idiomes anciens et modernes que M. du Méril , en polyglotte universel , cite à
tout propos, ses notes sont incessamment lardées, comme dirait Rabelais, de
caractères cunéiformes et runiques, de mots arabes, turcs, syriaques, hébreux,
persans, arméniens, sanscrits, égyptiens ou russes, donnés chacun dans son
alphabet respectif. Avec un pareil livre, on pourrait apprendre à lire aux
enfans de tous les pays. M. du Mértfr affirme que ces citations originales sont
une garantie de bonne foi pour le lecteur, même quand il ne les compren-
drait pas. Est-ce une épigramme contre le public qui ne vérifie point les asser-
tions des savans? Est-ce une épigramme contre les savans qui se donnent à
plaisir des simulacres d'exactitude impossible à contrôler? Quoi qu'il en soit,
ce faste d'érudition est un abus, s'il n'est pas un travers. M. de Sacy, qui
savait un certain nombre de langues; M. Fauriel, qui a aussi, je suppose,
quelques notions en ces matières , n'ont jamais montré ce mauvais goût.
A quoi mène , je le demande , ce laborieux entassement d'imperceptibles
détails? On ne perce pas des voies romaines tous les jours assurément; mais il
ne faut pas se perdre, en revanche, dans des sentiers trop menus. Jusqu'ici
Tarchéologie avait été réservée pour Uantiquité, et cela paraissait raisonnable
et suffisant. La valeur, le caractère, la date des monumens, justifiaient l'éter-
nelle insistance des érudits. Mais si on applique maintenant ce procédé au
moyen-âge, ne sera-ce pas du fétichisme puéril? A quelles monades, à quels
infiniment petits ne descendra-t-on point, si on traite les trouvères et les
scaldes comme des classiques, si on assimile aux poèmes d'Homère les épopées
chevaleresques? Il est vrai que les assertions générales, que les vues d'ensemble
ne manquent pas dans le livre de M. du Méril ; mais c'est un autre excès qui
fait contraste.
Je me garderai assurément de blâmer l'alliance de la pensée et de la science.
Ce sont deux sœurs trop soutent séparées et heureuses de se donner la main.
Bien qu'on puisse m'opposer le plus grand nombre des cas dans la pratique ,
l'érudition n'exclut pas l'art. L'art consacre tout ce qu'il touche , et il n'y a de
monumens vraiment durables, même dans la science, que ceux qu'il a revêtus
de ses formes immortelles. Je ne veux pas dire que la beauté plastique doive
être le principal soin d'un archéologue; mais quand j'entends certains érudits
de profession médire de ceux qui écrivent , et ranger parmi les littérateurs
légers quiconque cherche à couvrir l'idée de formes élégantes , quiconque se
préoccupe même de savoir correctement sa langue , le souvenir de la vieille
fable de La Fontaine me revient involontairement à l'esprit : Ils sont trop
verts, M. du Méril n'a pas pensé de la sorte , et il faut Ten féliciter. Mais
pourquoi compromettre par un lyrisme déplacé, par un ton déclamatoire,
ces velléités de style, trop rares en pareilles matières? Avec l'appareil scienti-
fique auquel se complaît Fauteur, avec le cortège de notes dont il s'entoure ou
plutAt dont il s'enveloppe, ses écarts n'en ressortiront que mieux.
M. du Méril parait s'être laissé quelque peu prendre à la phraséologie
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ifSk Rj^'IW Wè hKK. vomis. '
Aumomtoire ^ c^rtainw écoles modevQesK C'est une faute, faute e^oa-
sable dans Tesj^èoe, pour paelsr le langage du palais. Presque tous ceux qui
s'occupent des aocieunes poésies nationales , presque tous les éditeurs ou col-
lecteurs de productions du moyen-âge s'en sont en eff^ tenus, depuis dix
ans, au métier estimable, mais peu intelligent, de copistes exacts (je pourrais
être plus sévère, o^moie on voit) et de patiens correcteurs d'épreuves. On a
reproduit lesmaiiuserits avec une fidélité judaïque , avec une exemplaire exac-
titude; on s'est modestement borné, pour ainsi dire, à un rôle de diagrapbe.
La philqlogie, un0 philologie très abondanUi, mais peu rationnelle, peu philoso-
phique, les étymologies, les variantes , les glossaires partiels, ont fourni leur
contingent; il a été beaucoup question de la fameuse règle de TS; mais de
critique, loais de saine appr>éciation , mais de vues générales, mais d'histoire
littéraire , pas le plus petit mot. Tout s'est passé en respectueux procédés à
l'égard de ces pauvi^es maouscrits du moyen-âge, dont ( pour se dispenser de
préfaces qui demandent des idées) ou a décrit longuement la cx)uverture et le
vélin , dont on a éouméré le contenu , sans faire graee d'un recto ni d'un
verso. Monsignor Mai ne traite pas avec plus de précautions ses palimpsestes
du Vatican. On n» peut donc qu'approuver la réaction tentée par JVL du MériU
au nom de l'esprit contre la lettre. ^
Ce n'est pas à dire toutefois qu'il faille tomber dans lexcès contraire, et, à
propos de la poésie Scandinave, parler à chaque instant ^' esthétique et à' hu-
manité. Mon Dieu ! réservez donc ce grand mot d'esthétique pour les grandes
occasions, poui* quelque beauté d'Homère ou même de Goethe, et n'empruntez
pas la terminologie de Hegel pour la transplanter sous le climat glacé de
l'Islande. Toute eette poésie, en définitive, n'est que Tinfarme bégaiement
d'un peuple enfant et sauvage. L'histoire a beaucoup plus à y prendre que les
lettres. Et puis, qu'a de cx)mmun le développement de l'humanité, qu'a de
commun la marche des sociétés avec ces chants Scandinaves.^ ils ont exercé
une cevtaine influence sans doute, influence bornée et restreinte. Us ont eu^
comme toute chose, leur rôle, leur destinée. Mais, après tout , quel invisible
et mince comparse que ÏEdda dans le drame immense du monde ! A quoi
sert de monter sur le trépied et de parler au nom de Vico , quand deux pages
plus loin, quand, au bout de quelques phrases, on entre de plain-pied dans
les pkis minutieuses questions de vocabulaire et d'acceus.^ On a Tair par là de
vouloir détermiiner l'influence de la rime et de l'alphabet sur la marche de la
politique, et cela a son côté plaisant. Je sais bien qu'Aristote a dit que la poésie
était plus vraie que l'histoire. M. du Méril eût pu s'appuyer de ce texte; mais
Aristote ne parlait pas ainsi en traitant des questions de versification et de
grammaire.
Plusieurs des assertions de Mh du Méril impliquent d'ailleurs contradictiQU.
11 nie presque l'histoii^ de la philosophie, qui court , dit-il , la bague aux idées,
et en revanche il accepte, il proclame la philosophie de l'histoire. Par mal-
heur, cette philosophie proprement dite ; q^ui vous fait soiurire , ne date pas
d'hier; c'eçt tine forme éternelle , et par conséquent nécessaire de l'ç&prit hu-
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UltmEATORB DU NDMD^ 1 A
mû. £lle a heooié tmnes Us graudcB époque La philMèphis de l^faittQîns
au cootraiee (fue Je «e veux .pas ini^r^ que fa«knire mène dans lie oertaineft
limites, et qui excite vos 8ympathies4i vives) , est une acieDce nouvelle, .soi^Ttta
nuovu, Cest Vico , que vous aimez ^ut à citer, qui la oomme ainsi, fillt* nail
à peine, elle n'a pas d*aiitécé<iens. Herder n'a recueilli qoe^ses vagissemens;
et, si on doit la trouver quelque part^ ce sera ailleurs, je m'imagine, que dans
les neiges du Nord , et à propos de quelques obants populaires éorics dans
une langue barbare.
M. du Méril est de Técole allemande. Ses autorités préférées viennent, bien
entendu , d*au*delà du Rhin, il cite fort peu Maliet et beauooup M. Grimm.
Cela est légitime jusqu'à un certain point, puisqu'on a beauooup écrit sur le
Nord en Allemagne et qu'on s'en est fort peu occupé en France. Les procès
de tendance sont permis en littétature, s'ils ne le sont pas en politique. Or,
la tendance de M. du Méril est très marquée, il aime à donner les litres des
iivres étrangers qui complaisent à ses goûts d'érudlt. Cest donc de l'Allemagne
évidemment que procède la critique de l'auteur; là est son point de ralliement,
là est son centre, son drapeau. Je ne veux pas nier les beaux travaux d'érudi-
tion qui honorent le pays des Ranke et des Savigny; c'est, dans les idées
actuelles, la terre classique des recherches et de la science. On me permettra
seulement de maintenir, en passant, que beaucoup de vues nouvelles, adop-
tées par nous avec enthousiasme, sont d'abord parties de France, pour nous
revenir ensuite chargées de nuages. Derrière Niebuhr, j'aperçois Beaufort et
Léveeque, que im)us avons oubliés. C'était , sur les premiers temps de Rome,
UB scepticisme intelligent que l'Allemague a exagéré, et que nous avons re-
pris ensuite enveloppé de brouillards et g!*ossi de l'inadmissible théorie des
épopées populanres. Dans un autre ordre d'idées, il en est de même du lr\'re de
M. Strauss, si bien traduit par M. Lituré. Qu'est-ce autre chose que du Volney,
du Dupuis atlénné, mitigé, annoté, recouvert de textes, et jeté au publie en
pâture sous une carapace bien pédante, bien hérissée, bien obscure? Nous
citons à tout propos les érudits allemands, qui nous citent foit^^eu. M. Strauss,
par exemple, dont je parlais à l'instant , a trouvé moyen d'écrite deux volumes
éaorraes de théologie, où le dernier docteur de la dernière université d'tmtre-
iUiin a sa place en note, et où on ne trouve pas indiqué, je croiSi, un seul livre
français, attendu probablement que le pays de Bossuet, de dom Calmet et de
vingt autrts inlerprètes célèbres de l'Écriture , n'offre pas assez de garanties
sérieuses à messieurs k s faiseurs d'exégèse. Il en est ainsi en histoire. Nous ne
jurons que par l'Allemagne, et presque au<nin des grands noms ^i représen-
tent ici les sciences historiques n'obtient chez nos voisins les honneurs <le la
citation, il est vrai qu'ils s'appuient quelquefois de l'autorité de M. CapeK^ue.
Estrce une malice? L'Allemagne n'est pas par exoelleiioe la contrée des fines
plaisanteries , et je suppose que cela est seulement analogue au procédé des
rmmes anglaises, qui parlent beaucoup plus de M.Soulié ou de M. Paul de
lU>ck que de Mérimée ou d'Alfred de Musset.
Mais revenons. Biso^de de l'ioole germanique, M. du Méril devait adopiter
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136 REYFB DBS DEUX MONDES.
avec empressemeot les idées de Wolf et les appliquer à la ScandiDavie. Il nie
doBC la personnalité poétique de Fauteur de VEdda, de Saemund , ainsi qu'on
avait fait pour Homère, ou au moins il ne le regarde que comme un compila-
teur secondaire, coupable tout au plus de quelques remaniemens postérieui^.
Quand c'est sur V Iliade que j'entends soutenir cette théorie, quand j'entends
faire de la grande épopée homérique une agrégation fatale de chants populaires,
les plus subtiles raisons de critique , les plus ingénieuses et les plus savantes
objections ne m'ébranlent pas , je l'avoue. Ce peut être la marque d'une intel-
ligence étroite, méticuleuse, arriérée. Il y a une objection , une seule, qui me
paraît renverser tout le spécieux échafaudage de l'érudition destructive; c'est
le mot que la voix d'en haut disait à saint Augustin sur l'Évangile : Toile,
lege. En effet, quand on lit Homère, l'unité du génie se manifeste dans le
détail, éclate dans l'ensemble, et il devient évident qu'un poème ne se fait
pas comme un vaudeville, avec des collaborateurs. Assurément je ne donnerai
pas le même conseil pour VEdda; le mot d'Augustin ne suffît plus. L'épreuve
d'ailleurs, fort difGcile à accomplir d'une haleine, ne serait pas convaincante.
Je serais assez porté, par tempérament d'esprit , à croire à Saemund; mais cepen-
dant l'incohérence de l'œuvre et des détails donne peutrétre raison à M. du
Méril. Il serait toutefois facile de contredire plusieurs de ses affirmations.
Ainsi , VEdda appartenant aux traditions de l'ancienne théogonie Scandi-
nave, et son rédacteur Saemund ayant été un chrétien assez zélé, M. du Méril
se trouve amené, dans l'intérêt de son hypothèse, à soutenir d'une manière
absolue que le christianisme, que \e fanatisme religieux (le mot est quelque
peu dur), ne transigea sur aucun point avec les croyances antérieures. Cest
méconnaître le caractère conciliant du christianisme , qui a toujours su , au
contraire, dans les strictes limites de la foi , opérer une habile fusion. Que de
débris du paganisme, du druidisme même, ne retrouve-t-on pas dans les pre-
miers siècles ! Il y en a bien des preuves, même après les Capitulaires. Est-ce
que les choses se seraient passées autrement dans le Nord qu'ailleurs.' Pourquoi
Saemund n'aurait-il pas été un chrétien à la manière de ces anciens évêques des
Gaules , zélés pour la foi , indulgens pour la littérature païenne? Sa littérature
païenne à lui , c'était la mythologie Scandinave. Je n'insiste pas. Ce qu'il im-
porte seulement de rétablir, c'est que le christianisme primitif n'a jamais
montré ces emportemens d'intolérance, surtout littéraire. La religion nouvelle
savait être douce dans ses conquêtes, inflexible dans ses résistances. C'est
par là qu'elle a triomphé.
Un des avantages que trouve M. du Méril en retirant à Saemund la compo-
sition de VEdda, c'est d'augmenter la valeur du poème en en reculant la date.
Tel est le caractère particulier de ces sortes d'ouvrages : ils embellissent en
vieillissant, et c'est une coquetterie habituelle de la critique de leur donner à
plaisir des années. Quoi qu'il en soit, j'aurais tort de dissimuler que M. dU
Méril , avec son érudition très variée , très renseignée, très approfondie, donne
de ses paradoxes scientifiques beaucoup de raisons ingénieuses, fînes, quel- ^
quefois même spécieuses. Il déploie un tel luxe de citations et d'autorités qu'on
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LITTÉRATURE DU NORD. 137
s'y laisserait presque prendre, si on n*était en garde contre la pente habituelle
de ses idées.
Les grands problèmes, les problèmes compliqués, n*effiraient pas M. du
Méril; il les aborde de front, sans détour, avec un rare courage d'esprit:
ses dissertations, sur les données les plus diverses, se succèdent sans trop
d'ordre , d'après une classification à peu près arbitraire, et dont le sens m'é-
chappe complètement. Cette extrême variété d'études poussées en tout sens,
cette curiosité inquisitive et volontiers distraite par les épisodes, cette manière
incohérente enfin , que l'auteur a introduites dans un sujet fort restreint et
uniforme, déconcertent la critique, la dépistent, et la réduisent forcément aux
objections générales et de sens commun. Il lui serait impossible de donner du
livre une idée même sommaire, d'aborder l'analyse ou le détail , sans se perdre
à son tour dans les imperceptibles nuances. Les questions les plus minutieuses
ont leur place chez M. du Méril à côté des thèmes les plus grandioses. La
rhythmique et la versification Scandinaves sont traitées avec un amour de
grammairien ; puis tout à coup les rapports littéraires des populations euro-
péennes au moyen-âge sont esquissés d'un ton tout-à-fait philosophique et
général. Ces rapides transitions, on le devine, sont désagréables à l'esprit : il
est peu habile de faire passer brusquement le lecteur de quelque liste bien
sèche des scaldes, de quelque énumération philologique, de quelque catalogue
bien savant, à un dithyrambe humanitaire.
Comme la plupart des écrivains qui traitent un sujet spécial, M. du Méril
cherche à agrandir son domaine aux dépens des voisins; il est envahissant et
conquérant. C'est tout-à-fait un Charles XII littéraire ; il veut reculer les fron-
tières du Nord. Tout vient de Scandinavie, tout y retourne. Mais, je le de-
mande, si M. du Méril avait occasion d'écrire successivement sur les diffé-
rentes littératures européennes, ne ferait-il pas comme M. de Beausset, qui,
dans son Histoire de Fénelon, prenait parti pour l'archevêque de Cambrai,
et dans son Histoire de ^os^ue/ était du parti de l'évêque de Meaux. On pour-
rait alors appliquer à son cœur de critique ce que le poète dit de l'amour d'une
mère :
Chacun en a sa part et tous l'ont tout entier.
Dans l'ordre des idées , cette méthode affectueuse a ses inconvéniens. M. du
Méril tire tout à lui. Voici la légende de Véland-le-Forgeron , il la lui faut;
\oilà la tradition d'Oger, elle lui convient, et dès-lors Charlemagne est évincé.
£n philologie, M. du Méril, bien entendu, traite longuement des origines
Scandinaves des langues romanes; et de même sur toutes les questions. On
conçoit combien ce procédé est vicieux. Sans doute le sujet est assez pauvre
pour qu'il soit légitime de chercher à l'enrichir; sans doute aussi M. du Méril a
raison sur beaucoup de points. Les motifs, les preuves qu'il allègue, bien que
<>ompromis quelquefois par une forme enveloppée et confuse, attestent souvent
de la science et de l'étendue d'esprit; mais le manque de mesure vient vite, qui
gâte tout et laisse le doute.
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138 B«WI BBS mSCX MOïfDBS.
En trbiliuit des foèmeseeaDdfnaves, des imitations qui en ont ét^ faites,
de rinfluence qn^ils ont exercée, M*, du Méril donne çà et là phisieurs frag-
meos, et eifemiilto ses chafiilres de tradttetions utiles, curieuses et habilement
ÙAtm- il éfUÊÊÊê même à ce propos toute une théorie de Part de traduire. La
meiUflUf e est assuvément m> sens délicat et un goût sûr. Ces généralités pour-
tant, ^edistibgueotëesvMs heureuses et d*habiles rapprochemens sur les
langues, air te- mystérieuse oombinaîson des idiomes, font honneur au talent
de M. «hi Méril. Je reMverai seulement une sortie contre notre admirable
langue française, fui , audhre de Fauteur, est « ingrate et rebelle à la poésie. »
Cest seondmite dan^quekfu'ua à(èi livres allemands auxquels il a si souvent
emprunté que M. du Méril a Ki et copié cette vieille et injuste banalité. Au
surplus^ le français n*«neourt pas seul cette terrible malédiction ; la poésie de
]*Ostenti et méaie la poésie du Midi paraissent puériles à Tauteur. J'avoue
cepeadanliv pour ma^ poit, que j*ai Taudaoe de mettre la Divine Comédie bien
au'^dMnus des chants dis VEdda.
Et é'atUnunr M. du> Méril n'a pas trop à se plaindre. Notre langue , dans
ses ioteUigcnM traduciMs , semble reproduire assez exactement le sentiment
poétique des ooamres Scandinaves. La pratique ici ne dément pas la théorie.
PeutnlM ccukmen* pmiRn-W)n trouver qu'il eût été de meilleur goût de
plaoec aiUnuvn ee oode de Fart de traduire. On dirait un général qui refait
Yégèce ou Montécuculli en tête du mit de ses campagnes ou de ses victoires,
si Ton aime mièux^ Cela n'cct pas précisément modeste.
Le Uttrede M. du Méni est très substantiel , très nourri , plein de recherches
«rtiles qt intéresaajiles. Ce ne sont là pourtant que des prolégomènes à un tra-
vaiLplMS spécial , qnî est annoncé. L'auteur changera-t-il de méthode, s^amen-
dem-Vil de ses écarts? U est à craindre que non ; car M. du Méril a précisé-
ment lit deux dékuts qai sont comme aux deux p6les de la science. Il est
vague V vÎ99U^f dédamateur, dans l'ensemble, dans les vues générales ; puéril,
au contraire, miautieitf , abondant jusqu'à la satiété dans le détail. Ces deux
tendances blimabltos sont d'ordinaire isolées; M. du Méril , par une singularité
exceptionnelle, les réunit et les exagère. L'une corrigera-t-elle l'autre? Le
niveau s'établira-t-il dans ee talent par ce double contre-poids? Un souffle
sain , contenu , généreux , succédera-t-il à ce tourbillon mêlé de poussière? Je
ne sais. Ati fond , cela serait désirable , très désirable pour la science comme
pour l'art. M- du Mnril est évudit, et il a en même temps un véritable senti-
ment poétique;. mnift ces denx qualités rares, au lieu de se réunir, de s'agréger
pour être fortes, eoncei^ chacune au hasard et se dispersent. Bossuet, par
une de ces expressions dn génie qui n'appartiennent qu'à kii seul , parle, à im
endroit, des natuir^ qui ne sont pas éclcdrcies. M. du Méril y devrait songer;
il devrait songer aiii mot de Vauvenavgues , que la clarté est le vernis des
maître^.
Il serait facile de continuer long^^tcmpc ces remarques. On me pardonnera
d^avoir insisté. V Histoire de la poésie Scandinave est sans contredit le tra-
vail le plus considérable , le seul livre même un peu étendu et sérieux qui ait
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LirrÊ1tÂT€RE DU HOitD. IS^
étë imbtîé en France strr ce dffOcile et Intéressant sn}èt. Cmmé je Vrnsfiraafs
font à rheure , la critique qu'on en pourrait faire htrit droft ara vice de h
science de notte temps oo de ce qill y vise; elle fatteindrait par ses deux cAtés
les phis afttaquables , le vague hasardé des considérations générales d^une pant,
et de Tautre renfantiltage méticuleux de la petite érudition. Ce que Ton s^est
permis de dire plus haut do livre lafhorieax et inégal de llll. du Mérfl, va nsftu-
rellement rejoindre, dans leur vanfté dherse et irritable, tous les généralisa-
tédrs nuageux , comme tons les collecteurs de notes hisrgniftarftës et d^aftdmes
scientifiques.
Avant M. du Méril dans Tordre chronologie, aprèa M. da MéHI ftams
l*«rdre logique , vient M. Bergmann. Sous le titre de Poèrhen idandàis (1) ae
tFOitvc»t interprétés, annotés, commentés, des fragmens qm pestent servir
de pièees justificatives à V Histoire de la poésie Scandinave. OS noMiroeaox
s^nt au nombre de trois, et portent le nom de Volu^ , de Wafthmflaismat et
deLokasenma. Hs sont littéralerheat traduits ëe VBdda de Ssemund et aai-
goeosemefit reproduits avec le texte en regihrd. M. Bergmami y a ajouté des
introductions, des noies, un glossaire, tout un travail enfin de philologue et
de eoramentateur. On dirait des excursus, comme on eu fait en Allemagne
stnr les classiques. C'est assurément beaucoup d'honneur pour ces moreeauk
isolés de VEdda, que d'être ainsi traités avec ce soin religieux , avec ix schi«-
pôle singulier.
M. du Méril, ayant occasion de citer Toovrage de M. Bergmanti , en loue
« rérudition remarquable. » C'est une galanterie un^peu exagérée, mais de iNm
gOvK entre confrères. Le travail de M. Bergmann n'a rien, en effet, de préci-
sément remarquable ; il est sage et judicieux ; il montre une intelligence réser-
vée, proilente et visant seulement aux finesses phtlolo^ques, aax raffineniens
de ponctuation et d'accentuation. Ce sont là des prétentions fort humbles.
M. Bergmann a donc sur M. du Méril un grand avantage; il n'a pas rêvé une
course icartenne, et se tenant terre à terre, il n'a pu tomber. Lies liaaites qu'il
s'était posées soiA atteintes ; il est ce qu'il a voulu être. Assurément son recueil
ne révèle pas des qualités d'esprit extraordinaires, l'élévation ou l'étendue;
mais il est estimable , il renferme des notions utiles , il lait honneur h la
patience et au discernement de l'auteur.
L'ouvrage a trois parties bien distinctes. Dans la première, M. Bergmann
traite, avec beaucoup de lucidité, de Torigine des idiomes Scandinaves et des
Eddas; puis il passe à un examen grammatical tout-à-fait minutieux et parti-
culier de la langue islandaise. Le défaut de ces préliminaires est de soule\er
et de trancher à la hâte, comme en courant et presque d'un seul mot , plu-
sieurs problèmes intéressans et ardus sur l'histoire de la mythologie septen-
trionale. Sans doute les monumens font défaut pour résoudre, avec* la pléni-
tude de l'évidence et d'une manière complètement satisfaisante, toutes ces
(t) tJQ vol. in-S»; Imprimerie royale. Chez, firockbauseï Avenirrius.
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IM REVUE DES DEUX MONDES.
questions. Sur beaucoup de points, il faut s*en tenir à la réserve et aux hypo-
thèses. Mais plus la nature d'un problème en rend la solution purement con-
jecturale, plus il faut être sobre dans les conclusions auxquelles on est amené,
plus il faut s'entourer surtout de preuves à Fappui , et ne point glisser sur les
surfaces. L'esprit n*est pas toujours* satisfait des explications que produit
M. Bergmann. En un mot, et pour dire toute ma pensée, cette introduction
est claire, nette, méthodique, mais souvent superûcielle et insuffisante.
La seconde partie de l'ouvrage est la plus curieuse. C'est une traduction ,
mais une traduction littérale, pied à pied , presque mot à mot , de trois épi-
sodes fort remarquables de VEdda de Sœmund. Tavoue qu'appliqué à une
œuvre d'art et de style, à un travail de maître, ce procédé serait tout-à-fait
inacceptable. Quand on veut forcer le génie de l'expression, faire entrer vio-
lemment dans une autre langue une nuance poétique tout-à-fait étrangère,
quand on s'obstine enfin à traduire les idiotismes, on se trouve forcément
conduit à des résultats déplorables; on est exact dans le détail, faux dans
l'ensemble; on sacrifie la phrase au mot et l'idée à la phrase. Le talent de
M. de Châteaubriant lui-même y a échoué, et on court vite à yelléda et à René,
quand on vient de lire quelques pages de son Milton. Mais en matière d'Edda,
il s'agit fort peu d'art, quoi qu'on en puisse dire, et une fidélité absolue, tout-
à-fait voisine du texte, peut seule rendre la couleur primitive et particulière de
l'original.
Les trois épisodes interprétés par M. Bergmann sont chacun d'un caractère
différent , et suffisent à donner une idée du bizarre et curieux recueil de VEdda.
Le but de la f^oluspa, ou faisions de Vala, est de représenter la mythologie
Scandinave dans son ensemble, depuis les mythes sur l'origine de toutes
choses jusqu'à ceux relatifs à la destruction et à la renaissance du monde. Le
scalde a choisi le personnage de Vala , qui est un t}'pe de la prophétesse, pour
lui faire dire avec autorité tout ce que contient le poème. L'idée principale de
ce chant, c'est que la ruse et la force doivent être dominées par la justice. Les
malheurs dont est semée la vie de Thomme sont nés de l'injuste. De là cette
conclusion que le monde périra en même temps que les dieux qui les premiers,
comme Odin et Thor, se sont livrés à des actes de violence et de mauvaise foi.
On entrevoit ici comme une annonce de la chute de l'ancienne théogonie
Scandinave et de l'avènement du christianisme, il y a dans ce morceau une
teinte sombre et morale qui est très frappante. — Le yafthrudnismal a un
caractère bien plus sauvage. Cest un dialogue entre l'iote Vafthrudnir, un de
ces êtres qui , au commencement de toutes choses , possédaient l'intelligence
et la science, et Odin , ase de la sagesse et du savoir. Odin répond aux ques-
tions difficiles que lui adresse son rival , et Vafthrudnir se tire habilement aussi
des problèmes qui lui sont posés. A la dernière énigme pourtant , Fiote reste
court. Le prix de la gageure était la tête du vaincu. On rencontre dans ce
fragment une raideur, une dureté de langage vraiment extraordinaire. C'est
un duel d^esprit sec et hautain. Sous chaque pcrole, on sent comme le tran-
chant de Tacier. — Les Sarcasmes c/e/-oAi reflètent aussi des mœurs atroces et
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UTTÉBATURE DU NORD. 141
▼ioteotes. Cest la critique, la satire de Todinisme, par une espèce de Luden
seaodînave, de Voltaire du pôle arctique. Loki est un dieu septentrional et
un dieu railleur, qui n*a d'autre plaisir que de taquiner ses collègues. Les
ases sont assemblés chez OEgir, et font un vrai festin de princes. Loki ,
qui n'avait pas été invité, se présente à la porte, et pressé par son appétit,
irrité par rimpolitésse qu'on lui avait faite, il accable chacun de sanglans sar-
casmes. 11 y a quelque esprit sans doute, mais de l'esprit barbare, dans ces
virulentes et curieuses invectives.
On retrouve avec plaisir, dans la version de M. Bergmann , la couleur tran-
chée, la crudité même de l'original, et ces phrases coupées, brèves, énigma-
tiques, ces images spontanées qui caractérisent presque tous les monumens des
littératures primitives. Je ne suis aucunement compétent pour apprécier et
goûter la troisième partie de l'ouvrage , dans laquelle il est traité au long des
formes grammaticales de la langue islandaise. Bien que ces recherches témoi-
gnent d'études patientes et d'une bonne méthode, je me permettrai une simple
observation de bon sens sur la composition même du livre. Le but capital que
s'est évidemment proposé M. Bergmann , c'est la traduction des trois courts
fragmens dont jeviens de donner une idée sommaire. Le titre de l'ouvrage en
indique assez le but. Eh bien ! avec le texte, ces morceaux occupent à peine le
tiers du volume. Par un singulier manque de proportion , le reste se compose
d'accessoires. Ce sont des introductions qui se succèdent, se font oublier les
unes les autres, et ont le tort de promener l'esprit du lecteur sur une foule de
questions qui devraient s'éclairer mutuellement dans un travail complet, au
lieu d'être séparées. Il arrive par là que la littérature est rejetée sur le second
plan, au profltde la grammaire, et que la lexicographie, l'étymologie compa-
rative, usurpent toute la place. Je n'ai aucune raison pour dire du mal de la
philologie, que je respecte inflniment; mais l'auteur me parait s'être préoc-
cupé trop exclusivement de linguistique. Les idiomes ne sont que des instru-
mens, et les mots ne doivent venir qu'après les idées. Quoi qu'il en soit, si le
travail de M. Bergmann manque de qualités perçantes et vives, de sagacité
pénétrante, s'il n'a rien d'excitant et d'étendu, s'il est quelque peu pâle et
morne comme les crépuscules du Nord , il accuse cependant une intelligence
curieuse. Là au moins on se sent sur un terrain solide; on ne perd pas pied à
chaque instant comme dans les courses aventureuses de M. du Méril.
M. Bergmann n'avait donné que trois épisodes de VEdda; M"* du Puget
l'a traduite tout entière (1); elle ne s'est même pas bornée à la collection poé-
tique de Saimund; elle y a joint le recueil en prose de Snorre Sturieson,
lequel appartient à une date plus récente et n'est qu'une rédaction différente
et postérieure des mêmes légendes. Je me garderai de donner une nouvelle
analyse des Eddas; elles sont connues. Mais aujourd'hui, au moins, on a le
monument tout entier sous les yeux, et l'on peut juger par soi-même. Nous
(1) Un vol. in-8<», chez l'éditeur, me Saint-Lazare, M.
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143 REV^JB DES DEOX MONBBft.
ne saurions donc trop féliciter M'*^ du Puget de ne pas s'être laissée rebuter
par la difCculté extrême de Teatreprise. Cette publieatioD est uo véritable ser-
vice reodu aux lettres ; elle complète la grande série des épopées nationales de
l'Europe.
Cette traduction des Eddas est d'une grande élégance, et c'est à peine si
Ton pourrait relever çà et là quelques incorrections de langage. Si Ton com-
pare toutefois la version de M"* du Puget à celle des épisodes interprétés par
M. Bergmann , Tavantage, au moins scientifique, me paraît rester à M. Bevg'
mana. La traduction de M. Bergmann n'a pas assurément le obanne littéraire
qui l>lalt chez M"*" du Puget; mais M''"* du Puget- adoucit quelquefois les
tournures, et, dans sa phrase châtiée, disparaît la rudesse brutale du texte.
Les contours en un mot se substituent quelquefois aux saillies brusques et
dures. On peut objecter en revanche que M. Bergmann a poussé junqu'arux
extrêmes limites le système de la littéralité. Tout est sacrifié à la forme; le vers
est traduit par le vers, le mot par le mot. C'est un calque. (1 est fâcheux que
M. Bergmann n'ait pas achevé son travail et qu'il nait publié que des ârag-
neus. On aurait eu deux versions conçues dans des systèmes différons et dont
l'une aurait servi à l'autre de correctif et de contrôle. Que M"' du Puget ait
atténué la crudité choquante de quelques expressions cyniques^ je le corn*
prends, c'est de la part d'une femme (surtout dans un temps où il semble
permis aux femmes de tout écrire, et où elles usent largement de la per-
mission) , c'est une marque de bon goût ; mais on doit regretter que dans
l'ordre purement littéraire , l'auteur ne se soit pas astreint à une fidélité abso-
lue. La manière saccadée des scaldes s'efface un peu dans sa prose. Je crains
que ce ne soit là aussi le défaut capital d'une traduction complète des Nie-
belungen, poème appartenant à la même famille , à la même souche que les
EcldaSy qu'a précédemment tentée une autre femme. M*"' de la Meltière. Quoi
qu'il en soit, ces deux publications se correspondent et se complètent.
Je ne relèverai pas une phrase de M''"" du Puget, dans laquelle il est dit que
YEdda de Ssemund peut rivaliser, « sous le rapport du mérite poétique, avec
toutes les productions du même genre que les anciens nous ont laissées. »
Comme Homère et. Virgile se trouvent englobés dans cette étrange affir-
mation, on me permettra seulement de protester au nom des plus simples prin-
cipes littéraires. Au surplus, une si inadmissible opinion n'a pas ici d'in-
convénient. M"*" du Puget traduit, elle ne disserte pas. Son enthousiasme naïf
n'a pu qu'être un aiguillon utile , en lui exagérant à elle-même la portée de sa
tentative et les beautés qu'elle avait à reproduire.
Comment se plaindre d'ailleurs de l'extrême admiration que manifeste
M"' du Puget pour les Eddasl Ce n'est vraiment rien auprès de l'engoue-
ment qu'ont soulevé naguère les Niebelungen. Le roi de Bavière n'a-t-il pas
fait retracer dans son palais de Munich les principaux évènemens de ce poème
par le grand peintre Cornélius? IS'a-t-on pas créé des chaires d'interprétation
spéciale, par une indigne parodie de ce qui s'était passé pour Dante au temps
de Boccace.^ Les bibliophiles n'ont-ils même pas poussé le culte plus loin ? On
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. iklTRteikXOK WB HOI»« VIS
ge^yapfMtte ki Itormi ée Lasib^rg, quî» avait ftiH impvimti, d^pvà» n» manas-
crk, les ekaatsi des HiMMUmgisn «iir tes mur» de )» psincipaie' salle de sa
imifoiii.
Quoiqu'il y ait bieo' à labattue de ce Ciiiialîsne, on nopeat dlîsoooveolv du
owbot vraiment oiigiiial emprekie sur eesibiflarres productions. Aussi* bien que
les Niebelungen, }e».EMas méritent d'être étudiées. Il va^sausdire fue oeux
qui ohercbeut, dans les monucnens primitifs, des induotioBS sur les oroyauoes
Ibéogoniqueo dips peuples, sur les caractères et les meeursdeS'VieiHes^ races,
ont beaucoup à proiÉteiv de la lecture de ce oeeueil , où la grâce naïve s'alKe
quelquefois à la plus étrange rudesse^ et les plus beaux mouvemensde V ame
au plus féroce orgueil , au plus cruel égoïsan. Il y a là plus df uas* lévélaiion
oovieuse sur les teadanoes des sociétés au beroeau.
La phtloso^liie elte-oiéroe aurait quelque profit à tmr de ces antiques
doeumens. Je n'en veux qu^un oMOiple. J'ouvre ÏEdéa de Stui4eson et je
iFouve cette phrase : « Nous donnons le uom d'Ûdin au m9ttie>de Funivers,
paroe que ce nom est celui du plus grand homme que nous eonnaissons. 11
faut que les hommes l'appellent ainsi. » Quelle portée , quelle révéla^on dans
ces simples mots ! n'expliquent-ils pas d'une manièie frappante oommeut les
aoeieunes croyances mythologiques des peuples sont semées de souvenîrs
humaius et historiques? Les hommes, ne sachant quel nom donner à IXeu^
l'appellent du nom du plus grand homme qu'ils connaissent; mais bientét les
souvenirs de la vie de cet homme se mêlent dans leur esprit avec les données
que la véflexion leur fournit sur Téltre suprême , et de cet ensemble ils con-
struisent l'histoire, les uns d'Odiu, les autres de Jupiter. Aiasi^ naissent les
théogomee, ainsi débutent les religions.
I90US voilà bieaioin de notre sujet , bien loin siprlout des OiùÊÊorMcPJêaU
Tegner (1), que ^M"* du Puget a également traduites; Avec "Begner, que
M. Macmier nouo a fait aimer, noua quittons les. vieilles plages Scandinaves
pour les temps tout-à-fait modernes. Tegn^, oase le rappelle, est un des
poètes les plus populaires de la Suède. Ijes types dT Axel et de Frylhiof se
retrouvent crayonnés dans toutes les chaumières du Iford , comme Bialek-
Adel (hélas! ) et Atala dans nos auberges de vijioges. Tegner est ua poète
charmant, plein d'harmonie, de grâce, de douceur; mais M. Manaier kii*
même lui remise l'invention et la for^. Son style est flottant, indéterminé,
éti)éré, comme trop souvent celui de Lamartine. M. Sainte^euve a même pu
rapprocher la gracieuse idylle de la Première CemmtmUm du poème de
Jocelyn. Tegner enfin a abaodonné l'art tout comme l'illustre et grand poète
qu'il reflète de loin, llest devenu évêque et fait des homélies, de même-que
M. de Lamartine est devenu député et fait des dfisoou». C'est la diflérenee
de la Suède à* hi' France .
Tegner dit quelque. pavt, dans une de se» aimables' poésieBi f(»t heureuse».
(1) Un vol in-8», chez l'édHeuf, rueSaiel-Lazai^e, es.
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14^ REVUE DES IHSUX MONDES.
ineot traduites par M"* du Puget : « Hélas! dans notre Nord, le printemps a
des flocons de neige dans les cheveux. » La poésie aussi , par malheur. — La
légende, la rêverie, le vague, suffisent-ils désormais à l'inspiration, à une inspi-
ration durable? Ce breuvage mielleux et adouci est-il toujours sain? Fortifie-t-il
véritablementrame?Ne Fénerve-t-il pas au contraire? Mais c'est faire, dira-t-on,
la critique de toute une école, c'est nier un côté de Fart. Mon Dieu, je ne
conteste pas qu'il y ait là de la poésie. EHe y abonde, mais elle n'est pas fixée
sous une forme ferme et par conséquent immortelle. La pensée n'est pas
arrêtée nettement sous les mots par le génie de l'expression. C'est là le vice
capital de toute la littérature moderne du Nord : une lyre harmonieuse, tou-
chante « mais qui n'a qu'une corde.
Le genre une fois adopté, on ne peut nier que Tegner ne soit un suave écri-
vain, plein de rêverie. On retrouve pourtant encore dans sa manière quelques
traces égarées du xviii' siècle. La littérature française a exercé une si grande
influence alors, qu'elle a laissé partout ses formes empreintes. Les efforts de
Tart renouvelé ne sont pas encore parvenus à les couvrir, à les faire dispa-
raître entièrement. Ainsi il y a telle image de Tegner qui sent son Dorât.
Seulement, au lieu de ces Amours que Bouclier savait si coquettement peindre,
ce sont de petits génies d'hiver, aux joues fraîches, souriant sous leur
fourrure.
M"' du Puget a parfaitement réussi dans sa traduction de l'auteur d'j4xel.
Quelque chose de la grâce de l'original est certainement demeuré dans sa prose
facile et mélodieuse. On ne saurait trop encourager ces sortes d'essais. Les
langues du Nord n'ont pas donné assez de chefs-d'œuvre, elles n'appartien-
nent pas à des littératures assez éminentes pour devenir jamais populaires,
pour qu'il convienne de les apprendre, à moins qu'elles ne se rencontrent sur
la route même des études qu'on a à poursuivre. Les interprétations sont donc
là plus utiles, plus nécessaires qu'ailleurs. Il serait à désirer que le succès vint
aider M^^*' du Puget. Le premier volume des (ouvres d'André Fryxcll (1),
qu'elle a publié l'année dernière , semble devoir rester incomplet. Cette lacune
serait vraiment déplorable. C'est le commencement d'une histoire de Gustave-
Adolphe, pleine d'intérêt et de vues nouvelles. Le grand drame de la guerre
de trente ans s'ouvre à peine, quand le tome s'achève, et on est tristement
arrêté dans la lecture. Je regrette que M^^* du Puget n'ait pas songé à nous
faire connaître Fryxell et ses travaux par quelque notice étendue. Le nom de
cet historien est peu connu en France, et il eût été curieux de nous initier à
sa biographie et à son œuvre.
Ces études diverses, ces traductions, dont la poursuite serait si désirable,
contribuent à nous faire mieux connaître, dans tous ses développemens, la
culture septentrionale. Les travaux de M. Marmiery ont aidé aussi , comme
on suppose, et pour la meilleure, pour la plus active part. V Histoire de la
{{) Va vol. in-S», chez l'éditeur, rue Saint-Lazare , 66.
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UTTÉRATURB DU NORD. ii5
lÀUératnre en Danemark et en Suède (1) a pris naissance dans cette Revue,
«t elle y touche de trop près pour qu'il soit convenable d'insister. On me per-
mettra seulement quelques courtes observations critiques; elles seront mieux
placées ici que des banalités louangeuses.
Avant de constater les deux reproches principaux que j'ai à adresser à
M. Marmier, je tiens à rendre justice à son infatigable persévérance, au zèle
tout-à-fait dévoué qu'il n'a cessé de montrer. On peut dire que depuis cinq ans
M. Marmier vit plutôt dans le Nord qu'avec nous. Les plus pénibles voyages,
les plus lointaines excursions, rien ne l'a arrêté. Il s'est acquitté de sa tâche
avec courage, avec amour ; il s'y est donné tout entier. A cette heure même,
observant curieusement la Hollande, il complète ses précédentes éludes, et
amasse pour nous de nouvelles richesses. C'est sans doute dans quelque
vieille cité batave que ces pages, avec nos vœux , l'iront trouver.
M. Marmier a trop d'esprit pour ne pas prendre en bonne part les deux
griefs que je lui soumets. Le premier, le plus grave, c'est d'avoir souvent
substitué l'esprit poétique à l'esprit critique. Sans doute, il eut été du plus mau-
vais goût de ne visiter le Nord que pour le juger avec aigreur , que pour en
rapporter des caricatures; sans doute le fond même de la critique doit se com-
poser de bienveillance, d'admiration ; dès qu'elle a un parti pris , dès que
l'animosité perce, dès que l'aménité manque, elle n'est plus littéraire , et la
poésie lui échappe. Mais M. Marmier ne s'est pas assez dégagé des douces illu-
sions. La critique a cela de commun avec la poésie qu'il lui faut vivre le plus
souvent de désenchantemens; elle a cela de distinct que ses désenchantemens
sont souvent produits par les poètes. M. Marmier a donc traité quelquefois
avec une indulgence trop marquée les écrivains du Nord ; il s'est assis à leur
foyer, il s'est fait de la famille. Qu'en est-il résulté? Cest que son talent, natu-
rellement poétique , naturellement tourné à la rêverie, a reflété la couleur qui
Pentoorait, s'est empreint de formes et d'images septentrionales.
Mon premier grief allait à la méthode de M. Marmier; le second s'adresse
à la forme qu'il a choisie, et surtout qu'il a gardée dans son livre. J'aurais
désiré qu'en réimprimant ces morceaux, écrits souvent sur les lieux mêmes,
à la hâte, sous l'impression directe et vive des hommes et des sites, M. Mar-
mier les eût retouchés, les eût appuyés de textes et d'indications plus positives.
C'est là un des devoirs de l'historien littéraire. Sans doute l'auteur n'a pas
voulu faire une œuvre d'érudit. Il eût paru bizarre, pour juger des poètes,
de s'entourer de tout un appareil scientifique, de toucher avec un gnnt de fer
ces ailes bigarrées de papillon. Mais, sans s'égrener en innombrables notes,
sans se perdre dans un fatras de citations , pourquoi n'avoir pas complété ,
affermi , rectifié ces intéressantes esquisses? Pourquoi ne les avoir pas étayées
de recherches nouvelles et approfondies? A certains endroits, M. Marmier
s'est tenu aux surfaces : Summa sequar fastigia rerum. C'est toujours
rette tendance poétique, qui a sa séduction, que j'ai à peine le courage
(1) Ud vol. io-80, rue des Beaux-Art$, 10.
TOME XXIV. JO
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1A6 RKrVUS^ D«B WCX MONDES.
de blâmer et qui oe dooiMB que U» fleurs. VHiêUdre de h Littérature en
DanemarJi et en Suède est d'une lecture fort agréable et pleipe de cbanve.
Ces études gagneut à être réunies, et on aperçoit nneux les unes nuangcs
de ce qui , dans Tisolement successif des articles , pouvait paraître un peu mo-
notone. Le talent délirât, tendre^ aimable de M. Marmier s'y retrouve et
brille en bien des page^, relevé par un style facile , plein de laisser-aller et de
grâce. Mais, je Tai dit, il ne serait pas de bon goût d'insister ici sur Téloge.
J'aime mieux tomber dans l'inverse du défaut que je blâmais tout à l'heure.
M. Marmier est trop indulgent, et je suis trop sévère à son égard. C'est un
privilège de l'amitié.
Le livre de M. Marmier dot la lista des récens travaux sur le Nord ; nous ne
pouvions mieux terminer. Ces efforts, oes essais, dans leur variété, dans la
diversité même de leur méthode et de leur but, méritent d'être remarqués et
souvent encouragés. Il suffit de se méfier de l'engouement facile des traduc-
teurs et de l'enthousiasme exagéré des historiens, contre lesquels il était bon
de protester avec quelqMC vivacité. Mais dès que la mesure est sufSsarament
rétablie, dès que c'est seulement un voyage de découverte, sens admiration
préconçue , sans expédition bruyante vers une invisible toison d'or, on ne sau-
rait trop pousser l'ardente activité des intelligences de notre temps vers eos
plages inconnues qu'il importe de conquérir à la science. Les lettres, comme
l'histoire , ont beaucoup à profiter de ces utiles excursions. Et d'ailleurs qui
sait l'avenir.^ La littérature Scandinave n'a pas été sans influence sur la poésie
européenne du moyen-âge. Puis est venu le tour de la politique. De grands
rois ont fait d'un petit peuple une grande nation : Gustave Wasd , Gustave-
Adolphe, Christine, Charles XII, cette glorieuse et unique succession d'hommes
puissans (je ne retire pas le mot pour Christine ) , ont élevé les destinées de la
Suède à la hauteur de leur génie. Depuis, les états du Nord ont cessé de
figurer au premier plan. Mais voilà de nouveau que toute une littérature,
déjà brillante, renaît en Danemark, à Stockholm, en Islande même. Que
deviendra ce mouvement intellectuel? S'arrétera-t-il? Les populations Scandi-
naves reprendront-elles un jour le rang politique que leur avaient conquis quel-
ques grands capitaines? La monarchie , en un mot, aura-t-elle été plus favo-
rable pour le Nord que ne le sera la démocratie qui s^avance ? C'est ce que l'his-
toire dira un jour, c'est ce qu'il serait difficile de deviner.
Ch. Labittb.
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CHRONIQUE DE LA QUIN^ArNE.
30 septembre I8i0.
La situation politique est toujours compliquée et difficile. Nous écrivons au
moment où des nouvelles impoUaotes sont peut-être en route, venant de
Londres, d* Alexandrie , delà Syrie, de Gonslantinople : peut-*étre les eonjec-
tnres d'aujourd'hui seront-elles démenties demain; des faits inattendus peu-
vent ouvrir un nouveau champ à la politique et donner aux idées une direc-^
tkm imprévue. Tout est possible dans une question où tant de volontés et
d'Intérêts divers se rencontrent et se croisent : une question qui a pu éloigner
l'Angleterre de l'alliance fran<^'se, mettre en8eniA>le les maîtres de l'Inde et les
agresseurs de Khiva, amener la Porte à se proclamer l'humble vassale de
l'Angleterre et de la Russie, et faire oublier à la prudence de l'Autriche et
de la Prusse tout ce que le traité de Londres renfermait de menaçant potir le
repos du monde et dè»'k)rs pour leur propre sûreté; une pareille question, dts-
je, par fles oortipKeations et ses difficultés, par tout ce qu'elle contient de
prévu et d'imprévu , de calculé et d'accidentel , peut offrir d'un instant à
l'autre les issues les plus surprenantes, les dénouemens les plus bizarres,
comme les plus funestes catastrophes.
Ces compHcatioos et ces difficultés, ces diances et ces dangers pèsent sur
tout le monde. Bien léger serait celui qui s'en croirait à l'abri; bien aveugle
serait l'opinion de ceux qui imagineraient avoir mis toutes les bonnes chances
de leur côté. Le pacha d'Egypte , les signataires du traité de^Londres et le
gouvernement fraiçais ont chacun leur part de difficultés et de périls : il
serait puéril de le dissimuler, mais il n'est pas difficile de démontrer à tout
homme impartial et froid que la situation la moins compliquée , la plus
digne, et par cela même la plus sdre, est celle de la France.
Mél)émet-Ali , empressoiis-nous dejle reconnaître, se trouvait dans une posi-
tion délicate. Il y a en lui, si on peut s'exprimer ainsi, une dualité qui
reparaît toujours et que ne doivent jamais oublier ceux qui prétendent
10.
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I<k8 RBVUE DBS DBUX MONDES.
coDoaître d^avance, par voie de conjecture, ]a conduite du pacha. Turc de
naissance, de première éducation et de sentiment. Européen par ses idées
acquises, par sa vie politique, par la vigueur de son esprit; vainqueur et
vassal de la Porte, placé entre les signataires de la convention de Londres qui le
traitent indignement et le sultan qu'il vénère comme le chef sacré des Osmanlis,
entre la Porte dont il a le droit de mépriser les forces et les anglo-rujsses qui le
menacent de leurs flottes et de leurs armées, entre des adversaires dont il ne
peut méconnaître la puissance, et la France qui , bienveillante pour lui , n'est
cependant pas son alliée et veut conserver toute la liberté de ses décisions et
de son action ; hardi , i-nais père de famille , actif, mais vieux , ayant toujours
devant lui les souvenirs glorieux de son passé et les craintes d'un avenir qu'il
ne pourra pas gouverner, le pacha s'est vu appelé à résoudre la question la
plus compliquée, la plus ardue que la politique ait jamais posée à un homme
d'état. La moindre faute pouvait lui être fatale : jusqu'ici il ne Ta pas commise.
Il lui fallait ménager l'orgueil de son suzerain, les convenances de la
Porte; il l'a fait par des concessions fraoches, capitales; il Ta fait pour le fond
et pour la forme, car c'est de la magnanimité du sultan qu'il déclarait vou-
loir tenir tout ce qu'il conservait.
Il lui fallait résister aux menaces des alliés, sans cependant \e& irriter,
sans les provoquer, sans attirer sur lui le blâme d'avoir commencé la lutte.
Il l'a fait en défendant à son Gis de passer le Taurus, en ne brisant point
ses rapports pacifiques avec les Européens, quels qu'ils fussent. Anglais,
Russes, Autrichiens; il l'a fait en abandonnant des prétentions qui auraient
paru trop absolues et trop exclusives, en proposant une transaction dont le
refus à l'égard d'un vieillard de soixante-douze ans, sera une preuve évidente
qu'on ne cherchait qu'un prétexte pour le dé|)osséder complètement, pour
troubler la paix du monde et amener une crise décisive et sanglante.
Il lui 'fallait cultiver l'amitié de la France; il devait (il faut bien ledire,^
puisque ce sont les vues et les intérêts du pacha que nous cherchons à ana-
lyser ici), il devait s'efforcer d'attirer de plus en plus vers lui notre gou-
vernement, et de l'associer à sa cause. Nous sommes convaincus que,
malgré T habileté du pacha, notre gouvernement a conservé toute sa liberté
d'action. C'est là une bonne politique. Toujours est-il queMéhémet-Ali a fait
ce qu'il devait faire dans son intérêt pour mériter de plus en plus l'amitié de
la France. Il a écouté avec déférence les conseils de modération et de sagesse
qui lui ont été donnés; et par les concessions qu'il a offertes, il a prouvé d'une
manière irrécusable qu'il allait droit au but, et qu'il avait sérieusement com-
pris combien il lui importait, dans un siècle où en définitive l'opinion publique
juge souverainement toutes les questions (elle l'a assez prouvé dans l'affaire
de Grèce), de mettre de son côté la raison et la justice.
C'est ainsi que le pacha s'est montré jusqu'ici ferme sans arrogance, souple
sans faiblesse; il a fait preuve d'énergie en Syrie, où il n'y avait que des som-
mations et des démonstrations militaires , de prudence , de mesure , d'habi-
leté en Egypte, où se développait la lutte diplomatique.
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REVUE — CHRONIQUE. 149
STîl persiste dans cette ligne, les grands embarras ne seront pas pour lui.
S'il avait brutalement franchi le Taurus, il se perdait par sa témérité; s*il sous-
crivait au traité de Londres, il périssait d'abaissement et de platitude. Il a con-
cédé tout ce qu'il devait concéder; il a fait à Tamour de la paix tous les sacri-
fices que des hommes raisonnables, sensés, pouvaient lui demander; il a été
respectueux envers le sultan , modeste envers les signataires du traité de Lon-
dres, plein d'égards et de déférence envers nous. Si ses propositions sont accep-
tées, I9 paix du monde est conservée, et il n'y a de honte pour personne. Si
elles sont refusées, |a lutte commencera; Topinion publique éclairée protégera
le bon droit , et le succès démontrera si Tentétement et la violence , si la force
brutale, doivent, en Tan de grâce 1840, l'emporter sur la raison et l'équité.
Il n'est pas aujourd'hui aussi facile qu'on paraît le croire en certains Keux,
de s'abandonner à son caprice et de mettre pour toute raison dans la ba-
lance son épée. Aujourd'hui il faut dire au monde et ce que l'on fait et les
raisons de tout ce que l'on fait. Qu'on ose donc dire à l'Europe, à son industrie,
à son commerce, à sa civilisation, qu'on a compromis la paix générale, fait
renaître d'immenses questions, mis en doute toutes choses, jusqu'à l'existence
de plus d'un état, parce qu'on ne veut pas qiie l'illustre vieillard que la
victoire a couronné à Nézib, conserve pendant quelques années encore, via-
gèrement, l'administration des pays conquis, parce qu'on veut le contrain-
dre, lui vainqueur, à évacuer honteusement la Syrie comme un général
fanfaron qui cependant livre la place sans tirer un coup de canon ! Il faudrait
rougir de honte pour l'Europe, pour sa politique, pour ses hommes d'état, si
on devait sérieusement s'attendre à de pareils résultats.
Ces vérités, au surplus, sont connues, senties. Aussi , voulait-on, en dés-
espoir de cause, dans ce premier mouvement d'irritation que donne le tort que
l'on a et qu'on ne voudrait pas avoir, rejeter sur la France la résistance sage ,
raisonnable, courtoise du pacha. S'il n'a pas tout accordé, disait-on, c'est
que la France ne l'a pas voulu , c'est qu'elle lui a donné le conseil de ne pas le
faire. Si la France l'eût voulu, nous, signataires du traité fait sans la France,
nous eussions triomphé à Alexandrie, et la France doit se reprocher de ne pas
nous avoir aidés à réussir promptement, péremptoirement, dans une entre-
prise dont le premier résultat était de substituer l'alliance anglo-russe à
l'alliance anglo-française : tant il est vrai qu'il y a un côté parfaitement
comique en toute chose , même dans la haute politique !
Au reste, empressons-nous de le dire, ce singulier thème est aujourd'hui
abandonné. Il est aujourd'hui reconnu que la France, tout en donnant au
pacha des conseils de modération et de prudence, ne lui a rien prescrit ; que,
bien loin de le retenir dans la voie des concessions, il a fallu l'y pousser par
une saine représentation des choses et des intérêts permanens du monde.
La France ne peut que savoir bon gré au pacha de ses démarches. On doit
lui tenir compte de sa déférence , et après des concessions que la sagesse et
l'équité ne peuveni qu'approuver, le gouvernement fran(^ais n'a fait qu'un
acte de stricte justice et de saine politique, s'il est vrai qu'il ait déclaré à
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150 BEvuB M» tfn\ Mmn.
Méhéme^AH que désormais la France ii*a plus rien à UA demanda. Saitt doiife,
libre au pacha de s'abaisser, sMI le veut, le froat daâs la pouësièi^; «ôiis
Tavons toujours dit, si c*eM effectivenieilt à la PdrtiB , à ta t^orté seule, à «eft
forces, à son gouvernement , qu*îl rend les provinïïes qu'il occupe, i^ndWI
même TÉ^pte, la France, tout en s'étonnaut de tant de fafblétte après tant
d*énergfe, de tant d'abaissement après faiit de gloire, n*a Irien à dire; seu-
lement, peu convaincue de la possibilité pour la Pone de ressafisir rétdlértieift
le gouvernement de ces provinces, la France réciterait Parme aMi bras, -et ^haét^
vation , pour s'assurer que l'Egypte et la Syrie ne devienftetit fias , abus le nom
de la Porte, le prix de quelque ambition mal dégui^.
Encore une fois, Méhémet-Ali a fait preuve ju^ulci de raison et d^habfleté.
Placé dans la position la plus difBclle, il a échappé à tôu^ les piégea et marché
d'un pas ferme sur une ligne très étrofte. Plus hardi, plus irritable, tl se
faisait passer pour un provocateur audadetfx, téméraire, voulant la guerfè
h tout prix , sacriOant le repos du monde à ses minces întéréta; l'opinion pu-
blique, même en France, l'aurait abandonné. SI , au contraire, déeodragé,
effrayé, ne sachant tirer aucun parti des lorœs qu'il possède. Il eût, à lA
face du monde qui le regarde, cédé auk sommations impérieuses des puis-
sauces, comme un timide écolier se baisse sous la férule d'un cuiâtrte irrité,
lui eut-on laissé quelque chose, Il périssait par le ridicule et sous le mépris
de l'Europe.
La conduite habile du pacha fait l'embarras des signataires du traité de
Londres. On comptait sur sa faiblesse ou sur sa témérité. Peut-être même
qu' in petto tous les signataires du traité ne faisaient pas le même pronostic.
Peut-être que les uns comptaient sur la faiblesse du pacha , tandis que tel
av\ i se flattait d'entendre bientôt les clairons des phalanges ^ptiennes
franchissant le Taurus et appelant ainsi ime armée russe à CoUstantinople ou
dans l'Asie mineure.
Quoi qu'il en soit, timide ou téméraire, le pacha paraissait courir à Sa perte.
L'blgypte, dans les deux cas, sous une forme ou sous une autre, ne devait
pas tarder à devenir une sorte d'île ionienne; la Russie se serait chargée tout
naturellement de faire de plus en plus sentir à la Turquie son puissant patro-
nage, qui doit peu à peu la préparer au sort de la Pologne. Quant à la
France , on était convaincu qu'elle resterait spectatrice impassible de ces
étranges transactions.
Le pacha a déjoué jusqu'à ce jour toutes les hypothèses, sauf une seule,
celle où il serait raisonnable, hypothèse que ses ennemis ne lui avaient pas
fait r honneur d'admettre. Dès-lors ont commencé les eml)arras des nouTeaux
alliés.
Que faire .^ Pousser à bout un homme raisonnable, qui, malgré l'outrecui^
dance de vos agens, vient au-devant de vous avec des propositions équitables,
avec des concessions que l'opinion publique doit hautement avouer? Il y aurait
là une sorte de démence; ce serait assumer sur soi la responsabilité, se
rendre coupable de tous les malheurs qui peuvent retomber sur l'Asie et sur
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RBYUE — CRftOMQlJE. 151
FEurope. L'histoire n'aurait pas d'expression assez amère pour stigmatiser
une parfiille poKlique. Il serait par trop évident qu'on voudrait autre cliose
que ee que fondit, que les protocoles et les déclarations de désintéressement
ne sont que des mensonges surannés, de vieux artifices qui rappellent trop
la fin du dernier siècle, et qui ne peuvent désormais tromper personne.
Transiger avec le pacha ? Accepter ses concessions ou quelque chose d'ana-
li^ue? Cest là sans doute la sagesse, la raison , Téquité. Cest là ce que com-
mande rintérét général , la paix du monde. Cest là Caire ce qui est bien , mais
c'est aux dépens de Tamour^propre. Il faudrait reconnaître qu'on n'a pas été
infaillible, qu'on a dépassé la mesure, qu'on a tout remué, fait les actes les plus
étranges , tenu la conduite la plus singulière , pour un résultat qu'on aurait
pu obtenir avec une politique plus loyale et plus naturelle. Les petites pas-
sions l'emporteront-elles sur l'intérêt du monde?
Au reste, c'est là une question que lord Palmerston seul peut s'adresser à
lui-même; elle le r^arde seul.
La Prusse et l'Autriche sont en quelque sorte hors de cause. Elles ont signé
par résignation , par faiblesse , par une vieille habitude de déférence. Le jour
où la Russie et TAngleterre se diront satisfaites, la Prusse et l'Autriche n'élè-
veront pas la moindre objection; elles témoigneront au contraire une grande
satisfaction de voir s'éloigner des chances et des périls où elles auraient beau-
coup à perdre , et rien à gagner. Leur amour-propre n'est point intéressé à
Texécution littérale du traité de Londres.
Quant à la Russie, la question est moins simple. Croira qui voudra que la
Russie a déchiré le traité d'Unkiar-Skelessi , renoncé à son protectorat exclusif
de la Porte, donné un démenti formel à la vieille politique russe, en se met-
tant en quelque sorte à la suite de l'Angleterre pour les affaires d'Orient,
uniquement pour arracher à Méhémet-Ali la Syrie. On ne fait pas un acte
aussi énorme pour un si mince résultat. Le cabinet russe est trop habile; il
a droità être jugé de plus haut. — Il a voulu rompre Talliance anglo-française.
— D'accord. C'est là ce qu'il a voulu avant tout et à tout prix. Les stipulations
du 15 juillet, si elles ne cachaient pas d'autres vues, seraient contraires n
l'intérêt russe. C'est sans doute là ce que lord Palmerston dira avec emphase
au parlement. Il se vantera , en formules diplomatiques, d'avoir, comme on
dit vulgairement, attrapé la Russie. Ce serait puéril de le dire, bien plus
puéril de le croire.
Évidemment il y a là pour la Russie une arrière-pensée. A-t-elle voulu rompre
Talliance anglo-française uniquement pour le plaisir de la rompre? L'alliance
anglo-française ! Mais pour quiconque étudie à fond la question , il est évident
que l'alliance anglo-française, c'est la paix;, que toute autre combinaison,
quelle qu'elle soit, c'est la guerre. 11 faut appeler les choses par leur nom.
Malheur à ceux qui se berceraient d'illusions! En pareille matière, trop de
confiance perd , la méfiance sauve.
De toutes les combinaisons qui sont en dehors de l'allfanoe anglo-française,
il en est plusieurs qui offrent à la France une brillante perspective d'avantages
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152 REVUE DES DEUX MONDES.
et de gloire : il n*y en a point qui lui enlère les moyens d'échapper à toute
perte. Aussi c'est plus encore dans Fintérêt de la civilisation et du monde que
dans rintérét purement français que nous déplorons la marche qu'on vient
d'imprimer à la politique de l'Europe. Quoi qu'il en soit, convaincus que la
Russie n'a mis un si grand prix à briser l'alliance anglo-française que dans le
but de donner une impulsion nouvelle a la politique générale et de l'entrât-
ner hors des voies où cette alliance l'avait maintenue depuis 1830, nous sommes
nécessairement enclins à croire que la Russie ne négligera aucun effort pour
faire rejeter les propositions de Méhémet-Ali. Elle saura* exploiter toutes les
passions, irriter tous les amours-propres, pour que l'on pousse à bout le
pacha, pour qu'on ait recours aux moyens les plus extrêmes, pour que le
traité soit exécuté au pied de la lettre. L'embarras dont nous avons parlé ne
la retient guère. Elle sait bien qu'on finira par comprendre que seule elle ne
se trompait pas dans ce jeu terrible, et qu'ainsi sa conduite sera justifiée
même aux yeux des Russes, si le traité du 15 juillet s'exécute. Si au contraire
le traité, après l'avoir dépouillé de son protectorat exclusif à Constantinople,
n'amenait qu'une transaction et par là l'inaction , le cabinet russe paraîtrait
avoir trahi la politique de Catherine et d'Alexandre , et avoir été la dupe* des
cajoleries de l'Angleterre.
11 est donc probable que tout projet d'arrangement ^ra repoussé, que des
faits brusques, violens , viendront couper court à toute négociation et com-
mencer en Orient cette série d'évènemens dont il n'est donné à personne de
prévoir l'enchaînement et l'issue.
On avait annoncé qu'un conseil de cabinet devait avoir lieu avant-hier à
Londres pour délibérer sur la question de savoir si , en conséquence des pro-
positions de Méhémet-Ali , il n'y avait pas lieu de modifier les conventions du
15 juillet et de faire des ouvertures à notre gouvernement. On dit aujourd'hui
que le conseil n*a pas eu lieu , qu'il a été ajourné.
Dans l'hypothèse de l'exécution littérale des conventions, si le pacha résiste
avec quelque énergie , les prévisions explicites du traité ne tarderont pas à être
épuisées. Que fera-t-on ensuite.^ La Prusse et l'Autriche signeront-elles un
traité nouveau? S'enfonceront-elles davantage encore dans la voie périlleuse
où elles se sont laissées entraîner? A ces questions et à tant d'autres qui
naissent spontanément du sujet, il serait superflu et téméraire de vouloir
répondre d'avance. Il n'est, en pareilles circonstances, qu'une seule politique
qui soit à la fois sage et digne : c'est celle qui réunit la prévoyance à l'action ,
qui ne précipite rien et prépare toutes choses , qui sans anticiper sur rien sait
éviter toute surprise et se tenir prête à toute événement.
La conduite du gouvernement français lui était donc impérieusement dictée
par les circonstances.
En présence du traité du 15 juillet, la France devait à sa dignité de faire
sentir qu'elle comprenait l'esprit de cet acte et la nature du procédé; elle devait
en même temps donner au pacha des conseils, non d'abaissement et d'aban-
don , mais de modération et de sagesse; enfin ,^lle devait élever son état mlli-
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REVUE — CHRONIQUE. 153
taire au point de suffire à tous les évènemens. C'était armée, forte, que ta
France devait se mettre en observation et se tenir prête à passer d*un instant
à Fautre de l'observation à l'action.
Cest là ce que le gouvernement a fait , et ce qu'il ne cessera pas de faire.
Les arniemens de la France ont jeté, n'en doutons pas, dans la balance po-
litique un poids sur lequel les signataires du traité de Londres ne comptèrent
pas d'abord. Évidemment ils nous supposaient , que dirai-je? plus insoucians,
plus économes, plus épris des délices du repos que nous ne le sommes. Leur
politique s'est trouvée en présence d'un fait inattendu. L'élément français est
ainsi entré, malgré eux , dans la question. Ils doivent maintenant délibérer en
présence, non de la Fr^ince apathique et désarmée, mais de la France calme et
armée, modérée, amie de la paix , mais bien décidée à ne rien sacrifier de ses
intérêts et de sa dignité. ,
Les armemens de la France peuvent devenir inutiles. — C'est possible , et
nous, qui désirons sincèrement la paix tant qu'elle sera compatible avec l'hon-
neur et la sûreté du pays , nous nous féliciterons de l'inutilité de ces dépenses.
Mais pour se préparer à la guerre , faut-il attendre qu'elle ait éclaté ? que la
paix soit impossible? Les états qui attendent ainsi , les bras croisés, le flot des
grands évènemens, n'ont pas de longues guerres, il est vrai , car d'ordinaire,
ils succombent promptement. Sans doute, l'enthousiasme, dans certaines
droonstances, peut opérer des miracles : la France le sait; mais dans des temps
calmes, ordinaires, c'est sur la prudence qu'il faut compter, et non sur des
prodiges.
Quand nous parlons d'armemens qui peuvent devenir inutiles, ce n'est point
des fortifications de Paris que nous entendons parler. Si quelque chose doit
surprendre, c'est qu'on ait pu retarder vingt-cinq ans une mesure que le
devoir le plus strict commandait au gouvernement de la France. Pouvait-on
hésiter à se donner cette immense sécurité , cette force colossale , cette base
d'opérations qui nous place, vis-à-vis de l'Europe, dans une position analogue
à celle des Anglais, si fiers et si forts de leur ceinture maritime? La population
parisienne, derrière de bons remparts, vaudra bien pour nous, l'Europe le
sait, les vagues de l'Océan et les récifs des cdtes de l'Angleterre.
£p résumé , le gouvernement en présence des évènemens du jour avait à
opter entre deux grandes responsabilités, la responsabilité de la France dés-
armée , la responsabilité de la France armée. Le gouvernement a opté pour
l'armement. Qui aurait osé faire un autre choix? On sait ce qu'un armement
sérieux met dans la balance; on sait ce qu'il nous donne d'influence et de sécu-
rité : sait-on ce qui serait arrivé, ce qui aurait pu arriver, si le gouvernement
s'était endormi dans une insouciance funeste, si par son inaction il avait réa-
lisé les espérances des signataires du traité ?
Sans doute, le gouvernement peut s'y attendre, si les évènemens dissipent
toutes les craintes, si la raison se fait jour dans les conseils des alliés « on lui
reprochera sévèrement d'avoir trop fait, trop dépensé : on ne lui tiendra pas
compte de l'influence que son énergie aura exercée sur l'issue de la crise. Le
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15^ REVUS
chiffre des dépenstt devieadia une an>e pour les nrmhutB pnîlwwntjktn :
c'est de bonne guene. Le ^^oifvenieiinut peut se résigner; 4ûl-il suoœiiiber
daos la lutte, qu1l se console: il vaut mieuK Babir de seoiblaUes r^roolws
qu'être aeeusé d'avoir tnM son pajs.
L'Espagne eonttaoe sa trisle révolmion. Elle aboutira , comme to«t ee ffii
se fait dans ce malheureux pays, à l'anarohie^t à l'impoissaiMe. Cesl «m
lutte entre deux fractions de la classe moyenne; le peuple, les masses rcgar-
dent et laissent faire. 11 serait par trop ridicule ^ comparer ces agitations à
notre grande révolution. C'est tout an plus la Fronde, moins le cardinal de
Retz, Tureone et Ck>ndé. Les municipalités représentent le viewt principe
bourgeois, tel qu'il s'était organisé à côté de la féodalité; c'est ce pr'mcipe totft
local qui est incompatible avec toute grandeur nationale.
Il ne se passera pas deux mois qu'Espartero sera l'homme le plus impoptt*
lairede l'Espagne. Il estd^à péniblement étonné de rinfluencedesjnntes; 01
ce serait un grand rêve que d'imaginer qu'il pourra , lui Espartero, faire ren-
trer toutes ces ambitions bourgeoises dans le giron de la loi commune. Espar-
tero n'est pas plus apte à faire qu'à dompter une révolution. Il ne voudra pas
s'associer au désordre, et dès qu'il voudra sérieusement le faire cesser, il
sentira ses forces défaillir. Les baïonnettes ont délibéré, elles déKbéreront
encore, et ne feront nullement la volonté du duc de la Victoire. Qu'il Use
notre histoire, qu'il se rappelle les noms de certains généraux, il y trouvera
d'utiles enseignemens. Mais ce n'est pas à Napoléon qn'il faut penser : celui-
là, on l'admire, on ne l'imite pas. La révolution qui vient de se faire en Es*
pagne n'est pas même le commencement de la fin.
Revu^ Musicale.
Le ballet nouveau de l'Opéra appartient encore 5 ce genre d'imaginations
fantastiques dont on semble ne vouloir plus sortir. Depuis que les trombones
de M. Meyerbeer ont remué les mondes souterrains au grand proBt de VApk-
demie royale de Musique, c'est à qui évoquera son diable amoureux ou non,
son lutin , sa sylphide ou son kobold. Pas un coin de l'air ou de la teire, pas
ime grotte, pas un fleuve, qui soit demeuré à l'abri de ces investigations labo-
rieuses. Il semble en vérité que l'enfer n'ait été imaginé que pour la plus
grande gloire de l'Opéra, et que les Satans de Dante et de Milton n'aient autre
chose à faire qu'à venir parader en casques de pompier devant la rampe. Et
cette belle mythologie allemande , qu'est-elle devenue, bon Dieu! On a pris
aux roses leurs elfes, aux mines d'or leurs gnomes, pour les faire danser aux
sons d'une musique quelconque de>ant un public ennuyé; et les cygnes blancs
de Musœus en sont réduits à barbotter dans le Lac des Fées. Les poètes de
l'Académie royale de Musique sont un peu cousins des alchimistes du moyen-
âge; ils savent eux aussi se soumetnre par des incantations les foroes rayité^
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rieiiaes de la na^ture, et faire de Tor à leur manièoe. Ceci dous amèoe naturel-
lemeot à peosen qu'm fait d'imagination les poètes de TOpéra sont au moins
aussi éoGoomes que les musiciens. Après Robert^le-Dickble , tous avez eu la
TentaUony le Diable boiteux, le Diable ammrenx, de même qu^après la
Fille d(/u Danube, le Lac dea Fées, y original appelle la copie; le fsu ou Teau,
peu impM^rte, du moment que Tun s'y jette, tous se précipiteal : c'est toujours
riiistoire des moutons de Panurge. D'ailleurs, diable pour diable, j'aime
autant le voir amoureux que boiteux. Pourquoi, au fait, le diable ne serait-il
pas accessible a tous les plus honnêtes sentimens de l'humanité? Si la légende
prétend que le diable ne saurait aimer, attendu que, s'il lui arrivait de pouvoir
aimer une ame, il cesserait à l'instant d'être le diable, la légende a tort; et lors-
que Goethe donnait à son Méphistophélès un masque glacial , une ironie im-
placable, un oœur de boue et de fiel , Goetlie , à coup sûr, ne savait ce qu'il
faisait. Le diable, au fond, ne demeure étranger à aucune des facultés du
oœur et de l'intelligence ; il s'éprend de belle passion , il se marie à l'église ,
il a des enfans auxquels il se dévoue et qu'il élève dans la foi de ses pères :
qu'y a-t-il donc d'étonnant à voir au diable un cœur tendre et passionné, un
ciiBur de jeune ûlle amoiuieuse? ne lui avons-nous pas vu jadis des entrailles
de père? Ne vous souvient-il plus de ce digne Bertram, de cet excellent
homme qui chérit son iiis Robert au point de le suivre partout, jusque dans
les sanctuaires, et commence à larmoyer pitoyablement chaque fois qu'il lui
parle de sa mère.
Le ballet du Diable Amoureux procède de Caeotte absolument comme le
ballet du Z>«i6^ ik^ifeuo: procédait deLesage; après le roman, la nouvelle.
On ne saurait s'imaginer ccunbien les écrivains de TAcadémie royale de Mu-
sique puisent tous les jours à pleines mains dansée petit livre du siècle der-
nicHT : je pourrais citer dix scènes du répertoire, des plus belles et des plus
dramatiques, qui viennent de là. Seulement, il est fâcheux que ces messieurs,
au Heu de s'en tenir à la lettre, n'aient pu imiter cette imagination dans ce
qu'elle a de vraiment original. Je ne prétends pas donner ici le roman de Ca-
zotte pour un chef-d'œuvre, tant s'en faut; cela est décousu , débraillé, plein
de n^ligences et de mauvais style ; mais cependant , à travers un bavardage
où Fart n'a rien à démêler, on rencontre çà et là des scènes aimables et char-
mantes, la scène de la subduction par exemple, et d'autres. De plus, ce petit
livre a, selon nous, le mérite d'être fantastique sans le vouloir, presque sans
le savoir, un peu à la manière du Don Juan de Molière. En effet, la Bi<m-
detta de Cazotte n'appartient pas le moins du monde à la famille des anges
déchus; ce n'est point In un diable , pas même un diablotin , mais tout simple-
ment une de ces illusions qui vous prennent à vingt ans, vous altirentet vous
possèdent jusqu'à ce qu'un beau matin elles s'évanouissent comme elles sont
^^enues. Otez à Biondetta son existence vaporeuse, habillez^la de ronge et d^or,
faitesrcn un petit page démoniaque aux dents grinçantes, à l'œil ardent, et
vous aurez sur-le-champ la Miranda de la Tentation, ni plus ni moins. Je
m'étonne que l'auteur du livret n'ait po'mt senti que la était l'écueil du sujet
et qu'il ne parviendrait pas à le tourner.
Or, tomber dans cet écueil , c'était tomber dans le vieil enfler des machi-
iBStes, dans tout cet appareil de flammes du Bengale, de démons ventrus et
]»poufieaDS».etde caricatures pitoyables qu'il senait temps de laisser aux théâtres
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156 REVUE DES DEUX MOffDES.
du boulevart, d^abord parce qu'on les a reproduits jusqu*à satiété, ensuite
parce que tous ces perfectionnemens puérils qu*on y ajoute ne serrent qu'à en
faire ressortir le ridicule. On dirait que depuis dix ans TOpéra ne s'occupe que
du soin de perfectionner la mise en scène et le caractère de son enfer, et que
les directeurs à qui les destinées d'un art sérieux pourtant, l'art de Weber et
de Rossini, sont commises, n'ont d'autre affaire en tête que de transformer
le vieux diable de Psyché en un Satan convenable , régulier et catholique.
Que d'expériences n'a-t-on pas faites à ce sujet sur ce digne M. Montjoie!
D'abord on l'affubla d'une épaisse cuirasse d'écailies d'or, puis on lui donna
des cornes; tels furent, s'il nous en souvient, les résultats de la première
révolution. Cependant ces cornes étaient droites; des cornes droites à Beel-
zebuth , quelle hérésie! On les courba à la manière des béliers; on y ajouta
même une paire d'excellentes ailes de feutre noir, nouvelle période; enfln,
pour réforme suprême, on vient de les dorer. Qu'est-ce que l'art peut de-
mander de plus? On a doré les cornes de M. Montjoie. — Puisque nous
sommes en train de rendre à Cazotte ce qui lui appartient, disons que M. Scribe
lui doit l'intermède tout entier du cloître et des nonnes dans BoberUle-
Diable, sans en excepter cette belle scène où Robert croit reconnaître l'image
de sa mère dans la statue couchée sur le sépulcre qu'il va profaner pour
cueillir le rameau magique. La manière dont Biondetta se révèle à don Alvar
rappelle aussi une scène de Faust, avec cette différence toutefois, qu'il
s'agit ici d'un petit épagneul dont l'allure vive et gracieuse laisse deviner
la gentille espiègle qu'il dérobe, d'un de ces jolis épagneuls de Charles I***,
à dorlotter dans le manchon d'une marquise, tandis que le chien du doc-
teur Faust est un barbet noir et fâcheux. Étrange rapprochement! A coup
sâr, Goethe n'aura pas imité le bonhomme Cazotte. Voici , je crois, tout
le secret de la chose. Cazotte aime les chiens et ne trouve rien de plus élégant
pour son joli lutin « qu'un épagneul blanc, à soies Gnes et brillantes, les
oreilles traînantes jusqu'à terre , et qui tourne en remuant la queue et faisant
des courbettes. » Goethe les a en aversion et met son Méphistophélès dans le
ventre d'un barbet. A ce point de vue, la rencontre n'est-elle pas curieuse?
Si par hasard on a quelques inquiétudes sur ce fils de famille en veste de
velours, en perruque frisée, qui boit le vin de Chypre dans des coupes (Tor,
sème les billets de banque chez les courtisanes et finit par se ruiner au
jeu sur un air de Meyerbeer, puis, dans son désespoir, évoque Lucifer selon
d'infaillibles formules écrites en lettres rouges sur un parchemin noir, et se
donne à lui pour arranger ses affaires; si par hasard on s'informe de ce bel
étudiant qui, sous les traits de M. Mazillier, fascine depuis dix ans toutes les
femmes, princesses, bourgeoises, comédiennes et paysannes, nous dirons
qu'on le trouvera dans le ballet nouveau. C'est bien lui, nous avons reconnu
l'appartement où s'élucubrent d'ordinaire les conjurations, cette antique salle
ténébreuse aux fenêtres en ogives, aux murs bariolés de toute sorte d'images
fantastiques, où le diable ne manque jamais d'être représenté dans l'appareil
sous lequel il va se produire, et tenant à la main une énorme pancarte où se
lit quelque devise sacramentelle : Sois à moi , à toi toutes les pompes de la
terre, par exemple, tout cela pour la plus grande intelligence du drame qui
se joue. Nous avons reconnu aussi le fumeux grimoire qu'on épèle avec des
gestes forcenés, en ayant l'air de battre la mesure aux infortunés musiciens
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REVUE. — CHRONIQUE. 157
de Torchestre, qui soufflent à s^époumonner dans la gueule béante des trom-
bones et des ophycléides. Seulement le vieux bouquin à exorcismes nous a
paru un peu usé; depuis Robert-le-Diable, il a passé par tant de mains avant
d'arriver au jeune comte Frédéric ; l'administration fera bien de s'en procurer
un neuf. — Une fois la banalité d'un pareil sujet admise, on ne peut s'empé-
cher d'applaudir à la manière vraiment ingénieuse dont certaines parties de
l'ouvrage sont traitées. Il y a surtout, au second acte, une scène d'un effet
excellent, et qui figurerait à merveille dans une comédie.
Le comte Frédéric, amoureux d'une paysanne, est au moment de l'épouser,
lorsque survient la Phœbé, son ancienne maîtresse, qui , pour se débarrasser
de sa rivale, paie à prix d'or les ser\ices d'un pirate qui se charge d'enlever la
jeune fille. Lilia sort pour venir faire sa prière au pied d'une petite croix , et
comme elle est encore agenouillée, on l'entoure, on l'entraîne, on l'embarque.
Mais tout n'est pas dit; Urielle, qui vient d'assister à la scène, imagine de faire
enlever la Phœbé à son tour. Lorsqu'il s'agit de se passer quelque fantaisie,
les gens de l'enfer ne marc^handent pas, l'or ne leur coûte guère, on le sait;
la diablotine paie double, et, délivrée du même coup des deux femmes qui lui
disputaient le cœur du jeune comte, reste seule maîtresse du terrain. On ne
saurait dire tout ce qu'il y a d'esprit et de mouvement dans cette scène , bien
jouée du reste par M"' Pauline Leroux, M"* Noblet, et Simon. La malice
égrillarde du petit diable, la jalousie de la belle courtisanne délaissée, la
rapacité grossière du bandit, tout cela est bien exprimé, grâce à la pétulance
de M"' Leroux, à la tenue si distinguée de M"' Noblet et à la verve bouillante
de Simon. Il vous semble que vous assistez à l'e.xécution d'un de ces admi-
rables morceaux de la bonne école italienne, d'un trio de Païsiello ou de
Cimarosa où chacun fait sa partie en conscience. La seine du marchand
d'esclaves a son agrément, même après la Tentation et la Hévolte au sérail,
et l'on aurait tort de vouloir s'en plaindre, car, outre qu'il est parfaitement
indispensable à l'Opéra que tout homme ayant des accointances avec un
diable quelconque, voyage en Orient et passe en revue tous les harems , ce
commerce en plein vent de femmes à demi nues est un spectacle qui peut
avoir son intérêt. Vous voyez là des groupes d'esclaves plus ou moins belles,
indolemment étendues sur des nattés et des coussins; acheteurs et mar-
chands vont et viennent, soulevant, à mesure qu'ils passent, les gazes qui
les voilent; il y en a de brunes et de blondes, de vives et de languissantes;
celles-ci se reposent, celles-là dansent. On les contemple, on les mesure, on
les crie à l'enchère sur une estrade autour de laquelle viennent s'asseoir les
marchands et les amateurs, les gens d'affaires et les hommes de plaisir. Parmi
ceux-là , il en est un surtout qui fait les délices de la salle , je veux parler d'un
Persan, long, maigre, jaune, épuisé, l'homme riche, l'homme important
de la vente, et que tous les marchands accablent, sans qu'il ait l'air d'y
prendre garde, de toute sorte d'obséquieuses prévenances. Il arrive dans un
palanquin somptueux, prend place, regarde d'un œil hébété les femmes qu'on
lui montre, et s'il en voit une pour qui ses sens veuillent encore parler, il puise
l'or à pleines mains dans un coffre, et se la procure sans sourciller. Élie est
excellent dans ce personnage, à qui M"* Pauline Leroux finit par faire perdre
la tête dans un pas vraiment diabolique, et qui , pour les allures lascives, les
gestes effrénés et les œillades provocatrices, laisse bien loin derrière lui toutes
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IfiS BBVUE MIS VBCK MONDES.
kfl preoeaMS dit genm iitTcmée» par M''*" Elstler. il faut voir ce satrape déjà
mort au plaisir, ee dilettaote de la luitini passer par tous les degrés de la sen-
sation, de rimpassibilîté, de raoéaiitissement , au paroxisroe du désir, de
rœil teme à roDÎI de feu ; sa paupière appesantie se soulève, se fixe, s*allunie
el flamboie. C'est la débauche orientale prise sur le fait. Ce rôle n'a qu'une
scène, mais il est, à coup sûr, le meilleur de la pièce, le seul original.-^
Quant au dénouement, on n'y peut guère voir qu'une Tariante à celui de
la Tentation et de la Sylphide. Le poète nous ramène dans la fameuse
chambre aux exorcisines , ce qui signifie, dans les pièces à hccuspocus, que
les choses marchent à leur fin. Le comte Frédéric, les bras croisés sur sa poi-
trine, rêve à son bonheur, et contemple avec ravissement sa douce fiancée qui
dit ses patenôtres, agenouillée devant un prie-dieu, de l'autre côté de la scène.
Ëtrange chambre que celle-là ! On y invoque Dieu et le diable dans la même
heure , et las missels vivent en paix dans la bibliotlièque avec les livrets de
sorciers. —Survient Urielle, plus amoureuse et plus ardente que jamais; le
spectacle du bonheur de Frédéric l'irrite, la vue de sa rivale heureuse l'exas-
père, elle éclate, elle tempêta, elle menace en grinçant des dents; Othello n'est
pas plus terrible dans l'alcove de Desdemona. Cependant tout à coup elle se
trouble et s'arrête, un rayon céleste des<!end d'en haut dans cette ame de
soufre et de poix, et l'illumine; la diablesse, revenue «à des sentimens humains,
pardonne aux deux amans, les unit, comme un père-noble du Gymnase, et,
pour sceller le sacrifice de sa p<is8ion , brûle à la chandelle le pacte infernal ,
qui prend feu comme une feuille de papier. Avis à Beelzébuth, qui fera bien
4e fonder en enter une pat^eierie d'amyanthe, car il est déplorable, pour le
prince des flammes* et des salamandres, de voir ses sujettes dévorer les archives
de son royaume, ni plus ni moins que si c'étaient les registres d'un notaire.
Après ce magnifique mouvement d'abnégation, Urielle fléchit sur ses jambes,
lève les yeux vers le ciel , bénit ses hôtes et rend le soutfle comme la sylphide;
Lilia s'agenouille auprès du cadavre et lui passe sa croix de jeune vierge au-
tour du cou; toujours la croix! Frédéric verse des torrens de larmes, puis,
quand les deux amans se sont bien livrés à l'excès de leur désespoir, ils se
regardent , et , dans une pantomime pleine d'expression , se tiennent à peu
près ce langage : « Elle est morte, tout est fini , nous n'y pouvons rien; si nous
allious nous marier! » et ils partent. Nous voici de nouveau en eufer; là nous
retrouvons cet excellent M. Montjoie coiffé de cornes d'or à rendre jaloux le
plus beau bouc du Jardin des Pbntes, paré de bracelets, d'anueatix et de ooli-
liers mystiques, et le ventre ceint d'une toile d'araignée à paillettes de feu,
qui , dans la pensée du costumier, était sans doute destinée à représenter ces
vapeurs flottantes, ces émanations bitiunineuses dont l'auge des ténèbres s'en*
vironne, mais qui de fait ne ressemble qu'à un tablier de sapeur; remarquée
que M. Montjoie en a déjà le casque, de sorte que rien ne manque au iravesr
^ssemeot. Sapeur ou diable, M. Montjoie anathéniatise du haut d'un roc son
esclave Urielle, et la déclare traîtresse à l'enfer : à ce geste, tous les monstres
tétardsde la 2efUaUan,UinûsiUiwat la victimetct s^apprôteutà la déchirer à belles
griffes; qiais la mignouine, qui n'est jamais à court d'expédiens , se souvient
de Lilia , et leiu* montre sa croix (on sait quel effet la croix produit sur les
diables* sur les diables de l'Qpéra surtout); et tandis que dix ou quiuse cam-
pantes, cfiargéft de wfvéseoter la légion des esprits rebelles, s'e^crimeat et
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WBflflS -^ €MO!flQ0fe. l89
grimacent ^ leur niNns , \'nn^ Michel apfiiMjtt éaitt la lumière, n mmitratit
las cieiK de son épée,4WVK à la éiablease Vi^le les dienrins de la gflofre.
Un Niable qui vaattoiet! IMdée eat oariause ei vaut bien qifon en pa^le même
ai^jeurd'hui; J'aamiiptîoii fera é{MM|ue. €e qtie f admire sanocit , c'est le
rdie de l*mige Micllel dans eetle oemédie. Le pa«vre aéraphin ! comme ses
foDclioiis ont varié depuis la Genèse! Autrefois il expUlsati les démons du
paradis, uDaintenaot il les y introduit. Les temps changent; hélas ! TOpéra le
sait mieux que personne.
La musique du Diabie amoureux est de deux musiciens peu connus du
public, et qui, bien qu*à des tiu^ divera, méritent d*8tthrer Pattention des
hommes spéciaux. M. Benoit a écrit le premier et le troisième acte, et M. Re-
ber le second. M. Benott, organiste distingué , soft du Conservatoire, dirige
les chœurs de TOpéra, et, pour confectionner une fugue, on peut s'en fier
à lui. Quant à M. Reber, c'est un jeune homme plein de courage et d'éner-
gie, amoureux de son art, et qui depuis long-temps se prépare à la lutte
par des études sérieuses. Une symphonie et quelques chœurs détachés, exé-
cutés dans un ou deux oenoerts, et l'acte de ballet qu'il vient de produire,
telles sont à peu près toutes les compositions de M. Reber que le public ait été
jusqu'ici à même d'apprécier. Les amis de M. Reber, et il en a beaucoup, prô-
nent déjà son talent avec enthousiasme; on parle même de génie. Nous atten-
drons^ avant de le proc/amer maître, que les chefs'd^oeuvre soitent de son
portefeuille. On prétend que M. Reber a des idées; pourvu que ce ne soierrt
pas des idées esthétiques. D'ailleore, par le temps qui court, il faut se défier
des amis; on sait ce qu'ils valent, surtout en fait d'art. Que signifient les anris
en musique? M. Berlioz a des amis, et Rossini n'en a pas. M. Benoit et M. Re-
ber ont pris leur tâche au sérieux, trop au sérieux sans dmite. Dans leur zèle
de néophyte», ils ont saisi par les eheveuK cette occasion d'écrire des ouver-
tures et des symphonies pour l'orchestre et pour la salle de l'Opéra , et ne se
sont pas fait faute d'une double croche. De là une musique fort proprement
travaillée, quelquefois élégante, mais «ouvent diffuse et monotone. Ils ont
traité l'affaire comme s'il se f(h agi d'une partition en cinq actes d'où letir re-
nommée dépendait, oubliant qu'en pareille circonstance un arrangement ingé-
nieux est tout ce qu'on demande, et que le public vous tient plus compte du
motif d'un autre habilement présenté que de toutes les prétendues richesses
de votre propre fonds. Une idée de Rossini , d'Auber, ou d'Uérold , qui sil-
lonne l'orchestre par momens, rafraîchit l'oreille en même temps qu'elle anime
la scène. Quand je vais voir un ballet, ce n'est point apparemment pour m'en-
fouir dans l'orchestre; je veux suivre les pas des danseuses , et non le travail
des violoncelles ou des clarinettes. Jamais vous n'obtiendrez d'un musicien
nouveau qu'il se modère, et consente, en face d'un orchestre prêt à gronder
à son premier signal , à refouler son inspiration qui déborde; ce serait là
le supplice de Tantale , et vous n'oseriez pas l'y condamner. Un musicien
d'avenir, et tous les musiciens, jeunes ou vieux, qui n'ont rien produit encore,
en sont là; uu musicien d'avenir est trop au-dessus d'une pareille tâche pour
ne pas être au-dessous. Vous aurez beau dire , il écrira sa grande partition ,
sa partition en cinq actes, il la fera bon gré mal gré. Il en résulte que vous
avez un ballet sur le théâtre , et dans l'orchestre un opéra auquel rien ne
manque , ni l'ouverture , ni les morceaux d'ensemble , ni les chœurs ; l'ophy-
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160 REVUE DES DEUX MONDES.
déide chante les cavatines, le haut-bois et la contre-basse font les duos , et la
petite flûte concerte avec le trombone. Quand vous sortez, les oreilles vous
cornent. Tout en croyant ne voir qu'un ballet , vous avez entendu un opéra.
On vous a doré la pilule. En motifs étrangers , je n*ai guère reconnu qu'un
mouvement du célèbre menuet du Faust de Spohr dans Tacte de M. Reber.
Du reste, cette danse de fascination et de magnétisme diabolique est loin d'avoir
à rOpéra l'effet immense qu'elle produit en Allemagne. Avec la meilleure
volonté, on ne saurait se flgurer que ce diablotin grêle et chétif puisse dominer
sa danseuse au point de l'étourdir et de se la soumettre du regard. Pour com-
prendre l'étrange beauté de cette scène, il faut voir le Méphistophélès alle-
mand , grand , maigre , nerveux , serré dans son justaucorps étroit , le petit
manteau de velours cramoisi sur l'épaule, la plume de coq sur l'oreille, sa
main osseuse appuyée sur la tête de mort qui sert de pommeau à sa longue
rapière, entraîner aux éclats de l'admirable musique de Spohr cette jeune fille
écbevelée qui se pâme dans ses bras et sous son œil. M"' Pauline Leroux fait
des merveilles dans le rôle du petit diable, je doute que M"*" Elssler s'en fût
jamais si bien tirée. M'^' Leroux a le regard mordant, la lèvre pincée, le
pied rapide; elle comprend à merveille la double nature de son personnage,
la nature démoniaque surtout , on dirait que ses mains ont des griffes : il y a
en elle de la chatte et du lutin. Ce rôle va à son air, à ses manières, à ses
grâces plus vives que molles et vaporeuses. Elle est bien le diablotin de la
pièce, cette Urielle pour laquelle on a travesti d'une façon si bouffonne un
des plus jolis noms de la légende. Si l'on s'en fût tenu au roman de Cazotte,
Taglioni eût été plus femme, plus sylphide. A propos de Taglioni, ne vous
semble-t-il pas que le bonhomme aux prédictions la devinait lorsqu'il écrivait
ces lignes il y a près d'un siècle : « L'homme fut un assemblage d'un peu de
boue et d'eau ; pourquoi une femme ne serait-elle pas faite de rosée, de vapeurs
terrestres et de rayons de lumière, des débris d'un arc-en-ciel condensé? où est
le possible? où est l'impossible? » Mais à quoi bon parler de M"*" Taglioni à
l'occasion de FOpéra, délaissé de ses meilleurs sujets? M'*" Taglioni est bien
loin , et le Diable amoureux ne la fera pas oublier.
V. DE Mabs.
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ANCIENS
POÈTES. FRANC Aïs.
JOACniM DU BELLAY.
n y a bien des années déjà qu*à mon débat littéraire, je me suis
occupé des poètes du xvi* siècle, et que je me suis aventuré avec
Ronsard. J'ai souvent regretté depuis qu'il ne m'ait pas été donné de
perfectionner, dans des éditions successives, ce premier travail , et
d'y joindre ce qu'en pareille matière de nouvelles révisions apportent
toujours. Pourtant, aujourd'hui, une circonstance favorable m'y ra-
mène assez directement. Un de nos amis, imprimeur à Angers,
M. Victor Pavie, frère de l'orientaliste voyageur, prépare k ses
frais et avec un culte singulier une édition des vers choisis du poète
Du Bellay, son compatriote. Déjà , il y a un an environ , on avait
reproduit ici la Défense et lUtistration de la Langue française (1).
Ce retour d'attention accordée au vieux poète angevin m'encourage
moi-même à y revenir, et à compléter sur lui d'anciennes études
(1) Publié par M. Ackermann , chez Crozet, quai Malaquais , 19.
TOME XXIV. — 15 OCTOBBS 1840. 11
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i&i REVUE DES DEUX MONDES.
beaucoup trop abrégées. Puis aussi, ledirai-je? les loisirs, pour moi
tout nouveaux , d*une docte bibliothèque où une bienveillance hono-
rable m'a placé, viennent en aide à ce retour, et me remettent en
goût aisément de l'érudition du xvi' siècle. Ces poètes italiens latins
que Gabriel Naudé a rapportés de son voyage d'Italie , et que Du
Bellay a si bien connus et imitts, sont sous ma main : c'est un attrait
de plus dans ce sujet, plus neirf encore que vieilli, où ils vont me
servir.
Il est bon, je le crois, de revenir ainsi à une certaine distance sur
les premiers ouvrages qui nous occupèreni, et de revoir les mêmes
objets sous deux incinaisons de $oleil.*Ofi ae Ta plus dans les yeux,
ce soleil, comme au brillant matin; on Ta derrière soi, et il éclaire
plus lucidement l'après-midi de nos pensées. Mon opinion au fond,
sur nos vieux poètes, ne sera guère différente de celle d'autrefois;
mais je l'exprimerai un peu différemment peut-être. Le premier coup
d'œil que la jeunesse lance en entrant sur les choses est décisif d'or-
dinaire, et le peu d'originalité'^u'on est destiné à avoir dans sa vie
intellectuelle s'y trouve d'emblée tout empreint Mais ce coup d'œil
rapide a aussi du tranchant. En se jetant d'un bond sur ses armes,
comme Achille, on s'y blesse quelquefois. Il y a à revenir ensuite sur
les limites et la saillie exagérée des aperçus. Ainsi, dans ce sujet du
XVI' siècle, si j'ai paru sonner d'abord de la trompette héroïque, je
n'aurai pas maintenant de peine à passer au ton plus rappaisé du
sertno pedestris. J'ai traité Ronsard plus au grave, je prendrai plus
familièrement le doux-coulant Du. Bellay.
Cela nous sera d'autant plus facile avec lui, que soa genre de
talent et son caractère y prêtent. Son rôle, qui le fait venir le premier
après Ronsard , fut beaucoup moins tendu et vmvns ambitieux. Au
second rang dans une entreprise hasardée, il se trouva par là mënae
moins compromis dans la déroute. Le Mélanchton, le Nicole, le
Gerbet, dans cet essai de réforme et cette controverse poétique do la
pléiade, ce,fut Joachim Du Bellay.
Le bon Guillaume CoUetet, dans sa vie manuscrite (1) de Du Bel-
lay, a très bien senti cette situation particulière du poète angevia,
qui lui faisait troiàver grâce auprès d'une postérité déjà sévère. Il le
compare en commençai^t à Janus, dont un visage regardait le siècle
passé et l'autre le siècle à venir, « c'est-à-dire^ ajoute-4-îl, qu'aj^ès
avoir fait l'un des plus grands ornemens de son siècle, il Gui encore
(1) Bibliolbèque do Loune.
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ANCIfiNS POÈTES FRANÇAIS. 163
les délices du DÔire. Et c*est une chose étrange que de toute cette
fameuse pléiade d^excellens esprits qui parurent sous le règne du roi
Henri second , je ne vois que celui-ci qui ait conservé sa réputation
toute pure et tout entière : car ceux-là même qui, par un certain
dégoût des bonnes choses et par un excès de délicatesse, ne sauroient
souffrir les nobles hardiesses de Ronsard , témoignent que celles de
Do Bellay leur sont beaucoup plus supportables, et qu*il revient
mieux à leur façon d'écrire et à celle de notre temps. » Sans aller si
loin , notre impression est la même. Et non-seulement par ses œuvres,
mais aussi par sa destinée, Du Bellay nous semble offrir et résumer
dans sa modération Timage parfaite et en quelque sorte douloureuse
d'une école qui a si peu vécu.
U naquit au bourg de Lire, dans les Manges, à douze lieues d'An-
gers, vers 1525. Cette date a été discutée. Ronsard était né le 11 sep-
tembre 152&-, et Du Bellay a dit dans un sonnet des Regrets :
Tu me croiras , Ronsard , bien que tu sois plus sage ,
Et quelque peu encor, ce crois-je , plus âgé.
En supposant donc Joachîm né après septembre 1521, comme d'ail-
leurs on sait positivement qu'il mourut le 1*' janvier 1560, il n'a vécu
que trente-cinq ans(l). La famille de Du Bellay était ancienne, et
surtout d'une grande illustration historique récente, grâce à la branche
d'où sortaient les deux frères, M. de Langey et le cardinal Du Bellay,
si célèbres par les armes, les négociations et les lettres sous Fran-
çois P^ (2). M. de I^ngey mourut en 15^3, avant que Joachim entrAt
4ans le monde, et le cardinal, qui était souvent à Rome, et qui y
séjourna même habituellement depuis la mort de François P^ ne
paraît avoir connu que plus tard son jeune cousin. Celui-ci passa une
enfance et une jeunesse pénibles; malgré son illustre parentage, il
(t) Pourtant , au racuafi IiI)d intitulé : Joaehimi Bellaii andini Pœmatum Libri
quatuor ( Parisiis ), 1558 , dMifi une épîgramme à son ami Gordes ( f. S0« Do Bellay,
déplorant ses cheveux déjà blancs et sa vieillesse anticipée, a dit :
Et faciunt septem lustra peracta S;.'nem.
W aurait donc eu trente-cinq ans accomplis en 1558. Mais la nécessité du vers Taura
ici emporté sur l'exacte chronologie, et Du Bellay aura Cait comme Béranger, qui,
dans sa chanson du TailUur et de la Féê, s*est vieilli d'un an pu deux pour la rime.
(2) Martin Bn Bellay, frère de M. de Langey et du cardinal , personnage dislingné
a«s6i, mais alors moias coosidérable qu'eux , est aujourd'hui leur égal en nom po«r
avoir continué et suppléé les Ménutirês de M. de Lanfegr.
11.
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VA BEVUE DES DEUX MONDES.
eut à souffrir avant de se faire jour. Né simple gentilhomme, on se
tromperait en le faisant quelque chose de plus;
Si ne suis-je seigneur, prince, marquis ou comte,
ti-tnl pu dire dans un sonnet à un ami. Lui-même, dans une belle
élégie latine adressée à Jean de Horel d*£mbrun, son Pylade^ et
écrite dans les derniers temps de sa vie (1559) , il nous récapitule
toutes ses vicissitudes de fortune et ses malheurs : cette élégie, d*un
ton élevé et intime , représente comme son testament (1). On l'y voit
dès Tenfance animé d'une noble éiàulation par ces grands exemples
domestiques, mais un peu lointains, la gloire de M. de Langey et le
lustre poétique et politique du cardinal ; c'étaient là pour lui des
trophées de Miltiade, et qui l'empêchaient de dormir. Mais si jeune «
orphelin de père et de mère, tombé sous la tutelle assez ingrate d'un
frère aîné, il fut long-temps à manquer de cette culture, de cette
rosée fécondante que son génie implorait. Son frère mourut; lui-
même atteignait rage d'homme; mais de nouveaux soins l'assaillirent.
De pupille, le voilà à son tour devenu tuteur de son neveu, du flls de
son frère; le fardeau de la maison , la gestion d'affaires embrouil-
lées, des procès à soutenir, l'enchaînèrent encore et achevèrent de
l'éprouver :
Hoc ludo , bis studiîs primes transegimus annos :
Haec sunt militiœ pulchra elementa meœ.
A ce propos de procès et de tutelle, de tout ce souci positif si mal-
séant à un poète , le bon CoUetet ne peut s'empêcher d'observer com-
bien le grand cardinal de Richelieu fut sage , d'avoir, en établissant
l'Académie française, obtenu du roi Louis XIII des lettres d'exemp-
tion de tutelle et de curatelle pour tant de beaux esprits présens et
futurs, aGn qu'ils ne courussent risque, par des soins si bas, d'être
détournés de la vie contemplative du Dictionnaire et de leur fauteuil
au Parnasse. Le fait est que le pauvre Du Bellay faillit y succomber.
Sa santé s'y altéra pour ne jamais s'en relever complètement; deux
années entières la maladie le retint dans la chambre : c'est alors que
l'étude le consola. U lut pour la première fois, il déchiffra comme il
(1) On la trouve dans le recueil qui a pour titre : Joaehimi Bellaii andiniPoetœ
€Îarissimi Xenia seu iUvstriumquorumdam Naminum AUusiones (Parisiis)» 15<(9,
in-40. Je ne sais pourquoi elle a été omise dans le recueil, d*ailleurs complet, des
vers lalins de Du Bellay, qui fiait partie du Delieiœ Poetarum GaUarum (1609) ,
publié par Gruter sous le pseudonyme de Rinutius Ghenis.
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ANCIENS POiTES FRANÇAIS. 165
put les poètes latins et grecs ; il comprit qu'il les pouvait imiter. Mais
les imiter dans leur idiome même, comme tAchaient de faire les éro-
dits, lui parut chose impossible; la partie de son Age la plus propre
à rétade était déjà écoulée. Pourquoi ne pas les imiter en français?
se dit-il. La nécessité et Tinstinct naturel s'accordèrent à Ty pousser.
C'est ici que se place sa première relation avec Ronsard; ils étaient
un peu parens ou alliés; Ronsard avait même été, un moment, atta-
ché à M. de Langey dans le Piémont. Du Bellay, à ce qu'on raconte,
était allé , sur le conseil de ses anus, étudier le droit à Poitiers « pour
parvenir dans* les emplois publics, à l'exemple de ses ancêtres, qui
s'étaient avancés à la cour par les armes ou les saints canons. » Il
est à croire que le cardinal, qui venait de se retirer à Rome depuis
la mort de François I*' (1547) , était pour quelque chose dans cette
détermination de son jeune parent, et qu'il lui avait fait dire de se
mettre en état de le rejoindre. Du Bellay avait alors l'épée, mais n'y
tenait guère, et le droit menait à l'église. Quoi qu'il en soit. Du
Bellay était en train , assure-t-on , de devenir un grand jurisconsulte,
lorsqu'un jour, vers 1518, s'en revenant de Poitiers, il rencontra
dans une hôtellerie Ronsard , qui retournait de son côté à Paris. Ils se
connurent et se lièrent à l'instant. Ronsard n'était pas encore célèbre;
il achevait alors ce rude et docte noviciat de sept années auquel il
s'était soumis sous la conduite de Jean Dorât, de concert avec Jean-
Antoine de Baïf , Reroi Belleau et quelques autres. Du Bellay, arrivé
on peu plus tard, voulut en être; les idées de poésie, qu'il nourris-
sait en solitaire depuis deux ou trois années, mûrirent vite, grâce à
cette rencontre. Il était ardent, il était retardé et pressé, il devança
même Ronsard.
Le premier recueil des poésies de Du Bellay, dédié à la princesse
Marguerite, sœur de Henri II, est daté d'octobre 15&9. Sa Défense
et Illustration de la langue française , dédiée au cardinal Du Bellay,
est datée de février 1549; mais, comme l'année ne commençait alors
qu'à Pâques, il faut lire février 1550. En6n son Olive parut vers la
fin de cette même année 1550 ou au commencement de la suivante,
à peu près en même temps que les premières poésies de Ronsard,
lequel pourtant demeura le promoteur et le chef reconnu de l'entre-
prise : Du Bellay n'en fut que le premier lieutenant.
Le premier recueil de Du Bellay, si précipitamment publié en 1549,
&illit ruiner son amitié avec Ronsard, et l'a fait accuser d'avoir
dérobé son anu. Le détail de cette petite querelle intestine est resté
iissez obscur. Bayle, d'après Claude Binet, nous dit dans son article
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166 BBYm IIB9 DSlTf MOHOÈA.
llofisard dd DieiianniHtîp : « fl plaMa contre Joachim Du Bellay pMr
recouvrer «(uelqties odes qa'on lui détenoît et qu'on lui atoit déro-
bées adroitement. » Et le moqueur ajoute en note, se donnant plus
libre carrière : « Voilà un procès fort singulier; je ne doute pas 4tfe
Ronsard ne s'y échauffât autant que d'autres feroient pour recouvfi$r
l'héritage de leur père. Son hi^rien manie cela doucement, fl craint
de blesser le demandeur et le dc^^fendeuf : ce dernier soutenoit devant
les juges le personnage le plus odieux, mais l'autre ne laissoît pas de
leur apprêter un peu à rire. » Colletet nous raconte la même hîsto>-
riette plus au sérieux, en reproduisant à peu près les termes de Claude
Binet et en homme qui marche sur des charbons ardens : « Comnote
le bruit s'épandoit déjà partout de quatre livres d'odes que Ronsafd
promettoit à la façon de Pindnre et d'Horace,..* Du Bellay ^ itito
d'émulation jalouse, voulut s'essayer à en composer quelques->-mtes
sur le modèle de celles-là, et trouvant moyen de les tirer du cabinet
de l'auteur à son insu et de les voir, il en composa de pareilles et les
fit courir pour prévenir la réputation de Ronsard ; et , y ajoutant
quelques sonnets, il les mit en lumière l'an 15^9, sous le titre de
Recueil de poésies : ce qui fit naître datis l'esprit de notre Ronsaird ,
sinon une envie noire, à tout le moins une jalousie raisonnable
contre Du Bellay, /^«gii^J à ht tenter une action pour le recouvrement
de ses papiers^ et, les ayant ainsi retires par là voie de tn justice ^
comme il étoit généreux au possible et comme il avoit de tendres seil-
timens d'amitié pour Du Bellay,... il oublia toutes lés choses passéèi^
et ils vécurent toujours depuis en parfaite intelligence : Ronsard fM
le premier à exhorter Du Bellay à continuer dans l'ode. »
Pourtant cette action en jmtice est un peu forte : cju'en Omi-^il
croire? Volsenon se trouvait un jour avec Racine fils cheï Voltaire,
qui lisait sa tragédie A^Alzire. Racine, qui était peu grncieut, ctUt
reconnaître au passage un de ses vers, et il répétait toujours entre
ses dents et d'un air de grimace : « Ce vers-là est à moi. » Cela itnpu^
tienta Voisenon, qui s'approcha de M. de Voltaire en hii disant:
«Rendez-lui son vers« et qu'il s'en aille» n Mais ici ce n'était pas d'tîti
vers qu'il s'agissait ^ c'étaitd'une ode, de plusieurs odes toutfentièresc
quelle énormité I Comment toutefois s'expliquer que Du Bellay les ait
prises, ou qu'il ne les ait rendues que contHaihtT
Cette anecdote m'a toujours paru suspecte : ce serait un viMn*tt*ait
au début de carrière de Du Bellay qui n'en eut jmnais par la suite à
se reprocher; ce serait la seule taché de sa vie« Je sens le besohi et
in'eu rendre compte^ et toici comment je tti'iniagine simplement
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fm à*4mM vive; Da BeU»; surtout, 490^ sa p^^inv^l^ Serveur^
v^mlMt râparer le» aimé^^i^idi^?^ il brûlait d'epuoMif Im tcMigne, la
paé#îe iF(M»çai«e, 2t 4'y 9iar<)uer gon hoo». Rod88^4, pkis irave.
mieux préparé et au terme de sa longue étude , se montrsût ausaî
imm^ praî^« A ce collège de Cqqueret, où Pu WAaj n'é^m\ peut-
Atfopa» tottl^-^fait d'abord sur le même pied d'iutîwilé que les au-r
tm^, 0^ perlait défi projets futurs , des prochaines audaces; Pu PeUay
lî^it ses premiers soimets; mais, dès qu*il s'agissaÂt de Tode, Roi^
swr4^ dont c'était le domaine propre , ne s'expliquait qu'avec mystère
et 110 90 déboutoonait pas; il avait ses plana d'ode pindarique, ses
seereti à lui, il élaborait l'œuvre , il disait À ses amis avides : Atiendez
H %çm verrez. Or, comme je le suppose. Du Bellay i impatienté de
cette réserve d'oraicle et voulant rompre au ptus vite la g(ace près du
pilblîc, u'y put tenir, et il déroba un jour du tiroir le précieux cahier
sîl^lUa, non pas pour copier et s'approprierauc^neod6(rieu de pareil),
qjiais pour en surprendre la forme, le patrm; et, une fois informé,
il alla de l'avant. Pure espièglerie, on le voit, d'écolier et de cama-
rade, Honsard s'en fâcha d'abord : il prit la chose au soleunel, dans
le 4yle du genre, et voulut plaider; puis il en rit. Ils restèrent tous
4e(M^ trop étroitement, trop teodremeut unis depuis, la mort de l'un
ipspi^a à l'autre de trop vrais accens, et cette mémoire pleurée lui
qpapr^ua avec les années une vénération trop chère, pour qu'on puisse
supposer qu'il y ait jamais eu une mauvaise action entre eui^ (1).
Ceci bien expliqué, il y a pour nous à apprécier ces premières
œuvres de Du Bellay publiées en si peu de temps , presque dans le
seul espace d'une année, et qui marquèrent avec éclat son entrée
dans la carrière. Un assez long intervalle de silence suivit, durant
lequel sa seconde manière se prépara ; car, dès l'année 1550, ou 1551
au plus tard, et probablement pendant que ses amis de Paris va-
quaient à l'impression de son Olive, il partait pour Rome et s'y atta-
chait au <!:ardinal son parent, pour n'en plus revenir que quatre ans
(1) Et si cela avait été. Du Bellay aurait-il pu, dans V Hymne de la Surdité^
adressée à Ronsard, s'écrier en pariant au cœur de son ami :
Tout ce que j'ai de bon, tout ce qu un moi je prise,
C'est d'être , comme toi , tant fraude et tant feintite.
D'être bor\ compagnon, d^itre à la bonne foi,
Mtf d'être, mon ^Qpsard , ()emi-sour^ coo^me (p^?
IfoQS reviendrons aillears sof oèUê sutéitè^.
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168 REVUE DES DEUX MONDES.
après, en 1555 (1). Sa carrière littéraire fat comme coupée en deux
par ce voyage et par cette longae absence; sa santé s'y usa; mais
nous verrons peut-être, malgré les plaintes qu'il exhale, et dans la
douceur dé ces plaintes même, que son talent et son esprit y ga-
gnèrent.
Le premier recueil, de 15&9, se ressent de la rudesse du premier
effort, et me semble, en quelque sorte, encore tout récent de l'en-
clume. Jean Proust Angevin crut devoir y joindre une explication des
passages poétiques les plus dirOclles, et ce n'était pas superflu. La
première pièce y a pour titre : Pro.*phonématique au roi très chrétien
Henri IL Du Bellay, d'ailleurs , s'est sagement gardé du pindarique
à proprement parler, et, malgré le patron dérobé à son ami , la forme
lyrique qu'il aflecte n'est que Thoratienne. Dans un Chani triomphal
sur le voyage du roi à Boulogne en août 1549, il trouvait moyen d'in-
troduire et de préconiser le nom de Ronsard; preuve qu'il ne voulait
en rien le déprimer. Une ode flatteuse au vieux poète Mellin de
Saint-Gelais témoignait d'avance de la modération de Du Bellay et
tendait à fléchir le chef de l'ancienne école en faveur des survenans.
Je ne remarque dans ce premier recueil que deux odes véritablement
belles. L'une à Madame Marguerite sur ce qu'il faut écrire en sa langue
exprime déjà les idées que Du Bellay reprendra et développera dans
son Illustration; il y dénombre les quatre grands poètes anciens ,
Homère et Pindare, Virgile et Horace , et désespère d'imiter les vieux
en leur langue :
Princesse , je ne veux point suivre
D'une telle mer les dangers.
Aimant mieux entre les miens vivre
Que mourir chez les étrangers.
Mieux vaut que les siens on précède ,
Le nom d'Achille poursuivant.
Que d^étre ailleurs un Diomède,
Voire un Tbersite bien souvent.
Quel siècle éteindra ta mémoire,
O Boccac€ ? et quels durs hivers
Pourront jamais sécher la gloire ,
Pétrarque, de tes lauriers verts?...
(1) Les biographes de Du Bellay ont en général Tait son séjour en Italie un peu
plus court qu'il ne le fut réellement : on lit dans le CLXVI« sonnet de ses Regrets
que son absence, son enfer, a duré quatre an$ et davantage.
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ANCIENS POÈTES FRANÇAIS. 109
VoOà, ce me semble, des accens qui montent et auxquels on n'était
pas jusqu'alors accoutumé. L'autre ode, également belle pour le
temps , est adressée au seigneur Bouju et s'inspire du Quem tu Melr-
pomene semei d'Horace : ce sont les conditions et les goûts du vrai
poète, qui ne suit ni l'ambitieuse faveur des cours ni la tourbe insensée
des villes , qui ne recherche ni les riches cmtrées d'outre-mer ni les
«olyséessupèVbes,
Mais bien les fontaines vives
Mères des petits ruisseaux
Autour de leurs vertes rives
EDCOurtinés d'arbrisseaux. . .
Et encore, toujours parlant du poète :
Il tarde le cours des ondes ,
Il donne oreilles aux bois ,
Et les cavernes profondes
Fait recbanter sous sa voix.
Du Bellay, on le sent , se ressaisit de ces antiques douceurs en esprit
pénétré, et, revenant vers la fin à Madame Marguerite, il dit volon-
tiers de cette princesse ce qu'Horace appliquait à la muse :
Quod spiro et placeo (si placeo) tuum est.
Cette vénération , ce culte de Du Bellay pour Madame Marguerite
sort des termes de convention et prit avec les années un touchant ca-
ractère. Dans les derniers sonnets de ses RegreUy publiés à la fin de sa
vie (1559), il dédie à cette princesse, avec une émotion sincère, le
plus pur de ses pensées et de ses affections. Il convient que d'abord
II n'avait fait que l'admirer sans assez l'apprécier et la connaître, mais
que depuis qu'il a vu de près d'Italie, le Tibre et tous ces grands
dieux que F ignorance adore ^ et qu'il les a vus
Ignorans, vicieux et méchans à leavi,
«a pi;jncesse lui est apparue , au retour, dans tout son prix et dans sa
Tertu :
Alors je m'aperçus qu'ignorant son mérite ,
Tavois, sans la connoltre, admiré Marguerite,
Comme, sans les connoître, on admire les cieux.
Et ce sentiment, il l'a mieux exprimé que dans des rimes. En une
lettre datée de trois mois avant sa mort (5 octobre 1559)^ déplorant
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^1^ MVtte DES DeU3t rifOi^Ws^
le trét)^ (te Her^rt It , fl tie dépl<!>re pas vn<yins le prochtfiâ éépardemeM
de sa DàMie qtii, devei^ue dndiêsse de Savoie, s'en «tlaft dans les
états ^ son hiMi : <( Je ne puis , écrit^l , continner ptas longuemetft
(3è ptH)^os ^sfnSlai%és, Je dis les plus vraies larmes (}ae je pletutti
jafiitfis... >i ïtt <jèh encote, Dti Bellay me sembJe accompUf l'imaf^
parfaite, le ju^e emblème d'une école qui a si peu vécu et tpxi tî*ei!ft
qu'un instant. Il brille avec Henri II , le voit mourir et tneiitt. Il cfiantè
sous un regard de Madame Marguerite, et, quand eUe part pour la
Savoie, il meurt. A cette heure-là, en effet, l'astre avait rempli son
éclat ; l'école véritable, en ce qu'elle avait d'original et de vif, était finie.
La Défense et Illustration de la Langue françoise^ qui suivit de
peu de mois son premier recueil, peut se dire encore la plus sûre
gloire ile Du Bellay, et son titre le plus durable aujourd'hui. Ce ne
devait être d'abord qu'une épitre ou avertissement au lecteur^ en tête
de poésies ; mais la pensée prit du développement, et l'essor s'en mêla :
l'averUssement devint un petit volume. J'ai parlé trop longuement
autrefois (1) de cette harangue chaleureuse, pour avoir à y revenir
ici: elle «st d'aiHeurs à relire tout entière. La prose (chose remar-
qu&t]^e, et à l'inverse des autres langues] a toujours eu le pas, chez
nous, sur notre poésie. A côté de Villehardouin et de ses pages déjà
épiques, nos poèmes chevaleresques rimes font mince figure; Phi-
lippe de Cominesest d'un autre ordre que Villon. De nos jours même,
quand le souffle poétique moderne s'est réveillé, Chateaubriand,
dans sa prose nombreuse, a pu précéder de vingt ans les preraieb
essais en vers de l'école qui se rattache à lui. Au xvi" siècle , le même
signe s'est rencontré. Du Bellay, le plus empressa le plus vaHlant des
jeunes poètes et le porte-enseigne de la bande, veut planter sur la
tour gauloise de Francus la bannière de l'ode , les flammes et bande-
roles du sonnet; que fatt-it? il essaie auparavant deux simples mots
d'explication, pour prévenir de son dessein et de celui de ses jeunes
amis; et ces deux mots deviennent une harangue, et cette harangue
devient le plus beau et le plus clair de Tœuvre. Comme dans tant
d'entreprises (pi'on a vues depuis , ou , pour mieux dire , comme dans
presque toutes les entreprises humaines, c'est l'accident, c'est la pré-
face qui vaut le mieux.
Honneur à lui pourtant d'avoir le premier, chez notis , compris et
proclamé que le naturel facile n'est pas suffisant en poésie, qu'il y a
le labeur et l'art, qu'il y a l'agonie sacrée! Le premier il donna
(1) faibU^Méê Ut P&ésie frmçaUe au à^xUrn» Siècle, pafg. 58 et safv.
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AMGaHia VOiTES FRANÇAIS.
VeufOfi» » êi rarement suin, de réiévation ^ de VèU^xiew»49m
qôUqiie. Sob manifeste fit grand éclat et scandale : ^n poète de raof*
cîeiNpe éeole, Cbarbes Fontaine, y répondît par le Quintil koraéiam,
dans lequel il prit à partie Du Bellay sur ses yen, et sooHgna des
négHgeAces, des répétitions, des iqétaphofes: tiMl cela terre à teiye»
nais non sans justesse. JU critique qui éobaufe ^et la critique qui
sMiNgn^ jetaient désirs en présenee et en at mes autant qu'eHes to
teent depuis à auciin moment.
Dm BeUay, dans une Épitre au Uctmr .^cée en télé de YQlipê^
leyjent sur ses desseins en poésie; en répondant à quelques-^uies 4les
otyeoÉioBfi qu'on lui iaisail, il les conitote et nous £0 informe. 11
Q'tapérait pas trouver grâce auprès des rhètmquewrs françoif; VL ne
ae dissimulait nullement que « telle nouveauté ée poésie, pour le
oopimnicement, seroit trouvée fort étmng? et riyle, )^ On-ii^i i«pjso^
(A^ de réserver la lecture de ses écrits à une çJJeeUe iami-dwmine
<i«s pl«s renommés poètes qu'il avait cités dans son Nimtr(i(i(m;mm
il o'j^Ait pas préteiidu faire, répondeit^il, le catalogua de tous les aur
tires, il disiîjt de fort t>onne$ choses sur rimitatîou des andeus, at q/û
iippeJleot notablement les idées du poàqie de l'Inveutiim per indié
Ghônier, Ce qu'il voulait, c'était enrichir notre vulgaire d*unfi wmr
iHiHe çu plutôt ancienne rsnoupeiée poésiç ;
Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.
fl nousr-méme ajoutons ici sur ces analogies d* André Cbénier et de
Du Bellay, et sur celles de ce dernier et d'Horace , que c'est eu yaja
qu'on a dit des deux écoles poétiques françaises du xvi'' siècle et du
nôtre, qu'elles étaient des écoles de la forme, et que les poètes n'y
visaient qu'à l'art. Ceux qui font ces grandes critiques philosophiques
aux poètes ii'y entendent rîen et sont des boçpmes d'un autre métiipr,
d'j^i^ vxication supérieure proi>9biement, mais )^-dessus pqcompé^
te^te. C'est presque toujours par la forme, en effet, qiie se détermii^
le poète. On voit dans une vie d'Horace^ publiée pour la première
fois par Vanderbourg, que Mécènes pria le poète son ami de trans-
porter dans la langue latine les difTérentes variétés de mètres inventées
chei les Grecs, en partie par Arcbiloque, en partie par Alcée et
Sfffh^ , et qne personne n'avait encore fait connaître à^x Romaiii0*
Ainsi sont nées les odes d'Horace (1). C'est en voulant reproduire uud
(1) Dans VExegi monumèntum ( ode XXX , liv. m ) , il dit lui-même :
Prinoeps iEolium carmen ad Italos
Deduxisse modos
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172 REVUE DES DEUX MONDES.
forme qu*il a saisi et fixé ses propres seotimens. Ainsi à leur tour
Tont tenté avec plus ou moins de bonheur Du Bellay, Ronsard, et
ensuite André Chénier. Ce n*est pas la méthode qu'il faut inculper;
il n'y a en cause que l'exécution et le degré de réussite de l'œuvre.
Quelques mots encore de cette préface de Y Olive sont à relever en
ce qu'ils dénotent chez Du Bellay une dignité peu commune aux
gens de lettres et aux poètes de son temps et de tous les temps. Aux
moqueurs et mauvais plaisans qui espéraient engager la partie avec
lui, il répond qu'ils doivent chercher autre badin pour jouer ce rolle
avecq'eux; il se garde bien de leur prêter collet. Quant à ceux qui
le détournent charitablement de la poésie comme futile, il les re-
mercie, et d'un ton de gentilhomme qui ne sent en rien son rimeur
entiché, je vous assure. Il ne s'exagère pas son rôle de poète; il aime
la muse par passe-temps, pour elle seule et pour les fruits secrets
qu'elle lui procure; sa petite muse, comme il dit, n'est aux gages de
personne : elle est serve tant seulement de mon plaisir. Il fait donc des
vers parce qu'il a la veine , et que cela lui plait et le console; mais il
sait mettre chaque chose à sa place; dans son élégie latine à Jean de
Morel il le redira : la médecine, l'art de gouverner les hommes, la
guerre, il sait au besoin céder le pas à ces grands emplois; si la for-^
tune les ouvrait devant lui, il y réussirait peut-être; il est poète
faute de mieux ; il est vrai que ce pis-allçr le charme, et que, si l'on
vient impertinemment l'y relancer, il ne se laissera pas faire. A mes-
sieurs les courtisans qui disent que les poètes sont fous , il avoue de
bonne grâce que c'est vérité :
r^ous sommes fous en vers , et vous Têtes en prose :
Ceit le seul différent qu*est entre vous et nous (1).
Les cent quinze sonnets qui composent YOlive laissent beaucoup
à désirer tout en épuisant à satiété les mômes images. Olive est une
beauté que Du Bellay célèbre comme Pétrarque célébra Laure; après
le laurier d'Apollon, c'est le tour de Y olivier de Pallas :
Phœbus amat laurum , glaucam sua Pallas oHvam :
Ille suum vatem , née minus ista suum ,
lui disait Dorât. Ce jeu de mot sur l'olive et l'olivier se reproduit per-
pétuellement dans cette suite de sonnets; à côté de Pallas, l'arche
même et Noë ne sont oubliés :
(1) Regrets, sonnet CXLI.
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ANCIENS POÈTES FRANÇAIS. 173^
Sacré rameau de céleste présage,
Rameau par qui la colombe envoyée
Au demeurant de la terre noyée
Porta jadis un si joyeux message...
CoUetet nous apprend le vrai nom de la demoiselle ainsi célébrée; ir
le tient de bonne tradition, assure-t-il : elle était Parisienne (et
non d*Angers, comme Goujet Ta dit), et de la noble famille des
Violes; d'où par anagramme Olive. Mais cet amour n'était, on le
pense bien, qu'un prétexte, un argument à sonnets. Du Bellay ne
paraît avoir aimé sérieusement qu'une fois, à Rome, et il a célébré
l'objet, en vers latins bien autrement ardens, sous le nom de Faustine.
Avant YOlive on n'avait fait en France que deux ou trois sonnets;
je ne parle pas de la langue romane et des troubadours; mais en fran-
çais on en citait à peine un de Marot, un autre de Mellin de Saint-
Gelais. Du Bellay est incontestablement le premier qui fit fleurir le
geoie et qui greffa la bouture florentine sur le cbène gaulois.
Dans YOlive, l'entrelacement des rimes masculines et féminines
n'est pas encore régulièrement observé comme il va l'être quelques
années plus tard dans les sonnets des Regrets. Les vers mAles et vigou-
reux véritablement, au dire de CoUetet, n'ont pas encore, il en con-
vient, toute la douceur et toute la politesse de ceux que le poète
composa depuis. On ne parlait pourtant alors parmi les doctes et les
curieux que des amours de Du Bellay pour Olive et de ceux de Ron-
sard pour Cassandre; on les récitait, on les conunentait; on a la glose
imprimée d'Antoine Muret sur les amours de Ronsard; celle que le
savant jurisconsulte lyonnais André de Rossant avait composée sur
V Olive de Du Bellay s'est perdue. Il semblait, disait-on, que l'amour
eût quitté l'Italie pour venir habiter la France.
Du Bellay, au milieu de ce premier triomphe, part pour l'Italie,
ce berceau de son désir, pour Rome où il va s'attacher au cardinal
son parent. Il lui avait dédié Y Illustration et adressé une ode de son
premier recueil : il résulte même de celle-ci que le cardinal aurait
dû faire un voyage eu France vers 1550, auquel cas il aurait natu-
rellement connu et emmené avec lui son jeune cousin. Que Du Bellay
n'ait fait que le suivre au retour, ou qu'il soit allé le rejoindre (1), une
(1) U parait bien qu'en effet il raccompagna; dans Télégie à Horel, on lit :
Mittiiur iuterea Romam Bellaius ille...
Alpibus et duris ille seqwnduê erat.
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174 RETCE DES DEUX MONDES.
nouvelle vie pour lui commence. Il accomplissait ses yingt-cinq ans
et était à ce point où un seul rayon de plus achève de nous mûrir.
Le cardinal auquel Du Bellay s'attachait était un personnage émi-
nent par l'esprit, par les lumières, le doyen du Parnasse comme du
sacré Collège. Il avait été autrefois le patron de Rabelais qu'il avait eu
pour médecin dans ses anciens voyages de Rome , pour moine ou
chanoloe séculier à sa très commode abbaye de Saint- Maur, et à
qui il avait procuré finalement la cure de Meudon (1). On peut s'éton-
ner, libéral et généreux comme il était, quil n*ait pas plus Tait pour
notre poète dont il put apprécier de ses yeux le dévouement et les
services durant des années. Le cardinal avait à Rome le plus grand
état de maison ; il s'était fait bâtir un magnifique palais près des
Thermes de Dioclétien. Joachim devint son intendant, son homme
d'affaires et de confiance :
Paigas, veux-tu saToir quels sont mes pasie-temps?
Je 9(mge au leademaîa , j'ai soin de la dépense
Qui se fait ehaque jour, et si faut que je pense
A rendfesans argent cent créditeurs contens...
Tai le corps maladif, et me ùiut voyagier;
' Je suif né pour la muse , on me fait aiéaager.. .
Jamais d'ailleurs, dans les plaintes qu'il nous a laissées, jamais un mot
ne M échappe contre son patron. Ce n'est ni l'ambition ni l'avarice
qui l'ont poussé près de lui et qui l'y enchaînent; un sentiment plus
noble le soutient :
L'boonéteflervitudeoà mon devoir me lie
M'a fait paaiar les monts de France en Italie.
Toute la série des souffrances et des affecftions de Du Bellay dorant
ce séjour à Rome nous est exprimée fidèlement dan« deux recueils
ifrtimes , dans ses vers latins d'abord , puis dan« ses Heçrets ou TYiwtes
à la manière d'Ovide.
Il y eut évidemment interruption du premier coup et comme sota-
tion de continuité dans son existence m<»r8Se et poétique. H arrivait
avec de Tentfiousiasme, arec des espérances; il se heurta contre la
(1) Il m'est échappé, dans le Tctbleau de la Poésie française au seizième Siècle^
pag. 7S , ^e dire que Rabelais fut avec Du Bellay du voyage de Rome; il faut lire
avant. Ils suivirent Tun et Tautre le même patron , mais en des temps différeos.
Il y a près de quinze ans entre le dernier voyage de Rabelais en Italie et celui de
Joachim.
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ASH^NS POÈTES PRAVÇâK. 175
vie positive , contre le specl«cle4e i'mnUtioD eit 4e8 vices sur la pins
libre scène qui fat jamais. La Rome des Borgia, des Médicis et des
Faraèae, avait aoeumulé toutes «ortes dingrédiens nwi me EEÛsaieiit
«qvecotitîDuer leur Jeu avec moins de grandeur. Du Bellay arriva sans
le pontificat égoïste et înactif de ^ules III ; il dut assister, et en phis
d*an sonnet il fait allusion aux circonstances du doaUe conclave qui
eut lieu à la mort de ce pape, puis à la mort de Marcel II , laquel ne
régna que vingt-deux jours. U put voir le début du pontificat beUi-
queui et violent de Paul IV. Son moment eût été bien mieux trouvé
quelques années plus tét bous Paul III , ce spirituel Farnèse gui âéco-
lait de la pourpre les dmiscs latines dans la personne des Bembo et
des SadoleL Mais cet âge d'or finissait pour Fltalie lorsque Du Bellay
j arriva; il n'eu put recueillir que le souffle tiède encore, et d le
respira avec délic^es : son goût bientôt Feibalera. Il hit ces vers latins
•modernes, et souvent si antiques, qu'il avait dédaignés; il fat pris à
leur charme, et lui , le ehampicm de sa langue nationale, il ne pat
résister à prendre rang parmi les étrangers. Dans sa touchante pièoe
intitulée Patrice dcsideriuniy il sent le besoin de s*^cuser :
Hoc I^tium poscit , romanae hafc débita lingus
Est opéra; hue genius compulit ipse loci.
C'est doDC 4in hommage, un tribut payé à la grande cité latme; îl
faut bien parler latin à Bome. Ainsi Ovide, à qui il se compare, dut
parler gète parmi les Sarmates. £t puis des vers français n'avaient pas
là leur public^ et les vers, si intimes qu'ils saientot si détacbés du
monde, ont toujours besoin d'un peu d'air et de soleil, d'un aidi*-
teur enfin :
Carmina princîpibus gaudeot plausu^uatheatsi,
Quique placet paucis displicet ipse sibi.
J'aime assez, je l'avouerai, cette sorte de contradiction à laquelle
Du Bellay se laisse naturellement aller et dont il nous offre encore
quelques «xemptes. Ainsi, dans ses Regrets ^ il se contente d'être
famili^ et naturel, afMPès avoir ailleurs prêché l'art. Ainsi, lui qui
avait parlé oofttre les traductions des poètes, un jour qu'il se sent en
noindre veine et à court d!invention, il traduit en vers deux cfaanla
de l'Enéide, et si on le lui reproche, il répondra : « Je n'ai pas oublié
ce que autrefois j'ai dit des translations poétiques; mais je ne suis
si jalousement amoureux de mes premières appréhensions que j'aie
honte de les changer quelquefois, à l'exemple de tant d'excellens
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176 REVUE DES DEUX MONDES.
■auteurs dont Tautorité nous doit 6ter cette opiniâtre opinion de vou-
loir toujours persister en ses avis, principalement en matières de
lettres. Quant à moi, je ne suis pas stoïque jusques-Ià. y> En général,
on sent chez lui, en avançant, un homme qui a profité de la vie et
qui, s'il a payé cher Texpérience, ne la rebute pas. Il a dit quelque
part de ses dernières œuvres, de ses derniers fruits^ en les offrant au
lecteur, qu'ils ne sont du tout 5t savottrenx que les premiers, mais
qu'ils sont peutr-être de meilleure garde. Du Perron goûtait beaucoup
ce mot-là.
Il conviendrait peu d'insister en détail sur la suite des poésies
iatines de Du Bellay; il en a lui-même reproduit plusieurs en vers
français. De Thou, en louant ses Regrets, ajoute que Joachim avait
moins réussi aux vers latins composés à Rome dans le même temps.
Golletet est d'un autre avis et estime qu'au gré des connaisseurs,
ces vers latins se ressentent du doux air du Tibre que l'auteur alors
respirait. S'il m'était permis d'avoir un avis moi-même en une telle
-question, j'avouerai que, s'ils ne peuvent sans doute se comparer
à ceux d'un Bembo ou d'un Naugerius, ils ne me paraissent au-
cunement inférieurs à ceux de Dorât, de L'Hêpital ou de tout autre
Français de ce temps-là. La seule partie qui reste pour nous vérita-
blement piquante dans les vers latins de Du Bellay, ce sont ses amours
4eFaustine. Le ton y prend une vivacité qui ne permet pas de croire
cette fois que la flamme se soit contenue dans la sphère pétrar-
quesque. Il ne vit et n'aima cette Faustine que le quatrième été de
son séjour à Rome; il avait bravé fièrement jusque-là le coup d'œil
des beautés romaines :
Et jam quarta Gères capiti nova serta parabat,
Nec dederam saevo colla superba juge.
Il n'est nullement question de cet amour dans ses Begrets, dont
presque tous les sonnets ont été composés vers la troisième année
de son séjour : à peine , vers la fin , pourrait-on entrevoir une vague
allusion (1). Si Du Bellay avait aimé Faustine durant ces trois pre-
mières années, il n'aurait pas tant parlé de ses ennuis, ou du moins
c'eût été pour lui de beaux ennuis, et non pas si insipides. A peine
commençait-il à connaître et peut-être à polder (2) cette Faustine,
(1) Peut-élre dans le sonnet LXXXVII, où il se montre enchaîné et comme
enraciné par quelque amour caché.
(a) Haud prius illa Umen nobis erepU fuit, quam
Venii in amplexus terque quaterque meos.
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ANOENS POÈTES FRANÇAIS. iT7
qae le mari , vieux et jaloui (comme ils sont toujours dans les élégies) ,
et qui d'abord apparemment était absent, la retira de chez sa mère où
elle vivait libre, pour la loger dans un cloitre. Le belliqueux Paul lY
venait de monter sur le siège pontifical ; il passait des revues du haut
de ses balcons; il appelait les soldats français à son secours pour
marcher contre les Espagnols de Naples et prendre leur revanche des
vieilles vêpres siciliennes. Mais Du Bellay, lui, soldat de Vénus, ne
pense alors qu'à une autre conquête et à d'autres représailles; il veut
délivrer sa maltresse captive sous la grille; c'est là pour lui sa Naples
et sa sirène :
Haec repetenda mihî tellus est viodice dextra ,
Hoc bellum, hœcvirtus, b»c mea Partbenope.
Il est curieux de voir comme le secrétaire du doyen du sacré collège,
le prochain chanoine de Paris (1), celui qui, quatre ans plus tard,
mourra désigné à Farchevêché de Bordeaux , parle ouvertement du
cloître, des Vestales ^ où on a logé sa bien-aimée. Toutes les vestales
brûlent, dit-il; c'est un reste de l'ancien feu perpétuel de Vesta:
puisse sa Faustine y redoubler d'étincelles! En pur païen anacréon-
tique , il désire être renfermé avec elle; de jour il serait comme Jupiter
qui se métamorphosa une fois en chaste Diane; nulle vestale ne paraî-
trait plus voilée et plus sévère , n'offrirait plus religieusement aux
dieux les sacrifices et ne chanterait d'un cœur mieux pénétré les
prières qui se répondent. Mais de nuit, ohl de nuit, il redeviendrait
Jupiter :
Sic gratis vicibus , Vestse Venerisque sacerdos ,
liocte parum castus luce pudica forem.
Notez que ces poésies latines furent publiées à Paris deux ou trois
ans après, en 1558, par Du Bellay lui-même, sans doute alors engagé
dans les ordres. Elles sont dédiées à Madame Marguerite, et portent
en tête un extrait de lettre du chancelier Olivier qui recommande
l'auteur à la France. Etienne Pasquier, en une de ses épigrammes
latines (2) , ne craignait pas de rapprocher sa maîtresse poétique Sa-
bine de cette Faustine romaine qui était si peu une Iris en l'air.
Il paraît bien, au reste, sans que Du Bellay explique comment,
que sa Faustine en personne sortit du cloître et lui fut rendue; les
(1) U le fut dès cette année même de ses amours (1555) , par la faveur d*un autre
de ses parens du même nom , Eustache Du Bellay, alors évèque de Paris.
(a) La 47* du liv. VI.
T0M8 XXIV. J2
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1
tf8 BIVVI aiBS «Aux MORMBS.
àUite^ {)ôéti^e8 ifui tenameÉt raiinonoent assez; il la oéidiré {Ans
vokmtiec8daii6«etie ImebeureBse^ons le nomexpressiriteCsiiMifo .-
Scm, ma petite Colocnbelle,
Ma petite iMile rebelle,
ainsi qu'il Fa traduit eu vers français depuis. On s'étonne de voir, au
milieu de tels transports, qu'il ne semble pas avoirencore obtenu d'elle
le dernier don, mais seulement, >dit-il, summisJbonaproxima. £âtH^
bien elle-même, en effet, qu'il alla voir une nuit cbez elle en rendes-
Yous, et qui demeurait tout près de l'église Saint-Louis (1)? U dut
quitter Rome peu après , et peut-être aussi cette aventure contrîbua-
t-elle au départ.
Mais, avant de Taire partir Du Bellay de Rome, nous avons à le
suivre dans toute sa poésie mélancolique des R^ffrets. Et voici com-
ment je me figuce la succession des poésies et des pensées de Du
Bellay durant son séjour de Rome. Arrivé <laiis le premier «ntbou-
siasme , il tint bon quelque temps; il paya sa bien-venue à la ville
éternelle par des chants graves , par des vers latins [Romœ DescHptio) ;
il admira et tenta de célébrer les antiques ruioes, les colysées su-
perbes.
Les théâtres en tond ouverts de tous <(*-6tés;
il évoqua dans ce premier livre A' Antiquités le génie héro'ique des
lieux et lui dut quelques vrais accens :
Pâles Esprits , et vous. Ombres poudreuses ! . . .
Puis le tous les jours des affaires, les «oins positifs de sa charge, le
spectacle diminuant des intrigues , le gagnèrent bientôt et le plongè-
rent dans le dégoût. Quelqu'un a dit que la rêverie des poètes, c'est
proprement l'ennui enchanté^ mais Du Bellay à Rome eut suEiout
l'ennui tracassé, ce qui est tout différent (2). Il regretta donc sa Loire,
(1) Nox erat , et pactae properabam ad tecta puellse ,
Junguntur fane qose , Lodoîce , tuo.
L*égHse dile Saint-Louis-des-Français est d'une date postérieure. Quelle était cetle
égUse Saint-Louis de 15551 Je laisse ce tHiiift de topographie à M. Nibt>y et ani an-
tiquaires.
(S) Un élégiacpie moderne, imitateur 4e {>u BeUaydans^ le sonnet»^ «nriessement
marqué la différence de ces deux ennuis, mais dans un temps où il avait lui-même
une Fausline pour se consoler :
Moi qui rêvais la vie en une verte enceinte ,
Des loisirs de pasteur, et sous les bois sacrés
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ANClBm fOkinS FRANÇAIS. IW
ses àvm de Paris, son humble vie d'études « w gloire inkyroeptée au
départ, et il eut, en ne croyant éerire que pour lui , des $Wfm qm
nous toucheot encore. Depuis troîa ans clêêté comme tm Promiêhée
sur rAventin^ il ne prévoit pas de terme à son exil : que faire? que
chanter? Il ne vise plus à la grande faveur publique et n'aspire, comme
devant» au temple de Fart ; il fait de ses vers fraQçaisses;»apt>r«>itirv
fwoio: et ses plus humbles secrétaires; il se plaiot à eux et leur devMWide
seulemeat de géaiir avec lui et de se consoler eoseo»t>le ;
Je ne chante, Magny, je pleure mes ennuis,
Ou, pour le dire mieux, en pleurant je les chante,
. Si bien qu*en les chantant, souvent je les enchante.
Et encore :
Si les vers ont été l'abus de ma jeunesse ,
Les Ters seront aussi Tappul de ma vieillesse ;
S'ils furent ma folie, ils seront ma raison.
Dans ses beUes stances de dédienee à M. d'Avanseo , ambessadenr de
Fcanoe à Rome , il exprime admireUement , par toutes sortes de grik
cîeuses images, cette disposition plaintive et découragée de son ane :
il ckante, comme le laboureur, au hasard, pour s'évertnerau sillon;
il chante , comme le rameur, en cadence , afin de se rendre , s'il se
peut , la rame plus légère. Il avertit toutefois que, pour ne fâcher le
monde de ses pleurs ( car, poète , ou pense toujours un peu à ce monde
pour qui Ton n'écrit pas), il entremêlera une douce satire à ses
tableaux, et il a tenu parole : la Rome des satires de l'Arioste revit
chez Du Bellay à travers des accens élégiaques pénétrés.
Littérairement, ces Regrets de Pu Bellay ont encore du charme, à
nés vers iieureux de mihre et long-temps murmurés;
Mok 4osi les ebaues nuits , atant la lampe éteinte.
Ourdiraient des Usbus ok Tame semii peinte ,
^11 dont bBs joiix errans, par la lune éclairés,
6*en Iraient /aire un charme avec les Oeurs des prés;
Moi dont Je cœur surtout garde use image sainte!
Au tracas des journaux perdu matin et soir,
Je suis à ce métier comme un Juif au comptoir.
Mais comme im Juif du moins qui garde en la demeure ,
Dans Tarrière-bouUqae où ne Tient nul chalant,
Sa Rebecca divine, un ange consolant,
Dont U rentre h^mr ie front dix fois par beure.
12.
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180 REVUB DES DEUX MONDES.
les lire d'une manière continue. A partir du xxxn^, il est vrai, ils
languissent beaucoup; mais ils se relèvent, vers la Gn, par de piquans
portraits de la vie romaine. Le style en est pur et coulant ;
Toujours le style te démange,
a-t-il dit très spirituellement du poète-écrivain, dans une boutade
plaisante imitée de Buchanan; ici, dans les Regrets^ évidemment le
style le démange moins; sa plume va au sentiment , au naturel , même
au risque d'un peu de prose. Dans un des sonnets à Ronsard, il lui
dit d'un air d*abandon :
Je suivrai, si je puis,
Les plus humbles chansons de ta muse lassée.
Bien lui en a pris; cette lyre un peu détendue n'a jamais mieux sonné;
les habitudes de l'art s'y retrouvent d'ailleurs à propos, au milieu
des lenteurs et des négligences. Ainsi quelle plus poétique conclusion
que celle qui couronne le sonnet xvi , dans lequel il nous représente
à Rome trois poètes, trois amis tristes et exilés, lui-même, Magny
attaché à M. d'Avanson , et Panjas qui suit quelque cardinal français
(celui de ChAtiilon ou de Lorraine)? Heureux, dit-il à Ronsard, tu
courtises là-bas notre Henri, et ta docte chanson, en le célébrant,
t'honore :
Las! et nous cependant nous consumoos notre âge
Sur le bord inconnu d'un étrange rivage ,
Où le malheur nous fait ces tristes vers chanter :
Comme on voit quelquefois, quand la mort les appelle.
Arrangés flanc à flanc parmi Therbe nouvelle,
Bien loin sur un étang trois cygnes lamenter.
Quand Du Bellay Gt ce sonnet-là, il avait respiré cet air subtil dont il
parle en un endroit, et que la Gaule n'aurait pu lui donner, cette
divine flamme attique et romaine tout ensemble.
Je suivTais plus longuement Du Bellay à Rome, si , en quelques
imges d'un érudit et ingénieux travail (1), M. Ampère ne m'en avait
dispensé. Je ne me permettrai d'ajouter qu'une seule remarque aux
siennes, et qui rentre tout-à-fait dans ses vues ; c'est que Du Bellay,
tout en maudissant Rome et en ayant l'air de l'avoir prise en grippe^
s'y attachait, s'y enracinait insensiblement, selon l'habitude de ceux
(1) Portratti de Rome à différera âges, Revue des Deux Mondes de juin I8S5.
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ANCIENS POÈTES FRANÇAIS. 181
qui n'y veulent que passer et qui s'y trouvent retenus. Le charme
opérait aussi, et, ce qui est plus piquant, malgré lui. Il faut l'en-
tendre :
D'où vient cela , Mauny, que tant plus on s^efforce
D'échapper hors d'ici , plus le Démon du lieu
(Et que seroit-ce donc, si ce n'est quelque dieu?)
Pîous y tient attachés par une douce force?
Seroit-ce point d'amour cette alléchante amorce,
Ou quelque autre venin , dont après avoir heu
Nous sentons nos esprits nous laisser peu à peu ,
Comme un corps qui se perd sous une neuve écorce?
Tai voulu mille fois de ce lieu m'étranger,
Mais je sens mes cheveux en feuilles se changer.
Mes bras en longs rameaux , et mes pieds en racine.
Bref, je ne suis plus rien qu'un vieil tronc animé,
Qui se plaint de se voir à ce bord transformé.
Comme le myrte anglois au rivage d'Alcine.
Voilà bien , ce me semble, ce magique enchantement de Rome qui
fait oublier la patrie; à moins qu'on ne veuille croire que ce charme
secret pour Du Bellay, c'était déjà Faustine.
Un bon nombre des sonnets de la dernière moitié des Regrets ont
la pointe spirituelle, dans le sens français et malin du mot; aussi
Fontenelle ne les a-t-il manques dans son joli recueil choisi de nos
poètes. Conune, par les places et les rues de Rome, la dame romaine
à démarche grave ne se promène point, remarque Du Bellay, et
qu'on n'y voit vaguer de femmes ( c'était vrai alors ) que celles qui se
sont donné l'honnête nom de la cour, il craint fort à son retour en
France
Qu'autant que j'en voirai ne me ressemblent telles.
Il se moque en passant de ces magnifiques doges de Venise, de ces
vieux Sganarelles (le mot est approchant), surtout quand ils vont en
cérémonie épouser la mer,
Dont ils sont les maris et le Turc l'adultère.
Marot en gaieté n'eût pas mieux trouvé, ni le bon Rabelais que
Du Bellay cite aussi. Il y a de ces sonnets qui , sous air purement
spirituel, sont poignans de satire, comme celui dans lequel on voit
ces puissans prélats et seigneurs romains qui tout à l'heure se pré~
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1M Riv€9 OÊê raoi: mminm.
laméent pareik à des dieux , se troubler, pàUr tout d'un coup, flf Sa
Sainteté, de qui ils tioMieot tout, a^oacbé dans le l>asdB on petit
filet de sang,
Puis d'un petit souris feiadre la séreté !
Parmi le butin que Du Bellay rapporta de RoBie, il oi'e^t impossible
de ne pas compter les plus agréables vers qu'on cite de lui , bien qu'ils
ne fassent point partie des RegreU; omis ils ont été puMié^ vers le
même temps, peu avant sa mort ; je veux parler de ses ihux rus-
tiques. C'est naturellement le voyage d'Italie qui mit Du BeHay à la
source de tons ces poètes latins de la renaissance italienne, et de Nau-
gerius en particulier, Tun des plus çharmans, qu'il a reprodpit avec
prédilection et, en l'imitant, surpassé. Naugerius, ouNavagero, était
ce noble vénitien qui offrit à Yulcain, c'est-^nlire qui brûla ses pre-
mières Sytves imitées de Stace, quand il se convertit à Virgile, et qui
sacrifiait tous les ans un exemplaire de Martial en l'honneur de Ca-
tulle. Il ne vivait plus depui3 déjà long-temps quand Du Bellay fit le
voyage d'Italie ; mais ses Lust$s couraient dans toutes les mains. Or,
QQ sait la jolie chanson de Du B^Uiqr •
UN VANIH9ro Pi BWÈ AV% VWTS.
A TOUS, troupe légère.
Qui d*aile passagère
Par le monde ^oiez ,
£l d'un sifflaot murmure
L*oiabr4geiise verdure
DpuoBuieot ébfaoleE ,
l*offre ces violettes,
Ces lys et ces fleurettes.
Et ces roses ici,
Ces verineillettes rose»
Tout fratchemeal éeioseï,
£tees œillets aussi.
De votre douce baleine
Eventez cette plaine,
Éventez ce séjour.
Ce pendant que j'abanne (1)
A^mon blé que je vanne
A La chaleur du jour !
{i)lAhanmr, travailler, fatl^er.
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L'original est de Naugerius; il félit te dter powr Ciîii^ comprendre de
quelle manière Du Bellay a ptSi êfre Intentetir evi traduisant :
VOTA AD AURAS.
Aurae qu« levlbus perCtirfMs a«ra pendh,
Et strepîtis blando per ùemora ïiha sono,
Serta dat h«c vobis, Tobis haec msticus Idmon
Spargit odorato plena canistra crocD.
Vos lenite (BStum , et paleas sejungite inanes,
Dum medio fruges ventilât 11 le die.
L'invention seule du rhythme a conduit ï>u Betlay t sortir de la mo-
notonie du distique latin, si parfait qu'il fût, et à faire une villanelle
toute chantante et ailes déployées, qui sent la gaieté naturelle des
campagnes au lendemain de la moisson , et qui nous arrive dans
l'écho.
A simple vue , je ne saurais mieux comparer les deux pièces qu'à
un escadron d'abeilles qui , chez Naugerius, est un peu ramassé, mais
qui soudainement s'allonge et défile à travers l'air à la voix de Du
Bellay. L'impression est tout autre, l'ordre seul de bataille a changé.
Mais voici qui est peut-être mieux. Le même Naugerius avait fait
cette autre épigramme :
THYRSiniS VOTA VENERI.
Quod tulit optata tandem de Leucide Thyrsis
Fructum aliquem , bas violas dat tibi , sancta Venus.
Post sepem banc sensim obrepens, tria basîa sumpsi :
Nil ultra potui : nam prope mater erat.
Nune violas, sed , plena feram si vota l dicabo
Inscriptam hoc myrtum carminé. Diva, tibi :
« Hanc Veneri myrtum Thyrsis, ^uod amore potitus
Dedicat , atque una seque suosque grèges. »
Ce que Du Bellay a reproduit et déployé encore de la sorte, dans
une des trius gtacietises pièces de notre langue :
A VÉNUS,
Ayant, après long désir,
Pris de ma douée ennemie
Quelques arilies du plaisir
Que sa rigueur me dénie.
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18&. REVUE DES DEUX MONDES.
Je f offre ces beaux oeillets,
YéQus, je t'offre ces roses
Dont les boutons vermeillets
Imitent les lèvres closes
Que j*ai baisé par trois fois,
Marchant tout beau dessous Tombre
De ce buisson que tu vois;
Et n*ai su passer ce nombre,
Pour ce que la mère étoit
Auprès de là, ce me semble,
Laquelle nous aguettoît :
De peur encore j'en tremble.
Or' je te donne ces fleurs;
Mais, si tu fais ma rebelle
Autant piteuse à mes pleurs
Comme à mes yeux elle est belle.
Un myrte je dédirai
Dessus les rives de Loire,
Et sur récorce écrirai
Ces quatre vers à ta gloire :
a Thénot, sur ce bord ici ,
a A Vénus sacre et ordonne
« Ce myrte, et lui donne aussi
« Ses troupeaux et sa personne. »
NVt-on pas remarqué, en lisant, à cet endroit :
Imitant les lèvres closes
Que j'ai baisé par trois fois.
comme le sens enjambe sur la strophe, comme la phrase se continue
à travers, s'allonge [sensim ohrepit)^ et semble imiter Tamant lui-
même glissant tout beau dessous Vombre?
De peur encore j'en tremble,
ce vers-là , après le long et sinueux chemin où le poète furtif semble
n*avoir osé respirer, repose à propos, fait arrêt et image. Tout dans
cette petite action s*encba!ne, s*anime, se fleurit à chaque pas. Du
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ANCIBNS POÈTES FRANÇAIS. 185
Bellay, en imitant ainsi, crée dans le détail et dans la diction,
toQt-à-fait comme La Fontaine (1).
Qne si maintenant on joint à ces deux pièces exquises de Du Bellay
son admirable sonnet du petit Lire, on aura, à côté des pages de
f Illustration et comme autour d'elles, une simple couronne poétique
tressée de trois fleurs, mais de ces fleurs qui sufGsent, tant que vit
une littérature, à sauver et à honorer un nom. Le sonnet du petit
Lire est également imité du latin, mais du latin de Du Bellay lui-
même, et le poète a fait ici pour lui comme pour les autres, il s'est
embelli en se traduisant. Dans son élégie intitulée Patriœ desiderium y
il s'était écrié, par allusion à Ulysse :
Félix qui mores multorum vidit et urbes ,
Sedibus et potuit consenuisse suis;
et il continuait sur ce ton. Mais voici, sous sa plume redevenue
française , ce que cette pensée, d'abord un peu générale, et qui gar-
dait, malgré tout, quelque chose d'un écho et d'un centon des
anciens, a produit de tout-à-fait indigène et de natal :
Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage.
Ou comme cettui-là qui conquit la toison ,
Et puis est retourné, plein d'usage et raison.
Vivre entre ses parens le reste de son âge !
Quand reverrai-je, hélas! de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Beverrai-je le toit de ma pauvre maison ,
Qui m'est une province , e( beaucoup davantage !
Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aïeux
Que des palais romains le front audacieux;
Plus que le marbre dur me plaît l'ardoise flne;
Plus mon Loire gaulois que le Tibre latin ,
Plus mon petit Lire que le mont Palatin ,
£t plus que l'air marin la douceur angevine (2).
(1] n était si plein de son Naugerius, qa'il s'est encore souvenu de lai dans un
passage de ses stances à M. d'Avaeson , en tète des Hegrêtt :
Quelqu'un dira : De quoi servent ces plaintes?...
Cest inspiré d'un fragment délicieux de Philémon sur les larmes qne Naugerius
avait traduit, et Du Bellay sans doute l'avait pris là.
(S) Lire, redisons-le avec plus de-déiaU, est un petit bourg au bord de la Loire,
au-dessous de Saint-Florent4e-Yieax ; il fait partie de l'arrondissement de Beau-
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nmm ms iibcx mwme».
Catte doue^ut augemna, qu'on y veuille» pepaer^ est inftlée ici ^ lit»
romaine, de la vénitienne, de toute celle que fiu Beihif » i»«pWd
là-'bas. Saule et primitive, avant de fiasser par Fesit i^maiB, eVe
Q*eùt jamais. eu cette fipetae, cette saveur poétique cousonuBèe. C'est
hieu tottjoiftr& le vin chi pays, n^is qui a vayagé, et qui levient avec
l'arosa^» Combieu n'eBtre-nt-*il pa& «fétéineBs divers, aiosi oonAbiaéfu
et pét4?i9, dfMDiS le goât nùrt qui a l*Bir simple! Cenihien de fe^ffiBi
da«9 la niel parfait ! Combien de sortes de nectars daM kl baiser Ae^
Vénus I
U est dans TAutholofie deux vers que te sonaei de Du Bellay lap^
pelle; les avait-il lus? Ils exprioieot le même sentiQ»i»it daaa vue
larme intraduisible : a La maison et la patrie sont la grâce de la vie :
tous autres soins pour les mortels, ce n'est pd& vivre, c*est souffrir. )>
Enfin Du Bellay quitte Rome et l'Italie; le cardinal a besoin de lui
en France et l'y «envoie pour y soigner des affeires importantes. H
repasse les monts, mais non plus comme il les avait passés la pfe*
mière fois, e» cenquérant et en vainqueur. Quatre années acceow
plies ont changé pour lui bien des perspectives. Usé par tes ennui»,
par les chagrins où sa sensibilité se consume, tout récemment encore
vieilli par les tourmens de l'amour et par ses trop vives con3olations
peut-être, il est presque blanc de cheveux (!)• Au seuil de ce foyer
tant désiré, d'autres tracas l'attendent; les rou^:es ont poussé; les
procès foisonnent. Il lui faudrait, pour chasser je ne sais quels en-
nemis qu'il y retrouve. Tare d'Ulysse ou celui d'Apollon.
Adieu donques , Dorât , js sais eacor Romain ,
préau. On s*y souvient d*uo grand homm/B qui y vécut }adis; voilà UMt. W 9*y a point
de restes authentiques du manoir qu'il ^^bila. — La locution de âmic^ur angevine,
qui termine le mémoraMe sonnet, peut paraître récl^imer un petit commentaire
quant à Tacception précise. J'interroge dans le pays, et on me répond : Ce n'est point
une locution proverbiale, ou du moins ce n'ea est plus une; mais, indépendamment
de ridée naturelle et générale ( âukês Argos ) qu'un lecteur pur et simple pourrait
se contenter d'y trouver, cette eipressioa n'est pas tout'^à-fait dièouée d'vne valeur
relative et locale. l\ existe, en efTet, sur le compte des Angevins une tradition de
facilité pgisée dans l'abondance de toi|s les biens 4<» cette vie, dan^ la suia^itéde
l'air et du sol. Le caractère du boa roi U^né en doun^a l'idée. 4nd<(IK|t}^ moli^^
disait le Romain.
(1) Jaro mea cygneis sparguntur tempera plumis ,
dit-il à l'imitation d'Ovide; c'est d'avanise coQiio^ Mmartine :
Ci^oh9v#i» 49aA takneigQ, li^la»! aii9#i0 k^Sm
Ua &^«A (9^ ^ d«pto^a gmvé le p^si^
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Ananis FoiTES français. 197
s'éerie-4^k Ainsi Horace regrette Tibnr à Roine et Home à Tibnr;
ainsi Martial, à peine retourné dans sa Bilbilis^ qui faisait depuis des
années l'objet de ses vœux, s'en dégoûte et redemande les Esquilies.
Quand TibuUe a décrit si amoureusement la vie champêtre, il était à
k gverfe prds de Messala.
Pour Du Bellajr, quelques eonsolatioos se mêlèrent sans doute aut
èonvtalles amertumes, et tous ses espoirs ne firent pas trompés. Ses
àitNS célébrèrent avec transport son retour; Dorât fU une pièce latine;
ce fht une tète cordiale des muses ches Ronsard , Baïf et Belleau. Au
bml d'un ou de deux ans, et sa santé n'y suffisant plus, Du Bellay
se déobargea de la gestion des affiaires du cardinal ; il sortit paurre et
fmr de ce long et considérable service. Il revint à la Muse, et fît ses
Je^êx msiignêiy il mit ordre à Ses vers de Rome et les compléta ; il
puUià ses poésies latines (Épigrammes, Amours, Élégies) en 1558,
et Tannée suivante ses sonnets des Regrets. Mais une calomnie à ce
propos vint l'affliger : on le desservit près du cardinal à Rome. Ses
vers étaient le prétexte; mais Du Bellay ne s'en explique pas davan^
lÉge^ et cette accusation est denoeurée obscure comme celle qui pesa
sur O'ide (1). Qne put^n dire? La licem^e de quelques pièces à
Faustioe lui filt^eile reprochée? Supposa-t^on malignement que quel-
ques sonnets des HegreUj qui couraient avant la publication , attei-
gnaient le cardinal lui«-méme? Dans ce cas Du Bellay, en les publiant,
détruisait l'objection. Toujours est-il qu'il devenait criant qu'un
homme de ce mérite et de ce parentage demeurât -aussi maltraité de
la fortune. Le chancelier François Olivier, Michel de L'Hôpital, tous
ses amis s'en plaignaient hautement pour lui. On assure que, lors-
qu'il mourut, il était rentré dans les bonnes grâces du cardinal, qui
idiait se démettre en sa faveur de l'arthevéché de Bordeaux. Et certes,
4ui avait fait de Rabelais un curé de Meudon pouvait bien , sans scnn
puiéf faire Du Bellay areheféque. Quelques sonnets de celui-ci 6
Madame Marguerite^ quelques autres de VHmnéte Amour f\\n sentent
kuriBn, des stances étrangement douloureuses et pnoignaiites intitu-
lées ta Gmofiptaimie dm Dé9ê$péré, semblent dénoter vraiment qu'il
É'oconpait à corriger les Impressions trop vives de ses premières ar-
(i) Dans l'élégie à Morel on Ut ;
UraUi» ftKonti mtfMB fétéve €taientt>
Iraunn imltMi qnf vel hàbèf^ JtMSm,
mA iiiiM P^Hgni ulNteWa Uh fcmm
Htc eliam fatis sunt rewnKIa Meis,».
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188 BEVUE DES DEUX MONDES.
deurs et à méditer de plus graves affections , sacrato homine dignioray
dit Sainte-Marthe (l).
Au milieu de son dépérissement de santé , il était devenu demt-
sourdf et pendant les derniers mois de sa vie cette surdité augmenta
considérablement, jusqu'à le condamner à garder tout-à-fait la
chambre. Dans son Hymne de la Surdité à Ronsard, dans son élégie
à Morel , il parle agréablement de cet accident. Jacques Yeilliard de
Chartres, en son oraison funèbre de Ronsard, dit que Du Bellay ché-
rissait tellement ce grand poète, qu'il tâchait de Timiteren tout,
jusques à vouloir passer pour sourdaud aussi bien que lui, quoiqu'il
ne le fût pas en effet, a Ainsi les meilleurs disciples de Platon pre-
noient plaisir à marcher voûtés et courbés comme lui , et ceux d'Aris-
tote tâchoient, en parlant, de hésiter et bégayer à son exemple. »
Mais cette explication est plus ingénieuse que vraie. La surdité de Du
Bellay, trop réelle, précéda seulement Tapoplexie qui l'emporta, et
dont elle était un symptôme. Si Ton voulait pourtant plaisanter à son
exemple là-dessus, on pourrait dire que Ronsard et lui étaient demi-
sourds en effet, et qu'on le voit bien dans leurs vers : ils en ont fait
une bonne moitié du côté de leur mauvaise oreille. Et puis, comme
certains sourds qui entendent plus juste lorsqu'on parle à demi-voix,
ils se sont mieux entendus dans les chants de ton moyen que lors-
qu'ils ont embouché la trompette épique ou pindarique.
Du Bellay fut enlevé le 1*' janvier 1560, à Paris, six semaines seu-
lement avant que son parent le cardinal mourût à Rome, et moins
d'un an après que Martin Du Bellay, frère de ce dernier, était mort
à sa maison de Glatigny dans le Maine : inégaux de fortune, mais
tous les trois d'une race et d'un nom qu'ils honorent, De Thou les a
pu joindre avec éloge dans son histoire. J'ai dit que Joachim mourut
à temps : Scévole de Sainte-Marthe a déjà remarqué que ce fut l'année
même de la conjuration d'Amboise, et quand les dissensions civiles
allaient mettre le feu à la patrie. Ronsard a trop vécu d'avoir vu
Charles IX et la Saint-Barthélémy, et d'avoir dû chanter alentour.
Du Bellay, d'ailleurs, mourut sans illusion; au moral aussi, il avait
blanchi vite. Il avait eu le temps de voir les méchans imitateurs poé-
(1) Du Bellay fut clerc; mais fut-il prêtre? ou seulement était-il en voie de le
devenir? Il dut quitter Tépée et prendre Thabit de clerc durant son séjour de Rome;
car, dans la ville pontificale, on prend cet habit pour plus de commodité, comme
ailleurs celui de cavalier. Vers le temps de son retour à Paris, il fut un instant cha-
noine de Notre-Dame , mais non pas archidiacre, comme on Ta dit. Rien ne m*a&-
sure que Du Bellay ait jamais dit la fnesse.
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ANCIENS POÉT]^ FRANÇAIS. 189
tiques foisonner et corrompre, comme toujours, les premières traces.
Il ne pense pas là-dessus autrendent que Pasquier et De Thou; une
sanglante épigramme latine de lui en fait foi , et en français même il
n'hésite pas à dire :
Héllcon est tari (1) , Parnasse est une plaine.
Les lauriers soot sécbés
Quand on en est là, il vaut mieux sortir. Lui donc, le plus pressé
des novateurs et en tète de la génération poétique par son appel de
t Illustration j il tomba aussi le premier. Quelques autres peut-être,
dans les secondaires, avaient disparu déjà. Un intéressant poète,
Jacques Tahureau, était mort dès 1555, ainsi que Jean de La Péruse,
auteur d'une Médée. Olivier de Magny, ami de Du Bellay et que nous
avons vu son compagnon à Rome, mourait au retour vers le même
temps que lui (15G0). Mais Du Bellay, parmi les importans, Gt le
premier vide; ce fut, des sept chefs de la pleïade, le premier qui
quitta la bande et sonna le départ. A l'autre extrémité du groupe, au
contraire, Etienne Pasquier, avec Pontus de Tyard et Louis Le Caron,
survécut plus de quarante ans encore, et il rassemblait, après 1600,
les souvenirs déjà lointains de cette époque, quand déjà Malherbe
était venu et régnait, Malherbe qu'il ne nommait même pas.
Les œuvres françaises de Du Bellay ont été réunies au complet
par les soins de ses amis dans l'édition de 1569, mainte fois repro-
duite. Ses reliques mortelles avaient été déposées dans l'église de
Notre-Dame, au côt(; droit du chœur, à la chapelle de Saint-Crépin
et Saint-Crépinien. Il y avait eu à Notre-Dame assez d'évêques et de
chanoines du nom de Du Bellay pour que ce lui fût comme une
sépulture domestique.
Tous les poètes du temps le pleurèrent à l'envi. Ronsard, en maint
endroit solennel ou affectueux, évoqua son ombre; Rémi Belleau
lui consacra un Chant pastoral, Colletet, dans sa vie (manuscrite) de
notre poète, épuise tous ces témoignages ftlnéraires; mais il va un
peu loin lorsque, entraîné par la chaleur de l'énumération , il y met
une pièce latine de Bembo, lequel était mort avant que Du Bellay
visitât Rome. Le livre des Antiquités eut l'honneur d'être traduit en
anglais par Spenser. Au wiV siècle, le nom de Du Bellay s'est
(1) Hélicon $it tari! On poorraU voir là une inadvertance, mais elle serait trop
ioTraisemblable chez Da Bellay; je n'y puis voir qu'une hardiesse : il aura mis THé-
ticoQ montagne pour le Permesse qui y prend sa source.
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iM BBTUE 1>ES DEUX HONDES.
encore sratenn et a sornagé sans trop d'injnre dans le naafrage du
passé. Ménage, son fompatriote d'Anjou, parle, en une églogue, de
Bellay, ce pasteur d'élernelle mémoire.
Colletet, dans son Art poétique imprimé, remarque que, de cette
multitude d'anciens sonnets, îl n'y a guère que ceux de Du Bellay
gui aient Jorcé les temps, Sorel, Godeau, tiennent compte de sa gra-
vité et de sa douceur. Boileau ne le lisait pas, mais Fontenelle Ta
connu et extrait avec goât. Au xviïV siècle , Marmontel l'a cité et
loué; les auteurs des Annales poétiquesy Sautreau de Marsy et Imbert,
l'ont présenté au public avec faveur. En un mot, cette sorte de mo-
destie qu'il a su garder dans les espérances et dans le talent, a été
comprise et a obtenu grâce. Lorsque nous-méme nous eûmes il y a
quelques années , à nous occuper de lui , il nous a suffi à son égard
de développer et de préciser les vestiges de bon renom qu'il avait
laissés; nous n'avons pas eu à le réhabiliter comme Ronsard. Mais ce
nous a été aujourd'hui une tâche très douce pourtant, que de revenir
en détail sur lui, et d'en parler plus longuement, plus complmsam-
mcnt que personne n'avait fait encore. Bien des réflexions à demi
philosophiques nous ont été, chemin faisant, suggérées. Les écoles
poétiques passent vite; les grands poètes seuls demeurent; les poètes
qui n'ont été qu'agréables s'en vont. Il en est un peu de ce que nous
appelons les beaux vers comme des beaux visages que nous avons v|is
dans notre jeunesse. D'autres viendront qui , à leur tour, en ainei^t
d'autre»; •— i^ ils sont déjà venus.
Sainte-Beuve.
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-jLHLjnija-mjm--jtjmj Minnti--
ÉTUDES HISTORIQUES
ET POUnQVBB
SUR L'ALLEMAGNE."
1. — CONftJritS «B T»lf!fB. — L*ACra WÈBÈMAL.
La coBsUtntioo actuelle de TAIleiBagne étant l'oarrage da ooB^rét
de YieBse, on ne peut en donner une idée eiaete si Tob n*a étudi6
atee soin ce qni fut foit dans eette assemblée, et si Ten ne s'est imm
rendu compte des vues qui présidèrent à ses déiibéralioas et des Mé*
réta qui j forent délMittus. La tâdM du congrès était tmnMnaa; il ne
s'agiflsaH; da rien moins que de reconstruire l'édifice pditiqne eorO"
péeu avee les ?astes décombres dont la cbute de Nafoléon avait eouf
vert le sol; et cette œuvre, si difficile par elfo-mème, il fallatt eo
qaekpie sorte l'improviser, car les évènemena avai^il marché si vite,
q^ tout le monde se trouvait pris au dépourvu. Quelques Mais
avaient auS pour changer entièrement la fiice de l'Euiope, et ce
n'était pas pendant une guerre si vive, si courte, et dont risme était
rcatée incertaine ^uqn'au dernier ammeaâ, qu'on avait pu mirir dea
prageta et arrêter des résotutioi» pnur l'arvenir. La leataunlion dan
(1) Voyez les livraisons du 15 décembm tasael ISjokà ia«0u
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192 REVUE DES DEUX MONDES.
Bourbons, première conséquence du triomphe des coalisés, n*ayait
pas été la suite d'un plan formé à Tavance, mais le résultat inattendu
de circonstances fortuites qui avaient délivré les puissances du plus
grand embarras de leur victoire, la nécessité de régler le sort de la
France. Ce premier problème étant résolu, il restait à disposer de la
Belgique, de la Pologne, de l'Italie, des provinces rhénanes, d'une
partie de TAllemagne centrale et septentrionale, et à reconstituer le
corps germanique. Or, dans ce remaniement général de FEurope, on
était dominé par une idée fixe, celle de créer contre la France une
grande force d'agression et de défense, comme si la liberté du monde
n'eût jamais dû être menacée que de ce côté. Ce fut dans ce but
qu'on créa le royaume des Pays-Bas avec son rempart de forteresses»
qu'on établit la Prusse sur la rive gauche du Rhin , qu'on fit à l'Au-
triche une si énorme part en Italie, qu'on livra la Pologne à la Russie,
et qu'on abandonna à l'Angleterre tant d'importantes positions desti-
nées à assurer plus solidement son omnipotence maritime et son mo-
nopole commercial. La France, réduite aux limites qu'elle avait eues
sous ses derniers rois, paraissait encore trop dangereuse pour qu'on
ne dût pas fortifier, par de notables accroissemens de territoire, toutes
les puissances rivales : c'est ce qu'on appela rétablir l'équilibre euro-
péen. Tout ce qui assurait ce soi-disant équilibre fut jugé suffisam-
ment juste et légitime; on lui immola les droits anciens, les souve-
nirs historiques, les convenances morales, les intérêts religieux des
populations; on ne respecta à quelques égards qu'un certain droit
monarchique , pour lequel M. dé Talleyrand créa le mot de %t/t-
mité. Ainsi les pays qui avaient été gouvernés par des dynasties héré-
ditaires furent en général restitués à leurs anciens possesseurs. Quant
à ceux qui n'avaient pas eu cet avantage, comme Venise, Gènes, la
Pologne, les états sécularisés et médiatisés de l'Allemagne, ils furent
considérés comme vacans et disponibles , et on se crut autorisé à les
distribuer selon le bon plaisir et les convenances des hautes parties
contractantes. C'est ainsi que la destruction de la vieille Europe,
opérée par Napoléon, fut ratifiée et légalisée par ses vainqueurs.
Comme le dit fort bien Gœrres, «ils se mirent en son lieu et place,
et, après avoir proscrit le grand spoliateur de la société européenne,
ils jugèrent de bonne prise ce qu'il s'était approprié (1). » Sans
doute, les difficultés étaient grandes, on avait les mains liées par
des engagemens pris d'avance; certains arrangemens peu conformes
(1) Gœrres, VÂUemagnê et la Révolution.
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ÉTUDES SUR L'ALLEMAGNE. 193
aux règles ordinaires de la justice et du droit étaieut considérés comme
indispensables pour assurer le repos de l'Europe; enfin bien d'autres
obstacles de toute espèce se mettaient à la traverse des meilleures inten-
tions. Quoi qu'il en soit, ces obstacles ne furent pas surmontés; aussi
les efforts du congrès de Vienne n'ont-ils abouti qu'à une œuvre de
circonstance, œuvre incomplète, confuse, incapable de durée, parce
qu'on y a tenu plus de compte des exigences du moment que de ces
nécessités de tous les temps qui ont leur source dans la nature même
des choses; ce qui a conduit la plupart du temps à combiner violem-
ment des clémens hétérogènes et des principes contradictoires.
Les seuls actes du congrès de Vienne dont nous ayons à nous occuper
sont ceux qui eurent l'Allemagne pour objet. 11 y avait deux questions
principales à résoudre : la répartition de ce qu'on appelait les terri-
toires vacans, et la constitution intérieure du pays, qui, aux termes
du tiBité de Paris, devait former une fédération d'états indépendans.
L'une et l'autre présentèrent, dès l'abord, des difficultés qui sem-
blaient insurmontables. La première questten , celle de la répartition
des territoires, se trouvait intimement liée à la question polonaise.
L'empereur Alexandre avait à cette époque, on n'en peut pas douter,
des intentions réparatrices et désintéressées. 11 voulait rétablir un
royaume de Pologne qui eût été donné à son frère le grand-duc
Constantin ou à son parent le duc d'Oldenbourg. Ce royaume aurait
été formé du grand-duché de Varsovie, créé par Napoléon en faveur
du roi de Saxe, et où se trouvait comprise la partie de la Pologne
prussienne enlevée à Frédéric-Guillaume 111 par la paix de Tilsitt.
Or, la Russie ayant garanti à la Prusse, par le traité de Kalitz, la res-
titution de ses provinces polonaises, cette dernière puissance ne vou-
lait y renoncer que moyennant une compensation ; elle demandait
en échange la Saxe, que ses troupes occupaient,. qui était considérée
comme pays conquis à cause de la fidélité de son roi à Napoléon, et
qui donnait en Allemagne à la monarchie prussienne un accrois-
sement tout à sa convenance. Les avantages européens de cette com-
binaison étaient évidens : elle réparait le plus grand crime politique
du siècle précédent, élevait la plus sûre de toutes les barrières entre
l'Allemagne et la Russie, et arrondissait la Prusse au lieu de l'épar-
piller sur une immense étendue; enfin la France s'y trouvait inté-
ressée par l'espoir de n'avoir pour voisins sur le Rhin que des états
de second ordre , ce qui devait prévenir un contact irritant et dan-
gereux. Ce fut pourtant M. de Talleyrand, représentant de la France,
qui, poussé par des motifs que l'histoire n'a pas encore bien éclair-
TOMB XXIV. 13
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IM RBVUB DiBS DEUX BIQNMS*
cis, fit la première et la phis vive opposition à cet arrangement.
Il plaida la «aase de la légitimité do roi de Saxe avec une chaleur
presque ridicule dans une telle bouche, dénia au congrès le droit de
deposséderune dynastie et de confisquer un royauoie, refusa de recon*-
aaitre que la souveraineté pût se perdre ou s'acquérir par le seul GoJt
de la conquête, et alla jusqu'à chercher des argumens dans le parti
que pourrait un jour tirer la France de la nouvelle situation où l'on
voulait placer les membres du corps germanique (1). L'Autriche, à
laquelle les souvenirs de la guerre de sept ans faisaient redouter de
voir la Prusse étabUe sur les frontières de la Bohème, et qui sentait
d'un autre côté qu'avec le voisinage d'une Pologne indépendante, il
lui serait difficile de garder long-temps la Galicie, prit aussi fait et
cause pour le roi de Saxe. On entraîna l'Angleterre, qui n'avait aucun
(1) Voici un passage de la note de M. de Talieyrand à M. de Metternich , en date
do 19 décembre ISli : « La question de ha Saxe, dii-il , est devenue la plus impor-
tante et la première de toutes, parce qu'il n*y en a aucune antre où les deun principes
de la légitimité et de Téquilihre soient compromis à la fois et à un aussi haut degré
qu'ils le sont par la disposition qu'on u prétendu faire de ce royaume. Pour recon-
naître cette disi)osilion comme légitime, il faudrait tenir pour vrai que les rois
peuvent être jugés, quMIs peuvent Pétre par celui qui veut et peut s'emparer de
leurs possessions; qu'ils peuvent être condamnés sans avoir été entendus, smis
avoir pu se défendre; que dans ienr condamnation sont nécessairement envektppés
leurs familles et leors peuples; que la conAscartion , que les nations éclairées ont
bannie de leur <îode, doit être, au xix« siècle, consacrée par le droit général de
l'Europe, la cooGscation d'un royaume étant sans doute moins odieuse que celle
d'une simple chaumière; que les peuples n'ont aucuns droits distincts de ceux de
leurs SON veraiss, et peuvent éire assimilés au bétail d'une métairie; que la aouve-
raineté se perd et s'acquiert par le seul fait de la comfuète; en un mot, que tout est
légitime à qui est le plus fort. La disposition que l'on a prétendu faire du royaume
de Saxe serait l'équilibre de l'Europe : 1» en créant contre la Bohème une force
d'agression très grande; 2* en créant au sein du corps germanique et pour un de
ses membres une force d'agression hors de proportion avec les forces de résistance
de loos les autres, ce qui mettrait ceux-ci dans un péril toujours imaiinent, et les
forçant de chercher des points d'appui au dehors, rendrait nulle la force de tém^
tance que, dans le système général de l'équilibre européen, le corps entier doit
offrir, etc. » Il est évident que ce point d'appui au dehors, pour les membres du
corps germanique, ne peut être qu'une alliance plus étroite avec la France. D'ail-
leurs, la pensée 4u eéièbre diplomate s'exprime clairement à œ sujet dans ane
antre note en date du S wyvembre, oà , après avoir parlé des gennes de diviai€ii4]oe
4ièmerait en Allemagne l'union foroéedc la Saxe et de la Prusse, il ^ule cesoiote :
« La France resterait-elle tranquille spectatrice de ces discordes civiles? Il est
plutôt à croire qu'elle en profilerait, et [)eut-ètre ferait-elle sagement d'en profiter.»
91 je blâme la cotidiiite du plénipotentiaire français dans cette circonstance, ce
n'eA pus <qiie |e vevflle me porter défenseur des principes €0 ^lerUi defi^jneb «n
vonlait exproprier le roi détaxe, et^we je n'adhère fMœaeiit à tont œ qui fieut
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ÉTtJDES SUR L'ALLEMAGNE. 19S
intérêt dijrect dans là question, mais qui peut-être se rendit aux
argumens de M. dé TàllfejFrand sur le danger d'ouvrir une porte trop
large à rihfllience Trançaise sur le continent. Les dissentimens filè-
rent si loin sur cette question , qu'ils donnèrent lieu dé part et d'autre.
à dés démonstrations hostiles, et qu'on fut au moment de prendre
les armes. Une triple alliance fut conclue lé 6 janvier 1815 entre là
France, l'Angleterre et l'Autriche, pendant que d'un autre côté le
grand-duc Constantin invitait les Polonais à se réunir pour la défense
de leur existence politique, et que le comte de Nesselrode déclarait
an congrès, au nom dé Fempereur, que huit millions d'hommes s'ar-
maient pour reconquérir leur indépendance. Voilà où en étaient
venues, au commencement de 1815, les négociations relatives à la
double question saxonne et poloiraise. On ne s'entendait guère mieux
être dit contre cette application 4u dh>it du plus fort , qui , suivant les expsessions.
de la note citée plus haut, asiimiU Us peuples au béiail d'tme métairie. M9is, avec,
des convictions si intraitables sur tout ce qui pouvait violer la justice et le droit
des DitiMis, il y avaitibisn peu cTactes-du^ oongrès auioqiMU Bi. de TàUeyrand m^ût
refuer son oooeo^nb U. fallait »*oppMep à ce qu*0B' enle^t Ui Nocvége au^roi da.
Danemark , à cerqu^on donnftt b république de Gènes au roi de Sajodaigne,^ et celle,
de Venise à Tempereur d^Autriche, à tant d*autces actes qui n*étaient possibles que
parce qu'on reconnaissait très positivement que les peuplés n'ont aucuns droits
dUfikKês d&cmsœ de leurs^ saw}erain9^ et que la souvefraineté se'perdets^acquitrt
pm lêimul fiaUidg la conquit», lï ne fiiUait pas réserver soni oppoeitlon pour le seuk
ca» peut-être où les projets des^ poissanoes fussent en bamuMiie avec le véritable-
équilibre de l'Europe et avec les intcrêtsde la Frauce. D'ailluu», il y avait dans la
réunion proposée des convenances qui lui ôtaient une partie de ce qu'elle présentait
d*odienx. Les Saions, unis à la Prusse « auraient été soumis à un prince de même
rat», de même langue^ de même religion; il n'y avait pasdMnoompaUbillténatu--
raHMet invineiblu entre eux et les Fvussiens, et ce n*étail pas là na de ces anal^
g^ioMS impossitiles tomme quelques-uns de ceuLqui Airont tentés alors. Le roi du-
Saxe, prince catbolique, aurait reçu en VVe£ti)halieou sur ie Rbin des sujets alle-
mands et catholiques, ce qui aurait prévenu les collisions fàcbeuscs entre fégUse et
l*ët&t qui' devaient s'élever quelques années pins tard. Enfin, il est de fait que,
peur vider le dUV^nd ,^ on a fiai par enievcr au roi' de Saxe, sans eompênsatùmf
la>m«ilié de son royaume, et M. de Talleyrand y consentait d'avance, commo lei
prouve' un passage de sa note. Mmâ apparemment celia nwitié a'appartenait pa»,
moins légitimement au roi que celle qu'on lui laissait , et la conGscation d'une por-
tion si notable n'était pas plus justiflable en droit que celle du tout. Nous le répé-
tons donc, le plénipeientfoire français, s*!l t avait eu cher Ibi quelque peu de
patriotisme et de bonne fof, devait ou protester absolument , et dans tous les cas,
coatns le système de droff pubMc adiorpté par le congrès, ou>, laissant de côté des
principes que péFrsemie n^était disposé à prendre au sérieux , ne considérer les
diverses (fuesHons qui se présemaient que cTans leurs rapports avec l6s iutéréts d^
la France.
13.
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196 RETUE DES DEUX MOKDES.
sur les autres arrangemens territoriaux à faire en Allemagne, non plus
que sur rétablissement de la constitution germanique. Le principe
avait été posé d'une manière vague et générale par l'article d^
traité» de Paris où il était dit : « Les états de l'Allemagne seront in-
dépcndans et unis par un lien fédéral. » Restait à savoir de quelle
nature serait ce lien, jusqu'où irait cette indépendance, et de quelle
manière les deux choses se concilieraient. Les cinq principales puis-
sances allemandes, l'Autriche, la Prusse, la Bavière, le Wurtemberg
et le Hanovre, qui de sa propre autorité avait changé le bonnet élec-
toral en couronne royale (1), se réunirent pour délibérer sur cette
importante et difHcile question. Les autres états, dont les souverains
ne portaient pas le titre de roi, ne furent pas admis à ce conseil, à
leur grand mécontentement, et formèrent avec les villes libres une
seconde assemblée des actes de laquelle on ne paraissait pas vouloir
tenir beaucoup de compte. Plusieurs projets furent successivement
présentés dans le comité des cinq cours. Malgré le vœu d'une partie
des populations et de q[uelques princes du second ordre, l'idée de
rétablir la dignité impériale fut abandonnée dès le principe. La mai-
son d'Autriche, pour laquelle cette dignité n'avait été dans les der-
niers temps qu'un fardeau et un obstacle, n'était pas disposée à la
reprendre à des conditions plus défavorables encore que celles que
présentait la constitution de l'ancien empire; or, elle savait bien qu'il
n'était pas possible d'en obtenir d'autres avec des électeurs, devenus
rois, qui, aux termes des traités, réclamaient l'indépendance absolue
et la plénitude de la souveraineté. Cette indépendance et celte sou-
veraineté n'étaient guère compatibles avec la notion même d'état
fédératif qui implique de la part de chaque membre l'abandon d'une
portion de ses droits au profit de la communauté; mais les princes
du second ordre surtout ne voulaient pas entendre parler de con-
cessions sur cet article. On proclamait à haute voix la nécessité d'un
lien étroit entre lés membres du corps germanique, mais on ne con-
sentait à rien de ce qui eût été nécessaire pour resserrer ce lien.
L'Autriche et la Prusse voulaient un système qui plaçât la confédé-
ration sous leur influence égale (-2) , et qui leur donnât, tant qu'elles
(1) Le roi de Saxe, doDt les états étaient sous le séqnestre, et dont le sort n'était
pas fixé, ne fut pas admis à prendre part à ces délibérations.
(2) « Sa majesté impériale, écrivait le prince de Metternich an prinoe de Harden-
berg, vise à établir l'équilibre le plus complet entre Tinfluence que TAutriche et la
Prusse se trouveraient appelées à exercer en Allemagne. » ( Lettre du fà octobre
1814.)
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ÉTUDES SUR L'ALLEMAGNE. 197
resteraient anies, la direction générale des affaires de rAlIemagne.
Ce fut là la base des premiers projets où le conseil fédéral suprême
était toujours composé de manière à ce que les deux grandes puis-
sances y eussent la majorité absolue des voix. Ce plan échoua contre
l'opposition des états secondaires, qui pensaient arec quelque raison
que la serfle force des choses donnerait toujours à rAutriche et à la
Prusse une assez grande prépondérance pour qu'il ne fût pas néces-
saire de la leur assurer par un article de la constitution : des mois se
passèrent sans qu'on pût s'entendre à ce sujet.
Un autre point non moins difBcile à régler était la position parti-
culière des sujets de la confédération , tant vis-à-vis des souverains
particuliers que vis-à-vis de l'autorité fédérale. Pour exciter la nation
à se soulever contre Napoléon , on avait fait retentir le mot de liberté
à ses oreilles, et les proclamations des puissances contenaient à cet
égard les promesses les plus solennelles : ces promesses, on avait
l'intention de les tenir, mais il s'agissait de savoir comment et dans
quelle mesure. On tombait assez généralement d'accord que des con-
stitutions d'états territoriaux devaient être rétablies ou introduites dans
tes divers pays de l'Allemagne; seulement il restait à décider si ces
constitutions seraient prescrites par l'acte fédéral, si on conserverait
les vieilles formes ou si on en introduirait de nouvelles , enfin si l'on
établirait un minimum de droits politiques que tout souverain serait
tenu d'accorder à ses sujets : ces divers points donnaient lieu à de
graves dissentimens. L'Autriche, malgré ses traditions et les diffi-
cultés particulières de sa situation, paraissait disposée à plus de con-
cessions qu'on n'aurait eu le droit d'en attendre de sa part. Quant à
la Prusse, elle se prononçait hautement à cette époque en faveur des
idées libérales. Les réformes opérées dans sa législation et son admi-
nistration, par les ministres Stein et Uardenberg, lui rendaient plus
facile peut-être qu'à aucun des autres états allemands l'établisse-
ment d'une constitution représentative (l);puis l'impulsion qu'elle
avait donnée au mouvement de 1813, et la place qu'elle avait con-
quise dans les sympathies de l'Allemagne, lui faisaient croire qu'elle
pourrait tenter avec succès cette expérience. Elle espérait augmen-
ter encore par là son immense popularité et rallier exclusivement à
(1) « A répoque du ooDgrës de Vienne, dit un écrivain, la Prusse était încompa-
rablenient le plus avancé de tous les états allemands et celui qui pouvait le plus
facilement établir une représentation de la nation , parce qu'il s*y était préparé
<lepuis lon^-lemps. » (DieZeitgenùi$en, Vie de Hardentierg. )
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aie h pûrt!i6ir h flks m^ttt H la pfix^ èctoiréé ée la natfoiif (t). tt
KattoTre, de sbn cMé, agissait dans'te éertsdes îdée^ anglaises :fl
(tenïmiKfeit qWon a^snrftt aux états df chaciofe payrie (frott de con-
courir Hhtemttà à Tassietté des CMrtribittiotts, dfe partîcîper à hr ct>ti^
fectibti dies lois houvéHeS, (te surveiftef f emploi des impôts consehtSs
et de demati(fèf h pvttAtion des fonctioniMres pnUîcs conpafbTes âé
mrfversatBon. ta note présentée le 21 octobre par le plédipoten-
fhîre hrfnovrierr cohtenàft à cet égard des considérations l'emarqn*-
Wes : a Le gouvernement représentatif, dlsait-efle, a été de droit
C6tnfÉun eh Allemagne depuis les temps !es plus reculés. Dans beau-
eoup (f états, ses principales dispositions reposaient sur des traîtés
eWtre le souvefairt et ses sujets, et même, dans les pays où les constt
totions d'états te ftirent pas^ conseih^es, les sujets avaient certafti»
êt(^ tmpo^tatis (pe les iàk de l'empire reconnaSssaient et proté^
geaient... Il n*y of pasdTîdée de despotisme înqpKqùée dàhsFidée de
h smr^e^aftïdé. Lé roi de la Graiw*EsBifetagne est incontestaMement
afàssi souverain qfu'auctïn autre prince en Europe, et les Kbertés^de
#wi peuple fortifient son tfône au Keu de le nrinef . y( La Bavière" et
ïé Wurtemberg, au Cbirtratre, fepôussafîewt totrtè proposition âë dfe
^te, com^rte ne pouvant se cohcflief Ètftt h plénff tfdê de sotiveraî-
Éfeté tpA léùr ataît été csotrférée p^ le (rafîté dé f fesbotn-g et facfc
éè la confédération du fthiUi etrièe les traités pàrtîcullef s de iBtH
htt avaient ^artfntie. Le plénfipotentiai^ bavarois dédata qtre sot(
souverain ne consentirait jamais à ce qtïe sc^ sujets pussent avoîf
reemi^ coiïtre luf nû co/nseîl fétïérrfl. L'entoyé de Wurtemberg d6-
danr également qu'il atait pour instructions de n'accéder à aucune
d!spo!$tio^ qui p6t rcfstreirtdre les ptéro'gatives des princes dans l'in-
térièur de lèWtS étafts : Facte fédéral, selon hii, ne devait pas faifë
Éftention des droits des individus à Tégafd de leurs souverains. Le
pfénipoterrtîaitiB hàfrïovrien répomdit que le ptince régent ne pouvait
pttê admfeftrè cjtte les changemehs qui avaient eu lieu en Allemagne
etiSseM don^fé aux princes dès droits de souveraineté despotique sui*
leurs sujets, ni cfùe lé renversement de la constitotion gétmam'qué
eët pu légMirher ceKfl dé la constitution particulière des divers étrits^
encore moins que les conventions conclues par lés princes allemands
(i) n téÈ ttts^iénÈ disent qa^'lls appelfénl et 4ppetféront par système tous les gens
dé talèht à leur séri^èe, Imaginant qu^èn possc^dant Finte^ligence de l*Alleniagne,
le reste ne sera qu'un èûpUt rhàrtùurh ((ui pliera devant leurarigle. » (Gagehi»
Méin Antheil an der Poliiik , tom. II , pag. 188. )
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fu^ec Itoimparte , ou le» tuMtéi £wts pli» tar^ «vec 1^ {hussaiic^
alliée», a^sftQoi pu leur CM^féror des droiU mvr lem:» «hj^ qu'ils
q:iHiniiefit p«» légitHi^^aieot possédés aptérieiv^^i^^t. 4veo des dis-
«idABces aussi .traochées, H n'ét^t pas aisé d'arriver à m résuUat :
mm AiM)P MeaUt obligé de s^spelldre les déUbératioD^. J^ 16 a<^
venabre 18U, )e roi de Wurtemberg Gt déclarer par sqo pléoipQteor
tiaire qu'an ne pouvait prendre u» parti dé^oit^f taut qu'qu qe conr
uMbPait pas avec préeisim Tétat des possesaiws de chaque pripce,
^ que ridiér^t de sa monarchie et de sa ^laisoD ne lui permettait
lias de contracter des oUigatioussur un poiut particulier avant qu'op
lui eitt communiqué le plan général de Teusemble et les dévelopr
pemaus qui oiauquaient encore. A dater de oe ipameat^ le co^iité
de^ cinq puissauoes cessa de s'assembler, et ou ue s'occupa plus o(Br
ciellemeqt de l'organisation de rAUemagoe. ^ulemept les ministres «
des princes du second ordre et des villes libres continuèrent leur»
délibérations, quoique n'ayant pas qualité pour rien décider, et de^
mandèrent sans succès la réunion de tous les états allemands.
11 est difQcile d'in^giner comment tant de divisions auraient pu
cesser et tant de divergences se mettre d'accord, si la nouvelle du
débarquement de Bonaparte en France, et bientôt après celle de son
installation aux Tuileries, n'étaient venues tomber copune uq cqqp
de foudre au milieu des négociations du congrès et n^ettre un terme
aw lenteurs el aux incertitudes, On eût dit que l'Europe était incar
pable de rien conclure sans l'intervention de son ancien domina^r
teor. Devant (e dang^ conunun i les dissentiineos s'effacèrent et les
alliances se renouèrent. Chacun Qt quelques eoncessions au moyep
desquelles on put régler sonunaireroent les questiqns territoriales,
et on se prépara en toute bâte à que (utle où il fallait être victorieux
pour que les décisions qu'on venait de prendre eussent quelque
valeur. La question de la constitution de l'Allemagne fut résolue
iûMs Tenipire des mêmes nécessités. La Prusse et l'Autriche se cpur
cei:tèrent pour présenter un prqjet qui pût servir iu^édiatement d^
hase aii(4éli{)érations; des conférences conunencèrent le ^ mai» et
le 8 juin Tacte fondamental de la confédération germanique était
signé. Quelques-unes des parles contractantes, notaipment la Prusse
et le Hanovre, déclarèrent qu'elles .ne donnaient leur signature que
parce qu'il valait mieux avoir une confédération imparfoite que de
n'en pas avoir du tout; elles eiprimèront l'espoir que la diète gern-
«lapîque eonitituée par l'acte fédéral en corrigerait les déÇactuosités
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201
lit maintenant eia
' • h's principales dij
lil>frïi d'Allemagne »\
' u LL* MM. Tempe-*
'k et des Pays-Bas»
H Prusse pour toutes
n< .ippartenu à Tem-
Mjié de Holstein, et
nibourg, établissent
um \e nom de con-
hut év cette confédé-
lire et intérieure de
ilité des états confé-
orifédération comme
li' nient à maintenir
c icîj confédérés est,
t)ct de conférer à l'Au-
tn hou6 contre la résis-
les grandes puissances
1^ eiles lie pourront éta-
Huntique, et en mettant
, . prîtR;es leur force supé-
ne leur assure*
fédtlTatiuii à une diète fédé-
doîveni voter p«ir leurs pléni-
iil t'ollcctivemenï , de la manière
■i% une voix; Bavière, une voix;
Wurtemljcr^, une voix; Bade,
*i\ ; liesse UîirmstcKll, une voix;
'ii\; l*iiys-Biis, pour Luxembourg,
:i ducales de Save, utn^ voix; Bruns-
klçnbourg-iïi'Iiwerin et Strelitz, une
hait et Schwarïbourg, une voix; Ho-
vcnss, SclKiuinhourg-Lippe, LîppeetWal-
/:. libres (le Lulieek, Francrort, Brème et
. total, dix-sept voix. Les quatre articles sui-
i^auisation dt» h diète et à la forme de ses déli-
. . ithe qui a la proidcncc, mais chaque état ayant
s propositions qui doivent être mises en délibéra-
li\e, cette présidence n'est guère qu honorifique.
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SOO REVUE DES DEUX MONDES.
et en remplirait les lacunes. Le Wurtemberg ne prit point part aux
délibérations et n'accéda à la confédération que le 1" septembre.
On sait assez comment fut résolue la question polonaise. L'espoir
qu'avaient fait naître les bonnes intentions de l'empereur Alexandre
s'évanouit, et la Pologne fut partagée de nouveau entre les trois com-
plices du partage primitif. Le roi de Saxe garda son titre, sa capitale
et à peu près la moitié de ses états. Le reste fut donné à la Prusse
avec de nouveaux territoires en Westphalie et la plus grande partie
des pays situés sur la rive gauche du Rhin. Ces acquisitions, jointes
à celles du traité de Lunéville, dans lesquelles la Prusse rentrait de
plein droit, formaient un état nouveau, une fois plus peuplé et plus
riche que ne l'avait été la monarchie du grand Frédéric. L'Autriche
ne reprit en Allemagne que le Tyrol et Salzbourg; toute son ambition
sembla se porter vers l'Italie, où elfe se fit donner, sous le nom de
royaume lombardo-vénitien, toute la partie de ce beau pays com-
prise entre le Tesin, le Pd, la mer Adriatique et les Alpes. Les ter-
ritoires allemands disponibles qui n'avaient pas été adjugés à la Prusse
servirent à indemniser la Bavière de la perte du Tyrol et de Salz-
bourg, et à donner à quelques autres états des limites à leur conve-
nance. Les anciens membres de la confédération du Rhin conser-
vèrent les avantages que leur avait faits Napoléon , à l'exception du
prince primat qui avait renoncé antérieurement à son grand-duché
de Francfort, du grand-duc de Wurzbourg auquel la Toscane fut
restituée , et de quelques petits princes punis de la médiatisation à
cause de leur fidélité à la France. Les souverains dont la dépouille
avait servi à former le royaume de Westphalie , s'étaient remis en
possession pendant le cours de la guerre ; quelques-uns d'entre eux
reçurent un accroissement de territoire, notamment le roi de Ha-
novre. Les ducs d'Oldenbourg, de Mecklenbourget de Saxe-Weimar
reçurent le titre de grands-ducs. On fit aussi un grand-duché de la
province de Luxembourg, laquelle, bien qu'annexée au royaume des
Pays-Bas, dut faire partie de la confédération germanique. Quatre
villes libres recouvrèrent leur existence politique : ce furent Franc-
fort, destinée à être le siège de la diète, et les trois villes hanséati-
ques, Brème, Lubeck et Hambourg. La défaite de Napoléon à Wa-
terloo rendit possible la mise à exécution de tous ces arrangemens,
et le second traité de Paris enleva encore à la France quelques par-
celles du territoire qui lui avait été laissé.
Nous avons vu au milieu de quelles circonstances fut'enfanté l'acte
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ÉTUDES SUR L'ALLEMAGNE.
constitutif de la confédération germanique ; il faut maintenant eu
miner cet acte en lui-même et en faire connaître les principales
positions. « l.es princes souverains et les villes libres d'Allemagne»
dit l'art. V^, en comprenant dans cette transaction LL. MM. l'empe-*
reur d'Autriche, les rois de Prusse, de Danemark et des Pays-Bas»
et nommément l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse pour toutes
celles de leurs possessions qui ont anciennement appartenu à l'em-
pire germanique, le roi de Danemark pour le duché de Holstein, et
le roi des Pays-Bas pour le grand-duché de Luxembourg, établissent
entre eux une confédération perpétuelle qui portera le nom de con-
fédération germanique. » L'art. 2 indique le but de cette confédé-
ration, qui est « le maintien de la sûreté extérieure et intérieure de
l'Allemagne, de Tindépendance et de l'inyiolabilité des états confé-
dérés. » Suivant l'art. 3, a les membres de la confédération comme
tels sont égaux en droits; ils s'obligent tous également à maintenir
J'acte qui constitue leur union. » L'égalité entre les confédérés est»
comme on voit, posée en principe, et le projet de conférer à l'Au-
triche et à la Prusse une suprématie légale a échoué contre la résis-
tance des états de second ordre. Sans doute les grandes puissances
sauront plus tard se faire la part du lion ; mais elles ne pourront éta-
blir leur prépondérance que par la voie diplomatique, et en mettant
au service des intérêts communs à tous les princes leur force supé-
rieure et l'ascendant naturel que cette force leur assure.
L'article k confia les affaires de la confédération à une diète fédé-
rative dans laquelle tous les membres doivent voter par leurs pléni-
potentiaires, soit individuellement, soit collectivement, de la manière
suivante : Autriche, une voix; Prusse, une voix; Bavière, une voix;
Saxe, une voix; Hanovre, une voix; Wurtemberg, une voix; Bade,
une voix; Hesse-Électorale, une voix; Hesse Darmstadt, une voix;
Danemark, pour le Holstein , une voix ; Pays-Bas, pour Luxembourg,
une voix; maisons grand-ducale et ducales de Saxe, une voix; Bruns-
wick et Nassau, une voix; Mecklenbourg-Schwerin et Strelitz, une
voix; Holstein Oldenbourg, Anhalt et Schwarzbourg, une voix; Ho-
henzollern, Liechtenstein, Reuss, Schaumbourg-Lippe, Lippe et Wal-
deck, une voix; les villes libres de Lubeck, Francfort, Brème et
Hambourg, une voix : total, dix-sept voix. Les quatre articles sui-
vans sont relatifs à l'organisation de la diète et à la forme de ses déli-
bérations. C'est l'Autriche qui a la présidence, mais chaque état ayant
le droit de fair^ des propositions qui doivent être mises en déUbéra-
tion dans un temps fixé, cette présidence n'est guère qu'honorifique.
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la diète à deMttaràtiJèresdèdélftë^riet*. HUMtnelIcAMeiit, ellé^ Fbtriné
èil àssembléfe ordlDaîire ((î^gr^r*? Rarty, âvcc dhe^efA Viôft irép«n»lie»
côMftoeûyrl'A vti plSïs haut; ïitois, lorsqii'ns*ttglt <f de lofeifonda^menlâiieA
2 t>t>^r9 de'chifingéMï^i^ à fafre dan^ceDefs qnl eifetetit , dé meit^lrës à
prendre pat rapport à l'adte fedéral lui-même, d1h9tituttons6tga niques
ou d*aut)re^ iamm'geihefi^ d'uti intérêt commun à érdoptét, » ta tfièb^
doit se formefr ^en assemblée plénièr e ou générale [plénum ) , a^uel
tas fti diistributfon dtes Volt est cakulée sut retendue res^yeetive des
états; alors chacttn dés trente-huit menibres vote séparément. L'Ail^
triche et les dtiq tm aietnands ont chacun quatre voix; Bade, lèss
deut Hessîefs, le Banematk pio^r le Roistein, lies Pays-Bas pour le
Luxeml!w)urg, chacun ttois; Brunswick, Mècklentourg-^hweriA et
Nassau, chacun deux; lés vingt-Kpiatre autres princes et villes Hbrèsv
dMictm tme: le tl^olsil est alots de soixante-neuf voix. C'e^l'flfssemMéé
ordlhaite qui tfèelde si une question sera portée à rassemblée ^né^
raie et qyiî préparé lès projets de résolutions qui dofventèt?re portés à
Certes^i. ï^ns la première, les décisions se prennent à ta nMjorité
âbsohie, et en cas dé paArtage la vôix du président est prépondérante;
datts fti Secondé, lés deux tiers dés voix sont nécessaires pour prendre
une résohltlon. Cette majbrité même ne suffit pas, et il raiill\ina^
nimité x( q\iand H s'agit ée l'acceptation ou dîi changement de lois
fondamentales, d'institutions organiques, de droRs individuels oti
d'afTaires de religion. » La diète est permanente; elle peut cepen-
dant, lorsque les points soumis à sa déh'bératron se trouvent réglés,
s*âjournier à une époqne flxe, mais pas aunleià de quatre mois. Les
articles d ^ 10 firent ToùVerture de la diète au 1* septembre 1»! 5t
Le premier objfeft à traiter par elle doit être « la rédaction des îofs
fondamentales de la confédération et de ses institutions organicpiés,
relativement à Ses rapports extérieurs, militaires et intérieurs. » L'ar-
ticle 11 est relatif è l'indépendance et à la sûreté extérieure de la
cotifédéfatiort. Les états qui la composent s'engagent à défendre
non-seulement T Allemagne entière, mais éhaque état paiticutier de
l'union , s*tl est attisiq^, et se garantissent mutuellement tontes celtes
Aé leurs posseSsîoîW qtd se trouvent comprises dans teftfe union*.
Lorsque la guerre ^t dédaréte par la confédétaSon , a^un membre
ne petit etitamer de nêgc^ations particulières av«c Teifmemi', ni Mtè
la paix ou un armistice sans le consentement des antres. Les mem'^
bres de la confédérafion se réservent pourtant le droit de ftJk^ des
aSKances, iha^étt sV^Mi^éant à ne contracter aucun engagement qui
serait dirigé cûntte k Sûreté de la confédération ou des étafo qui la
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IHwes, inwâJie^iWffiâltDe A iL^iète^iM 4Miit,ef9a$ieriavifl|ie/4e»i9i
«ié4»tîQp. i< Si Ke mojFen ne Fâufiûtii^, e^ fu^ii^ ^en^^pce j/uri-
4M|iie de^iewe néces^^, 4I y 4€tra poiin^ jHir m j^gepc^t fii|k*
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si4qip4i)rta9te 4*iW itâtmwl fé4ôral qfiid fimm^ ^pvûsMi^çes, ,e^(|^«
^qlEes la l^ntt^ , |t wwt décliuçé éttre Ip piom aqyolaiqe ie VfyiiS^
fenuanique. Cette ^HesUon est éjiudée et f^eoyayée l'aY^nir, Qcpme
tmUfiA celles .«iir Jfe^uelles le» 4iBseaUfl»eiis .étaient Arop^ciooBQé^.
L!^|itk;le 13^ (Qoi est relatif fiax oopgt^aUoiis à établir, e^ 4*!W [tpcor-
pîaineiertsa^iWK'ei il eit 4iiii8i conçu : 4( 9m^ ftoys les états JJie-
maud&i ^1 y ^^ra uae^nsl^UitiMP d'état84erri(OFiaia ((oiM2Ato€iiM(iM7A«
V^/mmên^\. » Il .n'eat c^^t ^ « ()e6 'Constttutk^s ^Qîveat être «étabUea
dans w délai &ié , ai quelles baac« oomaïupes e|les dev^^nt a^v^r, iii
dans ;C|iiels f i^oct^ elles se frouveroi^ i^v^c (la Q(Mà^tttiQp fédéç£|le.
« .Qa*aurait-<ao dit sous le roi leaii,ea Angleterre , avait obaenré Kl. 4e
^gern Jors de ia discussion de cet article , si l'on ^^y^it déorété : jU y
aura 4ipe grande «qh^iFte qu .u^ pademept , sans détenniper ce qu'il
y Auva dans celle-là ou ce.qui sera traité dans<celp-ci? d
JL'juçtide 1^ est. consacré à régler la position des iuédiatisés. Environ
qaatre-f^i^gts princes ou .comtes avaient été dépouillés par TétabUsse-
9)ent de la confédération du Rhin, ou pfir ^^ctes postérieurs, des
droits honorifiques et utiles ^qui en faisaient autant de petite sonvor-
ralns. 41s avaient >eqpéré avoir, eu:( aussi , leur re^uration , et Us
avaient vivement réclamé auprès du congrès le xétabUssement de
leur souveraineté, lepr adipission à la diète et une indemnité p^r
les^ertesqu^ils/avaiQatéprouvées.l.' Autriche et la fausse déslr^iept
qu!on,lepr aocordàtdes voix collégiales; |^ Bavière, le Wurtei|i|iei^
et la >llesse ^cimdrdncale s'y of^posèrent, et on convint, que (Cette
question aus^i aérait renvoyée à la diète (1). L'article ik énpmère les
^nnems, les drcHts et privilèges qu'on juge compatibles avec la
souveraineté des .princes /dont ils sont devenus les si^ets. 1° fis CQn-
^ei:vept ,1e .droit d'égalité de .puissance ( Ehenbmr^çkeit (2). 3° I^
(l).Il est dit dans Tarlicle 6 de Pacte fédéral que la diète , en s'occupant des Ipis
organiques de la confédération , examinera si Ton doit accorder quelques voix col-
lectives aux anciens états d'empire médiatisés. Par le fait, ces voix ne leur furent
pwtSQQord^.
(i) Dans les mtaisimveivInefliil^rrAUafn^
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20b REVUE DES DEUX MONDES.
chefs de ces familles sont les premiers membres de l'état auquel ils
appartiennent. Ainsi, dans les pays où il y a deux chambres, ils sont
membres nés de la première; eux et leurs familles forment la classe
la plus privilégiée particulièrement sous le rapport de Timpôt. 3^ Ils
continuent de jouir de tous les droits et avantages attachés à leur
propriété qui n'appartiennent ni au pouvoir suprême ni aux préroga-
tives des gouvememens, tels que ceux établis par leurs anciens con-
trats de famille, le privilège d'être jugés par des tribunaux spéciaux,
l'exercice de la justice civile et criminelle en première et quelquefois
en seconde instance, la juridiction forestière, la police locale, la sur-
veillance des églises, des écoles et des fondations pieuses, etc., toute-
fois en se conformant aux lois du pays qu'ils habitent, à sa constitution
militaire, et en restant sous la haute surveillance des gouvernemens.
Quelques-uns de ces privilèges sont accordés à l'ancienne chevalerie
d'empire [Reichsritterschaft). « Dans les provinces séparées de l'em-
pire par la paix de Lunéville, et qui y ont été réunies de nouveau,
ces principes doivent subir dans leur application les restrictions que
les circonstances rendent nécessaires. » Ce dernier paragraphe s'ap-
plique aux pays qui avaient fait partie de l'empire français et où la
suppression de tous les droits seigneuriaux avait changé les Gefs en
propriétés libres. Il est évident que, dans ces pays, l'aristocratie ne
pouvait pas être rétablie dans ses anciens droits sans un bouleverse-
ment général de tous les rapports existans. Elle pouvait l'être jusqu'à
un certain point sur la rive droite du Rhin , parce que la plupart des
privilèges mentionnés plus haut n'avaient pas cessé d'exister au proflt
de la noblesse immédiate , spécialement en Bavière où le gouverne-
ment l'avait traitée assez favorablement. Ce fut même en général l'or-
donnance bavaroise qu'on prit pour base en réglant les avantages
qu'on trouvait juste de faire aux médiatisés, puisque les engagemens
contractés, les considérations politiques, la nécessité où l'on croyait
être de diminuer autant que possible le nombre des petits états, ne
permettaient pas de leur rendre l'existence indépendante dont Na-
poléon les avait dépouillés. Du reste, quelques privilèges que leur
assurât l'acte fédéral, ces avantages étaient bien au-dessous de leurs
espérances et de leurs prétentions. Aussi un grand nombre de maisons
médiatisées protestèrent-elles le 13 juin contre ces dispositions.
Quelques princes seulement avaient trempé dans la médiatisation,
n'ont pas droit à la succession. On considère comme mésalliance tout mariage con*
clu avec une femme dont la famille n'a point ce droit &*EbtnburtigMt.
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ÉTUDES SUR L'ALLEMAGNE. 205
tandis qu'il n'y en avait aucun qui n'eût pris part à la sécularisation
et qui n'en eût largement proOté ; de là vint sans doute qu'on fit
quelque chose pour l'aristocratie et qu'on ne fit rien pour l'église
catholique. On garantit les pensions accordées aux membres de l'an-
cien clergé par la résolution d'empire du 25 février 1803, mais rien
ne fut réglé quant,au rétablissement des évôchés, à la dotation de l'é-
glise, à l'accomplissement des promesses faites à Ratisbonne lors de la
sécularisation , et qui pour la plupart n'avaient pas été tenues. L'église
catholique d'Allemagne ne pouvait guère prétendre à ce qu'on lui
rendit son ancienne position politique, mais il eût été juste et habile
de ne pas l'abandonner aux caprices des princes, de lui assurer une
existence convenable et de lui garantir dans l'ordre spirituel au moins
une partie de l'indépendance qu'elle avait possédée autrefois en vertu
de la constitution de l'empire. D'ailleurs, ce point important n'avait
pas été laissé dans l'oubli lors de la discussion de l'acte fédéral, car le
projet présenté par la Prusse et l'Autriche contenait un article ainsi
conçu : a La religion catholique en Allemagne recevra, sous la garantie
de la confédération, une constitution aussi uniforme que possible par
laquelle elle ne fera qu'un corps et qui lui assurera les moyens de
pourvoir à ses besoins. » Mais cet article fut rejeté à la demande de
la Bavière; et en effet il ne résolvait aucune question , puisqu'il se
bornait à promettre une constitution sans déterminer quelles en
seraient les bases et sans dire qui aurait qualité pour la décréter. II
valait mieux ne rien dire que de poser des règles aussi vagues et sus-
ceptibles de tant d'interprétations diverses; aussi se borna-t-on , en
ce qui concernait la religion , à déclarer que a la différence des com-
munions chrétiennes dans toute l'étendue de la confédération n'ap-
porterait aucune différence dans la jouissance des droits civils et
politiques. » L'Autriche et la Prusse auraient désiré que le bénéfice
de l'égalité des cultes s'étendit aux juifs, mais l'opposition de quel-
ques états secondaires ne le permit pas, et l'on renvoya à la diète,
conmie toujours , le soin d'examiner « comment on pourrait amé-
liorer l'état civil de ceux qui professent la religion juive et jusqu'à
quel point on pourrait leur accorder la jouissance des droits civils
contre l'acceptation de tous les devoirs du citoyen. »
L'article 18 est relatif aux droits individuels assurés à tous les sujets
de la confédération; ces droits sont sans doute fort modestes, et la
liste n'en est pas longue. Ce sont : 1^ celui d'acquérir et de posséder
des immeubles en dehors des limites de l'état qu'ils habitent, sans
pour cela être soumis dans un état étranger à plus de charges et de
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3Û6 BEVUE J)ES DEUX MOMIES.
taxes, que les sujets de ce pays; 2" de passer libremeut d*un état de
la confédératioD dans, un autre qui consent éTidemment à les recevoir
comme sujets; 3° d'y prendre du service civil et militaire; h^ de porter
leur fortune d'un état dans un autre sans être wumis au droit dcidé-
traction ou d'émigration [Jus detraetus, ^abella emigroHonis). \jà
liberté de la presse est nommée dans le même article, mais c'est en-
core une question renvoyée à la diète qui doit s'occuper, lors de «sa
première réunion , de la rédaction de lois uniformes sur ce .i>'oint.
L'article 19 réserve encore à la diète les délibérations sur les mesures
relatives aux rapports commerciaux des différeus états entre teux.,
ainsi qu'à la navigation des fleuves. JL*attide 20, qui est le dernier,
est de pure forme.
Telle est, sauf quelques dispositions transitoires ou de peu d'im-
.portance, l'analyse exacte de l'acte qui a constitué ta confédération
germanique, acte. moins remarquable peut-être par ce. qu'il dit que
.par ce qu'il passe sous silence. Aux réflexions sommaires dont nous
avons accompagné ces,princjpaux articles, nous ajouterons quelques
considérations sur la situation nouvelle où les traités de Vienne' ont
placé l'Allemagne.
Et d'abord. il est bien évident que l'ordre de choses établi par
l'acte fédéral de i815 n'est rien moins qu'une restauration dupasse;
c'est une organisation qui n'a rien de commun avec la constitution
du saint empire romain; c'est une tentative faite dans des voies
non encore parcourues, aOn de satisfaire au double besoin d'unité
et d'indépendance réveillé tout récemment chez les. peuples germa-
niques. Il n'y a plus d'empereur, plus* d'électeurs, .plus de hiérarchie
entre les princes, mais seulement ^une alliance entre des souverains
légalement égaux. On a emprunte à l'ancien empire l'idée d'une diète
permanente; mais ta composition en est toute -changée, puisque ni
l'église, ni la noblesse , ni les villes (i) , n'y sont plus représentées.
L'ancienne diète avait trois collèges indépendansJesuns des autres;
ses décisions avaient besoin de la ratification de l'empereur pour
acquérir force de loi. La nouvelle forme une assemblée unique et sou-
veraine qui ne reconnaît aucune autorité au-dessus d'elle. Tout est
changé également dans la situation des membres du corps. germa-
nique : ce n'est plus sur Ja bulle d'or, ni sur les capitulations éldcto-
(1) Il y a bien ifuaure v{)i«9lU)mft, ^ijant à eiles «ovtes une tMx dans rassemblée
ordinaire de la dièie; nais <fii'eslree <|ue cela auprès de Taneien collège de&vtteis
qui délibérait de soncâlé et deoiJe cooaentemeot était jaéces&aire peur «ne réso-
lution d'empire?
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ÉnnM» SUR L*ALL»u«iaiw a07
itrles qu'ils font reposer leurs prérogatives, e'est sur les décrets d'us
conquérant étranger, qui leur a distribué de nowretux titres, de non»
veties provinces , et qui a sobstilué à leur autorité, limitée jadis par
en haut et par en bas, ce qu'ils se plaisent à nommer la plénitude de
la souveraineté. Quelques-uns, dépouillés par Napoléon, rentrent
en possession de leurs états; mais, comme on ne les juge pas de pire
condition que les ralres, on trouve juste qu'ils se mettent à leur
mveau par Téclat des titres et l'étendue du pouvoir. L'équilibre de
l'ancien empire n'est pas moins complètement bouleversé. L'Autri«*
die, avec la dignité impériale, a perdu les points d'appui qu'elle trou-
vait autrefois dans les souverainetés ecclésiastiques et dans la foule
des petits princes. Touraant son amtNtion d'un autre cAté, elle n'as*
pire plus h d'autre influence en Allemagne qu'à celle que peut lui
procurer son union avec la Prusse. Elle abdique parle (ait, au proAt
de son ancienne rivale, wie piépondéiance dont elle était jadis si
jalouse. Tandis qu'elle se retire et se concentre au sud-est pour sm*-
veilter et contenir ses possessions slaves et ilalieniies, la Prusse,
devenue, grâce à son énorme part daiis les dépouilles de l'église , la
grande puissance allemande, s'allonge démesurément vers l'ouest,
s'asseoit sur le RMn et siv la Moselle, et prend, pour ainsi dire, à
revers l'Allemagne méridionale. Ses forces, il est vrai, sont dissé-
minées sur une immense étendue; mais cet ineonviénient est cons-
pensé par f avantage d'avoir partout des positions au moyen desquelles
aucun point de la confédéiralioB ne peut plus se soustraire à son
action. Avec son empire s'étend et s'agrandit llnfluenoe protestante,
désormais sans contre-poids. Le catholicisme, réduit à deux voix dans
le conseil suprême de la oonfédératioii (1), échange son ancienne
prééminence contre une position subalterne, et les cathoUques aHe-
mands, malgré leur supériorité nomériqtte (2), ne peuvent plus
(1) L'Autriche et la Bavière oai une voix obacune dans i*asBemblée ordinaire de
la diètA. Trois petits princes catholiques, Hobenzollern-Sigmaringen, HohenzoHem-
Uechingen et Liechtenstein, n*ont qu'une voii en commun avec cinq princes pro-
tmtBfns. Le rei de Saxe, à la vérité, professe la religion calh(Alque; mais «en royaume
eet mi des œatni les pins adife dn pHAealBDtiane, Dans TaDcifiB empise, M faisait
partie du corps des^vangéliques^ et il est notoire que dan» la nouvelle diète il ue
représente et ne peut représenter que Pintérèt protestant. Les catholiques ont donc
deux voix sur dix-sept dans rassemblée ordinaire, ou onze sur soixante-neuf dans
raMonrtilée générale.
(t) D'après Pévaluation de Uasscd, la confôdéraiion oonple quinze mllHonsde
catholiques ot un peu plusdetrefee mltKons de protestans; le catholidsme a donc
la jnajfBltè'daMile peuple, mais 11 est en très faible minorité parmi les princes, et
ce sont les prinoeftsealg'qîif comptent.
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208 REVUE DES DEUX MONDES.
espérer que leurs intérêts soient comptés pour quelque chose dans la
direction de la politique nationale.
Quoique le congrès de Vienne ait sanctionné bien des usurpations
et consacré bien des injustices, quoiqu'il ait manqué à bien des pro-
messes et trompé bien des espérances, il lui a été beaucoup pardonné
par les Allemands, à cause de la satisfaction qu'il s'est efforcé de
donner au plus cher de leurs vœux , celui de l'unité et de l'indépen-
dance nationales. C'était la haine de l'oppression étrangère qui avait
amené le mouvement de 1813, et qui, pour la première fois depuis
bien des siècles, avait réuni dans un sentiment commun tous les
enfans de l'Allemagne : les rédacteurs de l'acte fédéral s'en sont sou-
venus. On le voit aux précautions qu'ils ont prises contre l'étranger,
à leurs efforts pour prévenir le retour d'un état de choses pareil à
celui qu'avaient amené de longues dissensions intestines. Désormais
tous les membres du corps germanique sont solidaires ; quiconque
attaque l'un d'eux, a pour adversaire la confédération tout entière.
£n revanche, ils ne peuvent plus faire séparément la guerre ou la
paix , ni mettre leurs intérêts particuliers à part des intérêts com-
muns; l'ennemi, quel qu'il soit, n'aura désormais affaire qu'à une
Allemagne compacte et unie, et le scandale du traité de Bâle ne doit
plus pouvoir se renouveler. Tel a été le but de l'article 11 de l'acte
fédéral , et quoique tous les dangers ne soient pas prévenus, quoique
la position exceptionnelle des puissances qui ont des états hors de la
confédération puisse et doive amener des complications très graves,
il faut reconnaître pourtant qu'on a fait à peu près tout ce que les
circonstances permettaient de faire, et que la position de l'Allemagne
actuelle, par rapport à l'étranger, est meilleure que ne l'était celle
du saint-empire romain.
L'union future des peuples allemands contre l'ennemi extérieur
est donc garantie par l'acte fédéral , autant du moins que des lois et
des traités peuvent garantir quelque chose. Une autre satisfaction fut
donnée au sentiment de nationalité, en ce que l'Allemagne recouvra
ses anciennes limites (1), et en ce que les populations allemandes
n'obéirent plus qu'à des princes allemands. Le partage des territoires
vacans, fait la plupart du temps au mépris de mille convenances mo-
(1) On se plaignit toutefois qu*on n'eût pas repris à la France TAlsace et la Lor-
raine, anciennes dépendances de Tempire germanique. Quelques AUemands n'ont
pas encore pardonné au congrès de Vienne d'avoir respecté les conquêtes de
J^uis XIV. et nourrissent l'espoir qu'un remaniement futur de l'Europe réparera ce
qu'ils appellent une trahison envers la cause des races germaniques.
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ÉTUDES SUR L'ALLEMAGNE. 209
raies dont la violation devait se faire ressentir plus tard, fut d'abord
accepté de bonne grâce, à la faveur de Tenivrenient de patriotisme
et de fraternité qu'avait fait nattre la. délivrance récente. Un prince
allemand et donné par les représentans de l'Allemagne paraissait
toujours assez légitime. Tous les Allemands n'étaient-ils pas rede-
venus frères? N'avaient^ils pas abjuré pour jamais leurs divisions sur
les champs de bataille où ils avaient versé leur sang en commun? Les
provinces rhénanes et la Westphalie auraient été mal reçues à cette
époque à se plaindre de leur réunion à la Prusse et à regarder les
Prussiens comme des étrangers. En les faisant passer sous le sceptre
du plus populaire des libérateurs de la patrie, on croyait avoir beau-
coup fait pour elles et beaucoup aussi pour l'unité de l'Allemagne, qui
paraissait sufBsamment assurée par la communauté de race et de
langue entre les souverains et les sujets.
Quant à cette unité qui résulte de lois, d'institutions, de garanties
communes, c'était le côté faible de la nouvelle constitution, et celle
de l'ancien empire, malgré tous ses défauts, était plus satisfaisante
sous ce rapport. L'empereur, la diète, les tribunaux d*empire, les
cercles avec leurs assemblées, étaient autant de centres auxquels
toutes les parties du corps germanique se rattachaient par quelque
côté. Or, toutes ces institutions avaient disparu , excepté une , et l'on
n'avait rien mis à la place. Nous avons assez dit quels obstacles avaient
paralysé toutes les tentatives faites pour arriver à une véritable or-
ganisation fédérative. Il avait fallu se borner à constituer en assem-
blée souveraine un congrès permanent de plénipotentiaires, et ren-
voyer à cette assemblée toutes les grandes questions de politique
intérieure, en lui laissant le soin d'interpréter selon les circonstances
les promesses vagues et les principes mal déflnis consignés dans l'acte
fédéral. La plus importante de ces questions ajournées était celle des
libertés politiques à accorder à tous les sujets de la confédération.
C'était au nom de la liberté, comme au nom de l'unité, que les sou-
verains avaient appelé aux armes la nation allemande; elle ne séparait
pas ces deux idées, et croyait avoir droit à ce double prix de sa vic-
toire. On reconnaissait qu'il y avait danger et injustice à le lui refuser,
et de louables efforts avaient été faits à Vienne pour arriver à
l'accomplissement des promesses de 1813. Mais les bonnes intentions
des uns avaient été paralysées par le mauvais vouloir des autres, et de
l'impossibilité de se mettre d'accord était résulté l'article 13 de l'acte
fédéral qui, à vrai dire, laissait la question intacte. Il fallait pourtant
en venir tôt ou tard à une solution ; mais comment l'espérer de la
TOM£ XXIV. 14
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9I<| VkBtVfÈ MS DBU< MONMSi
diète, où les mêmes iniérMfl qui avaient latte à Vienne allaient se
netiroiiver en présentée? Aussi ne vint*-elle pas de cette assemblée, et
faillie le résultat d^une série d'évènemens qui trompèrent toutes les
prévîàfions et intervertireirt tons les r6les. Nous entrons ici dans la
période la plus importante et la plus décisive de Thistoire de la confé*
dération germanique. Rien n'est peut-^tre plus propre à faire com-
prendre TAIIemagne, ses idées, ses opinions et ses passions que le
tableau de ces années orageuses qui s'étendent du congrès de Vienne
au congrès de Carlsbad. Nous allons essayer de le retracer aussi briè^
vement et aussi clairement que possible.
11. ~ SITUATION DES PABTIS E?f ALLEMAGNE DEPUIS 1815 JUSQU*EN 1819.
~ CONGRÈS DE CARLSBAD.
Les nombreuses omissions que nous avons signalées dans rade
fôdéral firent, comme on peut le croire, une pénible impression sur
Topinion publique. La nation allemafide , après tant de promesses
d'une part et tant d'e^érances de l'autre, restait sans garanties
contre le pouvoir absolu des princes, sans tribunal fédéral pour pro^
téger les sujets contre Tarbitraire des gouvememens, sans institutions
politiques déterminées. Rien n'était Aédàé sur la liberté de la presse,
sur la Hbert'^ individuelle, sur la diminution desarmées>, sur les rap-
ports commerciaux entte les états confédi^rés, sur la cons^itutioii et
la dotation de l'c'^glise, sur bien d'autres peints non moins împortans.
Les princes n'avaient rien perdu de Teutorité sans limites qu'ils
s'étaient arrogée et qui pour plusieurs d'entre eux n'était Fondée que
sur des usurpations formelles et sur cet adte de la confédération du
Rhin qui avait fondé en Allemagne la domination étrangère. Des
plaintes s'éle\<èrent donc de toutes parts ; la confiance commença à
s^alt Ter et à faire place au mécontentement et à l'inquiétude. Ce-
pendant on fondait encore desespénmces sur la diète à laquelle de
si grands pouvoirs avaiewit été confiés, et qui était expressément
chargée de r^nptir, dès sa première rénniony ptunenrs lacunes impor-
tantes du pacte fondamental; wiais ces espérsfnces s^évanouirent
bientôt, et il n'en pcruvait pasèire antremenft. La «diète, en vertu de
T'acte 4fOi la constituait, ne pMVait prendre de résolutions sur les
grands objets qu'à l'unanimité; <ir, «'était précisément sur les ques-
tions les plus essentielles qu'ei^taient les^dissentimens les plus pro-
noncés entre les princes de la confédévsltidn. Aussi , la plupart de
ces questions, loin d'être résolues, ne furent pas^mème abordées, et
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ÉXCDES SUR iL'AUAMAâKE. ^M
le teiqpss'écoulaen discussiens stériiesiet pédanteBqu^s^ardeftobjato
seœndaii^s, et ces.disrii66îons.môinern.abouU8saÎ6ntieg^^^
aucune conclusion. Le rôle dellassemblàeiédérale bit donc tfâsinti-
^nifiaiit pendant les quatre premières années de ^on exiateaee, «t
x;'est allleure que dans ses protocoles <|u'il faut cberoher rhi0leire<d^
oette période, qui fut pourtant, ^nous l'avons 4^à dit, féeMde «eo
évènemens et.en résultais.
A défaut •d'kistitutioas communes, provenant de ^autorité' suprême
ile.la confédération, chaque état^particuKerdut leeevoir desen soih-
verain les institutions qu'il -plairait à celui-ci «de lui idooner. De ilà
résulta naturellement une grande diversité dans la manière d'inter^
j)réter les obligations qu'imposait l'article 13 dujpaotetfondaneittal.
a Dans tous les états de la cx)nfédération , di^it cet article, il y ama
juneconstitulion d'états territoriaux. » AucuAitermefn'étanttfiiéipoar
l'Accomplissemeat de cette .prescrirptioa, l'exécution ;pouvait en étie
relardée indéfiniment, à moins que iailiàle n'iotervlnt, ce qu'elle fie
semblait pas disposée à foire. Dans le cas où les .princes veudraient
prendre l'initiative, les expressions de .l'acte fédéral les laissaieat
dans l'incertitude sur la nature des coastitulions qui devraieotAtre éta-
blies. Suffisait-il, pour se n^ttre en règle, défaire venvre les anoiennes
assemblées d'états territoriaux où paraissaient aeuteaient certaines
classes et certaines corporations, ou 'bien' folbitHl; admettre le^ystème
d'une représentation nationale dans le sens des idées mederoes et
avec tout son eorU'ige de garanties constitutionnelles, telles que la
publicité des débats législatifs, rla «liberté' dedarprease , la responsabilité
des ministres, etc. ? Gomme la diète ne s^eiepliquait pas non plus sur
ce point, l'une ou Kaulre de ees deux interprétations devait être
adoptée suivant les néceasiéés et les iatérèts de chacun. Ce fut en
efTet ce qui arriva.
Une séparation tranchée ne.tarda pas à s'établir ^entre l'AUemagne
septentrionale et l'Allemagne méridionale, parce que les états du
nord se bornèrent eiigénéral é oo^oserver ou à rétablir l'ancien ordre
de choses, tandis que les états du midi se rattachèrent .presque
tous aux. idées nouvelles et donnèrent des constitutions^ dont les bases
étaient a peu près analogues à cellesdela charte française. Cette dif-
férence s'explique aisément par le diversité des antécédens ^ des
positions. Dans une partie de l'Allemagne du nord, les grands mou-
vemens de la période napoléonienne; n'avaient amené aucun «ehaige-
ment essentiel, et les idées, les habitudes, les lois, y étaient restées à
peu près; telles qu'à. la :fin du siècle ipréeédent. Dans l'antre partie.
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212 RBVCE DES DEUX MONDES.
celle dont Bonaparte avait fait, au profit de son frère, le royaume de
Westphalie, la domination française avait été trop impopulaire et de
trop courte durée pour laisser des traces profondes. Le retour des
anciens souverains y avait été accueilli avec un enthousiasme qui ne
permettait pas d'être très exigeant à leur égard , et le rétablissement
des vieilles institutions pouvait y paraître un complément naturel de
la restauration des dynasties légitimes. Il n'en était pas de même du
midi de TAllemagne, qui avait subi à un haut degré l'influence fran-
çaise. D'abord, les pays de la rive gauche du Rhin avaient fait partie
de la France pendant vingt ans, le régime féodal y avait complète-
ment disparu, et le code Napoléon y avait implanté des idées et des
habitudes démocratiques. Quant aux états de la rive droite, comme
le grand-duché de Bade, le Wurtemberg et la Bavière, c'était à la
France qu'ils devaient leur agrandissement et la nouvelle importance
qu'ils avaient acquise : ils avaient long-temps lié leur fortune à celle
de Napoléon , leurs armées s'étaient unies aux siennes pour conquérir
le reste de l'Europe, et leurs gouvernemens s'étaient plus ou moins
modelés sur le gouvernement impérial. Pour établir l'unité et la régu-
larité despotique de l'administration française dans des pays qui,
comme la Souabe et la Franconie, avaient été, au temps du saint-
empire, presque exclusivement peuplés de seigneuries immédiates
et de villes libres, il avait fallu procéder révolutionnairement, c'est-
à-dire s'attaquer directement à tout ce qui avait ses racines dans le
passé. On avait donc beaucoup détruit, beaucoup nivelé , beaucoup
bouleversé; pour diminuer les résistances ou les rendre inefficaces,
on avait travaillé sans relâche à décrier dans l'esprit des peuples les
vieilles institutions, les vieilles coutumes, les vieilles croyances. On
n'avait cessé de lui parler de lumières, d'idées libérales, de progrès ,
sans trop s'inquiéter si les armes qu'on employait dans l'intérêt mo-
mentané du pouvoir, ne seraient pas quelque jour retournées contre
lui avec avantage. C'étaient donc les gouvernemens eux-mêmes qui
avaient préparé les populations de l'Allemagne du sud à entrer plus
tard, comme de plain-pied, dans la carrière des innovations et des
expériences politiques. D'un autre côté, ces gouvernemens n'avaient
donné qu'une adhésion tardive et forcée au mouvement national
de 1813; ils ne s'étaient joints à la coalition contre Napoléon qu'au
dernier moment, lorsque le déclin rapide de la fortune du conqué-
rant eut donné à penser qu'il y avait moins de risques à courir en
cédant à l'entraînement populaire qu'en y résistant. Aussi, malgré
la part active qu'ils avaient prise aux dernières luttes, ils étaient
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ÉTCDES SUR L*ALLEMAGKE. 213
restés suspects aux patriotes purs, et on avait peine à leur pardonner
leur longue complicité avec l'oppresseur de rAllemagne. On peut
croire que le désir de regagner la popularité par une autre voie fut
pour beaucoup dans la facilité avec laquelle ils adoptèrent les théories
représentatives, qui, du reste, étaient encore des idées françaises. Il
arriva donc que le midi se jeta en masse dans les voies constitution-
nelles, tandis que le nord s*en tenait à la monarchie pure, plus ou
moins légèrement modiflée.
Ce que nous venons de dire des pays du midi ne s'applique pas à
rAutriche; malgré ses velléités quasi libérales du congrès de Vienne,
eUe interpréta l'article 13 de l'acte fédéral de la seule manière qui
put se concilier avec sa crainte habituelle de tout changement et de
tout mouvement politique. Elle se contenta donc de maintenir ou de
rétablir (1) dans ses possessions allemandes les anciens états provin-
ciaux, assemblées muettes et passives, depuis long-temps réduites à
l'inertie la plus complète, et constituées de façon à ne gêner en rien
l'action toute-puissante du gouveniement. Ce fut là, comme nous
l'avons déjà dit, la marche suivie par les états secondaires du nord
de l'Allemagne. Les uns, comme la Hesse électorale et le Holstein,
ne tinrent aucun compte de l'article 13 et rétablirent le régime du
bon plaisir pur et simple; les autres, comme la Saxe, le Hanovre, le
Mecklenbourg, remirent en vigueur leurs anciennes constitutions féo-
dales, où la noblesse presque seule avait des droits politiques, et où
ces droits eux-mêmes, n'étant plus que l'ombre des anciennes liber-
tés du moyen-âge , ne pouvaient être considérés comme un contre-
poids sérieux à l'influence de la cour et de l'administration. L'on
garda ou l'on reprit paisiblement ses vieilles allures ; l'absolutisme
régna sans contrôle, tantôt sage et modéré comme en Hanovre,
tantôt absurde et tyrannique comme dans la Hesse électorale, mais
partout supporté avec assez de patience par des populations dociles
et dévouées à leurs souverains, chez lesquelles le besoin de la vie
politique ne s'était pas encore éveillé.
La Prusse était dans une position toute particulière , comme tenant
(1) L'empereur d'Autriche, rentré en possession du Tyroi, y rétablit, le 14 mars
1816, les anciens états, supprimés sous la domination bavaroise. Un écrivain alle-
mand appelle ces états a des diètes à postulats qu'on ouvre solennellement à onze
heures et qu'on congédie non moins solennellement à midi , après qu'elles ont en-
tendu et approuvé les propositions d'imp6ts du gouvernement. » Ces propositions
sont ce qu'on appelle pottulats. Les états dont nous parlons n'ont aucune part à la
législation; ils ont le droit de faire des pétitions et des remontrances, mais qu'ils
ne peuvent envoyer à l'empereur qu'avec son consentement.
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%ik BEVUE SmS tiEVX MOIWBSi.
à ia fois à rAllemagoe du nord par la ^pkis gn/aAe partie jAe ses Jim^
sessions, et à rAUenagne du midi par ses ^QOuyeUes aoqiM(ritiiM»s^wr
le Rhin. L'esprit qui animait le goavecpemeet.prusnw a'aiii^t «îw
de commun avec l'esprit routinier et stalîooiMâre des états .4wt Bwa
venons de parler. Au contraire, depuis la paix de Tilsîtt jp«f n'A la
guerre de Tindépendance, il avait travaillé avec iM»e activité extra^f^
paire à uue refonte presque générale 4e sa l^islaMWi etrcela MHfic
rintention positive de donner au pays une rqpgéseatatHyi ifiatiomilc.
Au congrès de Vienne, il avait mis en ava«ties maximes Jes fdns
libérales; enfin, le 32 mai 1815, par «onséqueirt; avant ia «îgtfltiwe
de l'acte fédéral , le roi avait rendu run té(Ht oà il promettait .à «as
sujets une constitution représentative, et où il convoquait pour le f*'
septembre suivant des députés <le toutes les{>arties du royaume, lea^
quels devaient se réunir avec des commissairesroyaui, tpourrtnH
vailler à un projet de constitution. Toutefois, après avoir fait ce ft»
en avant, on reconnut qu'il serait peu {>rofitable et peut^ve dmge^
reux d'appeler à des délibérations ^^mnaunes les mandataires 4e
provinces si difTérentes par leurs nneurs et loues antécédens, doilt
plusieurs étaient nouvellement réunies à la mooarchie.et montmieBt
déjà quelques dispositions hostiles. J>e là vint que l'assemblée fro^
mise ne futpoint convoquée; plus tard, le gouvememeBtprus(tieo,.de
plus en plus effrayé de la fermentation des esprits , recula devwttt^aa
engagemens, et, après avoir hésité quelque temps, Qnit fuc j)asier
dériùjmentducôté de la réaction absolutiste: nous verrons biontAt
conunent s'opéra cette réaction et quel en fut le caractère.
Les états secondaires de l'Allemagne du midi furent donc , les simls
rappliquer l'article 13 dans le sens île plus conforme au^ idées.daw-
nantes, et même aux principes qui avaient été soutenus ipar •d^aotres
qu'eux , il est vrai, dans les délibérations du<x>ngcès de Vienne. ,11 y
eut à cet égard un revirement assee singulier. Ainsi la Prusse ^et Je
Hanovre, qui , au congrès, avaient réclamé pour toute l'AHemagneées
libertés politiques assez étendues, n'en accordèrent aucune ;à levs
siyets, tandis que les états qui avaient 4éfendu avecle phis d'^inît^
treté les droits absolus des souverains, furent ceux qui, dans la pra-
tiqiie , firent les plus larges concessions aux idées libérales. Comme
l'a dit spirituellement le biographe du prince de Hardenberg, a on
accomplit littéralement cette parole de l'Évangile, que les derpiors
seront les premiers et les premiers les, derniers (1). » Nous avons déjà
(4) Die Etitgmoêten, tom. XXII.
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ÉtTMS SUti L'ALEfilfAGPifi. fil&
Mdkftté itaelqiie!(^M^ des misons q«H pioossèfietit les gourernehnens
du ibidi dans tes voies ^oiislitiitieniieHes; il faut ajouter qu'au congrès
dfe Vienne , leor opposition avait été surtout dirigée contre les préten*
Uons de 1* Autriche et de la Prusse au protectorat de la confédération.
CéUrit pour échapper à ce protectorat qu*fls avaient tant tenu k con->
aerver leur indépendance vis-à-vis de Tautorité fédérale, et è ne lui rien
mxùtier qui pût devenir un ptétexte pour se mêler de leurs affoires
intérieures. La pKmItude de leur souveraineté étant une fois assurée
de ce côté par les dispositions de Taete fédéral, ils trouvaient un
avanlkige à sacrifier spontanément, au proflt de leurs peuples, une
partie de leur autorité, parce qu'en suivant ainsi une marche opposée
è celle desdem grandes puissances^ ils se donnaient l'opinion pu-
blique pour point d'appui contre eHes , et se faisaient une place à part
dans la confédération. Il serait injuste de prétendre que ce fut là le
motif déterminant de leur conduite (1), mais il eut certainement son
fnfluence et surtout il dut les empêcher de se laisser entraîner au
«nouvement de réaction à la telle duquel se placèrent l'Autriche et la
Prusse. Sans parler des constitutions de Nassau et de Saxe-Weimar
qui remontent l'une à 1815, l'autre à 1816, le roi de Bavière donna
sa chaHe le 26 mai 1818, et le grand-duché de Bade eut la sienne
tirois mois plus tard (lé 22 août). Quant au Wurtemberg, où les sujets
Avaient Joui, jusqu'à l'époque de la confédération du Rhin , de droits
polfirques très étendus, il donna le spectacle d*une lutte assez remar-
q^ble. Le premier projet de constitution présenté par le roi fut
refmussé par les états, parce que ceux-ci ne reconnaissaient pas au
souverain le droit d'octroi pur et sîmpte, et voulaient qu'on prft pour
point de départ leurs anciennes libertés qu'ils ne jugeaient pas
prescrites par une interruption de quelques années. Cette contesta-
tiofi, prolongée pendant assez long-temps, se termina par un com-
^omfs qui eut pour résultat la constitution du 25 septembre 1819 (2) ;
tbut cela se IK, du reste, sans aucune intervention de la part de la
dîèlfe. A la vérité , le petSt gouvernement de Weîmar avait demandé
p<^ sa constitution la garantie de l'assemblée fédérale, et celle-ci
l'avait accotdée sans difficulté; mais cet exemple ne fut pas suivi par
(1) Le T6i de Bavière, dès tSIi, ava4t chargé ses mtaiïitfes de préparer un projet
de oonstHvtfon où H assurtrît i ses sajéis Umtes les garanties attachées ordinaire-
ment au système représentatir.
(i) La constitution de Hesse-Darmstadt ne fût donnée qa*en fSIO, après qu*on eut
mis en prison des pétitionnaires trop impatiens et qu'on eut réprimé une insarrec-
tlon de paysans, causée par le retard qu'on mettait à raccorder.
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S16 REVUE DES DEUX MONDES.
les états du midi, qui semblaient alors ne pas vouloir admettre que la
diète eût à s'occuper de leurs afTaires intérieures, et à donner ou à
refuser sa sanction aux nouveaux rapports qui s'établissaient entre
les souverains et leurs sujets. Mais le moment approchait où son
rôle allait changer et où cette assemblée, jusque-là inerte et passive»
allait prendre en main la direction suprême des affaires de TAlle-
magne, et exercer avec activité et énergie un pouvoir dictatorial
conféré par le consentement de tous les membres de la confédération.
Il nous reste à expliquer comment cette unanimité fut obtenue, et
quel fut l'intérêt commun qui put mettre d'accord toutes ces volontés
jusque-là si divergentes.
Pour bien nous rendre compte de l'état des esprits pendant la
période qui suivit le congrès de Vienne, il faut revenir un pe^ sur
nos pas et étudier le caractère de la réaction anti-française qui avait
amené le soulèvement de 1813. L'abaissement de l'Allemagne sous la
main de fer de Napoléon , et les souffrances matérielles et morales
qui en avaient été la conséquence, avaient donné lieu à une espèce
de conspiration de tous les esprits élevés et de tous les cœurs géné-
reux pour réveiller le patriotisme, instrument avec lequel on put
espérer de briser le joug du conquérant; il avait fallu pour cela relever
les Allemands à leurs propres yeux, et la littérature s'en était chargée,
préparant ainsi les voies à la politique. Comme les derniers temps du
saint-empire, temps de divisions intestines, de faiblesse et de déca-
dence, n'offraient rien qui pût fournir un aliment à l'enthousiasme,
on était remonté de plein saut à l'Allemagne du moyen-ftge, et sou-
vent même plus haut encore. On avait rappelé en termes magniûques
le rôle important de la race germanique dans l'histoire du monde , sa
lutte glorieuse contre les Romains, son établissement victorieux dans
toute l'Europe occidentale et méridionale, la régénération du monde
antique par l'infusion de ce sang généreux, plus tard la suprématie
dans la chrétienté conférée aux Allemands par la possession de la
couronne impériale, enfln la civilisation nouvelle recevant l'em-
preinte germanique dans ses institutions, dans ses lois et dans ses
mœurs. On avait représenté l'Allemagne comme la mère de la cheva-
lerie, de la liberté, de la poésie chrétienne, de l'art chrétien , comme
la source dont était sorti tout ce qu'il y avait eu de grand et de beau
dans les temps qui avaient précédé l'histoire moderne; on avait peint
des couleurs les plus brillantes les époques de sa gloire et de sa puis-
sance; on avait évoqué les ombres de ses empereurs, de ses cheva-
liers et de ses saints; puis on s'était demandé comment elle était
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ÉTUDES SUR L'ALLEMAGNE. 217
tombée de cette hauteur, et on avait trouvé la cause de sa décadence ,
d'abord dans les discordes civiles qui avaient appelé Fétranger au
sein de la patrie, et lui avaient permis d'en arracher les lambeaux,
ensuite dans un long asservissement intellectuel à la France, à laquelle
on avait payé pendant plus d'un siècle le tribut d'une admiration imbé-
cile, dont on avait singé la littérature, la philosophie, les manières,
dont on s'était inoculé les vices et les folies, ce qui, à la suite de
l'esclavage moral, avait dû amener nécessairement l'esclavage poli-
tique. Pour sortir de cet abaissement, s'était-on dit, il n'y avait
qu'un moyen, c'était de redevenir Allemands, rien qu'Allemands,
d'efTacer partout comme une souillure la trace des idées et des mœurs
étrangères, de raviver le sentiment patriotique en se nourrissant de
tant de souvenirs glorieux , et de préparer ainsi la résurrection d'une
Allemagne unie, forte, fière d'elle-même, et capable de reprendre
son rang à la tête des nations. Tel fut le fonds d'idées exploité par les
écrivains, les poètes, les savans, les professeurs ; tels furent les senti-
mens exprimés en paroles éloquentes par les Arndt, les Gœrres»
les Kœmer, etc. , et ce que nous venons de dire suffit pour faire voir
quelle immense différence il y avait entre ce patriotisme allemand
se rattachant toujours au passé avec amour, et le patriotisme de la
France révolutionnabe par exemple. Ce sentiment d'orgueil national,
tel que nous avons essayé de le caractériser, fut le grand instrument
du soulèvement des populations en 1813, ce fut lui qui donna nais-
sance à la fameuse Union de la vertu ( Tugend-bund), qui enflamma
d'une ardeur belliqueuse la jeunesse des écoles et la précipita presque
tout entière dans les camps.
Les patriotes de 1813 s'étaient chaleureusement rattachés à la
Prusse et à l'Autriche comme aux derniers soutiens de la liberté de
l'Allemagne, et aucun encouragement ne leur avait manqué de la
part des deux puissances. Leur centre était forcément le nord de
l'Allemagne, parce qu'il y avait antipathie réciproque entre eux et les
princes du midi , qui s'étaient ralliés tard et de mauvaise grâce à la
cause nationale, et qui étaient pour la plupart entourés d'anciens
illuminés, partisans déclarés des idées françaises. On comprend aisé-
ment que les traités de Tienne et de Paris ne répondirent pas aux
vœux du parti patriote, qui , en général , ne voyait de salut pour l'unité
de l'Allemagne que dans le rétablissement de la dignité impériale et
dans la résurrection des vieilles libertés germaniques. Cette unité était
à ses yeux le premier intérêt national, et il ne trouvait pas juste de
la sacrifier aux convenances de quelques princes dont la plupart
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918 R^ycs OBS Dgux mmoÊm.
étaient considôiés par lui camme 46b traîtres à la caufie de la p^ie^
Mais leg iatérêls de l'Aiilriclie et de la Pnwe ae se eotm\\a\iwtifm
plus que eeux des princes de la coqfëdôration du Hïm avec l'unité de
l*Alleningr;e sous uo chef; les graudes jmîssaDces ccMnaie ceUes du
second ordre se fatiguèrent proaiipteinefit des réobunationsd' HP 9WfU
auquel on ne pouvait pas interdire une certaine liberté de lan^gj^,
et qu'on trouvait d'autant plus gênant qu'on s'était plus con^^romi^
avec lui lorsqu'on avait eu besoin de ses services. Il y eut dnqe ui
concert entre les gouvernemens pour l'étoulTer, si faire se poi|v^t« et
au nioins pour le réduire au silence. Ce parti ne tarda pas du ne^i
s'affaiblir et à se déconiposer : ses n^embres les plus iniportans, 4^
courages par la manière dont leurs espérances avaient été trompées,
suivirent d'autres directions et se rallièrent à d'autres inlérôts. Ll oqssii
donc assez promptement d'exister comme parti sérieux et organisé;
mais son esprit continua à régner parmi la jeunesse et dans les uni«-
versités, où Ton ae faisait un devoir de poiter ce qu'on Appelait
l'ancien costume allemand (1) , où l'on s'exerçait avec ardeur à la
gymnastique pour acquérir la vigueur et l'agilité des compagnoiis
d'Arminius, et où l'on se nourrissait de rêves de toute es|^e sur h
régénération de l'Allen^agne et la reconstitution (ùtuie de l'unité
nationale.
Pendant ce temps, il se formait en Allemagne un autre parti, asseï
semblable à celui qui s'organisait en France contre la royauté de^
Bourbons^ Celui-là avait principalement pour siège les anciens étata
de la confédération du Rhin, où l'influence de l'illumipisBif , les rapr
ports intimes et prolongés avec la France, et la guerre biht par les
gouveroemens aux anciennes idées, sous prétexte d'éclairer le$ p^ur-
pies, lui avaient dès long-temps préparé les voies. Il ne profes^fiaii
comme le parti patriote, le culte du moyen^âge et des vieilles in^tbr
tutions germaniques; U se rattachait au contraire au ratieaali^iiift
philosophique et politique de la fin du xyiV siècle, et adoptait pluf
au moins explicitement le principe de la souveraineté du peuple^ Q$
fut lui qui s'efforça de tirer parti des nouvelles constitutioas^ de le#
développer, autant que possible, dans un sens démocratique. U ne (ie
distingua d'ailleurs par aueun caractère spécial du reste du libésth-
Imwe européen de cette époque. Quelques patriote» de 1813 s'y ml^
(1) L'étndianl allemand de cette époque se reconnaissait facilement à sa petite
redingote notre , à sa toqne neire, à son «ou bu avec on grand e6fi de Chemise r»*
teitR, et à aes lâogs dkêMma Ooltans sur ^Iûs épaules. C*ôlaitl»lM| q/ài aurait vift.oa
•salwaie à la moé», oMN^a étapu la nyii i^osMimi» )0»irinaai(tii«-
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itnms' SFR £*aixéma€M. ^l'd
iJèi^enC (fiiM Fespmr fwrmtt à Tunité nationale par les formes de h
HberM AMi4em«; d'autres au* contraire, voyant dans les idées de ce
parti la résurrection de l'influence française, et n'y trouvant aucune
dte leurs sympathies poar le passé, se rangèrent du côté des gouver-
neiiMii, qa'Hs espénmftt gagner phis facilement à leurs plans de
fesliaration die la vîWMe société germanique et chrétienne.
Si aHl deux éfémens généraut d'oppositîon dont nous venons de
parier on ajoute les mécontentemens de la noblesse immédiate que
ItepmHléges qu'on lui avait laissés ne consolaient pas de îa- perte de
mit indépeitdlBiBœ p<yKticrne, tes grieli de Tégfise catholique, restée
me» évèqMS (1) , sans dotation et livrée à Farbitraire des princes , les
sMflRiMces d'une tofAe dTntérêts locaux blessés par les nouveaux ar-
rMigeHiefts, on s'expKque faciîement rhnmense désordre qui régna
é»s les idées pendant les années qui suivirent immédiatement Téta-
Mifseroent de h confédération germanique. Comme on avait iaissé
ptPov^irement à h presse une certaine liberté, eHe devint naturelle-
menf Técfco de tmie» ces prétentions si diverses et si opposées, et iï
jenluii incroyable pèfe-miéte de déclamations patriotiques, de re-
maoÊmtices Hbérales, de doléances aristocratiques ou religieuses,
^efque cette confusion même eût â\\ rassurer, en montrant le peu
iefprêkabfHté d'one alliance entre les différentes oppositions, les gou-
Wmemtm s'en effrayèrent. Ib ne savaient d'ailleurs comment satis-
ftSm àf tttit de réchtnattons, dont phisieurs n'étaient que trop légi-
WiÊm, ei ils cédèrewf k cet instinct qui porte presque toujours te
pmvoif fr juger Aangerrax ce qui est incommode. Au lieu de recon-^
Heure dafns ce qui se passait les agitations inséparables d^un change-
ttem complet e! subit dan» l'existence (fune nation, et qui sont
«stMne les grondemens* de te met après h tempête, ils se figurèrent
<pfHé a^ariewt affaire à uff gnmtf parti révotntionmiire , puissant,
cMttinecehii qm existait en Finance, par l'union des idées et des inté-
f#l*v €* KAllemwgTic fat à tetfrs jem te foyer d'ane vaste conspiration
nfÉiÊi^ pour but te renversement do tous k» trônes. Celte rrfée, mise
M avant par des esprits cr»ilrtifs, pénétra^ de botme hcrnre dans te»
«ansefls *es princes (2f); elle y devint bientôt dominante, à h suite
(i) T611S les^ sièges écaieirt ▼acans, àr ^exception de trois on qtwftre. Los sonte-
nins, depuis la sécularisation, s*étaient emparés du gouvernement de résgNse, et
rien n*avait été fait pour réorganiser i'épiscopart. L*ancteaiie caifetttutfon eoctéslas-
tM|«e n^etkiÉH p*us de Mt, et on nè^semMsiftttis pi'essé d'en établir nlie nowelfe.
(9) De Ni initettî lè^pats réirogrades du rcri de ffwsse, qui, après afôir promis à
plusieurs reprises de donner une constitution à ses sujets, se persuada qu'il D»pon«
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320 REVUE DES DEUX MOHDBS.
d'évènemens auxquels l'histoire n'accordera probablement pas rim-
noense importance qui leur fut attribuée par la Irayeur des uns et la
politique des autres.
Les universités étaient, conune on l'a dit plus haut, le foyer de ce
sentiment de patriotisme exalté qu'on a désigné par le nom de teulo-
nisme [1 ) : ce n'était guère que là que s'était conservé dans toute sa
pureté l'esprit de 1813, et qu'on prenait encore au sérieux les rêves,
si bien déjoués par la diplomatie, d'unité nationale et de régénération
germanique. Le 18 octobre 1817, un grand nombre d'étudians d'Iéna,
de Halle et de Leipzig se réunirent à la Wartbourg, vieux château
célèbre par le séjour de Luther, pour fêter à la fois le troisième jubilé
séculaire de la réformation et l'anniversaire de la bataille de Leipzig.
Cette fête, assez paisible le premier jour, prit, les jours suivans, un
caractère de plus en plus séditieux ; on y brûla solennellement des
écrits considérés conune hostiles à la cause de la liberté allemande,
on y déploya le drapeau à trois couleurs (2) du saint-empire, comme
symbole de l'unité germanique; on y tint des dtsceurs pleins de dé-
clamations boursoufflées contre les fauteurs d'une politique anti-na-
tionale; puis pourtant chacun s'en rclouma tranquillement chez soi.
Cette manifestation ne prouvait qu'une chose connue de tout te
monde, à savoir, que la surexcitation produite dans la jeunesse des
écoles par la part qu'elle avait prise aux grands évènemens des der-
nières années n'était pas encore dissipée; maison en exagéra beaucoup
l'importance et la gravité. On s'inquiéta outre mesure du teutonisme
des universités, ainsi que du projet qui y avait été formé de remplacer
par une association générale [Allgemeine Burschenschaft) les associa-
tions particulières usitées parmi les étudians, afin de resserrer les
liens de la fraternité nationale et de substituer au patriotisme local un
sentiment énergique de l'unité de la patrie allemande. Quoique cette
association n'eût rien que de public, car elle ne devint secrète que lors-
qu'elle fut prohibée et poursuivie, on n'en aimait ni le but ni la forme,
et il est certain que ces appels répétés à l'unité étaient une protesta-
tion incessante contre l'œuvre du congrès de Vienne. De nouveaux
incidens vinrent augmenter la méfiance d'une part, l'irritation de
Tait tenir sa promesse sans compromettre la sûreté de son royaume et ceUe de toute
r Allemagne.
(1) En allemand , Deuttchthuemelei.
(2) Noir, rouge et or. Ces trois couleurs, suivant un faiiatique d'alors, représen-
taient le lever d*ane aurore couleur de sang et d*or dans la nuit d'biver de Tes-
clavage.
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ÉTUDES SUR L'ALLEMAGNE. 221
Fautre. Au congrès d'Aix-la-Chapelle, qui eut lieu à la fin de 1818 et
qui délivra la France de l'occupation des troupes étrangères, un jeune
Russe, H. de Stourdza, présenta aux souverains et à leurs ministres
un mémoire sur Tétat présent de l'Allemagne, où il signalait énergi-
queraent les dangers qui résultaient, selon lui, de l'esprit des uni-
versités allemandes. Cet écrit, tiré à peu d'exemplaires, et qu'on
voulait dérober à la publicité, fut, malgré toutes les précautions
prises, réimprimé à Paris et répandu en Allemagne, où il excita,
comme de raison, beaucoup d'indignation. Des étudians d'Iéna vin*-
rent demander raison à l'auteur des accusations qu'il avait portées,
mais il eut l'imprudence de répondre qu'il avait écrit par ordre de
son souverain , et qu'il n'avait été en cette occasion que le rédacteur
de la pensée impériale. Toute la colère de la jeunesse allemande se
tourna alors contre l'empereur de Russie, qui était devenu notoire-
ment l'adversaire prononcé des idées libérales, dont il avait été quel-
que temps engoué. Elle attribua à l'influence de la Russie sur les
princes de la confédération tous les pas rétrogrades de ceux-ci , et
jura une haine à mort à ce nouvel ennemi de l'indépendance de l'Al-
lemagne. Un écrivain allemand devenu conseiller d'état russe, Kot-
zebue, célèbre par ses romans et ses pièces de théâtre, publiait alors
à Manheim une feuille hebdomadaire où il s'attachait à tourner en
ridicule le patriotisme et le libéralisme germaniques. L'indignation,
depuis long-temps excitée dans les universités par ses écrits» fut
portée au comble lorsqu'on apprit qu'il envoyait continuellement à
Saint-Pétersbourg des bulletins secrets, et que c'était vraisemblable-
ment d'après ses rapports que s'était formée l'opinion d'Alexandre
sur l'état de l'Allemagne. Les passions du moment exagérèrent hors
de toute proportion l'importance de cet adversaire, et les malédictions
véhémentes lancées journellement contre Kotzebue fanatisèrent à td
point un étudiant en théologie protestante, nommé Sand, qu'il crut
rendre un grand service à sa patrie en la délivrant de cet agent du
despotisme étranger, et qu'il alla en eflet le poignarder. Cette action
criminelle était la conception solitaire 4'un cerveau en délire, et
l'instruction judiciaire ne put trouver à Sand ni confidens ni com-
plices; toutefois beaucoup l'approuvèrent ou l'excusèrent, et il fut
imité quelques mois ^prôs par un apothicaire, nommé Lening, qui
tenta d'assassiner le président Ibell , fonctionnaire important du duché
de Nassau. Alors les gouvernemens prirent l'alarme et crurent à l'exis-
tence d'une espèce de tribunal secret organisé pour l'assassinat. On
multiplia les emprisonnemens et les perquisitionsi on fiBrna les écoles
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9iS RWVB DBS ÏKKCX flOlflffiS.
dfe gjrmnasCiqtte' étàMies à BerKn^ par John , on arrêta ce professeur et
qtieliittes^aQii'espatKofies de f813, et enfin on assemblera Carisbad un
congrès (fe' ministres allemands, afin d'aviser à des mesures géné-
rates-coittreies diamngers dont T Allemagne- était menacée. Ces mesures,
comme on Ta l'etoir, flirent die hr nature la plus énergique : à l'union
de» peuples, vainement pouisuivie par les patriotes de 1813, elles
opposèrent Tunion de» gouvernemens déléguant leurs pouvoirs à la
diète. Gomme elles devaient avoir pour résultat de renforcer partout
l'autorité et de neutraliser àia fois l'opposition du vieux parti patrio-
tique et celte du partf libérai qui commençait à prendre au sérieux
les cottstitations" nouvelles , if ne* fiit pas difficile d'y faire adhérer
tous Ites princes; les dissentimens qut s'étaient montrés à une autre
épCNfue disparurent devant l'inttfrét commun du principe monarchi-
que', et Ton put s'assurer de l'unanimité pour un ensemble d'e réso-
loIftMlB que rassemblée de Francfort fut chargée de promulguer.
ÉTAT DE L'ALLBM A«N& JOSOO'BIV 1830.
Le M^âeptembre €819^, l'ewvoyé autrichien, président de lia diète,
aprèsa¥oip* appelé ITaftentSon et rassemblée sur fes troubles existans
Ans* me partie de rAHemagne ^ en avoir signalé les causes princi-
pales, présenta tes projets contenus d'avance à Carlsbad, lesquels
ferrent immédiatement convertis en décrets fédéraux. Nous en* résu-
merons en peu de mots les principales dispositions. IVabord ils éta-
Missaient une commission extraordinaire « pour faire en commun des
reehepches^ scrupuleuses et détaillées concernant l'existence, Tori-
gine et fe» Rombreuses ramMeations des menées révoluttonuaires et
ée» tentatives démagogiques dirigées contre fa constitution et le
repes^ intérieur de leeonilédénition en général ou de ses membres en
perticuffer. » Elle devait se nJunirà Mayence dans le dféîaî de quinze
jffm^. Elle était chargée de fa direction générale de toutes les recher-
ches qui: avaient déjè été* commencées «m qvit pourraient Fêtre par tar
ssiie dsfts-fes drrers états de l'Alfemargne, et devait fèfire dé temps en
tèffftp» è fa diète un' rapport sur fe resuttat de ses travaux. Ce tribunal
dliMpiisitten' peiHiqve M inslaffé avec une grande solennilè, et sub-
sMa JÊÊMpfé' PfiiMéemB, erir JF fM dissons sans bruit. Ses efforts
i/mtenèvenf, dif iMb, aiKune grandte^ découverte, et n'iabotattrent'
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imm» sua L'Au^BiiAOïfi. SSti
ipoère ^o'à FeoueiUir une ouiltitiide'de foitiiofiigiiîfiaos etdo pîàeQB
aaoft importance.
Un autre arrtté nâgla les mesures à pœodre relativement au» inû-
versHés. Tous ces établîasemeos durent être soumis à la surveiUaiMoe
4e Gommissaîres extraordinaires nommés par les sonvemins respectifs
et munis de pouvoirs très étendus. Ces ageos eurent pour mîBsioo
« de yeiiler au strict accomplissement des lois et réglemens discipU-
iiaires en vigueur, de se rendre un compte exact de Tesprit da«s
lequel les professeurs faisaient leurs cours, d'imprimer à renseigne-
ment autant que possible une direction salutaire, calculée sur la
destination future de la jeunesse des écoles; enfin, de vouer une
attention suivie à tout ce qui pouvait tendre à maintenir la moralité,
le bon ordre et la décence parmi les étudians. » Les gouvernemeQS
de la confédération s'engagèrent réciproquement à éloigner de leurs
universités et autres établissemens d'instruction publique les profiss-
seurs et maîtres de toute espèce « qui serpôent convaincus de s'ètne
écartés de leurs devoirs et d'avoir outrepassé leurs fonctions en abusant
de leur légitime influence sur l'esprit de la jeunesse pour propager
des doctrines pernicieuses, contraires à l'ordre et au repos publie,
ou pour saper les fondemens des institutions existantes. » Un prOi-
fesseur exclu pour ces raisons ne pouvait plus être admis dans les états
de la confédération à aucune fonction <lans l'instruction publique.
Les gouvememens s'engagèrent en outre à maintenir dans toute lenr
force et rigueur les lois existantes contre les associations secrètes nu
non autorisées porroi la jeunesse des écoles, et « à les étendre par-
ticttlièreraent et avec d'autant plus de sévérité à l'association connue
ious le nom de Sociétr générale^ laquelle avait pour base l'idée toutti-
Mt inadmissible d'une cofunumanté et d'une correspondance per-
manentes entre les unirersités. » Enfin, tout étudiant qui, par un
arrêté du sénat académique, rendu i la demande du commissaire du
gouvernement ou confirmé par lui , aurait été exclu d'une université
ou qui s'en serait éloigné de luinnême peur échapper à une telle
sentence, ne pouvait plus être admis dans aucune autre nniv^nité
aUeniande.
Le complément naturel de ces diverses nMMfos fet un arrêté <oonlre
la presse. La diète décréta que, même dans les états oà la liberté de
la^yresse «xistait en verlu de le constituiion , les écrite paraissant sans
la fnrme de feuilles quotidiennes nu de cahiers périodiques, et an
f;énéiBl tous ceux qui ne dépasseraient pas vingt lÎMiiUes d'jmpres-
aion« ne powmaient être imprimés sans la peoaission préalable de
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Wk REVUE DES DEUX MONDES.
l'autorité. Chaque gouvernement fut rendu responsable des écrits
publiés ainsi sous sa surveillance, en tant que ces écrits blesse-
raient la dignité ou la sûreté d'un autre état et se livreraient à des
attaques contre sa constitution oo son administration. Dans le cas
où un membre de la confédération se trouverait ainsi blessé par des
publications faites dans un autre état , et où Ton pourrait obtenir
satisfaction complète par la voie amiable et diplomatique, il pou-
vait porter plainte à la diète, qui devait faire examiner par une
commission l'écrit dénoncé, et en ordonner la suppression, s'il y
avait lieu. « La diète, ajoutait-on , procédera de même, sans dénon-
ciation préalable et de sa propre autorité, contre tout écrit publié
dans un état quelconque de la condéfération qui, d'après l'avis d'une
commission nommée à cet effet, compromettrait la dignité du corps
germanique, la sûreté de quelqu'un de ses membres ou la paix inté-
rieure de l'Allemagne, sans qu'aucun recours puisse avoir lieu contre
l'arrêt prononcé en pareil cas, lequel sera mis à exécution par le
gouvernement responsable de l'écrit condamné. » Le rédacteur d'un
journal ou autre écrit périodique supprimé par un arrêt de la diète
ne pouvait être admis pendant cinq ans à la rédaction d'aucun écrit
semblable dans les limites de la confédération. Pour assurer l'exécu-
tion de cette dernière disposition, tous les écrits paraissant en Alle-
magne devaient porter le nom de l'éditeur, et tons les journaux ou
écrits périodiques celui du rédacteur en chef. Tout imprimé mis en
circulation sans que ces conditions eussent été remplies, devait être
saisi , et tous ceux qui l'auraient répandu ou colporté condamnés ,
suivant les circonstances, é des amendes ou autres peines propor-
tionnées au délit. L'arrêté sur la presse avait force de loi pendant
cinq ans, à dater du jour de sa promulgation. Avant l'expiration
de ce terme, la diète devait prendre en mûre considération la ques-
tion de savoir comment la disposition de l'article 18 de l'acte fé-
déral, relatif à l'uniformité des lois sur la presse dans les états de
la confédération, pourrait recevoir son exécution, en fixant défi-
nitivement les limites de la liberté d'écrire. On ne pouvait guère
s'attendre à voir citer en pareille circonstance l'article 18 du pacte
fondamental. Cet article, enefTet, après avoir énuméré quelques
droits assurés à tous les sujets de la confédération , ajoute que l'as-
semblée fédérale s'occupera, lors de sa première réunion, de la
rédaction de lois uniformes sur la liberté de la presse, ce qui veut dire
incontestablement, d'après le sens naturel des mots, d'après la place
où se trouve ce paragraphe, et surtout d'après les intentions notoires
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ÊTCDBS SUR L'ALLEMAGNE. 225
des rédacteurs de l'acte de 1815, que la confédération s'engage à
assurer la liberté de la presse à tous ses sujets, suivant des principes
aussi uniformes que possible. Hais les idées avaient changé avec les
circonstances, et, comme l'arrêté qu'on venait de prendre était en
contradiction formelle avec la lettre et l'esprit de l'article 18, on s'ef-
forçait de torturer le sens de cet article et de montrer une menace de
servitude là où il n'y avait dans le principe qu'une promesse d'aHran-
chissement.
Les décrets de Francfort, il est aisé de le reconnaître, changent
entièrement la nature des rapports existans dans la confédération, et
déterminent le caractère jusque-là incertain de cette union. C'en est
fait , à dater de cette époque, de Tindépendance des états secondaires^
défendue par eux, au commencement, avec tant de jalousie; mais
cette indépendance, ils Tout sacriOée volontairement, dans l'espoir
de la compenser par des avantages plus solides et plus réels. Tous
ces princes, si opposés en 1815 à l'établissement d'un tribunal com-
mun et à une limitation uniforme de leurs prérogatives, accordent
cette fois à la diète le droit de faire une foule de règlemens obliga-
toires pour eux, mettent leurs tribunaux à son service, lui livrent
leurs universités, soumettent à sa surveillance ce qui se passe chez
eux , l'autorisent a s'immiscer spontanément dans leurs afbires inté-
rieures, et à rendre contre eux, dans certains;cas, des jugemens sans
appel. C'est qu'ils sentent qu'ils se fortifient vis-à-vis de leurs peuples
dans la proportion où ils s'affaiblissent vis-à-vis de l'autorité fédéralef
et que la situation plus dépendante où ils se placent par rapport à la
diète peut devenir un moyen de retirer une partie des concessions
qu'ils ont faites, et de briser les chaînes des constitutions le jour où
elles leur sembleraient trop lourdes à porter. Désormais la confédé-
ration prend le caractère d'une ligue des princes contre les tendances
politiques de l'époque, et devient, si l'on ose s'exprimer ainsi, une
espèce de compagnie d'assurance au profit de l'autorité monarchique.
Le coup d'état du 20 septembre avait donné des armes suffisantes
contre les sociétés secrètes, les universités et les journaux; mais il
restait un ennemi qu'on n'avait pas osé attaquer de front, et que
pourtant on désirait vivement réduire à l'impuissance : c'était l'oppo-
sition constitutionnelle des états de l'Allemagne méridionale. On lui
avait ôté, à la vérité, une grande partie de sa force en lui enlevant
son point d'appui dans la presse; mais l'existeEce seule des constitu-
tions représentatives importunait l'Autriche et la Prusse, pour les-
quelles cette application f faite à côté d'elles, de l'article 13 de l'acte
TOME XXIV. 15
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8S6 ttVI» «HB ^MCK ilêllftll.
fédéral était à le fm hh ^proche et une laeBace* ComiM m ne
pouyait gaère penser à supprimer ^ees coiislitiitioaB (l^^^on s'efibrça
4tt moitid 4e piéveiiir à la fois le défelqsperoant de ceHes qui eaa^
valait, et rîniflation qui furairaît-ra être fiitte aifeon, en intro-
duisant dans le droit pdbUc de la cofilldénitk» une interprétation de
l'article 13 confonBe aux vues actuelles des :grande8 puissances. Cette
intention fut d'abord annoncée dans le message présdial qui servit
de prélude aux décrets de Francfort, et où Ton signala comme Tune
des oauaes du mal aruquel il s'agissait de remédier, rincertHude où
Ton était resté sur le sens de rarticle 18, ainsi que les malentendus
qui ^en avaient été la suite. « Jamais , avait-on dit, les fondatens de
la oonfliâéralîon gennanique n'ont pu présumer qu'il serait donné i
rarticle 18 des interprétations contraires à l'esprit et à la lettre de sea
dispositions, ou quil en serait tiré des conséquences annuIaoÉ noB^
seulement cet article lui-même, mais l'ensemble de l'acte fédéral
dans toutes ses parties fondamentales, et rendant ainsi absolument
problématique Texistenoe de la confédération eHe*mème. Jamais ib
n'oât pu imaginer que le principe non équivoque d'une constitution
d'étota territoriaux serait confondu avec des prindpes et des formes
purement démocratiques, et qu'on baseraitsur «ne seniUable méprise
des prétentions évidemment incomptftlMes avec ressence des gou-*
vememens monarchiques, lesquels pourtant (sailf l'excqfition peu
considémble des villes libres] devaient être les seuls élémens de la
eorfMMMtion. fl «n'était pas phis probable ^e Von eaeraft conee-
¥ckr&a admettre le projet d'opposer les constitutions parHctiUèreB
MX émltè ^t aux pouvoirs de la confédération générale, 4e lévoquer
en doute , comme on Ta effectivement tenté , l'autorité suprême du
corps germanique, et de dissoudre akisi le seul lien qui unisse au--
jott^'bni les états de l'Allemagne entre eux et avec le système euro-
péen^ 9 est néamnoins de fiait que toutes ces déplorables erreurs M
sont développées pendant les derniéres«ittées,'et que, par un enchal*
nement htal de circonstances, elles se sont même tellement emparées
de l'opinion publique, que levéritable sens deTaifticle 13 frété presque
entièrement perdu de vue. L'exaltation pour des théories^himériques,
Influence 4l%;ri¥ains on aveuglés euxHmêmes o« décidés à "flatter
toutes les îHasions populaires, l'ambition malentenduede^transplanter
(t) Il paraît pourtant que la proposition en fut faite , en ISSO , aux conférences de
Vienne; mais l*oppo^t}on fonnelle de te Havière empèctei de donner suite à M
im^ei.
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ÉTUmCS SUH L'ALLEMAGNE. 22r
sur le sol de rAnemagne les institations de tel on tel pays étranger
dont la situation actuelle et Tbistoire ancienne et moderne sont éga-
lement pen analogues à notre sitnatioir et à notre histoire, voilà les
causes qd «conjointement avec quelques autres, peut-être plus affli-
geantes encore, ont prodmt cette immense conAision dTdées dans
laquelle la nation allemande, si célèbre jusque-là par sa solidité et
son sens profond, est menacée de se perdre (i). » A la suite de ces
considérations, qui montrent clairement sur quel terrain nouveau on
voulait se placer, le ministre autricbien invitait la diète à se prononcer
le plus tdt possible sur le sens authentique de l'acte fédéral, et à
llnterpréter d'Une manière applicable à la position actuelle de tous
les états de la confédération , appropriée surtout au maintien du prin-
cipe monarchique, dont l'Aflemagne ne pouvait s'écarter impuné—
(t) A toutes ces aliéga lions, voici ce que répond on publiciste wurterobergeois
fort distingué : «r Quoi ! dU-il, quand précédemment on avait promis des institutions
en raf>port avec l'esprit du temps et répondant an degré de chrilfsatiou dn siède;
qwod notnnneDt la Prusse avait proposé expressément la particlpotiao detottles
les classes de citoyens aux droits consliiutioônels, tout cela ne reposait que sur uifc
pur malentendu ou sur une fausse interprétation! Quoi! les constitutions d*élats
territoriaux, de Tarticle 13, ne désignaient que des assemblées sur le patron des
anciens états féodaux où n*étaient représentés que des intérêts particnliers de
caste! C'était doue là la récompense sur la promesse de laquelle les peuples aHe-
naBds 8*élaient levés pour combattre à la voix, des souverains , ei avaient bf isé le»
cbaioesde leurs princes pat les efforts les plus inouis que puissent exciter ranour
de la liberté et le désir ardent d*une meilleure condition! Et ces gouveroemens qui
avaient réellement introduit des constitutions représentatives conformes à l'esprit
de répoqne, ils avaient donc été dans Taveuglement le plus complet sur le sens de
rarticte 13! Ella diète elle-même , qui avait vu nattre 3cns se» yeux des oonstitu*
tiens de cette espèce, qni en avait mis quelqm^s-oBes sous sa garantie, était tombée
dans la même erreur, dans la même ignorance! Comme si les seuls modèles valables
de rhistoire nationale ne devaient se chercher que dans les temps de la décadence !
Mais, en Angleterre et en Suède, c'est grâce aux élémens germaniques, conservés
dans la constitution , qu'une partie importinto du parlement s'est toujours composée
de représenUis. En Allemagne aussi , le système représentatif était plus ancien qiM
le système d'éuu territoriaux; il y disparut uniqtiemciil pnrce qne resRrit do la
féodalité prête une telle prépondérance , que les souverains deviennent impuissant
et dépendans de leurs vassaux. Aucun droit ne put plus se maintenir devant la
fbrce; la plus grande partie des citoyens perdit ses franchises politiques, peudani
que les nobles, qui surent se dél^ndreet fîaire cause commune, parvinrent d^aberd
àaoiatenir leur» droits, puis ^ies étendre aux dépens de tons le»amtres. Ce n'était
pas b résorreclion 4e ces eorporations privilégiêas, mais le rétaldisaBinent du droit
commun, qu'avaient réclamé les peuples de l'Ailemagne, et que les princes leur
avaient promis. » ( POzer, Sur U développement du droit publie en Âllefmgne on
moyen d&la eonititutionfldérale, Stuttgardt, taS9.]
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228 REVUE DBS DEUX MONDES*
ment, et de Tunion fédératiye, condition indispensable de son exis-
tence et de son repos.
Cette invitation adressée à la diète n'était que l'annonce d'un
projet déjà convenu , et qui ne tarda pas à être mis à exécution. Dès
la fln de 1819, des envoyés de tous les états allemands s'assemblèrent
à Vienne, et le résultat de leurs conférences fut l'acte final de 1820,
long commentaire de l'acte fédéral, qui en explique les principales
dispositions dans un sens conforme aux exigences du moment et aux
vues nouvelles adoptées par les gouvernemens. Cet acte fixe la com-
pétence de la diète et les limites de son action , détermine la forme
de ses délibérations et le mode d'exécution de ses décrets, établit des
règles pour les rapports de la confédération avec les puissances étran-
gères en cas de guerre comme en temps de paix, et donne à l'auto-
rité fédérale sa constitution définitive. Quant à l'interprétation pro-
mise de l'article 13, elle n'y est claire et sans ambiguïtés qu'en ce
qui concerne les droits des souverains. Ainsi il >est dit que la diète
doit veiller à ce que cet article trouve son exécution dans tous les
états (art. 54); mais on ajoute que les princes restent chargés du
soin de régler cette affaire intérieure, en ayant égard soit aux droits
qui auraient existé antérieurement en vertu d'une constitution d'états,
soit aux rapports actuellement existans (art. 58); ce qui laisse toute
latitude aux gouvernemens quant à la teneur des constitutions à ac-
corder. Comme en outre on ne fixe pas le terme dans lequel ils doi-
vent avoir rempli leurs obligations à cet égard , ils restent maîtres
d'en dinérer indéfiniment l'accomplissement. On déclare que les con-
stitutions en vigueur nç peuvent être changées que par les voies
constitutionnelles (art. 56), mais on pose aussitôt des principes qui
les font rentrer toutes dans le cercle rigoureux de l'orthodoxie mo-
narchique. « Comme la confédération germanique, dit l'article 57, se
compose, sauf les villes libres, de princes souverains, il résulte de
cette idée fondamentale que le pouvoir public, dans son intégralité,
doit rester entre les mains du chef de l'état, et qu'une constitution
ne peut imposer au souverain la coopération des états que relative-
ment à l'exercice de certains droits. » L'article suivant ajoute que les
princes souverains de la confédération ne peuvent être arrêtés ou
restreints par aucune constitution dans l'accomplissement de leurs
obligations fédérales. Ces deux articles sont vagues et obscurs, puis-
qu'ils ne définissent ni le pouvoir public dans son intégralité, ni les
droits positifs qui peuvent le limiter, ni l'étendue précise des obliga-
tions fédérales; mais cette obscurité calculée laisse le champ libre à
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ÉTUDES SUR L'ALLEMAGNE. 229
toutes les interprétations restrictives des garanties accordées aui peu*
pies, et subordonne complètement les assemblées représentatives
tant à l'égard des gouvernemens respectifs qu'à l'égard de la diète.
Enfin , comme si tant de précautions ne suffisaient pas, on prend une
sûreté de plus contre l'influence que ces assemblées pourraient exercer
sur l'opinion publique. <( Quand la publicité des délibérations des
états, dit l'article 59, est assurée par la constitution, leur règlement
doit veiller à ce que les limites légales de la libre expression des opi-
nions ne soient outrepassées ni dans les délibérations elles-mêmes,
ni dans leur publication par la voie de la presse, d'une manière qui
puisse compromettre le repos de l'état particulier dont il s'agit, ou
celui de l'Allemagne entière. r> On voit que tout est dirigé vers le
même but, et que les législateurs fédéraux savent descendre, quand
il le faut, des hauteurs de la métaphysique politique, pour régler les
détails d'intérieur. Nous ne pousserons pas plus loin l'analyse de
l'acte final de Yieryie, qui n'est qu'un pas de plus dans la voie tracée
par les résolutions de Francfort, un autre produit naturel de la poli-
tique adoptée par les deux grandes puissances allemandes et imposée
par elles à la confédération.
Il faut reconnaître, du reste, que cette politique atteignit son but
et qu'elle comprima pour un temps toutes les résistances. De 1820 à
1830 , le repos de l'Allemagne ne fut pas troublé ; on n'y ressentit
même pas le contre-coup des révolutions qui remuèrent momenta-
nément le midi de l'Europe, et à la répression desquelles l'Autriche
et la Prusse prirent une part active, soit par les négociations, soit par
les armes. Au milieu de cette tranquillité , l'action de la diète dut
naturellement se ralentir; toutefois elle montra à plusieurs reprises
qu'elle ne cessait pas de veiller au maintien de son œuvre, et que sa
tendance ne variait pas. Le 1'' juillet 1824 elle restreignit ou plutôt
supprima entièrement la publicité de ses délibérations, qui jusque-
là pouvaient arriver en partie à la connaissance du public. Le 15 août
de la même année, elle renouvela et renforça à quelques égards les
décrets de 1819, notamment la loi sur la presse, dont la durée avait
été limitée à cinq ans. L'état de l'Allemagne, depuis cette époque,
n'avait pourtant fourni aucun prétexte plausible pour le maintien de
cette loi d'exception , mais on s'était bien trouvé de ce provisoire, et
on le rendit définitif. Le président de la diète déclara à cette occasion
que la constitution de la confédération ne comportait pas un degré
de liberté égal à celui qui existait dans d'autres pays. « En supposant,
dit-il, que les lois répressives, souvent très sévères, qui existent ail*
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JEW' UVtB DES MUX HOIVDBS.
lénis contre tes dâltts de la presse, soienjt préférabres en elles-mêmes
aux lois de censure beaucoup plus douces, il est certain que dans un
état fëdératif comme TAilemagne, où chaque pajs a sa constitution
judiciaire etsapoHce particuKère, elles seraient sans efficacité comme
garantie pour Tenseipble. La paix et Tordre ne peuvent êfre assurés
dans une semblable union que par une surveillance sur la presse, au
nom de la confédération , exercée par les autorités locales, et , en cas
de nécessité, par l'autorité fédérale. » L'opinion exprimée par ces pa-
roles n'a pas cessé de régner parmi les hommes qui ont en main ta
direction des affaires générales de l'Allemagne : il en est résulté que
la censure est devenue le régime normal de la confédération et qu'elle
est considérée comme une des colonnes de l'édifice germanique. On
semble croire que l'unité de rAllemagne serait dissoute le lendemain
dii jour où la presse recouvrerait sa liberté, et peut-être cette crainte
n'estnelle pas sans fondement ; mais qu'est-ce donc qu'une unité qui
qpi ne peut subsister qu'à de pareilles condRions? '
n nous reste peu de chose à dire sur la période à laquelle nous
sonunes parvenus. La diète, outre les actes dont nous avons parlé,
régla la constitution militaire de la confédération (!]; des concordats,
conclus tour à tour avec le saint-siége (2) par les dîfférens souverains,
réorganisèrent l'église catholique. Le roi de Prusse donna successive-
ment à chacune de ses provinces allemandes des constitutions d'états
provinciaux. Enfin, quelques efforts furent tentés pour faire tomber
les barrières commerciales qui séparaient les divers états de TAlle-
fnagne, et préparèrent de loin funion des douanes, qui devait s'ac-
complir plus tard (3) . Tels sont les seuls évènemens de quelque im-
portance poKtique que présente l'histoire de la confédération pendant
les dix années qui s'écoulèrent de l'acte final de Vienne à la révolu-
tion de juillet. La nation , placée sous la double tutelle de la censure
et de la police, semblait résignée à la condition (ju'on lui avait faite»
et toute son activité s'était tournée vers les sdences et les lettres. A
ToirTardeur mec laquelle elle se livrait à Fétude, on pouvait croire
que c'était là son seul besoin, sa seule vocation, et qu'absorbée tout
(t) 9 avril ISiT, avec les dispositions uUêrieiires du i% avril 1821 etdirll juillel
m LeioèAB Ba[?ièie signa !♦ sieD le » jute iSUr; le ni.d0Pfti9se, le tf «liiMtt
te roi de Hanovra* la 36 mais ISSH; les pnnoes dont les éuts femènsBi te pvovteoi
ecclésiastique du Uaul-Rhin , le 16 avril ISSl elle 11 avril 18ft7.
(3) n ; eut un traité d'union entre la Bavière et le Wurtemberg, un autre entse
lâ Presse et legrand^hiclié de HesscDannstadt.
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ÉTUDBS SUR L'AIXBMAGI». 231
entière par le développement paciGqae des choses de rintelligence,
elle ne donnait plus aucun regret aux agitations fébriles de la vie
politique. II n'en était rien pourtant : le feu couvait sous la cendre,
et le silence n'était ni Toubli ni le pardon. Le teutonisme avait cessé
d'exister comme parti organisé; mais le libéralisme, bien autrement
dangereux par ses affinités, ses tlVancef et son habileté pratique, y
avait plus gagné que les gouvememens. Obligé d'ajourner ses pré-
tentions et ses espérances, il n'en avait abdiqué aucune, et n'attendait
qu'une occasion favorable pour rentrer dans la lice. Cette occasion se
présenta bientôt : la lévMutlon de juillet douta le «ignàl d\iie nou-
velle lutte européenne , et la part inattendue qu'y prit l'Allemagne
n'en fut pas l'incident le moins remarquable. Nous raconterons dans
un prochain article cet épisode curieux de l'histoire contemporaine;
après quoi nous essaierons d'apprécier la situation actuelle de la con-
fédération germanique, et nous hasarderons quelques conjectures sur
les destinées que l'avenir lui réserve.
E. DE Cazalés.
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ÉCOLE
DES BEAUX-ARTS.
MUSÉE DES ÉTUDES.
Les nombreux visiteurs que les diverses expositions annuelles ont
amenés, dans ces derniers temps, à FÉcole royale des Beaux-Ârts, ont
dû lire sur réiégante porte du palais une inscription. Musée des éludes y
dont la plupart n'auront pu deviner le sens. En efTet, au-delà de ce
frontispice menteur, ils n'ont rencontné que des murs nus, des salles
vides, des portes fermées. Introduits d'abord avec quelque appareil
à travers un double rang de grilles dorées, par un chemin pavé de
marbres, bordé de monumens gracieux et pittoresques, entouré de
murs qu'une sorte de coquetterie architecturale a chamarrés dt frag-
roens de sculpture sans nombre, ils se trouvent tout à coup perdus
comme Énée dans les
Domos ditis vacuas et inania régna.
S|, au sortir de ce palais désert, la main officieuse d'un custode
leur a livré l'entrée de la vaste salle dont le portail d'Anet forme le
frontispice, et le Jugement dernier la principale décoration, ce n'est
qu'en passant par-dessus des monceaux de fragmens de plâtre et de
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ÉCOLE DES BEAUX-ARTS. 233
pierre, à travers d*énorines caisses de bois empilées, des échafau-
dages, des flots de poussière, qu'ils sont parvenus, non sans peine,
à se placer devant l'œuvre gigantesque de Michel-Ânge. Plusieurs,
sans doute, seront sortis sans avoir pu comprendre qu'une si magni-
fique avenue ne conduise depuis si long-temps qu'à des salles vides
et à un hangard.
Il faut leur pardonner. Il est certain que le public a fort bien pu,
sans être accusé d'une inexcusable précipitation, trouver un peu long
le statu quo des travaux intérieurs de l'école. Nous ne pouvons que
lui recommander la patience, c'est la plus indispensable des vertus
en matière d'administration et de travaux publics. L'essentiel est
qu'on arrive au but. Ainsi donc, sans entrer dans l'explication de ces
lenteurs qu'on a coutume d'appeler nécessaires , parce qu'elles sont
inévitables (ce qui, d'ailleurs, revient au même), nous préférons^
pour satisfaire de quelque manière les plus impatiens, regarder comme
réel ce qui n'est encore que possible, et comme fait accompli un
simple programme. Et ^i cette excursion anticipée dans un musée
fictif ressemble un peu à la description du festin imaginaire du conté
arabe , nous prenons la liberté de certifier que tdt ou tard la curiosité
de nos lecteurs sera, comme l'estomac du bon Barmécide, pleine-
ment, réellement et confortablement satisfaite.*
On sait que *rÉcole des Beaux-Ârts actuelle occupe en grande
partie la place de l'ancien couvent des Petits-Âugustins, dont le
cloître et l'habitation ont depuis long-temps disparu. Leur église seule
est encore debout. C'est sur ce même terrain que fut élevé à grands
fraift^ puis dispersé au bout de peu d'années, le Musée des monumens
français^ dont il n'est plus resté que quelques informes débris.
En 1820, l'enseignement des beaux-arts, jusque-là établi à l'Institut,
fut transféré dans une partiç des locaux laissés vacans par la suppres-
sion du Musée; mais Finsuffisance et l'incommodité de ces bàtimens
étaient telles; qu'on songea bientôt à y faire des réparations et des
augmentations. Toutefois ces projets ne ftirent sérieusement pris en
considération qu'en 1832, époque où l'on commença une reconstruc-
tion de l'école d'après les plans d'un habile architecte, M. Debret. En
juin 1833, la fameuse loi relative à l'achèvement de tous les monu-
mens publics vint de nouveau modifier cet état de choses; un plan,
en quelques parties nouveau, fut donc proposé par un autre archi-
tecte, M. Duban, et adopté par le gouvernement. L'exécution lui en
dit immédiatement confiée, et elle est terminée depuis un an.
L'architecture est, plus que tout autre art, soumise à l'influence de&
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4M^ Bttftt m^ Ment ucfmm.
dltt!MÈltfàïteê extérieures. Il mrï^t tnès tureinefit qoe fArâstef sott
etitièfàiftent le maltfe de rés^ber gâ pensée. L'œuvre d^m archReete
ne fiait doife presque jonittis être jtigée du pohit de vue etbstraft et
absolu de TeéttiiéUque pure, et un édifice réel ne saiiraft être considéré
eewiftie m ptffU. Sâfns cette précaution, on est exposé à voir des
erreurs, des défauts ou des énigmes dans des choses parfaitement
justes , coAvemMes et etpHcabies. L'architecte de réoole a particu-
lièmuevA le dttMt d'invoquer en sa faveur cette règte de critiquas.
SUiprfsouué de tous cAtésdans le cercle des projets anciens, ou réduit
à a<^ver tttécanîqueiuent le travail commencé, il n'a pu, le plus
auvent., que refondre, corriger, modifier el rarement îmiover, si oe
u'est daifts les détails.
PèfiHi les parties entièrement neuves, la plus importante, sous le
raipportde r«rt^ est lu façade principale du palais. On peut eu rendre
l\n\^hitei^ responsable en toute sûreté de conscience; mstis cette rea-
putisabitHé u'eSI pas lourde à porter. La critique, année d'un Viguote,
se flatte é*f trouver pafH^i, par^à, quelques hérésies, soit; miûs
celle couoesriou «»t iiifleiibles champions de l'orthographe ne doit
pus uo«s empêcher 4'admirer ta riche et noble élégance de ce frou-*
tispieé. L'Ofmnmeutation a pu paraître recherchée, mais eHe n'est
probablement qu'inusitée. Dans ces choses accessoires et de simple
gisÉI dont aucun principe absolu ne règle Tinventiou etTarrangement,
n ftftâ s'en reuooûtrer quelques-unes qui, sans blesser l'œil, Téton*-
ueut. C'est ainsi qu'un mot nouveau ne peut faire son entrée dans le
langage sans strrpr^dre et même indisposer l'oreille par son air
étranger; une mode nouvelle choque par cela seul qu'elle est nou-
velle. Un pe<i d'habitude rend ces nouveautés tolérables d'abord,
puis bientôt aimables.
Le système de décoration et d'ornenrient paraft une réminiscence
Hbre de f arthltedure française de la fin du x\V siècle. Ce retour à la
tradition nationale , si complètement interrompue par l'adoption des
formfes greco-^omaines pures, a été salué par la jeune génération
cottime une protestation contre le système classique, qui, chassé de par-
tit, semblait tenir bon en archttecture. Il n'est pas du tout certain
q#e l'archïtecte aît prétendu protester; cependant, en feit, cette nou-
vêlte manière a donné le ton au goût général depuis quelques années.
Elle a réussi au point d'inspirer déjà quelques inquiétudes. La sculp^
tuted^ornement dégénérera peut-être avant peu en manie. On brode
maintenant une maison , comnre une livrée de cour, sur toutes les
ccWtures, et comme ces puérilités coûtent fort cher, dles deviennent
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âCOU ras BEAUX-AIIT8.
no «Jbjet de coDCurreoce d'^ar^ent; l'émutatioii éclakée 4e J!ait e4
eiploiiée^t Gomwime pur la rivalité meugle et J>acbare4u lose.
On* traveisedeiix cours pour.arriverau.palMS. CeUe qui pnécède^io»-
nnédiateoieni l'édifice et qui pourrait étreannsléela cour d'bonxieur,
est demi^roidaire. Saliwte, du cAté de ia rœ, est tomée yar deux
grilles latérales entre lesquelles s*élève le monument de Gaillou. JLa
aecoude CMir, plus vaste, est à très peu près carrée; eUe est ionlée
i dfoite par TégUse et le bfttimoQt des études; à fauche, .on jfr'a pn
jotiUser les murs nus des OMisoss particulières qu'en y plaquautiune
.6|^ade simulée eu aicades qui répète celle du câté opposé. Sur .fe
IHgnon corresjMudant au portail d'Anet, un grand espace de forme
Ogivale, laissé entiëreaieut nu, attendra pnobahiement lopg-fteofiB
le spécimen gotUque destiné.à servir de pendant. Cette trouvaille ^
assez difficile; car, .giafte k Dieu , œ n'esl plus la mode aojoord'iiui>de
4émoUn
Ces deux cows, ainsi entourées et décorées, offirent un coup d'œil
4'eii8emble pittoresque , mais un peu bisarre. Dausle^étail, oupou^
mit trouver dans cette accumulation d'élémeas bétérogènes uoeiigap-
nire asseï peu sévère, quoique piquante; mais ces obs^^ations ae
tomberaient nullement sur l'architecte. Celui-ci, placé oitre le double
inconvénient d'éliminer et même de détruire un assez grand nombre
de débris intéressaos , ou de sacrifier ses propres idées , n'a pas hé-
sité. Il n'a pas voulu s'établir sur 4es ruines et coaimencer par un
acte de vandalisme. Rien, au reste, n'est plus rare chez les archi-
tectes que le respect de ce qui est debout ; ils aiment assez faire plaoe
nette, et ils a'i^«uvent.que peu de regret de voir tomber ce qu'ils
n'ont pas bâti. Heureusement ici la religion de l'antiquaire l'a em^-
;porté sur l'instimct de l'artiste. Ceci bien entendu, il n'y a plus Meuà
censure. Il fieuit, au contraire, rendre hommage à l'habileté qui a su
Aettre en œuvre et relier, saus trop de dissonances, au moyen de
nuances finement ménagées, tant d'élémens discordaiis, et compenser,
.par la diversité des effets et l'imprévu des contrastes, le défaut d'unité
4e style et de caractère , résultat nécessaire du parti adopté. La déco-
ration et la disposition de ces cours s'accordent en outre à merveille
avec la destination ultérieure et principale des salles et galeries. Elles
offrent en effet une sorte de musée d'architecture et de sculpture on
plein vent, qui n'est pour ainsi dire que le vestibule du musée inté-
rieur. Telle aété évidemment la pensée de l'architecte. Elle achève d'ex-
;pliquer bien dessingularités ou anomalies apparentes en leur donnant
Mn but défini et parfaitement convenable. Ainsi, ces incrustations de
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236 REVUE DES DEUX MOM>ES.
fragmens de pierre et de marbre, débris sans nom de monumens
détruits, prennent tout de suite un sens. Mais, à défaut même de ce
motif rationnel, l'architecte avait pour lui Tautorité des exemples de
ce genre de décoration qui se trouvent en Italie, et en particulier les
casins de la villa Médicis, de la villa Panfili et de la villa Borghèse à
Rome.
Maintenant, après ce regard jeté sur Tensemble, il faut, pour les
détails, qu'on veuille bien nous accepter comme cicérone et nous laisser
parler, en cette qualité, avec toute l'érudition et l'esprit d'un cata-
logue. Le portail d'Anet y qui formait autrefois la façade de la salle d'in-
troduction du Musée des monumens français , est resté à son ancienne
place; seulement il a été restauré et consolidé. Les figures de bas-
reliefs dans les entrecolonnemens du troisième ordre sont de Jean
Goujon. L'origine, la date, la destination et les auteurs de cet édi-
fice sont résumés en deux lignes inscrites en or au-dessus de la
porte : Façade du château d'Anet bâti en 1548. Henri II fit
ÉLEVER CE MONUMENT POUR DiANE DE POITIERS PAR PHILIBERT DE
LoRME ET Jean Goujon. La porte est composée de panneaux prove-
nant d'Anet, repeints, redorés et réparés. Les chiffres si connus de
Henri et de Diane sont authentiques.
Le charmant morceau d'architecture auquel est resté le nom d'Arc
de Gaillon fut transporté et relevé en 1802 par les soins du ministre
Chaptal et de M. A. Lenoir. C'est un fragment d'une façade du châ-
teau que le cardinal George d*Amboise avait fait bâtir à Gaillon , en
Normandie , en 1500. Ce n'est qu'un débris de débris; mais, tel qu'il
est, on doit des actions de grâces à l'architecte qui nous l'a conservé:
l'arc de Gaillon avait été en effet condamné par les anciens projets.
Restauré avec goût et intelligence , et soutenu par des contreforts, il
. esta l'abri des insultes du temps, et on n'a plus aujourd'hui autant à
craindre celles des hommes. Ce petit monument est le type d'un goût
et d'un style qui, vers les premières années du x\T siècle, traver-
sèrent l'architecture française comme une gracieuse, mais éphémère
apparition. On a laissé dans l'arcade supérieure une joli cuve en pierre
de liais , ornée d'arabesques finement ciselés ; elle porte la date de
1542. La grille qui protège et ferme l'arc est, ainsi que celle du por-
tail d'Anet, un ouvrage du temps de Louis XII, mais considérable-
ment retravaillé et modifié autrefois par M. Percier.
La plupart des fragmens encastrés dans les murs de la cour semi-
circulaire du palais sont les derniers restes des chftteaui de Gaillon
et d'Ëcouen. A droite, les cinq arcades à plein cintre qui donnent
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ÉCOLE DBS BEAUX-ARTS. 237
passage à la cour d'enceinte, sont des débris de Gaillon; celles du
côté opposé également, quoique le style en paraisse plus ancien. En
traversant ces dernières, on a devant soi un mur couvert de grands
bas-reliefs dont les Ogures de proportion presque colossale représen-
tent sous des personnifications historiques la Justice, la Religion, la
Charité, etc. Ces sculptures, qui, vues de loin, ont quelque apparence
de force et de grandeur, sont attribuées à Ponce Jacquio (qui n'est
pas Paul Ponce], et ont été faites sur les dessins de Pierre Lescot.
Elles décoraient une des façades de l'ancien Louvre démolie en 1805.
La grande vasque ou cuve en pierre de liais placée au centre de la
cour est d'un seul morceau de douze pieds de diamètre. Le pourtour
est orné de vingt-huit têtes en saillie représentant des divinités, des
figures allégoriques, des signes du zodiaque, des animaux, ainsi que
l'indiquent les noms gravés en creux, en caractères moitié grecs,
moitié romains, au-dessous de chacune : Ayaricu, âer, Hercules,
SunA, Lupus, Léo, Ignis, etc. On croit cette cuve du xu* siècle,
mais rien n'empêcherait de la supposer un peu plus moderne. Elle
servait de fontaine et de lavabo dans un ancien monastère.
Avant de franchir le seuil du palais, nous recommandons à ceux
que cet état de lieux n'a pas complètement découragés les particula-
rités suivantes. La façade est entièrement neuve. On voudra bien
remarquer les sculptures de l'archivolte de la porte et la porte elle-
même. Les quatre médaillons offrent les nobles effigies des quatre plus
grands hommes qui aient brillé en France dans les arts du dessin.
Poussin et Lesueur, en marbre, Philibert de Lorme et J. Goujon, en
bronze. Les deux derniers sont de M. Elschoët, les premiers de
M. Lanno. Une frise courant au-dessus des fenêtres du soubasse-
ment porte les noms des plus célèbres artistes de tous les temps et de
tous les peuples. Les piédestaux du stylobate de la façade sont des-
tinés à recevoir les copies de statues antiques envoyées par les pen-
sionnaires de Rome; plusieurs sont déjà en place. La cour intérieure,
dans laquelle il serait périlleux de s'engager, offre une décoration
analogue, huit médaillons dont quatre en lave de Yolvic, coloriée et
émaillée, et quatre en marbre, représentant, les premiers, les quatre
siècles de l'art sous la figure de Périclès, Auguste, Léon X et Fran-
çois I^, et les seconds, les quatre plus grands artistes de ces différens
siècles, Phidias, Vitruve, Pierre Lescot, Raphaël, exécutés par
M. Seurre jeune. Enfin nous indiquerons pour la seconde fois sur la
porte l'inscription : Musée des études qui nous ramène à l'objet prin-
cipal de cet article.
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Ji3B REVUE HES DEUX MONBttS.
A r^poque «de Ja reconstraction de l'école , il «existait ûepm^ long-
iemps dans ses salles une collection de plfttresd'oci^De et 4e U9tare
diyersesu Cette collection se composait surtout^e ih^gnoeDS d'archi-
tecture antique moulés sur les originaux à Rome et en Grèce. C'était
ce ^u'ûB appelait la galerie (T architecture. EUe avait été léguée à
l'école par le professeur Dufourny, qui l'avait formée a ses frai«. On
«possédait aussi une réuaion de modèles en relief, €npl4tre, bois et
Uége,4es.pdiicîpaux monumens de l'architectuve égyptienne, gree-
que^ romaine, etc., au nomi>re de près de cent. La plupart de «ces
modèles avaient été exécutés sous la direction.de 11. Cassas, voyageur
et antiquaire distio^é, à qui legouvememeat les acheta em 18ii. On
peut joindre à ees objets quelques centaines de fragmens de bas-
reliefs, statues, bustes, etc., acquis par l'école à diverses époques.
L'enfiemble de ces trois catégories de monnoieus fonnait d^ un
noyau assez considérable; .mais l'état de délabrement et de ruine du
local où ils étaient plutôt enunagasinés que classés leë reudait presque
inutiles aux études: ils se dégradaient d'ailleurs de jour en jour
d'une manière plus rapide et plus menaçante.
La reconstruction de l'école mit en lumière ces richesses, jusque-
là si ignorées et si peu utilisées , et en Gt sentir le prix. On commença
dès ce moment à prévenir toutes dégradations et destructions ulté-
rieures. L'agrandissement du local, devant dépasser de beaucoup
désormais les besoins de l'enseignement, laissait de vastes emplace-
mens sans destination précise. Tant de belles salles ue pouvaient
rester vides, et les plâtres qu'on possédait ne suffisaient pas à beau-
coup près pour les remplir. Dès-lors on songea. à s'en procurer d'au-
tres. Le but priniUif de ces collections s'agrandit et changea de carac-
tère; elles furent considérées sous vun point de vue plus large et
soumises à un plan nouveau.
Jusque-là la collection avait été le friiit du hasard et du temps.
Elle s'était formée comme par alluvion au moyen d'accroissemens
successifs, lents et purement fortuits, sans suite, sans règle et saas
J>ut. Aussi ofTrait^lle une grande bigarrure, un mélange d'excellentes
choses mêlées à beaucoup de mauvaises ou d'insignifiantes. Des plâtres
venus de tous côtés et admis sans contrôle, des marbres presque
méconnaissables, tristes débris de Tancien Musée des mouumens
français, s'étaient successivement accumulés sans distioction d'épo-
ques, de sujets, de mérite. Il devint évident que cette collection con-
fuse devait subir une réforme fondamentale. Le ministre de l'inté-
rieur de cette époque (M. Thiers), dont l'esprit est grand à force
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teME DIS B8Mn-A17». 999
d'étee jiMte» et qui mm presqua autant et sait «wsi bie»; tes cho9ei
d'art et de goût que tea affaines» CQaont at an4ta les bases d'uM
ooiM^elle ofganisation qiii^ graaa au eooeoim dea professeurs, da
yarobitecte et de tous oeta qui oot été appelés à j coopérer* est en
pleine voie d'eiécutioa,
D'abMtl le but de la coHeetiou fut ebaiigé» ou^ptaitAt on lui eu fit
UB, qui est celuîr-ci : représentef par des êj^eimen oboîsis le déve«
loppeflBent chronologiqiie et historique de racchitectura et de la
sculpture depuis Taiitiquîté jusqu'à nous. Ce plan, comme on voit,
embrasse Tart antique et L*art moderne. Il s'agit d'offrir sur une
échelle suCOsante, quoique dans un espaee 'assez borné, teut ce que
l'art a produit de phis eicelient. La pensée de ce musée est donc
essentieUement biatorique. 11 s'agit de fiiire peur les opwrDos de l'ar^
chitecture et de la sculpture ce que la gra^re bit pour celles de la
peintufe» aauf toutefois la différeoee du psocédé deaeproductipn , qui«
dans uft cas, ne donne qu'une image à peine apfrexîflMitive du me»
dèle, tandis que dans l'autre la reproduction par le mouJaga est po»
sitive, réelle et cooplète*
Cette glyptothèqne de piètres sera sans rmle en Euaope. Venise,
Home, Hilao, Munich, Londres, poasèdetrt des coUeetfopa de mou**
lages; mais aucune n'a été entreprise dans un but général et fomée
SOT un plan niétbodique : ou n'y trouve guère qne quel(pes stetuea
destinées au études. AMune d^ailleurs n'a adopté les ctfaefsnl'aittvie
de l'art moderne; car, par des raisons tiAs connues et inntâlea à rap*
peler, les produetians antiques ont été les saoles reaneiUies dans les
musées et les écoles depuis trois sîèdes.
La dispesHion générale des nouveaux bètûnena favorise menteil**
leuaement l'eiécution de ee plan. Elle a peanjs de pnrtager en dem
grandes séries les monumeDs antiques et les monuwens moKtemas,
et de les isoler dans un locid distinct et sépamé. Les vestes gitoîes
Al palais qui occupent tout le reznle-cliausaée et quelques salles
des étages supérieurs, recevroot les modèles dea âooies égyptienne,
étrusque, grecque et roauune, subdivisées eitesHnémes en quelques
grandes périodes cihronologiques. Cette pnenâère section (Comprend
tonte l'antSqnité dasaique k pmiir de l'IigTpte Juaqn'à l'époque h^U9r
tine. En-deçà eonune&ce le meyeu-Afe^ et nvee fe nM^yeûrAse l!aKt
dufétien, l'art moderne.
L'éoole moderne a sa plaœ toute fiaite dans l'église qui déji,à une
atttne (époque, a abrité les juonumcms français du musée Lenoir. Ce
vasie ^vaisseau, dont rarchitednre ettles dimei^nons ont de l'analogie
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3^0 BEVUE DES DEUX MOMNBS.
avec la chapelle SixHne aa YaticaD, et sa jolie chapelle hexagone,
offrent un emplacement suffisant. L'élégante façade, ornée des sculp-
tures de J. Goujon, annonce convenablement les monumens con-
tenus dans l'intérieur. Cette catégorie embrassera surtout la période
de trois siècles, depuis le xiv% rempli par les travaux de l'école pisane,
première institutrice de l'Italie, jusqu'au xvii*, où l'art dégénère et
s'éteint. L'art moderne a eu, comme l'art antique, son époque clas-
sique; seulement elle a été plus courte. Les ouvrages de cette bril-
lante période seront presque seuls admis, et encore se bornera-t-on à
ceux que la sentence infaillible du temps a consacrés. Plus près de
nous, dans les xvn* et xviir siècles, il y a eu sans doute des artistes
de génie, car aucun âge n'en a manqué, mais pas de grandes et ori-
ginales écoles. Les artistes habiles survivent à l'art lui-même. Dans
les époques tout-à^fait voisines de la nôtre, on ne pourra plus que
glaner. Les monumens de ces temps auront encore pourtant quelque
intérêt historique et moral. Ils représenteront une de ces périodes
indécises où l'art, privé de direction générale et de spontanéité, ne
vit plus que des souvenirs affaiblis des anciens modèles, et, chassé
des temples et de la place publique, se réfugie dans les académies et
les ateliers; époques où il y a des peintres et plus de peinture, des
sculpteurs et plus de sculpture, des architectes et plus d'architecture,
des artistes enfin et plus d'art. Cette division , qu'on a pris soin de
circonscrire dans des Umites très étroites, conduira sans lacune jusqu'à
nous cette histoire figurée de l'art.
On aura remarqué que ce plan ne s'applique qu'aux ouvrages de
plastique. La peinture a dû en être exclue par des raisons péremp-
toires. Oi» n'a en effet que deux manières de reproduire des tableaux,
la gravure et les copies. Le premier moyen est insuffisant, défec-
tueux et trop éloigné du but. L'école pourtant a une riche collection
d'estampe$ que rien n'empêche d'augmenter, mais qu'il faudra sur-
tout rendre plus accessible. Quant aux copies, l'expérience a dès
long-temps prouvé que les meilleures ne valaient guère. Les bonnes
copies sont peut-être plus rares que les bons originaux, surtout si
on exige qu'elles rendent avec une véritable fidélité les quaUtés si
délicates, si insaisissables, si profondément individuelles de l'exécu-
tion des grands peintres. Il n'y a donc que des maîtres qui puissent
bien copier les maîtres; or les maîtres, en quelque genre que ce soit,
n'aiment guère à copier. Enfin , dans toute hypothèse possible, on sait
qu'une copie ne ^aurait jamais tenir lieu de l'original ; la plus habile
et la plus sincère n'est qu'une traduction, c'est-à-dire une imitation.
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ÉCOLE DBS BBAUX-AaTS. SU
et jamais un calque, comme le moulage. Chaque époque copie selon
son génie, chaque artiste y met et le goût de son temps et le sien.
De là vient qu'on ne saurait rien imaginer de plus différent que les
copies d'un même maître exécutées en différens temps; le Raphaël
de Lebrun n'est pas certes celui de David, ni celui de Yanloo celui
d'Ingres.
A défaut de ces motifs mêmes, l'exécution de copies en nombre
suffisant serait matériellement impossible. On manquerait, en effet,
de trois choses indispensables : de temps pour les faire, d'argent pour
les payer, et de place pour les recevoir.
On a fait, il est vrai, une exception en faveur du plus grand ou*
vrage de la peinture moderne, le Jugement dernier de Michel-Ange.
Cette copie est une œuvre à part. C'est la première fois qu'elle a été
entreprise et exécutée. Indépendamment de l'intérêt immense attaché
à cette peinture fameuse, on peut assurer qu'une copie de la dimension
de l'original est et sera la seule existant en Europe. Cjes choses-là ne
se font pas deux fois. On n'aurait même pas songé à faire exécuter
cet immense travail, si l'église des Petits-Augustins n'eût, par un sin-
gulier et heureux hasard, offert une surface à peu près égale à celle
du mur de la Sixtine occupé par la fresque de Michel-Ange. Ajoutons
que, dans un temps qu'il est malheureusement permis de croire assez
prochain, l'œuvre originale aura cessé d'être Visible, et que pour la
voir, il faudra venir à Paris. Grâce à cette exception, on aura en
regard, dans la même enceinte, l'ouvrage capital de Michel-Ange en
peinture, avec toutes ses œuvres de sculpture. Ainsi, ce que l'art
moderne a de plus grand sera là tout entier.
Je ne parle pas de quelques autres copies faites ou à faire, parce
qu'elles ne sont et ne peuvent être, comme la précédente, que des
exceptions.
La collection des plâtres est donc la seule qui puisse réaliser le plan
historique adopté, la seule qui soit susceptible d'un arrangement
méthodique. Quant aux avantages d'une collection de cette nature,
ils frappent par leur évidence. Le Musée des Études fournira aux ar-
tistes des modèles et des leçons à tous ceux qui étudient l'art et son
histoire dans un intérêt d'imagination, de philosophie ou de critique
esthétique, des enseignemens plus positifs que ceux des livres; au
public en général, de nobles et beaux objets à contempler. Il semble
qu'il n'y a pas ici matière à discuter. Cependant, comme on peut dis-
cuter sur tout, on a élevé des difficultés et deç objections dont toutes
ne sont pas également ingénieuses.
TOME xxiv. 16
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lit B«fm DU BCUX MOlflND.
On ft dKI d*abord qsee'en M» feit de l'ftaiîe, de Rome, de Flo-
renoe, de Venne, m on tnnsplaDtaît ainsi leurs cbe6-d*(Bavre, et
qm nos jeunes «nMes, pen soucieux d*aUer chercher bien lom ee
qu'ils mreni sous la naaîn , perdront ainsi le fruit de ces impressions
fécondes et pénétrantes dont linngination est si impétueusement
frappée en présence des lieux et des moaumens classiques. On ajoute
que tous ces miracles de l'art qu'une superstition poétique a rendus
sacrés , arrachés du heu on on les adore , perdent tout d'un coup leur
caractère divin. Ils deviennent impuissans, froids, insignifiuis ùm
inintelligibles, et au lieu de Tadmiration et de l'amour^ ib ne provo-
quent que rindifférence ou le blasphème.
Cette dernière partie de l'objection n'a que trop de portée, mais
eHe n'est qu'une conséquence d'une objection plus générale et pins
fondamentale sur laquelle nous reviendrons; ainsi, tout ce que nous
vovions remarquer ici, c'est qu'elle détruit la première. Si, en effet,
ces monumens transplantés n'ont, comme on le dit^ rien <pu soît
capable de séduire les imaginations, s*ils ne réalisent point cet idéal
de beauté, de grandeur et de sublimité que le jeune Age rêve et dont
surtout il veut jouir, s'ils ne peuvent satisfaire ses ardens besoins
d'impressions neuves et fortes, il n'est pas à craindre qu'ils eropécheal
les jeunes artistes d'aller puiser à la source même de toutes eea
choses. Le danger de désenchanter l'Italie est donc bien petiL Les
mauvais poètes, les touristes, les Autrichiens, les polices, les douanes,
les lazarets, n'ont pu y parvenir. Quelques emprunts nouveaux Grils
à ses musées, à ses églises, à ses palais, à ses places publiques, ne
sauraient ôter à Tltalie le moindre de ses charmes. ISsons {duMt
qu'en voyant ces fruits étrangers et venus de a loin conserver, sé-
parés de leur tige , tant de saveur, de parfum et d'éclat, on doit de-
mander où croit l'arbre merveilleux qui les porte , et se hlter d'aller
en cueillir à pleines mains sur les branches.
On a réclamé contre l'introduction des productions Bodemes dans
l'école, prétendant qu'il n'y avait plus aucune s&reté pour les prin-
cipes de l'art et la pureté du goût avec un tel voisinage, de manière
que la première chose qu'il y aurait à faire, dès que œtte catégorie
de monumens sera formée, oe serait de les mettre sous clé et de n'en
laisser approcher personne. A cela on peut répondre 4'abord que, ai
on craint cette épreuve , il ne faut plus envoyer nos jeunes lauréats
en Italie, parce que l'art antique y est partout, et même à Borne,
enseveli sous l'art moderne. Le premier, il faut le chercher avec
quelque peine dans les musées et les cabinets, tandis que les monu-
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£COLE ras MBAJBX-^Ki». SM
aBea» du secoBd Gouïroatla lerrcv eiK^OAhreot les temples, 46S fus»,
les' demeures des^ands et des petite. Si JMkbel-Anee vottseffnwe^
.n^.aikd:.pas«à ¥loreaoe, car il y est bieo plusfi^tet plus tenible qu'à
Jaiis. Là, liefi «ne bu résiste/tandis qu^an Masée des Études v4M]S
jMurreZv avec un avantage JncoutesiaUe, lui o^ioser PUdias «t Uen
«d'autres encore çurmi les anciens. Il y aurait de laipuériKlé à dé*-
taurner folontaicement les yeux de cette brillante école du wv* H
xvi" siècle, sur le seul motif que quelques esprits faibles et quelques
talens nuls y pourront trouver un tgenre de mauvais goàt un peu difié-
leuidu HiauvaîsgoùtncidéroiqueJMaisdebefiiielbi ^ lequel vantmieux
jde TeicIravagaBoe au de riasipidtté? C'est ee qu'il importe peu de
rdéeider. H est à remarquer aussi que ees mêmes hommes si intrai-
tables sur tes principes sont ceux qui voudraient prouier à Uni le
.monde, apparemment comme urne opimiofi très utMe à propager, ipie
cdepuis les Grecs et les Romains, c'eat-^-nlk-e depuis deux mille ans
ou un peu plitt, l'aitsliitecture et k sculpture n'en trienfiiit qui vaille,
<et particulièrement dans oos temps. Or, comme dans cet intervalle,
et surtout depuis la renaissance, l'éUide de l'art greco-romaîn a 4ié
ila base exclusive de l'enseignement dans toiutes les écoles de l'Ëu-
.rope, on ne voit pas les motifs qui leur font repousser «i^durenaent
loute modification au système suivi. Que paotnl arriver de pire,
«n^ffet, <|ae ce que «eus voyons et ce dont ils se plaignent? Quelle
test cette prétendue pureté de goàt qui, en déinitive, ne sert qu'à
constater qu'on se peut rien fiiire de bien qui n'ait été iait? Et que
valent des principes sans conséquences? Quels sont d'mlleaFS oes
'génies naissans^qoe ce grand hérétique de Michel-Ange va corrompre
et entraîner ta la perdition? En vérité Je voudrais bien qu'on naa»les
montoàt. Qu^uvaientHls faitaans lui? Fis auraient mesuré l'Apollon,
le Germanicus, et auraie»t>mis au jour, tôt ou tard, au moyen des
lecettes connues, quelques plats eentoos académiques. Que fereoi^
ils avec lui? Ils dessineront ie Moïse et la Nuit, et ils prodniroiit
probablement «quelque caricature. Qu'aura perdu l'art à cette subsU-
Intion , et qu'anront^ls perdu eux-mêmes?
iPour ôtre dans leTiai, «1 faut ne pas s'exagérer TinSuenoe, soit d'un
musée, soit d'une école, soit d'un mode quelconque d'enseignement.
Si l'art a dégénéré partout, ce n'est pas faute de bons eiemples et
de bons principes, et s'il ne se relève nulle part, ce n'est pas à cause
des mauvais exemples et des mauvais principes. Ses destinées ne sont
pas soumises à l'action seule des causes secondes; elles tiennent à des
conditions plus profondes,plus générales, du développement interne
16.
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^tlA REVUE DES DEUX MOICDES.
de rintelligence et de la vie morale du genre humain. L'art n'est
pas comme une industrie qui s'importe, s'enseigne, s'apprend, s'ou-
blie, prospère ou languit, suivant les circonstances extérieures et lo-
cales. Manifestation du cAté idéal et religieux de l'humanité, ses ré-
volutions, ses chutes, ses renaissances, sont les^ évènemens les plus
grands et les plus mystérieux du monde moral. Ne soumettons donc
pas la marche de l'art à nos petites mesures et à nos petits calculs.
N'allons pas croire, comme on l'a tant répété, que c'est par là porte
Pie que la mauvaise architecture entra dans Rome (1).
Une objection plus grave est celle qui, allant au fond des choses,
se demande si, en général, les collections d'objets d'art, qu'elles s'ap-
pellent muséums, galeries, cabinets, glyptothèques, etc., servent ou
nuisent aux progrès de Tart, et qui se prononce pour la négative.
Cette opinion qui est loin d'être un paradoxe, comme elle en a
cependant Tair, a été soutenue par le seul homme qui, à notre
époque en France, ait traité l'esbétique en véritable philosophe,
et abordé avec succès la métaphysique de l'art, M. Quatremère de
Quincy. Son argument principal consiste à dire que l'origine des mu-
sées et des collections coïncide toujours avec la décadence des arts, et
que ce n'est que lorsqu'on ne fait plus de belles choses qu'on s'oc-
cupie à conserver celles qui sont faites. En outre, il observe que les
monumens de Tart tirent la plus grande partie de leur beauté et de
leurs efTets de leur destination , et qu'une fois isolés des milieux où
ils furent produits et créés pour un certain but, soit religieux, soit
moral, soit simplement pittoresque, ils perdent presque toute leur
signification, leur physionomie propre, et sont des objets de pure
curiosité sans action sur l'ame. C'est ce qui arrive aux statues antiques
accumulées dans nos palais. Il conclut enfin que les artistes modernes,
ne travaillant guère qu'à des ouvrages destinés à faire nombre dans
quelque muséum, sont nécessairement réduits à ne faire que des
œuvres insignifiantes, privées de vie et d'intérêt. C'est ainsi qu'on
tourne dans ce cercle vicieux, que les musées sont faits pour former
des artistes qui , à leur tour, feront des ouvrages pour augmenter
ces musées. Mais tout art digne de ce nom est fait pour la société;
dès qu'il entre dans les musées, c'est qu'il est en réalité sans emploi,
c'est-à-dire inutile.
Il n'y a rien à répondre à ces observations. Qu'en conclure cependant?
(1) Ce jeu de mots courut à Rome à ToccasioD d'une porte de la ville bâtie par
Blicbel-ADge, et qui eu effet est d'un goût fort bizarre.
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ÉCOLE DES BEAUX-ARTS. 24S
Qu'il ne faut pas avoir de musées? M. Quatremère ne Tose pas dire
hû-mèroe. Il prétend seulement qu'il vaudrait mieux donner une
destination sociale aux travaux des artistes, ce dont il faut certaine-
ment tomber d'accord, et ne pas trop compter sur les musées pour
la prospérité de Tart, ce qui n'est pas moins évident. Le plaidoyer
de cet ingénieux et souvent profond critique n'est donc qu'une espèce
d'oraison funèbre du grand art. Mais nous ne pouvons pas sortir de
notre temps. Il nous faut donc accepter l'art tel que nous l'a fait le
cours des sociétés et de la civilisation modernes, et celui-ci ne peut
aller sans musées, puisque c'est tout ce qui lui reste. Ceci est une
question, comme on voit, toute pratique, et, dans les choses de pra-
tique, il faut se tenir toujours aussi près que possible du fait.
Si donc il faut avoir des eollections d'objets d'art, les plus com-
plètes et les mieux choisies seront nécessairement les meilleures;
et, si le Musée des Études à l'École royale des Beaux-Arts peut
atteindre ce but relatif, c'est tout ce qu'on a droit d'exiger.
EnBn on a nié la possibilité d'exécuterle programme indiqué, et il
est nécessaire de répondre en deux mots à cette objection directe.
On a déclaré chimérique et extravagante l'idée de réunir dans l'en-
ceinte d'un édiOce, quelque grand qu'il soit, toute la sculpture
ancienne et moderne. Présenté sous cette forme, le problème est non-
seulement insoluble, mais ridicule. Heureusement il ne s'agit nul-
lement de cela. Il n'est pas question de former une glyptothèque
universelley mais une glyptothèque choisie. Cette distinction et cette
restriction bien comprises répondent à tout.
D'ailleurs, il y a une dernière réponse meilleure encore, c'est le
fait; car s'il nous a plu de considérer jusqu'ici la formation de ce
musée comme un simple projet, nous pouvons maintenant assurer
que déjà la tAche est plus qu'à moitié remplie. Il nous suffirait de
consulter 1^ catalogue, pour convaincre à cet égard les plus incré-
dules; mais nous préférons renvoyer nos lecteurs à l'an prochain, à
pareille époque. Ils pourront alors parcourir avec nous les salles et
galeries qu'ils ont trouvées fermées, et voir de leurs yeux et toucher
de leurs mains cette histoire figurée de l'art, que M. Delaroche aura
aussi alors achevé de peindre symboliquement sur le mur de l'amphi-
théâtre central du palais de l'école.
Louis Peisse.
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PERCIEfi.
SA VIE ET SES OUVRAGES.
CeÉt le privilège de (pieli|«^ hommes rares, de s'idestifier telle-
flKOt avec Tari ^u*îl»edtîfent, et qu'ils bonoreBt en le eattmnt,
foe Je«r nom détient rieipr^ssi^^B de loste uae éeole, la firopriété
de tout un pays et la gkoice de toute ooe époque. Td fut Charles
Feteier, et ce peu de inots suffiFaieot déjà à sou éloge, suilout si
j'ajoutais qi&'H ht placé, connie architecte, au même rang que I>a?id,
comme peintfe, dans Teatime de leurs contemporains; si je disais
eaân , pour exprimer dfiMk seul mot tout son mérite, qu'architecte 4a
consulat et de l'empire, il bit « la hauteur de son emploi ^ei de son
époque. Hais si Charles Percier fut un de ces hommes qu'on peut
louer en le nommant, parce que leur nom rappelle à l'esprit te qui
oaraotérise toute une forme de l'art, il est de ceux aussi qu'on ne peut
louer siifBsamment, ni par le détaU de leurs tra¥aux, ni par la liste
4e leurs élèves, qui font aussi faitie de ieiu^ ouvrages, parce qu'il
y a encore, dans l'influence qu'exerce un homme supérieur, quelqjae
chose qui ne tient pas seulement au talent et au caractère, quelque
chose qui est dans la position et dans la personne même, et qui se
refuse à l'analyse. Je ne puis donc espérer que ce que j'ai à dire de ce
grand artiste satisfasse complètement ceux qui l'ont connu; et pour
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«MX <}iii ne font pas cDimu , comment pMtieiMlrtHe k féaliser ridée
de tout ce qu'il fnt par luMnème et de fout ce (fofil prodiùsit par
les QaXiesT
Charles Percier mKffii à Parn, en 176%, de parens honnêtes, mais
pwitres; sen père, d'origine mirsse, était concierge de la grille du
pont tournent des Tuileries; sa mère était attachée à la lingerie de la
reine. C'est donc encore rni nom ilhistre qu'il fiiut ajouter à cette
Hsto nomhreuse d'artistes célèbres, nés dans les rangs du peuple, qui
ont en à lutter contre la fortune , et qui sont sortie de la foule à force
de persérérance et de talent ; mais c>st une circonstance particulière
i M. Percier,, et tout^fait propre à sa destinée, que sa vie, com-
mencée afux Tuileries, se soit écoulée tout entière au Louvre, et
qu'il ait trouvé la gloire dans ce même palais où le sort avait placé
sa naissance.
La condition de ses parens, chargés d'une nombreuse famine, ne
leur pennettait pns de donner à leur enfant ce qu'on appelle une
éducation brilfente; la nature y suppléa pour M. Percier. Le goût
du dessin , qui s'était maivilesté en lui dans les premiers jeux de son
evrfance, fbt une de ces révélations qui manquent rarement dans
la vie de l'honnne de talent, mais qui se perdent trop souvent dans
ceBe de l'homme du peuple. Heureusement pour notre artiste, son
père eut Fintelligence de cette vocation naturelle, et il plaça son fils
cheE un peintre, M. Lagrenée, qu'il croyait propre à cultiver ses dispo-
sitions naissantes. Toutefois la nature ât encore plus pour lui que le
maître que son père lui avait choisi. Une chose se faisait surtout
remarquer dans ses premières études : c'est que, lorsqu'on lui don-
nait une flgure à dessiner, il y ajoutant toujours des maisons, et quand
c'était une maison qu'il dessinait , il ne manquait jamais d'y mettre
des figures. Cet instinct de l'afrchitecte, qui se révélait ainsi dans tous
les travaux d'un enfant, fut heureusement encore reconnu par son
père, qui, mieux inspiré cette fois, fit entrer son flis dans l'atelier
de M. Peyre le jeune, ardntecte du roi, dont l'école jouissait alors
d'une célébrité justifiée par la haute capacité du maître, par le nombre
et par le mérite des élèves. Dès-lors le jeune Percier se trouva tout
entier dans son élément; rien ne hii manqua plus, en lui et hors de
kii, pour devenir un architecte; et, du moment qu'il n'eut plus be-
soin des autres pour accomplir sa vocation, on peut dire qu'il la
réalisa toute entière à l'âge où la plupart des hommes ne font en-
core que chercher ou soupçonner la leur. L'habileté qu'il avait déjà
acquise à dessiner était devenue pour lui une ressource, aussi bien
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248 REVUE DES DEUX MONDES.
qu'un soulagement pour sa famille. Mais cette habileté, dont il eût pu
se faire un moyen de fortune, il ne la cultivait que comme un moyen
d'instruction. C'était encore le temps où les élèves se mettaient au
service des maîtres pour avoir toujours quelque chose à apprendre,
où l'on ne croyait bien savoir que ce que l'on avait long-temps étu-
dié, où l'on ne pensait au succès, où l'on ne poursuivait la fortune,
qu'après avoir acquis la science et prouvé le mérite. Le jeune Percier,
quelque avancé qu'il fût déjà dans la carrière, ne marchait encore
qu'avec son siècle; il ne travaillait que pour se rendre habile, tandis
qu'en d'autres temps on ne travaille souvent qu'à se dispenser de
l'être. Ainsi, tout en recevant des leçons de M. Peyre, il travaillait
pour M. Chalgrio, il dessinait pour M. Paris, et il perfectionnait à
cette double école ce talent de dessiner qui fut son mérite éminent
et son occupation constante.
Avec des qualités naturelles si bien cultivées par l'étude, il n'est
pas besoin de dire que M. Percier fit des progrès rapides. Ses succès,
attestés par de nombreuses médailles d'émulation , le conduisirent
bientôt au second prix, qu'ilobtint àpeineâgé de dix-neuf ans. Trois
ans plus tard, en 1786, il remporta le premier prix sur un projet de
palais pour la réunion des académies : chose assez remarquable, que
déjà l'idée, réalisée depuis, sous le nom d'institut, se fût présentée à
l'esprit sous la forme d'un programme d'architecture! Avec le grand
prix , M. Percier reçut la pension de Rome, qui n'y était pas toujours
attachée comme elle l'est à présent. Le prix et la pension étaient alors
deux avantages distincts, dont l'un s'acquérait par le mérite, l'autre
quelquefois par la faveur; l'un était le résultat d'un concours , l'autre
dépendait des bonnes grâces d'un ministre, et il était arrivé plus
d'une fois que deux récompenses, qui étaient unies par leur objet,
fussent séparées dans leur application. M. Percier, avec assez de
talent pour obtenir le prix, eut assez de bonheur pour rencontrer un
ministre qui n'avait pas la prétention de se connaître en architecture
mieux que l'académie d'architecture; ce que je remarque à l'avantage
de notre temps, où du moins, sur ce point, les jugemens de l'école
sont à l'abri des erreurs d'un*ministre, et où grâce à la spécialité,
cette grande invention de notre siècle, les ministres, en fait d'art
comme en fait d'autre chose, ne décident jamais que de ce qu'ils
savent.
M. Percier avait vingt-deux ans lorsqu'il arriva à Rome. Qu'on se
figure l'effet que produisit celte ville prodigieuse avec ses vieux mo-
numens, ses édifices de tous les styles et ses ruines de tous les âges,
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PERGER. 2'»9
sur l'esprit d*iio jeune homme aussi bien préparé que Tétait M. Per-
cier à la contemplation de tant de merveilles! Cette impression fut si
vive et si profonde, qu'elle s'empara de tout son être et qu'elle
8*étenditsur toute sa vie. Mais, pour apprécier le résultat qu'en re-
tira M. Percier, il ne sufBrait pas de connaître quel était le sentiment
particulier de cet artiste; il faudrait encore se représenter quelle était
alors la manière générale de concevoir et de rendre l'architecture
des anciens. Or, c'était le temps où notre école ne pratiquait encore
qoe cette espèce d'exécution large et facile qui ne permet pas d'y
reconnaître le sentiment et la finesse des différens styles de l'art, et
qui, suffisante à peine pour l'architecture des Romains, reste à une
si grande distance de celle des Grecs. Déjà pourtant une révolution
tout entière s'était opérée dans les études, depuis que David Leroy»,
échauffé de l'esprit deWinckelmann , avait vu les monumens d'Athè-
nes et s'était exercé a les reproduire. C'était sous l'influence et avec
les leçons de ce chef d'école, dont l'enthousiasme égalait le savoir^
que s'étaient formés les plus habiles maîtres du temps où M. Percier
fit ses premiers pas dans la carrière. Mais, il est permis de le dire , si
la main peu sûre encore de David Leroy avait trahi sa pensée au point
de trahir l'art des Grecs lui-même, son école, bien que rendue plus
savante à la fois par l'exemple de ses fautes et par l'étude de ses mo-
dèles, n'était pas encore arrivée au point de comprendre les Grecs
et surtout de les rendre, et il s'en fallait beaucoup que les meilleurs
dessinateurs du temps, MM. Peyre, de Wailly et Desprez, eussent ce
sentiment de l'antique qui rend seul capable de le reproduire. On
peut juger de ce qui manquait alors à l'école par les travaux de
H. Paris, ce maître au mérite et à l'amitié duquel M. Percier eut tant
d'obligations, habile dessinateur lui-même et principal collaborateur
du Voyage des Deux-Sicilex. LA se montre en efTet cette tendance à
se rapprocher de l'élévation et de la pureté du style antique, qui était
un sentiment réfléchi chez les hommes supérieurs et un vague instinct
chez tous les autres, en même temps que cette insuffisance d'exécu-
tion qui tenait à une pratique différente et à une habitude invétérée.
Telle était donc l'école d'où sortait M. Percier lorsqu'il se trouva
transporté à Rome, seul désormais avec son sentiment propre, son
organisation si délicate et son goût si fin , en présence de cette archi-
tecture antique à la fois si mAle et si élégante, si riche et si sévère^
si imposante dans toutes ses masses et si étudiée dans tous ses détails.
Et peut-on encore être surpris que ce spectacle magnifique ait causé
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95a REVUE ]>B» WUX MONDES.
chez M. Percier cette «eofigUon esUnhOfdioake q^î traduisit ur ^rmi
artiiAe, et cet éblouiaaeiaeAt d'un promer ymiur ^ui dim toute ikm
vie?
DaD6 rétourdisseiDeot quUI éprauva d'alH)rd à la vue 4es merveilloi
de Rouie , M. Perder reata quelque temps incapable d'aucuae appli^
cation auivie , d'aucun travail sérieux , et nai»s l*avoiis souveut e»«-
tendu nous représenter kû-oi&aie, avec cet intérôt qu'il prétait à
tous ses discours, cette époque de sa vie où plus d'un boioajke <te
talent peut se reconnaître et phis d'une vocation s ectairer au tableau
qu!il nous en traçait. « leté tout d'un coup, nous disaîMt, au seul
d'une ville si rempUe de chefs^l'ceuvre, j'étais comme ébloui et hors
d'état de me faire un plan d'études. J'éprouvais, daos mon saisisse*
ment, ce tourment de Tantale qui cherche vaioemeut a se aatisbii^
au milieu de tout ce qu'il convoite. J'allais de l'antiquité au moyen*'
âge, du moyen^ge à la renaissance, sans pouvoir me fix^er nuUe
part. J'étais partagé entre Vitrvve et Vignole, entre le Paotbéon et
le palais Farnèse, voulant tout voir, tout apprendre, dévorant tout et
fie pouvant me résoudre à vieR étudier. Et qui sait jusqu'où se fiU;
prolongé cet état de trouble et d'inquiétude où l'enthousiasme tenait
de l'ivresse, et où il y avait du charme jusque dans la perpleiité, «
je n'eusse trouvé un guide qui me sauvAt de moi-même , en me fen^
dant à mai*même? Ce guide fut Drouais, qui avait été témoin da
mon anxiété, qui partageait ma passion , et qui répondit à ma coo-
§ance par son amitié. Dtoiums joignait au sentiment élevé d'un artiste
les lumières d'un esprit cultivé; il entendait ma langue, et il m'apprit
la sienne. Travailleur infatigable, il venait me réveiller chaque jour»
Je partais avec lui de grand matin. Nous allions voir ensemble quel*^
qu'un de œs grands monumens dont Rome abonde; là, il m'indi**
quait ma tftohe de la journée , et , le soir, il me demandait <:ompte de
mon travail^ en rectifiant meft études, si j'irais été obligé d'ahoinder
la figure. M. Peyre, par ses savantes leçons, m'avait initié à la co»<-
naissance de l'antique; Drouais me le montrait de l'ame et du doigt,
et il me le montrait non plus seulement en perspective, non plus
aligné froidement sur le papier, mais debout sur le terrain , mato
vivant de toute la vie de l'a^t et animé par tous les souvenirs de l'his-
toire. Sans Brouais , perdu au milieu de Rome, j'aurais peut-être été
perdu pour moinftiâme; «vec Drouais , je me retrouvai dans Rome
tout ce que j'étais, et ^''est à lui 4|iie je dois d'aviûr connu Rome ta«t
entière, en devenant OMiHiiéBietaiil; ae^^e je pouvais ^tra.Ji Aiiui
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PBRCUSR. 25t
mou9 peflMt H. P^rcier; et en pecaeiMant de sff boocbe ce souvenir
ée se jeunesse, il nous semblait qufil noos expliquait lui-même le
secret de sa destinée.
H manquait pourtant encore à M. Percier quelque chose pour ac-
complir toute cette destinée. Il avait eu un habile maitre et rencontré
un excellent guide; il lui fallait un ami, un compagnon de ses études,
un homme qui partageât tous ses godts , tous ses travaux , et ce bon^
heur l'attendait encore à Rome; M. Fontaine Vy avait précédé d'une
année. Ainsi, sortis à peu de distance Tun de l'autre de la même école,
se trouvèrent réunis à Rome, dans ce grand sanctuaire de Tétude,
deux jeunes artistes qur araient ensemble tant de rapports de goûts
et une instruction pareille avec une ardeur égale. Bès ce moment,
famitié qui avait commencé entre eux dans Tatciier de M. Peyre,
devint une liaison dé toute la vie; dès ce moment, les travaux, les
voyages, les disgrâces, les succès, ThabRatian, le plaisir, la peine,
tout devint commun entre eux, et l'on vit naftre, au sein des jouis-
sances de l'étude et des îHusions de la jeunesse, cette association de
deux grands talens, qur, dans le cours d^ime longue vie, a résisté à
tout, au temp», h Faih^ersité, a la fortune, à la gloire même, et qui
a été pour Part un si grand honneur, et pour n#tre siècle un si grand
exemple. C'était sous les auspices de Drouais que s'était formée cette
union dont il était Kame et dont il continuait d'être l'oracle. Mais
bientôt Drouais leur fut enlevé parla petite'vérole, et le prenrrier travaH
ftst en commun par les deux amis fet l'humble monument consacré à
sa mémoire dans l'église de Santa^-Maria in Vin Lata^ monument qui fut
exécuté aux frais des pensionnaires de Rome, par BlKchalon, l'un d'eux,
sur les dessins de MMf. Percier et Fontaine. En rappelant ce nobfe
et touchant hommage rendu par tonte notre jeune école k cet artiste,
dont ta mort prématurée fut on deuil général, pui^je me défendre .
du sentiment que nous avons tous éprouvé à l'aspect de cette tombe
qui se ferma si tAt sur un talent si plein d^aventr? Drouais, déjà cé^
Hbre par son gnmd prix, par un tablean qui avait intéressé la France
entière à son su«cès et inqurété ©avid lui-même dans sn gloire,
Drouais meurt à te fleur de l'âge , sans avoir pu réaliser presque rien
dé ce qu'il promettait; il meurt, enseveli tout entier dans son premier
triomirtie, ne laissant, au début d'une carrière qui devait être si brili-
lËnte , qu'aune grande espérance déçue et un grand souvenir pour
Tamitié. MIait, s'il manque à sa propre destinée, il est du moins pour
quelque chose dans celle de M. Perder, et si la France perd en lui
un grand peintre, elle lui doit un grand architecte. Honorons donc.
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252 REVUE DES DEUX MONDES.
sur cette tombe, où se trouve inséparablement uni le souvenir de
deux artistes chers à la France , la mémoire de Drouais et celle de
Percier ; et que» parmi ces jeunes talens qui vont chaque année cher-
cher à Rome les premières leçons de Texpérience et les premières
émotions de la gloire, il n'y en ait pas un seul qu'un pieux devoir ne
conduise à cette ancienne paroisse de notre Académie de France pour
y acquitter, sur cette tombe modeste, au nom de Tart et de la patrie,
la dette commune du génie et de Tamitié !
On comprend maintenant avec quelle ardeur, avec* quelle applica-
tion M. Percier, inspiré par un tel guide et appuyé sur un tel ami,
se livra à Fétude des monumens romains de tout genre et de tout Age.
Si j'ajoute que jusqu'à lui, et peut-être même depuis lui, aucun des
artistes appelés à jouir de la pension de Rome n'a proGté avec autant
de zèle d'un séjour si utile au talent de l'architecte, ce ne sera en-
core qu'un hommage que je rendrai à la vérité. On se ferait diflicile-
ment une idée de la quantité d'études que M. Percier avait rappor-
tées de Rome, dont la mise au net, exécutée avec ce soin précieux
et ce goût exquis qu'il mettait à tous ses travaux , a pour ainsi dire
rempli le cours entier de sa vie, et dont le recueil, partagé entre
quelques-uns de ses plus habiles élèves comme entre des membres
de sa famille, forme la plus belle partie de son héritage, le legs le
plus digne à la fois de son école et de lui-même. L'étude de Rome et
de ses monumens a donc été la pensée unique, l'occupation constante
de M. Percier. Mais cette étude, toujours dirigée par une intelligence
profonde, n'avait pas pour but de reproduire servilement des édifices
ou des formes d'architecture qui ne conviennent plus à nos mœurs
ou qui n'entrent pas dans nos habitudes. C'est l'œuvre d'un talent
vulgaire , ou plutôt c'est l'erreur d'un faux savoir, en architecture
comme en toute autre chose, de copier les monumens au lieu de
se borner à les imiter, et de croire qu'on produit des chefs-d'œuvre
quand on ne fait que les calquer. Il ne manquera jamais d'hommes
capables de refaire ce qui a été fait, de b&tir au \ix' siècle dans le
style de la renaissance, comme d'écrire dans la langue de Ronsard ou
de peindre dans le goût de Cimabue. Mais ces contrefaçons d'un art
qui n'est plus ne servent en réalité qu'à mettre en évidence l'im-
puissance de ceux qui s'en font un moyen de succès, et c'est toujours
en vain qu'on essaie de ressusciter, à l'usage d'une société nouvelle,
des formes, des idées, des images créées pour le besoin d'une so-
ciété défunte. Chaque siècle a son génie, chaque civilisation ses élé-
mens qui lui sont propres, et vouloir faire de la renaissance dans un
Digitized by CjOOÇ le
PERCIER. 353
temps tel que le nôtre, c*est prouver qu'où ne comprend pas la
renaissance et qu'on connaît mal notre siècle; c'est tenter ce qu'il
y a de plus impossible au monde, de donner de la vie à ce qui n'en a
plus et de l'originalité à ce qui manque d'invention : puérile et labo-
rieuse fantaisie, qui peut bien amuser des esprits faux sans trop d'in-
convéniens, tant qu'elle ne s'exerce que dans le domaine de la langue,
mais qui peut coûter cher à l'état, quand elle se prend a l'architecture
et qu'elle s*attaque au budget.
M. Percier avait trop de bon sens et de goût pour tomber dans de
pareilles méprises. Ce qu'il admirait dans l'antique et ce qu'il cher-
chait à lui emprunter en l'étudiant, ce n'était pas telle ou telle forme
d'architecture, toujours facile à prendre quelque part et à plaquer
ailleurs; c'était son principe du grand et du beau, du correct et du
raisonnable, qui respire dans toutes ses œuvres, qui brille dans ses
moindres fragmens ; c'était encore sa faculté de se prêter à toutes les
applications, de se convertir à tous les usages, en offrant des mo-
dèles pour tous les cas. Ce qu'il admirait aussi dans la renaissance et
ce qu'il voulait imiter d'elle, c'était l'heureux exemple qu'elle avait
donné, dans les œuvres d'un Brunelleschi , d'un Bramante, d'un Pal-
ladio, d'un Peruzzi, d'un Vignole, de ces formes antiques appro-
priées aux besoins d'une société moderne , de ces élémens d'un art
romain employés à l'usage d'une civilisation chrétienne, de manière
que le nouvel édifice offrit tout le caractère d'un monument original.
Et voilà l'importante leçon que M. Percier trouvait partout à Rome,
voilà ce qu'il recherchait dans les édiQces de la renaissance comme
dans les ruines de l'antiquité, sans s'épargner aucune fatigue, sans
reculer devant aucun obstacle. Citons ici un trait qui peint bien son
caractère, et qui nous dispensera d'en citer d'autres.
Il existe à Rome beaucoup de maisons religieuses renfermant des
débris d'antiquité, et même construites en partie de matériaux anti-
ques, mais qui sont interdites au public. M. Percier, tout en exploi-
tant le vaste champ que la Rome des Césars et des papes offrait à sa
studieuse ardeur, ne pouvait se résoudre à rester privé de la connais-
sance de ces précieux débris, que le respect du lieu sacré dérobait à
des yeux profanes. Voici le moyen qu'il imagina pour pénétrer dans
ces retraites, que la coutume du pays rend impénétrables. Il avait
remarqué que, dans certaines fêtes solennelles, la procession des
religieux s'adjoignait un nombre plus ou moins considérable de per-
sonnes du monde, liées à la même confrérie, et que tous, moines et
laïques, confondus sous le même costume et portant un cierge à la
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95Si^ REVUE DB9- DBITK MONDES.
mem , rentraient CBsemble dans le eleltre après aToir suivi dévote-
ment la processiofl. Il n*en ralletpasdavanta^ pouriqae notre arcfai-
teete, asshnilé'au membres- d'une éonfrérie, se mit à saivre tontes
tes processions, où H portait son cferge comme les airtres, mais où il
portait ie pins son livre de dessins et son crayon ; et c'est de cette
iBanière cpi'introdnit à la soite des religieux, et oublié dans un coin da
eonvent , il put mettre àproOt )e temps qu*on Ini laissait pour dessiner
tout ce qui s'ofTrait à ses yeux , tout ce qui tombait sons sa main. Les*
eamarades'de M. Percier, surpris de cette habitude qu'on ne lui avait
pas vue d'abord , le plaisantaient beaucoup sur cette ferveur de dévo^
tion dont il s'était tout à coup épris; les quofibets de l'école et* les
obarges de Tatelier n'étaient pas épargnés à Tartiite, qui se montrait
ainsi, dans les rues de Rome^ avec le cierge d'un pénitent. Mai»
M; Percier resta ferme à totites ces attaques; il continua de suivre
les processions, et métne les enterreroens, pour peu qu'il eût Tes-
poir de découvrir et le temps de dessiner quelque fragment antique;
et nous l'avons entendu dire , en nous montrant avec un air de
triomphe un beau vase antique qui figure dans un de ses frontispices,
et dont Foriginal existe dans une sacristie de Rome : « J'ai servi une
messe peur avoir ce vase. »
Les nombreux dessins que M. Percier envoyait chaque année de
Rome k l'Académie d'architecture, d'après des études de son choix,
avaient donné à ses maîtres une si haute idée de ses talens, qu'arrivé
an terme de sa pension, il reçut pour sujet de sa restauration ce
qu'il y avait de plus beau et de plus difficile à exécuter en ce genre;
la restauration de lu colonne Tmjane, Déjà le choix d'un pareil sujet
était un honnnage rendu au zèle et à l'habileté du jeune architecte.
On y ajouta une favera* nouvelle , l'avantage de prolonger d'une
année son séjour à Rome, pour qu'en fait de moyens d'étude rien
ne manqnftt à la perfection du travail qu'on attendait de lui. L'on-
vragede M. Percier n^pondit à tout ce qu'on avait fait pourlui et à
tout ce qu'on le croyait capable de f^ire lui-même. La restattration
de la cohnne Trajaney en huit grands dessins, offrant, avec un
mérite d^exécntion digne de l'original, Fensembie et les détails de ce
monument, un des plus beaux et des plus complets de la Rome im--
périale, excita l'admiration de l'Académie, qui consigna sur ses regî»-
tt«s l'expression de ce sentiment dans les termes les phis honorables
pour H. Percier. C'était à la fin de t790 , presque à la veille du jour
où les académies allaient cesser d'exister, que ce travail parvenait à
TAcadjémie. Le rapport qm en contenait l'éloge fM presque te der^
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PBftClEE. fis
oieriicte de oette ^fimpagne; il était imposiiMe de dore plus digse-
Bieiit ririfitoîre'de:l'4Doieime Acadénie, ni d'iBen^uper d'iuienBirièra
fim beufevse rBYénemeot de la nouvelle éoole.
Cepeodatit, h réfohitiov i|ui s'accomidiasatt alofs en Fcanoe et
qui tenait en éveil toutes les intelligences et toutes les forces de
Ffinrope, arait porté la terrenr dans les états dn pape. Ge qui se trou-
^fit de Français à Rome était réduit à fuir par des routes détournées
otexposéàrencotttrerpartoutdesyeux ennemis. H. Bercier fut le seol
qui ne se troubla pas dans cette émotion générale. Il prit tranquille-
ment le chemin de la France', et le chemin le plus long, à travers la
Marche d'Ancône , avec «on portefeuille sous le bras et son crayon à
la main , marchant à pas lents, dessinant tout le jour, «'arrêtant devant
ehacun de ces précieux témoins de Thistoire de Tart dont le sol de
ritaUe est semé, et trouvant partout, au lieu de la haine du nom
fiiuiçais, rbespitolité de Tartiste. C'était sans donle, an sein de ce
pays où fermentaient tant d'idées nouvelles parmi tant d'habitudes
anciennes, quelque diose de curieux à voir qu'nn jeune arehifeeole
seul paisible parmi des populations inquiètes, seul occupé à suivre
les traces de la renaissance en des lieux où tout se pr^arait pour le
passage d'une xévolntion, ne voyant dans c^te Italie, Hvrée à t^vàM
les traditioBS du passé et à toutes les chances de l'avenir, que l'ar-
cUtecture sous toutes ses formes et l'art à toutes ms époques ; à «Ri--
mini, où il admire, devant la belle cathédrale des Malatesta,^ pre-
mier chef^l'Œuvre de la renaissance, dans celui de l'architecte qui
donna le premier commentaire de Yitruve, montrant ainsi comment
il faut entendre et appliquer les anciens; à Kavenne, cette capitale
de ia moncvcfaie des Goths , où fl n'y a pourtant rien de gottûqœ,
mais où se trouvent deux types (Hriginaux d'un art nouveau, h pre-
mière église byzantine de l'Occident à côté de la vieille bfl»iliqne du
christianisme primitif; à Venise, où tous ses secrets de l'art de ibitir
sont cadhés au sein des lagnnes, et toutes lesmegnifloenoes étalées
au-dessus des flots avec une profusion de richesse qui siraible réflé-
chir rorient et tenir de la féerie; à Fadoue, à Vérone, oé Fart des Vai»-
ban apparaît d^à tout formé dans les centres d'nn :S«B-rllicfaeti, avec
cette différence que l'arohitectare milîtan'e «'y montre plus onnéB,
sans Mie moins savante; à Mantoue, où Joies «Ranain s'est bSli,
dans. le palais ducal, uu^momMaent qu'il reiaplil^eul aufoord'huide
sa floife; à Viieeneo' enfin , où J'tm peat dire que l^aHadio ee montre
avec toute son ame, oeinine.avacto«l; son génie, tdansladéocnfian
de-sa^^atiie.*€'élaieHtilè lesileoons ^acH. FerciartreoaeiHatt h abaque
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256 RBVCB DES DEUX MONDES.
pas, en traversant lentement les Légations et la Lombardie, et en sui-
vantt jusque dans notre pays, à Arles, à Ntmes, à Orange, les moin-
dres traces de l'art antique, si imposant encore sur le sol de la Pro*
yence; c^était là le fruit de six années d'études en Italie qu'il rap-
portait à la France.
Mais, en revenant à Paris, notre architecte n'y retrouvait plus ce
qu'il y avait laissé, ni ce qui pouvait lui procurer, avec l'emploi de
ses talens, le prix de ses travaux. Le 10 août 1792 avait bien changé
l'aspect du château des Tuileries. Le palais de Philibert Delorme avait
perdu ses hôtes augustes, et l'humble demeure de son père était
transformée en corps de garde. Ce fut là pour M. Percier, au terme
de ces six années d'étude et d'enchantement, une de ces soudaines
et terribles révélations qui produisent l'effet d'un réveil subit au
milieu d'un rêve agréable. Mais pour perdre ainsi tout d'un coup
toutes ses espérances d'avenir avec toutes ses illusions du passé,
notre artiste de se découragea pas. Il lui restait une double ressource
en lui-même et dans l'ami qui avait été son compagnon d'études à
Rome, et qui se trouvait, comme lui, fugitif de Rome et égaré à
Paris. C'est alors que ces deux hommes, rapprochés plus que jamais
par le sentiment et par le besoin , se réunissent pour ne plus se
quitter; ils mettent en commun tout ce qu'ils possèdent, et qui se
réduit à peu près à leur portefeuille; ils habitent ensemble une
chambre, où il n'y a guère de meuble que la table où ils travaillent
à côté l'un de l'autre; et c'est dans cette demeure, où ils sont cachés
pour tout le monde, où la révolution elle-même n'aurait pu les dé-
couvrir, s'ils eussent été des proscrits, au lieu de n'être que des
artistes , que la fortune vient les chercher. Sous quelle forme? C'est
peut-être ce qu'il y a de plus intéressant dans l'histoire de M. Per-
cier, parce qu'il s'y trouve, avec un trait particulier aux deux artistes,
une leçon qui peut profiter à tout le monde.
L'homme qui vint frapper à leur porte était un fabricant de meu-
bles qui avait obtenu la fourniture du mobilier de la convention , et
cet homme venait demander des dessins de bureaux et de fauteuils à
des mains qui ne s'étaient exercées jusqu'alors que sur les bas-reliefs
de la colonne Trajane et sur les moulures du Panthéon. Mais ces
mains étaient encore obscures, et c'était cette obscurité même qui
leur valait la visite du riche entrepreneur. Nos deux artistes acceptent
avec joie l'occasion qui leur est offerte de faire une première appli-
cation de leurs études à des œuvres si peu dignes de leurs talens. Les
voilà qui se mettent à dessiner tout un mobilier nouveau pour une
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PERCIER. 257
assemblée républicaine , et qui , à la place de ces formes surannées du
dernier siècle, se hasardent à produire quelque chose du goût antique.
Cet essai leur réussit; un premier travail , payé d'un prix qu'on n'ose-
rait pas citer aujourd'hui , mais que la rareté du numéraire rendait
alors très avantageux, leur attira d'autres commandes du même genre.
Dès ce moment, la plume et le crayon de M. Percieret de son ami ne
furent plus employés qu'à dessiner des étofles, qu'à esquisser des
meubles ; ils travaillent pour les manufactures de tapis et de papiers
peints; ils produisent des compositions pour les décorations de
théâtres; ils font des modèles pour les bronzes, les cristaux, l'orfè-
vrerie; et tandis qu'ils s'exercent ainsi de toute manière à introduire
dans l'ameublement moderne les formes du mobilier antique, avec
le sentiment et le goût qui leur sont propres, c'est à peine s'ils s'aper-
çoivent qu'avec leur fortune qui conunence, c'est une révolution
qui s'accomplit par eux dans les habitudes domestiques d'une société
qui ne les connaît pas encore, même pour tapissiers , et qui plus tard
les reconnaîtra pour de grands architectes dans l'arc-de-triomphe du
Carrousel et dans l'achèvement du Louvre. Qui peut dire maintenant
quelle a été, dans cette seule période de leur destinée, Tinfluence
de ces deux architectes, alors pauvres et ignorés, qui, du sein de leur
mansarde aérienne, renouvelaient toute l'industrie française, et
rendaient l'étranger même tributaire de nos modes rajeunies et de
nos goûts épurés? Qui peut dire ce que le commerce de la France
dut aux talens réunis de M. Percier et de M. Fontaine, à ne voir que
le Recueil des Décorations intérieures j qu'ils ont publié ensemble,
comme ils l'avaient composé en commun, où se trouvent, avec les
meubles qu'ils firent exécuter à Paris , ceux qui leur furent demandés
pour l'Espagne, pour la Prusse, pour la Pologne, pour la Russie?
Ainsi , des nations ennemies de la France recevaient, dans le domaine
du goût, la loi de deux artistes français ; et la conciliation des peuples,
cette œuvre toujours si difficile à la politique, et qui ne paraît pas
être devenue beaucoup plus aisée de nos jours, malgré les progrès
de la civilisation, cette œuvre pour laquelle on paie si chèrement
tant de diplomates, s'opérait à bien peu de frais, du moins dans la
sphère de l'industrie , par la main de deux pauvres architectes.
Au milieu de ces occupations si peu faites en apparence pour de
pareils hommes, M. Percier et son ami ne négligeaient aucune occa-
sion d'exercer l'art qui avait été l'objet de leurs études. Un membre
de la section de Saint-Joseph, devenu possesseur de l'église de ce
nom, convertie de nos jours en marché de comestibles, leur demande
TOME XXIV. 17
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jlSB REVUE I^^ljn^ MONDES.
yne restauration de la fs[gade^pr|npipalejde cet.édi8œ..CeJqt*là4^
premier travail de construction , et. il mérite (d'être remarquévinâaie
dans une carrière signalée par t^nt, çle*b^ux mooiuniens, pacTadresse
avec laquelle ils surent donner à une rqasure à forme de pignon ;un
aspect digne de Tltalie. Un de leurs.anciens ca^larjades, M. Leeomtq,
chargé de disposer la sallade la convention dans le chÂte^ des Tui-
leries, a recours à leurs talens pour produire un projet qu'îLne , pou-
vait à lui seul d^vélopjper assez rapidement, disais un temps où. les
évènemens marchaient toujours plus vite que les travaux. C'est à. ia
même époque qu'il s'ouvrit un concours public pourun^projet de «aile
d'assemblée nationale. l^fiVI. Percier et Fontaine ne craignirent .pas
d'y paraître; il n'avaient. alors ni renommée à perdre, ni fortunetà
risquer ; ils ne pouvaient que gagner à se commettre , même avj^
des rivaux dignes d'eux; et si les concurrens étaient nombreux,,
comme cela arrive ordinairement, la plupart étaient habiles, ce qui
est un, peu plus rare. MM. Percier et Fontaine obtinrent le monu-
ment par un jugement solennel ; mais ce, projet, remarquable par
une grande et noble disposition, resta sans exécution. )Les révolu-
tions exaltent les tètes, échaufTent les imaginations, ellesiproduisent
peu de travaux. durables; elles enfantent beaucoup de .projets qui
demeurent à Tétatde programme ou de ruine, et,seii faitdcmonu-
mens, elles en détruisent eneore^plus qu'elles,n'en votant , et surtout
qu'elles n'en achèvent. Telle e$t aussi la,doMbleinstructiofi que nous
procure la vie de AI. Percier. «En mômc/temps qu'il compesait^pour la
révolution des monum^ns qu'elle ne devait point bâtir, 41 6'occupaît
à reproduire par le dessin uue partie de ceux qu^elle menaçait
d'abattre. Nous devons à M- Percier de nous avoir conservé, autaqt
.qu'il pouvait dépendre de lui, plusieurs des pl^s^e^l(aFq^ables édi-
fices de notre pays, qui n'existept plus aujour^d'huliiue dans son :pj^r-
tefeuille. Nous lui devons même d'avoir sauvé de la proscription dqs
monumens qui existent encçre; si la Purte-Saintr^Denis. excite juste-
ment notre orgueil national, c'est que M. Porcier, avec son patriotisme
de citoyen et son enthousiasme, d'artiste,, se .plaça devait ceux qi|i
voulaient Ja détruire. C'est ainsi qu'/îla été donnéà la main d'un
seul homme de réparer presque aul^nt de. ruines, qu^'ipiei révolution
en put faire.
Enfin arriva le consulat, cette époq^e àjamaîë mémorable dajus
les fastes de notre pays. Napolépa, avec ce coup d'ioeil d'aigle qjjû
découvrait partout les hommes supérieurs pour, les m^ttre*partout à
leur place, djstiiigua dans la foule, où, ils éjt4i^tencarecaah^, nos
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PËRCIBR. 259
deux artistes, alor^ sans autre recommandation que leurs tatens , sanft
autres patroiisf qu'eux-mêmes; il les fit du premier coup architectes
dit Louvre et dles Tuileries , et cette élfevatibii si subite d'hommes la
veille encore sf inconnus n'excita nulle part d'étonnement ni d'envie.
C'est qu'en ce temps où une haute rnteltîgence puésidait aut desti-i-
nées de la patrie, une volonté ferme imposait silence à toutes les
passions, comme elle inspirait confiance à tous les esprits. Le pou-
voir avait son action libre et faciTe en face d'une société qui s'aban-
donmait tout entière au génie d'un homme. IF n'avait pas à se défendre
contre ces ligues savantes de là médiocrité et de l'intrigue qu'on a
vues, en d'autres temps, dominer le gouvernement* par la peur, le
public pat" lia flatterie, et s'imposer à Tun et k l*autre par le bruit
qu'elles font. Auprès d'un caractère de te* trempe dti pHemiéf consul,
la peur avait peu de prise, fe flatterie peu de laveur; iV ne souflYait
autour de lui d'autre bruit que celui de sa i*enbmmée'. Il pouvait
donc choisir ses^ architectes aussi librement et avec la même autorité
que ses lîeutenans, et IS France était toujours disposée à appliaudlr à
des choix qu'elle trouvait toujours justifiés par le mérite et consacrée
par to gloire. C'est ainsi que MM*. Percier et Fontaime* devinrent les
architectes dli consulat et de Tempire; c'est à Ce' même titt^ qu'après
la chuté de l'empire iîs demeurèrent Fun éf FaUti-e- à' leUr i^oste, ou
urie révoltitlttn nouvelle respecta , d'ans ces* dfeux débris' du régime
impérial, quelque chose'dephis encore que tes droits du talent; et
c'est de cette manière que le nom de M. Pereier, lié à rhistoire du
Louvre et associé pour ainsi dire à son inviblabitité, amérité de vivre
autant que lui.
A partir de cette époque de là vie de Kf. Percifer, qui est presque
l'histoire de l'architecture en France durant un quart de siècle , if
devient difficile d'énutnéréi* seulement les travaux qui la remplissent,
et plus difficile encore dfe séparer le compte de ces travaux de celui
qui appartient à une autre vie. Mais aiissl, pourquoi me feraîs-je un
devoir pénible de séparer dans ces pages Ce qui doit rester unf
dhns l'histoire? IVe serait-ce pas une injustice, que d'étbblîr des'
distinctions là où nous ne trouvons que des rapports? Et, quan*
nous avons à louer, dans la vie de îS. Përcier, cet exemple si rare
de deux hommes supérieur confbndu^ pour ainsi dire en une même»
existence , n'y adrait-il pas unef sorte dfe sncrîlège à désunir ce qu'a-
vait joint l'amritléîli'ëst-ce pas, d'ailleurs, lé trait lie plus saillant de»
cette destinée cortimune de dfeut grandir artreteS que cettfe Uniim inal-
térable dans des travaùt^ oiù cHaèun dèvtilt apl)ortei' sff part d'ima-
17.
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260 REVUE DES DEUX MONDES.
gination, de goût, de talent, sans rien perdre de son originalité,
comme sans nuire à l'inspiration de l'autre; où il devait y avoir entre
eux conflit perpétuel, en même temps que conciliation constante,
et, de part et d'autre, le même sacrifice de volonté, la même abné-
gation d'amour-propre, pour arriver à un résultat qui les satisfît tou-
jours l'un et l'autre? Pour qui a pu comprendre ce suprême effort,
renouvelé chaque jour et continué durant toute une vie , de deux
talens distincts, ainsi associés dans une même oeuvre, de deux carac-
tères d'artistes qui n'en font qu'un , de deUx existences d'hommes
qui n'offrent, dans le cours de plus d'un demi-siècle, que le spec-
tacle d'une association sans trouble, d'une émulation sans jalousie et
d'une amitié sans nuages, n'y a-t-il pas là le plus bel éloge de M. Per-
cier et de M. Fontaine? Et puis-je supprimer de la vie de l'un ce qui
honore le plus la carrière de tous les deux?
Le consulat, qui avait trouvé tant de ruines à réparer, et l'em-
pire, qui eut le temps de construire tant de monumens, au milieu de
tant de conquêtes à poursuivre, avaient besoin, pour tant de projets,
d'architectes dont la pensée fût aussi prompte et la main aussi sûre
que le génie qui y présidait. J'ai déjà dit que tous ces travaux furent
confiés à M. Percier, en collaboration de M. Fontaine, et cela suffit
pour faire comprendre quelle immense tâche fut remplie par ces
deux hommes. Les restaurations de Malmaison, de Saint-Cloud, de
Compiègne, de Fontainebleau, auraient pu occuper chacune un seul
architecte; mais ces travaux, si importans et si variés, n'étaient rien
auprès de la restauration de l'intérieur des Tuileries et de l'achève-
ment du Louvre, en y joignant l'embellissement de l'Élysée-Bourbon ,
la rue de Rivoli , la place du Carrousel, et l'arc de triomphe : grandes
et belles constructions, où le talent des deux artistes s'est exercé sur
tous les types qui vont de l'antiquité à la renaissance, et du siècle de
Louis XIV au nôtre. En même temps que M. Percier et M. Fontaine
réparaient tant d'anciens monumens et qu'ils en élevaient tant de
nouveaux, ils avaient à exécuter de nombreux projets pour des fêtes
publiques, pour de grandes solennités, telles que celles du sacre de
Napoléon au Champ-de-Mars et à Notre-Dame, et celles du mariage
de l'empereur. Plus tard, ils eurent à présenter de plus nombreux
projets encore pour ce palais du roi de Rome, qui fut si souvent refait
sur le papier, chaque fois avec une magnificence nouvelle, toujours
par la main de MM. Percier et Fontaine, et qui finit, après avoir suivi
les progrès de la fortune de l'empire et ceux de sa décadence, par n'être
qu'un grand rêve dans l'histoire d'une grande époque, sans laisser de
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PERCIER. 261
traces que dans le portefeuille de nos deux architectes. Âi-je besoin
d'ajouter que tous ces projets de monumens, qui n'existaient qu'en
dessin , offraient aux yeux de l'artiste et du public le mérite d'édifices
exécutés en réalité, tous aussi étudiés que s'ils devaient durer toujours,
et tous accomplis dans leur genre? On se rappelle encore l'effet que
produisit la belle décoration du portail de Notre-Dame à l'occasion
du sacre de Napoléon ; le caractère en était si grandiose, le style si
bien en rapport avec celui de l'édiflce, et c'était , de la part d'un
homme aussi nourri que M. Percier des modèles de l'antiquité, un si
rare effort de savoir, d'imagination et de talent, de s'être ainsi
constitué architecte du xii* siècle pour une décoration d'un jour,
que tout le monde fut frappé d'admiration , et les journaux , qui pu-
blièrent que ce qui n'était encore qu'un châssis de toile deviendrait
bientôt un monument de pierre, ne furent cette fois que les échos
de la pensée publique. Plût au ciel que les bruits de la presse, même
lorsqu'ils sont des vérités, valussent toujours un pareil mensonge!
et que n'est-il permis de se faire, pour quelque monument d'une
autre époque, une illusion contraire, et d'y remplacer par la pensée
la pierre par la toile !
Au milieu de tant de travaux auxquels il semble qu'ait pu suffire à
peine toute l'activité de deux vies laborieuses, M. Percier et son ami
n'abandonnaient pas leurs études de Rome et de l'Italie. Ils prépa-
raient dans le silence du cabinet un Recueil des Palais et Maisons de
Romey qui parut dès 1798, et pour lequel ils obtinrent la collabora-
tion d'un de leurs camarades, M. Bernier, admis en tiers dans l'inti-
mité de leurs relations comme dans celle de leurs travaux. Ce recueil ,
qui semblait n'avoir été destiné qu'à leurs élèves, fut exécuté presque
tout entier avec leurs seules ressources; M. Percier grava de sa main
tous les frontispices de chaque livraison. Plus tard, l'accueil fait à
cette publication les détermina à faire paraître un autre ouvrage du
même genre sur les Maisons de plaisance de l'Italie, dont l'exécution ,
confiée aux plus habiles graveurs, répondit sans doute encore mieux
à son objet, tout en laissant regretter le burin de M. Percier, dont on
n'y retrouvait que la plume. D'ailleurs, personne n'ignore queUe
(ut en Europe l'influence de ces deux recueils sur le goût de l'archi-
tecture privée, rappelée h un sentiment de pureté, de noblesse et
d'élégance dont elle avait perdu depuis long-temps la tradition. On
eût dit que les modèles offerts par la main de M. Percier avaient plus
de charmes que leurs originaux, et son livre fut plus puissant pour
faire comprendre l'Italie que l'aspect de l'Italie même. Mais, où l'on
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9Q3( REVUE DB^ mV% MONDES.
peut iu)pré€;îer surtout cette Iieureuse iuflueoce de M. Percier,. c*est
daos les tiiavaux produits au sein de sou école et à sou exemple. Le
palais Mflssimii de M.. Haudebourt, les palais de Génes^ par M. Gai^
tbier^ ceux de Florence^ par MM. Graudjean et Famîo « ceux de Rome^
par M. Letarouilly, la villa Pia du Vatican ^ par M. J. Boucher, les
Œfévres de Vignolfi, par MM- Debret et Lebas, tous élèves de M. Per-
cier, sont autant; de résultats de son enseignement* et Toii pourrait
dire Qutant d'expressions de son génie; ce sont,, en tout cas, des
œuvres qui ajoutent à. la gloire du maître autant q.u'elles honorent
leurs auteurs.
Pour suffire à tant de travaux , ponr satisfaire aux devoirs d'une
école qui s'accroissait d'année en aanée,^ et où se pressaient une
foule d'hommes attirés par la renommée du chef de tous les pointa
de l'Europe comme de la France, il fallait que M. ï^ercier eût touH
jours le crayon à la main pour dessiqer, et il est certain qu'il s'était
rendu cet instrument si familier, que,, pour lui , dessiner c'était eur*
seigner, c'était bâtir, c'était vivre. C'est par là que M. Percier appar-
tient à l'école de ces grands architectes de la renaissance, Bramantet.
Serlio, Palladio, Yignole, Pirro Ligorio, qui nous ont laissé tant eb
de si beaux dessins,, qu'on s'étonne,, à voir ces dessins, qu'ils aient
tant construit, et qa*on ne s*étonne plus en les voyapt qu'ils aient
produit des moQumens si parfaits. Mais,, pour chercher plus près de.
nous uu exemple qfii rende ma pensée plus sensible , je dirai qjoe
M. Percier, toujours armé de sa plume dans toutes les circonstances
de sa vie, produisait des dessins comme La Fontaine des fables^ sans»
y montrer le moindre effort, sans pr^ue paraître y penser,, tant il
y apportait d'aisance et de grâce, en même temps que de soin et de
goût. C'est qu'en effet il y avait, entre notr.e inimitable fabuliste et
notre grand architecte, qjjelque chose de commun qui se révèle aux
admirables vigpettes composées par M. Percier pour la, magnifiqjue
édition du Lçt Fontaine de M. Didot. Dans ces petits tableaux, où la^
main qui restaura ta colonne Trajane et qui acheva le Louvre,, met en.
scène des philosophes de toutes sortes, animaux, et personnages,, le
cad^e est tracé avec tant de goût,, les accessoires sont si bien adaptée
au sujet, et l'architecture répond si bien à.l'actioa, que la fable en-
tière se retrouve dans la vignette. 11 y a de la malice et de la bon-
homie, de la philosophie et de Fesprit, dans, cette architecture failer
à l'usage dies animaux, oàle paysage a toujpurs, un sens,. les Tabrif-
qnes toujours une moralité; l'artiste s'y montre réellement fûbulistOf
è sa manière, comme le poète.
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TSHiClKR. 263
A pfirtîn9e48f4, où H. Forttame defineura seul chargé deslravaox
fl'entretîen qa'eiige&ieiit les pakis de nos toîs , M. 'Percier se livra
tout entier aux soins de son école, en même temps qu'à des études
•de restauration des principaux édifices de la France et de lltalie.
Fontainefolean , dout il venait de réparer les ruines, qui dataient de
ph» d'un siècle, ini fournit un recueil complet de dessins coloriés
avec 4e plus grand soin, où l'édifice de François f*' reparaissait avec
toute son ancienne splendeur, avec toute sa fraîcheur primitive. Ce
recueil, qu'il avait Tintention de puMier, contient, outre la gaiptie
de Diane y entièrement détruite aujourd'hui, une restitution de la
fameuse ^alle des Têtes , telle qu'elle avait d'abord été conçue; et c'est
:è Taide d'un petit nombre d'élémens épargnés par la destruction , ou
'de simples indices habilement interprétés par le savoir et le goût,
^ue l'onivre de Serlio et celle du Primatice renaissaient à une exis-
tence nouvelle sous la main de M. Percier. En même temps, il s'exer-
çait sur un programme tout différent, sur le grand hôpital de MUan,
monument de ce genre qu'il prisait au-dessus de tout autre, pour son
excellente disposition et sa majestueuse ordonnance , et dont il fit
une magnifique restauration. Plus tard enfin, il s*était donné pour
sujet d'étude la restauration des palais de Gènes, envisagée sous le
rapport le plus difficile, celui qui consistait h y mettre d'accord les
principes d'un goùtpur et sévère avec Teffet magique de leurs somp-
tueux escaliers. Et c'est à cette époque de sa vie, où il embrassait
ainsi dans ses études tant de beaux monumens de la renaissance doot
Jl s'était rendu le goût si familier, qu'il exécutait pour un prince
^e Pologne une petite église gothique, si bien conçue dans son en-
semUe, si soigneusement étudiée jusque dans sa charpente et dans
ses moindres détails, qu'on crut voir un édifice du xir siècle, et qu'il
sembla que M. Percier n'eût jamais fait autre chose, ni vécu dans un
autre temps. C'est qu'avec le caractère de talent qui lui était propre
et qui pouvait servir à son siècle, il possédait ce tact fin et délicat qui
rend l'architecte capable de concevoir, de. bâtir ou de restaurer cha-
que monument dans les conditions de goût et de style qui lui appar-
tiennent, ce savoir sûr et profond qui permet d'assjgner à chaque
forme d'architecture son légitime emploi , de mettre chaque orne-
ment en son lieu et chaque style à sa place ; qualités précieuses qui
constituent la véritable originalité, si différente .de cette originalité
du faux savoir, qui confond tous les styles et môle toutes les ma-
nières, qui fait de l'antique sans intelligence, comme du gothique
:sans conviction et de la renaissance sans étude, et qui ne produit que
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264 REVUE DES DEUX MONDES.
des œuvres surannées à leur apparition et vieilles dans leur nou-
veauté, où manque l'unité, principe de la grandeur en toute chose,
et la raison, source du plaisir en architecture.
Ces principes, qui dirigeaient M. Percier dans ses travaux, étaient
aussi ceux qu'il propageait dans son école, et qui rendaient cette
école la première de l'Europe. M. Percier y régnait véritablement
par l'autorité de sa doctrine , jointe à celle de son exemple , et peu de
maîtres, en aucun temps, ont joui d'une influence plus haute, plus
étendue et plus durable. A cette époque, où la France comprenait
une partie considérable de l'Europe, il était naturel que cette
influence de M. Percier s'exerçât dans toute cette vaste sphère que
remplissait la puissance de son pays. Mais quand la France perdit
l'empire, M. Percier, réduit à lui seul, conserva son école, et par
elle son autorité; l'Europe resta, pour l'architecture tributaire, encore
d'un Français. C'est le goût de M. Percier, c'est son esprit qui con-
tinua de dominer, là où notre force avait été vaincue par les élémens
ou par les hommes, là où nos armes mêmes n'avaient pu pénétrer; à
Londres, à Saint-Pétersbourg, comme à Vienne, à Madrid , à Berlin,
tout ce qu'il y a maintenant d'habiles architectes en Europe, est sorti
de cet entresol du Louvre où M. Percier a vécu. Mais, pour apprécier
l'empire que cet artiste exerçait dans son école, et qui peut se com-
parer à celui que David possédait dans son atelier, et Napoléon dans
son camp, il faudrait pouvoir se représenter cet homme à la haute
stature, à la démarche grave, au costume sévère, tel que l'ont connu
deux générations d'artistes qu'il a formées. J'essaierai donc de
peindre, au physique comme au moral , le grand architecte dans l'in-
timité duquel ont vécu tant d'artistes de notre âge , et que j'ai pu
moi-même contempler d'assez près pour en tracer une image qui
soit d'accord avec leurs souvenirs.
Doué d'une grande taille, sans avoir jamais été robuste, M. Per-
cier avait, dans sa démarche et dans son maintien , quelque chose de
la tenue mflitaire; cette apparence venait aussi de son costume, qui
était le même en toute saison , et qui ne varia jamais durant un demi-
siècle. Son front arrondi et un peu saillant était large, mais d'un
développement raisonnable; on y voyait le calme de l'esprit, la pro^
fondeur de la pensée et l'étendue de la mémoire. Son œil, un peu
renfoncé dans son orbite, avait un regard pénétrant et fin , sans du-
reté. Avec un nez bien fait, des traits généralement réguliers, sa lèvre
inférieure, légèrement saillante , donnait à sa bouche, gracieuse, du
reste, une inflexion de bouderie qui tenait surtout à l'attention qu'il
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PBRCIER. 265
mettait à écouter; qualité précieuse et plus rare qu*on ne le croit,
car les hommes qui n*écoutefit jamais et qui parlent toujours sont
ceux qui croient tout savoir et qui ne peuvent rien apprendre. Toute
sa physionomie, enfin, empreinte, quand il écoutait, d*un calme
sérieux et grave, où il entrait néanmoins de la finesse et de la bonté,
s*animait, quand il parlait, d'une manière singulièrement expres-
sive. Sa parole vive et abondante s'embarrassait quelquefois par sa
volubilité même; mais son expression toujours pittoresque, sa mé-
moire toujours présente, sa pensée toujours prompte, donnaient
à son entretien un charme et en même temps une autorité que l'on
ne peut rendre. Tel était le maître que jamais ses élèves n'abordaient
sans éprouver une émotion qui les arrêtait souvent sur le seuil de sa
porte, sans se sentir troubler en sa présence, et sans reprendre à sa
première parole leur confiance en eux-mêmes par celle qu'ils avaient
en lui. Jamais il ne donnait une leçon, sans commencer par y intro-
duire un correctir, et ses avis, toujours motivés, se terminaient le
plus souvent par une comparaison qui en adoucissait encore l'expres-
sion , sans en affaiblir la portée. Modeste de cette modestie vraie qui
sied si bien aux hommes supérieurs, il ne parlait de ses propres
travaux que lorsqu'il y était forcé, et seulement encore dans l'inti-
mité, de même qu'il ne citait pour exemple que ce qu'il estimait
dans les travaux d'autrui sans déprécier ce qu'il n'y approuvait pas. Ce
qu'il y avait, enfin, de particulier à sa méthode et de propre à son
caractère, c'était, en montrant partout ce qui se trouvait de bien , de
chercher ainsi à le produn-e, en laissant les fautes dans l'ombre; bien
différent de la plupart des maîtres, qui s'attachent aux défauts avec
une sorte de satisfaction , comme s'ils y trouvaient une excuse pour
eux-mêmes, encore plus qu'un enseignement pour les autres.
M. Percier s'était fait de ses élèves une famille si nombreuse et si
dévouée , qu'il ne songea jamais à se procurer les douceurs d'une
autre famille. Il eut encore, pour vivre ainsi libre de tout engage-
ment, un autre motif, ou si l'on veut, une autre excuse; c'était la
pensée qu'il ne cessa jamais de nourrir d'un voyage en Italie. Le
désir de revoir le théâtre de ses anciennes études fut le rêve de toute
sa vie, le projet qu'il se croyait toujours à la veille de réaliser, l'espoir
qu'il poursuivait à travers toutes ses affaires comme au milieu de
tous ses plaisirs. Mais la seule manière dont il lui fut donné de satis-
faire ou de tfomper cette espérance, ce fut par son assiduité au
Théâtre-Italien, où il se croyait encore en Italie, et dont il ne man-
qua jamais une représentation , tant que le goût public y maintint
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266 , REVUE DES DEGX MONDES.
Gimarosa, Fioxavanti^ Zingorelli et Paer, qui lui reudaieut sur le
déclin de l'âge les premières impressions de sa jeunesse, avec les der-<
niers échoS de l'Italie. A mesure que les années s'accumulaient sur
sa tète et avec elles les travaux et les devoirs, il se rattachait, par tous
les moyens qui étaient en son pouvoir, à cette Italie qu'il ne devait
pas revoir et dontil.ne.pouvait se résoudre à abandonner Timage. II
avait entrepris une restaurcUùm complète des basiliques de licence y
de Padoue et de Brescia, travail immense qui remplit ses dernières
années et qu'il achevait quand la mort le surprit : heureux du moins
de n'avoir pas laissé incomplète cette œuvre de réparation. En même
temps qu'il se faisait ainsi le continuateur des maitres de la renais-
sance, il cherchait à se rendre leur contemporain, en ne se délassant
qu'avec leurs souvenirs, comme en ne travaillant que sur leurs idées,
et en ne bâtissant pour ainsi, dire que sur leur terrain. Toujours
occupé de ce beau siècle des arts dont il respirait l'esprit, dont il
parlait la langue, il avait fini par ne plus lire que les Vies des articles
de Vasari» avec il Corteggiano de Balthazar Castiglione; et cette coup
brillante et polie des ducs d'Urbio et de Ferrare, où la culture des
esprits et l'élégance des mo&urs s'embellissaient de tout le luxe des
arts; cette maison savante et ingénieuse des Médiois^ où Michel-Ang^
avait été élevé sous les yeux de Politieq, M. Percier s'en était rendu
le séjour si familier et le commerce si intime, qu'il était là comme
dans sa patrie et dans* son siècle, et qu'il nous apparaissait à nous,
hommes de notre pays et de notre temps, comme un de ces vieux
mattr^s dont Yasari a écrit l'histoire. Il y avait en lui, dans sa per-
sonne, dans son langage v comme dans la tournure de ses id^es,
comme dans la direction de ses études, quelque chose qui sentait la
renaissance, et l'on peut dire que c'est un débris du xvi« siècle, autant
qu'un ornement du nôtre, que nous avons perdu en M. Percier;
C'est au sein de ces travaux, par lesquels il semblait véritablement
étendre sa vie en recommenç^ant sa jeunesse; c'est au milieu de ces
douces et studieuses réminiscences qui n'avaient pas seulement pour
lili le charme d'une illusiou, mais l'intérêt d'une réalité, que la mort
vint frapper M. Percier, sans l'abattre et sans le surprendre. Avec
une constitution qui n'avait jamais été forte, et avec une santé q^i
était chancelante depuis plusieurs années, il avait pu voir de loin
s'approcher la mort, et ilj'attendait avec cette patience stoïque du
sage, avec cette application laborieuse de l'artiste qui ne l'avaient
jamais quitté. Les inGrmités de l'âge et les douleurs mêmes de ia-n^t-r^
ladie, a mesure qu'elles devenaient plus graves et pins fréquentes,
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PERCIER. SiSf
rt'àvaieùt pu lui arracher l'instrument de ses travèut eft de sa glèire;
il dessinait encore <fune main défaillante, et ses demiefs dessins ^
toujours aussi remarquables par la finesse et par là précision du
trait, montraient plus que lliabileté de sa main ; ils témoignaient de
la fermeté de son ame. On peut dire de M. ^eeciet qu^il mourut la
plume à la main, comme il avait vécu, et jamais, dans une carrière
plus pleine , il n'y eut plus d'accord entre le commencement et ia fin.
En terminant cette étude sur M. Percier, s'il m'était permis d^ex-
primer ma pensée tout entière, je dirais qu'entre tous nos contem-
porains c'est celui qui nous offre le modèle le plus accompli de la
vie et du caractère de Tartiste. A quelque époque de sa carrièfe,
dans quelque circonstance de sa vie qu'on l'envisage, c'est toujours
de son art qu'on le trouve occupé, et toujours d^une manière qui
tend à le perfectionner en s'honorant lui-même, tl avait cependant
traversi^ des téimps bien diTférens, où ne lui avaient jamais manqué
ni les séductions du monde, ni les faveurs du pouvoir, tl avait vu la
convention , où Tamitié de David pouvait servir à sa fortune. Plus
tard, il assista à toutes les pompes de l'empire, où Testime d'un g;rand
homme eût pu tenter son ambition, en ej^altant sa vanité, ^us la
restauration, qui lui accorda aussi sa confiance, il eût pu devenir cour-
tisan, sans ce«wf d*Mfe architecte. De nos jours enfin, où tout le
monde se croit propre à la politique, attendu qu'elle mène à tout, il
n'eût tenu qu'à lui de faire de la politique en faisant de l'architec-
ture. Mais , sous tous ces Régimes , M. Percier ne fut et ne voulut être
qu'un artiste. Jamais homme peut-être, avec des mœurs plus simples,
des manières plus douces, une bienveillance plus universelle et plus
sincère, ne montra tant de dignité dans sa conduite, tant de fermeté
dans toute In suite de sa vie; jamais homme ne fut à la fois plus mo-
deste et plus indépendant , non pas de cette indépendance hautaine
et bruyante qui s'affiche et qui se prêne, qui cherche la popularité
pour atteindre le pouvoir, et qui cache souvent autant de servitude
qu'elle étale d'opposition , mais de cette indépendance paisible et
solitaire qui se montre égale dans toutes les positions , qui se suffit à
elle seule et qui se contente de jouir d'elle-même, de cette indépen-
dance, enfin, que la richesse ne donne que rarement, qu'elle ête
souvent, et qui en tient toujours lieu. M. Percier, dans son obscur
entresol du Louvre , où il se trouvait si près de la cour, et dont il ne
sortit jamais pour aller à la cour, nous représente le véritable sage
autant que l'artiste éminent, l'homme sans ostentation comme sans
faiblesse , qui vit pour lui et non pour les autres , en ne travaillant
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265 REVUB DBS DEUX MONDES.
que pour son pays, qui n'a d'idole que son art et non pas sa fortune»
d'arbitre que sa raison, et de maître que sa volonté. Ajoutons un
dernier trait qui peindra ce grand architecte mieux que toutes
nos paroles. M. Percier avait acquis par tant de travaux une for-
tune honorable qu'il eût pu rendre énorme, si, avec sa renommée
qui était immense, il eût employé ses loisirs, au lieu de restaurer sur
le papier l'hôpital de Milan ou la basilique de Yicence , à bâtir sur le
pavé de Paris des ministères et des bazars. Mais , en devenant riche ,
il ne fut pas plus esclave de la fortune qu'en d'autres temps il ne
l'avait été de sa pauvreté. Il ne changea jamais rien à ses habitudes;
il garda ses goûts simples et ses mœurs austères; il vieillit avec les
mêmes principes et avec les mêmes amis; il vécut enfin, comme
s'il n'avait pas cessé d'être pauvre , en travaillant comme s'il en eût
toujours eu besoin pour vivre, et il laissa cent mille francs à cette
école gratuite de dessin, où les enfans du peuple reçoivent cette
première éducation de l'artiste dont il avait senti la nécessité ; ajou-
tant ainsi à un grand bienfait une grande leçon , et léguant à cette
école plus encore qu'une partie si considérable du fruit de ses travaux,
l'exemple de sa vie entière, d'une vie toute de travail et d'étude,
toute d'indépendance et d'honneur.
Raoul-Rochette.
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DE LA RUPTURE
DIPLOMATIQUE
COMMB COIfSÉQUENGB
DU TRAITÉ DU 15 JUILLET/
Les conséquences du traité du 15 juillet se déroulent avec une
promptitude menaçante. Quels que soient les motifs qui aient dicté
jusqu'ici la réserve et le silence de la France, son gouvernement ne
peut plus ajourner une décision , ni garder plus long-temps le silence
sur ses déterminations.
La France doit cette explication au monde comme à elle-même,
à sa propre dignité comme à la justice de sa cause, à ses intérêts
blessés par le traité conune à ceux des nations que ses armemens peu-
vent alarmer, et auxquelles elle ne doit laisser aucun doute sur la
pureté de ses motifs et de ses intentions.
La France veut savoir où la conduisent ces immenses armemens.
A l'étranger, les uns s'alarment du réveil de ses vieilles tendances
agressives; d'autres disent, au contraire : « Ces armemens de la
France n'ont lieu que pour en imposer, pour cacher sa faiblesse ou
pour compléter des mesures de défense intérieure. La France n'a
(1) Nous devons communication de ce mémoire à un personnage étranger émi-
nent dont Topinion mérite de fixer rattention du gouvernement français.
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270 BEVUE BES DEUX MOICIIBS*
évidemment rien de réel , rien de juste à opposer au traité, puisqu'elle
s'est bornée à dire aux puissances que le système qu'elles avaient
adopté n'était pas le sien et ne réussirait pas. N'ayant pas protesté
contre le traité, elle ne peut, quand il est en pleine exécution, en
repousser les conséquences. Aussi le gouvernement ne songe-t-il
qu'aux moyens de pré^paoqr I*(^iqipfi eo Frameè les accepter. »
Telle est à l'étranger l'opinion universelle. Il est juste d'en tenir
compte, puisqu'en définitive ce qui décidera de la guerre ou de la
paix, ce ne seront pas les intentions de la France, mais bien Teffet
que sa co|qipu|te proijhiifa ^r ]e^ gpvyqprnfpiciis «t sur (^% nations
étrangères.
Mais si la France pense que la conduite des cabinets est injuste,
attentatoire aux droits des nations , à la souveraineté et à l'indépen-
dance du sultan, a l'intérêt ^ au M)il qu'elle a de Taire respecter
cette indépendance; si la voie adoptée par les puissances, loin de
mener au but qu'elles se proposent , tend , au contraire , à réaliser les
catastrophes que le but iivoué du traité est de prévenir ; si ce traité
qui, dans l'Orient, prépare convulsions intérieures, ruine et partage,
produit du même coup dans l'Occident hostilité entre les puissances
dont l'alliance étroite pouvait seule .cputenir la Russie, alors la France
doit proclamer ces convictions; alors, sans préjuger quand elle vou-
dra employer la force pour arrêter le mal, elle doit, avant tout, le
dénoncer et protester, sous peine de s'en rendre complice par son
sttence.
Les armemciBS, seule «esuneqo'^iii aiiadoptée, a'oHl vjeniiMiiqtté
sur les iatontiûM réèUes<le la FisaBoe. vQr, tt qu'il «ponUil avattt
tout, ce qui[p€(iivi|it «oui «u^nandre l'eKécuMIoQ des meaures iconiuet-
nues entre les puissances, c'était d'éclairer la xfuestioo , de ««itrer
des dâbemisations ainêléfig, «u ayMit hief soin de les waùévtr &ur
le ir^ect^es «droite delouft.
L'Angletenne, par-iéesMis toiiAe autre natMui, a besoin d'èlre édair
rée. Ae «teux choses l^uae: ou la Firanœ, ainsi que l'a aasuné lord
Palmerston, laissera exécuter le toaifeé, et en aubira Aescoaséqueacea,
et daufi oe cas ses aianeBiens sont une ^vaiae .menaoe qui i^etonbera
sur eUe-aiê»e; ouliien ai aeflariMemQBSiaoatle résidtat é'tunetééei-
sion qui prévoit la possibilité d'juneguecre, tltiFcanoe eai aloïs tenue,
en probité conune en Yue 4e son propre inÉérôt , d'exposer au gnad
jour et sans pefdre uq ioaUnl ses itttentiom. Aitmer et se taire, c'ieat
pousser la nation anglaise dans le sens russe; c'est la rendre hostile,
ce qu'elle n'est pas aujourd'hui ; c'est plonger en aveugle les deux
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pontrc^tK' EttÉirtÉtM. 271
nMTonlsmiirfÀ PiiMWè tjù'ùn cfrïnerfri'cbfflmiùi a creusé pour elles ; c'est
donner è IrBassiè rapptii de la nirtfon anglaise.
Kbmpfé firtoii!*priii'alHirrtce anglô^francaise a été lé but constant
dcr iff i^lKlqite nisse; Pour opéfert)ettë rupture , là Riissfe a déployé
toutS's^A HiBbffefé, tbutés^es Tdses; et mis en jeu lés mille passions
qirf»agftttiteri»ser« divers les deux pays: Enfin, elle a réussi; son jeu
nMinfënatft^, c'est de faire durer cette rupture, d'aveugler lès deux
natlbiis^eldft les passionner l*tine contre Tàutrè. te remède est donc
daii!('oeqiiipetft'dêrtiaS((Qeir cette politique. Le gouvernement ïran-
çàte doit, avant' tout, se pénétrer de cettfe nécessité; tout ce qu'il fait
en dehors' de «ef Btit'a nécessairement pour effet de réaliser Tobj^t*
sdinretdti traite'.
Ëchrirer 1* nafCiôn anglaise, ce n'est point négocier avec son gou-
ve^tiem^t. La France se met sut une base fausse dès Tin^nt oùv
au lieu de proclamer que le traité blesse la justice et lé droit des
nations, et^ porté atteinte à ses intérêts, efllè négocie sur un détail^
d'exécwtion dti traité. Cela dit, cela com^m surtout, elle ne peijrt
que'refaser toute négociation sur cette base. Mais Ton s'écrie : << Pre-
nez gÀftfê, vous aller Hèsserrorgueîl natlonaldè FÀn^leterre, vous
rallfere% tous lésr partis autbur du ministre dont là politique est encore
bièhiée aufjourd'liuii » — Mais il est évident que lé cours suivi jus-
qo'id a^précisément produit ce résultât! II est donc urgent d'adopter
une méthode nouvelle; La France n'a qu'un moyen d'éclairer la
nation anglaise et d'éviter arec elfe la guerre, qui autrement est
inévitafble. Gè moyen, c'est dé la séjparer hautement du ministre qui
fait d'felleun instrument de la Russie, d*èn appeler à la nation et>àsa
souveraine contre le ministre, d'exposer avec clarté le sens et la
portéedti traité (dont' Tanalogiè est si frappante avec les traités qui
ont précédé le partage de la Pologne), de prouver qu'elle veut sin-
cèretoetit là paix , et (fûe le traité seul* produit la guerre par le but
qtfîî'vfeut atteindre et'parleâ moyens d'exécution qu'il sanctionne.
Mhis, en 'exposantia* position qui' lulest faite par le traité, la France
doit distinguer entre celles des puissances qui sont, malgré une
séparation passagère, ses alliés' naturels, et celle qui est ua irré-
ccHMiliiRble ennemi, entre la main qui dirige et l'instrument dont
eltese^sert. Ne point faire cette différence, c'est demeurer dans les
ténèbres, c'est en quelquesorte créer soi-même le danger en se pri-
vant'dte moyens de^ salht. D'un bout de l'Europe à l'autre, les
hommes de ttmt' étage sehterrt'que la paix n'est possible qu'autant
qa'elleestpratégée par Hnnmrfense puissance réunie delà France et
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272 REVUE DES DEUX MONDES.
de rAngleterre. Eh bien ! il faut oser montrer ce danger et nomm^
la puissance qui menace l'empire ottoman, Constantinople, les Dar-
danelles, l'indépendance de l'Allemagne, l'indépendance de l'Europe.
Il faut oser rompre avec elle et jeter au loin toute arrière-pensée.
La France doit se montrer résolue à résister, et tout au moins à
protester seule, si elle est sans allié, contre tous ces projets d'enva-
hissement et toutes ces trames secrètes. Il faut que dormais aucun
doute ne puisse plus exister sur les penchans de la France, sur les
chances que la Russie aurait de l'associer à ses projets, conune elle
essaie aujourd'hui d'y associer pour un temps l'Angleterre. Il faut
qu'aucune puissance dont la Russie menace les intérêts ne poisse
plus dire : « Hâtons-nous de nous allier à la Russie , de peur que la
France ne nous prévienne, et que son poids, uni à celui de la Russie,
ne vienne peser sur nous ou ne lui donne la part de butin qui nous
est destinée. »
La France, Dieu merci, par Tisolement où elle est aujourd'hui
placée, donne à tous ces soupçons le plus noble démenti. Mais puis-
qu'elle a refusé de s'associer à la politique spoliatrice de la Russie,
c'est désormais toute une carrière qui s'ouvre devant elle; c'est une lutte
directe corps à corps entre elle et la Russie. C'est la probité politique
dont elle a fait preuve dans cette question d'Orient qui l'a fait dai-
gner par la Russie comme sa première victime. Sans doute, la Russie
hait dans la France le principe de son gouvernement; mais cette
haine ne gène en rien ses alliances. Si la France se fût montrée dis-
posée à prêter l'oreille aux insinuations de cette puissance, si elle
eût provoqué des arrangemens secrets, des traités de partage, de
spoliation; si elle eût refusé asile aux débris et aux droits violés de la
Pologne..., alors c'eût été l'Angleterre qui la première eût été dé-
crétée pour cet isolement , dont quelques hommes en France ont la
simplicité ou la lâcheté de se plaindre, parce qu'ils oublient que cet
isolement de la France est le prix et le témoignage d'une loyauté
dans sa politique, dont malheureusement et plus d'une fois elle avait
été soupçonnée de manquer.
Cet isolement, c'est désormais la gloire et la force de la France,
de même que participer au traité de Londres, c'est n'être plus que
l'esclave de la Russie. Croit-on que la nation anglaise soit bien jalouse
de ce titre? Si la France se déclare nettement l'adversaire des projets
de la Russie, le défenseur de la justice et du droit, conune la Russie
s'appuie sur la force brutale et la perfidie , pense-t-on que la nation
anglaise suive long-temps la voie où l'entraîne un ministre imprudent
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POLITIQUE EXTÉRIEURE. 273
OU coupable? Pense-t-on qu'elle oublie long-temps les causes sans
nombre de rivalité qui font de la Grande-Bretagne une ennemie mille
fois plus irréconciliable de la Russie que ne l'est là France?
Sachez fixer irrévocablement votre position à l'égard de la Russie,
et voyez si par ce seul fait vous ne ramenez pas l'Angleterre dans
votre alliance. Un seul mot prononcé dans ce sens fera plus que
les plus grands armemens. Ce mot vous donnera les sympathies et les
vœux de la nation anglaise tout entière et de toutes les nations qui
craignent ou luttent pour leur indépendance; il vous assurera l'appui
du peuple français et jusqu'à cet enthousiasme que vous avez cherché
à lui inspirer, et qui vous est si nécessaire en présence d'évènemens
si graves. Seul, il peut faire impression sur les cabinets allemands,
et, s'il est possible, les détacher des liens de la Russie. Ces cabinets
redoutent moins les forces matérielles de la Russie qu'ils ne sont
fascinés par son habileté, son audace, sa perversité. Si donc il y a
pour la France une chance de les arracher à cette fascination , c'est
quand elle se montrera elle-même libre de toute crainte comme de
toute convoitise, et fera cesser ainsi les soupçons de l'Allemagne , qui
voit la France toujours prête à s'entendre avec la Russie pour la par-
tager, ou à lancer contre elle la propagande.
La Russie ne peut nuire directement à la France, ni lui causer de
dommage matériel important. Pour atteindre la France , il faut à la
Russie, comme instrumens, les puissances allemandes. Que la France
prenne une attitude de fermeté et de justice, et la Russie sera im-
puissante à les pousser contre elle. Un désir prononcé de neutralité
en Allemagne achèvera de produire, si elle ne l'avait précédée, la
réaction favorable qu'il s'agit de faire naître en Angleterre.
Une déclaration, adressée au ministère anglais et insérée immé-
diatement au Moniteur j tendrait, d'une part, à dévoiler la politique
coupable et tortueuse de la Russie , de l'autre à faire voir à la nation
anglaise l'abtme où on la conduit. En s'abstenant de tout ce qui pour-
rait offenser la juste susceptibilité britannique , l'on maintiendrait
néanmoins la France, devenue plus grande par son isolement, dans
la position unique et réellement sublime qui lui est offerte pendant
la grande crise à laquelle nous touchons.
. Pour expliquer le silence qu'elle a gardé jusqu'à présent , la France
pourrait dire (elle ne doit pas craindre de le proclamer, quoique son
espérance ait été déçue) qu'elle s'était flattée que, parmi les puissances
signataires du traité, quelqu'une, sur les représentations de la France,
refuserait sa ratification. Cette espérance, dont la réalisation aurait
TOMB XXIV. 18
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2iar^ REVUE? DM? msinc^: mamam
immédiatemeirtfconimiiiiiiioé. B» tardttfift à prendvecoimiifssBficè'dè
soir oontènu ; elfoflmsaH les^pdissMtoes^hn libres dHntttNHiire diMs
lep tràité'des'iDDdiflbaMoiiB^ onimème dfieff^pjDtoÉpier l^bmd^RtoM*
Bn c^atoramt d^itertde^s^fi droit^ponr exiger lA^onimoiricatiendtt
traité, la iFiteic» ne poaf«it préfoirr qu'une clause en presortyft Feié-^
cutiontsao^ mèmepalteiMte les TSiificatlons respeetive^desoours oon^^
trtwtaitèsu
De la paît dea^pimsences^vcetle seule danse t^nne semèt» suffi-^
saittponr donner à> tonte U transaction 4e oaractère' de* violatron du
droA'deagèns; et sim exécntiondevenut unactede piraterie.
A^ là nouvelle dm preiiiières' hostilités^ dn cepitainna Napien, to
France voidttt enœre n*attribuer'((u'à Timprudènce dHin^subalfernep
ce procédé violatétir en Inî-iBènie de toutes lès règles du dfoitnntëiv
nationali Aussi continua-t-eHe ses* déttiarchcs pour amener là paoî^
fication par des concessims du paeba conformesé ce tpi'eHe' connais^
sait des intentions des ^îssances; Bns'aptptiquantà obtenirMDesxoiH*'
cessions, le ^ouTemementt français ne s'est pas flatté de^résondte»
ainsi la difficulté. Il n*a pas espéré qne la HUssie permtt qolunarran^
geilient direct entre lepaeha et le snttàn- vint» mettre à- i^nt'ce traiié
du 15 juillet, œuvre de tantd%abilet6, depeineset de temps. Maîs^
avant de proclamer les- véritables et secrètes intentions des auteurs'
du traité de Londres; le gouvernement françaisa vonlu^rendre plu»
manifeste oe<iui paraissaitavoiréebappéanK regards de ceux mèniesr*
qui en avaient aveuglément accepté les conséquences.
Les concessions obtenues* de Méfaéroet-Aii par la France dépas-
sèrent tout ce que 4es puissances pouvaient raisorniablement attendre;
jamais on n'avait vu une métamorphose pius complète , ni-pltiaspon*"
tanée dans la conduite d'un puissant vassal à l'égard de son seuveranii
11 était évident q«e le paeha lui-même anraitoempris que l'on avait cd^
culè sur sa résistance pour compromettre et ruiner l'empite anquri se
rattachent et sa foi relieuse et sa propre existence politique. Si les
puissances avaient' permis aU' sulten* d'arranger cette querelle' inté*
rieure avec son padia, selon la coutume suivie de tout tempa dans^
l'empire ottoman^ tout sa*ait terminé ' aujourd'hui. Aucune antt^
solution ne saurait réaliser le. but prétendu du traité de Londres, à
savoir le rétablissement de l'enqnre ottoman et la^miae èl'entièredis^
position du sultan, coiUreses^ ennemis eoctérie^tn^ de toutes les^ forces-
du pacha d'Egypte.
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Mumitai BitiésiBraK. V6
idiiEeii4e«ela«4iiiefait*M?Nîle8«MotMiMM iki{i«dia^ iil^m
langi^ pkifi 4e 90mmmm, m «ont éeoaléa; ilieit éesiteé M «Xfeom-
iiHliHé.OiDluiiïéfoiMl|wrlt|icne4ent!f»itie^ par Vlaocfidie de
se6 porto. Ccftte excMUMmèatian e'esl «ieii moins ^n'wi selmme
dans l*eaq[Nfe : Im nMMdmaM vtieal, 4^am fart, te siUati prelégé
par des aatto^» chréUenota et dépooillé par «Ikn éaa principam attri-
buts àe M piiîgaaBee, de Tastee, le pacte 4l*£gypte, comm par ara
attacbepmiit à Je loi, «e proiteniaiitdevaBitie padialiah, maia repoussé
par les chrétiens <|iAi l'entottreal , et grandi dès^^ors par ime «Koom-
mttsîcatîoiii 4)ii*6Qx seuls o«4 dktée. Le dM)U eatre (e chef de leor
foi p(Missé€tdéci)adé par les ennenris démette foi ffi^^ et le vassal
révolté contre ce ^ui est Tœavre de rintoenoe ^trangève, aem an
moins douteux ; or c*est précisément ce qui doit bouleverser reropire
et ce quHl fout à la pidsaaace qui vise à s'ea «mparer.
Taudis qjui'à Constonliaofle Tamiiassadeiir d'Aii((ieterre forée le
divan à proiioocer celte exeomiiairieatieQ, à Londres on parie de la
faire révoquer. Ou veut befoer la FrsaM*e 4e eet e&fm. Um , outre
qu'exiger aujauid'hui du sultan cette rétraetalioa serait porter une
nonv,eUe atteinte i sa souveraineAé el à sa considératiea , feOM de
cette concession préteqdiie ne se réaliaerait que lorsque les puissances
auraient poussé TexéciAioii du tr<ailé ««ssi leia «qu'elles l'auraient jugé
cpovenable.
Ih France, secevant, apràs deux imms, communication oActeile
du traité, cherche en vain ce fui, de ta part de l'Angleterre, pour-
rait expliiyier ub cJuiugeneiit de politique aussi subit, aussi complet,
aussi étrange. ËUe oe le trouve pas dons le but avoué du traité,
doot aucune dause ne satisSaH *i même ne rappelle les ioténMs que
jusqu'ici l'^on a vtt poursuii^e pir la politique anglaise.
Il est évident au coirtraiie q^e ce traité, tout tm proclamant vou-
loir Vintéi^riiéy IHnd^jeudamse ^ Im pme^aÀiwi de rerapire ottoman,
parlage rempire, puisqu'il confène à M/hémet, avec ie coiicours des
puissances étrangères, des droits de possession héréditaire inalié-
nables dans la persoune du sultan.
Vindépendance de la Turquie est détruite du moment oé ces droits
sont garantis par des puîsainoes étrangères. L'expérience de la Po-
logne et des traités de gara/ntie qui en précédèrent les partages ne
permet aucun doute sur la portée de ces garanties.
Et quant à la pacification, le schisme dans l'empire, le bombarde-
ment des villes de la Syrie, l'occupation éventuelle du territoire
ottoman, de sa capitale et des deux détroits, stipulée pour le cas
18.
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276 REVUE DES DEUX MONDES.
prévu de guerre, enfin les armemens de la France, prouvent assez
qœle but aussi bien que la conséquence du traité, c'est la guerre.
La guerre européenne , la guerre contre la France isolée, et tout au
moins le renouvellement des vieilles animosité» de la France et de
l'Angleterre, voilà ce que veut la Russie , auteur de ce traité. Aussi
les procédés les plus acerbes et les plus offensans pour le pacha et
pour la France sont-ils employés. Si l'armée d'Ibrahim est retenue
en Syrie et mise hors d'état de marcher sur Constantinople, les ré-
voltes intérieures, causées par le schisme religieux, l'impuissance
même des flottes alliées , fourniront les prétextes nécessaires à l'ac-
complissement des vues de celle des puissances dont l'antique et tra-
ditionnelle tendance est d'occuper, c'est-à-dire d'acquérir Constanti-
nople (1).
L'art, k du traité ôte au sultan le libre commandement des détroits,
et cela en affirmant, contrairement à la vérité, « qu'en vertu de
Vancienne règle de rempire, l'entrée des Dardanelles et du Bosphore
a été de tout temps défendue aux bfttimens de guerre des puissances
étrangères. » £n réalité, cette défense, aussi bien que la permission
de franchir les détroits, avait toujours dépendu, sans aucune res-
triction, du libre arbitre du sultan. Enlever ce droit au sultan, c'est
porter directement atteinte à l'indépendance de ce souverain , c'est
violer le droit des nations, qui ne permet pas qu'aucun traité sub-
stitue l'autorité d'une ou de plusieurs puissances à une autre, seule
légitime et seule reconnue, dût cette dernière même souscrire à un
pareil traité, c'est-à-dire à son propre anéantissement. Cet article
seul suffit pour faire du traité du 15 juillet un traité oj!/i?n5t/ contre
la France. Dans la pensée des musulmans, il porte l'atteinte la plus
grave à la prérogative de leur souverain, et le dégrade à leurs yeux.
Telles sont les stipulations du traité et les conséquences qui frap-
pent au premier coup d'oeil , comme inévitables. La France les a sen-
ties; elle eût mieux fait de protester à l'instant et de proclamer
qu'elle serait forcée à la guerre , ndn-seulement par telle ou telle
mesure d'exécution, stipulée par le traité, mais bien par le traité
même, s'il n'était abandonné. Un temps précieux s'est écoulé; mais
le gouvernement français a cru sans doute ne devoir recourir aux
moyens extrêmes qu'après avoir prouvé jusqu'à l'évidence qu'il avait
épuisé vainement tous les termes de conciliation.
(1) La Russie fait eu ce moment avec ostentation lever les environs de Constante
nople par un aide-de-camp de l'empereur, M. de Lieven , comme pour constater «oa
droU d'occuper ce pays , et familiariser avec cette idée les babitans de TEurope.
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POUTIQCE BXTÉaiBCRE. * STI
Aujourd'hui, toutefois, l'occasion de parler et d'adopter des réso-
lutions définitive^ en est devenue d'autant plus pressante. La portée
du traité est à présent plus manifeste et plus généralefnent comprise.
Son exécution violente et le dédain ou la mauvaise foi avec lesquels
on a reçu les efforts que la France a faits pour réaliser, avant qu'on
recourût à la force, le but prétendu du traité, sont venus combler la me-
sure de ses griefs. La France, d'ailleurs, ne peut voir sans douleur la
ruine d'un prince pour lequel elle a toujours avoué ses sympathies,
et à l'égard duquel elle a contracté des obligations sérieuses par les
conseils de modération qu'à deux reprises et a la suite de deux vic-
toires, elle prit sur elle de lui fah-e accepter; elle ne peut, sans se
déshonorer, demeurer passive, quand cette modération même de-
vient pour lui une cause de ruine. Elle ne doit pas tarder plus long-
temps à lui donner tout l'appui qui sera compatible avec l'intérêt de
la France et le respect invariable qu'elle veut observer pour Tautorité
souveraine du sultan.
Il est deux sortes d'appuis que la France peut donner au pacha :
l'un, par la force, par sa flotte et ses armes dans le Levant, moyen
qui est la guerre européenne, entreprise sur le terrain qui offre à la
France les chances les moins avantageuses, l'autre qui, avant de re*
courir à la force, tend à épuiser d'abord toutes les ressources d'une
diplomatie bien entendue, et à se préparer ainsi une guerre juste,
s'il faut faire la guerre. La rupture de l'alliance anglo-française étant
la conséquence du traité, rétablir cette alliance serait détruire aus-
sitôt le traité même; ce serait d'un seul coup mettre fin a toutes les
difficultés et à tous les dangers.
Ce n'est point à Alexandrie que la France doit diriger les coups
destinés à briser le traité, c'est à Londres, où se trouve la puissance
qui fait toute la force de la Russie, et celle dont la réunion à la France
peut seule déjouer ses complots. Ne craignez pas d'ailleurs de laisser
le pacha pour un temps à ses propres forces. Les mesures de con-
trainte employées aujourd'hui sont insuffisantes pour le réduire.
La France doit se hâter de protester de la manière la plus explicite
contre le traité, et mettre au jour la politique secrète dont il est
l'œuvre, ainsi que les conséquences fatales qu'il entraîne. Elle n'a
aucun autre moyen d'en empêcher l'exécution. Désunir les puissances
qui l'ont signé, en amener une à le rompre, en lui montrant le piège
et les dangers , tel doit être le but de la France.
Toute autre mesure mène à la guerre , que la France veut éviter,
la guerre contre quatre puissances I
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378 RS^rvc tiM Mxjx ivomiffis.
Maisnne«teple4édanrti<Mine»erafttrtos8^^ (1).
Un nioyeii^e firéMnteenoore, «r seM'efficate par sa force tnotalé,
par le retenUssemeiit subit «ft uiriversefl qti'il aurait. Apitès l'etpositlon
de tous ses molUs, la France sommeraft è eomt délai les pttissances
de suspendre l'emploi de la force dans le Letmt. Sur le reflis des
pmasaoœs, la France déclarerait aussttM la mpture dtptomatiqne;
cette fnesape, appuyée par wie attitude imposante des chambres et
par des«meraens formidri)les, donneraft à toutes tes nations un aver-
tissement soiennet.
On nous 4it : « Cette rupture, c'est la guerre; » mais t'est préci-
sément la rimpression qu'elle doit produire , et qui est la dernière
chance qH*«n ait de Féviter. La France , en appuyant sa protestation
par «ne rupture diplomatique avec une ou plusieurs puissance», ne
s*otrfige À aucun emploi poatîf de ses forces matérielles pour empê-
cher Fexécution du traité; son honneur satisfait , elle conserve, et cette
fois d'une manière profltable , touie sa liberté d'action; elle dénonce «
elle réprouve les actes des puissances, comme portant atteinte à des
droits sacrés, mais elle ne s'oblige à soutenir ces droits que dans 1^
limites que lui dicte sa prupre sagesse. Ses armemens devteûtiettt
alors , maéjt alors éenfemenfy des garanties pour elle-même , sans être à
l'égard d'aucune autre nation des menaces, qui n'étant point etpli-
quées, n'ont d'autre effot que d'alarmer ses voisins et de le& fortifier
dans TaHianee qu'ils ont contractée contre elle.
Ia»s puissances qui assurent la France de leur désir de conserver
la paix , viendraient--eHes l'attaquer parce qu'elle aurait senti le devoir
de protester contre l'emploi de leurs forces sans même leur opposer
les siennes? Cela n'est pas croyable, et une agression semblable ne
pourrait tourner que contre l'agresseur.
La Russie sait bien qu'attaquer la France serait lui faire, du côté
de la justice et du bon droit , une position égale en puissance , et bien
supi^rieure en prestige à celle qu'elle-même a prise du côté de l'ini-
quité. La nation anglaise serait réveillée de son apathie; le danger
qu'elle pressent, mais dont le silence de la France lui permet encore
de douter, lui apparaîtrait daiis toute sa gravité. L'Allemagne serait
rassurée par le langage de la France qui se montrerait prête à la
guerre si on l'y force, mais sincèrement désireuse de maintenir la
paix sur un respect égal des droits de tous.
(1) Le mémorandum de M. Thiers, du 5 octobre, qui paratt aujourd'hui , réitbiit
avec une dignité et une clarté parfaites la vérité de» faits qui oot précédé le traité
et qui dominent encore l'Europe , mais ne prononce rien sur les inteations de la
France, qu*il est si urgent de proclamer.
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Les exemples de ruptures diplomatiques non suivies de guerre
abondent dans l'histoire. Il en est un surtout dont l'analogie est frap-
pante avec le cas présent par l'intention qui dicta cette rupture , et
qui était de faire peser sur une puissance une réprobation sévère.
En 1804, après l'enlèvement et l'exécution du duc d'Enghien, l'em-
pereur Alexandre rompit toute relation diplomatique avec un gouver-
nement quDoDniidëkfiitiMmmÊ ^olatmir de fa IM' dés- nations. La
légation française à Pétersb'ourg reçut ses passeports , celle de Russie
fut rappelée de Paris. Le rappel des ambassadeurs n'amena point la
guerre (1) ; les deux pays ne cherchèrent point à s'atteindre. Le
commerce continua, les consuls eurent permission de rester.
Une circonstance vient encore fournir à la France une arme puis-
sante pour frapper les convictions et parler aux plus vives susceptibi-
lités de la nation anglaise : c'est la sortie probable de la flotte russe
de la Baltique. H faudrait croire que la France a perdu toute intelli-
gence pour la défense de ses intérêts, si cette circonstance n'était
mise à profit pour réveiller en Angleterre la vieille jalousie des domi-
nateurs des mers. Cette circonstance est par elle-môrae un fait contre
lequel toute puissance maritime de l'Europe ne saurait manquer de
s'éleverv LaFrance, se fondtatsur les asauranee» d'amitié qoe I'Ad-
gletemaou'du moin»^on!miiiîstre aiïectede lui doDoerv adoneincou'^
testablement le droit de reqi^ir son oonemvs pourppolesler contre
cette'sortie de la flotte nissede la BaHiqne, ets'y opposer au besoin.
Si rAtigleterre refuse son concours, la France alors aura le droit et
sera dans l'obligation de lui dire : « Évidemment votre flotte est plus
que sufRsanté pour ce que vous en voulez fàh*e dans le Levant; si
donc vous cherchez à y tripler vos forces , c'est contre moi que vous
préparez cette augmentation de forces navales; c'est donc de votre
part une déclaration de guerre! » ,^^
8 octobre iSiO.
(f ) Ce ne fui que. dix-huit nois apcèa que^ le pirogrès menaçanl de la poUtique
imfiériale , le camp de Boulogne et les erTorts de TAngleterre effrayée ameDèreni
une coalition nouvelle et la campagne d'Austerlitz.
Il y a aujourd'hui interruption de rapports diplomatiques «atu guerre entre l'An-
gleterre et la Perse, entre la Belgique et la Russie, entre TEspagne et plusieurs
puissances.
DigitizedbyVjOOÇlC ,
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.
U octobre tSiO.
La destruction de Beyrouth , la convocation des chambres, le mémorandum
de M. Thiers et la note qui raccompagne, ce sont là les grands évènemens de
la quinzaine qui vient de s*écouler, les prémisses dont il ne doit pas tarder à
sortir d'importantes conséquences pour la politique européenne. Ces trois
ordres de faits découlaient nécessairement Tun de Tautre.
Après Tattaque sauvage des côtes de la Syrie^ le gouvernement ne pouvait
pas ne pas appeler les chambres à délibérer sur des circonstances aussi graves.
Il est irrécusable aujourd'hui que les destructeurs de Beyrouth entendent dis-
poser de rOrient à leur gré, y exercer Fempire le plus absolu, sans tenir
aucun compte de la puissance française et de la juste part dMnQuence qui do
nous appartenir dans les araires du monde.
En débutant par des faits de cette nature, les alliés étaient sans doute dis-
posés à pousser, en cas de résistance, les moyens de contrainte jusqu'aux der-
nières extrémités. Le nier, ce serait s'accuser soi-même de légèreté, se donner
de gaieté de cœur un ridicule qu'aucun homme d'état ne pourrait supporter.
Il faut bien qu'on nous dise ce que les signataires du traité de Londres
auraient fait si Ibrahim-Pacha avait jeté à la mer leurs soldats , s'il se fût em-
paré de leurs canons et de leurs tentes. Un coup de vent subit qui pendant
quarante-huit heures éloignerait les vaisseaux anglais du rivage, sufGniitau
général égyptien pour s'emparer de ces méchantes troupes turques qu'on a
jetées sur la côte, et abritées sous le canon d'une flotte formidaMe.^Encore une
fois, que feront les alliés si la résistance, — le conti aire est loin4*étre prouvé, —
se proportionne à l'attaque? si les premières démonstrations n'atteignent pas
Je but, si Méhémet-Ali ne s'émeut guère des violences de M. Napier, et le
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RBVCB -^ CBmoMiQra. ' 281
laisse à son aise brûler des bicoques, canonner des hépitaox, tuer des vieil-
lards et des femmes? Reatrora-t-on paisiblement dans ses ports en remettant à
Tannée prochaine le châtiment du rebelle? Nous le voulons bien ; mais TEu-
rope Y bien qu'elle ait renoncé depuis long-temps à la grosse et franche gaieté
de nos pères, garderait difOcilement son sârieux. — Ce revers , dira-t-on , n*est
pas à craindre. — Ce n'est pas là une réponse d*homme d'état. 11 suffit que
la résistance opiniâtre et efficace du pacha soit possible et jusqu'à un certain
point probable. Qui pourrait affirrAer qu'elle ne l'est pas?' Dès-lors on a dû la
prévoir, la calculer, et se demander ce qu'on ferait si elle venait à se réaliser.
La réponse n'est pas douteuse. A moins d'avoir perdu le sens, d'avoir renoncé-
à toute dignité , par cela seul qu'on a commencé précipitamment une attaque
de cette nature, on avait résolu de n'épargner, le cas échéant, aucun moyen
de violence : débarquement de troupes , marche d'une armée russe, occupation
de villes fortes et de provinces turques; tout était nécessairement prévu et dé-
cidé, parce que nul ne pouvait, en commençant, avoir la certitude que Mé-
hémet-Ali ne résisterait pas avec énergie, qu'il s'arrêterait devant telle ou
telle démonstration militaire.
Le gouvernement français avait donc parfaitement raison lorsqu'il disait aux
signataires du traité de Londres : « Même sans entrer dans le fond de la ques-
tion, une résolution de cette nature ne saurait être approuvée par les amis
sincères de la paix , car pour la mettre à exécution , vous ne pouvez employer
que des moyens inefficaces ou dangereux. » Inefficaces! Encore une fois, ce
serait pour les alliés se couvrir de ridicule. On est donc fondé à croire qu'ils
étaient décidés à l'emploi de moyens dangereux, de moyens qui pourraient
compromettre l'équilibre européen, la paix du monde.
C'est là une conséquence forcée de leurs délibérations. Le jour où notre
gouvernement a connu l'existence du traité de Londres, ce jour même il a dû
apercevoir cette conséquence et préparer le pays aux grands évènemens qui
pouvaient en résulter.
Cependant, pour les nations comme pour les individus, il y a toujours un
intervalle entre le projet et l'exécution , entre la résolution et le fait. Malgré
les clauses menaçantes du traité de Londres et de ses annexes, clauses qui
donnaient à craindre des conventions secrètes plus exorbitantes encore, le
gouvernement français pouvait faire aux alliés l'honneur de croire qu'en son-
geant aux dangers incalculables que leurs étranges conventions allaient faire
naître, ils ne passeraient pas légèrement de la menace à l'exécution , ou que
du moins les faits coercitifs ne seraient pas de nature à provoquer, de la
part du vice-roi , une résistance qui devînt à son tour agressive et engageât
l'amour-propre des alliés dans une guerre à outrance. Si on s'était borné à
une interruption des communications maritimes entre l'Egypte et la Syrie,
à une sorte de blocus militaire, têt ou tard cette situation , fâcheuse pour tout
le monde, et en particulier pour Méhémet-Ali, aurait donné lieu à des pour-
parlers, à des expédiens, à des concessions, qui auraient pu rapprocha toutes
les puissances et raffermir pour long-temps encore la paix générale. En cet
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♦Étet *ée cfaoBes , :4»4g»f owieiwMm'frMiyii «iic-4itfÉll ni "è^^Sunliir dans titie
. â(veu(BlecoafiMee^ nî^tiMMcer dirMqii6tiitttt-è1>«8féir de «onsenFcr «Btie poix
tdigne,faonovftble,ol»«cUje«q«H) le ^ys p<rigse '•Mppgflcr . Sn»doiile^^n*pfé-
Mi»e)d!unirâité lut par TAiigktfrve m^^MioTC'de 1» Prenee, 'd'an tralté^i
.«n» céftiilé idéiiait rxltàance anglo^fran^iie 'pMir jeter rAfiglererreidaM^
Toifs aussi nftiivel4i8>qii''étMii|!^,!dîiin>tvMté^qm annonçait 4a moBStrueiise
:|wét6nAian,'de ^r^r 'l6S4i6ùii«fa. dei^iient 'Sons aueii ne participation de 4a
France vie.goimviieflwiitdevai^aawBeiiefr plus idei menante q«^1l«e pavt^it
d^naeivar .dtcspair. fUaHiance anglo^fÎNiDçaiaeiune foi^brisfe, il fout bienvae
^•le dire ^la/paixxlu^fliaiideiila' plus ide baae^olide, inébranlable. Les tlianaes
^«ont c«aiplBtenieiit«etaiiniées.«Cie»iqu*on pouvait auparavant parier pour 4a
ipaix, onipourraitavac tomif'snastprobabililési le parier poar la guarve.Dès^lon,
iiitedt«étéstapide»de^coiiaerver«près! leimlté de>Londres la persuaaion invin-
eible.dumiawtien del»pavx;'oar,'Si<l^alKanee niifflo>^rançaiBt> n'était paaèriaée,
die aetrouraitdu moins singolièremant afCai^lie. Quelque rîeiie que soit an
^ffeetioas ieeoBur de-'^Anglelarrevil ne Ttat pas assez pour sofCre^enfnème
temps à la France et à la Russie; quelle que soit la conlianoe de Ion) W\-
oierston daw les ebaFfaes^de aadipkMmaVie , il >ne parviendra pasfaeilanMnt à
k.faireiégaleinantagvéarà ISainfPélaréboui'g «et o Paris, de ranteerate du
Iford et des chambrei^ franç>aiaas/ Ceux-là aevlement qui préféreraient la paix
il totttcsehoaes, même à ^honneur et aux intérêts de ta France, auraîentpu
«onserver, malgré lelraité de Londres , une confiance illimitée dans'ie main-
tien de la paix. Mais flovons' justes; de ces hommes, il n*en est pas sor'leabl
français. L'esprit de >parti ^lans^s récriminations, la logique d^oppoailîein
dans ses moyens d'attaque , ont pu aans doiitetprésenter certains fattt sourdes
^fansdWenes.-II n'^y a rien là ^que>defort naturel. Mais nul n'adit que le^^ou-
•vernenientrdevaît rester 4es bras crolséB «n'pvéaance^d'^n fait aussi énomie
iiqueiletraitédeLaadrea; lont le monde a reconnu que le gouvernement de^^t
faire prendre au pays une attitude digne , forte, propre -à le reetire en mesute
• lie j^re iaca à tout évèoeneat.
Le.goiâvememeiilia'fait iccqu^l ^devait dams la mesure du danger quelle
traité de Loadrea avait ^ait naltre.'Mais, avant^de passer à des-' ftits plus déci-
isifs, avant de jpravoquar, , de lapart de la législature, des mesures qui, par
-Jaiir^graodtur et 4«iir<éolat,> peuvent avoir une immense gravité et produiredes
«flctsi îrrévocaèWs, le gouverneaftent devait 'attendre les eetesde la nonveHe
ialliance , il d«v«lt pow^ir apprécier les woyensqu'ëne aurait «mfiloyéa et par
Jà mieux. connaître lebut,'oaiéhé pevt-^tre, des engagemens (jue lord-Ponaonby
lat âovd^^Palmevatan onfan» imposer à PAngleferre et à leurs faibles et losou-
ucknsaollègues.
Leoanon deiBoyrotftfi'estvenu ïéf^ler la '««tufc de ces moyens, moyens, à
ila vérité, ancoreplua odfe»xqa>!ficaoes.'I/lionnéte amhral^topford'faaeiltî.
Aussi s!est^l'empraBé'de diredans sa dépiêcbe quMI avait donné IVnrdrè de
oie lirar.que«mitfea%rmée'<Éteontre'ieB forte
;qiial a étéile véaultm : dee femmes, des eitfnis, des vîeniard8,éera8ési sons
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les niioM ou déchieés par h caaeo^; BeyrauUir m- moém^ Vwtmkt égyp-
tienoe o*a presqjue pas été attiiiita. Ail rata^ oal hanîMa- néavkal avait été
prévis de MM. Stoptod et Baadiank II» éenwaîent à Soiiiaow^Potha , en
style mAitié sérieux, moitié goguaaard : « Volrs eiaailfiMe aura pu ¥Oîr, pav
le feu de nos escadres dans, la joucnée d'hier sMikneat, u» pttit spéoîmen d0
la marche qiue nous sommes Ceroés de suiirfe» » Us Finvitent à livrw la viUe
pour éparçiier aux innocens haèiêana^ ib» ùêévikMn kotfPém^ q« > dans
q,uelqiies heures, leur sont réservées^ — Quel aohleexploii! «i^SoNotan-Pacba ^
dira-t-OD , n'avait qu'à évacuer. » llsuffica donc d^uoe injaiels'apwssiaii', d'une
agression commencée avant toute aonuiiatioa,. avant ^IM^ le généval égyptien
ait pu recevoir un ordre de son prince,, pour rejeteii eee^honeuis aur lloffi*-
der qui , coûte que coûte , n'a pas consenti àumaete de trBhisonrOu.de lâeheté !
Soliman-Pacha a fait soa devoir. Les alliés ont nianqMoaux lois^de Thuinanité
et de la civilisation. £t c'est pour participer à de parsile eiploits que l'Aui-
triche, d'ordinaire si sage et si réservée^ s>*emprease de figurer comme puis-
sance maritime, et qu'elle envoie deux méchantes Mgates> dont une corn»
mandée par je ne sais quel ardiidua, démolir des^ masures^ taeif des femmee^
et dès enfans sur les côtes de la Syrie!
Quoi qu'il en soit, ces violenees ne pouvaient ph» laieaer de doute sur la
nature des moyeus^ que les signataires du traifté de Loadra» avaient résolut
d'employer. Ces faits se seront prohahlement renouvelés sur d^autee» pointa;;
les Orientaux auront eu d'autres* occasions d'admirer rhuaumité, la»modéBa*
tion , la sagesse de la. vieille Europet
Que peut-il arriver.' Le pacha résiste-tril avec suoeèaPSee ennemi» sont en-
gagés à pousser les choses à rexttréme,.à.tout tenter pour- réussir;. lesHusaer
doivent s'éhranler; les sigoataines du traité de. Umdree^ se tenu vent placés»
entre une énormité et un ridicule; la France doit aviser.
Méhémet-Ali est-il x^iocapar les, armes,, ou subjugué perUFcnaiotePËst^il'
désarmé, dépouillé? £st-il sur le pointdiétreabaiasév anéanti? L^Fraeeedeit'
aviser tout aussi proinptement, avec autant d'énei|pe q/iie danale premier cas^.
car qui remplacerait la. puissance de MébémeU'AU daes rOrîeeCi? QuemeiK
traîtron à la place de son imposant établisieeient? de sa flotte^ deseniarmée,
de ses arsenaux, de ses écoles. militaireay,de cette ci vilisatiev tome malénelle,
ilest vrai, qu*il est parvenu à implanter dane^les^pron^inoee qu'il gouverne?
L'administrationide la Porte,, les institutîona^de te Porte, leshhatti-ehérifs,.
ces ridicules coutrefacons.de celles de nés institutions» quor l'Ment ne- peut
même pas concevoir? Des< soldats tuBcs>?4es paehes ^loa? Gela l^'e8t: pes^
sérieux ; une fois MéhémetrAli.déiruit, l>Ég]Hite et* lat Sy ne ne sont plus à là.
Porte; elle s'en croira plus maluresse qu'elle ne l'est aujounDhai aveo son^
puissant vassal : elle ne le sera pas le moins^monde. Uiest facile de^coai-
prendre à qui appartiendraient en réalité ces^ehalik». L'équilthreeiMnoipéee'
se trouverait profondément tDQuhlé,.etla.France, si» elle avait pu demeurer
spectatrice impassible de pareil»iévèaemens,attrait.jpuéuiinrdle pluedéplorar
ble.que celui de L^uis XY assiatant au paitage.de la BoIci^Mi
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i9k REVUE DBS DEUX MONDES.
Il est donc évident que le bombardement des côtes de la S}TÎe, que ce TÎolent
début dans la carrière des hostilités exigeait du gouvernement français quel-
que chose de plus que les mesures qu'il avait prises jusqu'à ce jour. Il fallait,
dans Tordre des prévisions , s'élever au niveau des évènemens. Un fait écla-
tant , un fait qui peut avoir pour conséquence un trouble profond et prochain
dans l'équilibre européen dépassait la portée de ce que le gouvernement pou-
vait faire sans le concours des chambres. I.«s grands pouvoirs de l'état devaient
tous se prononcer dans ce moment solennel , prendre chacun la part de res-
ponsabilité morale qui doit lui appartenir; la paix ou la guerre, l'action ou
rinaction ; l'inaction armée, menaçante, ou l'inaction passive et résignée; quel
que soit le parti auquel la Francfe s'arrête , ce parti doit avoir l'assentiment de
tous les représentans légaux du pays, de la couronne et des chambres. Les
chambres ont été convoquées. En tirant le canon de Beyrouth , les signataires
du traité de Londres appelaient les chambres françaises à délibérer.
Ce n'est pas tout. En continuant les armemens avec une activité qui paraît
infatigable, et en convoquant les chambres, te gouvernement n'avait pas
encore satisfait à toutes les exigences de la situation. Lord Pahnerston ayant
présenté sous un faux jour la conduite du gouvernement français dans les
affaires d'Orient, il importait de rétablir les faits dans toute leur vérité , et de
montrer au monde que la politique de la France avait été aussi franche que
raisonnable. C'est là le but du mémorandum que M. Thiers vient de publier.
Ce document important , aussi remarquable par la netteté de l'exposition et
la solidité des argumens que par la modération et la fermeté du langage,
servira de base aux débats parlementaires. On sait maintenant à quoi s'en
tenir sur les insinuations par trop habiles du noble lord. Le gouvernement
français n'a jamais songé à se séparer de l'Angleterre dans la question d'Orient ,
ni à solliciter un arrangement direct entre la Porte et le pacha ; il n*a jamais
changé d'avis ni de langage sur le maintien de l'intégrité de l'empire ottoman ;
tous son ministères , il y a plus , tous les cabinets étrangers ont toujours atta-
ché le même ^ns à cette expression , Vinlégrité de l'empire ottoman : tous
ont voulu dire par là que la Turquie ne devait être démembrée au proQt d'au-
cune puissance européenne, qu'il fallait garantir dans certaines limites les
possessions de la Porte et celles de son puissant vassal , le vice-roi d'Egypte.
Qui pourrait affirmer le contraire? Les signataires du traité n'ont-ils pas
offert au pacha l'hérédité de l'IË^pte et du pachalik de Saint- Jean-d' Acre?
Ils ont donc reconnu que l'intégrité de l'empire ottoman était compatible avec
l'existence politique de Méhémet-Ali et de sa famille. L'intégrité de l'empire
dépend-elle de l'administration immédiate d'AIep et de Damas, plutôt que de
celle de Saint- Jean-d'Acre et d'Alexandrie?
Il est également vrai que le gouvernement français n'a apporté dans les
négociations ni obstination ni raideur. Loin de là. On pourrait plutôt lui
reprocher un peu de mollesse, une condescendance excessive, un amour de la
paix , un désir d'union quelque peu exagéré. Quelles qu'aient été les avances
du pacha pour mériter la bienveillance de la France, quelque favorable que
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REVUE. — CHR<»CIQUE. 385
fût aux intérêts égyptiens l'opinion publique du pays, le gouvernement fran-
çais n'avait pas refusé d'exiger de grands sacrifices du vainqueur provoqué de
Nézib. Il occupait Adana, il devait le rendre; les villes saintes, il devait les
rendre; Candie, il devait la rendre; il devait restituer la flotte, payer un tribut,
reconnaître formeliement la suzeraineté de la Porte; enfin, et ici on pourrait
dire que la condescendance commençait à devenir excessive, le cabinet du
r** mars laissait entendre qu'il souscrirait à un arrangement qui , en donnant
au pacha l'hérédité de r£^ypte, laisserait à ce vieillard l'administration via-
gère de la Syrie. Pïon , mille fois non , l'histoire ne voudra pas écrire , car
cela paraîtra trop incroyable, trop absurde, que le cabinet anglais, au lieu de
saisir au vol cette idée et de s'empresser de la réaliser, a préféré se séparer de
la France, oublier son alliance, s'unir aux Russes, commencer en Orient une
lutte odieuse et sanglante, compromettre la paix du monde, son industrie, son
commerce, sa prospérité.
Enfin le mémorandum met en lumière une dernière vérité qu'il est juste de
faire remarquer. C'est M. Thiers, c'est le cabinet du V mars, qui a été le plus
avant dans la voie des concessions et des expédiens , qui s'est montré disposé
à ne laisser au pacha pour la Syrie qu'une possession viagère. En faisant cette
remarque, nous n'entendons pas glorifier le cabinet. Nous serions assez en-
clins à trouver qu'il poussait la condescendance trop loin, qu'il faisait à
Talliance anglaise de trop larges concessions, qu'il ne résistait pas assez à l'en-
têtement de lord Ponsonby, aux caprices de lord Palmerston. C'est là une
opinibn , nous le reconnaissons, plus ou moins contestable. Mais ceux qui ne
la partagent pas, ceux qui pensent qu'on ne risquait rien d'être injuste envers
Méhémet-Ali, pourvu qu'on se pliât aux fantaisies du noble lord, de quel
droit viendraient-ils dire aujourd'hui que c'est au cabinet du 1'^ mars, au cabi-
net qui s'est montré le plus accommodant et le plus flexible, que nous devons
le traité du 15 juillet , l'affaiblissement de l'alliance anglo-française, et la pos-
sibilité d'une grande guerre? Quoi! parce qu'il n'a pas poussé la condescen-
dance jusqu'à l'abaissement, la prudence jusqu'à la pusillanimité, on lui
reprocherait d'avoir compromis les intérêts de la France! Quoi! parce qu'en
présence du traité de Londres il ne s'est pas senti le cœur défaillir, parce
qu'il s'est rappelé que la France est forte, qu'elle est grande, qu'elle est puis-
sante, parce qu'il n'a pas cru qu'au coup de tonnerre elle dût imiter ces
femmes effarées qui vont cacher leur terreur dans un coin du logis , parce
que , acceptant avec dignité l'isolement qu'une politique insensée a voulu faire
à la France, il s'est appliqué à l'armer et à la préparer à tout événement, on
l'acxîuserait d'avoir abusé de ses pouvoirs et de vouloir la guerre à tout prix?
Mais si le mémorandum explique et rectifie , les faits qui se passent en
Orient exigeaient désormais plus que des rectifications et des explications. Aux
violences du commodore Napier, aux sommations impérieuses, au langage
provoquant des consuls de l'alliance, est venu se joindre un acte plus grave
encore, la déchéance du vice-roi d'Egypte, prononcée par la Porte et suivie de
la nomination d'un autre pacha. Qu'on ne nous dise pas que c'est là une témé-
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9M REVUK m» WÊxnt iie^iMs.
lilé* dif solttni que' ma H^apprèu^; €ëltt ténUÉrilé, cfe sont H» conrentions
siifinésB à* Lovdra» qor 1» lai onr inspifvée. Ctet sous riiifltietic« de (% pacte
teieste <}ue ce* foibie inmiar^iw ff pvte soii» courage à deux mains pour pro-
noncer kbdévhéaaee dePHkmirrvieiitiiHI. Gesont leâ articles 2 et 7 de Tac^^
êéparé aimenoé m. tnailié ,. oe^seirt lés nwtiaees des^ consuls k Alexandrie qui
ont inspM^ ailx.mBiiiieqarn9 é^ Constamâdopll! cetle fbllle pensée.
Le* vicenrcii éécbiii Lordi Falmeritou ne evaint paê^^ dé lé comparer à un
shérifil, àun^ppéiètL NepéulHinipaB lerdestituer à songré? Mais depuis quand
le goun^eniement anglais: devièn^il m rigoristie sur le droit, si dédaigneux
du fok? Méhémet-Aii ! Mais' il; y aura* bientét trente aiis> qu'il a conquis
KÉgypte, qu'il ai fsnéé un» état y tràneimn» le mot, qu- if règne, par le droit
de répéeet du génie; Son. tw&aes cesdnviies établissemens qu'ils a fôrts, les
institutions que ont ente pris radne dans' ecr sol que In barbarie avait si prO^
fondement ravagé. Sans doute il a employé des moyens dbrs^ violens, que
ntotts^ne sortnnes nntteniene drâposés à' jusHffer. Mais quels sont les hommes
qui les lait reproohent le plus sévèrement et qui nous fbnt dé tuuchanteà
liométies* siw Tinhumanité dîii pacha? Ce sont les maîtres de Hnde, les alliés
du desirueteur de la Pologne^. 0Ut ^i^ipose dbnc que lé monde a tout oublié,
rhistoiffe du jour et Hlistoire d'hieri
Aujourd'hui on* signe une oonventfmr menaçant dé déchéance lé fonda-
teoe glorieux* d^un* état qui* oomiite' bientôt trente années d^èxîstence, et
qui* par oelb mdmev et pm) Ira fbroes^quMt* possédé^ et par In voie qu^il a ouverte
aux inslilulioins> auxiitoges^, au^commeree, à- la civifiëationdé ^Occident, est
entré dan» le S9«lètae européen etfbit partie de réquHibre politique; et hier
ott' venait au seeburs db celte' Grètes qui , elle* aussi , faisait partie intégrante
de Tempira ottoman'; de la Giéce^ qui n^avait pu encore rien faire, rien orga-
niser; de laiGnèoe, qui: ne pooveit) pas même se donner un chef national , qui
était obligée de^ demander à I^Europeun roi, des- troupes et de Targent; de laf
Gfèee^.qui , politiquement parlant, pouvait étne ou ne pas être sans que Péqui-
ItlA'e europiéen en fût lemoins^du monde troublé. On ne s^est pas oontenté de
la voir renattM, de' l-aideii indirectement à seci^er lé joug humiliant dé 1^
Forte; on l'a mtirée^u^nétmtroà-elle était retombée; cVstà coups* redoublés,
L'a-t^on* oublié? qu^on- a frappé, à Navarin>, sur la* Porte;, vaillamment, maiir
ittutilemein défeUduepar son fidèle vassaMe vice-^roi d'Egypte. Quoi doncf
ne sait^oo résister au divan! et le mettre à la raison que lorsqu'il y a des flbttee
à brûler! Le crime dit pacha dfÉgypte'seraitMisd^avoir un grand nombre dé^
vaisseaux^ dnn»le port d' Alexandrie? Tïousne voufèins pa$le croiinei I^usiou"-
lune seulenientâiiverentaniuer quelle logique a ses dtx)it8, méhie^dans lesr
roatièrafrpolitiqlies , oai! l^t^intotf publique apipûie et confirme ses airéts. La
Grèee,. DiiBU'eir soit béni>l a) d<)' seir sekit àla gloire el à la* puissance des sou*»
venii»,,à ee qamie^avnit été'pliJl^q«|fà'80U'éttit pTéseuft; onespéraifen-foin^
uA'étatde-qnelqueânipeBtuniievaslteeepéftiaMeen^ëst'eins^
néaliaée. L'e»al0ieè poiittqtte^de l'Ég)^ ne^sefundepas^surdés espérancees
niM^aurdeeifiMtl^ aeoomi^Hsi 11? feUait! Hr cotiooure^ léà^efforts dés'puiissanoee'
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jP^uiHUUiverrJia Grèce :>ie)ix«ioopnt>ifiMfifottaiiie8if^iHHiBetaMm^
^swes finir anéaiHir rÊ^pie.Gn a«wé<fan ]a\fmœ^9ti^hTiMaMt^f^ :iy
^uaunii^il justiee, «Mnekfoliliqiie, à détmir&oecpiiietl?
Si le^goavtrii^iiMiBt fiM^ peMfiÉk,iilqute-iigiieir,diaittMn>amoiiiuie
la, paix , atteiulre MfiS'lnip<iÊtia»faticttQeil/i6aie»dea^c^^ àa:^cie,iet
4pieren siUiaoe.ltt <acoa8iiaas<i'uoetraP8acUotti>omiable,iC6tte impasnMité
rwknemà» davanait knpoanbleilejaur eu, fVtlinjiete-aolaoïielvOii'fvétMi-
.dait eÇTacar rélabUsaeroant agyptianiduinombreiétafaitsiaoe^^ atracon-
«BiftSvIa Fi^peea.pu laifKridîns lUotorliMla le aort définUi£4la^la^yiie;lià
où elle avait touj^Mirs vu matière àncgociatimB, uae qiiettiooiifidap paradas
.conoessM^iia réciproques , eiie a pu «sans* trop s'éaiouvoir, |»cnnaltie à larPofCe
.quelles tantatîyesqui , loin de. lui aeodret rentière ^ioiiowîon/da laipraviaae
jteniue, ne fereat proMiieuieat ^ue lui prouver da.pkia amplus qu!ihnly a
pas pour elle de i^ieiileur parti.qu'uoe tmntactioalraoekeietèoaorabie. Dans
rtouslesoasvavant de preodre.une i!é8Qlutiaa,'ia.FBBiicepa«vaitaanS'dan[9er
.profiter de aa position d'i8oieroeQt,<at,tliJNDe deM&raouvaiuanset desonae-
tion, prendra conseil des évànemans. lilaiadcs la JBomaBtqiie la déobéanpe
du vioefroi a^té pronoacée, la iFranoe aurait «maaqué «à ^sa ^dignité et à sa
i loyauté, si elle avait .^rdé leailaoee, ai eile avait doiuié>liei:^'a£QFiner qu7aUe
{ivait eu , aans^en témoigner le moindre^pewantiment ,rcopnaiaMinae dîuaiait
de cette nature, d'un acte qui, réaliaé, tiottbIarait.piDfondéaMnt Uéquilibfe
européen. £n£ore une fois, que UÉgyplaaoituaHef de ia Porte ,^ nul ne^s'y
joppose; Mébémet-Ali ne demande paaautiaabose. MaÎ8<rexiBtentade ce grand
.fief est aci]uise À l'équilibre. politique. Quevreladveneiit àtlaSyrie, ona^agUe
pour savoir quelles seront au juste* ks slioMiea qui 'Sépareront les ipatsessîoas
du vassal des. possessions du auaenaio : tant > que cette agkatÎMi n'aura pas
ide, graves eonséquaoces, tant qu*«lle,n!anièaeBa pas dans; T^mpiee ottoman
jles forc^ ou des influences que. la J'ranfle ne^peut yttolévsr^ natre>gou«ame-
jneutp^ut.ae borner au noie.d'observataur. Quanta HÉgypte, à'Soaexisieiiee
politique, à sa transmission héréditaire dans la famille 'du «possesseur, fia
fcance ne ,peut accepter nidf4)te, ni restôatioi^, nicoaditiousqueleonquas. A
<cet égard, ee n'est pas demain, ce a<eit^sapiés^d«nain,/^qiAe la.iésblutian
4e la Fraiiee se formerait, .firanche, -lexplicite, ineigiqua; .c'aat aujourd'hui
inéme. C'est là ce qu!il failait^uie eaonattre.aaas ambafea, aaus détourné
l'Ëucope. Tel a dû être lesans^ nousian j8apuflies.eonvaiMws,'de la.note^ui
,a suivi ou accompagné ile,7/iamoniAdt(m.
Si poire coqjeoture est fondée, 'il anrait «atrÛBévAin de^aea liaeidensidiplonui*
^ua^Oui font écrire et débiter ibien^éss^pbrasas. ^oriantique 4eoabiaet psé-
parait ici sa.déclaraiÂea<r^ati«e àia»<léahfwoea»cplusisuta<dasaignatiifaB>du
^aitéde l4)odses,' effrois «i^iiitoes^diyiiaoïiséfiaaBMS^d'iio iMnail^adc-au-
KaientdoAfié.B leitf8>représeulans<l!ordve<de<&i9e eoiiaaltte.i|ue l'éditiledé-
i;héançe4i'était«qa'un cQi^de t4te du divan «luna manu» qui^/iaus aucunaas
4te devait être auivie d'effat. ^Anasi ;oe aAanquaiu4ian :pas (de (diae que jiatn
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S88 REVUE DES DEUX MONDES.
gouvernement n*a osé faire sa déclaration que parce qu*il lui était prouvé que
les puissances n'avaient point Fintention de mettre à exécution Tarticle de la
déchéance. Nous sommes hors d^état de décider la question par le calcul des
jours et des heures. Il faudrait pour cela des renseignemens que nous n'avons
pas. Mais, en vérité, peu nous nous importe de résoudre pareille question.
Lorsque nous connaîtrons la note , ce que nous examinerons avec soin , ce
sera sa teneur, ce seront ses principes, et si elle est conçue comme il convient à
un gouvernement fort et modéré, à une grande nation qui , sans vouloir abuser
de sa puissance, peut et veut maintenir son droit envers et contre tous, nous
n'en demanderons pas davantage; car, ce qui est certain pour nous, après
avoir lu le traité du 15 juillet et les annexes , et les sommations et les dé-
clarations d'Alexandrie, après nous être rappelé les animosités invétérées
qui s'acharnent à la ruine du pacha , c'est que les déclarations de mansuétude
et les explications rassurantes dont on parie n'auraient pas eu lieu, si la France
se fût endormie dans une quiétude par trop philosophique , si elle n'avait pas
fait comprendre, même à ceux qui faisaient profession de ne pas le croire,
qu'il y aurait cependant un terme à sa longanimité et à sa patience.
Par ces actes, la question se trouve posée devant les chambres d'une manière
nette et précise, et il devient plus facile d'éviter les malentendus qui peuvent si
facilement se glisser dans des discussions de cette nature. Le gouvernement
aura fait connaître la limite qu'il a placée; il ne s'agira donc plus de louer ou
de blâmer un système général, mal détermine, en quelque sorte inconnu;
pour se livrer à la critique, il faudra prouver que la France devait courir aux
armes même avant que l'existence politique de l'Egypte fût sérieusement me-
nacée, ou bien il faudra avoir le courage de soutenir que la France doit rester
spectatrice impassible de l'anéantissement de Méhémet-Ali. Si, au contraire,
le premier parti paraissait impétueux, violent, et le second, pusillanime et
indigne de la France, le gouvernement, par une conséquence naturelle, se
trouverait avoir saisi ce juste point où la modération doit s'allier au ressenti-
ment et la prudence à la force.
Quel que soit le jugement qui est sur le point de sortir de l'urne des deux
chambres, nous sommes d'avance disposés à le recevoir comme le verdict du
pays. Seulement, il importe de le répéter, nous demandons que la question
soit nettement posée, et que tous les systèmes soient clairement définis. C'est
là ce à quoi doivent surtout s'appliquer les amis d'une discussion franche,
d'un résultat sincère. Il n'y a pas un homme dans les chambres françaises
qui veuille le désordre; il n'y en a pas un seul , nous en sommes convaincus,
qui veuille l'abaissement et le déshonneur de la France. Ainsi , toutes les
opinions s'enveloppent nécessairement dans le même langage. Chacun veut
l'ordre et une paix honorable, si elle est possible; chacun préfère la guerre à
la honte et à l'abaissement de son pays. Nous nous plaisons à le répéter : en
tenant ce langage, nul ne ment. C'est bien là ce que chacun désire, ce que
chacun veut. On ne diffère pas sur le but; mais les uns, croyant l'apercevoir
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RBVIJK — CHRONIQUE. S89
là où il n'est pas, ^poursuivent une chimère, léS autres se trompent sur les
moyens d^ Tatteindre. En matière si grave et si dififcile, les divergences d'opi-
nions sont chose fort naturelle, Terreur est excusable; mais oe qui serait peu
digne de la grandeur de la question, oe serait une discussion où toutes les
opinions ne se desâneraient pas avec précision, où les avis au fond les plus
opposés s'induiraient réciproquement en erreur par une sorte de communauté
de langage. Sachons au juste à quoi nous en tenir. Dans ce moment plus que
jamais, il faut que chacun ait le courage tout entier de son opinion.
Le ministère sera exposé à des reproches diamétralement opposés. Nous ne
disons pas qu'il se trouvera entre le système de la paix à tout prix et celui de
la guerre révolutionnahre. Encore une fois , ces deux exagérations, à supposer
qu'elles existent dans quelques esprits, ne sont pas de nature à se présenter
dans les débats parlementaires. La guerre comme la paix à tout prix est au
fond une seule et même chose. !Nous ne verrions, du moins, aucune diffé-
rence quant aux résultats. L'une et l'autre conduiraient au bouleversement
du pays. Confinée un mom\ent dans une paix avilissante, la France rebondi-
rait bientôt vers la guerre révolutionnaire. Il ne peut être question au sein des
chambres que d'une paix honorable ou d'une guerre politique , résultat l'une
ou l'autre d'une juste appréciation des circonstances de l'Europe, de l'honneur
et des intérêts de la France. C'est sur ce terrain que se placeront et ceux qui
accuseront le ministère d'impatience et d'audace , et ceux qui lui reprocheront
sa retenue, en la qualifiant de timidité.
II ne lui sera pas difficile de repousser ces reproches. Le ministère n*a fait
que pourvoir aux nécessités d'une situation qu'il n'a pas faite, mais qu'il a
courageusement acceptée. Au fond, rien ne lui appartient que la modération
de son langage et l'activité ferme et prudente des mesures que les circon-
stances lui ont impérieusement commandées. Qu'on lui dise qu'il fallait laisser
la France désarmée e^ hors d'état de faire face aux dangers dont elle pour-
rait d'un instant à l'autre être menacée ! Quant au reproche opposé , celui
d'avoir manqué de hardiesse, de n'avoir pas assez fait, de n'avoir pas fait
entendre à l'Europe des paroles assez sévères et menaçantes, nous ne croyons
pas que le ministère doive s'en préoccuper. Sa vie politique n'en dépend pas.
Le gouvernement a mis beaucoup de mesure dans ses paroles, une grande
modération dans ses actes. 11 a bien hit. Qu'il se rappelle seulement que,
plus on a été modéré dans Ses exigences, plus il importe d'être inébranlable
dans ses résolutions, hardi dans l'accomplissement de sa pensée. Le respect
du monde pour le gouvernement du pays, la dignité et l'avenir de la France,
sont à ce prix.
Le roi de Hollande s'est déchargé de la royauté. Son abdication n'a aucun
rapport avec la politique générale. Elle n'est due qu'au caractère de ce prince
et aux circonstances où il s'est trouvé placé. Guillaume et la Hollande étaient
deux vieux amans , dégoûtés l'un de l'autre. Ils éprouvaient d'autant plus
d'éloignement que leur attachement avait été plus vif et leur union plus intime.
TOME XXIV. *- SUPPLÉMENT, 19
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290 REVUE DES DEUX MbNDES.
Jamais roi n'a été aimé comme Guillaame Ta été de ses Hollandais. Jamais la
confiance d'un peuple dans les sentîmens patriotiques et dans l'habileté du mo-
narque n'a été plus illimitée ni le dévouement plus absolu. Hélas! il faut bien
le dire, tout cela n'est plus. L'arc a été trop tendu; il s'est brisé. Guillaume
s'était laissé induire en erreur par les gouvememens absolutistes. Il les connaît
aujourd'hui et a pour eux, dit-on, tous les sentimens d'un homme qui a été
victime de leur politique. Il n'est pas moins vrai qu'aux yeux de la Hollande,
Guillaume a manqué d'habileté et de prévoyance.
Les Hollandais sont éminemment des hommes d'ordre et de probité et qui
aiment à voir clair dans leurs araires. Ils portent ce même esprit dans les
affaires publiques. Maître absolu des finances, Guillaume a fait d'énormes
dépenses et occasionné un déficit dont on ne sait pas encore le chiffre exact;
on parie de 300 millions de francs. La Hollande ne redoute pas cette dette;
mais elle veut connaître au juste l'état de ses finances et la mesure des sacri-
fices qu'elle doit s'imposer pour cicatriser toutes ses plaies. Bref, elle veut
une royauté sérieusement constitutionnelle, des. ministres responsables, un
budget justifié et discuté, choses que le vieux roi, formé à une autre école,
vieilli dans d'autres habitudes, déteste cordialement, et auxquelles son carac-
tère franc et raide ne saurait se plier, et moins encore faire semblant de se
plier.
On veut faire de lui un administrateur qiû rend ses comptes; il préfère ne
plus administrer, et les Hollandais ne sont pas fâchés de voir passer les araires
en d'autres mains. Enfin , l'attachement du roi pour une dame belge et catho-
lique dont il voulait faire sa femme, a achevé de lui aliéner le cœur des Hol-
landais. Le divorce entre la Hollande et Guillaume était consommé. Guil-
laume a eu le bon sens de le comprendre et le courage de le déclarer. On
porte la fortune personnelle du vieux roi à 160 millions de francs.
REVUE MUSICALE.
N'admirez-vous pas cet Amphion qui remuait les pierres et bâtissait Thèbes
aux sons de sa lyre, ce Chinois Roucy qui apprivoisait les bétes féroces en
jouant de la mandoline, et cet Arabe Ishak qui n'avait qu'à soufller dans sa
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REVUE — CHRONIQUE. 291
flâte pour rendre amoureuses toutes les filles de rois? Qu'on ne pense pas
que cette chaîne de merveilles s'arrête aux temps antiques , elle se prolonge
jusqu'aux siècles modernes, jusqu'à nous. Les pierres, il est vrai , ne se sou-
lèvent plus aux accords de la lyre thébaine, les tigres et les léopards se mon-
treraient peu sensibles aux sons d'une guitare, et le cœur des filles de rois
n'est plus à la merci d'un joueur de flûte; mais il s'en faut que toutes les races
héroïques aient disparu de la terre, la race des musiciens surtout, et leur
action, pour tenir moins du symbole et de la fable, n'en est, la plupart du
temps, ni moins puissante, ni moins prodigieuse. Croyez-vous, par exemple,
que Rubinl ne vaut pas Amphion, et que tant déjeunes gens harmonieux
et de belles jeunes filles à qui leur voix et leur talent ont mérité une place
dans l'Olympe, fissent grande figure s'il leur fallait aujourd'hui soutenir un
assaut avec Thalberg , Rubini , Tamburinî , la Malibran ou la Sontag? Que de
merveilles perdraient leur prestige sur nous si elles se renouvelaient devant
nos yeux , à nos oreilles, dépouillées du nimbe éclatant dont la tradition les
environne ! On peut dire qu'Orphée avec sa lyre à quatre cordes n'aurait pas
un immense succès au Conservatoire, et les gens qui ont entendu Paganin!
jouer la fameuse prière de Moïse goûteraient peu ces harmonies qui enivraient
les peuples au temps de l'enfance de la musique. Plus une étoile s'enfonce
dans le ciel de l'art, plus elle brille et resplendit. Il en est un peu de ces héros
de la tradition comme de certains chefs-d'œuvre de l'antiquité, qu'on admire
parce que le temps et l'histoire les ont consacrés. Qui sait si le vin des treilles
de Zeuxis pourrait se comparer aux vins de France, et si Tyrtée aurait beau
jeu à venir se mesurer avec Rubini? Que de merveilles incroyables n'imagi*
nera-t-on pas dans cent ans sur Paganini, Thalberg, la Malibran, Rubini,
et sur vingt autres virtuoses contemporains, lorsqu'ils appartiendront à la tra-
dition , et qu'on lira toutes les extravagantes rapsodies que leurs partisans
exaltés écrivent sur eux chaque jour ! Si le polythéisme a du bon', c'est à coup
sûr en fait d'art, et je consens à m'indiner devant toutes les consécrations de
la fable, à proclamer Marsyas un joueur de flûte sans pareil et Tyrtée un ténor
parfait, pourvu qu'on m'accorde en revanche que Rubini est un demi-dieu ou
tout au moins un héros. Que dire, en effet, de la cavatine de Luciaf Com-
ment résister à cette expression sublime, à cette voix pleine de sanglots, à ce
désespoir musical si profond et si vrai? Le public s'émeut avec le chanteur,
souffre avec lui , et, quand le rideau tombe sur les dernières mesures, toutes
les bouches le rappellent, toutes les mains battent pour saluer sa venue. Ru-
bini produit un peu sur le public des Italiens l'effet du chanteur de Confucius.
L'illustre sage de la Chine, après avoir un jour entendu Roucy lui chanter
une cavatine, en ressentit une impression telle que de deux mois il ne put ni
manger, ni boire, ni philosopher raisonnablement; toujours le motif de Roucy
lui trottait dans la cervelle.
Les Italiens nous ramènent la saison des cavatines, des bouquets et des
belles soirées; charmante saison où le dilettantisme frémît d'aise et bat des
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J
392 REVUE DES DEUX MONDES.
mains comme l'oiseau des ailes, et se passionne pour son ténor ou sa prima
donna. A force d'entendre ces admirables chanteurs, nous avons fini par les
prendre en affection. Chaque année, c'est une fête pour nous de les revoir
jeunes, valllans, superbes, pleins de voix et d*ardeur comme aux premiers
jours, et de Retrouver ces adorables sensations de la musique italienne qu'eux
seuls peuvent encore donner. Jamais, en effet, de mémoire de diJettante, un
pareil ensemble ne s'est rencontré , et de long temps , selon toute apparence ,
il ne se rencontrera plus. Hâtons-nous donc de jouir ; TOpéra-Italien est de ce
monde
Où les plus belles choses
Ont le pire destin.
Les voix s'effeilillent comme les roses; respirons le mélodieux bouquet tandis
qu'il s'épanouit et s'exhale aux douces et pâlissantes clartés du ciel des PurU
tains et de Lucia, Hâtons-nous; bientôt peut-être il ne sera plus temps. Que
demain une fleur s'en détache, adieu le bouquet! Hâtons-nous de jouir, kg
temps marchent, et la musique italienne aussi. Rossini s'est tu pour jamais,
Bellini repose dans sa tombe, les chanteurs s'en vont; hâtons-nous, c'est le
chant du cygne ; et quel cygne plus harmonieux et plus doux que la Grisi sou-
pirant la romance des Puritains ou chantant le Sauk!
Les représentations de Lucia ont mis dès les premiers jours l'enthousiasme
du public au niveau de ce qu'il a jamais été dans les plus beaux temps. Rubini
ne fléchit ni ne d^énère; on dirait qu'il attend, pour quitter la place, qu'un
rival vienne la lui disputer. A ce compte, il pourra bien se faire qu'il règne
plus d'une année encore. Tamburinî nous semble avoir gagné en timbre, en
vibration , en éclat, et la Persiani vocalise toujours conune un rossignol de
mai. Nous parlions tout à l'heure des prodiges de la musique; l'exécution du
finale du second acte de Lufia en est un véritable. Cette belle phrase de
l'adagio , où la voix de Tamburinî s'étend dans toute son ampleur, produit
un effet magique et tel qu'on ne peut résister au désir de l'entendre de nou-
veau. Du reste, la partition de Lucia offre cet avantage, que chacun des trois
premiers rôles y trouve à son tour une occasion de triomphe qu'il saisit aux
grands applaudissemens du public, heureux de voir ainsi se multiplier ses
jouissances. Tamburinî a sa phrase du finale, la Persiani son aria qu'elle
brode des points merveilleux d'une vocalisation éblouissante, et, comme part
du lion, Rubini a l'inunense cavatine qui compose presque tout le troisième
acte à elle seule. Nous nous sommes déjà expliqué sur les belles qualités de
ce morceau ; nous n'ajouterons rien à ce que nous avons pu dire, si ce n'est
que Rubini, par son expression pathétique, son grand style, son inimitable
entraînement , en fait une composition sublime, un chef-d'œuvre. £n un pareil
moment on vous donnerait cela pour de la musique de Mozart, que vous le
croiriez volontiers. — L'autre soir, la Norma nous a rendu Lablache et la Grisi,
l'un avec son port mijestueux, son intelligence de la scène, sa basse fonni-
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REVUE *- CHROifflQlfB. 293
dabld lorsqu'il g*agit de mener un ensemble; r autre, plus éclatante de talent,
de voix et de beauté, que nous ne Tavions entendue, que nous ne Tavions
vue encore. Le rôle de Norma , Tun des plus importans du répertoire , ce rôle
taillé sur la mesure de la Pasta, loin d^embarrasser la Grisi, la soutient et
ranime. IVun bout à Tautre, on sent qu'elle y marche dans sa force et sa
liberté, en cantatrice, en tragédienne. La cavatine, le grand trio, sont pour elle
autant de sujets d'inspiration et de triomphe. Il est impossible de chanter
Ccuta diva avec un timbre d'or plus pur, une grâce plus douce et plus mélan-
colique; on dirait que toutes ces petites notes qu'elle égrène dans ses rou-
lades ont la fraîcheur des gouttes de rosée qui tremblent sur les feuilles du gui
qu'elle va cueillir. Dans le trio , elle touche au sublime. Il faut dire aussi que
c'est là une bien admirable musique. Point de bruit dans l'orchestre, point
d'ophycléides, ni de timbales, ni de trombones , tout par la mélodie, par la
seule action d'une phrase mélodique , grandiose, puissante, qui se développe
comme dans le discours une magnifique période. Mettez une grande cantatrice
avec des inspirations musicales de ce genre, et vous verrez quel effet en résulte.
La Grisi dirige ce trio à elle seule : elle est seule comme I^orma , seule contre
son PoUion et son Adalgise , qui , loin de la seconder, l'embarrassent en jetant
à tout moment leurs clameurs de comédiens subalternes au travers de ses
fureurs de prétresse gauloise; n'importe, malgré son PoUion qui chante faux ,
et son Adalgise de dre , la Grisi mène à bout l'entreprise et parvient à se rendre
maltresse du public et de la situation par la force de la musique , de sa voix ,
de son talent et de sa beauté , car tout cela se tient , et , malgré qu'on en dise ,
il n'y a pas de grande cantatrice sans la beauté.— -L'administration du Théâtre-
Italien, dont la sollicitude n'est jamais en défaut lorsqu'il s'agit de veiller à
l'exécution des chefs^l'oeuvre du répertoire, fera bien de se pourvoir au plus
vite d'un soprano en état de remplir les rôles de seconde femme. La personne
qui , pour le moment, joue Adalgise, est complètement incapable de tenûr cet
emploi , et sa présence s'oppose obstinément à certains bons effets que le pu-
blic cherche et qu'il ne trouve plus. Ainsi , pour ne citor qu'un exemple, le
charmant duo qui ouvre le second acte, et qu'au temps de M*'* Assandri on
ne manquait jamais de faire répéter, passe aujourd'hui inaperçu. Ce chant
sourd et monotone, sans inflexion ni mesure, qu'on se donnerait le plaisir de
ne pas écouter dans toute autre occasion , devient une chose véritablement
fftcheuse, lorsqu'il se mêle bon gré mal gré à quelque scène intéressante et
ternit de son voisinage les belles intentions de la Grisi. Nous aurions voulu
voir aussi dans Pollion un ténor sérieux. Ce rôle, bien que d'une importance
secondaire, n'en a pas moins part aux morceaux essentiels de l'ouvrage, et
pour cela réclame un sujet du premier ordre; car, si d'un c^ ce personnage
n'a rien en soi d'avantageux ni de brillant, de i'auDre il peut à tout instant
compromettre l'exécution. C'était trop peu pour Rubini, c'est trop pour
M. llirate. Il est à souhaiter qu'après ses débuts M. de Candia se charge de
la partie de PoUion. Dans quelques jours, nous aurone la Lucrèce Bargia de
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^h REVUE DES DEUX MONDES.
DoQÎzetti, puis viendront OtellOy la Semiramide, Don Juan. Si nous en
croyons Ténergie, la voix, l'inspiration qu'elle a déployées dans Norma, la
Grisi fera des merveilles cette année et tiendra tête hardiment au répertoire ;
la Persiani continuera comme par le passé à chanter Lucia et Zerline ; et
Rubini, Lablache et Tamburini aidant, nous aurons encore de ces belles
soirées d'élan et d'enthousiasme, de ces fêtes mélodieuses auxquelles les Ita-
liens nous ont accoutumés, et que personne ne veut voir finir, car, après
tout, c'est encore là qu'est la musique. Où serait la musique, où serait le
plaisir, si les Italiens venaient à nous manquer? Tant de chanteurs ont dé-
serté notre scène lyrique, tant de nobles voix se sont éteintes, tant de belles
danseuses se sont envolées, qu'il y aurait de notre part de l'ingratitude à
négliger ces grands artistes qui nous restent fidèles.
Une chose vraiment triste et qu'on ne saurait contester, c'est l'état de déca-
dence où se trouve l'Opéra. Qui parle aujourd'hui de cette noble scène, où jadis
la musique et la danse déployaient chaque soir leurs merveilles devant un
public immense, plein d'enthousiasme et d'amour? Qu'est devenu ce foyer si
fréquenté des gens du monde, ce théâtre où l'on accourait au premier appel ,
presque sans regarder l'affiche , et sur la foi du directeur, en ces temps glo-
rieux , où l'impulsion du trio de Robert-le-Diable et d'un pas de Taglioni
dans la Sylphide réagissait le lendemain sur la Juive et la Tempête? Hélas!
de tant de luxe et de richesses , il ne reste plus rien désormais; tout cela s'en est
allé lambeau par lambeau , talent par talent , voix par voix. Parce que la mode
avait adopté l'Opéra , on se fiait sur elle sans réserve , comme si la mode ne
variait jamais : la mode est un peu comme le ciel , elle n'aide guère que ceux
qui savent s'aider eux-mêmes. Tant que l'Académie royale de Musique a mar-
ché dans une voie intelligente et sûre, la mode ne lui a pas fait défaut d'un
jour, d'une représentation , d'une heure. Elle était là toujours au service de la
maison, embouchant sa trompette pour une répétition générale, pour un
début, échauffant le zèle du public , remuant les petites passions intestines au
profit de l'administration, occupant tout Paris d'une querelle de coulisse.
Mais les jours de désastre sont venus, la dissolution s'est mise partout. Fran-
chement alors que lui restait-il à faire ? Chanteurs, cantatrices, danseuses, elle
a vu partir tout le monde , elle a suivi des yeux tristement Nourrit, M"*' Da-
raoreau, M"« Falcon , Taglioni ; puis, quand elle a vu qu'elle attendait en vain
et que personne ne venait d'Italie ou d'Allemagne pour les remplacer, elle s'en
est allée, elle aussi, la dernière, il est vrai, mais elle s'en est allée. Déjà
depuis long-temps le malaise se faisait sentir. D'où vient cela? serait-ce à dire
que l'Opéra doit finir, et les théâtres auraient-ils, comme les individus, des
périodes de jeunesse, de virilité et de décrépitude? S'il en était ainsi, l'histoire
contemporaine de l'Académie royale de Musique pourrait se diviser en trois
ères bien distinctes : l'ère de gloire et de richesses, sous M. Véron , lorsque
musiciens, cantatrices et danseuses abondaient de part et d'autre , lorsqu'on
trouvait Robert-le-Diablesàus le chercher, presque sans le vouloir; l'ère vul-
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RBTUB — CHRONIQUE. 295
gaîre sous M. Doponchel, lorsque le succès se maintenait encore, grâce aux
efforts surhumains de Duprez, qui nous arrivait alors dans toute Ténergie et
la puissance d*un magnifique talent; enfin, sous l'administration nouvelle,
rère de déclin, Tère critique. Dans Fhistoire de TOpéra, cette période der-
nière datera certainement de la restauration de la salle, car il semble que tout
se tienne dans les malheurs de ce théâtre; il n'y a pas jusqu'à ces omemens
nouveaux , d'un goût sombre et sévère, qui n'augmentent la tristesse de ces
lieux si rians autrefois. Ces mornes tentures de velours rouge donnent à la
décoration je pe sais quel air lugubre et sépulcral : on dirait que le peintre , en
arrangeant la salle , a dû se conformer à quelque triste pensée , et la faire telle
qu'on y pût au besoin célébrer des funérailles, les funérailles de l'Opéra.
Le répertoire, loin de s'enrichir, s'amoindrit à vue d'œil, grâce à la défec-
tion de sujets sinon du premier ordre, du moins indispensables au théâtre et
sans lesquels certaines partitions ne peuvent se produire. On avait M. de Candia,
un chanteur que le public aimait, une voix de ténor juvénile et claire, une
voix naturelle et de facile émission, qui reposait de temps à autre de tant d'ef-
forts et de clameurs. M. de Candia s'en est allé aux Italiens, et voilà qu'on ne
peut plus jouer RoberUle-Diable, Nous passerons sur l'engagement de
M. Marié, étrange virtuose à la poitrine athlétique, aux épaules robustes, qui
vocifère plutôt qu'il ne chante, et dont le principal mérite consiste à ralentir
les mouvemens de manière à rendre un morceau méconnaissable aux gens qui
le savent par cœur. Les théâtres lyriques s'arrachaient naguère M. Marié.
UOpéra-Comique et la Renaissance se disputaient à qui l'aurait; pendant
la querelle, l'Opéra survint qui le prit pour lui. C'est un peu l'histoire de
l'huître et des plaideurs, avec cette différence pourtant que cette fois les plai-
deurs ont eu beau jeu et se frottent les mains. Ainsi Duprez et Levasseur,
Duprez qui succombe à la tâche , et Levasseur, dont les droits à la retraite sont
incontestables (il sufifit de consulter sa voix pour s'en convaincre), tel est pour
les hommes tout le personnel sérieux de l'Académie royale de Musique; quant
aux femmes , îl y a M"**" Dorus , cantatrice de goût et de zèle , dernier dâ)ris ,
avec Levasseur, de la période florissante; il y a aussi M'"'' Stoltz et M'"'' Wid-
mann qui appartiennent parfaitement à la nouvelle. Maintenant, voyons
quelles grandes partitions l'avenir nous réserve. De ce que les chanteurs man-
quent, il ne s'ensuit pas que les opéras doivent manquer. On dit à Berlin que
les Italiens ont de mauvaise musique et de bons chanteurs, et les Allemands
de bonne musique et de mauvais chanteurs : pourquoi ne ferions-nous pas
comme les Allemands? pourquoi n'aurions-nous pas des chefiB-d'oeuvre du
genre de Fidelio, d'Oberon, ou à'Euryanthe, puisque nous avons de pauvres
chanteurs? Malheureusement les seuls maîtres qui pourraieml-relever la for-
tune chancelante de l'Opéra se taisent à cette heure ou font défection. Rossini
s'enveloppe plus que jamais dans son irrévocable silence, Meyerbeer dirige la
chapelle du roi de Prusse et traduit en musique VAthalie de Racine pour son
auguste maître, et M. Auber travaille pour sa cantatrice de prédilection , pour
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39Ô RBVtfi i«s Mtrx monubs.
ion Ambassadrioe, son Domino noir, ta Zaneita, qui n*6St plus à ropéra,
eomme on sait. On parle toujours des jeunes gens, on ne oesse de se répandre
en belles élégies sur ees jeunes vietimes que les grands-prêtres de Tlnslitut
couronnent de lauriers pour les envoyer ensuite s'ensevelir dans le sépulcre de
la ville étemelle. Certes, l'occasion est admirable aujourd'hui ; les avenues du
temple sont ouvertes, nul gardien formidable n'en défend l'approche; qu'ils
parateent donc une fois, ces hommes de génie, et que nous en ayons le cœur
net. Le malheur veut qu'il en soit de tous ces jeunes musiciens méconnus
comme de tant de belles choses dont on parle tant; les musiciens méconnus
ne sont au monde que pour servir de thème aux déclamations des envieux et
des bavards. Voyez si jamais la disette fut plus grande, comptez les mattres
en état d'alimenter.un théâtre, et , quand vous serez à dnq , la phalange sera
complète. Or, derrière cette phalange, qui trouvez-vous? Personne. Combien
de fois n'a-t-on pas répété que les musiciens mouraient faute de théâtres ; c'est
justement le contraire qui arrive, les théâtres aujourd'hui meurent faute de mu*
sldens. En des circonstances aussi critiques, l'administration de l'Opéra a dû
recourir àM.Donizetd.Lorsqu'il s'agit de bâcler un chef-d'œuvre, M. DOnizetâ
n'est jamais en défaut; il écrit des partitions au mois, à la s^naine, à la journée,
selon qu'on les lui commande, ou plutdt il tient toujours en réserve dans ses
malles de quoi satisfaire aux exigences du moment. Voulez^vous cinq actes,
n'en voulez-vous que deux , vous êtes sâr avec lui d'être toujours servi à point.
Quant à la pièce, M. Scribe se charge de la revoir; elle change de titre, l'ap*
pelle les Martyrs au lieu de Polyeucte, la Favorite au lieu de ^jénge de Nu
sida, et vous avez au moins l'avantage de ne point attendre. Reste à savoir si
le public de Paris prendra goût à cet étemel replâtrage de cavatines et de 0km>
ceaux pris çà et là dans des opéras tombés à Naples, à Milan , à Venise, et
dont M. Donizettî compose assez volontiers ses partitions nouvelles. U semble
que le triste échec des Martyrs aurait dû lui servir de leçon et l'engager à
traiter son monde avec plus de convenance. Vraiment on a peine à concevoir
qu'un homme qui a écnt le troisième acte de la Lucia puisse Faire assez bon
marché de son inspiration que de la débiter ainsi à tout propos sans raison ni
mesure. Au Théâtre-Italien , ces choses passent encore, grâce au merveilleux
talent des chanteurs, qui sont toujours prêts à couvrir de leurs propres res-
sources les pitoyables négligences du musicien ; mais, à l'Opéra , il faut abso^
lument payer de sa personne, car il n'y a là ni Rubini, ni la Grisi pour sup-
pléer à l'absence du mattre ou le relever s'il trébuche. D'ailleurs, ces opéras
décousus, ces partitions feitesde pièces et de morceaux sont tout-à^ait en
dehors de nos habitudes dramatiques, et M. Donizetd fera bien d'y penser
avant de tenter «ette nouvelle épreuve.
L'hiver se passera encore sans qu'on entende l'opéra nouveau de M. Meyer-
béer. L'auteur de Rohert-le-Diable et des Huguenots a résisté à toutes les sol-
licitations de l'administration , qui sent bien que c'est là pour elle une question
de vie ou de mort. Tout ce qu'on a pu obtenir de lui , c'est qu'il vint en causer
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RBVUE. — CHRONIQIJB. 397
à Paris; et, en effet, il est venu, on en a causé, et beaucoup; puis il est
reparti sans rien promettre, et surtout sans rien laisser. Une preuve que cette
partition ne sera point donnée cet hiver, c*est qu'en admettant même que l'il-
lustre maître consentît à la livrer, le théâtre ne se trouverait pas en mesure
de Texécuter. ^'ous ne supposons pas que M. Meyerbeer destine son rôle à
M*"' Stoltz; or, s*il avait eu la moindre envie d'être représenté cet hiver, il
aurait nécessairement indiqué à l'administration une cantatrice qu'on se serait
empressé d'avoûr. M. Meyerbeer ne l'a point fait, de peur de s'engager;
M. Meyerbeer veut voir venir; par le temps qui court, c'est ce que chacun a
de mieux à faire. Au printemps, on en reparlera; alors M. Meyerbeer partira
pour les eaux , et promènera durant six mois sa partition d'Ems à Marienbad ,
de Kissingen à Spa. En attendant^ nous aurons plusieurs opéras de M. Ha-
Jévy, de M. Thomas; nous en aurons même un de M. Berlioz, en cinq actes
encore!
La partition de la Reine Jeanne , que l'OpérarComique a représentée ces
jours derniers, ne nous semble faite ni pour enrichir le théâtre, ni pour aug-
menter de beaucoup la renommée de M. Monpou, dont on cite çà et là plus
d'une composition intéressante. La Reine Jeanne variera peut-être assez
agréablement le répertoire; c'est là tout ce qu'on en peut dire. Les musiciens
(car il s'agit encore, comme dans V Opéra à la Cour, d'une collaboration
musicale) , les musiciens se sont conformés à la mesure de leurs poètes; les
airs et les duos valent les situations où ils se rencontrent. On ne conçoit
guère qu'on se mette à deux pour écrire de semblables chefis-d'œuvre. Voici
un expédient dont à coup sûr ni Mozart , ni Cimarosa , ni Rossini , ne s'é-
taient jamais doutés. Ou fait de nos jours de l'orchestre et de la mélodie
en collaboration : c'est le procédé du vaudeville appliqué à l'opéra. Pendant
que les poètes élaborent leur drame , les musiciens chauffent leur cerveau ;
on se partage la besogne , l'un pveod le premier acte , l'autre le second , et de
la sorte les choses vont bon train. Vous pensez peut-être qu'une grande con-
fusion de style doit résulter d'un pareil accouplement? Non certes; s'il s'agis-
sait de Gluck s'associant à Cimarosa, ou de Weber travaillant avec Rossini , à
la bonne heure ! il pourrait y avoir confusion ; mais , en fait de métier , toutes
les inspirations se ressemblent, la muse de M. Grisar donne la main à la muse
de M. fiordèze, et c'est à peine si on s'aperçoit des jointures, tant ces sortes de
productions trouvent d'harmonie dans leur médiocrité même.
L'Opéra-Comique a souffert tout l'été du malaise général qui tourmente les
théâtres. Le retour de M""" Damoreau va mettre sans doute fin à cette crise.
Déjà la cantatrice a repam dans ses deux jolis rôles d'Henriette et d'Angèle,
et sa voix, toujours agile et sûre, mais que de longues fatigues avaient altérée,
semble avoir puisé dans un repos de trois mois une fraîcheur, une sonorité
nouvelles. Avec les ménagemens dont M""' Damoreau sait user à l'égard de
son talent si délicat et si fragile, avec les prodigieuses ressources de vocalisa-
tion dont elle seule dispose aujourd'hui chez nous, elle pourra long-temps
TOME XXIV. 20
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300 BEVUB DES DEUX MONDES.
(T Edimbourg, qui, quatre jours auparavant, avait obtenu le plus grand
succès. Mêmes transports, mêmes acclamations. Pendant le chant du berceau,
une pluie de fleurs et d'or tomba sur la scène; force lui fut de recommencer et
de reparaître cinq fois dans Tentr^acte. Enfin vint (pour la première fois cette
année) le second acte de la Somnambule; Francilla joua et chanta la dernière
scène d'une manière inouie; on ne peut se faire une idée de l'enthousiasme
qui s'empara de la salle entière; on n'entendait retentir que ces cris : riva,
brava, divina! Mais à ces paroles: Jh! m'abbraccia! on n'applaudissait
plus; tous, dans les loges et dans le parterre, agitaient leurs mouchoirs, ac^
compagnant leurs gestes de clameurs forcenées. C'était une scène comme les
plus anciens habitués du théâtre ne se souviennent pas d'en avoir vu. Rap-
pelée huit fois après la chute du rideau, comme on continuait toujours à
crier bis! dans la salle, Francilla alla chercher jusque dans sa loge son ténor,
qui s'était déjà déshabillé, et s'avançant devant la rampe, fit un signe à l'or-
chestre, qui s'époumonnait à crier : riva! et la cabaletta recommença avec
des variations si neuves et si belles , que la frénésie fut portée à son comble.
Enfin on la laissa se déshabiller en repos. Alors plus de sh cents personnes
se rassemblèrent pour la voir monter dans la voiture de la princesse Niscemi ,
qui l'attendait à la porte, et le cortège se rendit d'un pas solennel, à travers
les plus belles rues de la ville, à son hôtel, où toute une multitude l'attendait
avec des flambeaux pour l'escorter jusqu'à son antichambre, dans laquelle on
avait dressé un orchestre, qui joua les morceaux favoris de Francilla. Pendant
toute la nuit, elle dut se montrer à son balcon pour recevoir les applaudisse-
mens et les acclamations de la ville entière , et ce ne fut qu'à l'aurore qu'on
laissa la triomphatrice en paix. » Vraiment, de pareilles extravagances ne
seraient que ridicules sans les conséquences fâcheuses qui en résultent la
plupart du temps pour les administrations de théâtres. Lorsqu'ils décernent
ainsi des honneurs de reine à des cantatrices du second ordre, les Palermi-
tains, les Padouans ou les Bolonais ne s'imaginent pas quel mauvais tour leur
furie enthousiaste joue aux directeurs étrangers. En lisant ces récits fabuleux,
on se prend de belle admiration pour les héroïnes , on veut les avoir à tout
prix (quelles propositions seront jamais assez dignes d'une prima donna que
des villes entières mènent en triomphe! ), on sème l'or à leurs pieds, et le jour
des débuts on s'aperçoit, mais trop tard , qu'on s'est ruiné pour une illusion.
Une pareille aventure aura sans doute eu lieu au sujet des engagemens dont
nous parlions tout à l'heure. L'Opéra-Comique se sera monté la tête au récit
de prouesses imaginaires et de merveilles fantastiques; sur la foi des ovations
et des gazettes italiennes, il aura pris M"''' Garcia pour une Malibran, M. Bo-
telli pour un Tamburini. De là tant de regrets et de mécomptes. Pourquoi
M'^*" Olivier ne nous reviendrait-elle pas, elle aussi .^ M'^' Olivier, qui jadis
tenait avec grand'peine un emploi de la plus mince importance, parcourt
ritalie à l'heure qu'il est, et triomphe : tout le monde triomphe aujourd'hui.
Ses succès nous la ramèneront, mais à quel prix! Les roulades de M"*" Oli-
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REVUE. — CHRONIQUE. 301
Yîer valaient cent louis il y a deux ans; trente mille francs peut-être ne suffî-
raient pas pour payer aujourd'hui les roulades de Jenny Olivia. Au fond , tout
cela est une triste comédie et prouve à quel point de décadence l'art est tombé.
Il n*y a désormais de gloire et de fête que pour ]e% chanteurs; Texécution est
tout, le morceau rien. On demande quelle est la voix avant de s'informer du
maître. Il nous faut des danseuses, des cantatrices et des pianistes; nous
n'avons d'enthousiasme et d'or que pour les tours de force; nous en voulons
pour nos yeux et pour nos oreilles. Pourvu que nos sens se réjouissent, le
reste nous importe peu; nous laisserions Pétrarque dans la rue pour mener
la Elssler au Capitole, nous laisserions Beethoven et Weber mourir de faim
pour donner un sabre d'honneur à M. Lizt.
REVUE LITTÉRAIRE.
La littérature , qui s'est fort ressentie des distractions de l'été , va retrouver
plus d'ensemble et de consistance en reprenant ses quartiers d'hiver :
Le printemps les disperse et Thiver les rallie,
disait Delille des amis de société, et cela est vrai des auteurs et de leurs pro-
ductions. On ne s'occupe pas encore sérieusement des candidatures ouvertes à
l'Académie française; les prétentions et les immortalités prochaines sont
encore en vacances. Dans cet intervalle de bon temps et de loisir, la plupart
des plumes à la mode se sont reposées; l'Université , qui ne chôme pas, s'ho-
norait de plus en plus par des travaux sérieux, par des thèses d'un véritable
éclat; mais le monde littéraire proprement dit courait les grandes routes, et
le feuilleton lui-même passait son entr'acte en Italie. Il n'y a que les infatiga-
bles qui aient pu ne pas débrider leur verve un seul instant , et l'auteur de la
Chambrière est de ceux-là.
Là CHÀMBBièBB, de M. Frédéric Soulié (1), est encore un nouveau cha-
pitre ajouté à cette remuante histoire de désordres et de vices dont les Mé*
(1) Un vol. in-8o; chez Damont, Palais-Rojal.
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302 rethe DBS deux jtoitms.
moires du 2>û<6fe^ si Tokrminenx cepeftdaDl, n^élalent, èée^îl paralMit,
que le préliide et la mise en tmin. Dans le6 premières pages ée son livre,
M. Sotflié 6*appeBHntlt un pea trop sur c« p^tntures si sowfeiit reproduites desf
habitudes de la proritiee. Ûétfemel îsous-prkét en butte aux étemeHes factimis
qile renferment dans leur sein toutes les petites villes explorées par M. de
Balzac et par M. de Bernard, nous oecupe bien long-temps des misères déjà
analysées et de toutes les tracasseries prévues d*>une position mille fois décrite.
Nous nous presserons plus que M. Soulié d^arriver à Taotion principale, à celle
que promet cette première phrase, plusieurs fois répétée ensuite, où rauteur
nous semble avoir enchâssé son plus gros diamant parmi tous les trésors de
beau langage dont il n'a garde de s'abstenir : « En ce temps-là nous 6aft/o-
lions avec les chambrières de ces dames. » M"*" Agnès de Hautefeuille est une
fille de trente ans dont la dot est très ardemment convoitée par un petit cousin
mauvais sujet et ruiné, le vicomte de Chamby. Le vicomte , qui est sûr d'être
puissamment aidé par la faiblesse secrètement avouée de sa cousine, est décidé
à se servir des moyens familiers à la rouerie pour hâter les mariages utiles.
M"® Agnès a une suivante qu'il faut absolument gagner. Chamby y réussit
parfaitement en montrant à la dr6lesse{^\y\^à& la tradition française suivie par
M. Soulié) ce que vcUent ses vingt am. C'est donc cette suivante, qui se nomme
Geneviève, dont l'industrie, durement qualiûée par l'auteur lui-même, doit
aider le vicomte dans ses hardies entreprises. Mais voilà que, le soir même
choisi par Chamby pour exécuter son perfide dessein , arrive une petite per-
sonne de seize ans, ingénue et gracieuse, qui n'est autre que M^'*" Julie de
Hautefeuille, sortie pour un jour d'un couvent où elle est reléguée jusqu'au
mariage éternelletnent dtfSéré de sa sœur.
Le beau vicomte s^Bnflamme subitement pour la pensioiuiatrs , et vous ima-
ginez peut-être qu'il va renoncer à sa tentative; pas du tout. Seulement,
M"* Agnès reçoit à son réveil, le lendemain d'une funeste nuit, une lettre où
son cousin , au nom de l'autorité tout-à-fait particulière qu'il vient d'acquérir
sur elle, lui demande la main de sa sœur cadette, et la somme d'épouser un
vieux maria de cinquante ans , M. le comte de Fernaie , avec menace d'indis^
crétion et de scandale en cas d'hésitation.
Aussi Agnès n'hésite pas, et le double mariage s'accomplit; mais, sous cette
résignation apparente, le lecteur, si ce n'est le héros, sent qu'il est menacé de
Uinévitable vengeance. La chambrière reparaît, placée par iasoeur aUiée auprès
de sa jeune sœur, qu'elle a mission de corrompre. Geneviève réussit dans-sai
détestable tâche; et , quand des lettres écrites par la jeune vicomtesse au cheva-'
lier de filanzay sont des preuves suffisantes pour exciter ia fureur du mari,.
M""** de Fernaie, maîtresse de sa vengeance , donne à Chamby un rendez-vous
ani>al:derOpénL,'OÙ (eut sera dévoilé. Ce rC^ pasCHÉindby'qaî^ve^l* oe^en-
dès^veaeve*S8tuii M6i ofioîeiBD^ qui ireçoit sous ledoniao^es edAMeftsee*
d'Agnès; il se démasque, et elle s'évanouit. Difficultés et complications de
toute sorte! L'ami a reçu une partie destlettn«aoQ«8SlHoetrfmaî»liv^'de
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Paroaie M eooserve enoorv attee ^ur oonvakiore le phit kiorédule dei époux ;
et fftfaiiche, si M^ de Peroaîe peut perdre sa sœur, rami peut perdre M*^* de
F^firnaie. Le mari apprend tout en même temps, et Tatroce vengsaDee desa belle*
sœur, et le pi^ dans lequel elle est tombée; il pardonne à sa femme età ramaol
de sa femme, sûr duseoret foioé que gardera M"* de Feruaie. Mais, pendant
toutes les hésitations que lui a coûtées sa résolution généreuse, la chambrière,
toujours soumise à sa première maîtresse , a rendu le scandale irréparable en
faisant croire aux deux amans que la fuite seule pouvait les soustraire à la
vengeance d'un époux irrité. A peine Chamby vient-il d'apprendre cette noM*
veUe, qu'il est arrêté et emmené à la Bastille, où une affaire, tellement euver
nimée par la haine d'un intendant qu'elle est devenue une acoustticia d'esoro*
querie, le retient jusqu'à la révolution française. La révolution française est
commode pour trancher les dénouemens. Cet intendant, qui Joue, conjointe*
ment avec la chambrière, le rôle un peu usé de fatal génie, s'attache avec
Geneviève à la vicomtesse de Chamby et au chevalier de Blanzay pour co&*
sommer leur ruine. Un beau jour, le vicomte qui ignore toutes les trames dont
il a été environné , et n'accuse que sa femme de son emprisonnement et de son
déshonneur, quitte l'émigration pour pénétrer en France, au péril de sa vie,
jusqu'à la retraite où se cachent les deux coupables. Il tue filarnuy sous les
yeux de sa femme , reçoit une blessure mortelle, puis, dénoncé par l'intendant
et la chambrière, est traîné tout sanglant sur l'échafaud.
Cette histoire compliquée et terrible forme un petit roman tout rempli de
prétentions à une élégance cavalière dans le style, et à une immoralité de bon
goût dans la pensée. M. Frédéric Soulié, qui a d'autres qualités moins co»»
testables, s'est mis en frais de belles manières; il a visé tout simplement à la
langue du xviii* siècle. Cette affectation de retour aux formes aimables et
polies d'un langage fin et distingué, toute nouvelle ches M. Soulié., est , du
reste, chose fort commune. Dans ce temps où une révolution littésaire, suivie
de nombreuses réactions , a jeté dans le style tant de contradictions et d'incer*
titndes, le nombre des conversions, comme on dit, semble aUeren.augment
tant: il en est d'illustres, il en est de bizarres, il en est d'inattendues. Pour<«
quoi M. Frédéric Soulié ne prétendrait*il pas aussi à la manière de CrébiUon
fils, quand des romanciers qui se font critiques aonooeent qu'ils écriront tout
simplement « dans le genre de Grimm. » Grimm aurait bien ri, et cela nous
ausait vaki une jolie page dans sa correspondance.
Oim^ par M.Ch. Coran (1). — Voici un petit reoueU de poésies qui s'an^
mmee avec le désir d'exhaler un parfum léger et diseret, et qui, par bod
ûonlenu autant que par son titre, rappelle le Hardi pwmus Çh%ym. Il com^^
menée par une* courte et élégante préfece, où up itour eoquefc et pmque non*
«eauiest dMioé à une Vm vieiUe W9vm Meuëllie totyoun »v«6.sOMrlm. I)eft
(1) Un vol. ID-IS, chez Masgana , pM^émtWéonL , VL.
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aOip REVUE DES DEUX MONDES.
amis trop indulgens, dit Tauteur, ont fait ud livre de ces vers. Les amis sont
d*une grande ressource en pareille occurrence. Mais qu'importe au public si le
livre a de Tagrément? Ce que craignent le plus les poètes, c'est de voir leurs
œuvres impitoyablement classées, dès leur première apparition , dans une de
ces cases qu'on pourrait distinguer entre elles, en leur donnant pour éti-
quettes quelques grands noms « genre Victor Hugo, genre Lamartine, etc. »
Mon verre est fort petit, mais je bois dans mon verre,
a dit dans un charmant morceau M. de Musset. Ce vif besoin d'originalité a
été ressenti par M. Coran, dont le talent, pour procéder assez directement
de celui de M. Brizeux , s'échappe, s'égaie sur bien des points, et a gardé de
franches allures. Aussi trouve-t-on trace dans ce recueil de nombreux et sou-
vent heureux efforts pour arriver ou tout au moins revenir à des régions
poétiques abandonnées ou inconnues. L'auteur, qui, pour me servir d'une
des plus heureuses expressions de son livre , n'a vu Dieu qu^à travers Ra-
phaël ^ a substitué à cette religiosité, dont nous sommes bien las, des sentimens
plus mondains, mais plus aimables et plus vrais. Le nom de Jéhovah , et cela
est presque devenu vraiment, si on l'ose dire, une chose de bon goût, n'est
pas une seule fois prononcé, tandis que Bacchus, Apollon et même les neuf
sœurs, font çà et là de gracieuses apparitions.
Et ce n'est pas seulement sur les idées antiques rajeunies que M. Coran a
exercé le jeu de son talent ; toutes les séductions modernes ont chez lui leur
part. Ce qu'il adore, c'est, par-dessus toute chose, la fantaisie, à laquelle il
dédie ses vers en terminant son recueil. Mon Dieu ! la fantaisie elle-même,
malgré ce qu'elle semble nous promettre de toujours changeant, a produit,
elle aussi, un genre où il y a des disciples et des maîtres. Pauvre fantaisie!
pour ceux qui viennent tard , elle a aussi des cases. Ce qu'on peut dire, c'est
que M. Coran a tout-à-fait l'air d'y échapper. Une Épître à la Lectrice
pleine d'une charmante indiscrétion et d'une délicieuse impertinence, quel-
ques sonnets tournés d'une façon tendre et galante, enfin une élégie intitulée
Souvenir, la plus jolie pièce peut-être de ce recueil , où une scène d'amour est
placée dans un cadre de fleurs et de verdure, nous font dire en toute con-
science : Non, les amis de M. Coran ne sont pas coupables.
Les deux Mina, par le général Saint-Yon (1). — La guerre d'Espagne,
cette autre guerre de la succession faite par Napoléon au petit-fils de Phi-
lippe V, n'est pas encore bien connue. L'histoire, il est vrai , en a dépeint les
grands épisodes avec le burin du général Foy, avec la plume espagnole de
M. de Toreno; mais, en élevant ces combats au rang des batailles de la
grande armée , on ne saurait avoir qu'une idée incomplète de la longue suite
de dévastations et de carnage, d'incendies, de meurtres, qui rappellent plutôt
(1) Chez Berquet et Pétion, me Mazariiie, 28.
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REVUE. — CHRONIQUE. 305
les rencontres des cannibales que les luttes de peuples civilisés. Ainsi défen-
due, la liberté a dû se voiler avec horreur; elle n'acceptera jamais pour pon-
tifes les bourreaux qui ont souillé son culte. Jusqu'ici nous n'avions guère vu
que riiéroïsme patriotique des Espagnols; nous savions qu'ils avaient été con-
duits par des chefs intrépides, auxquels notre admiration prétait les qualités
et les vertus qui font les grands hommes.
Pendant la restauration , l'inquiétude qui agitait les esprits sur le sort des
libertés publiques influait sur la manière dont nous jugions les hommes qui
passaient pour les avoir conservées à leur pays. Là où s'était livré un combat
contre le pouvoir absolu , les sympathies entouraient ceux qui avaient osé
élever la bannière libérale. Les chefs de l'insurrection espagnole, qu'ils eussent
marchandé la victoire à Baylen ou massacré nos soldats isolés dans les sierras
de la Biscaye, avaient défendu leur indépendance contre l'invasion irani^aise :
le but ennoblissait les moyens. Mais aujourd'hui les temps sont venus où il
est permis d'être impartial, de pénétrer dans les secrets de cette guerre
fameuse, de connaître un à un et de suivre jour par jour, étape par étape,
massacre par massacre, ces chefs que l'empire appelait des brigands, et que,
par une réaction trop vive , nous avons invoqués comme des héros. Parmi ces
chefs, quelques-uns sans doute se sont battus contre nous avec un noble
courage, défendant leur pays sans déshonorer leur nom ; d'autres se sont élevés
jusqu'au commandement par la férocité de leur caractère. En eux la guerre
civile semble avoir personnifié tout ce qu'elle a de barbare. Le général Saint-
Yon , qui a connu ces hommes et qui assistait à ces combats, écrit pour nous
les faire connaître.
Le plus fameux nom de cette guerre est celui de Mina. Mina , pendant cinq
ans, a fatigué nos soldats à le poursuivre. On pouvait, dans ces mystérieuses
aventures, donner à Mina le rôle que l'imagination lui attribuait, ou la place
que lui assigne la nature de ses victoires; l'incertitude était perpiise; elle le
sera moins désormais. Le général Saint-Yon a réduit à leur valeur les exagéra-
tions de l'orgueil castillan et les sympathies si souvent aveugles de l'esprit de
parti.
Mina n'a pas occupé long-temps la scène politique en Espagne. Simple étu-
diant en 1809, il s'associe pour premiers compagnons d'armes le berger Juanito,
un abigeo ou voleur de troupeaux, un contrebandier, un galérien, et il lève
l'étendard de la guerre civile sans être encore suivi de son oncle Espoz, qu'il
appelle une brute, et qu'il a laissé à Pampelune palefrenier du général fran-
çais Rostolan. Xavier Mina se signale dans quelques embuscades par sa froide
cruauté; il est bientôt fait prisonnier, et, tremblant à l'idée des représailles
qu'il mérite, il s'adresse à ses soldats , et l'autographe de sa lettre suffit à peine
pour faire croire qu'elle ait été écrite. Il les conjure de ne pas le laisser mettre
à mort; il leur demande de se rendre au bon général Dufour, qui leur don-
nera des sauf-conduits. Mina veut sauver sa vie aux dépens de cette liberté de
sa patrie à laquelle il sacrifiait celle de ses prisonniers, de ses amis qui lui
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906 REWE DB6^ DBUr MOfimS.
déplaisaient. Il ne fat pas mis à mort, et leBçamchos se contentèrent de Te»**
fermera Vinoeones. Devenu libre en 1844, il oefefMiraten Espagne que pour
prendre part à la révolte de son oncle contre Ferdi(^and VH. Après le hoit^
teux échec qu'ils subirent tous deux devant les murs de Pampelnne, tlso
réfugie en France, et son impatience de la vie paisible Payant poussé jusque
dans r Amérique du nord , il y périt bientôt, battu et pris par le général Linan,
le 36 octobre 1817. Lâche jusqu'au bout, il ne se défendit pas, et, en allant
au supplice, il implorait bassement ceux qui Ty conduisaient.
Pendant la détention de Xavier Mina à Vincennes, Espoz, de palefrenier
de son neveu devenu son héritier, prit le nom de Mina en s'emparant avec
violence du commandement de la guérilla. Xavier avait disparu si promp-
tement du théâtre de cette guerre, que Ton remarqua à peine l'usurpation
d' Espoz. Celui-ci comprit que, s'adressa nt à des esprits grossiers etfanatiques,
il pouvait tout se permettre, et il déploya une activité dont on l'aurait cm
incapable. Espoz y Mina, entouré d'une compagnie, retrouvait les sujets do-
ciles du Vieux de la Montagne dans ces muets prêts à suivre son geste et sa
voix. Il commença, après en avoir tué un de sa main, par faire assassiner les
chefs qui lui avaient disputé la succession de son neveu. De la sorte, il se vit
bientôt à la tête d'un corps nombreux et soumis , et la régence du royaume,
qui avait donné au neveu le titre de Corsaire terrestre de la Navarre,
nomma l'oncle colonel. Lumbier, Sanguessa, Estella , étaient les villes que
Mina fréquentait le plus, parce que, indépendamment des ressources qu'il S'y
procurait sans peine , ces localités inexpugnables lui offraient une retraite
facile dans le cas d'une attaque imprévue.
Le chef des insurgés de la Navarre obtenait de nombreux succès; des armes,
des munitions, des vivres, des soldats, étaient tombés en son pouvoir. Il assou**
vissait sur ses malheureux prisonniers tout ce que la barbarie lui conseillait
de tortures. Il voulut même donner un caractère officiel à ses cruautés, ta
ordonnant, par un décret, que tous les Français, y compris l'empereur Na*
poléon, pris avec ou sans armes, seraient pendus, ainsi que tout Espagnol
qui leur aurait prêté un secours quelconque. Ce décret était la mise en œuvre
du catéchisme dans lequel le clergé apprenait aux enfans, par ordre exprès de
la régence, que ce n'est pas un péché d'assassiner un Français , que c'est une
œuvre méritoire. Aussi Mina ordonnait l'assassinat à coups de poignard d'of-
ficiers prisonniers et blessés, et continuait tranquillement son déjeuner, à cAfé
delà pièce où ses arrêts s'exécutaient avec bruit. L'affoire d'Arlaban , oà U
enleva un convoi, est le plus important de ses exploits, celui où sa férocité se/
signala par les plus horribles exoès, celui qui hii valut le grade de maréeM^
de-camp des armées de sa majesté Ferdinand VII. Ponr remercier la funia^
del Gûbiemo, le nouveau général fit jeter dans des puits une douzaine d^<fi^
fioiers de fanoienne armée^ quelle lui envoyai pour'étre Incorporés dans «s»
bateinons.
ApièB le retoMT es FifdiiMifid'VIi i MaMd', Mlwftfl «undépaar^ce prfiooe^
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tt «héitafee répugnance à «et ordre. L'ancien chef de guérillas, tombé à rétkt
dWficier général, attend une audience pendant quinze Jours, regarde ce
ntard eonnnoun sanglant affront , et ne se rend enfin auprès du roi que pour
hiî demander la Tice*>royauté de Navarre. Ferdinand VII, surpris, balbutie,
dMiie dea espérances évasives «t reçoit plusieurs fois le hardi gueriMero. Ce
nwBége de cour n'est interrompu que par le départ subit de Mina, instruit de
la désorganisation secrètement encouragée de ses bandes et rugissant de
colère, il marche sur Pampekine pour s'en emparer et est abandonné par ses
annsetses soldats, dès qu'ils sont arrivés aux pieds des murailles de la \ille
et qu'ils voient que ce n'est point par la porte que leur chef veut les y faire
entrer. Des coups de fusil empêchent Mina désespéré de rejoindre ses troupes,
6t, trattra eavers Tétat, poursuivi par son souverain, repoussé par ses soldats
même, il n'a d'autre ressource que d'aller mendier un refuge à la France, à
ce ipajB objet de sa haine implacable ! . . .
Retiré à Bar*sur-Aube , le 20 mars 1815 lui inspira le singulier courage
d'écrire à Napoléon, pour lui proposer d'aller combattre Ferdinand VII. Maïs
bientôt il courut à Gaod , revint à Paris avec les étrangers et y vécut tout en-
tier en proie à une ambition rongeuse, à des projets sans suite et à une sorte
^fièvre morale dont les paroxismes ne lui laissaient ni sommeil ni repos.
La révolution de Ttle de Léon réveilla les turbulentes espérances de Mina.
Échappant à la police de Louis XVin , il réunit quelques-uns de ses anciens
partisans dans la vallée du Bastan; mais le triomphe des constitutionnels arrêta
sa marche, et il fut nommé capitaine-général de la Navarre. Dès^lors il ne
ifoocupa qoe de se faire des créatures, excitant les exaitados, provoquant le
chant de la Tragala, animant les soldats contre les habitans, et enfin envoyé
parle ministère en Galice avec le même titre. Le séjour de Mina en Galice ,
véritable exil, quoiqu'il s'y fût marié, le rendit presque aussi furieux contre
le régime constitutionnel qu'il l'était naguère contre le pouvoir royal : il ne
prolégea que les républicains et accrut ainsi le nombre des partisans de Fer-
dinand VU. Le brigadier Lâtre fut envoya pour remplacer Mina , qui , après
avonrengagé ses partisans à s'opposer les armes à la main à son départ, se
remit sans se défendre entre les mains de son successeur, en protestant de son
dévouement au gouvernement et traliîssant ses amis.
Exilé à Léon, Mina fut bieatdt envoyé en Catalogne pour combattre les
^iitis nombreux qui s'y organisaient. Cétaît la première fois qufl comman*
diit à des troupes régulières, et son incapacité fut telle, que le ridicule seul
sitffeÉît à le flétrir, si la cruauté ne le renduH odieux. Il voulait soutenirle
pveitige de son nom par la terreur. Quand les rramjais enti%rent enCata-
lolfiMr le^ peu de valeur morale de Mina parot dans toute sa nadité. H ne com-
ittmû aux manaravreSi Le rôle àe paitrsan qtfil ^aeréservu contre 4e
d'ÉVDleiBeihii fiai même pas heureux. Usé par lÀ souffrances , aigri
piT^lea^hagrlos, ordomaai, oomase témengnage de son poufoir et de sa
facw, le'.nMume de'f étéquedè Vidt, qiÉ^femdl leqiiilté le tribunal , fl nese*
1 Aia» les iMN» de>balmloM>^qMe péur tnHÊtt de'Se ireddiiion^^.
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308 REVUE DES DEUX MONDES.
accusé de trahison et de lâcheté , il obtint qu'un vaisseau français le condui-
rait en Angleterre.
La révolution de juillet eut lieu. Mina accourut en France. Chargé par la
junte des réfugiés de pénétrer en Navarre , il perdit à Bayonne un temps pré-
cieux. Lorsqu'il se décida enfin , son apparition prévue ne causa aucun trouble
dans le royaume. Obligé de se sauver seul , il se réfugia de nouveau en France,
où, pendant trois années, il épia l'occasion de reparaître sur cette scène de
discorde, que sa dernière mésaventure ne lui enlevait ni le goût ni l'espoir
d'occuper encore. Puis il alla mendier inutilement le secours de don Pedro
pour insurger la Galice, et, peu de temps après la mort de Ferdinand Vil, il
vint de nouveau agiter la Péninsule. La guerre de guérilleros avait été recom-
mencée par Santos-Ladron au profit de don Carlos; on se souvint de Mina, qui
en avait été le héros. Il reçut le commandement de l'armée destinée à agir
contre les carlistes. Accueilli froidement à Pampelune, le nouveau vice-roi,
incapable de diriger les opérations militaires, laissa aux généraux Oraa et Cor-
dova le soin de poursuivre les rebelles. Lorsqu'enfin il se décida à marcher en
personne, les factieux étaient aux portes de Pampelune. Mina sortit enveloppé
d'une grosse houppelande , coiffé d'un chapeau rond recouvert d'un taffetas
vernis, à cheval sur une grande mule blanche, les pieds dans des étriers de
bois en forme de sabots, et tenant dans ses mains des cordes qui lui servaient
de rênes ; à sa gauche, Tancien chapelain Aposteguy, sa créature la plus dé-
vouée, qui portait à un large ceinturon en cuir le sabre du général en chef;
un peu en arrière, les aides-de-camp et les officiers d'ordonnance, vêtus
chacun d'un costume différent, et talonnant de misérables haridelles qui
fléchissaient sous le faix des bagages. L'inhabile général revint dans sa capi-
tale sans avoir su même rencontrer l'ennemi. Une seconde sortie ne fut pas
plus heureuse , et rien ne manqua à la mystification de Mina , ni le ridicule ,
ni la publicité. iBIessé dans sa réputation, humilié dans son amour-propre,
accablé, souffrant, mais soutenu par l'espoir de se relever, il prépara une
nouvelle expédition, à la grande joie de ses incorrigibles admirateurs. Cette
fois encore il la conduisit avec une si déplorable ignorance , que si Zumala-
carreguy avait eu plus de talent militaire, c'en était fait de Tarmée de la reine.
Il est vrai que Mina crut se venger de sa défaite en faisant compter par cinq
les habitans assemblés du village de Lecaroz, théâtre de sa dernière entre-
prise , et fusiller sur-le-champ tous ceux que désignait le nombre. Us étaient
coupables d'avoir, dans un banquet , porté des toasts au prétendant. Après
l'exécution , le village fut livré aux flammes. Ce fut le dernier exploit de Mina.
Intérieurement convaincu de son impuissance, aigri , malade, il comprit sa
position , et se décida à prévenir une éclatante disgrâce en écrivant à la reine.
On mit à le remplacer par le général Valdès un empressement dont il se sentit
avec raison vivement blessé. Il s'achemine alors vers la France, sans qu'un
seul témoignage d'affection l'accompagne, sans espoir, sans renommée, de-
venu ridicule, méprisé de ses ennemis, peut-être aussi de ses amis désabusés.
En 1835, des juntes hostiles au gouvernement s'organisèrent en Catalogne»
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REVUE. — CHRONIQUE.
Les miuistres, alarmés, craignaient de voir, comme dans la guerre de la suc-
cession, la Catalogne se séparer du reste du royaume. Mina y fut envoyé
comme capitaine-général. Il ne rendit aucun service, il était usé, son rôle était
fini. Il mourut le 35 décembre 1836.
Palefrenier, colonel, général, guérillero, vice-roi, la seule vertu militaire de
Mina fut une incroyable férocité, toujours cruel, cruel contre les Français, cruel
contre les Espagnols, soit qu*il commande pour le roi , soit qu'il agisse pour
la liberté constitutionnelle. Successivement exaltado, absolutiste, républicain,
il fut toujours impitoyable pour le parti qu'il ne servait pas. C'est à la terreur
qu'il inspirait qu'il dut son élévation. Invisible dans les montagnes. Mina était
une puissance; vu de près, ce n'était qu'un bourreau.
En traçant cette histoire des deux Mina, en rectifiant les idées répandues
sur leur compte, le général Saint-Yon a rendu un véritable service. Mina
passait pour un héros : on le jugera. On verra quelle guerre nous faisait ce
chef des insurgés de la r^avarre, quels sentimens l'animaient lorsqu'il com-
battait pour l'indépendance de son pays.
M. de Saint-Yon a écrit, si l'on peut dire, d'une façon militaire. H voulait
suivre et peindre des guérilleros, il a écrit en guérillero. Je m'imagine qu^après
une marche, après un combat, après une reconnaissance, il rédigeait ce qu'il
avait vu, ce qu'il avait entendu , ce qu*on avait exécuté. La guérilla s'avance,
f entends les propos des compagnons de Mina qui vont à leur proie; les con-
seils féroces autour des feux du bivouac s'agitent devant nous. M. de Saint-
Yon ne raconte pas, il met en action. J'avoue que j'ai quelque peu regretté
cette manière ; le style est plus pittoresque sans doute, mais il est moins grave.
Si la majesté de l'histoire ne pouvait descendre jusqu'à tracer la vie des Mina,
M. de Saint-Yon nous devait des mémoires plus sérieusement composés. II ne
fallait pas donner l'air d'un roman à de pareils faits, dont la triste réalité
n'est que trop incontestable. M. de Saint-Yon a éclairci une page obscure
encore de nos grandes annales. Il a écrit avec esprit, avec chaleur; mais il
s'est trompé dans la forme.
L'homme animal, par M. le docteur Voisin (1). — La phrénologie peut
être envisagée sous un double point de vue, ou comme ayant la prétention de
diagnostiquer les puissances actives et passives de l'homme par les diverses
formes ou saillies du crâne, et alors c'est là cranioscopie proprement dite; ou
comme théorie physiologique, et, sous ce second aspect, elle touche à la mé-
taphysique. On croit en général que la phrénologie implique nécessairement
le matérialisme : je suis quelque peu sceptique à l'endroit de la phrénologie;
mais cette opinion me paraît une erreur qu'il importe de réfuter. Si on exa-
mine la phrénologie comme explication ontiriogique de L'homme et de ses
pouvoirs, on la voit aboutir à deux solutions principales : ou bien l'homme
(1) Un vol. in-S«, chez Béobet, place de TÉcole de Médecine, 4.
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3i0 RB¥fK OBft 0Wa. MOWBS.
intelleetoel.estla.réfaUaate d'une pkuralité 4e Caenllés 49a «ni ixmm i
dans le oenreau, c'est la solitfâon maténaliate ; ou bieu Fuiiité BpiritnfiHt
agU et rayonne d'ua seul foyec par une pUualité d'eigaoes eéréfafAox, ks
organes du cerveau sont les fonctions dWerses et comme répaïKNiîsMment
d'une unité centrale: c'est la solation SfûritualÎBte , et je dois ajouter que e*«st
par malheur Ja moins accréditée dane l'éoole pbrénologique. La prt nière
solution se rattache, par l'engendrement des idées, au matériaJifflie* et Toid
comment Le matérialisme pose comme initiale la négadon de Dieu ou d'une
cause première. Dès-lors, la matière se compose d'une succession fatale de
phénomènes dont les diverse» évolutions constituent les différons degppé» de la
vie. La vie n'est qu'une combinaison de phénomènes et de propriélés maté*
rielles qui, au Heu de rester à l'état d'éparpillementet de dissémination, se con-
densent et forment un ensemble. L'homme lui-même, au plus haut degré de
la vie , n'est que le résultat et comme le résumé de tous les degrés iafiérieum,
la plus haute et la dernière évolution connue de la matière. Ce n'est pas ici le
lieu de réfuter le matérialisme par la science et de prouver que Dieu est même
nécessaire comme hypothèse scientifique pour expliquer les créations succes-
sives que constatent la géologie et l'anatomie comparée. Dès qu'on s'adresse à
des hommes qui croient à la morale et au libre arbitre, il suffit de remarquer
une chose bien simple, c'est que si l'homme n'est qu'une agrégation de diverses
propriétés matérielles, comme ces propriétés sont fatales et que de leur réunion
ne peut pas résulter la liberté, la première solution phrénologique, qui fait
résulter l'homme des aptitudes cérébrales, conclut logiquemeot au fistaliacne,
ou , si on l'aime mieux, à la négation de la morale.
Ces réflexions nous sont suggérées parun livre sur la physioiogie du cerveau,
que M. le docteur Voisin publie sous ce titre un peu biaarre : VHowtme animal,
M. Voisin ad met Dieu, il admet une cause créatrice, et nous aimons à penser
que dès-lors il se rattache à la solution spirituaUste indiquée tout à l'heure. &\
on admet en effet une cause créatrice, il ne peut y avoir aucune eépugnaoce
logique à regarder l'homme comme une création directe, à croire qu'il ne
résulte pas d'une condensation de qualités matérielles , mais qu'il émane d'un
acte créateur qui l'a fait un et qui lui a donné le pouvoir de modifier l'orga-
nisme par la volonté.
Ce point de vue, bien que vague iet-asses Indéterminé dans le Kvrede M. Voi-
sin , est celui que la logique lui impose, et nous supposons qu'il raceepte. Cela
posé, la question de savoir si les pn>tubéranoes du cerveau accusent et mani-
festent des passions ou des virtuaHtéa actives dans Fbomme , n'est phis qu'une
question de pure curiosité et dont la sohitioB n*ébran]e aucun problème méta-
physique. Admettez en effet que le développement intràrcranien est un effet
visible d'un pouvoir central et uni^e, le spiritualisme est sauvé et la liberté
humaine aussi. Deux objectioos Aiiéamentales surgissent encore pourtant
centre cette nouvelle face de la ptu^olegie. D'abord est-il vrai que les circon-
volutions du cerveau se traduisent exactement par des circonvolutions cor-
respondantes de l'enveloppe osseuse du crâne? Voilà ce qui est contesté. par
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phfMWgIftes qui foet noe •l^Mli#ii aoatiNniqoe aswz notable. Il
, diMiit-il0|4ieiix laiiie»dftmlecrâDe,«lllarni^80uvenlqu*ilyadk|joiio-
tlio tntiie les deux lafntt^mipeepMées^ de telle aorte qu*à une oeovexité externe
eerreqwDd quelquefois une concavité interne; d*où il suivrait qu'on ne peat
fsa diagnostiquer les foivnes du cerveau ^r celles de la tdte. Je sais très bien
la réponse des phrénologues; ils ne manquent pas d'objecter que cette dis-
jonction des deux lanes du crâne n'existe que chez les vieillards. Mais il y a
pcot-ltre une autre objectien à faire à la localisation des facultés dans le cer-
veau, c'est que la thécnie des fiscultés admises par Gall et Spurxheim est très
contestable , et qu'ils localisent des facultés qui n'existent pas. Qu'on me fasse
comprendre par exemple oomraent Vaoqt$isMêé ou amour de la propriété,
pour me servir de la langue quelque peu barbare des phrénologues, est une
faculté , une aptitude native , origioelle 1 II ne faudrait pas nier cependant que
le développeroeot moral et inteUecUiel agisse sur le cerveau et sur le système
nerveux, et ne détermine des modifications profondes dans la tête humaine.
Mier cela, ce serait nier que l'esprit agit sur l'appareil nerveux et cérébral,
tût ausn incontestable en psychologie qu'en physiologie. Les crânes des peu-
ples qui ont reçu une éducation différente et qui n'ont pas le même but d'ac-
tivité, offrent des dissemblances caractéristiques, mais de là à une localisa-
tion de détail il semble qu'il y ait vraiment un abtme. Du reste , je ne veux
aucunement mettre en doute la bonne foi de M. Voisin, qui a fait au bagne de
Toulon des expériences très remarquables.
Que la cranioscopie soit vraie ou fausse, le livre de M. Voisin demeure
eomme un très intéressant travail d'observation. Dans la première partie de
f ouvrage, qui nécessite une partie correspondante, il n'est parlé que de
rhomme animal. L'auteur étudie les facultés de ce dernier ordre dans leur
état rudimentaire , dans leur état normal et dans leurs excès. Il en fait en
quelque sorte la biographie exacte , microscopique; il suit la passion depuis sa
première manifestation instinctive jusqu'à son paroxisme. Il y a dans cette
histoire d^une passion écrite avec feu je ne sais quoi de dramatique qui émeut
comme un spectacle inconnu. L'idée générale et comme la prémisse constante
du livre du docteur Voisin , c'est qu'il y a en nous des passions animales qui
entrent en action d'elles-mêmes et qui n'ont pas b^oin d'incitation, et
d'autres, les facultés intellectuelles et morales , qui sont ce que l'éducation les
fût être. Cette distinction nous paratt incontestable, et nous reconnaissons
pleinement la toute puissance de l'éducation. Seulement il est bon de le dire
en passant, le terme d'éducation n'éveille pas dans tous la même idée. Nous
ne savons pas exactement ce que M. Voisin entend par là ; mais enfin le mot
est dit. La logique fera le reste.
Le livre de M. Voisin est plein de chaleur et d'entraînement; mais dans le
feu de la période le soin du détail lui échappe souvent. L'auteur semble quel-
quefois s'enivrer de son sujet , et l'ampleur de la phrase se développe aux dépens
de la précision et de l'enchaînement rigoureux des idées. Il y a beaucoup à
apprendre dans cet ouvrage, et, quelque opinion que l'on ait sur la doctrine
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312 REVUE DES DEUX MONDES.
philosophique de Fauteur, il subsistera des obsenrations bien faites que diacun
peut apprécier de son point de vue, et , pour ainsi dire , arec son optique spé-
ciale. Les mêmes faits , on le sait , peuvent réfléchir et confirmer souvent des
idées différentes.
La philosophie de ce livre semble se résumer ainsi : L'homme doit déve-
lopper toutes ses passions, vivre de toutes les vies, et c*est de cette direction
harmonique de toutes les puissances de Thomme vers leur fin que résulte le
bonheur. Cette tliéorie, bien que développée avec art, est radicalement fausse.
Le but de Tactivité humaine, ce n'est point le bonheur, ce n'est point le
plaisir, c'est le devoir. Or, le devoir, c'est le plus souvent le sacrifice d'une pas-
sion, d'une satisfaction individuelle. Toutes les déviations intellectuelles, toutes
les déviations des sens, se trouveraient de la sorte justifiées. Je sais bien que
M. Voisin peut refuser d'admettre ces conséquences, que son dévouement
bien connu à la science et aux plus tristes misères de l'humanité contredirait
d'ailleurs; mais le raisonnement y pousse. C'est le privilège des nobles intelli-
gences de n'être point logiques, quand elles partent d'un système faux. Avec
des prémisses qui, selon nous, concluent inévitablement à l'égoïsme, M.Voisin
aboutit dans la pratique au désintéressement, inconséquence honorable qui
met l'esprit après le cœur !
— Le musée de peinture ( Reale Galleria) de Turin vient d'être l'objet d'un
vaste et consciencieux travail dû au directeur de cette belle galerie, M. le mar-
quis d'Azeglio. L'histoire et la description de ce musée , telle est la tâche à
laquelle M. d'Azeglio a consacré , pendant plusieurs années, tous ses efforts.
Chacun des tableaux que renferme la galerie royale de Turin a été successive-
ment décrit et apprécié par le savant écrivain. Grâce au cadre qu'il a choisi,
M. d'Azeglio a pu traiter, dans son omTage, plus d'un côté intéressant de
l'histoire des beaux-arts. L'école flamande et l'école italienne comptent dans
la galerie du roi Charles-Albert de nombreux et illustres représentans. C'a été
pour M. d'Azeglio une occasion d'apprécier dans de rapides notices chacun
des maîtres dont les chefs-d'œuvre sont conservés à Turin. De très belles gra-
vures anglaises accompagnent le texte du marquis d'Azeglio. lions revien-
drons sur cet important ouvrage, qui prendra rang à juste titre parmi les
plus curieuses publications de l'Italie actuelle.
y. DE Màbs.
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THEATRE ESPAGNOL.
LE DRAME HISTORIQUE.
Un des traits caractéristiques du théâtre espagnol , c'est qu'il ^ profondé-
ment national , c'est qu'il est Fexpression énergique des mœurs , des idées , de
l'histoire du pays. De même que , dans les comédies de cape et cTépée, il
nous offre un tableau vivant de l'état de la société à l'époque où elles ont été
composées, les comédies héroïques qui constituent une portion si notable de
son répertoire forment comme une vaste galerie où se déroule toute l'histoire
de l'Espagne depuis le commencement de la montfehle. Les poètes drama-
tiques n'ont pas même reculé devant la tâcbe difficile de produire sur la scène
les événemens à peu près contemporains. Bien qu'ils aient quelquefois réussi
dans ces tentatives hardies, ce n'est pas parmi les composition^ empruntées à
des faits si récents , qu'il faut chercher leurs chefs-d'œuvre. La poésie est mal
à l'aise lorsqu'elle a à représenter les élémens compliqués d'une civilisation
aussi avancée que celle qui existait alors en Espagne ; elle s'entend mal à
interpréter les calculs de la politique , les profondes combinaisons et les
grandes luttes de l'ambition , les guerres savantes et méthodiques , en un mot
tout ce qui fit l'éclat et la gloire du siècle de Ferdinand-le-Catholique, de
Charles-Quint, de Philippe IL II lui faut quelque chose de plus simple, de
plus saisissant, qui parle d'une manière plus directe aux imaginations. Il lui
TOME XXIV. — 1*' NOVEMBHE 1840. 21
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Zii BEVUE DES DEUX MONDES.
faut des héros dont la physionomie ouverte, saillante, s'empare puissamment
des esprits, sans qu'on soit obligé , pour les apprécier , de se livrer à une sub-
tile analyse. Il faut enfin , et cette dernière circonstance n'est guère moins
indispensable que les autres, il faut que les faits et les personnages , conser-
vés dans la mémoire des'peuples par une tradition vivante, soient néanmoins,
dans Tordre des temps , à cette distance , à ce point de perspective où les
teintes s'adoucissent et se confoodeat , où le côté grossier et trivial, insépa-
rable de la réalité, disparaît dans une sorte de nuage, où la multitude des
détails , trop souvent peu poétiques même aux époques qui semblent l'être le
plus, se concentrent et se résument dans un petit nombre de résultats plus
faciles à idéaliser.
Pour trouver réunies toutes ces conditions à un degré où elles n'existent
peut-être chez aucun autre peuple , il sufiOsait de remonter un peu plus loin
dans les annales de l'Espagne. Pendant tout l'espace qui s'étend du viii'' au
XY* siècle de notre ère, ces annales présentent en quelque sorte une vaste
épopée dont l'unité grandiose surpasse dans sa vérité les plus brillantes et les
plus heureuses fictions. Un peuple luttant pendant huit siècles pour délivrer
son territoire d'une invasion étrangère, et, après mille vicissitudes, après s'être
vu réduit à la possession de quelques rochers stériles, réussissant enfin à ex-
pulser les agresseurs; la cause de la religion inséparablement unie dans cette
lutte à celle de la nationalité , le contraste de deux populations rivales qui ,
différant absolument par les mœurs, les croyances, le langage, se ressemblent
pourtant par leur esprit chevaleresque et généreux , par leur aventureuse
bravoure , ce sont sans aucun doute de bien autres élémens de poésie que ne
l'avait été pour les Grecs la petite guerre de Troie, et pour les Romains le
fabuleux voyage d'Énée, source pourtant de si admirables inspirations.
Des chantres populaires avaient exploité de bonne heure un terrain aussi
heureusement préparé, et leurs romandes avaient donné aux traditions natio-
nales cette consécration poétique qui peut seule en assurer la durée. Ces ro-
mances ne méritent pas seulement de fixer l'attention des amis des lettres et
des philologues qui peuvent y étudier les progrès du langage et du goût litté-
raire; c'est avant tout un riche dépôt d'informations historiques. Il ne faut
isans doute pas s'en exagérer la valeur sous ce dernier rapport. On aurait tort
d*y voir des documens contemporains sur lesquels on puisse s'appuyer avec
confiance pour confirmer et compléter le témoignage des chroniques. Il est
bien peu de ces romances qui aient été composées à l'époque qu'elles rappel-
lent , et, h l'exception d*un très petit nombre dont la physionomie rude et gros-
sière atteste une haute antiquité, les plus anciennes ne paraissent pas d'une
date antérieure au xv* siècle ; mais il en est beaucoup qui , suivant toute appa-
rence, ne sont que la traduction en langage moderne de compositions plus
anciennes, et, en tout cas, il suffit d'y jeter un coup d'ϔl pour s'assurer que
les évènemens et les personnages qu'elles célèbrent n'avaient pas cessé de
vivre dans la mémoire des peuples. Si les poètes les eussent imaginés, ou seu-
lement si pour les faire revivre Ils eussent dû les tirer de l'oubli , les rapides
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THÉATHB ESPAGNOL.. 3t&
allusions par lesquelles ils les désigoeot eussent été inintelligibles pour le
public.
Évidemment, et c'est là ce qui fait à nos yeux nn des grands mérites de
ces petits poèmes, évidemment ils ne font que reproduire des souvenirs déjà
consacrés, déjà admis par la croyance universelle. Ils ne prouvent pas, tant
s'en £aut , la vérité de tout ce qu'ils racontent; mais ils prouvent que ces récits
héroïques et romanesques, conformes au goût du temps, à Fesprit de la na-
tion , étaient généralement accrédités. L'histoire n'est pas seulement la trans-^
mission des évèneniens qui ont eu lieu , c'est encore celle des opinions qui ont
régné, des croyances qui ont prévalu à des époques données, et sous ce point
de vue, le plus important peut-être pour l'observateur philosophe, les romances
dont nous parlons sont essentiellement de l'histoire.
On sait bien peu de chose sur ce qui s'est passé dans l'Espagne chrétienne
pendant les trois premiers siècles qui suivirent l'invasion des Arabes. Les chré-
tiens, réfugiés dans leurs montagnes, où ils avaient tant de peine à conserver
leur indépendance, et ramenés par la nécessité d'une guerre incessante à uno
sorte de barbarie , n'avaient guère le loisir d'écrire leurs annales. A peine les
chroniques composées à cette époque nous donnent-elles le nom des rois et la
sèche indication de quelques faits principaux. Tout ce que les historiens plus>
récens y ont ajouté ne repose évidemment que sur les traditions populaires-
dont nous parlions tout à l'heure.
Les amours du roi Rodrigue avec la belle Cava , non moins funestes à l'Es*
pagne que ne l'avaient été pour Ilion ceux de Paris et d'Hélène; le tribut
annuel de cent jeunes filles imposé aux chrétiens par les musulmans et abott
par Alfonse-le-Cbaste; les infortunes du comte de Saldana , expiant par la perte
de ses yeux et par une longue captivité le crime d'avoir plu à la sœur de ce
monarque; les exploits de son fils Bernard del Carpio , la terreur des musul-
mans , le rival et le vainqueur de notre Roland ; la tragique histoire des sept
infans de Lara , livrés au fer des Maures par la trahison de leur oncle et si ter-
riblement vengés par leur frère posthume, l'illustre Mudarra, Tun des aïeux
du Cid : toutes ces romanesques aventures, et bien d'autres encore qu'il serait
trop long d'énumérer, ne sont probablement pas de pures inventions. Elles
cachent sans doute, sous les détails fabuleux avec lesquels elles nous ont été
transmises, un fonds de vérité historique; mais on s'efforcerait vainement
aujourd'hui de dégager cette vérité des fictions qui s'y sont en quelque sorte
identifiées. Autant vaudrait chercher laborieusement dans ,les fables de la
mythologie grecque l'histoire véritable des temps héroïques.
L'Espagne a donc eu aussi une époque à demi fabuleuse, qui appartient
bien plus à la poésie qu'à l'histoire proprement dite. Ce qu'avalent été chez
les Grecs les poètes dont Homère a résumé et fait oublier les chants, les au-
teurs inconnus des romances l'ont été cImz les Es^gnols. Ce sont les vrais
bîsloriens de ces temps reculés ; mais l'Espagne n'a pas eu son Homère pour
lecuellUr et résumer dans us magnifique et imposant monument ces esquisses
ijQparfaites, pour leur donner ainsi la consécration du génie.
21.
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316 REVUE DES DEUX MONDES.
Les poètes dramatiques, venus plus tard , ont puisé dans les romances le
sujet d'innombrables compositions qui ont ravivé et rajeuni ces souvenirs.
Cest ainsi encore qu'Eschyle, Sophocle, Euripide, empruntaient à Tlliade et
à rodyssée la pensée de leurs admirables tragédies.
Les drames qui nous retracent ces temps primitifs de FEspagne ne sont
certes pas des chefs-d'œuvre. Généralement ils restent fort au-dessous des
romances dont on les a tirés, et qui, par la simplicité de leur forme, étaient
bien plus propres à faire valoir ces traditions populaires, à mettre en relief
Toriginalité naïve qui en fait tout le charme, à en dissimuler l'absurdité,
rendue trop évidente et trop choquante par les longs développemens d'une
œuvre dramatique. Il est pourtant quelques-unes de ces comédies auxquelles
on ne saurait contester un grand intérêt romanesque. Il en est d'autres qui
rendent assez heureusement le caractère agreste et primitif dont l'imagination
se plaît à entourer le berceau de la monarchie espagnole, alors qu'elle n'était
pas encore sortie ou qu'elle commençait seulement à sortir des montagnes qui
servirent d'asile à Pelage et à ses compagnons. Lope de Vega, si habile à
varier ses tons et à se transformer suivant les idées qu'il voulait exprimer, a
particulièrement réussi dans ce tableau d'un état social si différent de celui au
milieu duquel il vivait. On peut surtout citer comme un modèle dans ce genre
ses deux comédies des Exploits des Meneses, Sans doute , la couleur locale
répandue sur ces pièces n'est pas à l'abri de tout reproche, on peut signaler
plus d'une disparate au milieu de traits qui respirent un vrai parfum d'anti-
quité; mais le ton d'héroïque rusticité, les tableaux de la vie sauvage et mon-
tagnarde que Lope y a jetés avec beaucoup d'art et de charme, sont plus que
suflQsans pour faire illusion, et l'illusion est tout ce qu'on demande à la
poésie, qui bien souvent s'accommoderait fort mal de la vérité absolue.
Ce premier âge de l'histoire d'Espagne finit vers le milieu du xi' siècle. Cest
alors que la réunion du comté de Castille et du royaume de Léon en un seul
état, suivie bientôt après de la conquête de Tolède, l'antique métropole des
Gotlis, constitua enfin au sein de la Péninsule une monarchie chrétienne,
stable, puissante, qui, déjà maîtresse de la plus grande partie de l'Espagne,
déjà supérieure en forces aux débris de la puissance arabe, ne devait plus
s'arrêter dans ses progrès jusqu'à ce qu'elle eût achevé de les absorber. Dès ce
moment, la Castille est un état considérable et régulier qui prend rang parmi
les grands états de l'Europe; dès ce moment aussi, son histoire est plus connue,
la part du roman et de la fable s'y amoindrit pour %'effacer bientôt complè-
tement.
C*est à cette époque intermédiaire qu'apparaît la grande figure du Cid.
Ruy Diaz, autrement dit Rodrigue , fils de Diègue , Ruy Diaz de Bivar est
le plus populaire des héros espagnols, c'est celui aussi que les poètes ont le
plus célébré. Cinquante ans après sa mort, il était déjà le sujet d'un poème
épique , premier et informe essai de poésie espagnole. Les siècles suivans
voient éclore une multitude presque incroyable de romances consacrées à sa
mémoire. A des faits vrais, plus ou moins altérés^ se mêlent dans ces petits
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THÉATBS ESPAGNOL. 3iT
poèmes beaucoup de faits évidemment oontrouvés. Telle est souvent la mons-
trueuse absurdité de ces Interpolations faites dans des temps d'ignorance,
qu'elle mettrait à bout la crédulité la plus aveugle , et que dans ces derniers
temps un critique paradoxal, ne sachant comment distinguer la réalité au
milieu de toutes ces fictions , a cru pouvoir révoquer en doute l'existence même
du Qd, doute qui ne peut se soutenir d'ailleurs contre un examen attentif des
documens historiques, quelque incomplets qu'ils S(rient sur ce point.
Les romances dont il est le héros sont peut^tre, dans leur ensemble, les plus
intéressantes et les plus poétiques que l'on possède. Le recueil dans lequel on
les a réunies a une réputation européenne. Partout il a été lu et traduit;
partout, bien qu'il fût presque impossible hors d'Espagne d'en apprécier
complètement les charmans détails, on a été frappé du caractère d'inspira-
tion naïve et énergique qui en fait un monument si original.
De même que les romances du Cid sont sans comparaison celles qui ont eu
le plus de retentissement hors de la Péninsule, le drame qu'en a tiré Guilen
de Castro, l'un des contemporains de Lope de Vega, est incontestablement, de
tout le théâtre espagnol , celui qui en France, et par suite en Europe, a obtenu
le plus de célébrité. C'est sans doute à une cause accidentelle qu'il en est
redevable. On ne pouvait oublier qu'il a fourni à Corneille la matière de son
premier chef-d'œuvre, de la première tragédie qui soit restée sur notre
scène; mais l'ouvrage de Guilen de Castro n*eût>il pas ce titre à la recon-
naissance des amis des lettres, les beautés dont il étincelle le recommande-
raient encore à toute leur admiration. Elles sont trop connues pour que nous
nous arrêtions ici à les rappeler : il nous suffira de dure qu'il n'est peut-être
pas dans le Cid français une belle scène dont la pensée, dont le dialogue
même, ne soient presque textuellement empruntés au poète espagnol , et que,
si quelquefois Corneille a perfectionné les conceptions de son modèle, quel-
quefois aussi il les a affaiblies en les modifiant pour les mettre en rapport avec
la régularité de notre théâtre et la délicatesse de notre goût.
Ce qui est moins connu, c'est qu'au drame imité par notre grand tragique,
Guilen de Castro a ajouté une seconde partie, qui , dans notre opinion , ne le
cède pas à la première. Elle n'a pas, il est vrai, comme celle-ci, le mérite
d'être dominée par un incident principal qui, ramenant l'intérêt vers un but
unique, donne à l'ensemble de l'œuvre un caractère vraiment dramatique. Cest
en réalité une chronique dialoguée à la manière de Shakspeare , c'est le récit
des guerres civiles qui troublèrent la CastiUe et le royaume de Léon après la
mort de Ferdinand-le-Grand, et qui ne finirent que par l'assassinat de son
fils Sanche au siège de Zamora; mais ce récit est plein d'action, de mouve-
ment, de pathétique, le moyen-âge y respire tout entier, et les lambeaux des
vieilles chroniques que Guilen de Castro y a insérés avec un art infini , don-
nent à l'ensemble un air de réalité antique que je ne trouve au même degré
peut-être dans aucune autre comédie espagnole.
Cest surtout dans cette seconde partie de la Jeunesse du Cid (tel est le
titre de la pièce) que le héros nous apparaît avec ce caractère énergique et otî-
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su» REV1» m» BBUX MOEOIBS.
ginal einpniaté aux lOBianoeBr^ qoi n'esl pas àe lost point csnioniie à la
physi<momîe que lui deune Corneille. Ces rotBaoees et les dranaesqui ea ont
été tirés nous le moutreat brave et géDéreipE, religieax , dévoué au devokrei
à l'honneur. £a lui , la idélité la plu» loyale à son sonverain s'unit à un noble
osj^it d'indépeodance- : il subît Texil plutôt fue de s'bumtlier devant un loî;
kifuste et qui ne lui pardonne pas, malgré ses services, d^opposer d'benora»
blés scrupules et de courageuses représentations aux entreprises d'une ambih
lion inique; mais eet exil, il le consacre à vaincre les enneoûs de son ingrat
souverain, à étendre sa puissance. Il a toute la firanehise et la rudesse des
caaaps. Habitné à combattre et à commander, il semble mal à l'aise lorsqu'il
se trouve momentanément condamné à l'oisiveté de la cour. Trop plein peutr
être du juste sentiment de sa supériorité, il eA également hors d'état de sup-
porter la moindre contradiction de la psurt des courtisans qn'il méprise et de
dissimuler le mépris qu'il a pour eux. Son indignation , son impatience, se
manifestent à chaque instant par de brusques saillies, paor des railleries pi-
quantes. Il ne respecte que le roi , et, tout en le respectant, il ne le flatte pas;,
U ne sait pas se plier envers lui à ces formes obséquieuses auxquelles les princes
sont trop accoutumés pour ne pas s'irriter contre ceux qui y manquent ; il ne
sait pas même adoucir par l'expression les austères avis que son zèle lui dicte
quelquefois. On devine à son langage qu'il ne sera jamais un fsivori , qu'on
acceptera, qu'oit recherchera mém« ses services dans le mosKOt du danger,,
mais qu'on le trouve iacommode, exigeant , peu respectueux, et que le jour de
la disgrâce viendra têt ou tard pour lui. ^ Noos l'avons dit, ce n'est pas là le
Cid de Corneille, qui ne nous le présents d'ailleurs que dans sa première jm^
nesse , et qui en fait un modèle d'élégsmte courtoisie non moins que de géné-
rosité et de courage, un vrai paladin de nos vieux romans; mais c'est bien le
héros espagnol du moyen-âge, en^elli sans doule par la tradhioa oiHnme
tout ce qui est destiné à vivre dans la poésie.
Il y a dans ce drame une scène bien pathétique, le fondsen est emprunté aux
romances, nais Goilen de Castro l'a admirablement développé. Le roi don
Sancfae vient de mevrirassasslné. Son meurtrier est sorti des murs de Zamoca y
eà le roi assiégeait l'infante sa sœur, qu'il voulaît dépouiller deson patrimoine^
Un des principaux guerriers du camp royal, Diego de Lara, a aœosé les habi-
tans de Zamora de compKeité dans l'assassinat, et, suivant les usages àm
moyen-âge, il les a défiés en combat singulier pour soutenir cette accusation
eootre les champions qu'ils voudront désigner. Suivant ces uss^es eneore, 3
a par là contracté ToMigation de combattre successivement contre cinq gueiv
riers. Le vieil Arias Gonzalo, le conseiller, le défenseur de l'infante qui lui a
été recommandée par son père mourant , se présente avec ses quatre fils pour
défendre l'honneur de i&amora. Malgré son âge , il vent descendre le premier
du» la lice. Les supplications de l'infante, qui lui demande en pleurant de ne
pas oublier qu'il est son seul appoi au milieu des iniortuoes dont elle est acca-
blée, peuveM à peine le déterminer à laisser eombattre avant lui ses enfans.
UinfiMite, en grand deuil, monte sur un écfaaliBud d'où ellq doit assistet à le
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kitte qui «ra ^oofiir. Aiias Gomalo, le eœur pkiB de triitee yMMculiimiini^
est auprès d'elle. A la barrière opposée, on aperçoit le Cîd qui fait les fbnoiioiit
de juge du camp, le Cid qui, désapprouvant la gaenre impie déelarée par
l'ambitieux Sanciie à son frère et à sa sœur, et se Nfosamii y prendie port,
a tiéaiifiioiiistuiTiioBeoiiveiaiBjiHqiiesoiisleiBandeZan^
plus d'uoe fois des dangers où le précipitait son audaeennprudeiile, et ii*a
essié de lui ûûie emeodre des cooseâii trop mal aoeseiUls. Autour du hàros
sont rangés les principaux cbe£s de l'armée castillane. L'accusateur Diego de
Lara s^aiFanee d»8 la lice plein de eonfianœ et d'aadace.
L'iNFAifTE. — Qu'il est bien à cheval ! sa vue seule inspire l'effroi.
Abias Gonzalc— Ah! mes enfans, ah! madame, pourquoi m'avez-vous
empêché d'aller le premier le combattre ? suîs-je destiné à les voir mourir et à
leur survivre !
Diego de Laba. — Puisque j'ai l'obligation de vaincre cinq ennemis, je
vais planter cinq pieux en terre.
Le Cid. — Quelle idée mystérieuse y attachez- vous?
Diego de Laba. — Us m'aideront à me rappeler le nombre de ceux que
j'aurai tués, ranacherai un de ces pieux à mesure que j'aurai terrassé un de
mes ennemis.
Un des fils d'Arias s'avance dans la lice.
Abias (à rinCinte.) — Il s'hicline pour saluer votre altesse.
Lliff ANTB. •— DooiMB^lai votre bénédiction pendant qu'il balMB la tête.
Abia«. — Il est vaillant. Oh! si l'expérieDoe pouvait aider aoo courage!
L'IifFAifTB. — Vous le verrez victorieux.
Abias. — Si je le croyais... On partage entre eux le soleil... On leur donne
ka lances... Que ne puis-je l'avertir de choisir la sienne aussi pesante qu'un
chêne! Elle serait mieux assurée à Farçon... On baisse sa visière... Que Dieu
te conduise !
li'lMFAifTB. — LeooBiir memanque. Où alle^vous, mon père?
Abias. — Il me semble que mon ame s'envde avec les pieds de son cheval.
Qu'il a bien rompu sa lance!
L'Inpanti. — Le choc a été terrible; ils tirent leurs épées.
. Abias. — Mon fils va montrer tout son courage... Que la lutte est aehar-
née!... Ah! ri je pouvais le diriger! J'aurais porté oe coup plus à propos...
Pierre a plus d'ardeur, madame; mais Diego de Lara combat avec plus
d'adresii.
L'Ikfaktb. — Lequel vaut lemieux?
ABIA.S. — Hélas! dans le métier des armes l'expérience l'emporte sur Je
courage. . . Ah ! Pierre est mort.
L'Infante. — Infortunée que je suis! c'est mon malheur qui le tue.
Abias. — Ne pleurez pas, madame , vos larmes retardent la veiigeanœ. Il
est mort honorablement, il n'est pas à plaindre. (A part.) il faut cacberma
douleur ,^ qu'on ne dise pas que je suis faiMe «pnune une femme.
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320 REVUE DES DEUX MONMSS.
Diego de I^eà. ^ Arias, envoie-moi un autre de tes fils, j*aî dépêché le
premier.
Abias. — Je le prépare.
Diego. — Je l'attends.
Abias. — Don Diego, qu'il te suffise de vaincre et de tuer. Pourquoi m'af-
fliger par tes paroles?
L'Infante. — Vous avez plus de bravoure que de courtoisie et de compas-
non, don Diego.
Diego. — Je venge mon roi ; la colère m'aveugle et me rend furieux.
Le Cid. — Oui , mais n'oubliez pas que la courtoisie n'a jamais-rendu
le courage moins redoutable Venez vous reposer.
Diego. — Vous auriez raison si j'étais fatigué.
Le second fils d'Arias, avant de descendre dans la lice, demande la béné-
diction de son père.
Abias. — Mon fils, la mort de ton frère doit t'anîmer davantage encore.
Il est mort en digne chevalier; va lui payer, en le vengeant, l'exemple qu'il
t'a donné. Sois maître de ton courage; don Diego vient de nous apprendre
par une triste* expérience comment l'adresse triomphe de la valeur. Rappelle-
toi bien que la force sans adresse ne suffît pas pour combattre à cheval , qu'on
ne combat pas seulement avec l'épée, mais avec les rênes., avec l'éperon
Que la colère ne f emporte pas, ne frappe jamais un coup sans regarder où tu
le diriges. Un seul coup frappé avec intention vaut mieux que dix lancés au
Le jeune guerrier s'éloigne, la trompette retentit de nouveau, l'infante
frémit.
Abias. -— Oh ! si le ciel qui voit combien mes intentions sont droites, vou-
lait se contenter de m'avoir enlevé un de mes enfi^!.'.. Du premier dioc il a
perdu la meilleure partie de sa cuirasse Il saish vaillamment son épée,
mais il est désarmé... comment éviterait-il son malheur!... Mon fils, mon fils,
prends garde à toi... Je memeurs... Don Diego se borne encore à se défendre,
mais il cherche le défaut de ta cuirasse Il l'a trouvé J'ai perdu deux
enfans...
Diego de Laba. — Un autre, don Arias; celui-ci a reçu son cci^ipte.
RoDBiGUE Abias. — Me voici , me voici !
Diego. — Je t'attends.
Le Cid. — Tant de paroles vont mal aux braves.
Diego. — Viens achever de rougir la garde de mon épée.
Le Cid. — !Ne voyez-vous pas que beaucoup faire et beaucoup parler ne
Tont pas bien ensemble?
Abias. — Mon fils , je [n'y puis plus tenir; je descendrai avec toi dans la
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THÉÂTRE ESPAGNOL. 821
lice; plus près de toi , je pourrai te diriger : mon souffle, ma voix f animeront ;
permettez-le , madame.
L'Infante. — Oui, Arias, je ne vous retiendrai plus, ce n'est plus la
temps de trembler et de s'attendrir; le feu de la vengeance a séché les pleurs
de la tendresse ; il me semble que mon coeur s'est endurci , que mon ame s'est
fortifiée... Allez venger votre père et vos frères.
Abias. — Et pour fanimer à venger tes frères, regarde leur sang qui
couvre Tépée et les mains de ton vaillant ennemi... Ne pense qu'à ton hon-
neur. Ouvre les yeux au danger, mais ferme ton cœur à la crainte. Affermis*
toi sur ta selle. Invoque d'abord l'aide de Dieu. Pique ton cheval lorsqu'il en
sera temps , porte ta lance d'une main assurée , manie ton épée avec dextérité.
Et tout cela , hélas ! servira de bien peu si le bonheur te manque !
Rodrigue Arias. — Vous semblez douter de ce que je ferai, r^'ai-je pas
depuis long-temps appris à l'Espagne que je sais vaincre et donner la mort?
Il m'est pénible, mon père, que ce soit vous qui paraissiez me méconnaître.
Plût à Dieu que j'eusse précédé mes firères dans le champ clos!
Le combat s'engage; la fortune reste quelque temps indécise entre les deux
héros, leur sang coule. L'épée de Diego de Lara brise le casque de Rodrigue
Arias; mais celui-ci, d'un coup plus décisif, coupe les rênes et fend la tête
du cheval de son adversaire. Le coursier expirant emporte au-delà de la bar*
rière son maître, qui ne peut plus le diriger.
Rodrigue Arias, mortellement blessé, tombe entre les bras de son père.
Diego de Lara veut rentrer dans la lice pour achever sa victoire, mais on lui
crie qu'il est vaincu, puisqu'il est sorti de l'enceinte du champ clos. Une vive
contestation s'élève. On décide enfin par accommodement que Zamora est pur-
gée de l'accusation intentée contre elle , mais que Diego de Lara est victorieux.
Rien de plus pathétique que le désespoû: de Lara, dont l'orgueil regarde une
victoire incomplète comme une défaite honteuse; rien de plus touchant que
l'exaltation héroïque du jeune Rodrigue, qui , au moment de rendre le dernier
soupir, et pouvant à peine proférer quelques mots, ne pense qu'à demander
quel est le vainqueur.
Une autre scène très belle et très caractéristique, qui, d'ailleurs, est tout
entière empruntée aux romances, c'est celle où le frère du roi assassiné, Al*
fonse, rappelé de l'exil pour monter sur le trône, reçoit de ses nouveaux sujets
le serment de fidélité. Le Cid seul se tient à l'écart.
Le Roi. — Don Rodrigue de Bivar, pourquoi gardez-vous seul le silence?
Le Cid. — Écoutez, sire, les motifs qui m'empêchent de vous prêter ser-
ment; ils n'ont rien qui doive vous offenser. On a osé répandre le bruit insensé
que j'ai été complice pour vous de la mort de votre frère. II faut prouver que
cette accusation est fausse.
Alfonse. — Et comment ?
Le Cid. — En mettant la main sur le crucifix.
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Alfoiiss. — Je pfétoni le swmeBt, qui osm le raeevoir?
Le Cid. — Moi, qui ne connais pas la crainte.
Diego de Iaba. -- Ses yeux lancent des éclaiis.
Le Cid. — AUbnse, puissiez-vous être tué, non avoe des éçéM dorées, mais
avec des couteaux de la montagne, non par des nobles des Asturies, mais par
des vilains étrangers à la Castille, par des hommes qui portent des sandales
et non des souliers, des manteaux d'une grossière étoffe et non d'un drap
délieatl puissent-iW vous arracher le cœur par le côté gauche, ù vous avez eu
part, sÎYouaaveaiconsentiàla mort de votre firère! Lejures-voos?
AupoNSE* — Je le jure, j'en prenda le eid à témoin.
Le Cid. — Puisâei*voua mourir comme votre fière, pereé de part en part
avec un javelot aigu par un autre Bellîdo, si vous avez donné l'ordre, si vous
avezenoennaissaacedelamortdedonSam^! et dites : AlBfii8oit41 !
Aif ONSE. — Ainà soitnl !
Le Cid. — Mettez la main sur votre épée; jurez , foi de chevalier, que vous
n'avez ni préparé ni <Nrdonné, pat même en pensée, la mort que pleure toute
la Castille. Le jurez-vous?
Alpônse. — Je le jure. Mais sachez, Cid, que presser un loi de la sorte,
é^est peu de respect de la part d'un sujet E8t*ll raisonnable à vous de vous
montrer si hardi envers celui dont vous devrez ensuite balsor les mains à
genoux?
Le Cid. — Cela pourra avoir lieu si je deviens votre sujet.
AtFONSB. — Eh l que m'impcurte que vous le deveniez ou non? Ne me ré-
pondez pas.
Le Cib. — Je me tais et je pars....
Le Roi. — Partez, qu'attendez-vous?
Le Cid. — Je pars pour vaincre des rois et conquérir des royaumes.
L'infante s'efforce d'apaiser le Cid. Arias Gonzalo rejMrésente au roi com-
bien il lui importe, lorsque la couronne n'est pas encore bien affermie sur sa
tête, de ne pas irriter un homme aussi puissant. Ces sages remontrances sont
écoutées. Le Cid consent à faire sa soumission, et le roi lui déclare que c'est
de sa main qu'il veut recevoir la couronne.
Les deux drames de Guilen de Castro ne sont pas les seuls dont l'histoire du
Cid ait fourni le sujet; mais les autres méritent peu de fixer notre attention.
;Nous n'en exceptons pas celui de Diamante, à qui Voltaire a donné en France
une certaine célébrité, parce qu'il a cru que Corneille l'avait aussi imité. Si
cette opinion eût été fondée, il faut avouer que la part d'originalité de l'œuvre
de Corneille eût été bien faible. Toute la portion qui n'est pas empruntée à
Guilen de Castro se trouve en effet dans Diamante; mais c'est ce dernier qui
a copié notre grand tragique, et là où il ne le traduit pas littéralement , on
peut dire qu'il le parodie.
Le Cid , nous l'avons déjà fait remarquer, est placé, en quelque sorte, dans
l'histoire d'Espagne, à l'entrée du moyen-âge. Çest à partir du temps où il
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Tlri^TAB BSf AiGNOL. ttS
'véatt qœ les €éHs pvemieiit un caraetène de«Qittlv46 et 'â*MlbMitieîl6« L«6
aYeatores bixarres et romaaatques sur lesquellei akoaient à t*«xeroer lei «•-
tesn des romanees se pvéseiiteat déscmnaîs rarement. Cas romances ne iw-
BMnt plus BOX cette époque, comne «wr les époqves précédentes, mi tism
oentÎBo, ime sorte de obeoBique non întenroiiqme; leur membre dinUiHie son»
«yMement; mais, par one sorte decompensatioB, le génie dranatique^^eai»
paraDt du terrain ainsi abandoniié , y trouve ses plus riche» «Hvtérîanx. Cesi
prédséaaent dans les annales des xu*", xiii* et xnr* siècles, qu'il a puisé ses
pins beHes iospIrallMiB.
Avant d'aller plm loin, nons devons faire une observation qui n^est pan
«ans ifnportanee. Les drames que les Espagnols appellent histmques ne niéri»
«ent souvent eette qualification quedans un sens asses restreint. Les noms des
personnages principaux, liss traits saillans de leur caractère, lesciroonstaness
générales du temps où ils ont vécu, sont sans doute fournis par la réalité;
mais très habituellement le feit particulier sur lequel repose Taetion est tout-
iHfait imaginaire, ou du moins tellement dénaturé, qu'on peut dire que la vérité
historique en a été le prétexte plutAt que la souree.
(Test ain^, par exemple, que Lope de Vega, dansune de ses plus beiles
oomédies , le Roi est le meilleur alcadey a su tirer un admirable parti d'une
anecdote qui en elle4néme ne prétait peuV4tre pas à de grands effets. L'hio*
toire raconte que le célèbre roi Alfonso'l'EiBpereur, apprenant qu'un chef «i»
ittaire s'était emparé arbitrairement de la maison d'un pauvre campi^nard de
Galice, kû envoya l'ordre de la rendre sur-le-cbamp à ce malbenrenx; que.
Tordre étant resté sans exécution , il se transporta à Timproviste sur le lieu du
délit , et que le coupable, saisi et convaincu , paya de sa tête moins encore son
brigandi^ que sa désobéissance. A une maison volée, le poète a substitué
une ^le enlevée et déshonorée, et ce trait d'une justice presque sauvage est
devenu pour lui tout à la fois le texte d'une touchante intrigue et d'un ék>>
quent plaidoyer en faveur du pouvoir absolu.
Dans VÉtoUe de Séville, antre chef-d'œuvre supérieur encore à celui que
je viens d'indiquer, Lope a pris de bien autres licences envers l'histoire.
On sait l'aventure du célèbre Antoine Ferez, secrétaire de Philippe II, qni,
^yant assassiné, sur l'ordre exprès de son maître, un homme dont ce tyran
voulait se défaire, n'en fut pas moins abandonné par lui aux poursuites de la
justice , subit la torture sans rien avouer, réussit ensuite à s'échapper, et se
réfugia en France. Rien ne peint mieux que ce trait singulier, raconté froide
ment et naïvement dans les mémoires d'un homme aussi intelligent que Ferez ,
Philippe II et son siècle, l'immense idée qu'on se faisait alors des droits de
rautorité royale, et la barbarie de moeurs qui s'unissait à la brillante civilisa-
tion de l'esprit. Mais si cet événement est de nature à intéresser l'historien et
le philosophe, il est peu dramatique en lui-même, parce que tous les person*
nages qui y concourent sont également peu dignes d'estime, et qu'aucun sen-
timent noble ou exalté ne les anime. C'est pourtant de ce fonds ingrat que Lope
a tiré , à l'aide de quelques modifications ^ de ses plus beaux ouvrages. A la
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SSft RSV1IB DES DEUX MONDES.
place du sombre et sévère Philippe, qu'il ne pouvait d'ailleurs traduire sur la
scène sous le règne de son fils , il a foit intervenir un roi du xiii*" siècle. L'as-
sassin vulgaire frappant sa victime par ambition ou par l'effet d'une servile
obéissance est devenu entre ses mains un brave guerrier, un héros immolant
douloureusement son ami, le frère de sa maîtresse, et sacrifiant tout l'avenir
^e bonheur qui s'ouvrait devant lui au devoir de venger la majesté royale
outragée; cherchant ensuite dans la mort la seule consolation qui lui soit
possible, et, lorsque les aveux du roi l'ont arraché au bourreau, refusant
toute faveur, toute récompense, pour aller demander à une guerre incessante
contre les Maures la chance d'un plus glorieux trépas. Je ne sais si le pathé-
tique a jamais été poussé plus loin que dans cet admirable drame, dont le Cid
(TAndalouêie, représenté il y a quelques années sur le Théâtre-Français, était
une imitation.
Les amours du roi de Castille Alfonse VIII avec la belle juive Rachel , que
les grands , irrités de l'influence absolue qu'elle exerçait sur ce prince , mirent
à mort en l'absence de son royal amant, présentaient sans doute une cata-
strophe éminemment propre à exdter l'intérêt dramatique : il suffisait de la
développer, et l'on doit regretter qu'aucun des grands maîtres de la scène ne
s'en soit emparé. Diamante, à leur défaut, a su en tirer quelque parti ; il y a,
dans la Juive de Tolède, des situations touchantes et plusieurs morceaux
d'une assez belle poésie. Plus d'un siècle après lui , à l'époque où l'ancienne
école dramatique de l'Espagne avait fait place à l'imitation du genre français,
Gutierrez de la Huerta traita le même sujet avec assez de succès dans sa tra-
gédie de Rachely une des meilleures, ou, si l'on veut, une des moins médio-
cres productions de cette nouvelle école.
De tous les personnages historiques du moyen-Âge , celui qui a été le plus
souvent et avec le plus de succès produit sur la scène, c'est incontestablement
Pierre-le-Cruel; il s'élève à ce sujet un problème historique auquel nous
croyons devoir nous arrêter un moment.
Par un contraste singulier, don Pèdre, que les historiens nous représentent
comme un autre Néron , est pour les poètes dramatiques espagnols un héros et
presque un sage. Au surnom de cruel que lui donne l'histoire, ils ont sub-
stitué celui de justicier; ils nous le montrent brillant de courage, de géné-
rosité, de galanterie, ami du peuple, passionné pour la justice, protecteur
dévoué du faible et de l'opprimé, et s'ils ne dissimulent pas l'emportement
despotique de son caractère, s'ils rappellent même avec affectation quelques
actes de violence , quelques meurtres auxquels il s'est laissé entraîner, il est
évident que, loin d'y attacher un blâme sévère, leur but, en mêlant ces taches
légères à son éclatante physionomie , est de la rendre plus dramatique encore.
Des criticjues modernes , s'emparant de cette version poétique et la combi-
nant avec d'autres indices recueillis à des sources plus graves , se sont cru
autorisés à en faire sortir un système qui a trouvé assez de partisans, comme
tout ce qui est paradoxal. Ils ont voulu prouver que ce monarque si diffamé
était une victime de la partialité des historiens vendus à la dynastie dont le
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THÉÂTRE ESPAGNOL. 325
dief lui avait enlevé le trône et la vie, et, se fondant sur Tévidente invraisem-
blance de quelques-unes des imputations accumulées contre sa mémoire, ils
ont essayé d'établir que toutes celles qui lui ont attiré Thorreur du monde
sont également fausses ou exagérées.
Ce système, qui n'est pas soutenable dans son ensemble, renferme pourtant
quelques élémens de vérité. Le père de Pierre-le-Cruei , Alfonse XI, Tun des
plus grands rois qu'ait eus la Castille, habile politique autant que vaillant capi-
taine, avait réussi , par sa prudence et sa fermeté, à réprimer Tinsolence et
les continuelles révoltes des grands seigneurs. Lorsqu'à la place de ce prince
illustre, ils virent monter sur le trône un enfant de quinze ans, l'occasion
leur parut favorable pour ressaisir le pouvoir exorbitant qu'on venait de leur
enlever. Ils parvinrent à semer la division dans la famille royale; ils excitèrent
l'ambition de Henri de Trastamare et des autres frères naturels du jeune roi,
les poussèrent à la révolte, s'emparèrent de la personne du roi lui-même , lui
imposèrent une femme de leur choix, et le tinrent quelque temps dans une
véritable captivité. Pierre finit pourtant par recouvrer sa liberté et bientôt sa
puissance , et il se vengea avec fureur. De nouvelles révoltes amenèrent de nou-
velles vengeances , et ces vengeances furent si affreuses , qu'elles firent presque
oublier les crimes de ceux qu'elles frappaient. Pierre se baigna dans le sang
de ses frères, de ses parens, de presque tous les grands du royaume : violences ,
artifices, perfidie, rien ne lui coûta pour assouvir ses ressentimens, et pour-
tant, apr^ une longue lutte dans laquelle il avait vainement cherché à s'ap-
puyer des classes inférieures, des juifs, des mahométans, de tout ce qui était
alors opprimé et méprisé, il succomba sous une insurrection aristocratique,
aidée d'un secours étranger.
Henri de Trastamare , arrivé au trône par un lâche fratricide, devant tout
aux grands qui voyaient en lui leur associé , leur complice et non pas leur
maître, fut hors d'état d'arrêter leurs empiètemens. Il dut leur abandonner
la meilleure part des domaines de la couronne; aussi devinrent-ils tellement
puissans , que ses faibles successeurs ne purent plus leur tenir tête. La Castille
fut en proie, pendant un siècle, à d'affreux déchiremens qui arrêtèrent le
cours de ses prospérités, et retardèrent l'époque de l'expulsion des Maures; le
peuple fut livré sans défense à l'oppression des seigneurs. Au milieu de la
misère et des calamités sans nombre de cette époque , sans doute la multitude,
exaspérée contre ces tyrans , regretta plus d'une fois le temps où leurs atten-
tats n'étaient pas impunis, où ils avaient à redouter les coups d'une autre
tyrannie , plus formidable que la leur ; sans doute elle appela de ses vœux un
autre Pierre, un autre justicier, elle vît un ami dans le prince qui avait été le
fléau de ses oppresseurs, et qui d'ailleurs, pour se faire des partisans, avait
affecté de s'ériger en vengeur des pauvres et des faibles.
C'est ainsi qu'a dû se former, en sa faveur, au milieu des guerres civiles du
XV* sîèele, une sorte de clameur populaire dont les poètes dramatiques ont
rajeuni et nous ont transmis, l'expression. Il y a cela de remanjuable que ce
n'est pas dans les romances qu'ils ont pris les élémens, ni même le point de
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326 REVUE DBS DEUX MONDES.
vue de leurs drames. Les romances, d'ailleurs assez peu nombreuses, où figure
le roi don Pèdre, sont loin de lui être favorables. Elles roulent presque exclu-
sivement sur les actes les plus odieux que lui impute Thistoire, et qui ne sont
pas tous également démontrés, sur l'assassinat de son frère le grand*maître,
sur le meurtre de sa malheureuse femme. Blanche de Bourboa, sur celui du
roi maure qui était venu chercher un asile auprès de lui, et qu'il fit égorger
pour s'emparer de ses trésors. Une seule de ces romances, conçue dans une
autre pensée, indique, bien qu'avec quelque timidité, que l'opinion qui jugeait
si sévèrement ce monarque malheureux , avait trouvé des contradicteurs.
rïous citerons quelques passages de ce petit poème , dont lesujet est la mort
de don Pèdre, égoipgé par son frère et son successeur, Henri de Trastamare,
au moment où il cherchait à s'échapper d'une place où Duguesclin, l'auxiliaire
4e Henri, le tenait assiégé après l'avoir vaincu.
« Le roi don Pèdre est étendu mort aux pieds de don Henri , moins par la
yaillanoe de son ennemi, que par la volonté du ciel. Don Henri a remis son
poignard dans le fourreau, et de son pied il presse la gorge de son frère. Même
en ce moment il ne se croit pas encore en sûreté contre son invincible adver-
saire. Les deux frères ont lutté, et ils ont lutté de telle sorte, que celui qui
n'existe plus eût été un Gain à défaut de celui qui a survécu. Les armées,
émues de compassion et de joie, accourent mêlées l'une à l'autre, pour con-
templer ce grand événement.
« £t ceux de Henri chantent, font retentir leurs instrumens, crient vive
B^nri , et ceux de don Pèdre , poussant des lamentations et des cris redoublés,
pleurent la mort de leur roi.
« Les uns disent que c'est un acte de justice, les autres que c'est un crime,
fju'on ne doit pas accuser un roi d'être cruel , lorsque les temps sont tels que la
cruauté devient nécessaire; qu'il n'est pas raisonnable que la multitude entre
en compte avec son souverain pour juger s'il a bien ou mal fait dans d'aussi
graves circonstances , que les erreurs de l'amour proviennent d'une tropl^He
cause pour ne pas être excusées, et qu'en voyant les yeux de la belle Padflla,
personne ne se refusera h reconnaître la sagesse du prince, qui n'a pas pour
elle, comme un autre Eodrigue, mis le feu à son royaume.
tt Ceux qui , ayant appartenu au parti vaincu , ont l'ame assez vile pour
cuivre aussitôt le vainqueur par peur ou par flatterie , célèbrent la vaillance de
Henri , et appellent don Pèdre un tyran. Hélas! l'amitié et la justice meurent
toujours avec celui qui succombe. La fin tragique du grand-maître , celle de ce
tendre enfant, la captivité de la malheureuse Blanche, voilà les souvenirs
qu'on évoque pour condamner sa mémoire. A peine un petit nombre d'amis
fidèles osent-ils élever leurs voix vers le ciel pour demander justice.
<( La belle Padilla pleure la triste catastrophe qui fait d'elle l'esclave du roi
vivant et la veuve du mort. « Ah ! don Pèdre, dit-elle, ce sont de perfides con-
« seils, c'est une confiance trompeuse , c'est ton hardi courage , qui t'ont con-
a duit à cette mort infâme! etc., etc. »
Cette romance, dont nous aurions vainement essayé de rendre le mouvement
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THÉÂTRE ESPAGNOL. 337
poétique, Texpresûon simple, vive, énergique et naïve tout à la fois, est,
comme on le voit, le résumé des deux opinions qui s'étaient formées sur le
compte de don Pèdre. Malgré Pimpartialité qu'elle affecte, elle penche évi-
demment en sa faveur, elle tend à rendre au moins suspectes Téquitéet Tim-
partialité de ses accusateurs. Comme nous allons le voir, les poètes dramatiques
ont marché plus hardiment dans cette voie de réhabilitation.
Il faut remarquer cependant que les drames où figure ce malheureux prince
se rapportent sans exception aux premières années de son règne, à un temps
qui précéda celui de ses grandes cruautés, de ses luttes dernières et irréeonei-
liables avec Henri de Trastamare et ses autres frères. Cette circonstance ne
doit pas être perdue de vue, parce qu'elle fait disparaître ce qu'il y aurait de
trop paradoxal dans la glorification d'un homme dont les dernières années
furent souillées par des forfaits malheureusement trop incontestables.
En tête de tous ces drames, on doit placer incontestablement le baillant
Justicier, de Moreto, le Médecin de son Honneur, de Calderon , et le Cer»
tain pour V incertain, de Lope de Vega. Les deux premiers surtout sont de
véritables chefs-d'œuvre dans lesquels le caractère de don Pèdre est dessiné
avec une énergie et une profondeur vraiment admirables. Nous ne reprodui-
rons pas ici l'analyse très étendue que nous avons donnée du baillant Jusli^
cier dans un travail spécialement consacré au théâtre de Moreto. Quant au
Médecin de son Honneur, transporté littéralement sur la scène germanique,
traduit en français et souvent cité comme une des plus originales productions
de Calderon , il n'est étranger à aucun de ceux qui ont donné quelques soins
à l'étude de la littérature espagnole. Dans le Certain pour Pincertain, drame
rempli d'intérêt, de passion et de cette sensibilité gracieuse et naïve qui dis-
tingue Lope , le cdté grave et tragique du caractère de don Pèdre occupe assez
peu de place. Nous nous arrêterons de préférence à une pièce moins connue,
mais peut-être non moins digne de l'être, qui a sur les précédentes l'avantage
de se rattacher à une circonstance vraiment historique, ou , ce qui vaut encore
mieux , transmise comme telle par la tradition , et qui , par l'aspect particulier
sous lequel elle nous fait voir le héros, établit en quelque sorte la transition
entre le don Pèdre des poètes et celui des historiens, nous prépare à la trans^
formation de l'héroïque justicier en un tyran sanguinaire, et nous en rend
presque témoins. Cette pièce, dont l'auteur est ignoré, c'est le Montagnard
Jean Pascal ou le Premier assistant de Séville. Chez les Espagnols, le nom
de montagnard désigne les habitans d'une partie reculée de la Vieille-Castille,
où les chrétiens s'étaient réfugiés lors de l'invasion des Maures, et où s'était
conservée, dans une vie laborieuse et pauvre, la rude simplicité des anciennes
mœurs. Le titre d'assistant est celui que portait encore, il y a quelques années,
dans la capitale de l'Andalousie, le premier magistrat, appelé corrégidor dans
les autres cités.
On trouve dans cette comédie plusieurs scènes qui ne dépareraient certes
ni k baillant Justicier, ni le Médecin de son Honneur. Telle est celle qui en
forme, pour ainsi dire, l'exposition , et qui n'est autre chose qu'une étude dé-
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328 REVUE DES DEUX MONDES.
taillée et approfondie du caractère de don Pèdre. Elle est, sous ce rapport
surtout, si digne d'attention, que nous n'hésitons pas à Finsérer ici tout
entière malgré sa longueur.
Le roi , chassant pendant une nuit orageuse aux environs de Sé^nlle, s*est
trouvé séparé de ses courtisans et s'est complètement égaré. Un vieillard qu'il
rencontre, et à qui il ne se fait pas connaître , lui offre l'hospitalité. Ce vieil-
lard , c'est Jean Pascal , qui le conduit dans une vaste habitation dont l'aspect
représente une existence aisée et rustique tout à la fois. Une conversation
animée s'établit entre les deux personnages.
Jean Pascal. — Mon gentilhomme , vous voici dans ma maison ; vous y
passerez la nuit comme je vous l'ai proposé , puisqu'une heureuse rencontre
m'a procuré le bonheur de vous rendre ce service.
Le Roi. — J'accepte votre offre avec reconnaissance. Je faisais partie de
la suite du roi. Engagé dans l'épaisseur d'un bois que je n'avais jamais par-
couru, je m'y suis perdu à l'entrée de la nuit : j'ai essayé de me diriger vers
la lumière que je voyais sortir de ce village. C'est alors que je vous ai ren-
contré , et qu'avec tant d'empressement et de courtoisie vous m'avez proposé
de me recevoir chez vous.
Jean Pascal. — Trêve de complimens. Vous voyez bien que c'est sans
savoir seulement qui vous êtes que je vous ai ainsi accueilli. Il ne faut donc y
voir qu'une habitude de ma part, un témoignage d'humanité que tout autre
voyageur eût reçu de moi aussi bien que vous.
Le Roi. — Il en eût éprouvé la même reconnaissance.
Jean Pascal. — Changeons de propos. Léonor, je suppose que la chambre
des étrangers est toute prête comme à l'ordinaire. C'est là que couchera notre
hôte. Ajoute à notre pauvre souper de tous les jours quelque chose qui le
rende digne de celui qui va y prendre part. En attendant, fais-nous apporter
des sièges. Si vous le trouvez bon , nous passerons le temps à causer.
Le Roi. — Comment s'appelle ce village.'
Jean Pascal. — Il s'appelle Jean-Pascal. On n'y compte que huit ou dix
maisons occupées par les domestiques que j'emploie à garder les troupeaux et
à cultiver les terres qui me composent, grâce à Dieu , une fortune plus que
moyenne. C'est de là qu'il a pris son nom.
Le Roi. — Vous vous appelez donc Jean Pascal ?
Jean Pascal. — Ce nom est aussi connu dans ce pays que celui du roi
don Pèdre en Espagne. Et vous qui me faites ces questions, quel est le vôtre,
mon gentilhomme?
Le Roi. — Don Pèdre de Castille.
Jean Pascal. — - Seriez-vous parent du roi?
Le Roi. — Je ne dois pas vous cacher que je suis aussi noble que lui.
Jean Pascal , à part. — C'est bien là la vanité espagnole. (Haut.) Quant à
moi , seigneur don Pèdre, je ne suis que ce que vous voyez. Je suis né dans
les montagnes de Léon. J'ai servi le roi quand j'étais jeune; devenu vieux, je
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THÉÂTRE ESPAGNOL.
me suis retiré dans ce pays, où je possède quelques terres que j*ai héritées de
ma femme et qui me font vivre avec ma fille et quelques serviteurs. Ty mène
une existence douce et traùquille, et moi aussi , je suis roi dans ma maison ,
puisque j*y exerce le droit de punir et de récompenser.
Lb Roi. —Si vous avez servi le roi, comment n'avez-vous reçu de lui ni
emploi ni pension ?
Jean Pascal. — II n*y en a pas pour tout le monde, et je n*ai pas été heu-
reux en cela.
Le Roi. — En ne vous récompensant pas, le roi s*est montré injuste.
Jean Pascal. — Mon gentilhomme , je n*ai rien dit de semblable, et on
ne tient pas devant moi de tels propos. Le roi est toujours juste, et si un grand
nombre de ceux qui Pont servi restent sans récompense, ce n'est pas sa faute.
S'il n'y a qu'un seul emploi pour cent prétendans , quatre-vingt-dix-neuf,
pour le moins, ne doivent-ils pas rester mécontens? Eh bien! j'ai été un de
ceux-là, la fortune m'a regardé de son mauvais œil. Ce qui me console, c'est
que, sujet et soldat, je n'ai manqué à aucun de mes devoirs. Le roi Alfonse ,
que j'avais servi , est mort, et je me suis retiré au moment même où son fils
est monté sur le trône.
Le Roi. — Vous avez eu tort. Si vous ne vous êtes pas adressé à lui, de
quoi vous plaignez-vous ?
Jean Pascal. — Je ne me plains pas, mais j'ai voulu au moins tirer parti
de mon expérience. Je n'avais rien obtenu du roi que j'avais servi pendant
tant d'années; que pouvais-je attendre d'un nouveau souverain, auprès de
qui tout ce que j'ai pu faire ne m'ertt servi de rien, si je n'eusse commencé par
perdre beaucoup de temps à me faire connaître de lui? (A part.] Le courtisan
est curieux.
Le Roi, à part. — Le campagnard n'est pas sot. (Haut.) Je crois que vous
avez raison. On accuse d'ailleurs le roi don Pèdre d'être violent, rigoureux et
même cruel.
Jean Pascal. — Vous saurez mieux que moi ce qui en est. Je ne l'ai aperçu
de ma vie.
Le Roi. —Mais vous aurez souvent entendu parler de lui de cette façon.
Jean Pascal.— Oh! les bruits publics méritent peu qu'on s'y arrête. Le
vulgaire s'attache moins à la vérité qu'aux premières impressions qu'il a reçues
au hasard , et que rien ensuite ne lui ferait perdre.
Le Roi. — Eh bien ! on lui a fait une réputation de cruauté.
Jean Pascal. —S'il en est ainsi , elle lui restera. J'ai entendu dire qu'il est
brave. C'est lé sml reproche que je lui fasse.
Le Roi. — Comment! la bravoure est-elle un défaut, dans un roi surtout?
Jean Pascal.— Oui, lorsqu'un roi, oubliant ce qu'il est, veut faire usagp
de son courage personnel. Les rois sont-ils donc les dieux de la terre pour
recourir à des armes qui les mettent au niveau de tout le monde? Est-il conve-
nable qu'une main qui ne devrait s'ouvrir que pour répandre des bienfaits,
verse un autre sang que celui des ennemis? Et encore même à la guerre , je ne
TOME XXIV. 22
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330 REVUB DES DECX MOBU>£S.
veux pas que Tamour de la gloire entraîne trop loin un monarque. Ce n'est
pas à lui de chercher les dangers, de se jeter dans de témérahres entreprises.
Le Roi. — Je crois que vous avez raison. Mais le roi don Pèdre est jeune ^
il est entraîné par Tardeur de son âge.
Jean Pascal. — Cest là ce qui Texcuse. D^ailleurs, je ne lui reproclie pas
d'être brave, mais de se laisser trop souvent emporter à sa bravoure. Si , après
avoir fait ses preuves , il pouvait se contemr, il en retirerait un double hon-
neur, celui de savoir se battre , et la gloire non moins grande , à mon sens, de
savoir s*en abstenir.
Le Roi. — Peut-être n'a-t-il pas la force de contenir la chaleur de son sang.
Peut-être aussi ne le veut-il pas.
Jean Pascal. —Soit, qu'il se batte, je ne m'y oppose pas.
Le Roi. — Cela m*est tout-à-fait indifférent.
Jean Pascal. — Et à moi bien plus encore. Ce qui est plus fâcheux, c'est
ce qu'on raconte de cette Marie Padilla.
Le Roi. — A cela je répondrai encore que le roi est jeune.
Jean Pascal.— Il n'y a pas d'âge pour les rois, en cela même ils sont
dieux, et il ne leur est jamais permis de faillir. Voyez un peu les déplorables
effets des scandales qu'ils nous donnent, eux qui sont, pour ainsi dire, les
patrons sur lesquels se modèlent les peuples qu'ils gouvernent! Quel miroir à
présenter à leurs sujets pour qu'ils y cherchent leur image ! C'est l'absence de
justice qui amène toutes ces rébellions : de là vient qu'on obéit par crainte, et
non par amour.
Le Roi.— Permettez, j'ai encore quelque chose à dire en faveur du roi.
Quant à la Padilla , c'est un amusement qu'il faut bien lui passer, car enGn il
est homme, et les héros les plus célèbres n'ont pas échappé à cette faiblesse,
dont le temps au surplus vient bientôt les guérir. J'ajouterai qu'il attend, pour
l'épouser, cette belle fleiur de France , Blanche de Bourbon , dont l'arrivée
mettra fin à toutes ces folies de jeunesse. ( A part. ) Je ne dis pas ce que je
pense, je sens trop la force de ma passion. (Haut. } Il est vrai que Séville est
agitée, qu'on s'y plaint du gouvernement, et que cette inquiétude des esprits
contribue à la misère qu on y éprouve; mais la faute n'en est pas au roi. Dans
les guerres civiles qui ont désolé ce royaume, l'expérience a prouvé que si,
pour rétablir l'ordre, on emploie les moyens de douceur, le mal résiste à leur
insuffisance. Si , au contraite, on veut recourir au feu et au fer pour retrancher
la partie gangrenée , pour arrêter les progrès du poison , un pareil remède
fait horreur, et le roi dont le courage s'échauffe de plus en plus par l'effet de
l'opposition qu'il rencontre, le roi, qui s'est montré justicier, passe pour cruel.
On ne veut pas voir qu'aux grands maux il faut de grands remèdes, et qu'une
main énergique peut seule empêcher le pays de se perdre dans un abîme.
Jean Pascal. — Eh bien! je vous répète que tout cela vient de l'absence
de justice. Remarquez bien qu'il y a justice et justice. Un châtiment répand
une crainte utile, une exécution est une leçon salutaire; mais, lorsqu'on voit
le glaive de la loi toujours levé , toujours ensanglanté , la colère qu'on éprou-
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TflÉATRB ESPAGNOL. 8SI
Tait contre les coupables se change en pîtié, la pitié en regret : de là les mé-
conteatemens et les troubles. La justice estnn attrUnit de la Divinité, Il faut
qu'à son exemple ceux qui Texercent inspirent le respectât non pas rhonrenr.
Si IcToi avait auprès de lui un lionMne comme *inoi, qui veiliât avec lèie aa
•oin de sa gloire et au repos de Téta^, je croîsque Séville serait bientôt pacifiée.
Le Koi. — Que dites-vous?
Jeâm Pâscai.. — Je dis que je me sais laissé emporter par mon zèle de sujet
dévoué , et que c'est mon cœur qui a parlé.
L'arrivée d*an des gentil^ommes de la suite du roi fait connaître à Jean
Pascal quel est Tbôte avec qui il vient de s'entretenir si Camilièrement. Le rai
lui déclare qu'il compte sur ses services, dont il vient en quelque sorte de lui
fanpe la proposition , et qu'il veut le diarger du gouvernement de sa capitale.
Jean Pascal , sans se rétracter, sans se perdre en protestations de modestie ,
objecte pourtant l'humilité de sa condûion. — Qu'importe? lui répond don
Pèdre, œ que je cherche, c'est une tête : je la trouve en vous. Quant à votre
sang, vous tawrez bien lui donner l'illustration qui peut lui manquer «noore.
Cest ainsi que tout a commencé.
Jean Pascal. — Réfléchissez-y bien , sire , je suis opiniâtre; ce qu'une fois
j'aurai décidé par voie de justice, aucun ordre ne me le fera révoquer.
Le Roi. — Tout ce que vous ferez , je le tiendrai pour bon.
Jean Pascal. — Sachez bien que celui que j'aurai trouvé coupable, je le
châtierai sans aucune exception , sans permettre qu'on dénature la loi par des
interprétations subtiles.
Le Roi. — I^'épargnez pas même ma maison. Est-ce assez?
Jean Pascal. — Vous me pressez «beaucoup , prenez-y garde, je finirai par
accepter.
Le Rot. — Jean Pascal , ce qui est dît est dit.
Jean Pascal. — £fa bien ! s'il n^ a pas de remède , j'y consens.
Cette belle scène contient toute la pensée du drame, elle en est pour ainsi
dire le programme. Tout l'intérêt réside dans le contraste que présentent
les caractères et la position des deux personnages principaux. Jean Pascal ,
à peine installé dans ses fonctions d'assistant , devient par l'énergie de son
administratif» , par la vigilance, la sagacité, la vigueur sage et modérée
de sa justice , la terreur des criminels et l'espoir des gens de bien. Bientôt
Séville a changé d'aspect; mais ce n'est pas seulement contre les malfaiteurs
qu'il a à lutter. Le roi lui-même lui suscite des obstacles plus difficiies à sur-
monter. Don Pèdre n'est plus le héros du Médecin de son honneur, du Fail-
lant Justicier; U est bien plus avancé dans les voies funestes qui doivent le
conduire à sa perte. Déjà le meurtre et les violences de toute nature se présen-
tent à lui comme des moyens naturels de venger ses injures, de calmer ses
inquiétudes, de satisfaire ses passions. Irrité des complots qui s'ourdissent
contre lui et auxquels à tort ou à raison le nom de sa femme et de son frère se
trouvent toiigours mêlés, c'est par leur mort qu'il veut y mettre fin; c'est i
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338 REVUE DBS DEUX MONBES.
par la mort de set rivaux qu'il veut assurer le succès des intrigues amou-
reuses qui, malgré sa passion pour Marie de Padilla, occupent une grande
partie de son temps. Dans d*autres momens, moins cruel, mais non pas moins
arbitraire, il veut sauver des coupables condamnés par Fassistant. Jean Pascal^
toujours ferme et consciencieux, mais trop adroit, trop maître de luinnéme
pour ne pas comprendre qu'il faut éviter de choquer directement un semblable
caractère, réussit pourtant à le contenir, tantôt en lui rappelant ses pro-
messes, tantôt en feignant pour un moment de céder à ses emportemeas,
tantôt en d^isant la sagesse et l'équité de ses propres actes sous une appa-
rence de bizarrerie et d'originalité qui ne peut manquer de frapper l'imagina-
tion de don Pèdre. Il y a encore au fond de cette ame fatalement vouée à la
tjnrannie un instinct de justice, un reste d'amour de l'ordre, des sentimens
d'honneur qu'avec quelque adresse il n'est pas impossible de réveiller. Le roi
se considère comme lié envers l'assistant par les proinesses qu'il lui a faites;
il éprouve d'ailleurs un puissant attrait pour cette nature vigoureuse et un peu
sauvage dont les caprices adroitement simulés amusent son esprit fantasque.
Sa curiosité se complaît à voir Jean Pascal lutter contre les difficultés innom-
brables de. la; tâche qu'il a acceptée; quelquefois même il s'ingénie à lui en
susciter de nouvelles pour voir comment il s'en tirera. C'est une sorte de défi ,
une lutte étrange, mais qu'explique parfaitement le caractère de ce prince.
Cette lutte se termine dignement par un incident que le poète a emprunté
à la tradition. Don Pèdre, qui a conçu une vive passion , ou plutôt un caprice
violent, pour la fille de Jean Pascal lui-même, a essayé de s'introduire pen-
dant la nuit dans la maison de l'assistant. Il a tué un homme qui voulait lui
en interdire l'entrée. Avant que les voisins accourus au bruit du combat
aient pu l'apercevoir, il est parvenu à s'échapper; mais il a été reconnu par
une vieille femme qui travaillait à sa fenêtre à la clarté d'une lampe. Elle l'a
reconnu à un certain bruit que faisaient ses genoux en se choquant lorsqu'il
marchait avec précipitation. Interrogée par Jean Pascal, qui, pour découvrir
le meurtrier, a fait arrêter tous les habitans de la rue où le crime a été com-
mis, ce n'est pas sans hésitation qu'elle se décide a avouer le secret qu'elle
seule possède. Il lui prescrit le plus profond silence et poursuit la procédure
dans la forme accoutumée. Le roi , avec une malicieuse ironie, recommande à
l'assistant de ne rien négliger pour trouver le coupable, de le punir rigoureu-
senient, quel qu'il puisse être, et bientôt il lui témoigne sa surprise, son mé-
contentement, des lenteurs du procès. Jean Pascal ne se déconcerte pas. Au
bout de quelque temps, il vient annoncer au roi que l'enquête est terminée, le
coupable connu , que le crime a été commis par un de ces hommes pour les-
quels on fait quelquefois taire les lois, et qu'il serait à propos de ne pas
pousser les choses plus loin. Don Pèdre a déjà appris, par l'indiscrétion d'un
des agens subalternes de l'assistante que celui-ci sait tout ce qui s'est passé.
De plus en plus curieux de voir par quel expédient il mènera.à fin cette étrange
aventure, il insiste pour que justice soit faite sans aucun ménagement. L'as-
sistanti qui voulait (seulement se mettre, par un ordre formel , à l'abri de la
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THÉÂTRE ESPAGNOL. 333
eolère royale, n*hésite plus. Il propose au roi de le conduire sur la place même
où le crime a été coosommé et où il va être puni. A peine y sont-ils arrivés,
qu*un rideau tendu devant la maison de l'assistant est enlevé et laisse voir la
statue en pierre de don Pèdre. Non loin de là une lampe est suspendue à la
fenêtre d*où la vieille a été témoin du meurtre. — Cest mon portrait, s'écrie
le roi. — Voilà le coupable, répond Jean Pascal, et voici le juge, qui vous
rappelle à genoux les injonctions et les promesses qu'il a reçues de vous. — Le
roi le relève, l'embrasse, et, dans son admiration , pour perpétuer le souvenir
de cet acte éclatant de justice et d'une courageuse intégrité, il ordonne que sa
statue reste à jamais dans le lieu où elle vient d'être placée, et que Jean Pascal
conserve à perpétuité les fonctions d'assistant de Séville.
jNous avons dit que ce dénouement était puisé dans une de ces traditions
dont abonde l'histoire de Pierre-le-Justicier. Celle dont il s'agit a été consacrée
à Séville et transmise d'âge en âge par la présence de la statue et par le nom
même de la rue, qui s'appelle encore, si nous ne nous trompons, la rue de la
Lampe.
Le caractère des premiers successeurs de don Pèdre ne prêtait pas à beau-
coup près autant que le sien aux développements dramatiques. Les guerres
civiles qui troublèrent leur règne et remplirent la plus grande partie du
xv** siècle sont peu fécondes en événemens vraiment saillans qu'on paisse
détacher de l'ensemble de l'histoire pour en former le thème d'une composi-
tion tragique. Elles ont pourtant fourni la matière de quelques drames, tels
que la Femme prudente, de Tirso de Molina, et le Pauvre Diable en Espagne^
de Canizares, qui renferment çà et là de véritables beautés, mais qui n'ont
pas un caractère suffisant d'originalité pour que nous croyions devoir nous y
arrêter. Le fait le plus marquant de cette époque, la disgrâce et la mort d'Al-
varo de Luna , fte favori long-temps tout puissant de Jean II , qui , abandonné
enfin par son faible maître à la haine jalouse des grands , expia sur l'écha-
faud sa fortune plutôt que ses crimes , cette terrible catastrophe qui laissa
un long et profond souvenir dont tant de romances nous ont transmis la
pathétique expression, n'a inspiré à Lope deVega qu'un drame fort médiocre.
Ce xv*" siècle , dont les longues perturbations avaient paru faire retomber la
puissance espagnole au-dessous de ce qu'elle était du temps de Pierre-le-Jus-
ticier, vit, avant d'expirer, jeter les bases de la formidable monarchie de
Charles-Quint et de Philippe II. Le mariage de Ferdinand et d'Isabelle, en
réunissant sous le même sceptre l'Aragon et la Castille , rendit facile l'anéan-
tissement de ce qui subsistait encore de la puissance musulmane dans la
Péninsule.
Le siège et la prise de Grenade sont le sujet d'un drame dont le titre est
bizsirre, c'est le Triomphe de FAve Maria. Ce drame , d'un auteur inconnu,
n'a pas une grande valeur poétique , mais il mérite d'être signalé comme une
reproduction frappante des mœurs chevaleresques et de l'exaltation religieuse
de cette époque. Un chevalier chrétien , pour faire preuve à la fois de bravoure
et de piété, imagine de pénétrer secrètement dans la ville assiégée et d'y
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SUA REVSB DBS JIEOX MXIVBES.
«rfoorer, mi £alle de la mcxMiaée pnndpak, use sorte d'étendacd mxt leqvd ett
inscrite k saiutatioD de Fange à la Vieiïge. Un chevalier maore, pov vengfer
Toutrage fait à Mahomet, attache à la queue de son ehevd ce singulier ts^
phée et vient défier les dhrétiens. Bientôt il tombe sous les coups d'un guep-
rier castillan qui, rapfiortant à ses souverains la tête du profanateur , est pro-
clamé le champion de Blarie , et comblé d'honneurs extraordinaires. Il y a dans
cette œuvre étrange une paraj^rase poétique de tJve Maria et de nen^
breuses invocations à la Vierge, qui prouvent ^lerautevr, ainsi que rîndiqoe
d'aUleuTS le titre de la pièce , s'était propesé pour but principal la glorification
de la mère du Sauveur. Ces élans d'une ardente dévotion sont encadrés dans
un tableau animé d'une des plus brillantes époques de Thistohre d'fispagne.
Les noms héroïques, les exploits chevaleresques , les souvenirs d'amour et de
galanterie, consacrés par les romances et par les vieux romans, se présentmeot
en foule au poète. Il en a tiré pard pour donner à son œuvre , d'aillemrs asscE
médiocre , une sorte d'édat et d'intérêt qui l'a soutenue au théâtre jusqve
dans ces derniers temps.
Parmi les guerriers qu'il y fait figurer se trouve le fameux Gonzalve de Gor-
doue , qui en Espagne , et on peut dire dans l'Europe entière , a conservé par
excell^ce lelâtrede grand capitaine, devenu pour lui une sorte de nom propre.
Gonzalve de Cordooe est peut-être, après le Cid, le plus célèbre et le phs
populaire des héros espagnols. H a encore avec lui un autre point de ressem»
Llance. De même que les exploits du Cid ferment en quelque sorte les temps
fabuleux de l'Espagne et commencent le véritable moyen âge, Gonzalve de
Cordoue, qui appartient encore au moyen âge par ses combats contre les
Maures , commence, pour ainsi dire, l'histoire moderne de la Péninsule. Ses
victoires d'Italie sont le premier acte par lequel FEspagne, délivrée de ses enne-
mis intérieurs et réunie enfin en une seule monarchie , se pro&iusit avec éclaft
sur la scène de la politique européenne.
Un poète du temps de Charles II et de Philippe Y, Canizares, le dernier
des écrivains dramatiques de l'ancienne école , a composé sur Gonzalve de
Cordoue une comédie fcnrt remarquable, les Comptes du grand Capitaine»
Elle nous le montre dans tout l'éclat de la gloire et de la grandeur où l'avait
porté la conquête du royaume de Naples. L'action roule sur les intrigues
ourdies par ses ennemis pour le desservir auprès de Ferdinand-le-CathoIique,
pour exciter contre lui les préventions de ce prince défiant. Le caractère du
roi , hésitant entre ses soupçons , sa jalousie et les ménagemens dus au puis-
sant sujet qui a gagné pour lui tant de batailles , est fort bien tracé. Il y a de
la grandeur, de la bonhomie, de la naïveté dans celui de Gonzalve, et, quoi-
que ce ne soit pas peut-être absolument sous ces traits que nous le montre
l'histoire , un tel personnage ne peut manquer de plaire et d'attacher. Garcia
de Paredes, l'Ajax, ou plutôt l'Hercule espagnol du xvi*" siècle, a bien cette
franchise rude, cette simplicité un peu gauche, cette lenteur d'mtelligence
qui, dans les hommes doués d'une force physique extraordinaire, s'allient
assez habitueUement à lagénéiosité et à la bravoure. Une scène fort originale.
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XHÉATAS BSBAGNOL* 331»
et qui eiplique le titre delà pièce, c^est cdie où le grand capitaine se trouve,
à son inexprimable indignation, appelé à rendre compta, devant une com-
mission composée de ses ennemis , des sommes qu'il a reçues pour la conquête
du royaume de Naples. Les commissaires , un peu embarrassés eux-mêmes de
leur rôle , veulent s'excuser auprès du héros. 11 les presse brusquement d'aller
au fait.
Don Fabaigs. — Je vous obéis.
GoMZALVB. -—Prenez garde, je suis peu patient
Fabbice. — On vous a envoyé cent trente mille ducats en lettres de change
tirées de Valladolid.
GoNZALYB.— Cela est vrai.
Fabbice. — Le capitaine Aguirre vous a porté huit mille piastres; je me
trompe, c'est quatre-vingt mille.
GoNZALVB. — Soit huit mille ou quatre-vingt mille, c'est tout un pour le
bon payeur. Continuez.
Fabbige.— La Calabre vous a fourni trois millions onze mille écusen
contributions et autres revenus.
GoNZALVB. — Vrai Dieu! cela devient bien long. Ne peut-on savoir la
somme totale?
Fabbicb. — Si , seigneur, en voici la récapitulation.
GoNZALVB.— Voyons-la donc.
Fabbicb. — Vous avez reçu treize millions d'écus.
GoNZALYE. — Quoi! pas davantage.' Aiais c'est une misère. Grâce à moi,
l'entretien de nos troupes a coûté bien plus cher que cela à l'ennemi. Donnez-
moi ce livre... J'ai aussi mes papiers. Écrivez... Mémoire de ce que j'ai dépensé
pour des conquêtes qui me coûtent tant de sang, de veilles et de soucis.
Fabrice. — J'y suis , votre excellence peut continuer.
Gor«zAi.vB. — Deux millions en espions.
Fabbicb. —Autant que cela?
GoNZALYE. — £t c'est peu. Faute d'espions, on perd les occasions les plus
favorables. Il faut les bien payer, si l'on veut qu'ils nous reviennent ; car, si ce
ne sont pas eux qui donnent la victoire, au moins ils ouvrent la voie qui y
conduit.
Fabbicb, — J'ai écrit
GoNZALVE. — Cent mille ducats en poudre et en balles.
Fabrice. — Vous avez dû , avec celte somme , en acheter beaucoup.
GoTizALYE. — Apprenez que nous nous servions de celles même que nous
lançait l'ennemi , autrement tous les trésors du roi n'auraient pas suffi à notre
consommation... Mettez encore dix mille ducats pour des gants parfumés.
Fabbicb. — Parlez-vous sérieusement?
GoNZALYE. — Écrivez ce que je vous dis. Après une mêlée, où vingt-sept
mille hommes étaient restés sur le champ de bataille, et nous vîvans et vain-
queurs, n'était-il donc pas raisonnable de fournir h nos pauvres soldats ces
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336 REVUE DES DEUX MONDES.
gants parfumés pour les préserver de ta contagion du mauvais air exhalé par
tant de cadavres? Ne pouvant leur donner à manger, ne leur devais-je pas au
moins cette satisfaction? Monsieur le commissaire, vous n'avez jamais senti la
chair morte.
Fabbice. — Non , seigneur.
GoNZALYE.— On le voit bien, continuez. Cent soixante-dix mille ducats
pour mettre les cloches en état.
AscAGNE , autre cominiflsaire. — Voilà quelque chose de nouveau.
GoNZALVE. — On avait si souvent à fêter une victoire, et les sacristains les
mettaient en branle avec tant d'empressement, qu'elles ont fini par se briser.
Il a fallu renouveler les anciennes et même en ajouter de nouvelles. Pour eni-
vrer les troupes un jour de combat , un demi-million en eau-de-vie.
Fabbice. — Étrange précaution !
GoNZALVE. — Dites précaution sage. Comment voudriez-vous que des
hommes ordinaires (je ne parle pas des nobles, qui obéissent à l'honneur)
allassent boire la mort la face découverte, uniquement parce qu'un autre
homme le leur ordonnerait, s'ils n'étaient pas ivres? Croyez-vous qu'ils le
feraient de sens rassis?
AsGAGNE. — Vous avcz raison.
GoNZALVE. — L'entretien des prisonniers blessés pendant une aussi longue
^erre s'élève à un million et demi. Tai employé deux autres millions à faire
aire des messes pour que Dieu nous donnât bonne chance; car, sans le secours
de Dieu , rien n'est possible; trois millions en prières pour les morts.
FabbiCe. — Pour les morts?
GoNZALVE. — Sans doute, f^eux qui meurent à la guerre n'ont-îls pas subi
sur cette terre , dans leur pénible métier, un purgatoire assez rigoureux pour
mériter qu'on ne les laisse pas dans l'autre.
AscAGNB. — C'est vrai.
Fabbice. —Mais, seigneur, votre compte monte déjà si haut, que c'est le
roi qui se trouve vous devoir une forte son^me.
GoNZALVE. — Ce n'est pas tout. Ajoutez cent millions.
Fabbice. — Comment?
GoNZALYECse levant et renversant la table et les registres).~Pour la patience
que j'ai eue d'endurer que le roi fît demander des comptes à un homme qui
peut se glorifier d'avoir poussé le désintéressement jusqu'à vendre ses meu-
bles, son argenterie, son patrimoine même , pour fournir aux besoins des
troupes abandonnées sans récompenses, sans solde et sans vivres.
Cette scène est certainement une variante assez piquante du fameux mot
de Scipion montant au Capitole.
Gonzalve de Cordoue, nous l'avons dit, est en quelque sorte le lien qui
unit, pour l'Espagne, le moyen-âge à l'histoire moderne. Avec lui, nous
entrons dans cette ère de civilisation compliquée, de grandes guerres, de vastes
combinaisons européennes, où l'élément poétique disparaît ou s'affaiblit. Là
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THÉATRB ESPAGNOL. 337
s'sarrétent les romances, parce que les évènemens ne présentent plus rien qui
s'accommode à leur naïve allure. Le drame lui-même n*y trouve plus d'aussi
heureuses ni d'aussi abondantes inspirations. Cependant des circonstances
particulières à l'Espagne , et qui , au milieu de la carrière nouvelle où elle
s'engageait avec tant de grandeur, lui conservaient quelques traits de sa phy-
sionomie romanesque des âges précédens, devaient encore fournir matière à de
brillantes conceptions dramatiques. La guerre contre les Maures , terminée en
Europe, se prolongeait sur la côte d'Afrique avec ce caractère de lutte reli-
gieuse si propre à exalter les imaginations. L'Amérique, récemment découverte
et non encore explorée, ofùrait à tous les aventuriers espagnols une carrière
illimitée où se précipitaient tous ceux qui , à un indomptable courage , à une
inébranlable fermeté et à un esprit fécond en ressources, joignaient une vaste
ambition et un désir immodéré de fortune, qu'ils ne croyaient pas pouvoir
satisfaire par des voies régulières. La soif de l'or et toutes les passions les
plus violentes s'y déployaient avec d'autant plus de liberté qu'elles se décoraient,
aux yeux même de ceux qui s'y abandonnaient , de la réalité ou du prétexte
de plus nobles sentimens auxquels ils les associaient. L'idée de gagner à la foi
chrétienne des nations plongées jusqu'alors dans les ténèbres de l'idolâtrie,
celle d'ajouter de vastes et riches contrées à la monarchie de Charles-Quint,
étaient bien propres à exalter les imaginations. Elles jetaient un merveilleux
coloris sur le récit de ces incroyables entreprises où une poignée d'Européens
allaient à d'immenses distances, sous des climats inconnus, vaincre et con-
quérir des populations dont on se plaisait à s'exagérer encore le nombre et la
force.
U sufQt de lire quelques-uns des drames dont les conquérans de l'Amérique
sont les héros , par exemple , ceux que Tirso de Molina a composés sur les
exploits des Pizarres , pour se rendre compte de l'impression profonde que
ces aventures extraordinaires faisaient alors sur les esprits. Sous l'empire de
l'admiration qui s'attachait à d'aussi prodigieux succès, on accueillait avec un
avide empressement toutes les inventions que la crédulité et l'imposture ajou-
taient à une réalité déjà si étonnante. L'Amérique était pour les esprits pré-
venus comme un pays de miracles où les lois de la nature étaient renversées;
on voyait dans ses conquérans l'équivalent de ce qu'étaient, aux yeux de
l'antiquité, les guerriers des temps héroïques , des hommes doués d'une force
physique et morale tellement au-dessus des proportions communes et d'une si
inébranlable résolution, que rien ne leur était impossible, que les obstacles
résultant du nombre, des distances, de la fatigue, des besoins physiques, dis-
paraissaient en quelque sorte devant eux.
Le plus intéressant, à mon gré, de ces drames américains, c'est la Conquête
de VAraucanie, de Lope de Vega. Le sujet est le même que celui du fameux
poème épique d'Ercilla. C'est une véritable chronique où aucune circonstance
n'est omise , où tous les incidens, sans en excepter le supplice du chef de l'in-
surrection , sont mis sous les yeux du spectateur dans l'ordre exact où ils sont
survenus. I^Ialgré ce qu'il y a de peu dramatique dans une telle marche, malgré
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338 REV0E VÉS BB17X MOIVUES.
d'énormes fautes contre les convenances et la eonleor locale, oubliées josqii'aii
point de placer dans la bouche des sauvages de fréquentes allusions à Vénus,
aux nymphes , aux tigres de la libje , il règne dans toute cette pièce un mou-
vement, une vigueur soutenue, une puissaoee d'intérêt, qui nous avertissent
qu'en dépit de ces inconséquences de détail le poète est dans la vérité de aon
sujet. Tout y resphre ce sentiment de grandeur orgueilleuse qui animait alois
les Espagnds et que la fortune semblait justifier par les faveurs dont elle com-
blait leurs armes et leur politique. La confiance absolue, la foi ardente, Tin*
flexible cruauté qu'ils portaient dans leurs audacieuses entreprises, forment
on admirable contraste avec le patriotisme et la superstition sauvage des
Araucaniens. Caupolican n'est pas moins héroïque que Mendoza. Dans te
tableau de cette lutte entre la barbarie inculte et la barbarie civilisée , si l'on
peut ainsi parler, Lope a su tenir la balance de manière à appeler tour à tour
notre sympathie et notre admiration sur les Araucaniens défendant leur indé-
pendance avec leur territoire, et sur une poignée d'Espagnols luttant, dans la
pleine conviction de leur droit, pour leur vie, pour leur honneur, pour aug*
menter la puissance de leur roi et surtout pour propager la foi chrétienne.
Les drames empruntés à l'histoire du règne de Charies-Quint, et où ce priaee
figure quelquefois d'une manière d'ailleurs peu remarquable, sont en ^néni
fort médiocres. Quelques-uns de ceux qui se rapportent au règne de Philippe H
ont au contraire une très grande valeur.
Je ne mettrai pas dans cette classe le Prince don Carlos, de Cuello; fea
dirai pourtant quelques mots à titre de curiosité historique. On sait quel in*
térét romanesque s'est attaché hors d'Espagne à la mort de 6e jeune don
Carlos, victime tout à la fois, disait-on, de la fière indépendance de son ca-
ractère et de son amour pour une belle-mère dont la main lui avait d'abord
été destinée. En Espagne , c'est tout autrement qu'on présente les faits. Don
Carlos n'est qu'un insensé , dont un accident physique avait de bonne heure
dérangé la raison, également incapable d'éprouver et d'inspirer Famour pas-
sionné que le roman lui attribue, et qui , arrêté par mesure de précaution au
moment où des consphrateurs abusaient de sa faiblesse pour l'entraîner dans
un complot contre l'autorité royale, mourut bientôt après des suites du régime
extravagant auquel il s'était mis. A l'appui de cette version , il n'est pas hors
de propos de fahre remarquer que Philippe II , dans lequel nos préjugés nous
font voir un sombre et vieux tyran enlevant la jeune fiancée de son fils , n'avait
que trente-un ans lorsqu'il épousa cette princesse. Quoi qu'il en soit, le drame
de Cuelto , composé d'après le thème espagnol qui est en réalité celui de rins-
toire, forme un curieux contraste avec la tragédie de Schiller. Cest , à vrai dhne,
à peu près le seul cêté par lequel il mérite de fixer l'attention. Il faut y ajouter
pourtant une scène où est peinte assez heureusement l'indomptable fierté du
héros de cette époque, le grand duc d'Albe.
Ce que le Cid et Gonzalve de Cordoue avalent été pour leur temps, le due
d'Albe le fut ensuite pour le sien. Cest la personnification la plus haute, la
pKis éclatante , de l'époque où il vécut , et cette époque était précisément ceHe
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TSÉJkTBB MPMlftt» SI
de FapogéeilebigraBëeur espagnole. Pav8ODeo«age,MBtaleai,8OB0rgiMtf
ttM et eafane, qui sembliiît n'élro que le seatîiiKBt intime et profoné dt s»
sapériorité, par son inébranlable dévonement à n» nonarque ingrat dont les
■MM? ai» traitemeno finrent égatenesl inpnisaans à rbrriter et à llinmilier, par
k ImBetéatoiqiifr et k forée de Tdonté aozqveUe» 011 doit attribuer^ pins qt^
aeiiie antre ehosOf les actes sanglant qui ont entnebé sa mémoire, le dnt
dPAlbe représeiUe en qnelqne sorte Tidéai dn caiaclm castillan, td qu'il étaîi
akfs qne rSspagne domtsûit , et méritait jusqu'à un certain point de dominer
le monde.
Je ne connais ancnn drame où il joue le rôle principal ; mais dans plosiev»
U figure d'nne manière épisodîque, et son nom n'y est pfoooiicé qn'asrec oetta
sorte de respect qui s'attacbe aux hommes «Etràonfinatres, à ceux qne la na-
tnre a faits penr régner sur leurs contemporains. Je citerai particulièremenl
«M scène d'nne comédie de Calderon, le Siège de tJlpHJwra, ùu Aimer
eprés la mort, dans laquelle Tantre héros de répoqne, le vainqueur de L^
pmste, FiNnstre don Juan , prenant le ooromandement de Tannée qui mardM
eoRtrt les Manres rebelles, passe en revue les corps qui la composent et se fait
nommer les che& qui en commandent les divisions. On lui désigne successî-
ftment phisienTS guerriers oélèbres alors, et aujourd'hui tombés dans Foufalf
oè HmpHi^rBble avenir plonge peu à pen quiconque, à la guerre ou dans In
politiqne, n'a pas figuré tont-à-fiiit au premier rang , le marquis de Mondejar,
)n tsncnr des Maures d^Afriqne; le gnmd marquis de Los Vêlez , dont le nom 9
itt don JoaUr rappelle de n glorienx sowNina; don Lope de Fignerra^ si
brave, si généreux , si actif, malgré les douleurs de la gontte qui le tourmente,
mais si bmsqne, si impatient dans sa loyale franchise; enfin don Sanche
d'Avila. A Foïnr celui-là, Ct encore don Juan, un mot suffit à son éloge.
Cest le digne disciple du duc d* Albe, <pil lui a enseigné Fart de n'être jamain
vaincu. »
Le drame auquel appartient cette scène présente un tableau aussi vrai
qu'animé et intéressant d'un des grands évènemens du règne de Philippe II ,
de Finsorreetion des Maures du royaume de Grenade, qui, poussés à boul
par les mesures vexatoires anxqnellei le gouvernement avait recours dans le
but de les forcer d'abandonner jusqu'aux derniers vestiges de leurs ancieno
«sages, prirent tout à coup les armes, abjurèrent la foi chrétienne, se retiré»
lent dans les montagnes de l'Alpujarra, si'y donnèrent un roi, et se défrndtnnt
pendant trois années contre tous les efforts de la monarchie espagnole. Une
des choses qui me frappe dans cette pièce , c'est qu'elle a évidemment été
écrite sous Fimpressien d'un sentiment de préférence pour la cause des Maures.
Malgré quelques déclamations banales qui semblent dictées par certaines con-
venances plotdtque par une forte conviction, Calderon semble pénétré de
ridée qu'on avait été injuste envers eux , qu'avec des procédés moins violent
en eût évité les malheurs de cette insurreelion; il prête à ses personnages den
paroles d'humanité, de modération , presque de tolérance, fort remarquables
de la part dfun poète espagnol du xvir sîède, et p»tieulièrement de cdni
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3&0 REVtE DES DEinC MONDES.
qui , plus qu'aucun autre, se montre animé, dans la plupart de ses ouvrages,
de cette indifférence pour la vie humaine, suite naturelle de la superstition
religieuse et du fanatisme de Thonneur.
' Un autre fait célèbre du règne de Philippe II , la surprise d'Amiens, enlevé
à la France par un stratagème si connu, a fourni à Candamo, un des plus
brillans poètes de l'école de Calderon , le sujet d'une fort belle comédie, dont
le titre. Pour son roi et pour sa dame^ indique parfaitement le caractère tout
chevaleresque et tout héroïque. Candamo suppose que le vaillant Porto Car-
rero, amoureux de la fille du principal magistrat d'Amiens, et ne pouvant
espérer de devenir son époux que lorsqu'ils seraient soumis à la même domî«
nation , se trouve amené , par l'entraînement de sa passion , à tenter et à ac-
complir une oeuvre aussi difficile que la conquête d'une place de cette force.
C'est par là qu'il couronne une suite d'entreprises plus hardies, plus témé-
raires, plus romanesques les unes que les autres, où il s'engage successivement
pour prouver à la belle Sérafine qu'aucun des vœux qu'elle lui laisse entre-
voir n'est au-dessus de son courageux dévouement. U est impossible de mieux
soutenir et de mieux graduer l'intérêt que ne l'a fait Candamo dans ce remar-
quable drame. Le ton du dialogue, galant, courtois, spirituel, s'adapte mer-
veilleusement à l'action et aux personnages. Les caractères sont admirable*
ment dessinés, le contraste des mœurs françaises et espagnoles est rendu d'une
manière frappante, et il règne dans tout l'ensemble une exaltation héroïque,
un sentiment d'orgueil patriotique, une vivacité de traditions et de souvenirs
dont le charme, sensible même pour des étrangers, eût dû , ce semble, main-
tenu: cette pièce sur le théâtre de Madrid.
C*est encore sous Philippe II que se passe l'événement singulier auquel un
poète inconnu a emprunté le sujet d'un drame célèbre en Espagne, le Pâtis^
sier de Madrigal, L'extrême originalité dont il est empreint nous engage à
en donner ici l'analyse détaillée.
Ce pâtissier est un adroit imposteur qui , quelque temps après la mort du
fameux Sébastien de Portugal , tué dans une expédition contre les Maures
d'Afrique, était parvenu à se faûre passer pour ce malheureux prince. Voici
comment le poète, d'accord presque en tout point avec la vérité des faits, pré-
sente cette singulière aventure. Philippe II , profitant de l'extinction de la
branche directe de la maison royale de Portugal pour faire valoir contre des
compétiteurs moins puissans les droits qu'il s'attribuait à la succession de ce
royaume, a réussi à y établir son autorité; mais le peuple qu'il a soumis par la
force des armes regrette vivement son indépendance. Dans l'humiliation où il
se trouve réduit , sa pensée se reporte sans cesse vers les époques brillantes où,
sous des monarques nationaux, le Portugal formait un état particulier dont les
annales rappellent des souvenirs si glorieux; Par une sorte de contradiction
qu'explique très bien l'organisation du cœur humain , il garde surtout un puis-
sant souvenir de cet infortuné Sébastien , qui , par sa témérité, a causé avec la
ruine de l'état la désolation de tant de familles, mais dont le courage héroïque,
l'esprit chevaleresque et les malheurs même émeuvent toutes les imaginations.
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THÉÀTRB ESPAGNOL. 3il
On veut se persuader qull n'est pas nMnrt, qu'échappé comme par miracle
du massacre de son armée, il n'a osé reparatûre immédiatement au milieu de
ses sujets, sur lesquels il a attiré tant de calamités*, qu'il est allé chercher dans
un exil Yolontaire et dans de rigoureux pèlerinages l'expiation de ses fautes.
Bientôt ces bruits, d'abord vaguement répandus, prennent plus de consis-
tance. Des voyageurs affirment avoir rencontré Sébastien sous un humble
déguisement. Ils ont voulu lui parler; mais, se voyant reconnu , il s'est rapi-
dement éloigné en leur faisant signe de garder le silence. On ajoute que le
terme qu'il a fixé lui-même à son expiation eèx au moment de finir, et que,
touché des malheurs du Portugal, il va bientôt y reparaître pour briser le
joug honteux auquel il est soumis.
Ces rumeurs, adroitement propagées, ne sont autre chose que le résultat d'une
intrigue ourdie par un agent secret du prieur de Crato, don Antonio de Portu-
gal , bâtard de la maison royale et le principal concurrent de Philippe II. Cet
agent a rencontré un jeune homme d'une condition obscure, dont la figure
et la taille rappellent singulièrement le roi Sébastien. Trouvant en lui l'esprit,
le courage et la hardiesse nécessaires pour le rôle qu'il lui destine , il lui a per-
suadé de profiter de cette ressemblance pour tenter de grandes destinées. Ce
qu'il ne lui a pas dît, c'est qu'il compte seulement se servir de lui pour exciter
une insurrection populaire; que, lorsque les insurgés seront trop engagés pour
pouvoir reculer, il le fera périr et proclamera le prieur de Crato, qu'ils seront
bien forcés de recevoir et de défendre comme souverain , moins encore à titre
de représentant de leur ancienne dynastie , que parce qu'il sera leur seul refuge
contre les vengeances de Philippe II. En attendant que les choses sœent mûres
pour ce dénouement, l'habile intrigant, après avoir soigneusement instruit
le jeune aventurier des particularités qui peuvent l'aider à tromper les esprits
crédules , le conduit à Madrigal , petite ville de Castille , où une cousine du
véritable Sébastien , la princesse Anne d'Autriche, est religieuse dans un cou-
vent. Il l'introduit auprès de cette princesse, qui , abusée tout à la fois par ses
regrets, par la figure et par les discours de son prétendu parent, donne com-
plètement dans le piège, s'associe aux projets qu'on lui révèle, et se fait un
bonheur d'en préparer le succès par le sacrifice de l'argent dont elle peut dis-
poser, de ses pierreries, de ses diamans, en un mot de tout ce qu'elle a de
précieux. Avec ce puissant secours, le complot marche rapidement. Aux yeux
du public , Gabriel d'Espinosa (c'est le véritable nom du faux Sébastien) n'est,
il faut bien prononcer le mot , qu'un simple pâtissier; mais, abandonnant à
des valets les occupations de cette vulgaire industrie, il a soin de se répandre
dans le peuple, de se montrer généreux, désintéressé, de donner, toutes les
fois que l'occasion s'en présente , des témoignages de sa bravoure , de sa force
prodigieuse , de son adresse, et il ne manque pas de manifester de préférence
ces qualités si séduisantes pour le vulgaire dans certains exercices où l'on sait
qu'excellait le roi dont il veut prendre la place. A d'autres personnes, il se
présente comme un simple gentilhomme castillan , et c'est en cette qualité
qu'aidé de sa galanterie et de sa bonne mine, il est parvenu à séduire une
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abS REVIS DK DBB3L MMlffiS.
jfwie personne noble et riche. £o6a , aux yeux de qoelqoes PcurtagaHS retirés
à Bladrigal , ooiiMBe aux yeux de la prineesae Anne d'Autriche, il est le roi
Sébastien, se préparant à reconquérir son royaume et à expnlser un injuste
UBwrpatenr. Secondé par son eompKce , il a déjà envoyé dans les diverses pro*
vinoes du Portugal des émissaires qui y ont fait de nombreuses dupes. Oa
voit de tous côtés arriver, pour s'assurer par leurs propres yeux de rbeureuse^
nouvelle qui ranime leurs patriotiques espérances , des gentilshommes que le
prétendu monarque reçoit avec tout Tappareil fastueux de la roputé portu*
gaîse dans un appartement reculé préparé à cet effet : là , il leur raconte se»
malheurs , il leur présente comme son héritière une petite fille qu'U a eue
d'une de ses maîtresses, et qu'il a aussi dressée à ce manège. La ressemblance
frappante de l'imposteur avec l'infortuné Sébastien , sa bonne mine, son assu-
rance, un certain mélange de hauteur, de familiarité, de vivacité et de bien*
veiUance , enûn cet empire que le mystère exerce sur les esprits prévenus , et
le charlatanisme même avec lequel ont été disposés les accessoires dont il est
entouré, tout se réunit pour abuser des hommes dont les vœux s'accordent
trop bien avec ses projets pour ne pas les rendre faciles à tromper. Rien de
plus naïf, de plus vrai , de plus comique , et en même temps j'ai presque dit
de plus touchant, que l'émotion et le bonheur de ces pauvres gentilshommes
prosternés aux pidU de l'impudent imposteur, s'écrîant qu'il ne leur reste
plus qu'à mourir après avoir retrouvé leur roi , se disposant en effet à lui sacri-
fier leur fortune, leur vie , et dans leur enthousiasme admirant avec attendris*
sèment jusqu'aux simagrées ridicules de l'enfant qui joue devant eux le rôle
de la princesse.
Mais bientôt la scène change. Le gouvernement de Philippe II, à qui ees
intrigues n'ont pu rester complètement inconnues, en a conçu quelque alarme.
Un alcade est arrivé secrètement à Madrigal , chargé de s'assurer de la vérité,,
de saisir et de punir les conspnrateurs. Gabriel d'Espinosa est arrêté avec u»
grand nombre de ses dupes au milieu d'un festin où il les a réunis et où il
achève d'exalter leur zèle et leurs espérances. L'enquête commence aussitôt.
Le magistrat Interroge successivement tous les personnages. Tous , avec cette
imperturbable confiance qu'inspire un fanatisme sincère, affirment que l'aven-
turier est bien le roi Sébastien, et les tentatives de l'alcade pour les con«
vaincre de l'absurdité d'une telle croyance ou pour les mettre en contradictioa
avec eux-mêmes, échouent également. Le seul Gabriel , lorsqu'on le fait com-
paraître à son tour, proteste qu'il n'est autre chose qu'un pauvre pâtissier;
mois le ton même dont il le dit, son insouciance, sa présence d'esprit, l'appa-
sence de dignité répandue sur toute sa personne , son insistance pour être
conduit en présence de Philippe II, dont il prétend être connu, troublent et
étonnent l'alcade. C'est lui maintenant qui ne veut plus croire à l'humble conp
^Ktion de Faoeusé, qui s'obstine à voir en lui non pas sans doute le roi Sébasr
tien , mais bien quelque grand personnage qui s'épuise en efforts inutiles pour
l'en faire convenir, qui dans son incertitude n'ose prendre im parti et terminer
le procès. Cependant le seul complice véritable de Gabriel , l'agent du prieur
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THÉÂTRE ESPAGNOL. 34S
de Crato , espérant se soustraire au supplice qu! le menace , s*est enfin décidé
à tout avouer. Ainsi dénoncé et trahi , Gabriel ne se déconcerte pas. Il feint , il
est vrai, d^avouer à son tour Timposture dont il s'est rendu Tlnstrument; déjà
le juge et les témoins qu'il a réunis pour entendre cette confession commen-
cent à se croire en possession de la vérité; mais tout à coup Pintrépide aven-
turier, par quelques paroles pleines d'une audace ironique et mystérieuse, les
rejette dans leurs hésitations, les met au point de douter si le récit qu'il vient
de leur faire n'est pas une raillerie par laquelle il s'est joué de leur crédulité,
et, ranimant la foi un moment ébranlée de ses partisans, augmente encore, sH
est pos^ble, F intensité de leurs illusions. Conduit enfin à l'échafaud , il y marche
avec une fermeté que n'éprouve pas, dans ses incertitudes, le juge même qui
Py envoie.
n est inutile , je pense, de signaler ce qu'il y a de saisissant, de profondé-
ment dramatique dans cette combinaison. Le caractère du Pâtissier de Mch
drigal est un des plus remarquables et des plus originaux qu'il y ait à la
scène. Tel est Part avec lequel le poète en a ménagé les effets, qu'à la lecture,
à la représentation , surtout lorsque le rôle est joué avec quelque intelligence,
le lecteur, le spectateur, bien qu'averti dès les premières scènes, se surprend
par moment à partager les doutes de Palcade. Je me demande pourquoi Pau-
teur de ce drame n'a pas augmenté encore la puissance d'une conception aussi
complètement neuve en laissant planer quelque mystère sur la personne du
faux Sébastien. Peut-être eât-il craint de paraître révoquer en doute la légiti-
mité des droits de PEspagne sur le Portugal. On le voit , en effet , dans quel-
ques passages , proclamer avec une sorte d'emphase la justice des prétentions
de Philippe IL
Passé le règne de Philippe II , Phistoire ne présente plus un fait ni un per-
sonnage qui ait été mis sur la scène d'une manière un peu remarquable. Cela
se comprend. Cest précisément sous Philippe III, sous Philippe lY, sous
Charies II , qu'écrivaient les poètes dramatiques. Il ne leur était guère possible
de montrer leurs contemporains sur le théâtre, d'y transporter les détails des
évènemens dont le public venait d'être témoin. Cependant ces évènemens leur
ont fourni fréquemment l'occasion d'allusions et de récits épisodiques qui sont
loin d'être sans intérêt. On voit très habituellement, dans des comédies dont
l'action n'a d'ailleurs rien d'historique, quelque officier arrivant, soit d'une
expédition sur la côte d'Afrique, soit d'une campagne en Italie, soit surtout
de la Flandre, ce théfitre d'une interminable lutte contre les Français et les
Hollandais, cette école si fameuse de Part de la guerre, raconter dans un lan-
gage pompeux, et avec toutes les exagérations du style castillan, la dernière
bataille, le dernier siège, livré ou soutenu par les armes espagnoles, et exalter
bien au-dessus de tous les héros de Pantiquité tel prince et tel capitaine aujour-
d'hui presque oubliés. Souvent aussi le poète place dans la bouche d'un de ses
personnages la relation non moins prolixe, non moins fastueuse, de certaines
solennités publiques, par exemple de Pentrée et du mariage d'une princesse.
Est-il nécessaire d'ajouter que, dans ces récits, toutes les princesses sont des
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dik REVUE DES DEUX MONDES.
Vénus et des Pallas, comme tous les princes sont des Achille, des Alexandre,
des Mars et des Alcide? Ce n'est pas sans peine que le lecteur, à travers ce
torrent de métaphores ampoulées, réussit à d^ager le fait parfois assez insi-
gnifiant qui y sert de prétexte.
Sous un autre rapport , les comédies dont nous parlons jettent sur Thistoire
de TEspagne au xvii' siècle une lumière moins directe, mais bien autrement
vive. On y retrouve dans tous ses détails la physionomie de la société du temps.
Lope de Yega surtout, moins idéal que Calderon, plus près de la nature,
moins constamment ^stocrate dans le choix de ses sujets, tout aussi habile
que lui à peindre les classes élevées , mais ne dédaignant pas comme lui de
peindre aussi les classes secondaires , Lope de Vega , dans ses innombrables
drames, nous offre le tableau le plus complet et le plus varié de ce qu'était
alors FEspagne. 11 nous donne le spectacle curieux de cette civilisation tout
à la fois raffinée et rude encore, de ce mélange étonnant d'esprit, de génie
même et de préjugés aveugles autant qu'absurdes, de ces mœurs galantes,
chevaleresques , délicates et cruelles tout à la fois. Il nous introduit dans ces
cercles dont les subtils entretiens et les exercices littéraires , plus ingénieux
que solides, rappellent notre hôtel de Rambouillet. Il nous fait assister, dans
les promenades mystérieuses du Prado , ou la nuit sous les balcons, dans les
ruelles étroites, à ces rendez-vous amoureux, à ces rencontres, à ces duels
sanglans dont la tradition romanesque est un des souvenirs disUnctiis de l'Es-
pagne. Les habitudes moins élégantes et moins relevées n'échappent pas
davantage à son habile observation. Il saisit au passage tous les incidens,
toutes les anecdotes plus ou moins piquantes que lui fournit la chronique con-
temporaine , et par là il imprime à ses drames ce caractère de réalité qui donne
aux ouvrages de l'imagination une couleur si particulière, qui y fait, pour
ainsi dure, circuler la vie. Ce que nous venons de dure de Lope de Vega peut
s'appliquer, à des degrés différens et avec certaines nuances, à tous les poètes
dramatiques de ce siècle. Tous, on le sent en les lisant, nous montrent réelle-
ment ce qu'ils avaient sous les yeux. Matériellement comme moralement, ils
peignent d'après nature. Les jardins, les rues, les édifices publics, les palais
particuliers qu'ils mentionnent à chaque instant, et où ils placent la scène de
leurs drames, existaient bien, en effet, tels qu'ils nous les décrivent. Les
noms même de leurs personnages fictifis sont ceux des familles illustres qui
composaient et qui composent encore la haute noblesse espagnole , les Toledo ,
les Mendoza, les Silva, les Velasoo, les Cardona et tant d'autres encore. Avec
ces comédies , on reconstruirait en quelque sorte pièce à pièce l'Espagne de
Philippe m et de Philippe IV, et le nouveau Walter Scott qui voudrait la
ressusciter dans une œuvre d'imagination et d'érudition tout à la fois y trou-
verait des matériaux d'autant plus précieux , qu'ils suppléeraient à l'absence
presque absolue de travaux historiques et même de mémoires sur cette époque,
si importante pourtant dans les annales de l'Espagne.
Nous en avons dit assez pour faire voir quelle richesse, quelle variété infinie
présente le drame historique chez les Espagnols. Il n'existe dans aucune litté-
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THEATRE ESPAGNOL. 3^5
rature rien qu'on puisse comparer à ce vaste répertoire. Dans Fantiquité, les
tragiques grecs ont célébré les origines à demi fabuleuses de leur nation ;
mais, sauf quelques exceptions très rares, ils n*ont pas touché aux faits plus
récens y à ceux qui portaient un véritable caractère de certitude. Chez les mo-
dernes, Shakspeare a doté ses compatriotes de quelques chefs-d'œuvre où
TAngleterre du moyen-âge nous apparaît toute vivante; mais la voie quMl avait
si magniflquement ouverte n'a pas été suivie après lui. Il n'y a, dans le
théâtre espagnol , rien qui égale la majestueuse et parfaite beauté des tragé-
dies de Sophocle, peut-être même rien qui égale la profondeur des conceptions
de Shakspeare; mais à quelques chefs-d'œuvre isolés dans leur admirable
supériorité, ce théâtre peut opposer sans désavantage un nombre prodigieux de
drames où brillent, à travers tant d'imperfections et souvent de monstrueuses
absurdités, des traits si originaux et parfois si sublimes, où l'histoire, les
traditions, les idées, les mœurs de l'Espagne, sont reproduites tout entières,
et qui forment dans leur ensemble un vrai monument national , dans lequel
se reflètent avec un merveilleux éclat les facultés diverses et également puis-
santes de tous les esprits qui y ont travaillé. C'est là certainement un trésor
qui n'a à redouter aucune comparaison , et qui , à lui seul , suffirait à la gloire
d'une littérature.
Cette variété, cette abondance même du théâtre espagnol, ne permettent
guère d'en résumer le caractère au moyen de quelques traits généraux. Si ce-
pendant, au milieu de tous les aspects qu'il nous présente, il fallait absolu-
ment choisir ceux qui paraissent y dominer, je dirais que deux idées princi-
pales en ressortent presque constamment, et planent en quelque façon sur
toutes les autres. L'une , c'est un sentiment énergique de la grandeur des
destinées de l'Espagne et de la supériorité absolue du peuple espagnol , senti-
ment assez semblable à celui qui animait les écrivains de l'ancienne Rome,
exprimé, non pas avec la noble gravité qu'ils y portaient , mais avec la pompe,
la redondance du génie castillan , et dont il faut bien pardonner l'exagération
emphatique aux glorieux possesseurs du vaste empire de Philippe II.
L'autre idée, à laquelle je viens de faire allusion , et que les poètes drama-
tiques semblent presque tous avoir eu pour but de consacrer et de glorifier,
c'est le principe de l'adoration de la royauté et de l'excellence du pouvoir ab-
solu gouvernant le monde sans contrôle, sans contrepoids, à la manière de la
Divinité. Ce principe n'était pourtant pas celui qui régnait en Espagne aux
xiii*", XIV', etXY*' siècles , à cette époque de troubles et de déchiremens où
la royauté, si souvent disputée les armes à la main , avait tant de concessions
à faire à une redoutable aristocratie pour conserver un reste de pouvoir.
Lorsque Sanche-le-Brave détrônait son père et disputait la couronne à ses
neveux , lorsque le frère bâtard du redoutable Justicier lui arrachait à la fois
le sceptre et la vie, lorsque le malheureux Henri IV, déposé par les grands du
royaume, n'obtenait d'eux la permission de mourir sur le trône qu'à la condi-
tion infamante de reconnaître Tillégitimité de la naissance de sa fille et de la
TOMB XXIY. 23
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31^6 RSBTfJE DES DEUX MONDES.
déshériter, certescette adoration de la personne et de Tautorîté royales dont
nous parlions tout à Theure n'existait pas dans le cœur des Espagnols. Ce
n*e8t que sous la maison d'Autriche que ce sentiment s'est introduit en Espa-
jgne avec le despotisme. Les poètes, lorsqu'ils en ont placé reiprtflion dans
isk bouche des hommes du moyen-âge, ont donc péché contre ce qu'on est
^convenu d'appeler la vérité historique, la couleur locale. Cette faute, si c'en
'Mt une , se retrouve à chaque instant dans les drames espagnols. Il paraît
oiéme que leurs auteurs se souciaient peu de l'éviter. Us voulaient peindre les
mœurs nationales, mais ils ne s'attachaient pas à les nuancer scrupuleuse-
ment suivant les opinions et les costumes des différens siècles. Ils semblaient
<»mprendre qu'un travail aussi minutieux est propre à éteindre l'inspiration,
<«t que d'ailleurs, sous les formes vivantes, avec les détails étendus que com-
portent et qu'exigent les compositions dramatiques, les seules idées qu'on
puisse reproduire avec succès sont celles dont on est en quelque sorte entouré,
dont on ressent soi-même l'influence, soit par l'attachement, soit par l'aver-
sion qu'elles inspirent. Ce système est précisément le contraire de celui qui a
prévalu en France depuis quelques années. On s'est habitué à admirer avant
tout dans les anciens poètes, et surtout dans les poètes étrangers, la prétendue
vérité avec laquelle ils ont peint les époques dont ils ont retracé les évène-
mens. Frappé de l'énergique originalité des mœurs qu'ils nous représentent,
on s'est dit que ces tableaux devaient être exacts. Sans doute ils sont exacts
^ns un sens que nous allons expliquer : ces mœurs ont existé , mais non pas
toujours dans le temps où les poètes ont placé l'action de leur drame; elles ont
existé dans celui où ils écrivaient. Encore une fois, s'ils n'avaient pas vécu
«ux-mémes dans cette atmosphère morale, ils ne l'auraient pas reproduite avec
oette force , cette simplicité , ce caractère de réalité profonde, qui nous sub-
juguent. Il leur s'erait arrivé ce qui arrive à certains dramaturges modernes,
lorsque, croyant marcher sur les traces de ces grands maîtres, ils s'efforcent,
tout pleins qu'ils sont des idées du xix' siècle, de nous représenter les idées
-et les habitudes du moyen-âge. Substituant à la poésie l'érudition de l!anti-
•quaire, dérobant des lambeaux de chroniques, mêlant çà et là à des pensées,
il une physiologie, toutes contemporaines , quelque expression , quelque tour-
mure de phrase, quelque allusion plus ou moins opportune à la langue, aux
usages de ces temps reculés, c'est en vain qu'ils essaient de nous en offrir une
<M)pie fidèle jusqu'à la servilité. La forme extérieure, le costume , sont là peut-
^tre; mais l'esprit , Tintelligence intime , manquent d'autant plus qu'on s'est
presque exclusivement préoccupé de détails matériels, et tout ce travail
n'aboutit qu'à une sorte de mosaïque curieuse si l'on veut, mais où l'on cher-
cherait en vain le mouvement et la physionomie. P^ous le répétons : au moral
comme au physique , on ne peint bien que ce qu'on a vu , que ce qu'on a
éprouvé, que ce qui , directement ou indirectement, a affecté notre ame et nos
sens. Dès qu'on veut sortir de ce cercle , on tombe presque nécessairement
dans le faux et le bizarre. Nous accorderons, si on l'exige, qu'à force de génie
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THÉATRB ESPAGNOL. 34T
et par une sorte de divination , de grands esprits ont pu échapper quelquefois
à cette ahemative; mais ces exceptions sont bien rares, et, en les examinant
(fé |)rèâ, dh reconnaîtrait peut-être qu'elles ne sont qu'apparentes.
^ouk hé pousserons pas plus loin cette digression. 11 nous reste d'ailleurs
peu de choses à ajouter pour épuiser ce que nous avions à dire des drames
historiques espagnols.
Tïous n'avons parlé jusqu'à présent que de ceux qui se rapportent à l'histoire
d'Espagne. Les poètes castillans n'ont pourtanl pas borné à leurs propres
annales le choix des sujets qu'ils ont transportés sur la scène. La mythologie^
l'histoire sainte, celle des Grecs et des Romains, celle de tous les peuples
modernes, ont été mises par eux à contribution ; mais, en quelque lieu qu'ils
placent la scène de leur drame, ce sont toujours, en effet, des mœurs et dts
personnages espagnols du xvi" et du xyii' siècles qu'ils nous présentent. Les
anachronismes , les disparates les plus bizarres, les plus ridicules, du moins
à notre sens, n'effrayaient pas des esprits si cultivés pourtant. On dirait
presque qu'ils les recherchaient: Cène sont pllis là, à vrai dire, des drames
historiques, ce sont des œuvres de pure imagination que l'absence par tro|i^
complète du sentiment de réalité et de vérité unit par dépouiller de tout
intérêt. On ne comprend pas comment ces ouvrages, pour la plupart si mé-
diocres, même dans ce qu'ils ont de moins déraisonnable, ont pu obtenir
un succès qui , au surplus, s'est beaucoup prolongé pour quelques-uns d'entre
eux. Les vieillards de Madrid se souviennent encore d'avoir vu représenter
une pièce de Zarate, écrivain du temps de Philippe IV, intitulée : le Précef^
teurcT Alexandre, et dans laquelle Aristote, en costume d'abbé, en petit
manteau et avec des boucles à ses souliers , était tranfornié en conGdent des
amours de son élève. Dans V Esclave avx chaînes d'or, de Candamo, œuvre
très remarquable à beaucoup d'égards , l'empereur Adrien va soupirer la nuit
sous le balcon de sa maîtresse, se bat en duel avec un rival qu'il y rencontre^
et il faut que Trajan vienne les séparer. C'est ainsi que les poètes espagnols
comprenaient alors l'antiquité. I^e nous hâtons pas trop de nous en moquer.
Tf était-ce pas à la même époque que nos romanciers peignaient Caton galant
etBrutus dameretf
Jjovis de Viel-Castel.
12.
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REVUE
DE
LA LITTÉRATURE ANGLAISE.
Un aide-de-camp de Tibère {ac{ju(or), qui avait bien autant d'es-
prit que son maître, disait que les talens et les génies traversent les
âges par bataillons, portant le même uniforme, soit de médiocrité,
soit de grandeur. C'est une observation un peu militaire, mais fort
juste; on serait tenté de croire que TAllemand Hegel, créateur du sys-
tème des époques. Ta empruntée à Velleius-Paterculus, tel était le
nom de TofDcier romain. En effet, on voit dans tous les temps les
intelligences s'avancer par masses et par détachemens , qui portent les
mêmes couleurs et se soumettent au même étendard. L'essor magni-
fique et solennel de toutes ces intelligences, pour ainsi dire ailées ,
qui, d'Eschyle à Euripide, ont traversé le ciel orageux et splendide
de la Grèce, les présente à l'imagination comme une seule cohorte,
variée seulement par les nuances, analogue par le caractère général.
A Rome, la période du génie cicéronien et virgilien compose une ère
bien marquée. En France, vous avez le xvi* siècle d'une part, avec
Montaigne et Rabelais; d'une autre, la phase de Louis XIV, glorieuse
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LITTÉRATURE ANGLAISE. 349
de voirBossuet, Molière et Pascal, marcher ensemble en procession
majestueuse. Sous la reine Ëlizabeth, en Angleterre, une analogie
d'indépendance, de création et d'observation rattache Bacon i Shaks*
peare, Shakspeare à Spencer, Spencer à Raleigh. Vous diriez des
frères qui s'avancent au combat comme les vieux Celtes, unis entre
eux par des anneaux de bronze et tons semblables.
Ce Yelleius, l'un des esprits de l'antiquité qui se rapproche le plus
des procédés de généralisation philosophique que les modernes re-
gardent comme leur propriété exclusive, a donc raison de prétendre
que les générations de talens marchent ensemble, par groupes dis-
tincts, à travers les ftges : eminentissima cujusque professionis inge^
nia, étrusque clari aperU capacia^ in similitudinem et temporum et
profectuum semetipsa ab aliis separaveruni. Phrase tout-à-fait ana-
logue, pour le sens et la forme, à certains passages de Haller et de
Schelling; elle renferme la vraie théorie de l'histoire littéraire, étroi-
tement liée à l'histoire des peuples et au progrès des civilisations^
Cette marche mesurée dont parle l'officier romain n'est en effet que
la reproduction des phases diverses que subit la vie sociale des races*.
L'Angleterre, et c'est d'elle seulement que nous nous occupons ici^
a compté deux manifestations souveraines de son énergie sociale et
de sa pensée : l'une, de Shakspeare à Hilton, sous Ëlizabeth et Jac-
ques P'; l'autre , qui commence avec Crabbe en 1799 et expire avec
Walter Scott. Les deux périodes intermédiaires sont médiocres pour
le génie, bien qu'elles s'honorent des noms brillans de Dryden et de
Pope. L'une , sous Charles II et Jacques II, entre 1650 et 1700, se
renferme dans une frivole copie de Benserade et de Voiture. La
seconde, qui comprend tout le XYin"* siècle, s'élève jusqu'à l'imitation
plus savante et plus artiste de Boileau et d'Horace. En 1830, après
avoir traversé ces diverses phases, la pensée britannique semble entrer
dans une période pâlissante qui s'efface et se ternit par degrés, noa
qu'elle soit définitivement privée de toute force et de toute valeur.
L'Angleterre, nous le croyons, n'est pas encore à bout de voie; la Ke
du génie anglo-saxon , le résidu de sa civilisation intellectuelle n'ap*
parait pas encore. Toute la partie septentrionale de l'Europe con-
'Serve, grâce à la sève teutonique, une puissance de vitalité, enlevée
depuis long-temps aux régions méridionales de la même zone. Mais
la lumière intellectuelle a pâli ; le foyer a perdu l'intensité de sa cha-
leur; les ressources factices ont remplacé la flamme réelle et puissante;
l'habitude et l'imitation ont envahi les sillons du champ littéraire..
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ZfO REVUE DES DEUX MONDES.
n, faut se résigner : tel est le sort des plus grands peuples. Les plu»
fertiles entre toutes les races se reposent, sommeillent ou meurent.
Si le Dogberry de Shakspeare, l'une des bonnes créations de ce
I>oète, devenait critique et qu'il eût à parler de la littérature anglaise
actuelle, il dirait, employant sa phrase ordinaire, qu'elle est most
excellent and not to be sndured. Parmi les nombreux personnages
comiqjoesdont ce Molière-Eschyle a peuplé son monde, vous trouvez
avec admiration ce magistrat subalterne, bon petit juge de paix»
excellent honmie, qui se nomme Dogberry. Il a deviné les antago-
nismes de Kant. Les choses les meilleures sont à ses yeux un peu
mauvaises. 11 établit dans sa pensée confuse un équilibre perpétuel
du bien et du mal qui constitue la critique la plus ingénieuse et le plus
stupide symbole du scepticisme incertain. II afTirme qu'une physio-
npmie est très belle et cependant assez laide, qu'une action est cri-
minelle et assez vertueuse néanmoins. Le pour et le contre, qui se
combattent si bizarrement dans son esprit obscur^ y introduisent >
rjèternel crépuscule de toutes les lumières et de toutes les ombres^
Les sentences rendues par cet éclectique exagéré caractériseraient
fort bien la littérature anglaise de nos jours, qui est en effet d'une
opulence très pauvre, d'une très riche indigence, d'une très admi-
rable nullité, d'une abondance très misérable, d'une fécondité fort
médiocre et néanmoins excellente.
. Expliquons-nous. Les supériorités d'intelligence et de style man-
qpent aujourd'hui à l'Angleterre. Carlyle, Macaulay et Bulwer se
détachent seuls de la masse uniforme et terne des écrivains actuels.
Cependant une civilisation active et extrême, l'habitude des recher-
ches érudites, la situation centrale de l'Angleterre, ses rapports de
commerce avec le monde, l'heureuse et forte organisation de sa
vieille société, soutiennent, par la vigueur même de llmpulsion
antérieure, une littérature qui déchoit. La sève ne s'élance plus,
avec sa jeune et ardente véhémence , des racines même de l'arbre
dans ses rameaux les plus hardis; mais elle continue doucement,
paisibleaienl, sa circulation insensible; la fraîcheur du feuillage com-
mence à disparaître; cependant rien ne meurt encore, et, si la décré-
pitude se révèle à la pensée, l'œil est impuissant à l'apercevoir. Dans
l'absence presque totale des génies éclatans et originaux, vous avez,
encore des poly graphes habiles, des critiques de bon sens, des éni-
dits qui se condamnent aux carrières des antiquités et de l'histoire,
des iemmes poètes que l'on écoute , des éditeurs patiens et exacts,
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LITTÉRAttRË ANGtAlSB. 361
des traducteurs qui savent faire passer dans Ja langue anglaisé tes
monumens des idiomes orientaux. Si Ton est rarement fr^pé de cette
vive et électrique étincelle dont Byron, Scott et Wordsworth ont
possédé le secret, on peut recueSlir dans les œuvres les plus mo-
dernes de la littérature anglaise beaucoup de documens utiles et de
résultats curieux.
Ainsi la volée actuelle, ou, si on Taime mieux, Vessor commun
des intelligences anglaises, ne nous paraît ni très haut ni très vigou-
reux, mais honnêtement sage, supérieur à la médiocrité^ étranger
à l'extravagance, assez exempt des graves et misérables défauts de
charlatanisme et d'emphase, mais très secondaire, comparativement
À Childe-Harold et à Old-Mortality. Carlyle commence à faire école par
ses défauts.CTest un mauvais modèle de style, que les élèves tourne-
ront bientôt en caricature. Point de drame important; aucun nou-
veau nom poétique. Les révoltes populaires du chartisme et du so-
cialisme n*ont pas trouvé un défenseur éloquent. Les femmes poètes
seules se sont récemment distinguées par la surabondance de leurs
vers. La tristesse d'une position fausse, sans doute calomniée, faisant
vibrer les cordes lyriques du talent le plus viril parmi ces muses,
vient d'arracher à mistriss Norton des cris de détresse et d'angoisse,
que l'on a justement admirés.
Le poème nouveau de M"' Norton est intitulé le Rêve, et le sujet
en est fort simple. Une mère, assise près du chevet de sa jeune GUe,
la regarde dormir. Tout à coup l'enfant s'éveille; elle a fait un rêve
qu'elle conte à sa mère; c'est toute la vie d'une femme; le premier
amour, le cœur qui 3*épanouit , Famé qui cherche le bonheur, les
noces, la famille, la vieillesse. Sa mère l'interrompt et Tavertît tris-
tement que cette perspective lumineuse s'obscurcira plus tard , que
le monde lui réserve des souffrances, car elle est faible, et des dé-
ceptions, car elle est aimante. On eût dlflieilement imaginé un cadre
plus naïvement heureux ; c'est le chef-d'œuvre de M"* Norton, qui l'a
dédié à son amie, la belle et célèbre duchesse de Sutherland :
(( Une fois encore, 6 ma harpe, une fois encore-, éveille-toi! Ma
main n'espérait plus interroger tes cordes palpitantes. Mais il le faut,
mon cœur s'élance, ce triste cœur long-temps endormi dans le repos
de son angoisse. L*oiseau assoupi sur le rameau de cyprès entrevoit
le ciel de poésie; il part, il s'éloigne de la terre; il y laisse les cha-
grins accablans ; il vole bien loin du monde obsctir.
c< A toi donc , belle et pure; à toi , condamnée à vivre dans ce
monde où toute générosité s'éteint, où toute imagination s'allanguit.
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358 REVUE DES DEUX MONDES.
OÙ la bassesse seule est protégée; à toi dont raroitié n'a pas faibli
dans les heures les plus désolées de ma jeunesse amère;
a A toi je dédie ces vers. Non, jamais, lorsque l'indigence était
sœur de la poésie, barde isolé, battu de l'orage, n'offrit à son hôte
Thonmiage d'un cœur plus profondément attendri !
<K Car il est aisé, ô riches, de jeter votre aumône au génie. Mais
toi, tu m'as donné, en dépit de la froideur et de l'incrédulité, ce
que les femmes donnent rarement aux femmes, estime et foi. Ca-
lomniée et seule, en butte à ceux qui torturaient mon cœur sans
pouvoir l'écraser;
(( C'est toi , quand des lâches flétrissaient mon nom , et riaient de
me voir, faible, lutter contre le torrent; quand ceux sur lesquels j.e
devais compter m'abandonnaient; lorsque peu de regards compatis-
«ns et inespérés s'abaissaient vers moi; quand ceux qui auraient pu
me défendre attendaient que le monde se fût prononcé ;
« C'est toi qui m'as donné ce que le pauvre donne au pauvre, des
paroles de bonté, des vœux sacrés, des larmes vraies 1 — Ont-ils fait
davantage, les êtres depuis long-temps aimés, les parens, ceux qui
D^ont pas changé lorsque le sort changeait, ceux-là qui m*ont serrée
d*une étreinte plus vive au moment du péril, émoussant par le dédain
la pointe de l'outrage? Non , ceux-là n'ont pas fait mieux que toi !
<c On croit au mal quand on sent le mal dans son cœur; ce n'est
pas la raison , c'est la conscience qui persuade aux criminels le crime
d'autrui. Ils ajoutent foi à la perfidie, ceux qui se sont montrés
perfides.
<( Mais toi, blanc cygne, porté sur des ondes impures; toi dont l'aile
"emportée rejette les gouttes noires qui tacheraient ton plumage;
toi , reine de grâce et de beauté , qui glisses innocente et fière sur les
vagues sombres;
« Tu as cru à mes paroles lorsque j'ai répondu tristement : Cela
n^estpas! Ta candeur n'a pas rougi, ta confiance ne s'est pas ébranlée,
tu n'as pas reculé; les aboiemens de la meute qui poursuit toujours
le malheur ne t'ont pas effrayée. Tu m*as jugée d'après ton cœur; ta
noble pitié, tu l'as puisée dans le souvenir de ta vie.
<c Mes vers, tribut modeste, n*ajouteront rien à ta lumineuse
auréole; mais tout poète espère dans l'avenir. Je serais heureuse de
ftire vivre au moins une des nobles pensées de ton ame.
« Quelque soir, un inconnu feuilletera ces pages écrites dans une
heure douloureuse, et peut-être une lointaine image^de toi planera
SOT le front attendri de celui qui me lira. T'admîrer, voir ta douce et
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UTTÉRAITRE ANGLAISE. 353
belle Ggure, ne lui sera pas donné; mais du moins entreverra-t-fl
l'ombre éloignée de ta grâce et de tes vertus. »
C'est un bonheur assurément pour le poète et la poésie, quand le
cri de Tame, jaillissant de Tintime source des passions, peut se faire
jour, sans peine et sans travail, dans un rhythme facile, dans une
langue souple, au moyen d'une diction prête à tout dire et d'uD
idiome qui ne se refuse à aucun accent lyrique. Tel est le poème de
M"' Norton. L'émotion vraie, le poignant souvenir d'une douleur
récente, toute la fierté et toute la tristesse de la femme en révolte
contre un monde injuste, avaient à peine besoin de la forme pour
devenir poésie. Ces strophes de M"' Norton, dont nous transcrirons
quelques vers afin que les amis de la poésie anglaise rendent justice
à la fidélité de notre traduction, rivalisent avec les plus belles de lord
Byron, pour la pureté de la versification et la puissance de l'élaa
poétique (1).
Si l'on ne connaît, parmi les idiomes européens, que la seule
langue française et son système rhy thmique, on ne peut se faire une
idée de la facilité que les autres langues, tudesques et néo-latines »
ofTrent à la poésie passionnée. Non -seulement l'italien avec ses
voyelles multiples et ses rimes étemelles, l'espagnol avec ses asson«
nances, le portugais avec la plénitude et la magnificence de ses accens,
mais l'allemand qui retentit comme une orgue aux tuyaux de cuivre,
dont les notes solennelles se prolongent et se perdent dans l'espace,
l'allemand qui possède tous les rhythmes et se plie à toutes les ver-
sifications; mais l'anglais lui-même, accentué, vibrant, iambique de
sa nature, non pas harmonieux sans doute, mais souverainement et
vigoureusement cadencé, sont des instrumens merveilleux pour le
(1) Thou then , when cowards lied away my name
And scolTd to see me feebly stem Ihe tide,
When some Avere kind on whom I had no claim
And some forsook, on whom my love relied ,
And some who might bave battled for my sake,
Stood ofr in donbt to see what turn the world wonld take;
Thon gav*st me that the poor give to tbe poor,
Kind wordsand boly wishes, and true tears;
Tbe lov^d , tbe near of kin, coaM do no more,
Wbo cbang'd oot witb tbe gloom of yaryiog yeart,
Bnt clung tbe doser wbjn I stood forlorn,
And blnnted slander^s dart witb tbeir indignant scorn.
Tqe Dqeam. — Dedication to Lady SutherlatH.
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35i REVUE DES DEUX MONDES.
poète de la passion. Il faut bien le dire : la langue française est
devenue poétique par un prodige du talent français; elle ne pos-
sède en elle-même et dans son propre fonds qu'un très petit souffle
d'Inspiration et d^harmonie, un rhythme didicile à percevoir, une
légère, délicate et iasuffisante prosodie; ce sont des nuances plutôt
que des couleurs, des souplesses plutôt que des audaces, un murmure
plutôt qu'une musique. Le principal caractère de la poésie française,
considéré sous le rapport de lliarmonie primitive, se trouve renfermé
dans remploi de Ye muet, qui n'est pas une voyelle, mais un quart de
voyelle, un souffle. L'obstacle insurmontable et la note la plus fausse
de son clavier, c'est l'abominable prononciation des syllabes nasales,
an .en , m , o» , un , qui n'ont pas d'autre repaire en Europe que notre
idiome, et qui, privées de sonorité, de grace, de légèreté, d'élégance,
se représentent cependant à toutes les phrases. Les grands artistes ont
vaincu ces difficultés. Hs ont sculpté le métal rebelle, et gravé leurs
noms dans ce bois aussi dur que le bois d'Amérique dont parle
Cooper, et qui, dès le premier coup de la hache, émousse le tran-
chant de l'acier. Gloire à eux. La perfection de forme que Ronsard
le premier, puis Malherbe, Racine, Jean-Baptiste Rousseau, André
Chénier, ont su introduire dans la versification française, tient en
grande partie à cette révolte de la matière employée. Mais de là aussi,
et des systèmes artificiels que notre société doit à la discipline ro-
maine, il est résulté un mode poétique très élaboré, très didactique,
une habitude pour ainsi dire scolaire. L'émotion naïve et primitive, la
passion intense et de premier jet, se sont rarement fait jour dans cette
versification laborieuse. Le mérite de la difficulté vaincue a dominé
tous les mérites dans la poésie française : on a vu Bossuet et J.-J. Rous-
seau , poètes-nés, écrire en prose leurs ardentes pensées, et Malherbe,
Boileau, Jean-Baptiste, nés prosateurs, sans imagination et presque
sans arae , se placer à juste titre au premier rang des grands ouvriers
poétiques, des suprêmes artistes de la versification et du langage.
Il y a beaucoup à dire aussi contre la périlleuse facilité des versi-
fications étrangère^. Si lord Byron , dans sa mauvaise et injuste hu-
meur, appelait notre poésie le crin-'crin sourd et criard Wun maître
de danse endormi; s'il est vrai qi^e les émotions ingénues et les pas-
sions franches se reflètent avec quelque peine et une grace pour
ainsi dire oblique et gênée dans les œuvres de beaucoup de poètes
français, on doit convenir aussi que l'insignifiant lieu-commun des
paroles inutilement cadencées a rempli d'œuvres sans valeur les
recueils poétiques de nos voisins. Je ne parle pas de l'Italie, dont la
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UTTéRATURE ANGLAISE. 885
rose et le zéphyr, Tamoar et la volapté, le baiser et le papfflon coiw
stttuent depuis Marine le fonds poétique; ce verbiage ne compte pas.
Mais, au Nord, la facilité d'exprimer la rêverie vague dans une me-
sure heureuse et par des images convenues, a produit le mènie
fléau. Si Ton recueillait les hnpressions mélancoliques qui ont pris la
forme de vers anglais ou allemands, on n'en serait pas quitte à moins
de vingt mille volumes. Cest la fadeur et l'inutilité des larmes sans
douleur. Les femmes anglaises se livrent volontiers à ce travail peu
fatigant, qui consiste à jeter dans un moule connu des rimes faciles
et des soupirs qui ne coûtent rien. Les admirateurs ne leur manquent
pas. M"' Norton , victime éclatante de la société anglaise, et qui , à
l'instar de lord Byron , joint beaucoup de fierté et d'énergie morale à
la plus heureuse organisation poétique, s'est détachée avec bonhetr
de ce bataillon de muses nuageuses. C'est la seule femme de TAu-
\gleterre actuelle qui réunisse les qualités de l'imagination poétique «
de l'émotion passionnée et d'une grande habileté dans la forme.
Si vous vous adressez aux revues anglaises, et que vous les croyiez
sur parole, elles citeront miss Sarah Goleridge, mistriss Caroline
Southey, miss Élizabeth Barrett, lady Emmeline Stuart Wortley,
mistriss Brook, miss Emmie Fisher, comme rivales de M"* Norton.
N'allez pas ajouter foi à leurs assertions. Miss Emmie a dix ans, Age
un peu tendre pour une Sapho nouvelle. D'autres reviewers vous
nommeront miss Elizabeth Charlsworth, miss Louisa Costello, miss
Lowe , miss Mitford et mistriss Howitt. L'année prochaine cette
liste grossira; si les choses continuent sur ce pied, il deviendra aussi
impossible d'énumérer les poétesses de la Grande-Bretagne que de
compter les étoiles de la voie lactée.
Ne parlons donc ni de miss Barrett, traductrice d'Eschyle, ni de
mistriss Southey, fille du poète Bowles, qui se distingue par l'élé-
gance et la simplicité. Zophiely par Marie Brooke, ou Maria deW Occîr
dente ^ habitante de Cuba, mérite d'arrêter l'attention. C'est un poème
composé à la Jamaïque , imprimé à Londres, écrit d'un style obscur
et ardent , rempli de descriptions passionnées , et fondé sur l'an-
cienne tradition qui représente un ange déchu épris d'une mortelle,
l'environnant de séductions, et repoussé par la magie de la pureté
féminine. Le même sujet a été traité avec moins d'éclat et un mé-
lange de satire piquante, par la marquise de Northampton , née aux
îles Hébrides, et aujourd'hui décédée. Ce dernier poème, intitulé
Irène y tiré à un petit nombre d'exemplaires, n'a pas été livré à la
circulation , mais donné à quelques curieux et à quelques amis. Il ne
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^56 BETTE DES DEUX MONDES.
se distingae point, comme rœuyre de mistriss Brooke, par la témé-
rité des inventions et la fnrear poétique de la diction , mais par la
sévérité, la correction, Thabileté de la versification. II serait facile
d'extraire des œuvres de toutes les dames ou demoiselles poètes que
nous avons nommées un petit volume assez agréable, un dbum poé-
tique, qui ne serait ni sans distinction , ni sanscharme. Mais H** Norton
et M"' Brooke possèdent seules la haute inspiration poétique; exubé-
rante, difTuse, et peu réglée dans ZopMel, elle se montre mélanco-
lique jusqu'au désespoir, mais soumise à une exécution très correcte,
dans le nouveau volume publié par M"* Norton. L'une procède de
Southey, l'autre est fille légitime de lord Byron.
Ainsi, dans presque toutes les routes littéraires, même dans la
poésie, rien d'original : imitation, obéissance, souvent servilité. La
classe def ouvrages utiles a produit des recueils de documens qui
offrent de l'intérêt : les Dépêches de lord WeUingionj la Cùrrespan-'
dance de WilberforcCy le journal et les Lettres de sir Samuel Ro-
milly, l'un des plus honnêtes et des plus réellement philanthropes
entre les hommes politiques de ces derniers temps. Mais les vingt
volumes dont se composent les trois ouvrages que je cite se rédui-
raient, sous une main prudente, à trois volumes précieux. L'art de
concentrer les faits et la pensée, de composer un livre, d'extraire le
suc et la quintessence d'une correspondance ou d'un journal, n'a pas
avancé beaucoup en Angleterre; c'est à Londres et dans les États-Unis
que l'on abuse le plus étrangement du droit de tout imprimer; c'est
là que le papier, maculé d'interminables minuties, prend la forme
d'in-octavos qui se vendent fort cher. Un éditeur a fait paraître, il
y a peu de temps, le Journal de C antiquaire Thoresby^ contempo-
rain de Jacques II et de Guillaume III. Ce sont quatre volumes de
quatre cents pages chacun, et qui, pour tout intérêt historique, nous
apprennent la succession des déjeuners de Thoresby et le verset des
armons qu'il a entendus; car il était gastronome, économe, anti-
quaire et pieux. Le Journal de Wilberjorce contient une foule de
pages chargées de détails semblables aux détails suivans : « f no-
vembre, à quatre heures, j'ai vu Pitt et Elliot; j'ai dîné, je me suis
<ouché; — 2 novembre, Pitt est resté chez moi toute la journée; —
3 novembre, Elliot et Pitt ont dtné chez moi... » et ainsi de suite
pendant vingt pages. V Histoire des StuarlSy par Jessc, et l'Histoire
-d'Ecosse y par Tytier, s'isolent, par des mérites particuliers, de ces
compilations qu'un scrupule outré a remplies de poussière stérile.
Le premier de ces ouvrages est un recueil d'anecdotes habilement
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LITTÉRATURE ANGLAISE. 357
fait; Fauteur du second n'a écrit son livre que d*après des documens
inédits ou peu connus qui lui ont permis de rectiGer souvent Robert-
son, Hume, Lingard et Waiter Scott. Malheureusement, c'est l'œuvre
d'un antiquaire , et les antiquaires écrivent rarement avec élégance
et clarté.
Parmi les éditions nouvelles qui paraissent à Londres , nous signale-
rons surtout la collection populaire des œuvres de Daniel de jpoé, pu-
bliée par Hazlitt, filsdu célèbre William Hazlitt, le GeofTroy de la presse
anglaise , ainsi que les belles collections des œuvres complètes de
Thomas Moore, de Litton Bulwer et de Soutbey. Tous ces noms ont
reçu le baptême européen , sans lequel il n'y a pas aujourd'hui de
véritable illustration. Daniel de Foë , oublié depuis tant d'années et
comme enseveli sous la gloire de son Robinson Crusoë , a reparu
enfin , et repris la place qui lui était due; exemple singulier de tar-
dive justice! Rival tout au moins de Fielding et de Richardson;
publiciste, dialecticien, historien, narrateur, écrivain satirique et
polémique de premier ordre, cet homme de bon sens et de génie,
chez lequel la véracité et la simplicité du bon sens amortissaient
l'éclat et la manifestatian extérieure des focultés plus vives de l'intel-
ligence, a été traité par ses contemporains comme un escroc, par le
versificateur Pope comme un imbécile, par la magistrature anglaise
comme un criminel. Le pilori auquel les préjugés politiques de son
temps le clouèrent , ^'est changé en trône de gloire; lui-même l'avait
pressenti, quand il s'écriait dans son ode :
« Salut, pilori, hiéroglyphe de honte, symbole d'infamie, qu! plus tard
doubleras ma renommée (1)! »
L'auteur de V Histoire parlementaire de la Grande-Bretagne et de
Y Histoire de VEurope au moyenràge, Henri Hallam, parvenue un
flge avancé, vient de publier, sous le titre d! Introduction à l'Histoire
littéraire des xV, xvi* et xvn* siècles, un livre qui se recommande
par une sorte d'utilité positive, dénuée de toute philosophie généra|g.
G'estplutôtun catalogue qu'une histoire, et ce catalogue est incomplet.
Épouvanté des témérités et des hypothèses qui ont emporté dans les
nuages Schlegel et ses compatriotes, le jurisconsulte anglais a classé
méthodiquement le dossier littéraire des trois siècles qu'il embrasse.
Il a donné des dates, des titres, et quelquefois des critiques déta--
(1) Bail , thou hieroglyphic of sbame !
HYM?f TO THE PiLLORT.
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SSe HSVUE DBS DEUX HCMamS.
«hées, dont le style est net et la pensée précise, mais ces grains de
sable accumolés manquent de cohésion et dlntérèt. Le génie des
époques s^efTâce sons la plume partiellement exacte de Fauteur. Trop
€isentieUement avocat, trop analyste et critique, pour saisir les granÂ
traits de la civilisation européenne, il ne voit pas ou ne veut pas voir
ces influences mutuelles et électriques que tons les peuples ont su-
bies. Le nombre des œuvres qu'il doit enregistrer l'accable, et il en
«opprime arbitrairement une partie considérable sous des prétextes
inadmissibles. Ainsi les voyageurs, les écrivains qui se sont occupés
de la peinture et de la sculpture, les théologiens controversistes et h
majeure partie des historiens, se trouvent exclus du travail de H. Hal-
lam. n prétend que les controverses aujourd'hui oubliées ne méritent
|Ms un souvenir, et que Thistoire et les voyages, consacrés à fixer ta
mémoire des faits , n'entrent pas dans le domaine de la littérature. La
littérature est pour lui une élaboration de la forme plutôt qu'une in-
fluence civilisatrice et un résultat des progrès ou des variations de
l'humanité. Cette vue étroite le fait tomber, malgré la justesse de son
esprit, dans une des plus graves erreurs qui se puissent concevoû*.
Les lettres du voyageur Busbecq et les controverses du jansénisme
ont exercé plus d'action sur les esprits que telles œuvres poétiques
fort célèbres dans leur temps, et que M. Hallam a jugées dignes de
commémoration.
n valait certes mieux imiter simplement les Bénédictins de France
et le bon abbé Goujet, auteur de la bibliothèque interminable des
poètes français , prendre et analyser un à un , pièce à pièce , en cent
volumes, chaque nom littéraire, et offrir à la science future un réper--
toire utile , que de poser des limites et de former des groupes arbi-
traires, sans indiquer leurs rapports mutuels, leur direction, leur
marche et leur génie. On pourra consulter avec quelque fruit les
quatre volumes de Hallam ; la partie consacrée aux publicistes et aux
écrivains politiques, se rapprochant davantage des études spéciales
de l'auteur, mérite beaucoup d'éloges. Mais l'œuvre, dans son
ensemble, nous paraît insufBsante et manquée; certaines critiques de
détail excitent le sourire. M. Hallam, tout en admirant Molière, l'ac-
cuse de mainqaercT esprit (toit). Molière n'a jamais cherché l'esprit des
mots; les saillies les plus étincelantes de sa verve naissent toujours
4u choc du bon sens se heurtant contre le ridicule. Molière ne fait
pas d'épigrammes.
Le livre qui produit le plus de sensation aujourd'hui eh Angleterre,
c'est l'ouvrage de] M. Tocqueville sur la démocratie américaine; il
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LITTERATURE ANGLAISE. 35»
partage l'attention et la curiosité avec les écrits de Carlyle, qni bien*
tôt, nous Tavons dit, deviendra chef de secte littéraire. On Tiraite san»
le comprendre et on Tattaque de même. Par une ridicule merveille
de Tesprit de parti, la Revue d'Edimbourg accuse Carlyle de torisme„
pendant que le QtMir/er/^ lui impute le panthéisme; quelques-uns loi
font un crime de son indifférence. Il est trop impartial, dit-on, il
domine de trop haut les deux peuples du nord , dont Tun est son père,,
et Tautreson nourricier. Certes, il ne sera jamais, je le crains du
moins, L. L. D., ni F. R. S. , ni M. P. , ni F. S. A. , ni D. D. (1) ; il ne
sera pas davantage hofrath en Allemagne, ni conseiller aulique, ni
surintendant littéraire, ni gymnasiarque. Il n'a pas formulé sa science
et son esprit comme les abeilles leur cire, pour s*en faire une case
étroite et douce, suave et odorante, où passer tranquillement ses
jours. Il n'est en effet ni Anglais ni Allemand. Dans l'état de l'Europe
actuelle, qui tourne sur elle-même, ivre et rêveuse comme un der-
viche, n'avançant et ne reculant pas, ne faisant ni la paix ni la guerre^
ne sachant et n'osant marcher ni vers la république, ni vers la mo-
narchie, ni vers le protestantisme, ni vers le catholicisme; <lans cette
fîision ou cette confusion des élémens sociaux, qui ne laissent pas
une nationalité debout, il est impossible d'être un grand penseur et
un philosophe valable sans se faire Européen^ sans cesser d'être
Anglais, Allemand ou Italien. La figure du vieux Caton, resté Ro-
main sous le règne de Julien l'Apostat, n'eût pas été sublime, mais
ridicule, tant le cours des &ges a de force et détruit infailliblement
ses rives. Remontant à une vérité suprême , en dehors des discus-
sions actuelles de son pays, Carlyle a fait un acte de courage intel-
lectuel d'autant plus rare, que la lâcheté intellectuelle est toujours-
sûre de récompense, quand elle flatte les partis. Ce remarquable
philosophe, s'élevant au-dessus de la théorie sensuelle, revenant fran-^
chement et hautement à la théorie de l'abnégation chrétienne, celui
qui a dit : « L'abnégation et le renoncement constitueront pour les*
individus et les peuples le premier pas de retour vers la vie morale; ii>
— ce penseur, évideimnent chrétien, est accusé de panthéisme par
les soutiens de l'élise anglicane.
Au milieu de beaucoup d'écrivains plus savans et surtout pluscor-
rectSy Carlyle (2) l'emporte et domine, mais sans rien gouverner. Ses
(1) Fellow of Uie Royal sociely, member of partiament, doctor of divinity, etc:
(9) Voir sur cet écrivain remarquable notre article publié dans la livraison du.
1«T octobre.
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360 REVUE DES DEUX MONDES.
défauts bizarres éveillent et stimalent le marasme et l'affaisseinent
général. On lui emprunte des phrases, on copie ses roots composés ; on
emploie assez ridiculement ses inventions extravagantes. Les jeunes
écrivains, auxquels depuis long-temps il manquait un étendard* et un
mot d*ordre, essaient à leur tour la création de ces néologismesqui sont
la difformité de son talent. C'est le malheur des penseurs originaux,
de traîner à leur suite une foule de copistes de leurs excès ou de leurs
misères; tous ceux qui, à tort ou à droit, donnent une impulsion
vive et nouvelle à la littérature d'un pays, sont suivis, dans la voie
publique de leur renommée , par une tourbe criarde qui les imite;
valets suspendus au carrosse du maitrei On lui laisse son génie , on
l'imite quant à l'extérieur, au geste et au costume. Rien de plus
faible en général que les imitateurs de Carlyle; rien de moins con-
cluant que les critiques et les analyses dont il a été l'objet dans les
revues anglaises. Comme sa supériorité résulte d'une pensée forte
dont l'énergie a long-temps élaboré en silence avec une puissante
ardeur le lingot d'or qu'elle a bizarrement ciselé, il faut une sym-
pathie très énergique avec Carlyle, pour l'atteindre et le com-
prendre. Les uns l'attaquent comme radical, les autres comme pan-
théiste, d'autres enfin comme conservateur. Il n'est rien de tout cela;
c'est un philosophe plus élevé que le panthéisme, et d'autant plus
remarquable, que son analyse n'abandonne point la synthèse.
En face de Carlyle et de sa philosophie, si curieusement armée
de la loupe et du télescope, s'est placé récenunent un historien
écossais , qui a des prétentions moins élevées. Archibald Alison vient
de publier neuf volumes des annales de l'Europe, depuis le com-
mencement de la révolution française jusqu'en 1815. Cet ouvrage,
dont les principes sont torys et les vues aristocratiques, est précieux
sous un rapport : il renferme le détail complet des débats parlemen-
taires de la Grande-Bretagne pendant cette période importante. Ali-
son, esprit net et droit, sans affectation d'éloquence, sans fana-
tisme d'opinion , mais fort attaché à son parti , mérite l'estime plutôt
que l'admiration ; son style a toute la pureté et la lucidité de sa pen-
sée; c'est l'école de Robertson appliquée à la narration des faits con-
temporains.
Nous connaissons à peine en France les orageux débats de cette
histoire parlementaire, exactement racontée par Alison. Contempo-
raine de la révolution française, elle nous apparaît d'une manière
vague et fantastique, plutôt comme une gigantesque ennemie que
comme une sévère réalité. L'ouvrage que je cite, scène bruyante où
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LITTÉRATURE ANGLAISE. 361
se jouent Pitt, Burke, Canning, Huskisson, Castlereagh, Romilly,
Wilberforce, permet au lecteur d'étudier à son aise et dans tous leurs
détails les mouvemens égoïstes de la Grande-Bretagne pendant le
combat de son aristocratie mourante contre la démocratie firançaise
naissante. En écrivant ce mot égoîsme, nous sentons notre plume
trembler. Cet égoïsme n'était- il pas nécessaire? La plus vulgaire
logique s'étonne de voir la même idée transformée en crime pour les
uns, en vertu pour les autres. Qui ne reconnaîtrait ici la nécessité
d'une règle générale et religieuse pour tous les peuples, l'indispen-
sable besoin d'une pensée divine qui règle le bien et le mal? Le
moyen-âge possédait cette règle, et la papauté en était dépositaire.
Mais aujourd'hui, quelle règle? quelle loi? quel ordre? quelle disci-
pline? Tout vague et s'ébranle au hasard. L'Angleterre, attaquée
dans ses bases sociales parla révolution de 1789, s'est défendue avec
égoïsme; elle s'est conservée autant qu'elle a pu, et elle a très bien
fait. Elle succombera ou se transformera quelque jour; nous la ver-
rons à l'œuvre, ou plutôt nos enfans la verront. En attendant cette
ère future, le récit détaillé de ses efforts pendant la première moitié
du XIX* siècle rond fort intéressant l'ouvrage d'Archibald Alison,
auquel on ne peut reprocher que sa méconnaissance profonde du
caractère et du génie gallo-romain devenu le génie français. Comme
la plupart de ses compatriotes, il en a vu les vices et non les grandes
parties; l'élan généreux, le mouvement rapide, la sympathie prompte
de notre race ont échappé à son observation partiale.
Mais il a compris l'enchaînement général et la connexité des affaires
européennes. Cet écrivain , chez lequel brillent la sagesse, la largeur
et la justesse du coup d'œil, plutôt que l'éclat du style et la hardiesse
des aperçus, a entrevu une vérité majeure, étrangère à notre siècle
d'analyse excessive et d'extrême détail ; c'est qu'il faut étudier l'Eu-
rope à titre de région homogène, comme un corps complet et for-
mant ensemble. Telle fut la Grèce des Amphy étions, telle la Rome
de César. Fractionner l'histoire de l'Europe , c'est renoncer à toute
compréhension de ses diverses histoires. Voltaire , dont l'esprit tra-
versait la vérité comme un rayon de soleil traverse le prisme , s'est
douté de ce résultat sans l'approfondir et surtout sans le féconder.
n a écrit sous cette impression confuse son Essai sur les Mœurs des
Nations. Allemagne, Angleterre, Italie, ne sont que des fragmens.
Plus un peuple est central et sympathique, plus son histoire, mêlée
nécessairement et intimement à toutes les autresjhistoires de l'Eu-
T0M£ XXIV. 34
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363 REVUE DES DEUX MONDES.
ropa, se refuse à robservation qni veut la détacher de rensemUe..
Aussi nos annales isolées ne seront-elles jamais écrites d'une manière
satisfaisante. C'est un problème qui userait en vain toutes les foices
du génie. La France, pour me servir d'une expression médicale, est
le centre de sensibilité universelle , le <c grand sympathique d du
monde européen.
Il est impossible de constater un mouvement vital, et, comme
on le dit, progressif dans le cours actuel de la littérature anglaise.
Les seules vagues rayonnantes qui viennent battre la rive avec
quelque lumière et quelque bruit sont celles que l'Angio-teuto-
nique Carlyle a puisées aux sources de la contemplation allemande.
Du reste, tout s'écoule avec une douce lenteur, qui n'est pas même de
la majesté, avec une certaine facilité sinueuse qui arrose des bords
depuis long-temps féconds. Cette vieille fertilité, due à l'admirable
existence de la société anglaise depuis le xvP siècle, n'est point en-
core tarie; mais elle n'est pas en progrès. L'habitude, le lieu-com-
mun , le reflet et l'écho pénètrent de tous cdtés dans cette belle lit-
térature britannique, chère surtout aux esprits prime-sautiers, aux
intelligences originales, à ceux qui ne vivent pas de dictons scolas-
tiques, et qui aiment Dieu pour Dieu même, .l'ame pour elle-même,
et la poésie pour la poésie. C'est un malheur que l'afTaissement sen-
sible d'une telle littérature. Hais l'Europe a-tr^Ile le droit de crier
haro sur la Grande-Bretagne? Où sont les grands esprits et les grands
écrivains de la Germanie? Le vieux Tieck et le jeune Heine sem-
blent renfermer toute sa gbire. Nous ne parlons pas de la France.
En vain un sentiment de conGance et d'espoh' cherche-t-il à re-
pousser la vérité fotale. La décadence des littératures, née de celle
des esprits, ne peut être niée. Tout le monde voit que nous descen-
dons, d'un commun accord, nous, peuples européens, vers je ne sais
quelle nullité demi-chinoise, vers je ne sais quelle faiblesse univer-
selle et inévitable, que l'auteur de ces observationsprédit depuis quinze
ans, et contre laquelle il ne voit pas de remède. Cette descente dans
la caverne, cette marche obscure qui nous conduira quelque jour au
nivellement des intelligences, au fractionnement des forces, à la des-
truction du génie, s'opère diversement selon le degré d'affaissement
des races. Les méridionaux marchent les premiers; les premiers, ils
ont reçu lumière et vie; les premiers, ils sont tombés dans la nuit.
Les septentrionaux suivront de près; la vigueur et la sève du monde
se sont réfugiées en eux. Les Italiens, noble race cependant, sont là ,
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LITTÉRATUBB ANGLAISE. 388
tout au fond, bien tranquilles, bien calmes , heureux de leur climat,
de leur Polichinelle, de leurBellini, heureux de tout, bélasi et dévorés
par ce bonheur de l'atonie, qui est le dernier malheur des nations.
Les Espagnols, seconds fils de la civilisation moderne, se déchirent
les entrailles et se rongent les poings, comme Ugolin, avant d'aboutir
au grand calme de l'Italie et à la plénitude de la mort. Sur la mAoe
pente, mais plus vivement agités, vous apercevez d'autres peuples
qui espèrent, qui s'agitent, qui chantent, qui jouissent, qui frémir
sent, et qui croient, avec des chemins de fer et des écoles, ressusciter
la flamme sociale vacillante et palpitante. L'Angleterre elle*mAme,
dépouillée de son énergie saxonne et de son ardeur puritaine, déjà
veuve de sa force littéraire, de ses Byron et de ses Wdter Scott, que
deviendra-t-elle dans cent années? Dieu le sait!
Et quand même les symptômes annoncés par les philosoidies
seraient exacts, quand même, dans ce vaste courant galvanique de
destruction et de reconstruction qu'on appelle l'histoire, l'Europe
tout entière , l'Europe de douze cents ans, avec ses lois, ses moeurs,
ses origines, ses idées, son double passé teutonique et romain, son
orgueil, sa vie morale, sa puissance physique, ses littératures, de-
vrait s'allanguir et s'assoupir, comment pourrait-on s'en étonner!
Quand elle serait destinée' a subir le sort qui brisa jadis le monde
grec, puis le monde romain, tous deux moins grands en circonfé-
rence et en durée que notre Europe chrétienne; quand même les
fragmens du vieux vase devraient être un jour mis en pièces et broyés
pour servir à pétrir un vase nouveau, de quoi aurions-nous à nous
plaindre? Cette civilisation que nous appelons européenne, n'a-t-elle
pas assez duré dans le temps et dans l'espace? Et le globe manque-t-il
de régions plus naïves et plus neuves qui accepteront, qui acceptent
notre héritage , comme jadis nos pères ont accepté celui de Rome
lorsqu'elle eut accompli son destin? L'Amérique et la Russie ne sont-
elles pas là? Deux contrées avides d'entrer en scène, deux jeunes
acteurs qui veulent être applaudis; toutes deux ardemment patrioti-
ques et envahissantes; l'une héritière unique du génie anglo-saxon,
l'autre qui avec son esprit slave, éminemment ductile, s'est mise
patiemifnent à l'école des nations néo-romaines, et veut en continuer
la dernière tradition? Est-ce que, derrière la Russie et l'Amérique,
vous ne voyez pas d'autres pays encore, qui pendant des millions
d'années continueront, s'il le faut, ce travail étemel de la civilisation?
Il n'y a point à désespérer de la race humaine et de l'avenir, quand
24.
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9M RBVTE DBS DEUX M<HfDES.
même nous devrions dormir, nous, peuples d'Occident, du sommeH
des vieux peuples, enfoncés dans cette léthargie éveillée, dans cette
mort vivante, dans cette activité stérile, dans cette fécondité d'avor-
temens étemels que les Byzantins ont si long-temps subies. J*ai peur
que nous n'arrivions là. En Europe, et surtout au Midi, les peuples
sont ivres et les rois ferment boutique. Il y a des littératures qui ra-
dotent, et d'autres qui ont le délire. L'homme de la matière et du
travail corporel, maçon ou ingénieur, architecte ou chimiste, peut
nier ce que j'avance, s'il n'est pas philosophe; mais nos preuves sont
flagrantes. On découvrirait douze mille acides nouveaux ; on dirigerait
les aérostats par la machine électrique; on imaginerait le moyen de
tuer soixante mille hommes en une seconde, que le monde moral
européen n'en serait pas moins ce qu'U est, mort ou mourant. Du
haut de son observatoire solitaire, planant sur l'espace obscur et sur
les vagues houleuses du futur et dupasse, le philosophe, chargé de
sonner les heures dans les journées de l'histoire, et d'annoncer les
changemens qui se font dans la vie des peuples, n'en serait pas moins
forcé de répéter son cri lugubre : V Europe s'en va !
Philaréte Chasles.
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S9K9BSB=9te
LE
DERNIER ABBÉ.
I.
Les abbés du siècle dernier étaient de ces types curieux et diver-
tissans que 1789 a détruits sans retour, et dont l'équivalent n'eiiste
pas de nos jours. Ces heureux petits mortels ne faisaient rien du
matin au soir, logeaient dans leç mansardes, couraient la ville, por-
tant les nouvelles, chantant les airs nouveaux et attrapant par ci par
là une place dans un carrosse ou dans une loge d*Opéra. Ils ne dînaient
pas tous les jours , mais le souper ne leur manquait jamais, à cause
des chansons et des bons mots dont ils avaient tout un répertoire, et
c*est un grand point que de ne pas se coucher l'estomac vide. Ils
n'avaient pas de maîtresses, mais à force d'assiduité auprès des
dames , ils obtenaient par occasion leur tour de faveur; ils profitaient
d'une querelle entre amans, d'une absence ou d'une rupture, et se
trouvaient toujours là pour remplir l'intervalle entre l'intrigue qui
finissait et celle qui allait conunencer.
En 1770, il y eut donc un beau jour, sur le pavé de Paris, un
jeune abbé sortant on ne sait d'où, qui n'avait ni père ni mère, et de
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366 REVUE DES DEUX MONDES.
frère aine pas davantage; il ne tenait à qui que ce fàt sur la terre ,
et portait le simple nom deCordier. Il n'était pas pins abbé que vous
et moi, c'est-à-dire qu'il n'avait jamais ouvert un bréviaire, mais il
avait pris la tonsure et le petit collet comme un passeport provisoire
qui menait à toutes choses. L'abbé Cordier avait vingt ans, l'œil en
amande, la face rose, la physionomie franche, un caractère doux,
une gaieté inaltérable, de la complaisance, l'envie de plaire et pour-
tant beaucoup de modestie. Nous ne savons pas qui l'avait nourri et
conduit jusqu'à ce bel ftge de vingt ans, car le jeune abbé ne parlait
pas de lui-même, et qui eût jamais pensé à lui faire conter l'histoire
de son enfiince? De peur de rien changer à la vérité, nous le pren-
drons au moment où iUe fit connaître.
L'abbé Cordier s'introduisit sur la scène du monde , on ignore par
quel passage étroit; toujours est-il que le 26 janvier 1770, il se
trouva dans les coulisses de l'Opéra, où il n'avait point ses entrées ,
offrant une prise de tabac au directeur, M. Berton, qu'il ne connais-
sait pas. C'était le jour d'ouverture de la nouvelle salle , et l'on jouait
la tragédie de Zoroastre. On admirait beaucoup les constructions , les
ornemens et sculptures; le public applaudissait; les acteurs étaient
en verve , les dorures toutes fraîches et les cœurs épanouis; ce n'était
pas un jour à chicaner les gens sur leur présence dans les coulisses.
A peine M. Berton eut-il insinué ses doigts dans la tabatière de
notre abbé, qu'une familiarité agréable s'établit entre eux. H. Ho-
reau, l'architecte du roi, et M. Yas&é, le peintre, vinrent se joindre
à lui pour féliciter le directeur. Le jeune abbé était charmé de Theu-
reuse distribution de l'intérieur, des sept portiques égaux de la se-
conde entrée , de la galerie de ronde qui offrait une quantité d'issues
commodes; il savait que l'ouverture de la scène avait trente-six pieds
de largeur sur trente-deux de hauteur ; il admirait le bel ovale du
plafond, le tableau représentant les muses et les talens lyriques ras-
semblés par le génie des artSMiipQllan , porté sur un char enilanmiié,
faisait fuir l'Ignorance et l'Bnvi^; des renonuné^s d'un effet merveil-
leux , soutenaient des globes d'azur semés de fleurs de lys; des enfans
formaient une chaîne à l'entour avec dès guirlandes. La salle pouvait
contenir deux mille cinq cents personnes. On avait supprimé les
poteaux qui divisaient et gênaient les loges. L'abbé Cordier venait
d'examiner à fond tout cela. On voyait bien , disait-fl , que M. Moreau
avait puisé ses modèles en Italie. L'acoustique du bâtiment était
excellente ; tout paraissait calculé , prévu et arrangé pour les aises du
public et la fortune du théâtre. Ainsi s'exprimait Tabbé, au grand
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LE DERNlSa ABBE, 361
enchantement de ses trois aoditeucs, qui se minent aissitôt à l'aimer.
Au lieu de lui demander comment il se trouvait là, M. Berton lui
accorda sur-le-champ ses entrées; M. Mofeau le conduisit à sa loge
pour le présenter à sa femme , et M. Yassé le priade venir le lende-
main dîner chez Ini.
N'allez pas croire que l'abbé Cordier donnât des éloges à tout le;
monde par flatterie ou par intérêt. Jamais il n'eût parlé contre aa
conscience. Il était facile à contenter, enthousiaste des choses vrai-
ment belles, et si bienveillant par nature, qu'il trouvait du plaisir
pouf lui-même à louer les gens quand il pouvait le faire sans
mentir.
A l'heure où commence cette histoire, l'inventaire des biens de
notre abbé n'était pas considérable. Il avait en tout quatre écus de six
livres, dont deux étaient dans la poche de sa veste; les deux autres, ,
roulés dans un papier, étaient destinés a sa portière. Sa garderobe
se composait d'un habit et d'une culotte, d'un chapeau et d'une paire
de souliers, c'est-à-dire qu'il n'avait rien en double. A la rigueur,
cela pouvait s'appeler posséder le nécessaire. Il avait dîné le matin ;
nous ne savons pas dans quelle maison. Quant à son loyer, il était
payé d'avance; mais le terme expirait dans deux mois. Cordier igno-
rait donc où il coucherait à la fin de mars, et il ne s'en inquiétait
pas, tant il avait de confiance dans les bontés du ciel , qui pourtant ne
le traitait pas en enfant gâté.
Le lendemain, à la table de H. Yassé, se retrouvèrent le directeur
et l'architecte de l'Académie royale, avec les avocats du conseil de la
Comédie-Française, tous gens qui aimaient et cultivaient les arts.
L'abbé parlait en homme qui s'entendait un peu à tout, mais sans
trancher de l'important et avec Un air de conscience et do sincérité
qui donnait du poids à ses opinions. Comme il était au milieu de per-
sonnes éclah*ées, la compagnie le goûta beaucoup. Il fit honneur aux
bons morceaux, trouva le vin parfait, ne prit la parole qu'à son tour
et conta une histoire gaie qui ne dura pas trop long-temps. M. Berton
l'invita aussitôt pour le jour suivant, et AL Moreau pour le surlen-
demain. Une autre personne, qui donnait un grand régal chez le
traiteur, le pria d'être de la partie. Cordier eut partout le même
succès, et ses amphitryons lui offrirent l'un après l'autre le couvert
à leur table une fois la semaine; il se vit ainsi quatre dîners assurés.
Il lui manquait encore le vendredi et. le samedi ; mais c'étaient des
jours maigres, et il se consola en pensant que, s'il venait à jeûner, le
ciel lui en tiendrait compte pour son salut. Quant au dimanche, il
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368 REVUE DES DEUX MONDES.
l'abandonna an hasard, disant avec juste raison qu*il fallait bien
laisser quelque chose à son étoile.
Ce fut dans la maison de Tarchitecte du roi que Ton prit surtout le
jeune abbé en grande affection, tl y avait deux petites filles espiègles
que M. Cordier parvint à contenir toute une soirée en leur faisant
des tours de cartes. M""" Moreau, voyant qu'il amusait ses enfans, le
pria de venir le plus souvent qu'il pourrait. L'abbé y mit toute la
complaisance imaginable. Il s'échappait un moment des endroits où
il ^e plaisait le plus, et chaque soir vers neuf heures, il arrivait pour
le coucher des enfans; il les asseyait sur ses genoux et leur contait le
conte de Fine-Oreille ou celui de Monsieur le Vent, que les petites
filles savaient par cœur, mais qu'il disait à ravir. Il usa aussi de dis-
crétion en ne venant pas pour cela dîner plus fréquemment, à moins
qu'il n'y fût contraint par la nécessité.
L'amitié qu'on avait pour notre abbé s'était accrue tous les jours,
et il se trouvait fort heureux de son sort; mais le mois de mars allait
finir bientôt, et Cordier, qui n'avait pas un sou pour payer le terme
de son loyer, était menacé de n'avoir plus de domicile, ce qui était
fort grave.
Un soir, M"' Moreau tira de sa poche un portefeuille où elle écri-
vait les adresses de ses connaissances, et demanda en riant comment
il se faisait qu'elle ne sût pas encore où demeurait son ami M. Cordier.
— Madame , répondit l'abbé , vous me demandez cela fort à propos,
car dans trois jours il eût été bien tard , et je n'aurais su que vous dire,
— Est-ce que vous allez déménager? dit M"* Moreau ; je vous plains.
C'est fort ennuyeux.
— Déménager n'est pas le difficile, répondit Cordier; ce n'est pas
non plus de trouver un autre gtte, mais c'est de payer un terme
d'avance qui est une grande affaire , à moins qu'on n'ait de l'argent.
M'"' Moreau se leva sans rien répliquer, et prit à part son mari. Au
bout d'un moment, elle revînt, et après un peu de silence elle dit en
travaillant à sa tapisserie :
— Monsieur l'abbé , nous avons là-haut une chambre qui ne sert
à personne; si vous voulez demeurer avec nous, mon mari vous offre
ce petit logement.
— J'accepte sans me laisser prier, madame, et de tout mon cœur.
— Votre lit sera prêt demain ; vous viendrez quand il vous plaira*
]^me jf oreau , voyant que le plaisir et la reconnaissance avaient ému
l'abbé, lui tendit une main par-dessus son métier à tapisserie, et lui
dît pendant qu'il y déposait un baiser respectueux :
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LE DERNIER ABBÉ. 36»
— Les enfans seront bien contens d*ayoir leur ami dans la maison.
Le lendemain , Cordier arriva , tenant sous son bras un petit paquet
enveloppé dans un mouchoir, et qui ne pesait pas trois livres. On le
mena au quatrième étage dans une chambre fort propre , et son démé-
nagement se trouva fait.
IL
Les gens du siècle passé qui n'étaient pas bien dans les papiers de
la fortune, avaient du moins en eux-mêmes un soutien, c'était le
manque d'ambition. Jamais l'idée ne serait venue à un petit abbé de
vouloir être un personnage , ni de perdre dans la triste passion de
l'envie les belles années de la jeunesse. Lorsque Cordier ouvrit les
yeux aux premiers rayons du jour, et qu'il se vit dans un beau Ht en
bois peint avec des rideaux de serge , avec quatre ciiaîses de pnîBe
bien rangées le long des murs, et une commode en iioyer, il fut tenlé
de se croire empereur d'Orient, comme le dormeur éveillé. Ce fut
bien autre chose quand le valet de chambre de M. Morenu lui apporta
du chocolat avec un petit pain, et qu'on lui donna une paire de pan-
toufles tandis qu'on cirait ses souliers; pour le coup, il se crul sçni
par des génies dans le palais de la Chatte blanche. ïl remercia Dicti^
et s'habilla gaiement en fredonnant un air ^Acante et Céplme tàùxii
la musique était du célèbre Rameau.
Pendant cette heureuse journée, l'abbé se sentit l'esprit plus léger
que d'habitude. Avant de quitter la maison pour aller chez M. Ber-
ton, il descendit au salon, où étaient M. Moreau et sa femme jouant
avec leim; petites filles. M"' Moreau, qui faisait danser un des enfans
sur ses genoux, se mit à chanter en badinant la| chanson suivante»
qui n'a d'autre mérite que d'être connue de tout le monde :
Il était, îlétaît ' " ^^
Une jeune fille,
Qui n*avait, qui n'avait
Qu'une chemise,
£t encore elle était
A la lessive.
Un nuage passa daAS l'ame de Cordier en entendant ces paroles;
un peu de rougeur lui monta au visage. Il ouvrit sa tabatière et la
referma sans y rien prendre; puis il se leva, et, après avoir Sait le
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3T0 REVUE DES HEUX MONDES.
toQT du salon d'un air embarrassé, il tira M. Morean par la mandie
de soD iiakit.
— Monsieur, loi dit-il en hésitant , je ne pense pas que W** Vo-
Teau, qui est la bonté même, ait envie de se moquer d'un homme
qui lui est tout dévoué. Ce n'est d'ailleurs qu'une plafeanterie fort
innocente...
— Qu'avez-vous, mon cher ami? répondit l'architecte du roi; je
ne vous comprends pas.
— C'est, reprit l'abbé, que je n'ai en effet qu'une chemise, et
qu'encore elle est à la lessive, comme dans la chanson.
— Soyez assuré, dit M. Iforeau, que ma femme n'y entendait
pas maUce, et qu'elle ne sait pas si vous manquez de cbemisea. Yotie
veste est boutonnée jusqu'au rabats et , pour ma part, je vous trouve
fort bien vêtu. Cq)endant je dirai à ma femme de prendre garde nne
antre fois à ce qu'elle chantera.
L*abbé pressa la main de M. Horeau, et s'en alh(,ctaez le directev
de l'Opéra. Il le trouva en conférence avec M"^ Doligny de la Comé-
die-Française, qui venait solliciter un spedade à son profit Cette
jeune actrice, qui jouait admirablement les ingénues, était fart
aimée du public ; mais la jalousie de s^ camarades lui donnait beau-
coup de soucis^ comme il arrive souvent aux gens de talent. On loi
enlevait ses rôles sous le prétexte qu'elle avait au-dessus d'elle dçs
chefs d'emploi. Dans la soirée à son bénéfice, ses amis voulaient
qu'elle jou&t , sur la scène de l'Académie, la pastorale à'Endfmion de
feu Fontenelle. M. Berton élevwt des difficultés; cependant il céda
enfin, grâce aux instances de Cordier, qui pria en faveur de M"* Do-
ligny. Sans être fort jolie, cette jeune actrice avait une figure inté-
ressante, un son de voix qui allait au cœur, de la gaieté^ quelque
chose dans les manières qui charmait à première vue. Cette aimaUe
fille remercia Cordier d'avoir intercédé pour elle, et y mit tant
de grâce, que l'abbé en devint tout rouge de plaisir. M"*" Doligny
savait par les bruits de coulisses qu'il était homme de bon conseil, et
comme elle avait besoin d'être un peu soutenue au milieu de ses
ennemis, elle désira qu'il vint aux répétitions. Elle l'invita même à
être dans sa loge le jour du spectacle à son profit, afin de la secourir
au moment de sa toilette, s'il lui survenait quelque embarras. Cor-
dier n'eut garde d'y manquer, et bien leur en prit à tous deux.
La jeune actrice avait commandé pour son rôle de Phœbé un
croissant avec des pierreries. On n'apporta ce joyau de rigueur qu'une
beure avant te lever du rideau, et il se trouva que le cercle d'or par
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LE IfKKNlEH ABBÉ. 37i
OÙ il s'attachait aux cheveux était beaucoup trop large pour la coif-
fure de M"' Doligny. Il n'y avait pourtant pas moyen de jouer la
lune sans un croissant. Là pauvre actrice poussait des cris de déses-
poir, et ses camarades se réjouissaient déjà; mais Cordier ne perdit
pas la tête. II était versé dans l'art du serrurier; il s'arma d'une lime»
fit un marteau avec une clé, un étau avec le tiroir d'une table, et se
mit à l'ouvrage. En moins d'un quart d'heure, il eut arrangé le cercle
d*or et posé lui-même le croissant avec goût dans la chevelure de la
Phœbé.
H"* Doligny sécha ses pleurs, se regarda bien dans la psyché, s'as-
sura qu'il ne lui manquait plus rien, et se tourna enfin vers notre
abbé. EUe était éblouissante de fraîcheur et de jeunesse.
— Embrassez-moi pour votre pelue, lui dit-elle, avant que je
mette mon rouge; cela me portera bonheur.
Cordier baisa la belle Phœbé sur les deux joues, et les poisons de
l'amour pénétrèrent pour la première fois dans ses veines. On venait
de frapper les trois coups; l'abbé regagna sa place à l'orchestre avec
un cruel désordre dans l'imagination et un poids affreux svte c^œur,
car quelle vraisemblance qu'un garçon pauvre comme hri pût réussir
àrien auinrès d'une ingénue de la Comédie-Française? II ne vouisit
pas même y songer, et ne rassemblait ses forces que pour cbosMr
bien foin ses désirs.
Cependant M"' Doligny obtint un véritable triomphe. Le parterre
applaudit avec enthousiasme. Une pluie de bouquets accompagna la
clMe du rideau. Notre abbé courut, après le spectacle, à la loge de
l'actrice; mais il trouva la place encombrée par une foule d'amis et
de grands seigneurs, qui se pressaient pour ofTrir les félicitations et
les madrigaux. A peine s'il put, en se dressant sur la pointe des
pieds, apercevoir la reine de la soirée couchée sur un sopha et enve-
loppée dfe fourrures. Il se retirait le cœur fort serré, quand une
femme de chambre le saisit par le bras comme il traversait le vesti-
bule, et Icri mit un billet dans la main.
« Mon cher abbé, lui disait-on, votre baiser m'a porté bonheur,
comme je m'y attendais. Venez demain déjeuner avec moi sur les dix
heures du matin. Les sots et les complimenteurs n'entreront qu'à
midi.
<c Julie Dou^igny. »
— Grand Dieu I s^écriait Cordier en bondissant au milieu des rues,
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372 REVUE DES DEUX MONDES.
elle m'accorde deux heures de tête-à-tête! Que vaîs-je lui dire?
Comment lui cacher mon amour?
La crainte et Tespérance allaient et venaient dans Tame du jeune
abbé. Lorsqu'il fut rentré dans sa petite chambre, il promena autour
de lui des regards désolés, et le sentfment de sa pauvreté lui perça
le cœur.
— Non , dit-il avec abattement, je n'irai pas m'exposer au feu de
ses beaux yeux. Puisque les bonheurs excessifs ne sont pas faits pour
moi, sachons au moins fuir les dangers. H m'appartient bien de
courtiser une actrice, à moi qui n'ai pas de chemise! Allons, n'y
pensons plus.
Cordier, ayant bravement pris son parti, se mit à chanter la chan-
son de M"* Moreau :
Il était, Il était
Une jeune fille » etc.
Il ouvrit un tiroir de sa conunode pour y serrer le billet de la sé-
duisante Pbœbé. 0 miracle ! ce tiroir contenait six chemises neuves I
Les. merveilles de la civilisation, lorsqu'elles frappèrent les regards
du jeune Barbare qui le premier traversa le Bosphore, n'eurent pas
un éclat plus surprenant que celui de cette admirable trouvaille*
L'abbé n'osait porter ses mains sur la toile fine, de peur qu'elle ne
vint à s'évanouir conune une illusion des sens.
— 0 madame Moreau! dit-il avec émotion, vous êtes une seconde
providence!
Le diable, qui était sans doute jaloux du bonheur de notre abbé,
lui fit découvrir alors un petit trou au coude de son habit; mais Cor-
dier n'était pas homme à se déconcerter pour si peu de chose.
— Ce n'est rien que cela, dit-il gaiement; on ne manque pas un
rendez-vous faute d'un bout de fil noir pour faire une reprise.
Et il se coucha tout joyeux. Cette fois, il rêva qu'il était dans le
paradis des Orientaux et que Mahomet lui-même n'avait pas une veste
aussi belle que la sienne.
III.
Le lendemain, notre abbé regardait l'effet [de sa chemise blanche
dans son miroir ^ barbe. Il appela le valet de chambre pour avoir son
habit qu'on avait emporté.
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LE DERNIER ABBÉ. 373
— Le voici, monsieur l'abbé, dit le domestique d'uu air signi-
ficatif.
Cordier passa une manche avec empressement et resta immobile de
surprise.
— Mais c*est un habit neuf! s'écria-t-il.
— Oui, monsieur l'abbé.
— Et d'où vient cela?
— Je ne sais pas, monsieur. Mon m&itre m'a dit que c'était à vous,
et je vous l'apporte.
— Allons! Il vient à propos.
L'abbé descendit les escaliers en voltigeant sur la pointe de ses
souliers, et une voix intérieure lui disait : Tu es un heureux mortel.
Le hasard avait trop fait pour Cordier depuis vingt-quatre heures
pour qu'il ne s'amusât pas un peu à lui rabattre de sa joie. En arri-
vant chez M"* Doligny, le coeur enflé par l'espoir, l'abbé vit, en tra-
versant la salle à manger, qu'on avait dressé une table de quatre cou-
verts. Deui^ étrangers attendaient au salon; l'un était un mondor, et
l'autre un officier des gardes.
— Adieu le tête-à-tête ! pensa l'abbé. Comment diable aussi ai-je
pu me mettre dans l'esprit que cette créature divine avait jeté les
yeux sur moi?
L'espérance s'envola; mais Cordier n'en garda pas moins une con-
tenance ferme, et sentit qu'il fallait montrer sa bonne humeur des
dimanches. L'ingénue parut bientôt dans une toilette fort jolie. Elle
remercia le mdndor d'un collier de perles dont il venait de lui faire
présent, et donna la main au militaire en l'appelant son cousin. Cor-
dier avait la mort dans l'ame. Cependant on se mit à table; le courage
lui revint lorsqu'il vit que sa présence donnait aussi de la peine à ses
rivaux, et que, de plus, ils n'avaient point d'esprit. Il se mit en frais,
se ranima peu à peu et conta des histoires.
— Ma foi, messieurs, dit M"' Doligny aux deux autres convives,
vous êtes tristes comme des capucins.
On parla de la pièce SEndymion tout en mangeant des asperges.
— L'abbé, reprit l'ingénue, racontez-moi quelques bons mots de
Fontenelle. Je les aime fort, et il en a beaucoup dit,
— Je n'en sais qu'un, répondit Cordier; mais il montre assez
combien le personnage était sensible. Fontenelle avait un vieil ami
d'enfance qui s'appelait l'abbé Dubos, et avec lequel il déjeunait tous
les matins. Ils aimaient tous deux les asperges et en mangeaient tant
queja saison en durait; mais Dubos les voulait à la sauce et Fonte*
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Slk REVUB DES VBJSX MON0ES.
neUe à l'huile, ce qui était entre eux un éternel sujet de querelles et
de plaisanteries. Un jour, au moment où ils allaient manger leur
plat favori dont on avait préparé la moitié d'une façon et l'autre
moitié de l'autre manière pour satisfaire tous les goAts, M. Dubos
tombe subitement frappé d'apoplexie. Fontenelle se baisse, prend la
main de son ami , lui tâte le pouls et reconnaît qu'il est mort. Aussitôt
il ouvre la porte et crie au domestique : Préparez toutes les asperges
à l'huile I
— Je connaissais ce mot, dit le mondor.
— Moi, dit le militaire, je ne le connaissais pas, mais je n'y
trouve rien de plaisant.
L'abbé comprit qu'ils étaient jaloux tous deux, et inventa des his-
toires de son cru pour voir si elles seraient connues du mondor, et
si elles auraient l'approbation de l'officier. En sortant de table, il
s'aperçut que ses deux rivaux le toisaient avec des airs de dépit. Cha*
cun d'eux tAchait de prendre M"* Doligny à part pour lui gUsser des
mots à l'oreille.
— Vous pouvez vous expliquer tout haut, messieurs, dit l'actrice.
Je ne suis pas une marquise, et je ne fais rien en cachette. Il faut,
dites-vous, que je me décide pour quelqu'un? 11 n'est pas bien de
n'avoir pas encore d'amant? Mon choix est fixé. Monsieur l'abbé
Gordier est mon affaire. J'ai lu dans ses yeux qu'il est amoureux de
moi , et je vous déclare qu'il me plaît beaucoup.
LJabbé tomba sur ses genoux et saisit avec transport la main
qu'on lui offrait.
— Ah! madame, dit-il d'un air pénétré, voici la première fois
qu'une aussi grande joie entre dans mon cœur. Jamais je ne perdrai
le souvenir de cet instant, et je défie le ciel de me donner une peine
qui l'efface de ma noémoire.
Cette parole était imprudente, comme on te verra par la suite «
mais c'est ainsi que parlent les gens amoureux, et d'ailleurs M*'* Do-
ligny n'ayant à cette heure que de tendres sentimens dans le cceur,
répondit qu'elle était charmée de l'amour qu'elle inspirait. Le mondor
et le militaire enfoncèrent leurs chapeaux sur leurs oreilles et s'en
allèrent en frappant les portes ; mais on ne s'aperçut pas de leur
sortie. Notre abbé devint rEndyraion de la PhdBbé. Le nom lui en
resta, et dans les coulisses on l'appela l'abbé Endymion tant que
dorèrent ses amours.
Le bon Cordier n'était pas de ces gens vaniteux qui mettent la
pkia forte part de leurs plaisirs dans l'ostentation. Il aimait M*^*" Dor-
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LE DERNIER ABBÉ. 375
ligny pour elle-même et non pour la gloire qu'il en retirait. Elle lui
eût plu aussi bien si elle n'eût été qu'une simple bergère. C'était une
chose plaisante que de voir cet honune modeste, et qui n'avait pas
fieulemeot deux culottes, passer devant la cour brillante de la jeune
actrice, recueillir les douces œillades à la barbe des marquis les phis
hauts sur talons, et conduire à son bras cette fille si recherchée. On
en riait tant qu'on pouvait, mais on enrageait sous cape. M^^'Doligny
eut vent de quelques moqueries sur la pauvreté de son Endymion.
Elle Toulait donner à Cordier un habit magnifique en velours cra-
moisi et lui faire quitter le petit collet; mais il eut le bon sens de n'y
pas consentir. Tout ce que l'ingénue put obtenir de lui, fut qu'il
porterait, pour l'amour d'elle, une veste de soie noire, qu'elle broda
de sa main. Le jour que sa maltresse hii envoya cette veste, l'abbé
trouva dans la poche une bourse bien garnie. Les scrupules le prirent
à la gorge à cette découverte. Il courut chez sa belle, et, ne sachant
comment lui dire ce qu'il avait dans l'esprit, il la regarda timidement
en frappant sur sa poche de manière à faire sonner les pièces d'or.
— 7e vois à votre mine ce que vous pensez, lui dit^n. Si j'étais
ime princesse, vous n'auriez pas de ces sottes délicatesses. Eh bien!
sachez , monsieur, que je veux être pour vous au-dessus de la plus
fière princesse du monde. Si vous avez le cœur assez mal placé pour
être honteux d'accepter quelque chose de moi, jetez cela par la
fenêtre.
— Ne vous fftchez point, dit l'abbé; j'ai le cœur où il faut l'avoir,
et je vous remercie de toute mon ame.
M. Moreau se mit à rire en apprenant les triomphes de son ami
Cordier.
— Prenez garde à vous, lui disait-il, mon cher Endymion. La
lune est changeante; elle ne vous aimera que le temps d'un quartier.
M. Berton lui accordait davantage.
— Cela ira , disait*-il , jusqu'à la nouvelle lune de vingt-huit jours.
Mais quand le second mois fut commencé, il fallut trouver d'autres
railleries, ^çt il n'en restait plus qu'une seule dans le calendrier.
— Quand arrivera l'éclipsé? demandaient les mauvais plaisans.
— Quand le soleil me voudra jouer un mauvais tour, répondait
l'abbé. Je suis préparé à tout événement, comme le sage.
La tendresse de M"*" Doligny pour son petit abbé se soutenait
malgré les plaisanteries. Elle alla tout doucement jusqu'à l'accom-
plissement de l'année entière , ce qui nous paraît être la bonne mesure
pour une ingénue.
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376 REVUE DES DEUX HOICDES.
Un marquis du bel air viot se jeter à la traverse et fouler aux pieds
le bonheur de notre pauvre abbé. C'était un homme prodigue et
ruiné de toutes les façons, criblé de dettes, fatigué de corps et bls\sé
d'esprit, un honune adorable enfin , selon les goûts du temps. Il sup-
planta Cordîer dans l'espace de deux heures, et n'eut besoin que de
paraître pour vaincre, conune le défunt empereur César. Cordier vit
le coup de foudre qui le frappait, et demeura un peu interdit.
— Mon cher garçon, lui dit son infidèle, vous m'avez souvent
donné l'assurance que vous auriez du courage, s'il m'arrivait de ne
plus vous aimer. Voici le moment de montrer votre bravoure. Il va
sans dire que nous resterons toujours bons amis, car vous me feriez
de la peine en cessant pour cela de venir me voir.
— J'aurai du courage, répondit l'abbé ; mais ne comptez pa8^m!a-
voir parmi vos suivans. Je ne descendrai pas m'asseoir au banc des
violons, moi qui ai tenu le siège du chef de musique.
Après cette réponse digne des temps anciens, l'abbé se retira héroï-
quement; mais il ne retrouva pas du tout la force dont il avait fait
parade, et dont les indifiérens et les égoïstes seuls sont capables. Il
gardait un visage impassible en public, et ses amis ne soupçonnaient
pas l'état cruel où il était. Son cœur était déchiré mille fois par jour;
tous les objets qui frappaient ses regards lui rappelaient le bonheur
perdu. Des souvenirs accablans le troublaient à chaque pas.
— Hélas! disait-il en se tordant les bras, pourquoi me suis-je pré-
cipité dans ce monde des passions loin duquel j'aurais pu vivre paisi-
blement? Quels êtres sont donc ces femmes qui demeurent toujours
dans cet enfer et y respirent à l'aise comme l'oiseau sur les buissons?
Et puis au moment de maudire le nom de son ingrate, le pauvre
garçon en avait des remords, et remerciait le ciel de lui avoir donné
au moins quelques jours heureux avant de mourir. En un mot, Cor-
dier était en proie au désespoir. Il résolut d'abandonner une exis-
tence vouée à l'amertume. Il se mit en tête de se faire trapiste; mais
son étoile était d'une humeur plus folAtre qu'il ne l'imaginait, comme
on le verra tout à l'heure.
IV.
L'abbé Cordier fit un marché avec un maître de voiture pour être
condm't à la Trappe, située près d'Avranches ; il mit dans sa poche
une bourse où il lui restait encore quinze louis d'or, et partit avec un
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LE DEUIIEE ABBÉ. SH
très léger bagage sans dire à personne où il allait On était alors aa
mois de mai. Les chaleurs du printemps se répandaient dans la cam-
pagne, les arbres et les champs prenaient des airs de fête; mais Cor-
dier, tout entier à ses donlenrs, demeurait morne en face des beautés
du paysage. Il foyageait d'ailleurs dans une mauvaise guimbarde avec
des marchands de bestiaux qui n'étaient pas gens à le distraire. Il
s'enfonça le plus avant qu'il put dans ses sombres pensées, et demeura
en silence, contre son ordinaire, tout le long du chemin.
Le quatrième jour, on arriva sur le soir au petit bourg de Mortain ,
situé non loin d'Avranches. On descendit à l'unique auberge du lieu
pour la dernière couchée. L'hôtelière était une jeune femme de
vingtrcinq ans, qui avait des yeux engageans , des appas fort arron-
d», les mains propres, la bouche fendue et la taille bien serrée dans
le tablier le plus blanc du monde. Cordier ne songeait guère à remar-
quer tout cela, et d'ailleurs Q n'était point dans son humeur de cour-
tiser les aubergistes. Il poussait la modestie jusqu'à n'avoir pas l'idée
qu'avec sa jolie Ggure, il pût frapper au premier regard l'imagination
d'une fenune. L'hôtelière, qui ne pensait pas à se faire trappiste,
s'aperçut tout de suite que l'abbé était un beau garçon , et qu'il parais-
sait plongé dans l'afBiction. Elle fut prévenue en sa faveur aussitôt
qu'elle vit son air triste et sa jambe faite au tour. La curiosité s'en
mêlant, elle voulut savoir qui était ce gentil voyageur, et d'où lui
. Tenait sa mélancolie ; c'est pourquoi elle lui fit dresser une table dans
une chambre à part, tand^ qu'elle mit le couvert des marchands de
bestiaux dans la cuisine.
Notre abbé mangea son potage sans dire mot; mais, lorsqu'il eut
avalé un dvet de lièvre et vidé la moitié d'une bouteille, il se trouva
moins accablé. L'hôtelière, qui le servait elle-même et qui le regar-
dait d'un œil compatissant , jugea que le moment était favorable pour
entrer en conversation. Elle prit donc une chaise, et, s'asseyant en
fiice de son hôte, elle lui demanda s'il trouvait le dîner bon.
— Je le trouve excellent, répondit Cordier.
— Vous répondez cela par complaisance, reprit l'hôtelière, car on
voit, monsieur l'abbé, que vous ne sentez pas le goût de vos mor-
ceaux, tant vous êtes rêveur. Je gage que vous ne sauriez pas dire ce
que vous venez de manger?
— C'est la vérité, madame; je n'ai pas l'esprit à ce que je fais, et
cela vient de ce que je suis l'honune le plus malheureux qui soit sur
la terre.
— Mon Dieu! quel dommage! que j'en suis Q^chée! Quel est donc
TOMB XXIV. 25
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.9SB REVIS MH SmX MONDES.
«e milhetirsi gcdSkéH Powreznroiis bk le contar^niOBaieiir l'Abêtie
ji'en dirai rie».
— YoleittierB, iBftâaiiie, ee sera pe«lfr-ètre ui soBiagenent que de
parler de mes peines.
Cordier laeotttB ses aoHMirs «vee 11^ Do&gay, et eoBiiBeiit«ilis
avaieot fini. L'bôMîèret les deux coudes snr bi table et ki tâte paaie
eatre ses maina, la bouche àdemi ouverte, écoutay; le récit de tootas
ses oreilles. Elle n'avait jamais entenda parler des titéfttres de Fans,
et tontes cea «ventnres kû semUaien^ tirées d'un conte de Uiu. Elle
se se sentait paade joie d'avoir sous les yeux le héros de œlte hia-
toire. L'abbé, qui ressentait les effets bien&ôsans de la digesfion^ ae
ylaisaît à chaque minute davantage dans la situation o4 il étut;.!*»-
térêt que lui montrait la belle hôtelière adoncissaR remarqnaUenmt
ses peines^ Qaand son histoire fot achevée^ il &t un gros.ao^piret
murmura sur le ton d'un berger de Fofitenelle:
— Hélaal c'est la dernière fois qae je paile à quelqu'un de nas
lâiagrins.
— La dernièie fois! s'écria l'aubergiste : ^I pourquoi donc?
— Faree que demain je vais entrer à la Trappe.
— Sainte Vierge! à la Trappe! Dans un si bel Age! ikh! que ae
puis-je vous en détourner! Exeusex-mni, monsiav l'abbé, maâ je
suis toute boideversée de ce que vous me dites.
La bonne hâtelière se leva et sortit en pkwairt de tout aon eonr.
Cordier, ému de voir une amitié si tendre, en eut ansû «ae lanne
dans les yeux. Le soir, lorsqu'il se coucha, il s'tfvouft toaA bas à lui-
même qu'A était ébranlé dans ses résohitîons. Le lendemaÎA^ au
point du jour^ l'hôtelière entra dans sa change :
— Monsieur l'abbé, lui dit-eUe, on va meltse les chevaux à la vai-
tore; mais, si vous m'en croyez, vous resterez à dormir la ^asse nn-
tinée. Demain je vous mènerai dans ma cuiole à Avranches, si vans
tenez encore à votre projet d'entrer à la Trappe.
Les esprits sont faibles le matin , pendant le demi oammeiL L^abbé
ouvrit un œil, étendit les bras et dit qu'il voulait bien rester jusqu'à
demain ; puis il se tourna sur le cAté pour reconuteneer à dormir.
On partit sans lui. Sur le coup de dix heures, Cordier descendît,
un peu honteux de sa faiblesse. L'hôtelière, qui avait mis un bonnet
neuf, lui parut plus fraîche et phis jolie que la veille. 01e lui servit
un exceileot déjeuner et lui tint encore con|)agnie. £lle le mena
ensuite promener dans son jardin , lui offrit des fleurs et fit imite
choses pour lui être agréable qui le touchèrent deplus^en pke^ U ne
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LB I^RNIER ABBÉ. 37t
partit pas le lendèmaîD, parce qne Thôtesee le pria d'attendre pour
aler à Avranches jusqu'au samedi suivant, qui était jour de marché.
Nous ne savons pas au juste ce qui se passa entre la beHe hôtelière
eft M. Cordier; mais quand le samedi fut venu , il ne fut pas question
de la Trappe, et M"** l'ôubergiste envoya sa servante au marché avec
la canote. On a dit seulement dans le bourg qu'un enfant grimpé sur
1B1 mur avait vu dans le jardin Tabbé qui embrassait son hôtesse
comme un vrai tourtereau. Plus d'une semaine après, Cordier était
encore à Mortain , ne songeaoït pas du tout à se retirer du monde.
Un beau jour, avant le soleil levé, on dormait encore dans Tau-
berge; Cordier se trouvait, je ne sais pourqw)i, dans la chambre de
ThôteBère, lorsqu'on frappa au dehors à coups redoublés.
— Holà! hé! ma fenune! criaitron; viendras-tu m'ouvrir tout à
Illettré!
— Qu'est-ce que ce bruit? dananda l'abbé en s'habillant à la hftte..
— C'est mon mari qui revient de voyage.
— Votre mari ! quoi ! vous êtes mariée?
Ils n'y «Tuent pensé ni l'un ni l'autre.
UhAtelière se mit à la fenêtre et cria qu'elle allait descendre; mais
une servante venait d'ouvrir la porte, et le mari, qui montait déjà
IVscalier, reBContra l'abbé en manches de chemise.
— Voilà donc pourquoi l'on ne m'ouvrait pas! dit l'aubergiste ou-
tié de colère. Il s'^a passe de belles en non absence. Je vais d'abord
assommer ce petit godélureas.
L'hôtelier courut après Cordier en levant un gros bâton noueuic
qu'il teBMt à la mahi. Heureusement l'abbé sut esquiver le coup en
se baissant à propos. Il gagna la rue d'un bond et se sauva par les
champs. Comme il croyait toujours avoir le mari et le bftton noueux
à. ses trousses, il joua des jambes pendant ime demi-heure, et ue
s'arrêta qu'au milieu d'une forêt où il tomba, épuisé de fatigue, au
pied d'un arbre.
Tout cela senririait un rêve à notre pauvre abbé, tant l'événement
avait été brusque et surprenant. Il lui fallut cinq minutes de réflexion
pour bien oomprendre ce qui lui arrivait et mesurer l'étendue de son
infortune.
— Quelle aventure ! s'écria-t-il enfin. Passer ainsi du suprême bon-
hem* à la phis affreuse position ! être perdu dans les bois, sans habit,
et n'avoir pas mis hier au soir ma bourse dans la poche de ma culotte!
0 désespoir! II y a de quoi se pendre !
n se serait pendu en effet h quelque branche, s'il eût tenu une
25.
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380 REVUE DES DEUX MONDES.
corde; mais n'ayant pas le nécessaire pour se tuer, il se mit à cher*
cher quelque chaumière où l'on voulût bien lui donner un morceau
de pain pour déjeuner.
Cordier, qui ne connaissait pas les chemins et n*osait pas retourner
du côté de Mortain, s'égara dans la forêt. Il trouva enfin des bûche-
rons qui travaillaient, et leur demanda s'il n'y avait pas près de là
quelque habitation. Ces bonnes gens lui indiquèrent une forge qui
n'était pas loin. Il y alla aussitôt, dirigé par le bruit que faisaient les
ouvriers. A côté de la forge était une jolie maison, située au plus
épais du bois et entourée d'un jardin bien entretenu. La porte en
était ouverte. L'abbé, poussé par la faim, entra sans hésiter. Les
bûcherons lui avaient appris que le maître de forges s'appelait M. Du-
rand et que c'était un excellent homme. Il demanda donc à parler à
M. Durand. On le conduisit dans un cabinet où il trouva un gros
homme d'assez bonne physionomie, qui mit sa plume sur son oreille
pour l'écouter.
— Monsieur, lui dit l'abbé, je viens de Paris pour me faire trap-
piste à Avranches, et je me suis égaré dans les bois. Aurei-vous la
bonté de me faire donner un peu de pain et de m'îndiquer la route
qu'il faut suivre pour aller au couvent de la Trappe?
M. Durand reconnut tout de suite qu'il n'avait pas affaire à un
mendiant.
— Bien volontiers, mon garçon , répondit-il. Un morceau de pain !
cela ne se refuse pas. Je vous offrirai davantage : on va sonner le
déjeuner; je vais dire qu'on vous mette un couvert à ma table. Vous
avez là une chienne d'envie, de vous faire trappiste. Est-ce par voca-
tion , ou par suite de quelque chagrin?
— C'est parce que je suis malheureux.
— Bah ! le diable n'est pas toujours attaché à la peau des gens.
Laissez là votre idée de la Trappe. Voulez-vous travailler dans mes
forges?
— Nous verrons cela, monsieur; donnez-moi le temps de réfléchir.
— Oui , nous allons en causer. Venez que je vous prête une veste.
Il ne faut pas que vous soyez en manches de chemise pour déjeuner
avec ma fenrnie et ma fille.
M. Durand avait un fils en voyage. Il prit dans les habits de ce fils
une vieille veste de campagne, qui se trouva parfaitement à la taille
de Cordier. Le déjeuner étant prêt, notre abbé /ut conduit dans
la salle à manger, et il prit place entre M"* Durand et M"' Charlotte
sa fille, qui avait dix-huit ans et qui était jolie. Il mangea bien , plai-
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LE DERNIBR ABBÉ* 381
santa de bonne grâce sur son appétit dévorant, fit rire les dames et
raconta son histoire, sans parier cette fois de ses ampurs. M. Durand
et sa famille ne voyaient personne; ils s'amusèrent des discours de
notre abbé. Au dessert, le maître de forges, qui était un grand bu*
veur, excita son hôte à lui tenir tête. L'abbé but un peu d'eau-de-vie
par complaisance, et, sans perdre son air simple et modeste, il se
mit pourtant en bonne humeur. M. Durand l'engagea cordialement
à passer une couple de jours dans sa maison.
En sortant de table, le maître de forges, selon l'habitude des pro-*
priétaires, mena son hôte voir ses basses-cours et ses potagers. Ils
allèrent ensemble visiter les usines, et dans cette promenade, Cordier
admira tout avec politesse. Ils s'arrêtèrent à regarder des ouvriers en
charpente qui avaient à tailler une table en ovale, et qui ne savaient
comment s'y prendre. Ces braves gens, par ignorance, traçaient sur le
bois des cercles à l'infini, sans pouvoir réussir à calculer exactement
leurs mesures. L'abbé, qui savait un peu de tout, se souvint alors du
procédé simple qu'on trouve dans les livres de géométrie descriptive
pour tracer des ovales de toutes grandeurs, et qui se formule ainsi :
Placer aux deux foyers de rellipse les extrémités d'unJU égal en loti'-
gueur au grand axe^ et tracer avec un crayon que Von place de mon
nière à tenir le fil totyours tendu. Cordier mesura les deux foyers de
l'ellipse avec un compas, y fixa deux clous auxquels il attacha un
morceau de ficelle, et décrivit, en moins d'une minute, un ovale
parfait de la grandeur désirée. M. Durand fut saisi d'admiration, et
les ouvriers, qui cherchaient en vainMepuis une heure à résoudre ce
problème , auraient pris volontiers notre abbé pour un sorcier.
' — Comment! dit le maître de forges, mais vous êtes donc un ma-
ttiémaUcien?
— Je n'en sais guère plus que cela, répondit l'abbé en riant.
— C'est beaucoup , par ma foi. Il n'y a pas à vingt lieues à la ronde
un homme qui en sache autant que vous. Si vous voulez appliquer
yos connaissances dans mes usines, je vous donnerai un bon emploi
et des appointemens fort honnêtes.
— Excusez^moi, monsieur, dit Cordier; je suis trop franc pour
Vous tromper. Je ne tiens pas à l'argent, et je ne suis pas capable de
m'appliquer long-temps au même travail; je ne ferais pas votre
affaire.
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Sm, REvqB BiBS ]»arx «ckkpes.
r^G^ ^kdomagp ! c*6at pardieu dommage! répéta plusieurs fm
l^.JPm^pd.
Id"'' Cba^lQlte jé^ ui»e grande et jolie fiUe qui avait des yeux
bl^Ds. Qt4es doigts effUés». L'isoilement et son goût pour la leducer
Ih^ avaient dow^ des idées romanesques. L*abbé ne lui montra pasf
\f^ ppathématHiues, mais il lui enseigna des jeu$ de cartes pour
qocuper les heures de la soirée. La jeune personne était versée (|aoi.
la botanique , et Côrdier en avait quelques notions» Us cueiUirept
ensemble une foule de fleurs dont ils cherchèrent les noms dans les
livres. On Gt encore dans les taleos de notre abbé une découverte
importante. Le lecteur nous pardonnera -t-il de l'avoir mené jusqu'à
cet endcoît sans hu dire quaCordier savait jouer de la flûte , non pas
W virtuose, mais .de façon à enchanter un maître de forges des boMi
d^ .Hbrtaîo? Be tou^ temps les sons de la flAte ont flatté agréable-
meut' les sens des jeunes filles. Or, il y avait une flûte dans la
maison, et H*** CbaidoUe jouait du clavecin. Ils firent de la mo-
aîqiie ensemble, et dè&4ovs leurs cœurs eurent un grand sujet de
qrn^pattiie. La deoMlselle levait ses yeux bleus sur l'accompagnateur
éans les momens où le morceau avait de la passion; de son ciôté,
k joueur de flûte abaissait ses yeux noirs sur la jeune personne en
aouBIaut avec iphis d^ tendresse. Sans se parler, ils se disaient ainsi
beaucoup de choses, tandis que le père dormait et que la mère tra-
vaillai à l'aiguille.
Gordiec n'était pas un séducteur, puisque dans le très petit nombre
4e sesbofiAes fortunes, il n'y en eut pas une seule où H n'ait laissé
feiceaiu be^i sexe les premiènes avances; mais une fois amoureux,
il iv9ifiiMinaissait plus rien, et ne savait guère opposer la raison aux:
llamsies qtf le consumaient.
Lorsque deus cœurs se sont entendus, Hs savent bien trouver lesi
petites Qooasiens de communiquer ^semble. Cordier, qui occu-
pait une chambre au second étage de la maison , avait lliabitude d»
s'asseoir nn moment au bord de la fenêtre , et de regarder le paysage
waiit de se coucher; M^^^Burand faisait.de même à l'étage inférieur :
eHe toussait timidement deai ou trois fois, et l'abbé lui i^épondait eii^
maqière de boiBsoir. Le matin , ils recommençaiefit oe manègOà Ceftfr
été une chose bien innocente, s'ils s'en étaient tenus là, maison en
Tînt bien vite à éciiaDger quelques mots, et puis des conversations
aJengagàrenL On pariait d'abord du clair de lune, et ensuite du bon-^
keior de Wvre deux tovt seuls au milieu des bois. Leur inmgînation
se montant peu à peu, ils supprhnaient de la surface du globe, \
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<u Diuiiia ÀBWL S88
y prendre garde, le pè^ et la mèrevla mVintideet tiM diMiiMtiqiiev
(pourse créeruii idtérieor mIob letiro goût». QinÉd Febbé eortalt de
w ebHmriiffe, il ferAtît la porte avec beaucoup de bruK; ausiilél eeBe
esta jtfime pénotme ê*Mnnrait, et ila se l-MceAtraient eéMne par
iHMrrd ; Rs éeaeettdaieiit le» escriiers cAte à cMe , le ipHm leBtemeiit
l^iUe et en dtenee. lP>^'Cterlotte rMgkstil; Cordier dermieit
titeblflânt Enfiti r un beira hibIhi, ils â'^ndwBMèrent nalarellenieni.
Pttr maBiew, le^ mères Mt de^yeus de lynx potr Hredain Famé de
lèvre fiUea ; M"* Bnrstnd re«onn«t sur^e-ebamp le dangir (|iii meMh
tait; eHecodrut ehec son mavi, et le pria de congédier CordîeraaM
•^ Mm jeane mtû , dit le bon malfre de forges à wtk liAte , ma
femme croit qtfe v<9us fmtes la cour à ma ffile. le ne m*en fâche pa*,
j'aurais agi tout de même à votre ftge; mais VMS «e poufer pas Té--
fiouaer, n'ayant pas le soin. H faut, s'il vdi» platt, quitter la maison.
-^ Je n'ai rien à répondre à cela , cHt Gordier ; tt est Tfai , raonsiem;
i|Qk j'aime ■ndemoiselle votre ille, et qoe je n'ai pas le aocu Voos
m'avez donné l'hospitalité pendant une semaine , et j'e» suis pénétié
de pecônnainam». Adieu, moaaieur; je leispavtir, nais j'en ai bien
Airegret
— fwvtB gançon I Tenez : 7oilà eent écas cpie je voua prête, vMs
me les rendrez quand vous aurez troufé la fortune. N'allez paa à la
Trappe; je vais vous faire memer sur le chemin de PmIs.
M""* DuiMd voulait que l'abbé s'éloignât sans rtovoir « flfie; mais
tf^ Cliarlûtte s'échappa de la maiso^i, et accdUirttt au roomewt té
l'abbé allait monter en voiture.
•^ MouMisr Gordier, dit-elle avec émotioti « l'on nous sépare ! -Est-
ce que je ne vous verrai plus?
— Hélas! mademoiselle, je le crainia Ifen, t^ je vais pcfUt-Atre
mourir de chagrin. '
— Ahl si vous mourez, faites-^Ie-^moi savoir; je ne vom wfvivrai
pas. Donnez-moi quelque chose que je puisse garder en sowvenir 4e
'VOUS.
L'abbé Ata de son doigt une petite bague qui lui venait de M**'* Do«-
ligny ; c'était tout ce qu'il pouvait offrir. La jeune personne lui donna
en échange un mouchoir brodé.
— Vous ne vous en séparerez jamais 1 dit-^le.
— Jmiais ! répondit Gordier en le mettant swr ^on cmur.
M""* Burand arriva sur ces eiitrefaites; l'abbé s'élança dtfns le t(md
de la voitore , et les chevaux partirent.
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38i> REVUE DES DEUX MONDES.
— Adieu ! adieu ! lui cria encore M"* Charlotte.
Le pauyre abbé ne comprenait pas qu'on pût se séparer d'une
personne aus^ aimable; il lui semblait que les démons s'étaient em-
parés de lui par force, et le voituraient dans les chemins de traverse
pour le tourmenter. Il gagna la grande route au milieu de ces tristes
pensées, et le cocher de M. Durand, l'ayant mené à l'auberge, lui
souhaita un bon voyage. Un carrosse public qui allait à Paris ,
emporta Cordier. A mesure qu'il s'approchait de la grande ville,
l'ordre se rétablissait dans ses idées el^sa hiémoire : il se rappela
bientôt qu'il s'était mis en voyage à cause d'un désespoir d'amour, et
il soupira en rêvant à l'ingrate ingénue; puis il se souvînt de l'hôte-
lière de Mortain , et donna le mari à tous les diables, avec son bAton
noueux; mais lorsqu'il revint, après ce long circuit, à la fille du
maître de forges, il faillit étouffer de douleur.
— Ah ! dit-il, j'aurais mieux fait de rester à Paris, que de courir
les champs; je n'aurais eu qu'une peine, au lieu d'en avoir trois.
Grand Dieu! quelle expérience! je sais ce qu'il en coûte, de vouloir
se faire trappiste.
En débarquant à Paris, Cordier loua une petite chambre dans un
quatrième étage de la rue Montmartre ; il en paya prudemment le
terme d'avance. Il s'en alla dîner ensuite au cabaret, puis il fit cirer
ses souliers et lut les affiches des théâtres : on jouait La Fausse Agnès!
son cœur battit en voyant le nom de W' Doljgny.
A onze heures du soir, l'abbé était dans les coulisses de la Comédie
Française, debout à la même place qu'autrefois, et suivant des yeux
tous les mouvemens de son infidèle.
— Vous voilà, mon cher abbé! dit la jeune actrice en s'arrêtant
devant lui ; on disait que toqs étiez à la Trappe.
— C'est un grand hasard , si je n'y suis pas entré.
— Est-ce par une aventure piquailte?
— Par une suite d'aventures bien étranges.
— Venez me voir demain pour mè conter cela.
— Non pas demain ; il me serait encore trop pénible de retourner
chezvojasenami.
— Vous m'aimez donc toujours?
— Je ne puis m'en empêcher aussitôt que je vous vois.
— Tant pis I l'abbé, cela vous donne du chagrin.
— Avez-vous été heureuse , au moins , avec votre marquis? *
— Il m'a plantée là , le traître ; mais je ne suis pas comme vous , je
me suis consolée. Aujourd'hui, j'appartiens à un receveur des ga-
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LE DERNIER ABBÉ. 38S
belles qui me fait moarir d*ennui ; j'ai bien envie de le congédier. Je
n*ai pas ri depuis un mois. Vous me manquez avec vos histoires.
— Si vous vouliez m'avoir demain, il y aurait un moyen sAr de
me mettre en gaieté*
— Je vous entends. Allons! venez toujours, et Ton verra s'il nous
reste un brin de tendresse pour un ancien ami.
L'abbé sortit tout palpitant de joie et d'espérance. Il se promit, ea
homme sage, de profiter du caprice de l'ingénue sans penser au
réveil du lendemain, et de noyer en même temps» son amour dans
l'ivresse de ce dernier bonheur.
Pour tout l'or de l'univers, Cordier n'aurait pas voulu tromper
M*''' Doligny dans l'instant où elle se montrait pour lui si bonne fille.
Il raconta naïvement, sans y rien changer, ses deux aventures avec
l'hôtelière et la fille du maître de forges. L'actrice en riait de tout son
cœur. L'abbé eut pourtant un peu de confusion lorsqu'il avoua qu'il
avait donné la bague de sa première maîtresse; mais W}'' Doligny
s'écria :
— Dieu soit loué! je tremblais en pewant que vous n'aviez pas
un seul bijou à offrir à cette aimable enfiint. Non-seulement je vous
pardonne, mais je vous prie d'accepter une autre bague pour vous
en servir en pareille occasion.
M"* Doligny était de ces femmes dont 4'imagination s'exalte aisé-
ment. Le récit de l'abbé lui parut si drôle et si amusant, qu'elle lui
laissa tout juste le temps de l'achever, et qu'elle se mit à dire :
— En vérité, mon cher garçon , je crois que je vous aime de toute
mon ame.
Elle aurait dû ajouter par réflexion :
— Pour jusqu'à demain.
Mais elle n'en fit rien , parce que les cœurs les plus inconstans ont
cela de bon que l'expérience même ne leur apprend pas à connaître
leur fragilité. Comme ce retour de tendresse était du bien inespéré,
l'abbé y trouva en même temps le prix de ses chagrins passés, et le
courage nécessaire pour la rupture du lendemain.
Lorsqu'arriva l'instant de la séparation, Cordier, quoique résigné
à son sort, voulut cependant emporter quelque souvenir de ce jour
heureux. L'ingénue lui offrit à choisir parmi ses joyaux ; mais l'abbé
n'y trouva pas ce qu'il désirait. En regardant autour de lui dans la
chantee, il aperçut le chat de W Doligny qui dormait sur la toi-
lette au milieu des pots de rouge et des boites à poudre; c'était une
jeune bote fort espiègle, qui avait pour lui une préférence sur les
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380' RBWB BBS BNK MOMBBS.
antres habitués de la maison, car Co/tâkit savait se metlve Irfen mi»
tont'Ie monde:
— Donnez^mof votre chat, dit rrtbé en posant la mninsiirledos
du petit animal qui ouvrait à demi-les yeux^et les refemait saas ék^
(tance en recevant les caresses ^ie son luni Cordier.
— Je vous le donne, dft llngénBe, iBsis c'est un vrai sacrifiée; te
pauvre bète fera ma^ ébère plw d'Bne fois.
— le vaus prDOMts ^3 a«ra son déjevner tant qnli Bwvsstttra vm
sou dans la padie.
— Eh bien ! emportez-le.
L*abbé embrassa ponr ta dernière fois sa BMltiosse, piitte obat.et
disparut.
TI.
Tlusieurs^ années s'éoooMrent^ pendant lesipieiles ThiitoireikLteii.
Cordier n'offre rien de remarquable. Nous en avons même peidn kt
81 un moment. En 1789, mm trouve pins de traees de Ini nulle
part, sLoeBVBtdansnne<mtasloasoteaiîeile: lejouronULIIoreaiif
maria sa flle iteée. Uabbé devint trop à If. rarehUode du roi ponr
manquer d'apporter son cadeau de noces. Il donna um balte m bob
blanc q« vateit bien vingt sobs, et dans laqnele étaient un briquet
et des alhmiettes, avec cette inseriptlon nr le oonverde : Fiët kmf
Cordier avail Imcé ces mdsde sa plus belle nsaiB, car fl était hiMc
caffigrapbe. Le présent n'étAit pas eonôdéraUe; mais M^ Mbveau
connaissait la fortune de son ami et savait bien de quel cobbt vesailî
ce modeste cadeau. Elle l'accefita d'aussi boime graœ ^p» s'il eût
coûté mille écus.
Après cela. Confier devant ce qn'O put, et personne n'a su nans
dire ce qn'fl avait fait jusqu'en 1791, où nous le vofOBs repacaltoe
toigoors aux prises arec le destfn contraire, et Urajoure mgéoituxefl
fêcond en expédf ens.
L'étoile de notre- rinbé le cctHhifsft un beaujow à la Bonase, et le
lecteur va recoonattre que le temps et les tiB^^onses n'avaient xisn
changé à son caractère. Les né^>cians s'asaenbhtoit iiors
les terrains de Ko^tee-Bame^es^Victoînes. L'abbé y était à
depuis une heure, examinant avec curiosité ce qpLoa f liiisait, iD»«*
qu'une idée lumineuse lui vint à Fesprit. H était assez observBtaBr, ft
remarqua tout de suite que dans cette foule agitée de geni qal
tâchaient de se duper les uns les autres, le moyen en usage était de
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fépandre As fsn bruits. Sar sit mM^elk» qu'obi âêiâtttit, dnq-aa
tons éMenlf des meosoii^es. Ck)idi6r coflqirti; aBssitOt^qM, s'it^ ti^ti^
Yait à parier toujoar» cmttè liM porteurs cte Iidavdl6»> il fagnieiiJt
cinq fois pwr «ne qa-il perdrait. Ate de mettre sms tarder le chose
^ eiéontkm, il «'approcha d'en gnenpe où Ten se eotitiât uw évéhe-
ment liGfut récent, et mpfèè a^ir sahié poliment lu persome qiri était
la parole ^ H bii dilffrec sati^-^neid :
^^ As pane douée soâs <[ue ce bivit est mne elveur.
- «^ Vous ft^es donc , W réponditHMi', des nieoiis dé croire le coii«-
tiaire de ce que j'a^nee?
— Aucune raison ; mais je parie que ce bruit n*a pas de feudetnêttl.
^ C'est donc peiu* le plaisir de me c<nitrediré?
^ ^ontit da tout; mais, si tous êtes sAr de ce qM vois tmoxstiÊ^
tenez la gÀgeiure; douce sous ne sont pas la mort d'ue homme.
Le pcNleur de nouvdies tint le pari par ymité ou par ebsltnatllon.
L'abbé chercha bien vite un autre parieur. Susr quatre nouvelles qu'ofi
fë(taBdit dans: la jeumée, il y en eut trois étoseiities avant la fin dé Ai
eéahce et une seule qui se trouva vmte. Ck)tdier eut donc à receveur
trente-eix sons elt à en payar douse, ce qui hiî fit vingtH|Hat#e sons
dé bénéfice^ avec lesquels il s'en alla dtoer^ Le lendemain, S reeei»-
menfa le même manège. Il vécut pendant nue semaine entière aiûL
dépens des fflôseurs de mensonges, qui le désignaient sous le sobri<-
qai^ de l'abbë Dom»$-Sou8 ; mais bientét on ne f oulut plus parier
centre hii , et il faMut recourir à d'autres moyens d'existence.
Nette abbé avait à se débattre contre une nusère si acharnée,
qu^eUe ne lui laissait pas le temps de songer aux graves évènemens
qui se passaient alors sous ses yeux. La révolution s'opém sans qu'A
eai comprit tente l'importmce. Cependant il la vit de près un beau
matin qu'il rencontra un rassemMement populaire. Les prêtres ve^
ttiÂent de jeter de gré ou de forée le froc aux orties, et lorsqu'on
aperçut le pauvre Cordier avec son petit collet, on l'apostropha en
pleine rue. Les cris à la lanterne! commençaient à lui sonner dés-
agréablement aux oreilles.
^Bh! messieurs, dit-^il, reconnaisses donc les gens avant de les
iâsulter. Je ne suis pas ce que vous pensez. Donneg^moi un autve
habit, et, s'il est neuf, vous^ me fierez grand plaisir, car le mien est
fbit rApé.
On riait déjà de la bonhomie de Tabbé , et on l'eût relâché , si des
femmes du peuple, qui désiraient voir une exécution , n'eussent re-^
doublé leurs ûnprécations.
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388 SBTUB DES DEUX MONDES.
— Puisqae TOUS y tenez, reprit Cordier, je le veux bien; mettez*
moi à la lanterne, cela me rendra service, car, si j'avais seulement
<iDq sons, j'achèterais une corde pour me pendre.
— Laissez donc ce pauvre diabte, cria une ame charitable.
Des honunes qui portaient Foniforme de la garde nationale arri-
vèrent à propos pour enlever Tabbé à une mort certaine en feignant
de le reconnaître. A peine rentré chez lui, Cordier prit des ciseaux,
abattit son petit coltet, et diangea son habit en frac à l'anc^aise;
4Dais, quoi qu'il fit, on sentait toujours un peu sous ce nouveau cos-
tume l'abbé de l'ancien régime, et il n'en perdit jamais les manières
ni la tournure.
Nous sonunes fîché de ne pas savoir par qudle suite de circon-
stances, probablement fort romanesques, Cordier s'est retrouvé, cinq
ans plus tard , logé proprement dans la rue Montorgueil. Il était alors
secrétaire de la Société des Neuf Sœurs et lié intimement avec une
foule de personnages marquans. On nous a dit seulement qu'un de
ses amis l'avait amené un jour à ce club, qu'il y avait plu à tout le
monde par sa douceur et son esprit, qu'on y avait apprécié ses talens
dans l'art d'organiser les jeux , les repas de corps et les fêtes. Cétait
ainsi qu'il était arrivé au rang de secrétaire perpétuel de la société,
avec douze cents livres d'appoinftemens. Cordier ne s'était pas encore
vu à la tête d'une aussi grande fortune, et son ambition n'allait pas
au-delà. Il aurait pu cependant tirer parti de sa position nouvelle.
La Société des Nevf Saurs comptait parmi ses membres des hommes
puissans ou qui allaient le devenir, tels que MM. Monge, Barras, de
Laplace et bien d'autres; mais l'abbé mettait tout son amour-^propre
à remplir ses fonctions de secrétaire, à veiller aux fonds votés par
son club, et à préparer tout pour les jours de cérémonie à la satis-*
faction générale. Il y apportait autant de zèle et même de passion
que le fameux Yatel en avait mis autrefois à ses devoirs de maître
d'hêtel.
L'abbé jouissait d'une véritable réputation d'habile organisateur,
à cause du théâtre plus large sur lequel il exerçait son génie* Une
seule chose manquait encore à sa gloire, et il en était souvent pré-
occupé. Il avait obtenu des mentions honorables pour des dîners de
cinq cents couverts, pour des séances publiques et solennelles, pour
des bals, des concerts et des noces; jamais il n'avait eu à ordonner
d'enterremens, et cette idée le privait de sommeil. Il était trop bon
pour souhaiter la mort de personne, mais il demandait à Dieu de le
faire vivre jusqu'après un membre éminent de la Société des Neuf
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LE DERNIER ABBÉ. 389
Sœurs, afin qu'il put réaliser les magnificences funèbres dont son
imagination était obsédée.
Un matin , tous les journaux de Paris publièrent la nouvelle sui-
vante :
a Le célèbre astronome de Lalande vient d*ètre assassiné à Metz
par une femme. On assure que la jalousie a poussé cette malheureuse
à commettre son crime. La patrie et les sciences ont fait en Jérôme
de Lalande une perte irréparable, dont les bons citoyens, etc. »
Cordier ne put retenir un cri de joie; le célèbre astronome était de
la Société des Neuf Sœurs. On ne pouvait manquer de rendre, même
de loin, les derniers honneurs à son mérite et à son patriotisme.
L'abbé courut chez les membres du comité, se fit donner carte blan-
che pour un catafalque, et obtint de M. de Laplace la promesse de
prononcer un éloge du défunt. Des circulaires de convocation furent
envoyées tout de suite pour l'assemblée du lendemain , et notre
abbé passa le plus heureux jour de sa vie à préparer la cérémonie
qu'il rêvait depuis si long-temps.
Comme le culte catholique était aboli dans ce temps-là et les églises
fermées, les pompes s'exécutaient seulement au domicile des morts
et au cimetière. Cordier fit dresser un superbe catafalque. Il ferma
les fenêtres, posa des bougies partout, dressa des tentures noires et
convertit le salon du club en manière de chapelle ardente. Sur un
drap mortuaire couvert de lames d'argent était déposée une couronne
de feuillage au-dessus de cette inscription :
A JEROME DE LALANDE.
IMMORTEL COMME SAVANT,
ASTRONOME
ET CrrOYEN VERTUEUX.
LA SOCIÉTÉ DES NEUF SC^URS.
Autour du catafalque étaient rangées les banquettes. Sur un siège
élevé devait se placer l'orateur qui prononcerait le discours à la mé-
moire du grand homme que la patrie venait de perdre. L'abbé em-
ploya la nuit entière en préparatifs, et au point du jour, tout étant
fini, sa joie intérieure fut encore augmentée par l'air solennel dont
il la déguisa pour cette triste circonstance.
Huit heures venaient de sonner, et le club était convoqué pour
neuf heures. Cordier donnait avec orgueil le dernier regard à son
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aSfi IREXISE DES DBUX MONDES.
important tea't^ail, lorsqu'on l'avertit qu'un citoyen , meiBbre de fat
société, demandait à lui parler. Il se rendit au secrétariat, et <gu
4z0a¥8Htr-il, pfiisiblement assis devant lacheminée?Jér6Hie de La-
lande en personne, et, ce qui était pire, en bonne santé!
— Quoi! s'écria naïvement Cordier, vous n'êtes donc pas mort?
— Non, assurément, répondit Lalande; mais ce n'est pas votre
faute , à ce qu'il parait. Tous m'enterriez ce matin , si je li'étafe
arrivé.
L'abbé tomba éperdu et suffoqué dans son fauteuil en poussant des
soupirs à fendre tes mues.
— ttettettes-vous, moa bc^ Cordier, reprit M. de Latande. Je suis
fier de voir coml)ien vous me pleuriez sincèrement. Cette émoticm est
égalemBit honorable pour nous deux.
— Ahl disait l'abbé tout à sa cérémonie décaq^, quel affreix
contre-temps! Est-il un malhem* comparabte au Hiien? Moi qui
attends d^IWi trois ans une occa^on de faire un enterrement! BUe
se pcésente enfin, et il se trouve que le mort sort dn tombeau à
l'instant même où j'allais accomplir mon pins bel oiivrage !
—Voilà donc, dit l'astronome^ comme vous vous réjouissez de me
aa?oir vivant I
— Hélas! des prépanÉîfe magnifiques^ des effets merveiUeia!
j'avais tout prévu pour que le spectacle fût imposant! Je ne m'en
consolerai jamais ! Que faire à présent?
— Il faut envoyer bien vite prévenir au moins le comité que je
suis en vie et que je ne veux point qu'oa me pleure.
Cordier se jeta aux genoux de Jérôme de Lalande.
— Mon cher monsieur, lui dit-il, passez encore pour mort jusqu'à
ce soir. Laissez la cérémonie s'achever, je vous en supplie. Je vous
cacherai dans un coin , d'où ?ous regarderez cette pompe superbe;
vous entendrez votre éloge prononcé par M. de Laplace; vous verrez
combien vos confrères vous aiment et vous regrettent. N'est-ce pas
un plaisir bien flatteur que de juger par ses yeux des souvenirs qu'on
laissera un jour sur la terre?
— Je me moque de vos cérémonies. Je suis vivant, et je ne puis
pas me faire enterrer pour vous être agréable. Demain je serais la
fàUe de tout Paris.
— Au contraire, monsieur; plus long-temps on vous croira mort,
et plus on aura de joie dç vous retrouver en vie. Mais ces journaux
ont donc menti impudeounent?
M. de Lalande, qui était fort laid et plein de vanité, raconta que sa
r^
(
DigitizedbyCjOOQlC ■
LB B8MI«R ABBÉ. 3#f
mflltraHe rayétt Messe légëremeDtd^ui cmp 4e poignant i Fépaule.
Il ôta son habit et montra la cîcstrice.
— La raaodite eréatuie! répétait Fabbé*
Nous ne saurions dire s*il la maudissait pour sa méchanceté ou
pour avoir manqué son coup. Cordier amusait le tapis à dessein pour
laisser le temps s'écouler. Neuf heures sonnèrent, et un roulement
de voitures qui entraient dans la cour lui apprit qu'on arrivait pour
la séance.
— Allons, mon cher monsiem* de Labnde^ voici vos confrères qui
commencent à entrer au salon. TJn peu de complaisance; rester ici
jQsqa'à midi seulement.
— Non pas, sH vous plaît; je n'entends pas cela.
— Vous êtes dimc inébranlable )
— Absolument inébraiiiable.
— Eh Uen! j'e» sub fliché, viaig il fant qaenMteértmoirie s*ac-
cêftiffse.
Cordier j'élança d'un bond hors du cabinet ; il fmiM les deux portes
à éùviàd tour, mit les dés dans sa poche, et, m composant un air
afligé, il se readît à la gramCsalle, «à la moitié des membres de la
société étaieirt; déjà rangés en silence. Bfentét te saton fut rempfi.
Le président ouvrit la séance , et l'orateur monta au fiieteuil , tenant
à aa main le dlKaors à la mémoire du détant. Il commença en ces
ternes:
« Messiears, c'est arec un profond sentimeiit de douleur et de
regrets qae noas dkms vous eotretenir d'un menAre fameux de cette
s#ciélé dont le ciel vient de nous priver. Jéréme de Lalande n'était
paaseidement reconmiandable par son génie; c'était eneore le modèle
des vertns dviqnes, l'ennenn des tyrans et Tun des défenseurs zélé»:
et intelligens de la patrie. Le fer d'un assassin l'a^entefé A ses amis,
à sa fomille, à ses travaux... v
fimisoe Dunaent, ht porte s'ouvrit avec fiacas, et M. <fe Lalande
pmt
~ Ah! cofUenl s'éciia-t-B^ c'est trop fort! Puisqne vous vonlex
abadonmit ^ je sois mort, tmoHÊom donc avmtde me mettre ea
terre.
U va sans dii« qw h séance fiit iiiterrompae. On se pressa etr
twanlte aatonr de M. de Lidaade, qtii raconta ses aveirtnres et le tonr
qaeCordier venait de hii jouer. L'astronome avait ouvert les fenôtrea
et appelé A son aide les gens de la maison , qui éttient venus le déti-
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392 REVUE DES DEUX MONDES.
vrer. Toat cela se termina par des rires ; mais notre abbé en demeara
triste pendant quinze jours, et ne cessait de répéter :
— Il est écrit là-haut que je ne pourrai jamais organiser une
pompe funèbre !
VII.
A la gravité des évènemens qu'on vient de lire, on a compris, sans
qu'il soit besoin de consulter les dates, que l'abbé Cordier avait passé
l'âge de quarante ans. La vie de l'homme n'est pas encore assez
courte pour qu'il n'ait pas le temps de voir périr bien des choses.
Cette Société des NeufScsurs, qui lui donnait son pain et le mettait à
môme d'exercer les belles facultés qu'il tenait de la nature, Cordiôr
la vit s'éteindre en moins de rien ; le 18 brumaire eti amena la fin.
Notre abbé retomba dans le néant. Par quelle chétive destinée il fût
cahoté dans son flge mûr, nous l'ignorons; mais puisqu'il arriva jus-
qu'à la vieillesse, on peut le citer comme exemple de cette vérité
certaine, qu'un homme courageux ne meurt jamais de faim.
Au milieu des fracas et des gloires de l'empire, l'abbé compta ses
soixante ans. La solitude était venue s'établir autour de lui, et voyez
comme le sort est injuste et cruel : lui qui avait un si grand besoin
de la santé, qui était la sobriété même, il était incommodé de la goutte!
Il passait de sombres jours dans un taudis, ne recevait de soins que
d'une portière peu attentive , et cependant ce cœur simple et bon
n'osait pas adresser au ciel une plainte ni un murmure. La plupart
de ses amis étaient morts; les autres l'avaient oublié. M. Berton avait
quitté l'Opéra. M. Moreau habitait la Russie. M. Vassé s'était retiré à
Nice. M"' DoUgny avait disparu comme un brillant météore; elle avait
gagné un mal de poitrine un soir à la fin d'une représentation. Les
médecins l'avaient envoyée prendre des eaux ; mais elle ne s'était
qu'à moitié rétablie. Elle avait acheté une maison en province avec
ses écononlies. Les almanachs n'ayant plus son nom dans leur cata-
logue ne firent plus son éloge. D'autres beautés lui succédèrent. Sa
place fut assez bien occupée pour qu'on n'eût pas le loisir de la re^
gretter. Elle fit d'ailleurs comme Cordier et beaucoup d'autres : elle
devint vieille.
Combien il nous en coûte de montrer au lecteur notre excellent
abbé tout-à-feit malheureux ! Il le faut pourtant. Ce ne sera du moins
qu'un tefoleofu devant lequel nous ne resterons qu'un moment. Qu'on
se représente une mansarde sans papier, située dans la rue Lenoîr;
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LE DERNIBR ABBÉ. 393
une porte vitrée donnant sur un corridor obscur; un lit de sangle,
une chaise, une table bancale et une vieille malle, pour tout mobi-»
iier^ L'abbé est assis sur Tunique siège de paille, une jambe étendue
sur la malle. Il appuie son menton sur sa poitrine et regarde triste-
ment un vieux chat, infirme comme lui, qui dort sur ses genoux, n
n'ose pas remuer, de peur d'éveiller la pauvre bète, car il n'a pas un
morceau de pain chez lui , et son estomac lui dit assez que son vieil
ami a besoin de nourriture. Yan-Ostade aurait mis cela sur la toile
d'une façon qui vous eût fait rire et vous eût attendri en même
temps.
Cordier rêvait aux beaux jours de sa jeunesse, où il avait le couvert
mis à plusieurs tables, et un appartement chez l'architecte du roi,
où les chemises neuves tombaient dans ses tiroirs comme par magie,
où le valet de chambre de M. Moreau lui apportait le chocolat et
remplaçait l'habit percé au coude par un habit neuf, sans lui laisser
le temps de désirer qu'on y fit une reprise. Hélas! quelle différence!
ses vêtemens étaient en mauvais état et les diners en ville n'étaient
plus que des chimères. L'abbé soupirait en se rappelant ses amours
et les tendres œillades de sa Phœbé. Au milieu de ces souvenirs dé-
chirans, il passa la main sur le dos de son chat, dernier témoin de
son bonheur passé. L'anirnsd étendit ses membres et se traîna lente-
ment jusqu'à l'écuelle^ il trouvait ordinairement son repas du ma-
tin ; mais, comme cette écuelle était vide, il revint à son maitre et le
regarda d'un air piteux. L'abbé sentit alors son cœur se briser; il eût
donné le reste de sa triste vie pour un peu de mou de veau.
Cependant jamais dans les momens les phis désespérés Cordier ne
s'était laissé abattre; il appela donc à l'aide son esprit inventif et
chercha un dernier stratagème pour amortir l'appétit de son compar-
gnon d'infortune. Il attira sa table devant lui, prit une feuille de pa^
pier blanc qu'il se mit à mâcher en se donnant tous les airs d'une
personne qui déjeune, et lorsqu'il vit que le chat observait ses mou*
vemens avec intérêt, il lui offrit une boulette de papier qui ressem-
blait assez à de la mie de pain. Les vivres étaient si rares dans la
maison, que le chat mangea en toute confiance. Il n'eût jamais sup-
posé d'ailleurs que son meilleur anû voulût le tromper. Cordier re-
doubla la dose et composa ainsi un repas factice qui lui assurait un
jour de répit, non pas pour courir après la fortune, puisqu'il n'avait
plus de jambes, mais pour attendre qu'elle daignftt venir le chercher.
— 0 ma Phœbé! s'écria-t-il, lorsque j'étais votre Endymion, et
que vous me brodiez de vos divines mains une veste en soie noire,
TOME XXIV. 26
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1
38^ REVUE «ES BBITX IIOIIMS.
qpi eitt pensé que je nonirims un joBt votre chat avec des boulettes
depa^ev?
éne lÉmie coula aor le^joee» du boahorame. Il leva tes yen ver?
Irpetit coin dn ciel qfi'oii aperceipait à travers les vitres d'une fenêtre
eo guinotiae, et, du fond de aou cœur, 3 représenta humblemenf
à'Dfeii qa*a avait grand besoin de secours. I^ans cet instant la porte
s*OQvrtt«t 3 vit entrer le propriétaire de la maison.
Saebifit bien que Tabbé n'avait pas d'argent, le propriétaire ne
s^svîsa pas de lui en demanéer. Il venait offrir à Tabbé (fe lui pro-
curer une chambre à l'hospice des Incurables, où il trouverait les soins
(fiwt il avait besoin. Cordier n'arait pas de préjugés et il n'était pas
eoétat de faire le difficile. La proposition lui convint. On le mit le
lewtMBaÎB dans ua fiacre avec son chat, et il s*en alla demeurer ma.
Incurables.
]Vo«s ne savons pas aH juste combien de temps il resta dans cet
hôpilal ; mats un beau jour un notaire vmt l'y chercher.
----- Monsieur, lui dit cet homme, étes-vous bien Tabbé Cordier?
•— Lni--mème, monsieur.
«-* N'avez^veus pas connu autrefois HP*"* Dofigny, actrice des Fran-
çais?
-*- Si je rai connue ! répondit Tabbé; ce chat que vous voyez mos-
nmt de vieBlesse à mes pieds , it me vieni d'elle.
— Vous Mes bien cetui que je dlerche éeputa trois mois. M^^* Do-
ligny vous laisse par son testament quinze cents livres de rente.
— A moi , bon Dieul ^ à qiiet titre?
-<- La discrétion est inotile, monsieiir Fabbé, car cette demoiselie
dM formeUement qu'elle vous fiiit ce don comme à celui de ses
amms dont eHe a gardé le plus tendre souvenir, et pour que vous lui
pardonniez le chagrin qu'eRe vous a causé en vous étant infidèle.
-— 11 est vrai que je ne m'en suis jamais cotosoté entièrement; niais
jekn avais pentonné.
-^ La détente voos laisse encore la montre , ses bagues et unr crois-
snt d'argent qui lui a servi dans lé rAie de Oiane.
— - Je sais ce que c'est, dit l'dibé avec émotion. Bile ne le porta
qu'une fois dans la pastorale à*Eudi^mùm.
•— Yoici d'abord trois cent sohmnteHiuinze francs pour le tri-
mestre échu de votre rente. Noua nous entendrons ensemble pour
lereste.
Huit jours après eeia, rheureux Cordier habitait un petit apparte-
ment orné de glaces et meublé honnêtement dans le quartier du
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UL DKBNIKB JlMUL. 295
Luxembourg. Il y parvint à un flge fort avancé , se fit quelques amis
nouveaux et acheta beaucoup de livres dans ses derniers temps, car
il avait les yeux bons et aimait la lecture.
L*abbé Cordier mourut en bon chrétien. Il laissa par surprise son
petit bien à un pauvre diable célibataire aussi et qui en avait autant
besoin qat tari , en le pmnt; lorsqu'il momeraii, d^«ii dispeser de la
même ftçon.La pfcrase suivante par oi conmençait son testament
prouve qu^il apprécia son bonheur et que ses derniers jours furent
doux et calmes : <( Je souhaite à tous ceux qui ont vu la misère d*aussi
près que moi , de mourir, comme je vais le faire , dans un bon lit orné
de rideaux bleus, au mifiçu de beaux meubles d'acajou et dans un
air chaud, avec toutes les aises qui ont tant de prix pouria vieil-
lesse, etc.»
Il fut enterré modestement à Vaugirard , et son légataire universel
eut soin que le tombeau fût bien entretenu jusqu'au jour où ce cime-
tière a été détruit. Nous souhaitons au lecteur, non pas les rideaux
bleus et les meubles d'acajou de l'abbé Cordier, mais plutôt la simpli-
cité de ses mœurs, sa modestie et son heaseitr eaiactère, qui sont
des trésors plus précieux que toutes les richesses du monde.
Paul de Musset.
26.
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PHILOSOPHIE
CONTEMPORAINE.
PAR M. HAMILTON.'
La philosophie écossaise n*a guère régné en France qne dans l'en-
seignement public; et dans ce paisible domaine où l'abandonnait
de plus en plus FindifTérence générale, il semble la voir déjà, délaissée
par ceux mêmes qui Tavaient soutenue, languir et se consumer. Elle
s'éteint sans bruit dans la solitude.
En Ecosse , elle avait à peine survécu à ses fondateurs. Elle a
paru renaître avec le successeur de Brown, leur disciple infidèle. Les
Fragmens de M. Hamilton le placent à côté de Reid et de Dugald
Stewart. M. Peisse vient d'en traduire les principaux, et il y a joint
une Préface qui lui assigne à lui-même, par la force de la pensée
et par l'éclat du style, une place très distinguée dans la littérature
philosophique contemporaine. Cependant cette publication, en at-
(1) Traduits de Fanglais, par M. Louis Peisse , avec une préface, des notes et un
appendice du traducteur, 18i0.
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PHILOSOPUIB CONTEMPORAINE. 39T
testant le rare talent de ses auteurs, ne parait pas faite pour ras-
surer sur la vitalité de l'école écossaise* Loin de là, il semble
qu'on y trouve des symptAroes nouveaux de la crise à laquelle elle
est en proie, des preuves significatives que son mal est décidément
incurable, et le présage de sa fin prochaine.
M. Hamilton, professeur de logique et de métaphysique à l'univer-
sité d'Edimbourg, est un disciple fidèle, en général, de la doctrine
écossaise, telle qu'on la trouve surtout dans les écrits de Reid, et
il en a défendu les principes avec une égale force contre le scep-
ticisme déguisé de Brown , contre le matérialisme des phrénolo-
gistes , et contre ce qu'il appelle le rationalisme de M. Cousin et de
H. Schelling. Pourtant il s'en écarte, comme on le verra, sur un point
considérable. Outre cela, il est étranger à bien des égards, et par
les qualités mêmes qui lui sont propres, aux habitudes et à l'esprit de
ses maîtres. A cette profonde connaissance de l'histoire de la philo-
sophie dont il donne tant de preuves, à la haute estime qu'il professe
pour les métaphysiciens de tous les temps, sans en excepter les schor
lastiques, surtout à sa prédilection pour la logique péripatéticienne,
on ne reconnaît plus la manière ni même les ojHnions favorites de
Reid et de Stewart; on ne reconnaît plus, s'il faut le dire, les anti-
pathies caractéristiques de cette école, impartiale en apparence, au
fond très exclusive.
Quant à M. Peisse, s'il parait s'accorder avec son auteur sur lo
fond de la doctrine, et principalement sur la nécessité de restreindre
à d'étroites limites le pouvoir de la philosophie, évidemment il se
trouve, dans ces limites, encore plus mal à l'aise. Il y demeure»,
comme M. Cousin l'a dit de M. Hamilton, par veitn scientifique, et il
en souffre et s'en indigne presque. Il se plaint de l'humiliation de la
philosophie, aujourd'hui réduite à la condition d'une spécialité ùsseï
bornée^ « tandis qu'en fait elle est au-dessus et en dehors de toutes
les sciences particulières, soit spéculatives, soit pratiques, puisque
sa fonction propre et supérieure est de déterminer les principes, les
conditions et la possibilité de toutes les applications de l'esprit hu-
main ; » il ne voit que de l'indécision dans la prudence tant louée des
Écossais. Il laisse voir beaucoup de dédain pour leuns procédés minu*
tieux de description, d'énuraération et de classification, et peu de
confiance dans les résultats qu'ils s'en promettent. Il regrette visible*
ment ces régions, dont il croit l'accès impossible à la raison humaine,
a mais dpnt une irrésistible loi lui prescrit la recherche, tout en lui
interdisant la découverte. » On ne peut parler plus dignement qu'il
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1
S08 Bfivim m» Mim vumBs.
ne le fait de ce but suprême aucpiel la science aspire, niras qoi à sM
yeux , malhenreusement , a semblable à la fabt^stiqne Ithaqne, recttte
sans cesse dans les profondeurs flottantes de rhorizon. )> M. tftuliStaÉ
«lépasse son propre système de toute la poitée de sa science et de' sa
dialectique. M. Peisse accepte à peine le jong de cé système, et te
^lecoue avec une singulière impatience.
€ës esprits distingués, éminens, se trouvent donc à rétroit dÉnHft
leur propre doctrine. Leurs incAiatfons et lenrs désirs dépassent à
thaque instant le cerclé où ils se croient nécessaireraent renfermés^
et en même temps ils s'effbitent de se démontrer à eux-mêmes et
de démontrer aux autres qu'il n*est pas possible de le fihancfair. Os te
démontrent par les principes, qui leur semblent être incontestables;
Us réussissent à faire voir de combien leur propre doctrine neste M^
dessous de Tidéal de la philosophie, du besoin et de Tespoir qu^eA
t^onçoit l'ame humaine. Hs la convainquent de son impuissance, et
c'est cela même qui est le plus Ikit pour achever sa ruine, ta consé-
quence, mieux déduite que janmis, accnse le principe. Elle Im ren-^
voie une lumière nouvelle; elle fait qu'on en cherche, et peut-^tre
qu'on en déc<yuvre le vice encore caché.
Lorsque Bacon entreprit de réfiMiner les sciences, il
d'abord toute science proprement dite à la connaissance de la nature;
et, en même temps , il prodama comme un principe -aussi nouveau
que fécond, que la science consiste dans l'observation des fiiits^ et
dans l'induction tpd, en rapproctomt tes s^iUblables, en déconfit
les lois générales; Newton foriifla te précepte ée l'mitorfté de son
exemple. La doctrine écossaise se fonde sur cette idée, qull fimt
étendre à la philosophie la ttiéorie de Bacon, toncliant les sotoioc»
en général et particulièrement la physiquoi
Tout le monde sait qu'on distingue les apparences des principes
qui les font apparaîtra et dans les<|uels ettss résident, c^est-èniim
qu'on distingue d'un côté les phénomènes, de l'autre leui« causes et
teurs substances. On luiitausti que la sctence consiste essenttelleoiènt
à rendre raison des choses en leë exj^iquant pat* leurs principes, et
toujours Ton avait pensé que toutes ted sctenees supposent en ôéttai^
ti ve une soienee supérfeuro des pi^emiem prkic^. €'eBt cette scièuc0
qu'on appeteit la pbilosophte. Selon tes Écossais, la philosophie doit
renoncer à cette prétention d'être la science des causes et des sub^
stances; tout ce que nous pouvons connaffare de la réalité se réduit
à des faits ou phénomènes que nous observons, et aux conséquences
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ft'cn e» peutltoer sur €e que robserraftioii iCMfM pa». Les faite
sont i% deuK sortes: les uns lonbMt «om nos sens, ce sont les
fAédoniànes-esIériettrB; les autres ne'SMtf ofeji^que du^ns^intime,
eesmt'lesphéiioiBàhesintenies* spirftucfkv pqrdioiogkiBes..Cenx-là^
sont du demaine de ta scieftee pliyiâc|«e ou nataE^oHe, eeuxHïi du:
domaine de la science philosophique. Dana l'une et Tautre sdente,
Feipârieiioe recueîBe les (bits, llnductton eu découvre les iofs^. Aux
deus sdmcas sttflKdone une seule et sième inélhode, ta néthode'
do0t Baoeo a prescrit Tusage et iraoé (•^HsenMla) fes'f érïtables règles^
Gea propesitiona remplissent leus les ouwages de Reid et de
•ttgald SIewaitt. Noua ueus confwteraRa^ &9fpjpoi^ ici le témei-
gnage de leur célèbre ioterpuète, M. Jbolbay : « 8*11 est, dit-il dans la^
« préliaoe de sa tcaduction de Keid, un sarviœ, et un service éflii-*
« aent, que les Écossais aieHtfeuduè ta philosopHie, c'est assurément
« d^avoir é^aàuli une fois pour to«les dans les esprits, et de mamère à'
« œ qu'eue ne puisse ptus en^soitir, l'idée «fa*jl y a^une acienee d'ob«
m serva<ion>, une science de Mts, à te manière d&nt Ventendent les
« fhysUvenSi qui a Tesprit humuiH pour objet et le sens intime pour
tt tustruflient , et dont k résottat doit être ta dét^tnfnation des loi9
rée l'esprit, oocmue ceM des sciences physiques doit être ta déter-
cflHuation diss lois de ta matière (1). p — cr €e qui reste quand on lëa
alua,oequt asaisire8prit,oeq«le préoccupe et le possède, c'est
ridée qu'U y a une science de l'esprit humain, science de faits,
emnme 4e» sciences physiques y ^« <K)fome eUes, doit procéder par
lhbs0n>amn^Vi^uelion (2). )>
M. Rwyer^^Iollarda^pareiBémeiit : « L'obser^atfra de là nature-
chttmaiue, comme oelta du monde pfhysicpie, consiste dans ta reme
« des faits. Voità le praroier pas dans l*étude de rbomme; le secoud"
« cousit i classer les fÉita<eu<égavd à leurssîBriUtudeset à leursdlf-
« Carences, etc. (8). » Bt il a pareâiemeut tajl kotmeur à Bacon de ta
dÉc«n«ite de la méthode.
M<. Gousia e^ parfeiteroent #acoorl eu tous ces pointe awec toute
féoate ^écossaise; «êmeaepiliions, mAne langage sur la firiston des*
soiences physiques etpbitoiophiquea, sur ta diver^Ké et l'analogie de
tours afeiet», €RiBn sur TautHir (piétendu) 4e ta véritable méthode
saientifique. «^lei comme ailleurs, comme partout, comme toujom^,
(t) Pag. «oo:
(S) Pag. soi.
(3) Fragment, à la suite du (ome III de la traibMsUtti française de Ueid , p3§^ iOi.
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&00 REVUB DES DEUX MONDES.
if: dit-il dans la préface de la deuxième édition de ses Fragmens^ je
<ic me prononce pour cette méthode qui place le point de départ de
a toute saine philosophie dans l'étude de la nature humaine, et par
<ic conséquent dans Tobservation , et qui s'adresse ensuite à l'induction
a et au raisonnement pour tirer de l'observation toutes les cotise-
ra quences qu'elle renferme. »
Et dans sa première préface : <( Il faut emprunter à Bacon la mé-
thode expérimentale. » Seulement, M. Cousin remarque que Bacon
avait eu le tort de vouloir restreindre aux sciences physiques l'ap-
plication de sa méthode, et il ajoute : « Il faut n'employer que la
d méthode d'observation , mais l'appliquer à tous les faits, quels qu'ils
a soient, pourvu qu'ils existent. Son exactitude est donc dans son
((impartialité, et l'impartialité ne se trouve que dans l'étendue*
« Ainsi, peut-être, se ferait l'alliance tant cherchée des sciences mé-
ce taphysiques et physiques, non par le sacriGce systématique des
(( unes aux autres, mais par Yunité de leur méthode appliquée à des
m phénomènes divers. » a L'expérience a les mêmes conditions et les
m mêmes règles, quel que soit l'objet auquel elle s'applique. » La phy-
sique, conune on le voit, marche toujours de pair avec la philosophie.
— Nous pourrions citer encore, parmi beaucoup de passages analo-
gues, le parallèle entre les sciences naturelles et les sciences philoso-
phiques par lequel s'ouvre la treizième des leçons de 1829,sur l'histoire
de la philosophie moderne.
Enfin, dans un compte-rendu, entièrement favorable, des Ej-
quisses de philosophie morale de Stewart, M. Cousin proclame hau-
tement son acquiescement aux principes de «c cette école nouvelle
a qui se prétend seule fille légitime de Bacon , et réclame le titre tant
ce prodigué et si peu compris d'école expérimentale, d
Comme Reid, comme Stewart, comme leurs disciples français,
M. Hamilton est d'avis qu'il fout réduire la philosophie à l'observa-
lion des phénomènes et à la généralisation de ces phénomènes en
lois (1). Il répète en plusieurs endroits que les êtres en eux-mêmes,
que les causes et les substances, échappent à la science; seulement
nous ne voyons plus dans ses écrits ce parallèle qu'établit partout
l'école à laquelle il appartient, entre la philosophie et les sciences
physiques. On dirait que quelque doute à cet égard s'est introduit
dans son esprit.
M. Peisse, enfin, est encore de cette opinion, qu'on ne connaît
..(1) Fragmens de philosophie, pag. 26.
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PHILOSOPHIE COMTBMPORAIIIB. &0I
de l'être pensant qae ses manifestations phénoménales , et il croit
fermement que c< toat ce qu'on peut tenter d*en afOnner, lors de ces
ft manifestations, est inévitablement frappé de contradiction et d'in-
i( intelligibilité. y> Mais il n'attend plus rien de la méthode écossaise..
Il désire plus et espère moins.
Outre Veipérience qui nous fait connaître les faits, et l'induction
qui en obtient les lois, les philosophes écossais reconnaissent dans
l'intelligence humaine des vérités qui ne viennent pas de cette source;
ce sont des principes en quelque sorte innés, que nous trouvons en
nous, et qui nous servent soit pour entendre l'expérience elle-même,
soit pour la devancer, soit même pour en dépasser les limites. Les
principes qui nous portent à dépasser entièrement l'expérience , ce
sont ces jugemens primitifs, en vertu desquels nous supposons à tous
les phénomènes des êtres qui en sont les principes, des causes et
des substances, et nous nous élevons ainsi du monde visible à un
monde invisible, qui en est le principe.
Il est permis de douter que cette seconde partie de la doctrine des
Écossais leur appartienne en propre, comme la première. Reid est
très redevable, ainsi que M. Peisse l'a remarqué, à un auteur peu
connu, le père BuflBer. a J'ai trouvé, dit Reid lui-même, plus de choses
c( originales dans le Traité des premières vérités et de la source de nos
a jugemens, que dans la plupart des livres métaphysiques que j'ai lus.
a Les observations de Buffier me paraissent en général d'une parfaite
cr justesse, et quant au petit nombre de celles que je ne saurais tout-
« à -fait approuver, elles sont au moins fort ingénieuses. » C'est
vraisemblablement le philosophe français qui a fourni au fondateur
de l'école écossaise presque toute sa théorie des vérités premières.
Quoi qu'il en soit , l'école écossaise proprement dite n'a jamais
pensé que les principes innés a l'intelligence humaine, qui la pous^
sent à dépasser le cercle de l'expérience, pussent la mener fort loin;
Tout en reconnaissant que nous sommes autorisés à croire que par-
delà les phénomènes et leurs lois, il y a des substances et des causes,
les philosophes écossais pensent que nous ne pouvons rien savoir de
ces êtres sinon ce que l'induction autorise à conclure du fait à la cause,
du mode à la substance, et ils estiment que cela se réduit à très peu
de chose. Stewart surtout insiste sur la nécessité de faire rentrer la
philosophie, comme la physique, dans la sphère des questions de
fait, et de lui interdire les questions métaphysiques sur la raison des
faits et la nature des choses. C'est tout simplement, il faut l'avouer,
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bawïiv 4e la fttttosQpbie rolyôttiiftflie'de toHte phildMfhîe digrfe<de
dfie.iMM».
JL.e» difldpks ftwiçato de Técole éeDBsfiise n'ont jamais sotocrit A
eet anét M. Jouffrcry, sans espéFer, dil-^H, de rmdu(îti0iii4q[rtîi|ilée
aax questions philosophiques un ensemble de résullats (ares étlstedu
et qui ressemble ai ideR am. ayatètiies havdis de la plupart de» mé-
^ph^siciens, M.Jouf&oy piefesae csépendcmtJa contictioti, « qu'dUe
<c peut abeutir à fixer d'uM manière certaine un petit nombre 9t
« points principaux qui sefit de la plus haute impoftanee pour te
a boi^aor et les espérances de l'humanité , et qui sufQraient seuls
« pour Bdériter a ces recherdies la haute considération de tous les
4( amis de la science et les velever de l'injuste mépris aaquel l'assep»
<( tion écossaise tend à les condamner. »
Pour M. Cottsifi, U reftise d'admettre aucune restriction à It
adence des causes et des substances, à la science des êtres en eus*-
mèmes, ou, si l'on veut , à la métaphysique. Pour comprendre ce&it
et pour l'apprécier, fl faut, avec M. Hamilton et M^ Cousin lui-môme;
en indiquer l'origine» Elle n'est plus dans l'école écossaise, eHe tA
dans l'Allemagne.
Gomme le fondateur de l'école écossaise, mais avec tout autrement
4e profondeur et de^ie, Kant avait cru établir que l'inteltigence
humaine n'a pour objet que des phénomènes et leurs lois. Il avait
démontré ftae^ si nous concevons au-delà des apparences des dioses
sfàk en seraient cemme le fonds, il est impossible de tirer de ees
eorioeptions une science. Ajoutons que la démonstration de Kant ne
•repose en aucune façon, quoi qu'on en ait dit, sur ce fondentônt^
que les jugemens par lesquels Fintelligence humaine dépasse leâ dolb-
iiées de l'expérienoe, n'étant rien en définitive que des jugemens
Jiumaias^ ne pourraient rien établir sur la réalité de leurs objets, et
foe la nécessité avec laquelle ils s'imposent à nous ne serait nuHe-
ment garante de leur véracité absolue. La démonstration de Kant ae
fonde sur une critique des idées prétendues transcendantes, critique
d'où il résulte, selon lui , qu'appliquées à des âtres purement Intelii^
jgibles , elles seraient absolument insigniOaDtes, qu'elles n'ont de sens
au contraire qu'appliquées aux objets de l'expérience comme dtfs
règles qui nous servent a les concevoir; d'où il suit que ce sont uié-
«quement des manières d'apercevoir les phénomènes, des fotnin
.(transcendentales ) sous lesi|tteUes les comprend l'mteUigence ku^
maine. Dès- lors le monde invisible des êtres n'étatt plus pour Ut
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acience ( sîoon pour la croyance» qui vient d'une autre source, ) qu'ua
problème iqsoluble, et la métaphysique une clwiëre.
, U idéalisme transeendental existaità peine que dans son sein même
prenait naissance une philosophie plus hardie peut-être qu'aucune
des anciennes théories, et qui, dépassant les limites qu'il a?ait cru
tmoer pour toujours, prétendait ressaisir, au-delà des phénomènes^
poiv-seulement les êtres, les choses en elles-mêmes, mais le principe
absolu de toute existence. On avait voulu interdire à la science lea
Idéalités : elle prétendait entrer, non par le raisonnement, mais par
une vue immédiate, par une intuition directe de Tintalligence, eir
pn^session de l'absolu. Ce fut la philosophie de Fichte, ce fut sur-
tout celle de M. Schellîng, sous sa première forme, la Philnsophie db
lu,Natwreu
M. Cousin a raconté comment, en 1&17, sa méthode, sa direction,
ses vues^ générales déjà arrêtées, il Ot connaissanice en Allemagne
afveq la philosophie de la nature. Il en admira la grandeur. M. Cousin
9 luiHBême l'imagination grande; il aime les hautes cimes, les vastes
horizons; il voulut embrasser dans son propre système tonte l'éten-*
due des spéculations allemandes. Vais, imbu de» principes de la phi-
losojdbie de l'observation , il espéra avec leur swl secours suffire à
^entreprise. Ia doctrine de M. Schellîiig lui sembla une sublime hy-
pc^èse qu'il fallait démontrer ; elle hii ifiparut enfin comme la vérité;
VMftme, mais à qui , pour deveikîv la science , il manquait la méthode^,
et c'est dans la combinaison de la spéculation avec la méthode d'ex-^
périence qu'il voulut faire consister le caractère distinctif et le mérite
psofire de sa philosophie.
Ainsi, TA. Cousin déclare qu'en reculant les bornes on la phih)so-
pbie écossaise avait cru devoir renfériBer FinteUigeiice humaine, il
n'entend aucunement être in6dèke aux principes de cette pbiloso*-
]^hie. Il ne cesse point de croire avec elle que. te point de départ est.
l'observation et l'analyse des faits. Il pense seulement qu'elle impose-
an raisonnement <fes linôtes arbitraires, au raisonnement,, c'est-*JK
dire surtout àrinductioB, car, dit-il, «c'est l'induction qui fait rendre:
a«x faits les ceméqueoeea qu'ils renferment dans leur seiii; » et iE
aqpifie ouvertement à une Bo^taq[ihyaique transcendante, à une oo^ck
logie. Ainsi ce tirait sent le sépare des psychobgues de Téeole écofr*
saise : il place le iMit phis haut, et il a dans le moyen, une confiance)
plus grande, on peut dire une confiance absolue et sans bornes. II
nomme la seule méthode philosophique a cette méthode d'observa-
<& tion et d'induction qui a élevé si haut et porté ù lom toutes les
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S04- REVUE DES DEUX MOICDES.
m sciences physiques, ne s'appuie que sur la nature humaine, niais
c( l'embrasse tout entière, et avec elle atteint l'infini (1). » L'infim\
fabsolu, tel est le terme où la méthode de Bacon, bien entendue,
doit porter la métaphysique.
Or, c'est ce que contestent à l'illustre philosophe français, conune
une prétention mal fondée en droit, mal justifiée par le fait, et la phi*
losophie allemande et la philosophie écossaise. Celle-là approuve le
but et désapprouve le moyen (2); celle-ci croit le but chimérique et
voit dans le procédé par lequel Bf . Cousin veut y atteindre une fausse
application d'une méthode vraie.
Dans l'un des quatre opuscules que M. Peisse vient de traduire,
M. Hamilton combat à la fois la prétention de M. Schelling et celle
de M. Cousin à donner la science de l'absolu. Nous avons dit que
M. Schelling avait cru trouver le premier et absolu principe de toute
chose par une vue directe et immédiate de l'intelligence. Cette tn-«
tuition intellectuelle (expression empruntée à Kant parFichte), c&
serait l'acte où, la pensée, principe de la science, se reconnaissant
pour absolument identique à l'existence, le sujet de la connaissance
et son objet ne se distingueraient plus, mais se trouveraient unis
ensemble et définitivement confondus dans une indivisible unité.
M. Hamilton nie ce mode sublime de connaissance; mais il avoue
avec M. Schelling , et il soutient contre M. Cousin , que s'il était pos*
sible de connaître en lui-même le principe absolu des choses, ce ne
serait pas du moins sous les conditions de diversité et de division
dont la connaissance ordinaire est inséparable.
M. Cousin admet avec les modernes métaphysiciens allemands que
ce qui est relatif et borné ne saurait être le dernier et véritable objet
de la philosophie. Il croit que les bornes et les relations de tout
genre exigent en dernière analyse un principe absolu et infini, l'ab*
solu, l'infini lui-même. Mais tandis que les métaphysiciens allemands
pensent que cet absolu n'est accessible qu'à un mode de connaissance
supérieur, sinon à toute conscience, comme on le. dit souvent, du
moins aux conditions ordinaires de la conscience humaine, il se fait
fort de le trouver par l'observation et l'induction au sein de la con*
science. Or, il croit la conscience nécessairement soumise à la condi-
tion de l'opposition du sujet qui connaît et de l'objet connu, de la
diversité de l'objet lui-même, et en général à la loi de la limitation
(1) Fragment, pag. 8i.
((i) Fragment, Averlissement, pag. nr.
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PHILOSOPHIE CONTEMPORAINE. (05
et de la relativUé. Bien plus , il se refase à afTraDchir de cette loi Tin-
telligence divine, a On ne peut , dit M. Hamilton , désirer un plus
ce complet aveu, non-seulement que la connaissance de l'absolu est
a impossible pour Thomme, mais encore que nous ne pouvons pas
a en concevoir la possibilité, même dans Dieu, sans contredire notre
<K conception humaine de la possibilité même de l'intelligence. Notre
«auteur cependant n'aperçoit ici aucune contradiction, et, sans
a preuve ni explication, il accorde la connaissance de ce qui ne peut
a être connu que sous la négation de toute différence et de toute plu-
<c ralité à ce qui ne peut connaître que sous l'affirmation de ces deux
« choses. — Ce ne serait qu'en méconnaissant les difficultés radicales
« du problème, que M. Cousin voudrait abandonner l'intuition Intel*
a lectuelle et conserver l'absolu. En efTet, comment cela même dont
« l'essence est une unité qui embrasse tout, pourrait-il être connu par
a la négation de cette unité sous la condition de pluralité? comment
4i ce qui n'existe que comme l'identité de toute différence peut-il être
<K connu par la négation de cette identité, dans l'antithèse du sujet
c( et de l'objet, de la connaissance et de l'existence? Ce sont là des
m contradictions que M. Cousin n'a pas tenté de résoudre. »
Peut-être ne serait-il pas impossible de faire voir que dans les
argumens présentés d'ailleurs avec tant d'habileté par M. Hamilton,
soit contre la doctrine de M. Schelling, soit contre celle de M. Cou-
sin, il y a plus d'apparence que de fond. Son argumentation revient
à dire que la science de l'absolu, selon M. Schelling, est en contra-
diction avec la nature de toute science, et la science de l'absolu , selon
M. Cousin, en contradiction avec la nature de l'absolu, tel que le
définit M. Cousin lui-même; et cela sur ce principe que la connais-
sance implique toujours quelque diversité, et l'absolu, au contraire,
une unité parfaite. Peut-être qu'il y a moyen de donner aux deux
doctrines un sens vrai, d'en résoudre les contradictions apparentes,
et de les unir en une seule et même et profonde vérité. Qu'y aurait-il
d'étrange à concevoir comme le dernier terme de la science une
extrémité où la diversité , l'opposition qui est la loi de son déve-
loppement, viendrait par degrés s'évanouir? Qu'y aurait-il de si
absurde à penser que l'absolue connaissance est en quelque sorte
( comme dans les mathématiques ) la limite où se trouve la com-
mune mesure et la raison dernière des contraires, non le lieu où ils
se confondent, mais le terme où la négation et la limitation dispa-
raissent, vaincues, dans l'identité du principe? Un auteur ingénieux
et pénétrant dit à propos d'un de ces mélanges de contraires qui se
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!^ HBTUB DES DEUX BIONIIBS.
rencontrent souvent âans la conduite de la vie, et qu'il est si mal aisé
d'exprimer : a Cela parait galimathias; mais ce galimathias est de
ceux que la pratique fait connaître quelquefois, et que la spéculation
ne Caît jamais entendre. J'en ai remarqué de cette sorte en toutes
sortes d'bffaîres. » Peut-être que la spéculation ne sera pas toujours
impuissante pour faire enten*e, sinon pour faire pleinement com-
prendre cette unité mystérieuse des différences, qui est le secret de
la science non moins que de la vie. Mais nous ne pensons pas que
la dé de cette énigme puisse être jamais trouvée dans la doctrine des
Écossais, et M. Hamflton nous pm^tt avoir démontré que, pour être
cwiséquent aux principes, sinon Adèle aux promesses de sa propre
(dutosophie, M. Cousin doit renoncer, comme lui , à la poursuite de
l^bsolu.
Bans ses derniers écrits, M. Cousin a paru abandonner et le mot,
et, jusqu'à un certain point, la chose même. Il n'y parle plus guère
de ta connaissance de l'absolu connue premier et unique principe
de toutes choses, mais seulement de la connaissance des êtres en
eux-mêmes, par opposition aux phénomènes, dfes causes, des sub-
stances, des existences réelles. M. Peisse, dans son excellente pré-
fiice, suit M. Cousin sur ce terrain , tandis que M. Hamiltoh n'avait
argumenté que sur l'absolu , Finfîni et V inconditionnel^ entendus à la
rigueur dans le sens le plus abstrait et le plus relevé.
Bans l'avertissement qui précède la dernière édition de ses Frag--
mens philosophiques (1838), M. Cousin, s'adressant à M. HamiHon :
«Vous vous résignez, dit-il avec sa verve ordinaire, à vous passer de
« Tonlologie. Vous m'exhortez à en faire autant, et à savoir ignorer
« ce qu'il n'est pas donné à l'homme de connaître. Qu'est-ce à dire?
« N'ayons pas peur des mots. L'ontologie , ce n'est pas moins que la
(c science de Têtre , c'est-à-dire , en réalité, des êtres, c'est-à-dire de
a Dieu, du monde et de Fhomme. Voilà donc ce que vous me pro-
« posez d'ignorer par scrupule de méthode ! Mais si votre science n'at-
c( teint pas jusqu'à ta nature, ni jusqu'à Dieu, ni jusqu'à moi, que
<< m'importe ce qu'elle m'enseigne (1)? » — a On ne nie pas, réplique
« M. Peisse, au nom de M. Hamilton et au sien propre, on ne nie
a pas que notre science n'atteigne jusqu^à Dieu , jusqu'à la nature
a et jusqu'à nous; on ne discute que sur la nature, le contenu et
<x la forme de cette science. Selon nous, notre connaissance des
« êtres est purement indirecte, finie, relative; elle n'atteint pas les
fl)PBg.xnr.
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c être» eiiirinèrees dan» leur réaUté et leur essence ahaolugs, jbmb
a seulement leurs accidenfi, leurs modes, leurs rapport», tearsUnî-
« tations., leufs dîEEÉrences, leurs cpialités. — Selon nous/toute iMte
4c science des êtres se réduit à savoir qM'Us sent; — selon nos ad¥e^-
«c saires^ nous pouvons savoir des êtres neorsenlemeBt qu'il» êomi,
« mai» ce qu'ils $otU,»
Cette idée que nous ne pouvons rien savoir des êtres en eux-
mêmes, sinon qu'ils existent, c'est ^ ainsi que nous l'avons dit pte
baut, la doctrine écossaise dans toute sa pureté, la doctrine de Bdd
et surtout de Stewart; c'était ausu celle du P. BufBer. a L'hoBun^,
dit cet auteur, est forcé par sa raison d'admettre l'existence 4k
quelque chose qu'il ne comprend pas; x> pour la nature divine, par
exemple, a il comprend qu'elle est^ et non pas quelle elle est. » Si l'on
nous permettait d'employer ici les formules de la scholastique^ nous
dirions que, selon le P. Buffier, selon les Écossais, selon M. Hih
milton et M. Peisse , nous ne savons de& êtres que le quodétuam le
Nous remarquerons pourtant, et M. Peisse avouera assurémeut
(encore avec le P. BufiQer] , qu'on ne peut connaître l'existence d'une
chose sans avoir préalablement on en même temps quelque connais-
aance de sa nature ou essence; car, poiu* afibmer qu'un être existe,
encore fout^il savoir ce que c'est qu'un être, et, si on affirme l'exis-
tence d'un être d'un certain genre, ce que c'est que ce genre. Sedch-
ment on peut soutenir que nous n'avons de l'essence des êtres qu'une
notion générale et indéterminée, et de leurs rapports avec les phé-
nomènes qu'une conception extérieure et logique.
Maintenant, jusqu'à quel point l'induction est-elle autorisée là
remplir le vide de ces déterminations abstraites, en transportant au
monde invisible où eUes nous introduisent les caractères de ce monde
visS)le dont il forme le fonds? C'est là toute la question, il ne s'agit qjue
de plus et de moins dans une connaissance inductive; car, si Foa con-
vient de ce principe que l'expérience ne nous montre que des phénih
mènes, et si on ajoute seulement que la raison ( ou si l'on veut le sens
commun ] nous révèle à leur occasion que ces phénomènes suiq^oseat
des substances et des causes, il Coiut avouer aussi que la raison ne
nous dit là autre cbose^ sinon que ces substances et ces cmises exia-
tent, et nullement ce qu'elles sont en elles-mêmes; qu'elle nous «n
enseigne (tout au plus] l'existence et le rapport général avec les phé-
nomènes, mais non pas la nature intime, et que par conséquent,
«nfln, rinduction seule pourrait nous en apprendre quelque chose de
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106 REVUE DES DEUX MONDES.
plus. Que peutrelle nous apprendre? Ici seulement M. Cousin paraît
avoir compté plus que les Écossais sur les ressources de Tinduction ;
mais qu'elle lui ait donné beaucoup davantage, c'est ce qu'il ne semble
pas. Son système est vaste par les contours et les lignes générales,
les vues élevées y abondent; mais les propositions dogmatiques dans
lesquelles il a résumé sa doctrine sur la nature de Dieu , de Tame et
de la matière, sur l'essence des êtres et sur leur liaison interne, n'ex-
cèdent point les limites des spéculations écossaises. On n'y trouve
rien de semblable aux théories qui constituent le fonds de la moderne
métaphysique allemande. Telle est du moins l'opinion de M. Schet-
ling. Dans un jugement exprès sur la philosophie de M. Cousin, il
dit : (c La métaphysique de M. Cousin ne diffère point de celle qui a
« précédé Kant, en ce qu'elle repose uniquement sur le syllogisme,
te et surtout en ce qu'elle se contente du que sans se mettre en peine
«r du comment ( par exemple, que Dieu est la cause suprême du monde).
« n s'en faut donc beaucoup qu'elle soit une science des choses en
a elles-mêmes [real-philosophie)^ comme la philosophie à laquelle
c( aspirent les systèmes modernes. Non-seulement il ne reconnaît pas
€cde science objective sans une base psychologique, mais, à vrai
« dire, il n'en reconnaît aucune, et n'y arrive ni de cette manière ni
« d'une autre. Suivant lui, on atteint le faite suprême de la métaphy-
<( sîque parla nécessité que la raison impose à la conscience de s'éle-
« ver des causes limitées ( moi et non moi ), qui , en tant que limitées,
« ne sont pas causes , à la cause illimitée, à la cause proprement dite,
« à la vraie cause , qui donne à celles-là l'être, et qui les maintient.
<c Tout se borne à ces généralités, qui ne promettent pas le moins du
a monde, comme chacun le voit, une science proprement dite (1). »
Serait-ce seulement qu'en faisant usage de la méthode d'induction,
on n'en aurait pas tiré encore tout ce qu'elle peut donner, et peut-on
toujours fonder sur elle un espoir infini? Sans doute les phénomènes
desquels on veut s'élever aux êtres, nous représentent <5es êtres,
mais non pas en ce qui leur est propre et dans leur caractère spéci-
fique. Sans doute les effets représentent la cause , et les modes la sub-
stance; mais, bien loin d'en représenter le fonds, ils nous le dérobent,
d Ces accidens relatifs, dit justement M. Peisse, loin de réaliser la
notion absolue de l'objet, la détruisent ou plutôt l'empêchent. » La
nature, a-t-on dit également avec un grand sens, la nature nous
montre Dieu, mais en même temps elle nous le cache.
(1) Jugimeni de ScheUing sur la PhiloiophU dz if. Comin, traduit dans la
JteviM germanique, octobre 1835.
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PHILOSOPHIE CONTEMPORAINE. 409
En outre, rinduction se fondant sur des ressemblances qui peuvent
être trompeuses, n'arrivera jamais, tout le monde en convient, qu'à
des résultats plus ou moins vraisemblables; elle n'engendre que des
présomptions.
Ainsi la philosophie qui s'appuie sur les principes écossais ne peut
jamais prétendre à donner sur les êtres, au-delà de la simple exis-
tence, rien autre chose que des présomptions très bornées.
Est-il bien vrai qu'elle atteigne du moins X existence des êtres? En
lui refusant le quid des substances et des causes, n'est-ce pas trop
lui accorder que de lui en laisser le q'moJ? Après avoir réduit toute
philosophie qui prend pour principes ceux de l'école écossaise à ce
que demande cette école, il faut, ce nous semble, aller plus loin;
H faut établir que la demande est encore excessive et dépasse le droit.
On nous dit que la vue des phénomènes n'est que X occasion ou la
circonstance qui détermine la raison à nous découvrir l'existence de
certaines réalités qu'ils supposent; qu'à l'occasion , à propos de la per-
ception d'un changement, d'une qualité, elle nous révèle d'elle-même
la cause et la substance. Le vague de l'expression semble accuser ici
l'insuffisance de l'idée; sous les mots, on sent un vide, une lacune
qu'ils dissimulent mal. Comment d'un phénomène la raison passe-
t-elle ainsi à l'affirmation de l'être? Comment un pur mode devient-il
l'occasion qui lui suggère l'idée de la nécessité de la substance? Gom-
ment, à propos d'un événement, s'élève-t-elle tout à coup à la cause?
Comment, enfin, le phénomène est-il la circonstance qui détermine
la raison à le concevoir comme un effet et un attribut? Les Écossais
ont vu là un fait qui ne demandait pas, qui ne souffrait pas d'expli-
cation. C'est, dans le langage de Reid, l'effet d'une certaine facuUè
dHnspiration et de suggestion; selon M. Cousin, une révélation de la
raison. Est-ce donc, demande M. Schelling, le résultat mystérieux
d'une sorte de qualité occulte de l'intelligence? Mais, s'il en est ainsi,
la raison humaine ne se justifie plus que par des instincts aveugles,
et le scepticisme de Hume a gain de cause.
Un des philosophes écossais avait appelé leurs vérités premières
Ae^ préjuges légitimes. N'est-ce point là le vrai nom, et n'est-on pas
obligé de convenir que cette philosophie ne peut aboutir à rien en
faltde science des êtres qu'à des prmwj?/t(m5 édifiées SMiàQ^préjugés?
Dans la philosophie de Kant, il en est tout autrement. D'abord
l'expérience n'y est pas seulement une occasion pour la conception
TOMS XXIY. 37
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&.10 BEVUE DES DEUX MONDES.
des principes qui la dépassent, mais ces principes sont la condition
indispensable et en quelque sorte un élément intégrant de Teipé-^
rience elle-même (1). De la sorte, Fintelligence humaine n'est plus
un composé de deux facultés détachées et distinctes, mais, selon
l'expression de Jacobi, un tout dH une seule pièce ^ ou du moins un
ensemble organique. En second lieu, l'idéalisme transcendental ne
laisse point sans explication ces principes, dont il fait la base et la loi
de l'expérience.
Comment se faiMl, demande Kant, que dans certains jugemens
(par exemple : tout événement a une cause) l'intelligence ajoute à
une donnée de l'expérience (l'événement) quelque chose (I« cause)
qui n^y est pas logiquement contenu? Quel est le principe inconnu [x]
qui lui fait unir à la notion a, sans expérience préalable, une notion
étrangère h? Comment se peut-Jl, enfin, qu'elle prononce à priori
des jugemens synthétiques? Cest^ selon lui, la question même de la
possibilité de la métaphysique, et le sort de la philosophie y est
attaché. Où il n'y a point de problème pour la philosophie écossaise,
l'auteur de la philosophie critique a démêlé le problème fondamental
de toute science rationnelle.
Des deux systèmes, lequel est le vrai? Faut-il, avec l'école écos-
saise et les écoles qui en dérivent, reconnaître dans les principes né-
cessaires de la raison des croyances primitives , révélations inexpli-
cables d'un instinct mystérieux , ou fautril en chercher avec Kant la
justification?
Nous avons fait remarquer que , pour croire d'une chose qu'elle
existe, il faut déjà savoir d'une manière générale ce qu'elle est. La
croyance ne peut être antérieure à quelque science. Il suit de cela
seul que, pour que la raison affirme l'existence de l'être invisible,
en dehors et au-delà des phénomènes, il ne suffit pas que la connais-
sance d'un phénomène lui en fournisse Y occasion. U faut qu'elle ait,
en outre, de l'objet de sa croyance une connaissance quelconque.
Cette connaissance, d'où la tirera-t-elle, s'il n'y a d'autre objet de
connaissance directe que des phénomènes , et d'autre vue que la vue
des faits? Dans quelle réalité puiserait-elle donc l'idée sur laquelle
porte sa foi, et de quelle intuition cette conception lui serait-elle
venue?
Dans le système de Kant, il y a un intennédiaire sur lequel l'in-
(1) M. Jourrroy a déjà signalé cette différeoce. ( Préf. de la traduction de Reid ,
pag. civni. }
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PHlLOSOPHIfi CONTEMPORAINE. Mi
telligence s*appuië pour lier dans ses jugemens synthétiques à piiori
les deux tenues hétérogènes, l'objet de Tobseirvàtion et l'objet de
la conception. — Nous ne pouvons, dit l'auteur de la Critique de la
raison pure, apercevoir les phénomènes que comme se succédant
dans le temps : le temps n'est pas une simple conception comme les
idées générales; c'est comme le lieu individuel dans lequel nous pla-
çons nécessairement tous les faits. C'est une intuition ou une ima-
gination à priori (1); or, les phénomènes sont dans le temps comme
une succession dans une durée immuable. Telle est la base des juge*
mens qui afQrment à priori des causes et des substances; tout phéno-
mène a dans le temps une place déterminée , et c'est par le passé que
le présent où il arrive se détermine. Il faut donc, dans le passé,
quelque chose qui fasse être le phénomène présent à cette place
qu'il occupe; cette règle, c'est Tidée de la cause. En second lieu, puis-
que tout phénomène est une apparition passagère dans la durée du
temps, il faut, pour le concevoir, l'opposer à quelque chose de du-
rable, en quoi tout passe et qui ne passe point; cette règle, c'est
l'idée de la substance. Ainsi , la cause n'est que l'expression du rap-
port des phénomènes entre eux, dans le temps; la substance, l'expres-
sion de leur rapport avec le temps, avec la durée elle-même. — La
cause est la représentation de l'ordre du temps; la substance, la repré-
sentation de sa quantité; ce ne sont que les figures (ou schêmes) des
règles nécessaires de l'expérience.
Or le temps, dans la doctrine de Kant, n'est pas une chose subsis-
tante en elle-même, mais seulement une manière, la seule possible,
d'imaginer les faits, et par conséquent une simple forme de notre
intelligence. La cause et la substance ne sont donc autre chose que
les réalisations symboliques des conditions de l'intelligence humaine.
Quand donc nous affirmons que tout phénomène a une cause,
et se passe en une substance, nous ne faisons qu'énoncer les règles
indispensables à notre esprit pour se représenter un phénomène quel-
conque; l'idée du temps est le moyen terme par lequel nous passons
des phénomènes aux intelligibles (ou noumènes\ par cette raison très
simple que le temps est \î\ forme nécessaire de l'imagination des phé-
nomènes, et que l'intelligible est l'image réalisée de cette forme.
Ainsi s'explique le jugement synthétique à priori. La réalité de
(1) De môme l'espace; au conlraîre , la philosophie écossaise compte le temps et
l'espace parmi les eonceptiont,
27,
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412 REVUB DES DEUX MONDES.
rintelligible s'évanoait, elle se dissipe en une illusion; mais du
moins Vidée et le jugement qui la pose ont reçu une justification
rationnelle.
Sans le système de Kant, Tètre est Timage décevante de la forme
vide qu'on appelle le Temps, et c'est le rêve de Tintelligence que de
prendre ce néant pour une chose. Dans la philosophie écossaise, le
fantôme même est chimérique et le rêve impossible. Pour elle, en
effet, il n'y a entre le monde des phénomènes et le monde des intel-
ligibles aucun lien ; la raison passe du premier au second sans point
d'appui, sans intermédiare, et son jugement porte à vide. Non-
seulement elle ne justifie pas la réalité des objets de ses idées né-
cessaires, mais elle ne justifie pas la possibilité de Y idée ^ elle n'en
assigne pas le sens; à vrai dire, elle nous laisse douter si c'est bien
une conception ou un vain mot.
En prenant son point de départ dans l'observation des phénomènes,
la science ne va donc pas plus loin; tout au plus s'élèverait-elle des faits
particuliers à l'expression générale des mêmes faits, et encore on a
souvent fait voir que la généralisation la plus bornée ne trouverait pas
dans l'expérience pure et simple des faits une justification suffisante.
Mais, quoi qu'il en soit, les substances et les causes, les êtres, les exis-
tences réelles lui sont interdits; il faut qu'elle demeure dans un
monde d'apparence sans fonds et sans raison.
N'est-il aucun moyen d'échapper à une semblable conséquence?
Elle sort d*un principe qu'on tient pour assuré. Que serait-ce si ce
principe n'était qu'une fousse supposition, un préjugé trompeur?
Le principe de la philosophie écossaise est celui de toute la philo-
sophie anglaise depuis Bacon. Bacon, Hobbes, Locke et Beid s'accor-
dent sur ce point fondamental, qu'aucune expérience n'a pour objet
des causes ni des substances, mais uniquement des phénomènes.
Nous allons retrouver dans l'histoire de la science, et de la science
parmi nous, dans notre propre pays, un principe contraire, aussi
fécond que celui-là nous a paru stérile.
La philosophie anglaise Ait apportée et elle a paru naturalisée en
France; mais, après y avoir produit le matérialisme, son fruit natu-
rel, la pensée de Bacon et de Locke, tombée dans le pays de Des-
cartes et de Malebranche, ainsi qu'une plante qui change de nature
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PHILOSOPHIE CONTEMPORAINE. &13
en changeant de climat, s'y est métamorphosée secrètement. Du
point de vue de la matière, la philosophie française s'est élevée, par
une suite de degrés que nous essaierons de marquer, au point de vue
de Fesprit.
Locke avait ramené toutes les connaissances humaines à deux
sources : la sensation , qui fournit les idées des phénomènes exté-
rieurs; la réflexion, par laquelle Tame prend connaissance de ses
opérations propres sur les idées arrivées par les sens. Condillac,
comme Ton sait, réduisit à une seule faculté les deux faits signalés
par Locke. Selon lui, l'homme est tout entier dans la sensation. Or,
la sensation est une manière d'être de celui qui l'éprouve, un mode
de sa faculté de connaître. Condillac commence par ces mots le
Traité de Vorigine des connaissances humaines, son premier ouvrage :
« Soit que nous nous élevions, pour parler métaphoriquement, jusque
ce da ns les cieux , soit que nous descendions dans les abtmes, nous ne
tt sortons point de nous-mêmes, et ce n'est jamais que notre propre
(( pensée que nous apercevons, d
De là à l'extrémité où Hume poussa la théorie de Locke, il n'y
avait qu'un pas; car, si rien n'est connu que par des sensations, il
est impossible de tirer de ces phénomènes la réalité d'un objet qu'ils
représentent; il ne l'est pas moins d'en tirer la réalité d'un sujet qui
les éprouve. Mais, sur la pente de cet idéalisme, Condillac rencontra
bientôt un point d'arrêt; la sensation elle-même lui enseigne une
réalité qu'une réflexion de plus en plus profonde trouve de plus en
plus rebelle à l'idéalisation.
« D'un côté, ditp-il dans l'extrait raisonné du Traité des Sensations^
<t placé en tête de la seconde édition de l'ouvrage, toutes nos ox)n-
a naissances viennent des sens; de l'autre, nos sensations ne sont
« que nos manières d'être. Comment donc pouvons-nous voir des
« objets hors de nous? En effet, il semble que nous ne devrions
« voir que notre ame modiflée différemment.
(c Je conviens que ce problème a été mal résolu dans la première
c< édition du Traité des Sensations. — Nous avons prouvé qu'avec les
tt sensations de l'odorat, de l'ouïe, du goût et de la vue, l'homme se
« croirait odeur, son, saveur, couleur, et qu'il ne prendrait aucune
tt connaissance des objets extérieurs. — Il est également certain
« qu'avec le sens du toucher, il serait dans la même ignorance, s'il res-
tt tait immobile. — Il faut trois choses pour faire juger à cet homme
tt qu'il y a des corps : l'une, que ses membres soient déterminés à se
tt mouvoir ; l'autre, que sa main, principal organe du tact, se porte
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m KBVUE DES DEUX MONDES.
a sur lui et sur ce qui Tenvironne; et la deruière, que, parmi les sen-
a satious que sa main éprouve, il y en ait une qui représente néces-
a sairement des corps. — Par conséquent, ou le toucher ne nous
a donnera aucune connaissance des corps, ou parmi les sensations
<( que nous lui devons, il y en aura une que nous n'apercevrons pas
c( comme une manière d*ètre de nous-mêmes, mais plutôt comme la
a manière d'être d'un continu formé par la contiguïté d'autres con-
a tinus (c'est-à-dire d'une étendue). Il faut que nous soyons forcés à
(c juger étendue cette sensation même. »
a Cette sensation , ajoute-t-il dans la deuxième édition du Traité des
c( Sensations , c'est celle d'où nous concluons l'impénétrabilité des
c< corps, la sensation de solidité ou de résistance. » — « Il n'en est
« donc pas de la sensation de solidité conune des sensations de son ,
a de couleur et d'odeur, que l'ame qui ne connaît pas son corps
c( aperçoit naturellement comme des modifications où elle se trouve
tt et ne trouve qu'elle. Puisque le propre de cette sensation est de
(( représenter à la fois deux choses qui s'excluent Tune hors de l'autre,
« l'ame n'apercevra pas la solidité comme une de ces modifications où
« elle ne trouve qu'elle-même; elle l'apercevra nécessairement conune
« une modification où elle trouve deux choses qui s'excluent, et par
« conséquent elle l'apercevra dans ces deux choses. Voilà donc une
« sensation par laquelle l'ame passe d'elle hors d'elle, et on commence
« à comprendre comment elle découvrira des corps (1). »
Mais la résistance où CondiUac trouve la révélation d'un monde
extérieur est celle de notre propre corps au mouvement involontaire
et irréfléchi de la main ; on sent assez combien cette première analyse
est grossière et imparfaite.
I^ disciple et le successeur de Condillac va plus loin. Comment
saurais-je, dit Destutt de Tracyî dans V Idéologie, que le mouve-
ment de ma main vient à être suspendu? Il faut bien que je con-
naisse ce mouvement, et, pour apprendre qu'il cesse d'être, que je
sache ce qu'il est. Il faut une sensation spéciale qui me l'enseigne. —
Ainsi, de la résistance extérieure où s'était arrêté Condillac, la ré-
flexion recule déjà à un sentiment interne du mouvement.
Mais cela suffit-il? Mon bras rencontre un corps qui l'arrête, ma
sensation de mouvement cesse, je n'éprouve plus cette manière d'être.
J'en suis averti, il est vrai; mais ne sachant pas qu'il y a des corps,
je ne sais encore rien de la cause de cet effet, a Du moins, il n'est
(1) Wuvresp tom. 111, pag. 185.
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PHILOSOPHIE CONTEMPOKAINE. 415
« pas prouvé que je sois nécessairement conduit, par ce change-
ce ment de manière d'être, à reconnaître que ce qui cause la cessa-
« tion de ma sensation de mouvement est un être étranger a mon
a mai; j*ai pensé jadis que cela était ainsi, mais je crois que je
« m'étais trop avancé. Il faut donc, pour rendre cette découverte
« inévîtable, appeler encore à notre aide une autre de nos facultés,
<c et c'est la fac^té de vouloir; avec celle-là il ne nous manquera plus
« riee, car, lorsque je me meus, que je perçois une sensation, si
« mon mouvement s'arrête, si ma sensation cesse, mon désir subsis-
a tant toujours, je ne puis méconnaître que ce n'est pas là un eiïct
« de ma seule vertu sentante; cela impliquerait contradiction, puis-
a que ma vertu sentante veut, de toute l'énergie de sa puissance, la
tf prolongation de la sensation qui cesse (1). »
« En un mot, » dit Destutt de Tracy, en résumant ces développe-
mens dans Teitrait raisonné de V Idéologie, » quand un être organisé
c( de manière à vouloir et à agir sent en lui une volonté et une ac-
tt tion , et en même temps une résistance à cette action voulue et
<K sentie , il est assuré de son existence et de l'existence de quelque
a chose qui n'est pas lui. Action voulue et sentie d'une part, et résis-
« tance de l'autre, voilà le lien entre notre moi et les autres êtres,
« entre les êtres sentans et les êtres sentis. »
Il est intéressant , ce nous semble, d'assister, dans ces descriptions
naïves, à la marche de la réflexion psychologique, qui , de l'observa-
tion des sensations, de ce point de vue extérieur et superficiel, se
replie pas à pas dans la profondeur du sujet.
Parvenu à ce point, de Tracy ne pouvait pas tarder à s'apercevoir
que, si le monde extérieur ne se fait connaître pour tel que par sa
résistance à la volonté, la volonté est la révélation naturelle du monde
intérieur, et qu'à la connaissance de l'objet est intimement liée la
conscience du sujet. Dans V Idéologie y il admet encore qu'on peut
arriver sans le mouvement volontaire et par la sensation seule à la
connaissance de soi-même : « Tant que l'on ne fait que sentir dos
(( sensations, on n'est assuré que de sa propre existence. »
Dans un chapitre du même ouvrage (chap. xui, p. 169), et dans
l'extrait raisonné, il commence à remarquer que « nous confondons
« plus notre moi avec la faculté de vouloir qu'avec toute autre , puis-
ce que nous disons indifféremment: cela drpcnd de viol ou cela dépend
a de ma volonté. »
(1) Idéologie (édlt. 18S7), pag. 86.
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ii6 REVUE DES DEUX MONDES.
Dans le Traité de la volonté et de ses effets, il ne lui semble plus
que vraisemblable que la sensibilité proprement dite suffise pour
nous faire connaître à nous-mêmes notre moi, notre personnalité, et
encore il avoue que le moi , dans la sensibilité , ne connaissant tout
au plus que soi-même, ne se connaîtrait pas par opposition à d'au-
tres êtres, qu*il serait pour lui-même Tinfini pu Tindéfini , mais non
une individualité et une personnalité distincte ; ainsi a c*est propre-
ment dans ce mode de la sensibilité qu*on appelle volonté s> que le
moi se manifeste. Cest de la faculté de vouloir que naissent les idées
de personnalité et de propriété.
Par une bizarre confusion de langage, de Tracy, avec son maître
Condillac, appelle eticore la volonté un mode de la sensibilité; Tac-
tion se trouve encore être un mode de la passion. Mais si les mots
subsistent, les choses ont bien changé. L'activité est devenue la base
de Texistence personnelle et même le principe de la vie sociale : le
Traité de la volonté et de ses effets est un traité d'économie politique.
Il était réservé à un disciple de Destutt de Tracy de dégager du
sensualisme la théorie nouvelle, et de l'élever, sur la ruine de la
fausse philosophie où elle avait pris naissance, au rang de premier
principe. Ce réformateur de la philosophie en France fut Maine de
Biran.
Maine de Biran commence (1) par séparer profondément de la pas-
sivité l'activité, que Condillac avait confondue avec elle sous le titre
commun de sensation. La sensation proprement dite est une affection
toute passive; l'être qui y serait réduit irait se perdre, s'absoiber dans
toutes ses modifications; il deviendrait successivement chacune d'elles,
il ne se trouverait pas, il ne se distinguerait pas, et jamais ne se
connaîtrait lui-mùme. Bien loin que la connaissance soit la sensation
seule, la sensation, en se mêlant à elle, la trouble et l'obscurcit, et
elle éclipse à son tour la sensation. De là, la loi que M. Hamilton a
signalise dans son remarquable article sur la théorie de la perception :
la sensation et la perception, qiwiqtte inséparables, sont en raison
inverse rune de l'autre. Cette loi fondamentale, Maine de Biran l'avait
découverte près de trente ans auparavant, et en avait suivi toutes les
applications; il en avait surtout approfondi le principe, savoir, que
la sensation résulte de la passion , et que la perception résulte de
l'action.
(1) Dans son premier ouvrage, le traité de rhahitude.
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PHILOSOPSIB CONTBMPORAniE. 417
Maintenant, OÙ prend naissance la conscienoe de Faction? Maine
de Biran répond comme Destutt de Tracy, et conome Stahl avant eui :
dans le mouvement volontaire.
Eofin la conscience de notre mouvement volontaire n'existe que
dans la conscience d'un effort, par lequel nous sl^înontons une résis^
tance pom* produire le mouvemeiU;. Dans la conscience comme dans
la nature extérieure, l'action implique la réaction. La réaction qui
nous est opposée se fait connaître à nous par une sensation. L'action
se fait connaître par elle-même, dans la conscience actuelle et inuné*
diate de notre volonté motrice.
La conscience de cette volonté motrice n'est pas un composé de
deux faits, d'un côté le mouvement, de l'autre la volonté qui le pro-
duit. Le mouvement ne nous est pas donné ici comme détaché de
l'acte qui le fait être, et l'acte de la volonté ne nous est pas connu hors
de ce mouvement actuel où il se réalise. «On voit donc bien ici, dit
Maine de Biran, qu'il n'y a pas deux ftiits, deux modes spéciGque-
ment différens, en connexion accidentelle, mais un seul fait, un seul
et même mode actif, et relatif par sa nature, de telle sorte qu'on ne
peut isoler l'un de ses deux élémens constitutifs sans l'anéantir ou
le détruire (1). » — a L'effort voulu est un seul fait composé de
deux élémens , un seul rapport à deux termes , dont l'un ne peut
être isolé de l'autre sans changer de nature, et sans passer du con-
eret à l'abstrait (2). »
Ainsi, la conscience de l'activité motrice est la connaissance immé-
diate d'une cause, d'une cause liée en un fait indivisible avec son
effet. Ce n'est pas la connaissance abstraite d'une simple capacité ,
d'une cause à part de son effet, mais bien d'une cause agissante et
dans son efficacité réelle. Cette cause, c'est moi-même, moi, me
manifestant dans un signe extérieur en contraste avec le non moi
où je l'imprime. La cause efficace n'est point f objet seulement de
ma conscience, elle est le st^et qui sait, et, à vrai dire, la conscience
elle-même.
L'école écossaise en général sépare la conscience de la percep-
tion des phénomènes extérieurs, et la définit : la connaissance des
phénomènes internes ou modifications du moi. C'est là le point capital
sur lequel M. Hamilton s'éloigne d'elle. Il a très bien remarqué qu'elle
prenait là une distinction logique pour une différence réelle, et que
(1) OKiit^f (réunies et éditées par M. Cousis ) , pag 374.
(S)IWel.,pag.37«.
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418 REVUE DES DEUX MONDES.
le sens intime, mis à part comme une faculté détachée, n'est qu'un
être de raison, a. Le sujet et l'objet, dit-il très bien , ne nous sont
te (connus que dans leur corrélation et leur opposition. Toute con-
tt ception du moi implique nécessairement une conception du non-
ce moi; toute perception de ce qui est différent de moi implique
« une connaissance du sujet percevant comme distinct de l'objet
« perçu. Dans tel acte de connaissance, il est vrai, l'objet est l'élé-
ik ment prédominant; dans tel autre, c'est le sujet; mais il B'en existe
« aucun où l'un soit connu hors de sa relation avec l'autre. »
Ainsi les phénomènes subjectifs internes , isolés de tout élément
objectif (au moins imaginé), sont de pures abstractions, où il n'y a
rien de réel, tout-à-fait creuses et vaines.
Aristote, Stahl, Kant, ont successivement établi qu'il n'y a point
de pensée distincte sans quelque image représentée en quelque
étendue. On peut donc donner un sens très vrai à cette proposition
de Bacon : Mens humana si agat in materiam , naturam rerum et
opéra Dei contemplando , pro modo materiœ operatur aiqt^ ab eadem
determinatur ; si ipsa in severtatur, ianquam aranea texens telanif
tune demum indeterminata est y et parit telas quasdam doctrinœ,
tenuitate fili operisque mirabilesy sed quoadusumfrivolas et inanes.
Condamnée par les Écossais , elle condamne au contraire leur psy-
chologie abstraite. Ainsi, au lieu de faire honneur à Bacon, en dépit
de lui-même , de l'invention d'une méthode également et parallèle-
ment applicable aux phénomènes internes et aux phénomènes
externes , il faut mettre sa gloire comme philosophe où il l'a voulu
mettre, dans la condamnation de ce qu'on pourrait appeler la phéno-
ménologie abstraite du sens intime. .
Mais, d'un autre côté, est^il vrai , conune le croit M. Hamilton ,
qu'il n'y ait à faire entre la perception des objets extérieurs et la con-
science de ce qui nous est propre aucune distinction solide, et qu'au
mot de perception on puisse substituer indifféremment celui de con-
science? Locke avait judicieusement distingué de la connaissance des
objets (qu'il appelait sensation) ce qu'il nomme U réflexion. Il avait
bien vu que la réflexion n'est pas une faculté de connaître subsistant
à part avec des objets séparés : il l'avait définie la connaissance que
prend l'ame de ses opérations sur ses perceptions mêmes. Mais il ne
ne l'en avait pas moins distinguée de la perception comme un élément
original. Il ne faut pas séparer ce qui est lié en une unité vivante,
mais il faut distinguer dans le sein même de cette unité ce qui est
distinct. La connaissance complète, la connaissance humaine n'est
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PHILOSOPHIE CONTEMPORAINE. ild
point la perception simple tout entière appliquée à Tobjet extérieur,
coinme chez l'animal ; c*est la perception réfléchie , Vaperception de
Leibnitz : apperceptio est perceptio cum rejlexione conjuncta.
Or, dans la conscience ou Taperception , qu'est-ce que l'élément
réflexif? c'est le moi y c'est moi-même. Sans le mot, n n'y a point de
conscience, car avoir conscience y le mot le dit de lui-même, c'est
savoir avec soi, en soi. Mais le moi c'est l'action, l'énergie. Ainsi,
non-seulement la conscience implique la perception actuelle de quel-
que objet extérieur, mais elle implique, ou plutôt elle est essentiel-
lement le sentiment actuel de l'activité, son sujet propre ; les phéno-
mènes internes, considérés à part, en eux-mêmes, et hors de l'ac^
tivité personnelle, ne sont point, quoi qu'en disent et l'école sen-
sualiste et l'école écossaise, les phénomènes subjectifs de la con-
science du moi. C'est là ce que Maine de Bû^n a supérieurement
établi. En outre, s'il est vrai que le non-moi ne soit possible que par
l'opposition du moi y il s'ensuit que les phénomènes considérés en
dehors de l'activité personnelle n'expriment pas plus le nonrmoi que
le moi. Et par conséquent la psychologie écossaise, et celle même de
M. Hamilton, se meuvent dans une sphère d'abstractions, où il n'y
a pas plus de matière que d'esprit, de corps que d'ame, dans le
royaume des ombres, dans la région du vide,
Quo neque permanent animas neque corpora no^a,
Sed quaedam simulacra modis pallentia miris.
Tant que l'on considère les phénomènes internes en eux-mêmes et
comme de simples objets d'ol^ervation , tant qu'on les considère de
ce point de vue objectif, et en quelque sorte du dehors, comme Con-
dillac et Bonnet les modifications de leur statue animée, c'est une
science de formes et de cases vides, une creuse logique; ce n'est
point la science vivante du sujet de la pensée, la science subjective
(dans le sens profond de ce mot), la science de l'esprit.
Ainsi, tanjdis que la science du monde extérieur n'a pour objet
immédiat que de» phénomènes y l'expérience de conscience, l'apercep-
tion est l'expérience d'une cause. Le physicien ou naturaliste voit
devant lui un monde changeant d'apparences diverses, qu'il ramène
par degrés à des lois générales. Le philosophe sent en soi , il voit
d'une vue intérieure le principe de sa science; lui-même il est ce
principe, luinnême la loi et la cause immanente de ce qui se passe
en fui.
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30 BEVUE DBS DEUX MONDES.
Abstraire la cause, c*est, il faut bien le dire avec Maine de Biran ,
a dénaturer ou détruire toute la science de Thomme intérieur, yt
Comment donc ne pas repousser, comme lui, « l'application impru:^
dente de la méthode de Bacon à la science des facultés ou des faits de
Famé humaine? » comment ne pas y voir comme lui Terreur la plus
funeste à la philosophie? Et alors que devient Faxiome fondamental
de récole qui se fait honneur du titre de fille de Bacon? Ce n'est plus
que le primum falsum qui doit l'entraîner dans sa chute.
C'était Terreur de la philosophie du xyu"" siècle de vouloir s'assi-
miler aux mathématiques et se traiter par leur méthode. Ce fut Ter-
reur de Técole anglaise du xvni* siècle, et c'est surtout Terreur de
Técole écossaise d'assimiler la philosophie à la physique, et de la
soumettre à toute force au joug de la méthode naturelle. La pbî-i
losophie n'est ni une science fondée sur des définitions comme les
mathématiques, ni comme la physique expérimentale une phénomé-
nologie superficielle. C'est la science par excellence des causes et de
Vesprit de toutes choses , parce que c'est avant tout la science de
l'Esprit intérieur dans sa Causalité vivante. Elle a son point de vue à
elle , le point de vue de la réflexion subjective indiqué par Descartes,
mais qu'il avait laissé flottant dans la sphère mal définie de la pensée
en général , mieux déterminé par Leibnitz, et maintenant établi, par
un progrès original de la philosophie française , au centre de la vie
spirituelle, dans Texpérience intime de Yactivité volontaire.
Descartes cherchait quelque chose d'inébranlable [aliquid incon-
cussum ) sur quoi pût être assis Tédifice de la philosophie. Cette base
est trouvée.
Nous avons vu Kant poser le problème de la possibilité de la méta-
physique : quelle est la raison, c'est>i-dire quel est le moyen terme
des jugemens par lesquels TintelUgence conclut à priori des phéno-
mènes à leurs principes? Ce problème, Técole écossaise ne peut pas le
résoudre , et elle en ignore l'existence ; Kant le résout par Tidéalisme.
Pour lui, le moyen terme de ses jugemens synthétiques à priori y le
moyen terme entre les phénomènes et les êtres, est une pure loi et
forme de l'imagination , et l'être par conséquent une chose imaginaire.
Mais maintenant , la conscience a découvert , sous toutes les formes
et les lois abstraites de la connaissance, un principe réel qui unit les
deux mondes distincts .des phénomènes et des êtres. Là, la raison
trouvera non-seulement TexpUcation de ses conceptions, mais la jus-
tification de ses croyances.
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PHiLÔSGMiE CONTratPbEÀUfE. h%l
La preuve de cette assertion excéderait les limites que nous nous
sommes tracées; nous nous contenterons de dire avec Maine deBiran;
sauf à en essayer ailleurs la démonstration :
(( La raison est bien une faculté innée à Tame humaine, consti^
tntive de son essence ; on pourrait dire que c'est la faculté de Fabsolu,
mais cette faculté n'opère pas primitivement ni à vide; elle ne saisit
pas son objet sans intermédiaire : cet intermédiaire essentiel , cet an-
técédent de la raison , c'est le moi primitif. — La science et la croyance
ont leur base et leur point d'appui nécessaire dans la conscience du
moi ou de l'activité causale qui le constitue (1). d
U semble que Kant lui-même eût pressenti, sous son idéalisme,
cette profonde doctrine. Après avoir détruit les prétentions d'une
dialectique abstraite à la science de la réalité, il cherche à cette
science un fondement nouveau dans l'idée de la liberté morale; ce
qu'il avait refusé à la raison spéculative, il l'accorde à la raison pra-
tique. On n'a vu bien souvent dans cette distinction qu'une contra-
diction: c'était l'incomplète expression d'une vérité profonde, désor-
mais impérissable.
Le disciple de Kant, Fichte se rencontre, dans la dernière formule
de sa philosophie souvent aussi bien mal comprise, avec Maine de
Biran. Dans ses leçons sur les Faits de la conscience (1813), nous
lisons ces propres paroles :
a Le moyen terme entre l'expérience et la sphère supérieure de la
connaissance se trouve dans l'intuition de la volonté par elle-même.
C'est dans cette intuition que le moi passe d'une région à l'autre (2). >>
Aujourd'hui enfin , après avoir traversé de nouvelles périodes de
naturalisme et d'idéalisme abstrait, la philosophie allemande se
retrouve fortifiée , agrandie , à ce point de vue de la réalité vivante et
de l'énergie spirituelle; M. Schelling place dans l'action, dans la per-
sonnalité, dans la liberté, la base de la métaphysique future. La
France et l'Allemagne, par des voies si diverses, se rencontrent
enfin, et la patrie de Descartes semble près de s'unir de pensée,
j'oserais dire de cœur et d'ame , avec la patrie de Leibnitz.
En France, la doctrine de Maine de Biran a déjà pénétré jusqu'à un
certain point au sein des doctrines écossaises, mais phis ou moins
modiàée dans son principe et restreinte dans ses conséquences.
(1) OEuvret, pag. 389— 390.
(2) Thattaehen d9$ Bewustssyns, pag. 464.
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hSâ REVUE DES DEUX MONDES.
Dans les fragmens qui restent de renseignement de M. Royer-
Collard , nous le voyons acquiescer à la théorie de Maine de Biran
sur l'origine de la notion de la cause, et sur le jugement primitif qui
transporte à toutes les causes extérieures les caractères que la per-
sonnalité trouve en soi. Mais M. Royer-CoUard n'en est pas moins
resté fermement attaché à la méthode de Reid.
M. Cousin déclare qu'il adopte la doctrine de Maine de Biran sur
l'identité du moi ou de la personnalité avec la volonté, et sur l'origine
de l'idée de la cause. Mais en même temps, à ce qu'il nous semble,
par les restrictions qu'il lui impose, il la dénature et l'annule. D'abprd
il se refuse à admettre que l'effort soit la source unique où la volonté
humaine puisse acquérir la première connaissance d'elle-même. Il
suppose une organisation seulement nerveuse, dépourvue d'organes
de mouvement, et il afBrme*'que la volonté s'y produirait et s'y re-
connaîtrait encore : hypothèse que Maine de Biraa avait prévue et
réfutée d'avance. Le moi ne se révèle originairement à soi-même que
dans son contraste avec ce qui n'est pas lui. Or, le moi ne reconnaît
ce non-moi qu'à la résistance qu'il rencontre. C'est ainsi, comme
M. Cousin lui-même le dit quelque part, « que l'esprit nous est donné
avec son contraire, le dehors avec le dedans, la nature avec l'homne. »
Supprimez les conditions du mouvement, et par conséquent le mou-
vement, plus de résistance , plus de non-moi , plus de moi , et la con-
science de la volonté est impossible. — En second lieu , M. Cousin se
refuse à admettre que l'intelligence conçoive toute cause à l'image du
moi, c'est-à-dire comme une force intelligente et libre, et, pour tout
dire, comme un esprit. Ici M. Cousin ne s'écarte pas seulement,
comme il parait le croire, de l'opinion de Maine de Biran et de
M. Royer-CoUard; il s'écarte formellement de la doctrine écossaise.
Reid prononce sans hésiter, et il prouve, ce nous semble, que nous
n'avons aucune idée d'une puissance intellectuelle qui diffère en na-
ture de celle que nous possédons, et qu'il en est de même de la
puissance active. <( Si donc, ajoute-t-il, quelqu'un afBrme qu'un être
a peut être la cause efBciente d'une action et avoir la puissance de la
« produire, bien qu'il ne puisse ni la concevoir ni la vouloir, il parle
« une langue que je ne comprends pas (1). »
Quelques restrictions que M. Cousin croie encore devoir mettre au
principe fondamental de Maine de Biran , il semble qu'il y a quelques
années une nouvelle étude des doctrines de ce maître l'a amené à en
(1) OEuvrei, traduclion française , pag. 355 et suiT«
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PHILOSOPHIE CONTEMPORAnOB. i23
reconnaître Tone des plus importantes conséquences. Dans ta préface
qu'il a mise en tète des œuvres de Maine de Biran, il semble disposé
à avouer que, la philosophie ayant pour point de départ la connais-
sance immédiate de la cause, la méthode de Bacon ne saurait s'y
appliquer, et près d'abandonner par conséquent le drapeau de l'école
écossaise.
L'interprète pénétrant de cette école, M. Jouffroy acquiesce, dans
le dernier de ses ouvrages, au principe de Maine de Biran, et de la
phénoménologie abstraite , il transporte la psychologie dans le centre
vivant de la personnalité. M. JoufTroy avait toujours dit que nous
avons le sentiment immédiat de notre causalité personnelle. Dans son
mémoire récent Sur la légitimité de la distinction de la psychologie et
de la physiologie^ œuvre de fine analyse, il ajoute : «Qu'est-ce que la
« conscience? C'est le sentiment que le moi a de lui-même. — Si
« l'homme est en possession de cette preuve (la preuve de sa dualité),
« il ne le doit qu'à une seule circonstance; c'est qu'il a conscience en
« lui d'autre chose que les phénomènes, c'est qu'il atteint le principe
« qui les produit, la cause qui le constitue et qu'il appelle moi. — Ce
(c qui a si long-temps dérobé cette preuve à l'attention des philo-
ce sophes, c'est la vieille opinion enracinée dans les esprits, que la
<c conscience n'atteint en nous que les actes et les modifications du
t< principe personnel , et point du tout ce principe lui-même. — Il
« faut donc rayer de la psychologie cette proposition consacrée :
« Vame ne nous est connue que par ses actes et ses modifications.
(f L'ame se sent comme cause dans chacun de ses actes, comme sujet
« dans chacune de ses modifications. » De là à l'exclusion expresse de
la méthode baconienne, et par conséquent de l'empirisme écossais,
il n'y a plus qu'un pas (1).
La jeune école que ces maîtres ont formée les suivra assurément
dans la nouvelle voie. Demeurer plus long-temps assujétis à la doc-
trine étrangère, ce serait véritablement, inventa fruge, glandibus
vesci.
Il reste encore à savoir si, des deux propositions que renferme
l'axiome écossais, Vexpérience n'atteint pas les causes ni la substance,
(1) Dans la préface de sa traduction anonyme de Dngald Stewart, en 1825, Farcy
disait déjà : « L'induction ne peut être considérée comme la Traie et b seule mé-
« thode philosopbiiiae. — £Ue nous donne la sagacité qui saisit les rapports et pré-
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kStk WiVVB DS9 DEUX XOITOS.
la iseconde du moins doit subsister encore, oa si elle est, comme la
première, réfutée par rexpérience même. La cause qui est le suj^
propre de re^érience intime n'est-eUe pas la substance, elle n'est
encore, en ce sens, qu'un phénomène, une modification superficielle
d*un fonds invisible, d*un substmi inconnu.
Haine de Biran a montré que, dès la première expérience inté«
rieure qui noua révèle à nous-mêmes, nous avons avec le sei^ment
de notre pouvoir actuel le pressentiment assuré de sa permanence;
nous nous révélons à nous-mêmes comme une f(Nrce dijorable. Dès la
première expérience, nous croyons donc que nous scHnmes dans
Tabsolu de notre être ce que nous savons être dans le fait transitoire
et relatif d'une action présente, a Ainsi, dit le profond métaphysi-
« cien, on peut dire que le relatif et l'absolu coïncident dans le sen-
(c timent de force ou de libre activité; et c'est là, mais là unique-
a ment, que s'applique cette pensée de Bacon, si opposée dans tout
(( autre sens à notre double faculté de connaître et de croire : Ratio
« essendi et ratio cognoscendi idem sunt^ et non niagis a se invicem
(( differunt quant radius direetus et radius reflexus. Ici, en effets
<( l'aperceptioH immédiate interne de la force productive n'est-elle
c( pas, comme le rayon direct, la première luoDÔère que saisit la con^
(( science? Et la conscience réfléchie de force ou d'activité Ubre qui
c( donne un objet immédiat à la pensée sans sortir d'elle-même,
ç( n'est-elle pas comme la lumière qui se réfléchit en quelque sorte
c( du sein de l'absolu (1)? »
Mais en même temps, Maine de Bkan qoute que nous nous igno-
rons invinciblement nous-mêmes à titre de substance, et qu'en ce
sens il n'y a point de lumière directe ni réfléchie qui nous éclaire sur
ce que nous sommes dans l'absolu. Pourquoi? Parce que la substance
est le si^et passif des modifications, que nous ne nous savons nous-
mêmes qu'à titre de libre activité, et que, par conséquent, nous ne
saurons jamais ce que nous sommes dans le passif et dans le fond de
notre être.
Ainsi , la volonté serait la fin de notre connaissance de nous-
mêmes. Au-delà un abîme sans mesure , une nuit impénétrable.
Il nous semble, au contraire, que, dans la conscience, la volonté
« Toit les résultats éloignés , mais non la réflexion qui replie Tesprit snr lui-même ,
et et rhabitue à se saisir toujours dans son acUon Tivante, au lieu de se conclure des
« effets extérieurs. » Si qua fata aspera vineasté*.
(;!) œuvres, pag. S50.
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PHILOSOPHIE CONTEMPORAINE. h2b
ne saurait se suffire, et que, hors de la réalité substantielle dont on
la^pare, elle n'est qu'une abstraction.
La volonté se manifeste à elle-même, nous l'avons vu, dans l'ef-
fort par lequel elle produit le mouvement. Mais l'effort suppose la
résistance du mobile et la résistance un mouvement auquel elle s'op-
pose. Ce n'est donc point dans l'acte de l'effort que la volonté peut se
voir commencer le mouvement. L'effort suppose, comme Haine de
Biran l'avait reconnu lui-même, une tendance antérieure qui , en se
développant, provoque la résistance ; c'est l'activité originelle, anté-
rieure à l'effort, qui , réfléchie par la résistance , entre en possession
de soi et se pose elle-même dans une action volontaire.
Élevons-nous de la volonté motrice à la volonté pure. Toute volonté
en général suppose la conception de la possibilité d'un objet comme
d'une fin à atteindre, d'un bien à réaliser ; or, la notion d'un objet,
comme d'un bien , suppose dans le sujet qui le veut le sentiment
qu'il est désirable. Pour que la volonté se détermine par l'idée
abstraite de son objet, il faut donc que la présence réelle nous en
ébranle déjà secrètement. Avant que le bien soit un motifs il est déjà
dans l'ame, comme par une grâce prévenante, un mobile ^ mais un
mobile qui ne diffère point de l'ame même. Avant d'agir-par lapenséey
il agit par l*étre et dans l'être, et c'est là jusqu'au bout ce qu'il y a de
réel dans la volonté.
Leibnitz disait : l'action a sa source dans la disposition antécé-
dente déjà inclinée à l'action ; la force active a pour fonds et subs-
tance la tendance; c'est la tendance qui fait ce qu'il y a de réel dans
les actes et mouvemens. *- Nous croyons donner à ces propositions
leur sens interne et vrai en disant : la volonté a sa source et sa sub-
stance dans le désiff et c'est le désir qui fait le réel de l'expérience
même de la volonté.
Cependant le désir n'est pas encore le fonds de l'activité et par con-
séquent de la conscience; lui-même il a un fonds plus reculé. L'objet
qui le touche et qui le tire, étranger, extérieur à lui, n'irait jamais
encore atteindre l'ame dans sa profondeur, et en remuer les puis-
sances. Pour désirer, il faut que, sans le savoir, on se complaise par
avance et se repose dans Tobjet de son désir; qu'on mette dans lui
en quelque manière son bien propre et sa félicité; qu'on se pressente
en lui, que l'on s'y sente, au fond, déjà uni, et qu'on aspire à s'y
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426 BBVUB DES DBUX MONDES*
réunir encore ; c'est-à-dire que le désir enveloppe tous les degrés de
l'amour (1). Et si la conscience a pour forme éminente l'opposition
idéale de son objet (non moi) et de son sujet (moi) dans la volonté,
si elle a pour condition immédiate leur union imparfaite, demi-idéale
et demi-réelle en quelque sorte, dans le désir, elle a pour fonds leur
unité réelle dans Tamour.
Or, l'Amour n'est plus, comme la Volonté, l'acte abstrait d'un
principe qui se résout d'aller à la ^n, encore tout idéale, où H doit
réaliser ses puissances; et par conséquent un simple mode d'une sub-
stance. Ce n'est plus même seulement, comme le Désir, un mouve-
ment par lequel le principe, se transformant en sa fin sous l'action
immédiate qu'il ea reçoit, tend à s*y réaliser incessamment; c'est la
réalité achevée, la perfection, la consommation du Principe, uni à
sa Fin , identifié avec elle. Ce n'est plus un mode, c'est la substance
de l'ame.
Peut-^étre que l'intelligence entière, adéquate, n'en est possible
qu'en Dieu. Peut-être qu'en ce sens la réflexion qui la cherche a est
à l'ame ce « que l'asymptote est a la courbe, qu'elle n'atteint que
«c dans l'infini. )> Mais dans cet infini elle approche du moins sans cesse
de l'àme, ainsi que l'asymptote approche elle-même de la courbe;
elle y prévoit, y prédit comme le terme et l'accomplissement de toute
pensée. Et tandis que la science calcule et poursuit la formule, qui
n'en reconnaît en soi, qui n'en trouve dans son cœur l'infaillible
quoiqu'obscure conscience?
Après avoir trouvé Tame dans une tendance ou désir immortel qui
se détermme soi-même incessamment, comme une loi vivante, à
une suite réglée de manifestations extérieures, du fond de l'éternel
amour (2), demandera-t-on encoreau-delà un sujet absolument passif?
Que serait-ce qu'un sujet au-delà ou plutôt en-deçà de tout acte, sinon :
ou la simple capacité d'être, la puissance nue de l'ame elle-même,
pure conception réalisée, ou bien la matière où cette puissance se
manifeste et se figure, et qui n'existe que par la forme qu'elle lui
■ (1) Âmor complacentiœ , hênevolentùB , unionis,
(9) Leibnitz (édit. Erdinann), pag. 158 : « Animam, vel formam animae atialo-
gam ,... id est nisum quemdani seu viin agendi primitivam, quae ipsa esl lex iosiia ,
decruto divino impressa. » — Pag. 191 : « La nature de la substaoce consistant, à
mon avis, dans cette tendance réglée de laquelle les phénomènes naissent par
ordre.»
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PHILOSOPHIE CONTEMPORAINE. i27
donne? Que serait-ce, non-seulement dans l'&me, mais en toute
chose? Le substrat passif des phénomènes n*est qu'une abstraction
réalisée par rimagination , et il n'y a de réalité véritable que dans
l'activité interne de l'Esprit.
On veut le réduire aux phénomènes, lui en interdire le fonds intel-
ligible, la substance. Et le Tonds, la substance, au contraire, c'est l'Es-
prit lui-mùme, dont la nature est de s'entendre et de se posséder. Ce
qu'il conçoit au-dessus et au-delà de la Nature , c'est ce qu'il voit en
lui , et ce qu'il voit, c'est ce qui est lui-mén^e. (t Car l'Esprit n'est pas
l'invisible, mais le seul visible, id N'est-il pas tçnps qu'il renonce
enfin à se chercher hors de lui, dans son œuvre, l'idole de la matière
inerte, et reconnaisse en lui le principe universel, la substance, l'es-
sence, comme la cause première de toutes choses? — Dépouillé de sa
domination légitime, chassé de son propre centre, exilé de lui-même,
il semble se mourir aujourd'hui dans le vide et dans le doute. Il re-
trouvera, rentré en possession de lui-même, la foi qui fait la vie.
FÉLIX Ravaisson.
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DE
LA MISE EN SCÈNE
CHEZ LES ANCIENS.
Les Grecs, jusqu'à la fin de la guerre du Péloponèse, peut-être
même jusqu'à la domination macédonienne, n'ont pas employé les
affiches pour annoncer les grands spectacles publics. Lorsque les
habitans d'Athènes, avertis par le héraut (2), se rendaient en foule
à l'Hiéron de Bacchus pour assister aux concours tragiques et comi-
ques, qui faisaient partie des Dionysies et des Panathénées, ils igno-
raient l'auteur et le sujet des pièces qui allaient se disputer le prix;
ou, du moins, chaque citoyen ne connaissait que le poète ou la pièce
qui concourait au nom de sa tribu.
Au moment où le héraut appelait sur la scène le poète dont le
(1) Voyez les livraisons du l«r septembre 1839 et 15 avril 1840.
{%) iElian., Hitt, anim,, lib. IV, cap. xliu.
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DE LA MISE EN SCÂMB CHEZ LES ANCIENS. 429
tour de représentation, fixé par le sort (1) , était arrivé, le pins ou
moins de célébrité du concurrent était un sujet de joie ou de con-
trariété pour rassemblée : a Quel déplaisir j'ai éprouvé l'autre jour
au théAtre, dit un personnage d'Aristophane; j'attendais depuis long-
temps qu'on annonç&t Eschyle; le héraut s'écria : Théognis! fais
paraître le chœur (2) 1 1>
A Rome, l'annonce des jeux se fit long-temps aussi par la voix
des hérauts. La formule de la proclamation était : Convenite ad ludos
speciandos. Elle variait suivant les fêtes. Celle des jeux séculaires,
par exemjrie, était : Convenite ad ludos guos nec speetavU quisquam,
nec spectaiurus est. «Venez assister à dés jeux que nul d'ento vous
n'a vus ni ne verra (3).)> Les hérauts annonçaient même à Rome
l'heure où partait le convoi des personnages illustres (4), cérémonie
qui, comme on sait, était souvent suivie de jeux scéniques. Quant
au titre et au sujet des pièces, ils n'étaient annoncés aux spectateurs
que par l'acteur chargé dnprologue (5).
Il y eut plus tard , sous les empereurs , un mode très singulier d'an-
nonce. Les consuls, avant de partir pour leurs provinces, se faisaient
précéder de lettres officielles , où ils exposaient leurs vues administra-
tives. Ces missives, ou, comnie nous dirions aujourd'hui, ces pro-
grammes, étaient renfermées dans des diptyques, ou doubles tablettes
d'ivoire sculpté. Le bas-relief de la partie supérieure représentait
d'ordinaire le magistrat assis sur sa chaise curule, tenant d'une main
le sceptre consulaire (scipionem) et donnant de l'autre, avec la mappa^
le signal des jeux. Dans le bas, étaient figurés les divers spectacles
promis à la province^ Sur presque tous les diptyques consulaires venus
jusqu'à nous, et qui sont assez nombreux (6) , on voit représentés les
jeux de l'amphithé&tre et du cirque, sur un ou deux seulement des
jeux scéniques (7). Cela vient de ce que la phipart de ces monumens
datent des m% iv% y* et vr siècles, époques où les courses et les
combats d'animaux étaient beaucoup plus estimés et incomparable-
ment plus fréquens que les représentations dramatiques.
(1) Sueton. , Ntr. , cap. xxt. — (S) Aristoph. , Aéham,^ y, 9-11. — (3) Sueton.,
CUiud, , cap. XXI. — Herodian., lib. III, cap. tiii. — Outre les cas de longévité,
rirrégularité dans la célébration des jeux séculaires a fkit plusieurs fois mentir cette
proclamation. — (4) Terent., Phonn,, act. V, se. tu, t. 8S. — (5) Souvent, quand
la pièce éuit andeniie, le jeu des flûtes, qui précédait le prologue, suflisaH pour
faire deviner le titre de la pièce aux spectateurs. V. Donat., De eommd, et tragad,
— (6) La Bibliothèque du roi possède plusieurs très précieux diptyques. — (7) Gor.,
7Ae«. dipryc, tom. Q, tav. xm et XX.
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Cqtendanf la Grèee, après Tarcfaontat d'Euclide, et l'Italie, vers la
fin de la république, eurent des espèce^ d*afDches, non pour indi-
quer les fèteâ solennelles ni les jeux qui faisaient partie du culte de
rétat; mais pour annoncer les spectacles donnés par des entrepre-
neurs où offerts par des particuliers, qui avaient un intérêt de gain
ou de vanité à exciter vivement la curiosité publique.
Parmi ces affiches, il y en avait de peintes et il y en avait d'écrites.
Les affiches peintes étaient des tableaux encadrés dans un châs-
sis (1) et exposés à la porte des thé&tres. Ori en comptait de trois
sortes (2). Les premières n'étaient que la simple représentation d'un
masque scénique, qui, posé sur un cippe (3) ou sur des gradins
figurés (h) , indiquait à la foule le genre de pièces, tragique, comique,
satyrique ou mimique, qu'on se proposait de représenter. Les se-
condes offraient tous les masques d'une même pièce, réunis dans un
seul cadre, en forme d'édicule, orné de colonnettes et surmonté d'un
fronton (5). On peut voir de curieux spécimen de ces tableaux-afB-
ches, à la tète de chacune des comédies de Térence, dans le beau
manuscrit du ix* siècle que possède la Bibliothèque royale (6) et dans
celui du Vatican (7). La troisième espèce d'affiches peintes consistait
en un tableau complet, où était retracée une des principales scènes
du drame (8). Les tabellœ comieœ de Calades, dont parle Pline (9) ,
n'étaient, suivant quelques antiquaires, que des enseignes de ce
genre (10). Nous savons d'ailleurs, par Horace, que lés éditeurs de
spectacles et surtout les maîtres de gladiateurs exposaient à la porte
de l'amphithéAtre un tableau représentant les divers combats qui
devaient avoir lieu dans l'arène (11). Le comte de Caylus remarque
encore , et avec raison , que l'usage de ces annonces pittoresques s'est
conservé en Italie. On suspend, dès le matin, à la porte des petits
(t) Dans tirn bds-relief successivement publié par Gronovius, Bellori et Wiockel-
roann ( Jtfbnum. anXich, ined., tom. I , tav. cxcii ) , on peut voir la forme d*nn de ces
châssis. — (2) Boetiig., De person, $cen., pag. 8S8, nol., éd. Sellig. — (3) Ficor.,
U maseh. seen. , tav. xxxvi. — (4) Le Pittur. antich.éTErcol, , tom. IV, pi. xxxi-
xxxYiii. — (5) Cayl., Antiq. , tom. V, pap. iiS. — (6) Cod, Beg. Cotai., n. 7809. —
(7) Ces peintures ont été publiées en dernier lieu par Coqnelinus (Romae, 1767,
8 vol. in-fol. ). — Cf. M. Àccii Plauti fragmenta inedita, item ad P. Terentium
commentationes et pieturœ ineditœ, invenlore Angelo Maio. Mcdiol., 1815, in-S».
— (8) Le Pittur, antieh. d*ErcoL, tom. I, tav. iv, et tom. VI, tov. xxxiv. — Ces
peintures et plusieurs autres, qui représentent des sujets dramatiques, sont indi-
quées un peu arbitrairement par Boettiger comme éUnt des Ubieaux-affiches. —
(9) Plin., Hitt. fiot., Rb. XXXV, cap. x, ft 37. —(10) Mém. de VAcad. des Imcript.^
tom. XXV, pag. 18S. — (U) Horat., lib. II , $at. vu , v. 95 , seqq.
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DE LA MISE BN SCillB CHBZ LES ANCIENS. fi9i
tliéâlres, les scènes les plus frappantes de la pièce qu'on doit joner le
soir, peintes sur des bandes de papier par un des acteurs de la troupe,
qui s^acquitte presque toujours de cette tâche avec esprit et origina-
lité. Les directeurs de nos spectacles en plein vent n*ont pas perdu,
non piuSf l'habitude de ces tableaux-annonces, comme on peut s'en
convaincre en parcourant nos boulevards et nos foires.
Quant aux afDches graphiques, la vue des murs de Pompéï a mis
hors de doute leur existence. Déjà nous savions par Plante que l'on
tapissait Y de son temps, les murs de Rome d'annonces écrites en
caractères longs de plus d'une coudée (1) , pour réclamer les objets
perdus ou donner avis des objets trouvés. Des fouilles, faites à Pom-
péï au commencement de ce siècle, ont mis à découvert quelques-
unes de ces afticbes, tracées au pinceau et en lettres rouges. Celles
qu'on a publiées jusqu'ici ne se rapportent, il est vrai, qu'à des
chasses et à des combats de gladiateurs (2) ; mais il est probable qu'on
employait le même procédé pour annoncer le jour, l'heure et la
composition des jeux scéniques, ainsi que les promesses plus ou
moins attrayantes que les éditeurs ou les directeurs adressaient au
public, conune, par exemple, lorsque les spectateurs devaient être
abrités par des toiles : vêla erunt (3).
Enfin , les anciens ont connu peut-être les affiches tracées sur des
tablettes de cire. Une peinture d'Herculanum nous montre l'intérieur
du cabinet, ou, comme nous disons, de la loge, où s'habille un tragé-
dien. Une femme, agenouillée devant un meuble surmonté d'un
masque, trace avec la pointe d'un style quelques mots que les anti-
quaires de Naples ont supposé pouvoir être le titre de la tragédie
qu'on se préparait à jouer (^j.
Je ne dois pas oublier une autre sorte de monumens qu'on a
signalés comme ayant fait l'office d'annonces : je veux parler des
tessères, conservées dans diverses collections, et dont quelques-unes
viennent d'être trouvées à Valognes (5) et à Arles.
Les tessères qu'on nomme théâtrales, pour les distinguer de celles
qui avaient une autre destination, sont des jetons ordinairement
(1) Plaut. , Rud, , act. V, se. ii, v. 7. — (2) Millin, Detcription éTunê mosaïque
antique, pag. S. — (3) RomaneUi, Viagg. a Pompeï, iom. I, pag. S2. — Orell. ,
Inscript., n. 2556 et 2559. — Mazois, Ruines de Pompéï, tom. IH, rrontispice. —
(i) Le Pittur, antich, d'ErcoL, tom. IV, tav. xli. ~ (5) La teseère trouvée dans le
théâtre d'Alauna (Valognes) est un jeton de bronze, un peu plus grand qu^une pièce
de cinq francs, ayant d'un côté le uf> 1 et de l'autre six points disposés en demi-
cercle.
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&-32 REVUE DES DEUÎ MONDES.
d'os, d'ivoire ou de métal, et qui servaient de billets d'entrée poui
les théâtres, les cirques et les autres lieux d'assemblée. Les numéros
du gradin et du siège, le cuneus ou le compartiment de la cavea,
étaient marqués sur les tessères^ absolument comme les indications
analogues le sont aujourd'hui sur les billets de parterre en Italie.
L'usage des tessères comme contremarques est incontestable; mais
on s'est trop avancé, suivant moi, en prétendant qu'elles indi-
quaient quelquefois, outre une place déterminée dans le théAtre, le
nom de l'auteur et le titre de la pièce (1). Ou s'est appuyé pour sou-
tenir cette opinion l"" d'une tessère portant le nom d'Eschyle,
AîoxuXou; ^ d'une autre où se lit le mot a^cXç&i (2), titre d*une comédie
de Ménandre; 3*" d'une tessère réunissant un titre de pièce à un nom
d'auteur : Casina Plauti (3).
Pour ma part, je conçois que les entrepreneurs de spectacles aient
eu en magasin un ctftain nombre de jetons d'os, de plomb [k], ou
même d'ivoire, quoique cette dernière matière fût d'un prix fort
élevé et d'un travail très coûteux (5). Je conçois encore que les per-
sonnes riches ou éminentes, qui avaient acquis ou qui possédaient
par privilège le droit d'occuper au thé&tre certaines places ou d'en
disposer, aient fait graver sur l'ivoire les numéros et les marques qui
désignaient ces places, pour s*en servir ou pour les prêter. Mais j'ai
peine à admettre qu'un éditeur de spectacles ait fait travailler par la
main du graveur douze ou quinze mille jetons d'ivoire pour ne servir
qu'à une seule représentation.
Des trois monumens dont on argue pour prouver que les tessères
indiquaient la pièce du jour, deux ne me semblent rien prouver. La
tessère portant le nom d'Eschyle ne contient le titre d'aucun drame.
Le nom seul de ce poète, on en conviendra, eût été une annonce bien
vague, surtout si l'on songe au grand nombre de pièces qu'il a compo-
sées. Je crois plutôt que le mot aîoxuXou indiquait la région du théfttre
où se trouvait un buste ou une statue d'Eschyle. C'est ainsi qu'à
Syracuse le nom de la reine Philigtis, gravé sur la paroi du podium ,
désignait un des nentcunei du thé&tre de cette ville (6). On disait à
(1) MiMin^ Description d*une mosaïque antique, pag. 9. — (2) Voy. pour ces deux
tessères, Le Pittur. antich. d^Ercol, , tom. IV, tav. vu , et Morcelli, Délie tessère
degli spettae. Roman. , pag. 7 et 43.',» (3) Romanelli , Viagg. a Pompéï, tom. I ,
pag. 816. — Orélli, tnscript,, n. 3539. <— (i) Ficoroni, I piombi antiehi, part. S,
pluribus locis. — (5) Caylus, Ree, dTAntiq. , tom. lU, pag. iSi. — (6) Osann. , De
regina Philistide. — M. Raoul-Rochette , Lettre à M. Weleker $ur quelques ins-
criptions grecques de la Sicile , dans le Rheinisches MMsmtm*
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DE LA MISE EN SCÈNE CHEZ LES ANCIENS. 433
Syracôse le coin de la reine Philisiis, comme à Paris, du temps des
gluckistes, le coin du roi. Quant à la tessère où se lit le mot a^OçoI,
plusieurs antiquaires qe la croient pas théâtrale (1), et, en effet, deux
petites figures jumelles, qu'on voit au revers, n'ont aucune apparence
scénique. Reste la tessère portant les mots Casina Plauti. Cette der-
nière, si elle existe et si elle est authentique, semble, je l'avoue,
prouver l'opinion que je combats; mais existe-t-elle? M. Orelli, qui
l'a admise dans son recueil , n'indique ni sur quelle matière elle est
gravée, ni dans quel cabinet on la conserve. Il ne la donne que comme
un modèle de tessère théâtrale , se bornant à renvoyer au Voyage à
Pompéi de Romanelli, qui ne cite, lui non plus, ce monument que
comme un échantillon, sinon composé de fantaisie, du moins tracé
de souvenir.
Il est bien à regretter qu'aucune véritable affiche de spectacle ne
soit parvenue jusqu'à nous; un si précieux document aurait éclairci
divers points d'antiquité restés obscurs. Nous saurions, par exemple,
d'une manière certaine, combien on jouait de pièces en un jour, les
époques des différens jeux, le prix des places, les heures des repré-
sentations, toutes choses sur lesquelles nous avons, sans doute, des
. renseignemens et des données, mais non pas précisément des cer-
titudes.
Toutefois , comme à défaut d'affiches théâtrales nous possédons un
assez grand nombre de didascalies, c'est-à-dire d'inscriptions desti-
nées à perpétuer le souvenir des concours scéuiques, nous allons,
par l'étude de ces monumens, et à l'aide de divers autres textes, es-
sayer de résoudre plusieurs des questions que nous venons d'indf-
quer, et tâcher de reconstruire, autant qu'il est en nous, une affiche
de spectacle ancienne.
La fécondité des poètes qui ont illustré la scène grecque n'a été
surpassée que par celle des grands dramatistes espagnols. Eschyle
avait composé, suivant les uns, soixante et dix pièces (3) , et, suivant
(1) Caylus, ouvrage cité, tom. IV, pag. 2Si. — tJne tessère, gra?ée dans le même
recueil ( tom. III, pag. 284, pi. liulyh , 8 ) , présente d*un côté les chifTres indicatifs
du gradin, et de l'autre un masque comique. Je ne crois pas, avec Caylus et MiUin
( JHct. dei BeauW'Arti, tom. II , pag. il3 ), que cette tessère annonçât plus particu-
lièrement la représentation d'une comédie. Ce masque indiquait seulement, suivant
.moi, que ce billet d'entrée ne se rapportait ni au cirque, ni à Tamphithéàtre , mais
au th^tre. — (2) Msehyl. vif., éd. Robort. — Les grammairiens nous ont conservé
les titres de soixante et douze pièee» d%c)i3rle. — V. Stantl., Catalog, dramat^
^tchyli,
TOUS XXIV. S13PPLEUENT. 28
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HSk BIVUE^ DBS BEUX KONDESa.
es autres, quatane^vingt-dix (ij. Sophocle en flt jouer plus de cent
sortante et dix (2), Euripide emiron cent vingt (3). Les poètes comii-
qiies ne fureut pas moins féconds. AristophaneiSelon Suidas,.coBipoflB
<nuquante-quatre comédies (k), Ménandre cent neufi^ Philémon quaf-
tre-vingt^ii^-sept; Autiphane, Alexis, Diphile, Posidippe, Apollon
dore, cbacun au moins autant (5). Le nombre même des^ poètes dm-
matiques en Gcèce ne fut pas moins considérable que cehii des
ouvrages. Fabricius compte cent quatre-vingts auteurs tragiques, la
{ilupart antérieui» à Aristote.
La pensée peufrà peine trouver place pour toutes les représentations
<|ne ces' chiffres' supposent, principalement sur des théAtres tels que
effiux de la Grèce, qui ne s'ouvraient aux concours scéniques que dms
de certaines fêtes et pendant un petit nombre de jours chaqueannéë.
B est vrai que pendant les beaux temps du théâtre gnec et romain
chaque drame n'était joué qu'une fois. De là les locutions consaoées
ai Athènes:: Le temps des drames nouveaux y la saison des tragédies
npuvellcs^ (^), pour désigner l'époque des solennités, dont les cou-
Jùmts scéniques faisaient partie. On ne cite que bien peu de piècea,
si même on pput en citer, qui, comme les Grenouilles d'Aiiflkn^
ph^ne (7.) , aient reçu.un nouveau cbœur après avoir étécourôiinées,
ou qui aient été redemandées à Rome (8) , comme le fut rEumuqne
de Térence^ En général^ il fallait qu'une pièce eùt.étérefaite6n.-entier
pour obtenir un nouveau cbceur en Grèce (^), ou pour être adiotée
une seconde fois par les édile» à Aome (10) .
De plus, on ne jouait jamais une seule tragédie, ni une seulecop-
médie. En Grèce, les jeux du thé&tre, conune tous les autres jeuK
(1) Suidas , cité par M. Welcker ( Die ÂEschylitehe Trilogie, pag. 5(3 ). Celui-ci
porte à cent douze le nombre des pièces d'Eschyle. V, ibid, — (3) Suidas {voe.
S&ç9xX'?«; ) dit cent vingt-trois^ — (3) Suidas ( voo. Eùptin^vic ) en compte quatreMngt-
doviEB. ^ MBUTSi, I4ML detrium tragia fàbuHs. — (i) Quarante-quatre iadliM-
tables, suivant les critiques modernes. — (5) Meineeke^ Histor. QrœecTi eomie» ^
(6) Aristoph. , Nub, , v. 5i7; Schol. , ibid. — Osann., Imeript.y III, pag. liS, et IV,
pag. 16i. — Plularch., Phoc, cap. xis. — (7) Dicaearch., in Argum. ad Arittophan.
jBaii«, pag. 115, éd. Kust. — (8) Il ue s'agit que du premier âge de la ^eène grecque
et roBiaioe. J*ai montré ailleurs comment dans la suite les chef-d'œuvre furait
couvent redemandés et rejoués tant en Gcèce qu'en Italie. « Bêdeant Herum
.olfMtf iterum specêondatheatris..». m RotvlU, lib. I, ta^. x, v. 87. — (0) LesEumé^
nidet d'Eschyle, plusieurs des pièees de Sophocle, if tiVtiée«>d'Ari9lopfaane^^^uiie
comédie tombée d'Asaxandride^ furent refaites et rejouées. V.Athen.,lib. IX, p^sn.
-^Casaub., in eiuêd. Win VU, paf.4S7. — Aul. Gell., Hb. XY, cap. xx. '^ BQeokh;,
Tragmd, Graoor. prindp. — Guill. Essor., De prim. et alter. Nvb. ArieiapkL mM-
tione ditsert, — (10) Terenl., Hecyr,, prolog., secund. edit., v. 6, seq.
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DE LA MISE VH SCàllB CHSZ LES ANQENS. ^ SSS
poblics, étaient une latte, no eoncours. A Athènes, les concnmens
se présentaient, d'ordinaire, an nombre de cinq (1). Si les didascatieg
ne mentionnent presque jamais que trois poètes (2), c'est qu'on n'iiw
flcrivait sur ces monumens qne les noms des tainqueurs (3). 11 n'y 6(
rien , non plus, à conclure de quelques récits célèbres, où ne figurent
que deux antididascales (&•). Ces espèces de dueh dramatiques ne
prouvent, en aucune façon , qu'il n'y ait pas eu en même temps dans
ta liée un phis grand nombre de concurrens.
Si chacun des cinq poètes n'eût présenté qu'une pièce, on con-
œtrait aisément que ces cinq drames aient pu être joués en xm jour.
Mais, presque aussitôt après Tbespis, la coutume s'établit parmi tes Inn
gseâodidascales de lier ensemrble plusieurs ouvrages. Lors de la trans-»
fonnation des choeurs dionysiaques en chceurs tragiques, les dévote
au eulte de Baccbus se plaignirent de ne plus rien entendre dans les
tragédies en l'honneur du dieu. Pratinas, prédécesseur et rival d'Es^
chyle, fit droit à ces réclamations pieuses, et joignit un drame saty-^
rique à chacune de ses tragédies (5). Bientôt Eschyte substitua aux
Qilogîes (6) de Pratinas une composition plus développée et plus com-
plète; il créa la trilogie (7), c'est-ànllre l'union harmonique de trois
tyagédies, qu'il couronna quelquefois {8] par un drame satyrique, dont
le sujet n'était pas nécessairement lié à celui des pièces précédentes (9).
Ce vaste ensemble constitua l'œuvre qu'on appela tétralogie.
Or, les concurrens étant au nombre de cinq , il y avait nécessaire-
ment dans chaque concours de tétralogie vingt pièces à représenter^
tâche immense, qui n'aurait pu s'accomplir en un seoi jour et en une
(i) Cinq des tribus choisissaieBt chacune un chorége, et les einq autres chacune
un ou deux juges. V. Boeckh., Corpus inscript,, n. 231, et Animadv. in n, 239. —
Comme le nombre des tribus a plusieurs fois changé, cela peut expliquer les variations
du nombre des juges et celui des concurrens. — (8) Argument, in Aristoph. Eqait,,
^v.jVesp., et Ran. — Suld., voe. nparCva;. — Argnm. in Buripid. HippoUjt.y €t
*Bied, — (3) Boeckh., Corpus inseript., lom. I, pag. SW. — (4) Dfcœarch., in Artjum.
in OEdip. tyTi — iClian., Var. hist,, lib. III, cap. tiii. — (5) Sutdas (roc. ITpanva;)
attribue à Fratfnas cinquante pièces, dont trente-deux drames satyrlqiies. Ce chtlTlre,
que Casaubon conteste [De Satyr. poesi, lib. I, cap v, pag. tC7), prouverait, s'il
toit certain , que ce poète fit représenter quatorze drames saiyriqucs isolés. ~ (6) C
mot, employé par M. Welcker , ne se trouve pas avec ce sens, je crois, dans les an tews
anciens. — (7) Schol., in Aristoph, Ran,, v. 1155. — (8) Je dis que la trilogie escby-
léenne fut quelquefois, ei non pas toujours, suivie d'un drame satyrique; car, sut
les soixante et dix pièces d'Eschyie dont nous connaissons les titres, on ne remarque
que cinq ov sept drames satyriques. — (oyCasadb., iMd,, pag. 16 t. —Welcker, Dio
AEschyl, Trilotj. , pag. 505 , seq., et suppl., pag. îM.
28.
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436 REVUE DES DEUX MONDES.
seule séance, même lorsque, suivant Thypothèse d'Âristote, on eut
employé la clepsydre (1). Il ne faut pas oublier non plus que, dans les
diverses fêtes de Bacchus qui se célébraient à Athènes et au Pyrée (2),
il y avait non-seulement des concours de tragédie, mais encore des
concours de comédie (3), de sorte qu'en admettant, ce qui est loin
d'être prouvé, que la lice ne s'ouvrît que pour trois poètes de chaque
genre, il n'y aurait toujours pas eu moins de neuf tragédies, trots
drames satyriques et trois comédies, c'est-à-dire, après toutes les éli-
minations possibles, quinze pièces à entendre et à juger.
Il est vrai que, par suite des difficultés qu'offrait la représentation
des tétralogies, Sophocle abandonna cette forme de drame, qu'il avait
employée avec succès (h), et opposa tragédie à tragédie (5). Mais il
est rare dans la carrière des arts de pouvoir revenir d'une forme cwn-
plexe à une forme plus simple. On vit bientôt reparaître les tétra-
logies. Euripide affectionna cette sotte de drame. Seuleoient il pa-
rait, comme presque tous les poètes qui lé suivirent dans cette voie,
s'être écarté de la sévère unité de la trilogie eschyléenne, et avoir
cherché le succès dans le contraste bien tranché des sujets (6) et la
diversité des émotions (7). Euripide semble encore avoir tenté une
autre très grave innovation : il remplaça , dit-on , quelquefois le drame
satyrique par une quatrième tragédie, d'un caractère moins sombre
que les trois premières. On cite YAlceste, qui contient, en effet, des
parties presque con^iques, comme ayant été la quatrième pièce d'une
des tétralogies de ce poète. L'introduction de ce nouveau procédé
peut expliquer pourquoi nous ne retrouvons la trace que de cinq
drames satyriques parmi les pièces connues d'Euripide.
L'abbé Barthélémy, qui s'est proposé, dans un savant mémoire, de
déterminer combien de pièces on représentait en un jour sur le théâtre
(1) Arislot., Poetic,^ cap. vu, g 11. — (î) DenK^sth., In Mid., pag. 60i, Francf.
— (3) Une inscripUon, expliquée par M. Boeckh ( )Sorfm$ inscript. , tom. I , d. 23),
donne sur deux colonnes les titres des tragédies et des comédies jouées dans une
même solennité. — (i) Sophocle vainquit Eschyle avec une tétralogie, mais avec une
tétralogie composée de sujets divers. Cest pour cette raison , suivant Welcker
< ouvrage cité, pag. 513 ) , que la décision des juges fut si laborieuse. Il ne s*agissait
pas seulement de prononcer entre deux ouvrages , mais entre deux systèmes. —
(5) Suid., voc. ScipoxXxç. — (6) Welcker, ouvrage cité, pag. 5Si-5S7. — Uermann
{De Composa, tetrdiog, tragic,) regarde, au contraire, la diversité des sujets,
comme la loi générale de ce genre; de composition. — (7) M. Welcker pense même
que la trilogie unitaire, ou eschyléenne, ne disparut pas entièrement après la réforme
faite par Euripide. Ainsi , il croit qu'une trilogie de Mélitus, intitulée VOEdipodéc,
était composée dans la forme d'Eschyle, et non dans le système d'Euripide.
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DE LA MISE EN SCÈNE CHEZ LES ANCIENS. 437
d'Athènes (1], n'a éprouvé tant de peine à résoudre ce problème que
pour s'être persuadé que plusieurs des fêtes dont les concours scé-
niques faisaient partie, ne duraient qu'un jour. Diogène de Laerce
rapporte que les concours de tétralogie avaient lieu en quatre occa-
sions, aux Dionysies, aux Lénéennes, aux Panathénées et auxChy-
très (2). L'illustre critique a pensé que par les Lénéennes et les Ch jtres
il fallait entendre la seconde et la troisième journées des Anthesté-
ries. Mais il est plus vraisemblable que par les Chytres Diogèna
Laerce a voulu indiquer l'ensemble des trois fêtes dont les Chytres(
faisaient partie, c'est-à-dire les Anthestéries, et que par les Lénéennes
il a entendu, non pas le second jour des Anthestéries, désigné plus
ordinairement par le nom de Choés^ mais les Dionysies de la cam-
pagne, qu'on appelait aussi Lénéennes (3), et qui, conune les Anthes-
téries, ou Dionysies de la ville, duraient plusieurs jours.
C'est à la diflSculté gratuite de trouver place pour la représenta-
tion de quinze drames dans l'espace d'une seule journée qu'est due
la naissance de £vers systÂBies fort bizarres. Plusieurs savans, e%
'Casaubon lui-même, forçant le sens du passage de Diogène de Laerce»
ont cru apercevoir je ne sais quel rapport mystique entre les quatre
parties d'une tétralogie et les quatre fêtes annuelles de Bacchus (k).
Us ont prélei^u même, par une conjecture encore plus étrange»
4iu'on ne joupit <||i'i)ne seule des pièces d'une tétralogie à chacune
de ces fêtes, de sorte que la représentation de l'œuvre entière n'eût
été achevée qu'avec Tannée. Cette invraisemblable hypothèse, admise
par Twining, traducteur et commentateur de la Poétique d'Ans-
tote (5), a entraîné le jugement ordinairement si ferme de Lessing (6).
Boettiger, dans sa dissertation sur le masque des Furies, trouve qu'on
« été trop loin, en supposant qu'une tétralogie se partageât à Athènes
entre les quatre fêtes de Bacchus; mais il semble admettre (7) que
chacun des drames composant une tétralogie pouvait être joué ft
xlifférens jours, l'un après l'autre, <cce qui ne mettait pas, dit-iU.
(1) Barthélémy, Ifem. de VAcad. des InseripU^ tom. XXXIX, [>ag. 178 et suiv. —
j(8) Thrasyll., ap. Diog. Laert., in PlcU., lib. Ul, cap. lti. — Said., ftoc. TtT^oXo^a.
— (3) Gyrald., De ewnadia. — Aldobraudin, Ofri. in Diog. Laert. — (i) Casaob.,
J)e Satyr, poes,<, lib. I, cap. y, pag. 160. — (5) Thom. Twiaing, AristateTs treatise
on poetry, pag. 475 , aeqq. — (6) Lessing , Vermieehte Sehriften, tom. XIV, Leben
dee Saphaelei, pag. 3S3. — (7) Boettiger, Die Furienmaske, dans ses Kêeine Schrif"
Un, tom. I, pag. 193, not. — Je dis que Boettiger t«m6<« admettre cette opinion»
parce qu*en effet ce passage est d*ane rédaction fort obscore; M. Wincliler, qui a
tradnit l*opuscule de Boettiger, a adopté le sens que J*indiqae.
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438 REVUE DES BECX MONDES.
^ôp d'intervalle entre les parties. » Il justifiait apparemment ce sys-
^me de morcellement par l'exemple de nos mystères au moyen-âge
et de certaines pièces de la Chine (1) , ou même par ce qu'on sait de
la mise en scène du Pastorfido et ce qtfil avait pu voir de celle du
rWallenstein de Schiller.
Si d'ailleurs Casaubon a eu le tort d'appliquer un usage moderne
. au théâtre antique, il a, du moins, pour excuse d'avoir voulu lever les
Mlifficultés que présentent les concours tétralogiques; mais que dire
*de Jules Scaliger, qui, sans nécessité, veut que YHeautoniimorU''
]menos de Térence ait été joué à deux reprises, partie le soir et
^partie le lendemain (2)? Que dire de M"* Bacier, qui n'admet pas
'seulement cette idée malheureuse dans ses Remarques sur Térence j
' mais qui , l'appliquant à ce qu'elle appelle improprement les actes
des comédies grecques, soutient que le Plutus d'Aristophane fttt
représenté en deux séances, les deux premiers actes le soir, après le
soleil couché, et les trois derniers le lendemain au point du jour;
yconfondant l'heure où l'action de la pièce est censée se passer avec
f heure matérielle de la représentation ? Une connaissance plus exacte
^ laduréedes fêtes dionysiaques a fait justice de tous ces systèmes (3).
La seule difficulté réelle qu'offrît la représentation de cinq tétra-
Jogies en trois ou quatre jours (h) était la nécessité d'en jouer deux,
•c'est-à-dire huit pièces, en une journée. Mais le peu d'étendue àts
'tragédies grecques, particulièrement de celles d*Eschyle,, et l'extrême
fcrièveté du drame satyrique (5), rendent celte supposition tout-à-fait
^missi blç et probable .
Nous n'éprouvons pas le même embarras pour trouver dans les
^grandes solennités romaines le temps nécessaire aux. représentations
théâtrales. D'abord la fécondité dramatique est bien loin d'avoir éfé
(aussi grande en Italie qu'en Grèce (6); ensuite les Romains ne con-
(1) V. Acofita, Amer., 9 part. lib. IV, cap. vi. -~M. Bazin , qui traduit en ce mo-
ment le Pi'pa-ky, ou VHistoire de la Guitare, drame chinois en quarante actes
on tableaux , trouvera probablement dans les historiens littéraires de la Chine les
moyens d'expliquer ce prodigieux tour de force de mise en scène. — (2) Jul. Scalig.»
Pœt, — (3) M. Boeckh {Tragœd. Grœcor. pHneip. , pag. 42) s'est très justemeiU
moqué de cette étrange opinion, qu'il aurait dû pourtant , en bonne justice, repro-
cher à rinventeur. — (i) Plutarque raconte {An Seni, pag. 785) que le tragédieû
jPolus joua , dans une ville qull ne nomme pas, huit rùles tragiques en quatre j&wrs.
^ ('S) Xe Cyclope d'Buripide, seul drame satyrique qui nous soit parvenu, n*a que
^efi cent neiir vers. — (6) On attribue, il est vrai , cent trente comédies à Plante;
inâl$, dès le temps de Varron , ce chiffre était teUement contesté, que ce judicieux
critique dut le réduioe à. vingt et nn.
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bË LA MISfi BN SQÈNB CIIBZ LJBS ANCIENS.
iMireDt ni tes trilogies ni les tétralogies : ils se contentaient de fàifct
$âivre leurs pièces sérieuses d'un niime ou d'une atellane (1) ; etyce
qui établit entre eux et les Grecs une différence encore plus mar-
quée, ils n'adoptèrent l'usage des concours scéniques que fort tardf
Les poètes du temps de la république vendaient leurs pièces auv
édiles, mais ils ne concouraient pas. Ce qu'on lit dans le prologue
un pour une reprise de la Casina de Plaute ; Hiec cum primum acia
€stj viôit amnes fabulas (â) , n'est qu'une Ggure de langage; Lesiuttesr
poétiques admises, sous Jules César, entre les mhno^a^bes, tels que
Laberius et P. Syrus, et introduites un peu après dans certains jeus
littéraires, comme dans les jeux capitolins, ne furent qu'une tardive
adoption des usages grecs. Les concours entre acteurs ne s'établirent
Huéme à Rome que sous Auguste. Il est questiou, je le sais, de
palmes briguées par les acteurs dans les prologues de r Amphitryon et
dnPcmulus (3); mais ces prologues, comme celui de la Casina ^ pa^
missent avoir été écrits ou retouchés pour une reprise de ces cemé-^
dies [k). Ce que Cicéron (5) et Yarron nous apprennent des corol^
hria décernés aux acteurs qui avaient bien joué, cum plticuerant it^
seena (6), ne prouve pas que l'on ait connu dès-lors les concours his-;
triom'ques. Le coroHariitm était un témoignage de satisfaction que
les éditeurs de spectacles décernaient, en sus de leur salaire, aux ac-
teurs qui avaient plu à l'assemblée (7). C'étaient des espèces de/€ua>
ou de primes dont l'usage remontait aux représentations privées (8).
U n'y a de concours d'acteurs bien prouvés à Rome que ceux qu»
eurent lieu, sous l'empire, entre les musiciens et entre les panto-^
mimes (9),
Les jeux scéniques, célébrés chaque année aux frais des édiles»
euFules, duraient un, deux et même quatre jours. Dans les grandâi
jpux (10), dans les jeux floraux, apollinaires, compitaux, mégalésiens,^
(1) Cicep. , Ad fanUL , lib. IX, epist. 16 — Schol. in Juven. Sat. III, v. 175. —
(2) Plaut., Casin., prolog., v. 17. — (3) Id., Amphitr.^ prolog. v. 72. — Id., Pcm.^
prolog., V. 37. — (i) Osann,'Analect: eritic, pag. 176, seq. — ^5) Cicer., in Vert.^
Itt, cap. Lxxfx. — (6) Varr., De ling. Latin,, lib. IV, pag. i9, éd.. Bip. — (7) Sué-'
tone ( Atugust., cap. xly ) loue Auguste d*a?oir fait souvcut de telles large:'ses dantf
des jeux même dont il n'était pas éditeur. — (S) Gioer. , Varr. , IV, cap. xxn. — '
O) Quant à ceux-là, une foule d'anecdotes, et, qui mieux est, de mouamens etf
d'inscriptions, ne peuvent laisser le moindre doute sur leur existence. ~(10) L^
ludimagni dunA&ai trois jours; les ludimaximi en duraient quatre; dans lésons*
et dans les autres, il y avait des jeux scéniques. Y. Terent., flécyn, titul. — SuetAm.^
Vit, Terent.
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^iO REVUE DES DECnS MONDES.
séculaires, les représentations scéniques ne formaient qu'une faible
partie des spectacles. Il est vrai que peu à peu les fériés se prolongè-
rent; il ne fut pas rare de voir telle solennité, surtout votive, triom-
phale ou de dédicace, durer trente jours (1), cent jours (2), cent
Tingt-trois jours (3), et sur ce nombre plusieurs, sans aucun doute,
étaient consacrés aux jeux scéniques, surtout à ceux des mimes et
des pantomimes. Il est vrai encore qu'outre les représentations so-
lennelles, il y avait sur les théâtres grecs et romains des représenta-
tions données aux frais des entrepreneurs, qui obtenaient ou ache-
taient ce droit des magistrats (h) , spéculant, comme de nos jours, sur
la curiosité publique, particulièrement sur celle des classes qui, dans
les grandes solennités, n'étaient pas admises au théâtre (5). La mul-
tiplicité des divertissemens de ce genre finit même par devenir une
distraction funeste pour le peuple et nuisible à l'expédition des af-
feîres publiques et privées. Marc-Aurèle, pour remédier à ce désor-
dre, voulut que le spectacle des pantomimes commençât plus tard et
ne se donnât pas tous les jours (6). A cette restriction, qui semble
prouver qu'il y avait alors des représentations quotidiennes, il faut
«jouter le témoignage du médecin illustre Galien , qui raconte que
trois pantomimes, Pylade, Morphus, et un autre qu'il ne nonune
pas, jouaient alternativement et de deux jours l'un (7). Il faut ajouter
encore le mot que l'histoire attribue à l'empereur Gallien. Ce prince,
dit Trébellius Pollion, au milieu des plus graves préoccupations poli-
tiques, demandait continuellement à ceux qui l'approchaient: «Que
donne-t-on demain au théâtre? » Qualis cras erit scena (8)? Mais ces
spectacles, presque quotidiens, n'étaient pas les spectacles nationaux
et officiels ; c'étaient des passe-temps offerts à l'oisiveté par la cupidité
des entrepreneurs, c'étaient des représentations éventuelles et îrré-
^lières, àpeu près comme celles qui ont lieu aujourd'hui dans nos
villes de province. Aussi y avait-il des jours de relâche, et souvent
même des temps de clôture. Sénéque parle de ces vacances affichées.
(1) Suel. , Auguit, , cap. xxxii. — (2) Xiphil. , lib. LXYI, cap. xxv. — (3) Dio,
lib. XLVIII, cap. xv. — (4) Chandler, Inscr, , II, 109, pag. 74. — (5) Cicer., Dr
Baruip. resp,, cap. xii. — (6) Capit., Marc. Anton., cap. ixiii. — Pour protéger le
travail contre la dissipation qui se cachait sous des prétextes religieux , Marc-Aurèle
réduisit les jours fériés à trente-cinq par année. V. Capit., t&id., cap. x. — (7) Galen.,
Comm. âeprœnoHonê tom. VII, pag. 839, seq., éd. Cbart. Cest la charmante histoire
de la jeune femme amoureuse du pantomime Pylade. — (8) Trebell. Pollio, Gal^
iieni Duo, cap. ix.— Cette question suppose Texistence des annonces ou des affiches*
de spectacle.
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DE LA MISE EN SCÈNE CHEZ LES ANQENS. &4f
sans doute, sur les murs des théâtres, et qui désespéraient les désœu-
vrés de Rome : Cum ludi intercalantur, dit-il (1) ; et Juvénal :
Quotîes aulaea recondita cessant.
Et vacuo clausoque sonant fora sola theatro (2).
On voit combien il faut se garder de confondre, dans l'étude du
théâtre antique, deui choses absolument dissemblables, les spectacles
publics, religieux, nationaux, et les spectacles secondaires, exploités
dans des vues de lucre par des entreprises particulières.
A Athènes, les frais considérables qu'exigeaient les fêtes religieuses»
-et, par suite, les concours scéniques, étaient partagés entre les cho-
réges, qui pourvoyaient à l'entretien des chœurs, et la caisse des
fonds théoriques, chargée de subvenir à toutes les autres dépenses.
Le théâtre, comme étant une enceinte religieuse et même une partie
de l'Hiéron de Bacchus, fut d'abord ouvert à tous et gratuit. Les jours
de représentation, les citoyens, de grand matin (3), quelquefois
même pendant la nuit (4), venaient occuper les gradins auxquels
leur âge ou leurs fonctions leur donnaient accès; mais, comme
il s'élevait souvent des contestations et même des rixes, et que
des étrangers et des esclaves s'emparaient quelquefois des places»
on établit un prix d'entrée que l'on fixa d'abord à une drachme (5)
ou six oboles (6) , et qui servait au paiement de l'architecte chargé
d'élever le théâtre, alors de bois et temporaire. Plus tard , on réduisit »
par considération pour les citoyens pauvres, le prix des places à deux
oboles (7) , peut-être même à une (8). Enfin Périclès, flatteur habile
des passions populaires, fit rendre un décret qui enjoignait aux ad*
ministrateurs du fonds théorique' (9) de distribuer aux citoyens, avant
chaque représentation, les deux oboles nécessaires au paiement de
leur place (10). Mais la démocratie athénienne ne s'en tint pas là : la
caisse des fonds théoriques, qui s'alimentait, dans l'origine, de l'amo*
diation des terrains sacrés (llj, de certaines amendes et de divers dons
(1) Senec., Quœst. natur., lîb. Vil, cap. xxxii. — (a) Juven., Sat. VI, v. 67, seq.
— (3) jEschin., In Ctesiph. — Xenoph., Memùrab.y Kb. V, pag. 885. — (4) Schol.^
in Lucian. Jtm., cap. xlix. — (5) Lucian., Demosth, Eneom,, cap. xxxvi. — Har-
pocrat., Hesych. et Suid., vœ. ^pay^xTi. — (6) Environ 9S centimes. — (7) Demosth.»
Pro coron. , pag. 477. — (8) Ulplan. , In Demosth, Olynth, , tom. I, pag. 13. ^
L*abbé Barthélémy, Voy, du Jeune Anaehars, , tom. VI, chap. lxx, pag. 106. —
<9) On les appelait Taaîai ; ils étaient élus parle peuple aux grandes Dionysies. Il y
en avait dix, c'est-à-dire un par tribu. — (10) Plutarch., Perte/., cap. ix. —
(il) Isocrat., Areopag.j II.
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•%i2 REVUE DES DEUX MONDES.
et legs pieux (1), ne put suffire à ces distributions. Le peuple d'Athènes
lui attribua une très large part des contributions de guerre fournies
par les alliés (2), se partagea cet argent au théâtre, en présence même
des confédérés (3), et défendit, sous peine de mort, de proposer, en
aucun cas, d'appliquer les fonds de cette caisse, qu'elle regardait
comme sienne, à l'entretien des flottes ou de l'armée {^). .\ingi le
peuple d'Athènes, qui se faisait payer pour toutes choses, recevait
nn salaire, même pour assister aux spectacles! La distribution du
Théorique était une espièce de jeton de présence (5), dont l'appât fit,
'suivant Plutarque, que jamais gradins de tliéâtre ne furent aussi bien
garnis que ceux d'Athènes (6). Ce régime abusif, aggravé encore par
Argyrrhius, qui acquitpar ce moyen la plus grande popularité (7) , ne
fut aboli , sur la proposition d'Hégémon , qu'entre la seconde année
de la IIO"' olympiade et la troisième de la 112% c'est-à-dire quand la
pénurie complète du trésor l'aurait toute seule aboli. Si l'on trouve
encore postérieurement à cette époque des traces de distributions
théoriques |à Athènes (8), c'est que, toutes les fois que la démocratie
recouvra dans cette vflle une ombre de pouvoir, elle ne manqua pas
de faire revivre ce honteux usage, qui lui était si profitable (9).
A Rome, les spectacles publics, ceux qui se liaient au cuite
national et qui se célébraient pour le salut du peuple, étaient dé-
frayés en partie par les édiles ou les préteurs, en partie par un fonds
spécial, ludiaria pecunia^ administre d'abord parles pontifes (10),
puis par un officier de l'empereur, nommé Ab arpenta scenico mch-
(1) Bœckh., Corpus inscript., n. 27it. — (2) Isocrat., De Paie. ^— Poil., lib. VIH,
% 113. — (3) Deroosth., in Mid,, pag. 637. — Aristopb., Aekar^., 50i; Schol., md.
^ — (i) Liban., Argum. in Demosth, Olynih. i , pag. 14. » Dans la quatrième aonôe
de la 106B« olympiade, Torateur Apollodore eacournt une amende àt*. quiiuie taleJis
. pour une infraetion à cette loi , dont la pénalité avait apparemment été modifiée. —
(5) Les absens ne touchaient pas le Théorique. Uyperid., ap. Harp., voe. ôecopixbv. —
(6) Plutarch., De Sanit. tuend,, pag. 372. — (7) Xenoph., Hellen., lîb. IV, cap. viii ,
g 31. — Diod. , lib. XIV, g 99. — Le démagogue Démade, |K)ur faire manquer un
. armement destiné à protéger b Grèce contre Alexandre, osa proposer de convertir
les fonds réservés pour cet objet en une distribution de cinquante drachmes par
. tète. — (8) Arislid.,, in Apolog. — (9) Un écrivain anglais a employé plusieurs
pages de VEdimburgh Review à Tapologie de la destination des fonds théoriques à
. Athènes. Il soutient que finviolabililé de celle caisse pacifique était une heureuse
. i)arrière qui protégeait le budget des arts et des sciences contre renvahissement des
dépenses militaires. Il oublie^que ce régime a causé la ruine des arts en même temps
que celle de l'état. — (10) C'est par suite de cet usage que nous voyons à Aphrodi-
sias, après la conquête romaine, la gestion de Tar^'cnt destiné aux jeux contiéeà
L'Ipius Apuk'ius Euryclès, premier pontife de l'Asie. Boeckh., î6i't?., n. 27*1.
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DE LA MISB EN SCÈNE CHEZ LEg ANCIENS. US?
gisim' (1). Tontes les grandes et solennelles représentations scéniques
étaient donc ce que nous appelons aujourd'hui àt&^speotaeks^atis.
GicéroE proclame le théâtre une propriété oommime (2). Aussi, dès le
point du jour, souvent même avant le lever du soleil, les habitans
deRome venaieotr-ils, coflune ceux d'Athènes, prendre à grand bruit
possession des places qui leur étaient destinées (3) , en observant seu-
lement les distinctions d'ordres et de rangs que les lois tbéfttralca
avaient établies et que des officiers publics [k] faiss^t sévèrement
respecter.
Il n'en était pas de même des représeiÉMions préparées par des^
entrepreneurs. Ces adjudicataires des théâtres antiques, appelés en
Grèce eeaepuvoi (5) et à Rome redemptores theatri ou rogatores a^cena,
cherchaient tous les moyens d'accroître leur^ bénéfices. C'est surtout
dans l'intérêt de ces spéculations que les sièges des théâtres et des*
amphithéâtres {)ortaient, comme on le voit encore en quelques en-
droits, à Pola, par exemple (6], des numéros gravés dans la pierre,
numéros qui, répétés sur les tessères, permettaient de louer les^
places, soit à l'avance, soit à l'ouverture des portes, et de répartir^
les spectateurs dans ces vastes enceintes avec autant et plus d'ordre-
que nous n'en pouvons mettre dans nos petites salles d'aujourd'hui.
, Il est probable que l'on appelait xo^oXo'^ci (7) les préposés chargés
de recevoir le prix des billets, je veux dire des tessères. Il y avait,
de plus, des contrôleurs ou vérificateurs de billets; car, outre les tei^
sères payantes, on connaissait, comme à présent, les tessères de
faveur (8) et ce que nous appelons les entrées y c'est-à-dire des per-
(1) Grut., n. 583, 3. —Cette caisse théâtrale s^alimentait à peu près comme celle des '
fonds théoriques d'Athènes, c'est^-dire : i» par un fonds de cinq cents mines voté ^
par le sénat ( Dionys. Halic, lib. VII, cap. xm ) ; S» pafr le revenu des bois sacrés, '
es lueiê, ce qui fit nommer luear tout salaire relatif aux jeux publics ( Plutarch.^ '
Quœst, Rom,j 88 , pas;. 285, D. — Fest., voc, Lucar^ et Pecunia ); 3» par le produit
de certaines amendes ( Tit. Liv. , 11b. X, cap. xxiii. — Ovid. , Fait. , lib. V, t. 2tt,
seqq.), i» enfin , par une taxe imposée par Caligula sur les marchands d'esclaves, les
débauchés et les courtisanes ( Sueton., CaliguL^ cap. xl ), moyen de pourvoir à la
splendeur do culte national moins étrange peutrètre aux yeux des anciens qu'aux '
n<ytre8,et qui pourtant fut. un peu modifié par Alexandre Sévère (Lampr., Ales^
Sever. , cap. xxiv ). — (2) Cicer. , De fimb, , lib. UI , cap. lxtii. -^ (3) Sueton. ,
CaliguLy cap. xxvi. — (i) Mart., lib V, epigr. 14 et 28. — (5) Theophr., Charact.y
cap. XI. — (6) SUncovich, An/I(eafr. di Pola, pag. 33, tav. ii, fig. 1-i. — (7) Phi*
lox., Vetera glouaria. — Tbéopbraste appelle xo^oOç les pièces de monnaie re-
cueillies par les charlatans autour de leurs tréteaux. V. Chapoct, , cap. vi , g 2. —
(8) Theophr., <6id., cap. xi, Ô 3.
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4U HETCE DES DEUX MONDES.
sonnes ayant un droit permanent ou temporaire à des places réser-
vées et gratuites, telles que certains magistrats et les fondateurs ou les
restaurateurs de Tédiflee. Les tessères qui constataient le droit d'as-
sister au spectacle sans rétribution s'appelaient ouugcxa. Quelquefois
aussi les gens riches qui voulaient pour un jour se faire éditeurs de
spectacles et s'épargner les embarras attachés à cette prétention,
achetaient d'un entrepreneur tout ou partie des places de son théâtre
«t les distribuaient à leur gré (1). Seulement, les lois à Rome avaient
imposé de certaines limites a cette libéralité, afin d'empêcher les
largesses théâtrales de dégénérer en brigues (2). Les gradins souvent
nombreux loués par les grands pour le peuple s'appelaient loca gra--
tuita (3).
Enfin , on connaissait même , chez les anciens , ces espèces de cour-
tiers que nous nommons vendeurs de billets. Les jours de grandes
représentations, de pauvres gens occupaient, de bonne heure, des
places qu'ils cédaient ensuite aux personnes riches ; on donnait le
nom de locarii à ceux qui se livraient à ce trafic. Martial , parlant
d'un gladiateur en vogue, l'appelle diviiiœ locariorum, la fortune des
vendeurs de places (4).
La nature et la configuration même des théâtres de l'antiquité
prouvent que ces enceintes découvertes n'étaient destinées qu'à des
spectacles de jour. En effet, on ne trouve, je crois, en Grèce, au-
cune trace de représentations exécutées la nuit et aux lumières,
quoiqu'il y eût dans les fêtes religieuses, et notamment dans les
mystères, diverses cérémonies nocturnes. 11 en fut autrement en
Italie, mais seulement sous les empereurs, quand la satiété de tous
les plaisirs eut fait naître un besoin effréné de nouveautés. Du temps
de Tibère , les spectacles se prolongeaient déjà assez tard pour que
de jeunes esclaves dussent reconduire avec des torches ceux qui sor-
taient du théâtre (5). Caligula, qui essaya de toutes les sortes de jeux
scéniques, en donna même pendant la nuit, et nociurnos. En ces
occasions, on illuminait la ville entière (6].
Dans les Quinquatries, instituées par Néron en l'honneur de Mi-
nerve, comme les Panathénées à Athènes, il y eut des spectacles
de nuit, «afin, murmuraient les vieux Romains, qu'il ne restât
aucun asile à la pudeur (7). » Cependant des juges moins sévères
(1) Cicer., Pro Muren,^ cap. xxxiv, cap. 72. — (2) Id., ibid,, g 73. — (3) Sueton.,
Caligul,, cap. xxvi. — (i) Martial., lib. V, epigr. 25, v. 9. — (5) Dio, lib. LVIII ,
cap. XIX — (6) Suet., CaUguL, cap. xvni. — (7) Tacil., Annal., lib. XIV, cap. xx.
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DE LA MISE EN SCÈ!Œ CHEZ LES ANCIENS. hkS
répondaient que les feax dont resplendissait la ville étaient une ga-
rantie pour les mœurs (1). Enfin, h l'occasion des jeux séculaires,
nous voyons l'empereur Philippe donner sur le théâtre de Pompée
des représentations scéniques qui durèrent, selon l'usage, trois jours
et trois nuits, pendant lesquels le peuple contempla les spectacles
à la clarté des torches et des lampes (2); mais c'étaient là de rares et
très particulières exceptions.
Je ne puis, en terminant, m'empêcher de faire une remarque peu
flatteuse pour notre scène : c'est que plus le théâtre antique s'éloigne
de son origine religieuse, plus il s'écarte de ses traditions primitives
et nationales, plus il entre dans des voies d'exploitation industrielle
ou de caprice particulier, et plus les points de ressemblance entre
ces tréteaux déchus et les nôtres deviennent nombreux et frappans.
Toutefois, il faut se hâter de le dire, ces ressemblances malheureuses
s'arrêtent à l'extérieur et ne portent guère que sur des détails d'or-
ganisation et de police. Par un bonheur dont il faut féliciter la civili-
sation moderne, l'antiquité ne nous a légué de ses productions dra-
matiques que celles des meilleurs âges : presque aucune œuvre des
bas siècles n'a survécu ; de sorte que, tandis que l'organisation ma-
térielle de nos théâtres est à peu près l'image de la plus triste et de
la plus mauvaise organisation de la scène antique, dans l'ordre poé-
tique, au contraire, nous n'avons eu pour modèles que les plus parfaits
chefs-d'œuvre des plus beaux temps du théâtre grec et romain. C'est
dans la lecture et, pour ainsi dire, dans la société familière d'Eschyle
et de Sophocle, de Plante et de Térence, que les génies fraternels de
Molière et de Racine ont puisé cette hardiesse attique, cette exquise
justesse de mouvemens et de proportions, qu'on ne sait ni comment
assez louer, ni comment définir, mais dont on retrouverait au besoin
le sentiment et le secret, si jamais ils couraient risque de se perdre,
dans l'étude intelligente de la peinture et de la sculpture antiques,
devant le groupe de la Niobé ou les bas-reliefs du Parthénon.
Charles Magnin.
(1) Tacit. , Annal. , lib. XIV, cap. xxi. — (2) Il nous reste quelques-unes de ces
anciennes lampes théâtrales. Y. Le Pittur. antich, (TErcolan,
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CHRONIQUE DE U QUINZAINE,
31 octobre t84^.
Le ministère du 1''' mars n'est plus. La cause qui a déterminé sa retraite
est Iroix coimae^t a trop occupé les mille voix de la presse pour que nous rêve*
nions tasdivementsur uQe qu^tion épuisée. Ce qui vient dese passer n'a rien
4e contraire au droit : cela est évident. Quant àJ'appréoiation politique delà
mesurei nous sommes de ceux qui, dans Fintécét de tous, auraient désiré :qu#
le cabinet du V^ mars pût, sous sa responsabilité, présenter aux chambriez
son progranune^ le discours où il avait r^umé sans détours toute sa politiquet
la politique du mémorandum et de la note du 8 octobre.
. Quoi qu'il en. soit, le pays doit se féliciter de voir les ressorts du système
représentatif jouer librement et avec sincérité. Le cabinet, en se retirant, a
rendu un hommage éclatant, un hommage qui l'honore, au principe de notre
gouvernement. La question n'arrivera pas moins devant les chambres dans
toute sa puretés En dernière analyse, rien ne peut faire que les trois pouvoirs
ne soient appelés^ à décider nettement, catégoriquement, le maintien ou
l'abandon de la politique^ ferme sans doute, mais, très modérée, de la note du
8 octobre.
Le cabinet du V" mars a- laissé des traces profondes et lumineuses de son pas*
sage aux affaires. Soutenu par des opinions politiques vives, ardentes, trop im-
patientes peut-être, il ne s'est pas écarté un instant de cette juste mesure que
la saine politique lui commandait. Ses actes en font foi. On lui a reproché le
bruit qui se faisait autour de lui. £t quel est le cabinet dont les amis, les pro-
tecteurs, n'aient plus d'une fois troublé la marche par leur bruit et par leurs
imprudences? ]Nk)us ne savons si les autres cabinets ont pu toujours échapper
au danger de ces influences extérieiures; mais tout le monde a pu se con-
vaincre , en lisant les pièces publiées, que M. Thiers a toujours conservé la
possession de lui-même au point de s'attirer plus d'une fois* de vives attaques
et de sévères reproches qui ne lui venaient pas d'un camp ennemi. Nous
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sommes persuadés qtie, le cas échéant, M. Thiers pourra donner des preuves
irrécusables et frappantes de la politique sensée, prévoyante, honnête et digne,
qu'il n'a pas ces^ de suivre dès le premier jour où la question d'Orient a dâ
ixer son attention.
Le cabinet du 229 octobre s'est chargé d'une tâclie qui, selon le point de
vue où Ton se place , peut paraître trop facile ou trop dtffieile.
S'agit-11 de maintenir sérieusement , de continuer sans la fausser la politique
du 8 octobre? tout est bien : le rôle est facile pour des hommes fermes, ré-
solus; seulement il ne sera pas aisé d'expliquer pourquoi ee rôle a dû être joué
par d'autres acteurs que ceux qui l'ont créé.
S'agit*!! d'abandonner plus ou moins habilement la politique du 8 octobre?
le rôle serait difficile; hélas! il serait plus que difficile.
Empressons-nous d'ajouter que nous ne supposons à personne un projet de
eette nature. Nous sommes oonvaineus que la note du 8 octobre, que cet acte
si mûrement délibéré, si solennel , est devenu la base, pour tout le monde, de
notre politique h l'endroit de TOrient. Par la note du 8 octobre, nous enten-
dons la possession héréditaire de l'Egypte dans la famille de Méhémet^Âli , et
une transaction honorable pour le reste.
Certes, ce n'est pas nous qui pourrions soupçonner le maréchal Soult, et
M. Gut»t, et M. Villemain, et le brave amiral Duperré, de vouloir substi-
tuer à la politique du 8 octobre une p<^]itique de honte et de faiblesee. Loi»
de là : nous eroyons fermement que le nouveau ministère il'hésltera pas^
à faite sienne la politique de ses prédécesseurs, à le déclarer formellement
devant les chambres, et à se montrer toujours prêt à faire de cette poli-
tique une question de- cabinet. Qu*on se demande, en effet , où irait la France
en se retbrant en arrière de la ligne tracée par le memoranchtm et la note du
8 octobre, en arrière de cette ligne que nul n'a pu taxer de trop avancée, et
que les amis les plus sincères de la paix ont formellement reconnue connue
nécessaire à l'équilibre européen et à la dignité de la Franoe. Les étrangers
eux-mêmes, les signataires du* traité du 15 juillet, ont été forcés d'avouer que
le gottvemement français, en résumant sa politique dans 4a note du 8<x;-
tebre, n'avait rien fiait d'excèfesif , rien dit d'incompatible avec «on désir «n-
cère de maintenir une paix honorable, rien avancé qu'un gouvernement fort
et modéré ne dût soutenir jusqu'au bout. Aussi ont-ils cberehé à pallier le
décret de déchéance laoeé contre Méhémet-Ali ; ils l'ont attribué à l'ardeur
par trop belliqueuse du divan ; ils ont donné à entendre que, si le vice-roi était
bien sage, il pourrait être relevé de œtte nouvelle disgrâce. Évidemment le
décret du sultan n'éialt qu'une émanation fort directe des conventions ^ignéea
à Londres. Qu'importe? Le langage des puissances prowe qu'cflles ne peo-
i»nt se disttflutler l'énormité de la mesure, et dès-lors il est évident que la
politiqnede la Franoe, telle qu'elle a élé résumée dans la note du 8 octobre^
bien loin de devoir •être taxée d'exagération , pourrait à la rigueur être accusée
de quelque mollesse. La France s'est placée^sur une ligne que les signataires,
du traité de Londres leeonnaisseut eux-mêmes avoir été franchie, en paroles;
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hhS REVUE DES DEUX MONDES.
du moins, par la Porte, fort imprudemment, et contre leur gré. Nous ne
croyons nullement à la sincérité de ces regrets; nous sommes persuadés que
si la France était demeurée spectatrice impassible des exploits de Falliance
anglo-russe, et n'avait appuyé sa diplomatie d'un armement considérable, les
bombes anglaises auraient, à Fheure qu'il est, foudroyé Alexandrie, incendié
la flotte égyptienne, et qu'on aurait essayé de faire en Egypte ce qu'on a voulu
faire en Syrie, c'est-à-dire réaliser la déchéance du pacha avant de la lui
notifier. Mais, quoi qu'il en soit de nos opinions , toujours est-il que la poli-
tique du 8 octobre est d'autant plus digne d'être maintenue , maintenue avec
fermeté, avec sincérité, dans son principe et dans toutes ses conséquences, que
l'étranger lui-même a été forcé de reconnaître qu'il n'y avait rien là d'incom-
patible avec la paix, telle que la France a droit de la vouloir, avec une paix
digne et honorable.
Aussi, répétons-le, sommes-nous profondément convaincus que la politique
du 29 octobre ne sera que le maintien et la continuation de la politique du
T'^mars. M. Guizot, l'honorable représentant de la France à Londres pendant
l'administration de M. Thiers, ne peut en vouloir, je dis plus, en concevoir
une autre , une autre qui soit moins digne et moins ferme.
Dès-lors, il faut bien le dire, se représente nécessairement à l'esprit cette
question : Pourquoi le cabinet se compose-t-il d'autres hommes que ceux qui
ont envoyé aux puissances la note du 8 octobre.^
Voulaient-ils , en abordant les chambres , dépasser cette limite? Le contraire
est positif; le cabinet du 29 octobre ne l'ignore pas; MM. Thiers, Rémusat,
Cousin, Jaubert, ne sont pas plus lesreprésentans de la guerre révolutionnaire,
de la guerre pour la guerre, que MM. Guizot , Soult, Villemain et Teste. Si
de vaines déclamations venaient, dans les chambres, assaillir le cabinet du
1*"" mars, les réponses seraient péremptoires, et ces réponses, loin d'être con-
tredites, seraient appuyées par les ministres du 29 octobre. Ils connaissent les
faits, et leur loyauté ne leur permettrait pas de les dissimuler.
Il faut cependant trouver une différence autre que celle de la date entre le
1^' mars et le 29 octobre. Des hommes éminens ne viennent pas prendre une
place uniquement pour l'occuper; s'ils n'espéraient pas y apporter quelque
chose de nouveau et qui leur soit propre. Us auraient été les premiers à donner
à la couronne et au cabinet qui vient de se retirer, le conseil de présenter aux
chambres la politique du 8 octobre , sous la responsabilité de ses auteurs. Ils
auraient promis leur concours, et auraient respectueusement décliné le pre-
mier rôle. Le contraire étant arrivé , ils ont donc la certitude ou l'espéraccô
d'apporter au gouvernement du pays une pensée qui leur est propre, des
moyens que le cabinet du 1*"^ mars n'avait pas.
Ici nous pourrions nous arrêter et attendre les paroles solennelles que la
France entendra le 5 novembre. Les faits , et des faits si prochains , ne doivent
pas être remplacés par des conjectures intempestives. Les nôtres seraient com-
plètement hasardées ; la pensée, les espérances, les projets du cabinet , nous
sont absolument inconnus. ]\ous attendons, et notre vieille estime pour les
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REVUE — CHRONIQUE. M9
directeurs de la politique du 29 octobre nous fait espérer que les droits de la
France ne seront pas méconnus, que son honneur et sa dignité seront rigi-
dement maintenus. « Rien d'important (a dit celui qui fut Fadversaire du
maréchal Soult dans les plaines de Toulouse) , rien d'important ne peut s'ac-
complir en Europe sans la coopération de la France, à moins d'amener une
conflagration générale. » Nul ne peut vouloir en France être moins français
que le duc de Wellington.
Ce que tout homme sensé et convaincu comme nous de la loyauté et de la
dignité de la nouvelle politique peut, sans crainte d'erreur, affirmer dès cette
heure, e'est que les différences entre le r^ mars et le 29 octobre, à l'endroit de
la politique extérieure de l'Orient, ne porteront pas sur le but, mais unique-
ment sur les moyens. On croira probablement que le but peut être atteint sans
pousser plus loin, pour le moment, nos démonstrations militaires, nos levées
d'hommes, nos dépenses extraordinaires; qu'il suffit d'achever et d'organiser
ce qui a été commencé, sans y ajouter immédiatement de nouveaux efforts;
que les puissances ne veulent pas nous endormir pour nous prendre ensuite
au dépourvu lorsque le moment d'un éclat décisif sera arrivé, au printemps
prochain; qu'elles ont le désir sincère de renouer avec nous, et que ce désir
leur est commun à toutes, car si la Russie ou l'Angleterre ne l'avaient pas,
à quoi serviraient les phrases entortillées , le langage aigre-doux de Vienne et
de Rerlin, de deux cabinets qui évidemment n'ont plus la possession d'eux-
mêmes? Peut-être a-t-on pensé que ces dispositions pacifiques pourraient, si
elles étaient réelles, amener plus promptement un arrangement honorable
avec un cabinet nouveau ; peut-être aussi s'est-on laissé dire qu'un cabinet
s'appuyant sur la gauche, sur la gauche dont le langage est souvent si vif, et
dont le respect pour les traités de 1815 n'est pas très-profond, est moins heu-
reusement placé pour traiter avec avantage, et pour conclure une paix qui soit
honorable pour tous, qu'un cabinet conservateur , s'appuyant sur la droite
dont le langage a toujours été modéré, conciliateur, pacifique.
Nous ne voulons pas rechercher aujourd'hui ce qu'il peut y avoir de
plausible et de hasardé, de vrai et d'exagéré dans ces conjectures et dans
ces moyens. Avant de les discuter, il importe de connaître au juste la pensée
du cabinet, cette pensée que sans doute il va nous révéler tout entière dans
le discours de la couronne , ainsi que le l'"* mars avait voulu nous faire con-
naître la sienne en chargeant M. de Rémusat de donner, avec son style net,
spirituel et précis, un résumé fidèle et lucide, l'expression pratique, de la
politique du 8 octobre.
Dans tous les cas , il ne peut échapper aux membres du nouveau cabinet
quelle énorme différence il y a, même au point de vue de la responsabilité,
ministérielle, entre une politique qui, sans discontinuer les armemens, se
montre toute disposée à traiter, et une politique qui, pour se montrer dis-
posée à traiter, n'armerait pas. La seconde peut, il est vrai, épargner de
grosses sommes au pays; mais si elle venait à échouer! Cette politique
ménagère est condamnée au succès, car ixalheur au pays si elle échoue! Il
To- 29
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S60 REVUE DES DEUX MONDES.
tte pourrait que subir un affront ou se jeter, coûte que coûte, dans la plus
déplorable des guerres , dans^ la guerre révolutionnaire.
Cesréflexions sont vulgaires, nous nous^m pressons de le reconnaître; nous ne
les méprisons pas, toutefois, convaincus que nous sommes que la saine politique
iC^t que du gros bon sens. LMiistoire a nlille fois prouvé qu'il en est du gros
bon sens comme des gros bataillons. Il finit presque toujours par avoir raison.
Au surplus, et le bon sens, et la plus fine sagacité, et la prudence, ne
manqueront pas dans le nouveau cabinet. ;Nous ne nous défions pas des
bommes; nous sommes inquiets de Fétat des choses, dé la pente sur laquelle
le cabinet s'est placé. La question extérieure ne se présente plus à nos
jeux dégagéédo la question intétieure; elles vont bientôt, nous le craignons du
moins, se rattacher Tune à Tautre et rendre ainsi la situation de plus en plus
compliquée et difficile.
Ce n'est pas chez nous une opinion nouvelle, une pensée conçue à l'occasion
de la dernière crise ministérielle; nous l'avons toujours dît, et sous le minis-
tère du 12 mai et lors de la crise qui enfanta le 1*" mars : Tunion des conser-
vateurs avec le centre gauche et tout ce qu'il y a de gotivememental dans la
gauche constitutionnelle, un gouvernement assis sur cette base large et solide,
peuvent seuls donner au pays toute la puissance dont il a besoin pour con-
tenir sans lutte et sans danger la révolution à l'intérieur, la contre-révolution
au dehors, c'est-à-dire pour assurer le repos de la France et la paix de l'Eu-
rope. ]Nous avons toujours fait des vœux bien ardens et bien inutiles, il tst
vrai , pour que toutes les opinions constitutionnelles et monarchiques puissent
se rencontrer sur le même terrain et agir dans le même but général , tout en
reconnaissant qu'il pouvait se trouver des différences notables dans les ques-
tions secondaires d'administration et de législation.
Le 12 mai réalisait , pour ainsi dire, en miniature notre pensée; ai M. Thiers
d'y fût trouvé à côté de M. Dufaure, et M. Guizot à côté de M. Cunin-Gridaine»
suivis chacun de son armée, le problème aurait été h peu près résolu. M. Thiers,
M. Dufaure, M. Possy, auraient pu ser^'r d'intermédiaires entre les conserva-
teurs et la gauche gouvernementale, et lui préparer une participation équi-
table dans l'administration du pays.
Au l*'^ mars, c'était sous Tempire de la même pensée que nous avons adjuré
les conservateurs de ne pas repousser le cabinet de M. Thiers, de ne pas le
forcer, malgré lui, à s'appuyer principalement du centre gauche et de la gauche,
de lui permettre de prendre une position impartiale, élevée, autour de laquelle
il aurait rallié les hommes gouvernementaux de toutes les opinions constitu-
tionnelles. Qu'y avait*!! là d'insurmontable pour un cabinet qui comptait au
Aombr&de ses membres MM. de Rémusat, Jaubert , Goifein , et qui avait pour
ambassadeur à Londres M. Guizot? Rien , abstraitement parlant; en iait , un
obstacle énovme, invincible, les passions des hommes, des anîmosilés invété-
léesydes rivalités haineuses, et cet oabli|des grandes choses et des plus nobles
intérêts qui n*est que trop le caractère de notre temps, le signe de notre incré-
éuQté et de notre iassitude.
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R£VC£ — CHAOmQUE. Ul
On sait ce qui est arrivé. Les coosen ateurs n^oat pas cherché a renverser !•
cabinet du 1'*^ mars , mais ils ne lui ont jamais pardonné d'être.
Il se retire aujourd'hui devant une question de politique extérieure, il se
retire noblement, loyalement, d'une manière toute légale, sans bruit, donnant
lui-même le conseil d'appeler aux affaires l'homme éminent que les conserva?
teurs, avec une rare ingratitude, avaient abandonné, l'homme dont nous leur
disions qu'ils seraient très iieureux de retrouver les talens et la direction , le
jour où ils voudraient essayer quelque chose de sérieux et de durable.
M. Guizot retrouve son armée, une armée débandée qui rentre sous les
lois de la discipline. C'est bien. M. Guizot en reprend le commandement,
c'était inévitable; M. Guizot ne pouvait pas, sans s'annihiler politiquement^
refuser de reprendre , h la tête de son parti , la place qui lui appartient. Dèft
le moment que le cabinet de M. Thiers n'avait pas trouvé grâce devant la
plupart des conservateurs , il en résultait comme une conséquence nécessaire
que le cabinet de M. Thiers devenait, malgré ses divers élémens, un cabinet
lie centre gauche s'appuyant sur la gauche , et que le jour où il viendrait à s^
retirer, il serait remplacé par une administration du centre droit s'appuyant
sur la droite. C'était encore une nécessité. Aussi, avons-nous , dès le premier
moment, affîrmé, et certes par pure conjecture, que MM. Dufaure et Passy,
malgré leur éloignement de M. Thiers, refuseraient de faire partie de la nou-.
velle administration.
Maintenant que doit-on attendre? Certes, nul mieux que nous ne connaît
les principes modérés, les idées larges, l'espnt libre de M. Guizot; mais il ne
s'agit pas pour nous de savoir ce que sera, ce que fera M. Guizot. Nous le sat
vons, sans que M. Guizot, sans que personne nous le dise, ^ous savons que
le jour où M. Guizot ne pourra plus faire prévaloir sa pensée , sa conviction
dans les affaires de son pays, il les quittera. Il ira dans sa modeste demeure
et attendra que les évènemens lui donnent raison ^et que le tour de la roue le
ramène au sommet. Ce qu'il importe de savoir, c'est ce que sera, c« que fera
le parti de M. Guizot, le parti conservateur. Écoutera-t-il la voix ferme et
prudente de son chef.' TSe voudra-t-il pas voir dans l'avènement du nouveau
cabinet une victoire.' ISe voudra-t-il pas en abuser.' Sans doute, laissé à lui-
même , loin de toutes provocations, de toute attaque, le parti ne s'emporterait
pas. Sans doute, si , comme on le désire , le ministère trouvait appui sur tous
les bancs de la chambre, depuis M. de Lamartine jusqu'à MM. Thiers et Du-
faure inclusivement , le parti gouvernement^ serait très fort et partant mo-
déré. Ce serait sous une autre forme la réalisation , en grande partie du moins,
de nos vœux, cette fusion , ou du moins ce concours, qui seuls peuvent donner
au pouvohr des garai^es si nécessaires de puissance et de stabilité. Hélas! on
y^t à quoi s'en tenir sur ces utopies. Les hommes qui ne veulent pas se réunir
pour partager le pouvoir, se réunhront-ils pour l'assurer dans les mains qui
l'ont saisi tout entier.' Dieu le veuille! mais, avant de le croire, il fam^
attendre des preuves.
Ce qu'il y a de plus probable, ce qui est le plus à craindre, c'est que les
29.
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452 REVUE DES DEUX M05DES.
hommes d^opÎDion intermédiaire ne se tiennent à l'écart , les uns renfermés
dans une hostilité muette, les autres dans une amitié froide et critique. En
même temps, la gauche dynastique, refoulée vers Textréme gauche d'autant
plus vivement qu'elle était plus près des affaires, formera de nouveau une
phalange redoutable dans laquelle se laissera inscrire plus d'un homme du
centre gauche. Les attacjues seront fougueuses, les paroles acerbes, inju-
rieuses, les débats tumultueux, désordonnés. C'est alors que la question
extérieure, se dénaturant, ne sera plus qu'un moyen violent et déplorable, une
arme pour la question intérieure. C'est alors que le parti conservateur, repré-
senté tous les jours, et à tort sans doute, comme le parti de la paix à tout prix,
se trouvera directement aux prises avec le parti de la guerre révolutionnaire.
Cest alors que pourront, malheureusement, recommencer ces luttes intestines
qui peuvent mettre le pays à deux doigts de sa perte, aujourd'hui que ces
luttes auraient lieu en présence de l'Europe ébranlée par la question orientale,
que le canon tonne sur les côtes de la S>Tie , et que des évènemens graves
pourraient, d'un instant à l'autre , ajouter à la fougue des passions et à l'agi-
tation des esprits. Enfin, c'est alors que le parti conservateur aura besoin de
se rappeler plus que jamais qu*il n'y a de force réelle que dans la modération ,
qu'il n'y a de fermeté que dans le bon droit. S'il l'oubliait, la lutte se trans-
formerait à l'instant même en un combat à mort entre la révolution et les
ultra-conservateurs, et Dieu seul pourrait en prévoir le résultat.
Notre vœu le plus sincère est de voir ces tristes prévisions s'évanouir com-
plètement. Mais si , par malheur, elles devaient se réaliser, c'est alors que tous
les hommes que la passion n^aurait pas aveuglés , que tous les amis éclairés
de notre monarchie et de nos institutions essaieraient enfin de se réunir dans
un grand faisceau , et de former entre les deux partis extrêmes , non un tiers-
parti critique et dissolvant, mais un tiers-parti politique, gouvernemental,
faisant face également à tous les excès, à toutes les exagérations, repoussant
également et ceux qui voudraient humilier la France, et ceux qui préten-
draient la lancer sur l'Europe comme une horde de barbares avides de butin
et de carnage. Dans ce faisceau, nous retrouverions et les ministres du l*"" mars
et les ministres du 29 octobre, et nous aurions, s'il en était encore temps, un
gouvernement fort, une administration qui ne vivrait pas au jour le jour, à
la merci de quelques voix flottantes dans le parlem^t; car il est à craindre
qu'au bout de peu de temps la chambre ne se trouve de nouveau coupée en
deux , et cependant jamais la France n'a eu un plus grand besoin de montrer
au monde une administration solidement assise et sûre de son avenir. Cest le
vice C4ipital de l'administration nouvelle que d'avoir une base trop étroite. Nous
n'en faisons pas un reproche. On a essayé de l'élargir; let^moyens ont manqué.
Pourra-t-on l'élargir plus tard? C'est possible, si la modération est grande,
la prudence constante , la politique élevée; si on se tient surtout en garde
contre le penchant de tout parti occupant seul le pouvoir, qui est de tomber
en coterie.
A wr 're, *o:t est devenu difficile le jour où les deux hommes qui repré-
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REVUE — CHRONIQUE. 45S
sentent dans la chambre des députés les deux nuances du parti gouvernemental
se sont séparés. C'est là un fait capital dont les conséquences pèseront long-
temps sur Fadministration du pays. M. Thiers et M. Guizot, en se séparant,
ont enlevé au pouvoir la moitié de sa force. On a beau s*agiter, et tenter tontes
les combinaisons possibles, nul ne fera que la puissance politique de celui quF
n'est pas au ban( des ministres profite au cabinet. M. Thiers était faibfe de
l'absence de M. Guizot, bien que M. Guizot ne fût plus à la tête de son partie
M. Guizot sera faible de l'absence de M. Thiers. Ce sont deux moitiés d'ûnr
tout politique dont aucune, quelque considérable qu'elle soit par elle-même^
ne peut reproduire ce gouvernement puissant qui a laissé de si nob?es soo-^
venirs au pays.
Mais il est inutile d'insister sur ces faits accomplis et sans remède. Ce quer
tout homme sensé et ami de son pays doit désirer aujourd'hui , c*est que Tad-
ministration trouve les moyens de surmonter les circonstances difficifes oir
elle se trouve placée. Le pays a besoin, avant tout, d'être gouverné : U faut
savoir gré aux hommes chargés du pouvoir, du courage et du dévouement
dont ils ont fait preuve en l'acceptant.
Les mauvaises passions ne cessent de s'agiter. Un attentat abominable est;
venu de nouveau contrister la France et a prouvé qu'il faut redoubler de vigi-
lance, si on ne veut pas livrer la société à une poignée de forcenés pour qui il'
n'y a rien de sacré.
L'Espagne a malheureusement réalisé toutes nos prévisions. Espartero ar
assumé sur lui une terrible responsabilité. Il nous est impossible de croîrer
qu'il ait la main assez forte pour fiméer un gouvernement au milieu des pas-
sions locales et brutales qui agitent l'Espagne.
La politique coûte cher è l'Université. Au 1*' mars, elle lui enleva M. Ville-
main; aujourd'hui elle lui enlèfis M. Cousin, et si le cabinet du 29 octobre
venait à se retirer sans être rempl/icé par celui du 1^ mars, très probablement'
l'Université aurait à regretter à là fois la perte de ces deux hommes éminens».
qui lui ont rendu et qui peiivent lui rendre encore de si grands services.
M. Cousin a signalé son administration par des innovations importantes. Il ar
montré dans ses réfomieiNït dans les institutions qu'il a fondées tout ce qaer
peut un esprit har^'ét pratique, éclairé par de profondes méditations sur
l'enseignement public et par une longue expérience.
Les vicissitudes ministérielles privent l'administration d'un autre de ses:
collaborateurs les plus actifs et les plus habiles M. Vivien avait quitté le con*
Mpl d'état pour prendre les sceaux. Le pays n'oubliera pas l'attention scrupu-
leuse et sévère, la haute impartialité qu'il a apportée dans le choix des magis-
trats. Nous regrettons que sa retraite vienne interrompre les travaux impor-
tans auxquels il se livrait avec une ardeur soutenue. Le département de Ist
justice a besoin d'hommes actifs et zélés. Il serait temps d'occuper les chambres
des nombreuses réformes que réclament notre législation civile , notre procé-
dure, notre organisation judiciaire. Cela vaudrait bien les stériles et bruyans.
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REVUE LITTÉRAIRE.
Dante, nouvelle traductîoa. — Les anciens Tbabucteubs. — Danter
est évidemment le plus grand poète des temps chrétiens, comme Homèrar
est le plus grand poète des temps païens. La Divine Comédie est la soeur de
rodyssée, littérairement et tbéologiquement, car rodysséetèBxsm% toute la
théologie du paganisme, de même que la Divine Comédie résume toute la^
théolo^e du christianisme. Il est bien difficile d'expliquer le poème moderne
à qui ne comprend pas parfaitement le poème ancien, et, quelque étrange»
que cela paraisse à dire, bien peu de gens le comprennent En tête de ceux*
qui ne le comprennent pas, il faut, comme de raison , placer les traducteuxs.*
Il est donc important et urgent, pour les lettres françaises, quMl se publie
une traduction de FHomère grec, ancien, authentique, et non plus de THo*-
mère francisé et modernisé du xyii*" et du xviii* siècle. Cest possible au-
jourd'hui, parce que les études historiques de ces viogt dernières années ont^
ouvert le sens de l'antiquité; ce n'était pas possible autrefois , parce que le seosi
moral, religieux, domestique, on peut même dire littéraire, de l'ancienne
Grèce n'était pas suffisamment connu. Racine avait assurément les qualités
d'un grand poète, et il savait parfaitement le grec, mais il en savait peut-être
beaucoup plus la lettre que l'esprit. £i;l attendant qu'Homère soit expliqué
dans toutes ses curiosités et dans toutes ses magnificences natives, nous^
sommes charmés d'annoncer au public lettré une traduction de Dante, son
frère et certes son égal en poésie. Si notre opinion peut être de quelque poid»
en ceci, nous n'hésitons pas à dire que cette traduction nous parait incompa-
rablement la meilleure de toutes celles qui ont été faites.
Il y a deux sortes de difficultés, toutes deux fort grandes, à une traduction
de Dante; nous allons tâcher de les faire comprendre. La première espèce
s'applique plus particulièrement à ce qu'on pourrait nommer des difficultés
de mots , la seconde à ce qu'on pourrait nommer des dif%;ultés d'idées.
La Divine Comédie est datée de l'an 1300. Elie,a donc été composée pen-
dant les dernières années du xiii'' siècle, quelques années après la chronique
de Joinville. Or, ce qui est arrivé en France depuis cette époque est arrivé à
peu près également partout, c'est-à-dire que la langue a changé. De mêpid
que la langue de Joinville n'est pas celle de Voltaire, de même la langue de'
Dante n'est pas celle de Metastaâo. Qui comprend la dernière ne comprend
pas pour cela la première. Nous ne voudrions pas affirmer que le changement
ait été aussi grand dans la langue italienne que dans la langue française; mais
il a été néanmoins assez grand pour arrêter quiconque n'a pu faire uoe étude
littéraire et savante de l'italien de Dante et de Pétrarque. Ainsi , tous ceux quî>
ont appris assçz d'italien pour lire Metastasio, Manzoni, UgoFoscolo, et
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REVUE. — CHRONIQUE. 496
tCHHe la littérature transalpine depuis un siècle, soat bars d*état de comprendre
ia DMne Comédie, Les personnes qui ont appris à suivre les airs de bravoure
de Rubhii et les romances de la Grisi n'en traduiraient pas deux tercets. En
tin mot, le mattre d'italien proprement dit et ses élèves sont exclus de la lec-
ture de Dante. En effet, le mattre dltalien, en général, n'est qu'un pauvre
-réfugié, faisant de la littérature en amateur sur la terre d'exil , et il est en état
d'enseigner la langue de Dante aux étrangers , à peu près comme les accusés
d'avril leur enseigneraient la langue de Ville^Hardouin ou de Joinville. Il fout
donc, de toute nécessité, pour traduire la DMne Comédie, un homme qui
«it fait, comme nous disions, une étude littéraire et savante de l'italien du
moyen-âge, et il est bien difflcile que cet homme ne soît pas né et n'ait pas été
élevé en Italie. Un Allemand , par exemple, serait-il en état d'apprendre assez
'bien le français pour comprendre également Pascal, Brantôme, Commines,
Froîssard , Joinville et Ville-Hardouin , six écrivains employant six français
-différens? Cela nous semble d'une difficulté à peu près insurmontable. Il faut
être né dans une langue pour en bien discerner les âges dififérens.
La dlfBculté que nous avons nommée difficulté des idées , est extrême dans
la Divine Comédie, si bien qu'après avoir fait les études nécessaires pour en
comprendre le sens littéraire , on pourrait se trouver encore hors d'état d'en
comprendre le sens moral ; voici pourquoi :
La Divine Comédie est une épopée dans le sens d'Arîstote , c'est-à-dire que,
semblable à rÔâg.ssée, elle comprend , pose et résout toutes les questions rela-
'tîves h l'homme, à ThommlNivant et à l'Iiomme mort. Cest donc, comme
nous disions, un poème tfaéologique en même temps qu'an poème moral et
littéraire. Dans POdtjssée, Tes questions relatives à l'homme après sa mort,
ou les questions tliéologiques, sont principalement traitées dans la descente
aux enfers. Dans ia Divine Comédie, qui se passe de prime abord dans l'autre
monde, et qui ne traite des choses relatives à eelui-ei que par des récits qui en
sont un rayonnement, les questions théologiques sont traitées depuis le com-
mencement] usqu'à ia fin ; la manière de procéder de Dante est donc en général
celle-ci : A mesure qu'il s'avance dans Venfer, dans le purgatoire et dans le
paradis, il rencontre des corps, des ombres et des clartés; ces corps, ces ombres
et ces clartés sont la réalité ou l'apparence d'hommes qui sont morts. Dante
les questionne ou en est questionné , et dans ces réponses mutuelles est conte-
nue toute l'histoire du moyen-dge. Lorsqu'il se présente sur ces corps, sur ces
ombres et sur ces clartés, des difficultés qu'une intelligence vivante ne peut
^Kis comprendre, alors Dante consulte Virgile qui le mène depuis la porte
d'entrée de l'ew/efr jusqu'à la port« de sortie du purgatoire, et Béatrix qui
le reçoit sur le seuil du paradis, ou bien encore il consulte les saints, les
apêtres et les docteurs.
Lors donc qu'une question se pose à l'esprit de Dante , il en cherche d'abord
l'explication dans la théologie , et il la donne dans toute sa rigueur. Si la théo-
logie ne contient pas cette explication , il lacherdieà travers les innombrables
écrits des Pères de l'église; s'il ne la trouve pas dans les Pères, il la cherche
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(56 REVUE DES DEUX MONDES.
4laii8 les livres de Platon, d'Aristote ou d' Averroês ; eoGn^s'il ne la trouve
Ai dans Averroës, ni dans Aristote, ni dans Platon, il la cherche dans la
scholastique et dans la science du moyen-âge. II y. a ainsi , dans la Divine
Comédie^ des questions magni6ques qui sont examinées au point de vue de ces
diverses autorités , et qui éblouissent Tesprit par la hauteur de la pensée et par
réclat du style. De ce nombre sont la question de la génération , et la ques-
tion, si difficile au moyen-âge, des taches de la lune.
Donc, pour suivre Dante dans son poème, un et triple, à rimitatîon de
Dieu, il faut avoir une instruction immense et comme spéciale, car il faut
savoir la théologie chrétienne, considérée dans le dogme et dans la discussion
ides docteurs; il faut savoir la philosophie païenne, connaître surtout ses
jdeux plus grands représentans, Platon et Aristote; enfin, il faut savoir toute
l'immense etef&oyable matière qui servait à la discussion des scholastiques,
les réalistes et les nominaux, Abailard, Pierre Lombard , saint Bonaventure,
sàkkl Bernard, saint Thomas d*Aquin, le Décret et les conciles. En un mot,
Dante est un monde, et il faut des épaules d*AtIas pour le porter. Qu'on se
représente d'ici les grimaces que font sous ce fardeau les petits faiseurs de
quatrains ou de littérature railleuse qui se sont avisée de traduire la Divine
Comédie.
Vu toutes ces difficultés, difficultés de langue et difficultés d'idées, qui se
jprésentent à l'entrée du poème de Dante, nous félicitons la littérature firan-
icaise de l'œuvre remarquable dont M. Angelo Fiorentino vient de l'enrichir.
Qui fera aussi bien, sera un homme d'un g^nod talent; fafare mieux nous
semble difficile.M. Fiorentino serre le sens de si près, que qui que ce soit ne
saurait se vanter de passer entre lui et le poète. Nous ne répondons pas des
létrangetés qu'on rencontrera dans cette traduction , ni M. Fiorentino non plus
«apparemment; mais Dante en répond pour tout le monde, car la traduction
est littérale, et presque mot pour mot.
Il faut donc que M. Fiorentino ait fait une étude bien approfondie de la
langue italienne , pour avoir compris à ce point le sens littéraire de Dante; et
il faut, en outre, qu'il ait fait une étude bien. plus approfondie encore des
^aades et sublimes matières qui sont traitées dans la Divine Comédie, pour
en avoir à ce point rendu le sens moral. Les notes précises et claires, qui
accompagnent la traduction , décèlent un homme d'un esprit droit et bien sûr
de Uii-méme; cependant ces notes ne devraient pas dispenser d'une introduo-
€ioB. M. Fiorentino la fera-t-il? On remarquera sans doute, en lisant sa tra-
duction, un bon nombre de passages latins, qu'il a laissés tels qu'ils sont dats
ie poète, tandis que les autres les ont traduits. Cela vient de ce que M. Fio-
«oitîoo savait que c'est une règle traditionnelle de l'église catholique de ne pas
traduire en langue vulgaire les Écritures. C'est pour cela que Dante lui-même
ne les avait pas mises en italien, quelque difQculté qu'il y eût à faire entrer
dans ses tercets le latin de la Yulgate. Depuis Dante, la tradition de l'église
a été formulée en canon par le concile de Trente; mais les traducteurs vulgaires
«nt bien d'autres affaires avant d'aller s'occuper des canons.
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BEVUE. — CHRONIQUE. tS7
Ce qui nous fait mettre à un prix si grand la, traduction de M^. Fioren&ov
oe sont précisément celles qui Font précédée.
Les traducteurs de Dante , complets ou partiels , sont jusqu^ici , à notre eos^
naissance, Tabbé Grangier, Moutonnet de Clairfonds, Rivarol, M. Artaud,
M. Antony Deschamps, M. Gourbillon, M. Terrasson, M. Chabanon, M. Ls
Dreuil et M. Mongîs, connu par sa polémique avec M. Victor Hugo, au sujet
de Claude Gueux. Rivarol et M. Artaud ont traduit en prose; les autres ob»
traduit en vers, ou peu s*en faut.
Le bon abbé Grangier, qui a dédié son livre à Henri IV , s'est arrangé pour
traduire vers pour vers et mot pour mot. Quand il ne peut pas traduire, il
fourre tout simplement le passage italien dans son vers, et il continue; œ qur
fait qu'il est aussi simple de chercher le sens de Grangier dans la Divine C<^
médie, que le sens de la Divine Comédie dans Grangier. Le procédé dis
M. Moutonnet est encore plus simple. Au moins, quand Grangier ne compreml
pas un mot italien , il le met tel quel dans sa traduction , s'en rapportant h la
grâce de Dieu et à rintelligence du lecteur : M. Moutonnet, lui , n'y fait pas
tant de façons ; il ne niet rien du tout; seulement, il fait une note, pour dire
que la di^érence du génie des deux langues Fa empêché de traduire le pas*-
sage sauté. Cette espèce de note, ressource habituelle des traducteurs qui 110
comprennent pas leur auteur, nous en rappelle une ravissante d'un honnête
traducteur de Suétone , M. Ophellot de la Pause , un voltairien enragé , auquel
nous devons les meilleurs momens de gaieté que nous aient donnés nos leetui«&
Donc, M. de la Pause avait trouvé dans Suétone que l'empereur Caligula fit
mourir l'esclave nomenclateur de nous ne savons plus quel personnage. L'es^
dave nomenclateur était une espèce de valet de chambre, chargé de se tenir
à la porte de son maître, les jours de réception, pour lui annoncer lescliens^
par leur nom. Quelles que soient les susceptibilité de la langue française» B
est donc impossible d'en imaginer une qui s'opposât à la désignation de Tes-
clave nomenclateur; mais, au lieu du terme nomenclator, dont les latins se
servaient le plus souvent pour le nommer, Suétone avait employé une forme
approchante, moins usitée, du même mot , et ce brave M. de la Pause, qui ne
comprenait pas, alla s'imaginer qu'il s'agissait de je ne sais quelle ordure
grecque, qui fut la cause de sa note pudibonde.
M. le comte de Rivarol , de spirituelle mémoire , est un traducteur de Daate
fort ridicule. Le wiW siècle , avec ses prétentions philosophiques et sonérur
édition plus que superGcielle, ne pouvait pas comprendre Toeuvre théolo^ue
et profonde de Dante, il s'en moquait : c'eût été bien s'il ne s'était pas avisé
de le traduire ; mais quelle traduction , bon Dieu ! C'est une chose à la fois
triste et comique de voir Voltaire et Rivarol donner des leçons de goût à Tau^
teur de la Divine Com4die. « On n'a pas traduit ces trois vers , dit RîvartI ^
parce qu'ils coupaient désagréablement et ralentissaient la rapidité de celte
description. » Tantôt il trouve que les noms des démons sont mal soonans».
tantôt il renvoie Dante au dictionnaire de la fable , ne comprenant pas, is
pauvre homme ! que le système mythologique du poète s'écarte à deasd» àt%
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W8 REVCB BEft imUX MOimBS.
tiadRions païennes , parce qiiMl rentre dans la théorie donnée par les Pèies
sur Torigine du polythéisme. Cest ainsi que Delilie, ne comprenant pas qiMi
les héros nomméi par Virgile dans la descente aux enfers ou dans les bataiHes
de la conquête dlÊnée rentraient dans la tradition , et étaient la glorifieatioft
des grandes familles romaines « les remplace , selon le besoin de sa rime, par
Polydamas^ par Polydoreet autres pareils. Ces choses-là se faisaient sous l9
lègne du bwv gaûi , comme on disait alors;
M. Artaud est le père d'une famille de traducteurs qu'il a nourris de s»
substance commode petits pélicans. Ils auraient pu avoir une meiHeure table.
MM. GoorbiUon, Terrassonr et Cbabaaon ont plus ou moins torturé la prose
ds ce bon M. Artaud. M. Le Dreuii Ta mise en couplets, auxquels il ne
manque qu'un air. M. Antony Descfaamps lui-même, ce poète à la forme si
nerveuse etsi belle, s'est repu, comme les autres, de la substance de M. Artaud^
■lalgré les protestations auxquelles il se livre pour établir qu'il a suivi Dante
pas à pas» Ce que nous disons là est justifié pour nous par quelques passages
que M. Artaud n'a pas compris , et dans lesquels M. Antony Desebamps a
reproduit la même erreur. Ainsi , c'est une manie de M. Artaud de nommée
VUrgile, qui était de Mantoue, le sage romain. M. Antony Deschamps n'^
garde d'y manquer :
Le poêle ronioln, debout à son cAté,
Le sait ; il a senti la dure vérité.
iuiisi encore Dante fait parler, dans le Pctradis, l'aigle, symbole de Tempiré
«omain. M. Artaud s^Hnagine que cet aigle était une enseigne, et le fait dtt
genre féminin ; M. Antony Deschamps répète :
Quand Constantin tourna Taigle du Paradis
Contre le cours du ciel qu'elle suivît jadis.
Enfin , et ceci est concluant, au vingt-cinquième chant du Paradis , Dante,'
qui est dans la force de l'âge , espère que son poème , qu'il achève , apaisera
les haines qui l'ont chassé de Florence, et se sert du mot vello par allu-
sion au manteau d'hermine des poètes triomphateurs. Or, il a plu à M. Artaud
de faire souhaiter à Dante de revenir bien vieux dans sa patrie, et M. Antony
Deschamps lui fait dire :
Et je visiterai,
Poète aux cheveux blancs, les fonts de mon baptême.
tla traduction de M. Antony Deschamps, en d'autres passages, manque, non
plus d'originalité, mais de fidélité. Brunetto Latinî parle ainsi à Dante : « Ta
destinée sera réservée à tant d'honneur, que les deux partis auront soif de'
toi ; mais Ilierbe restera loin de leur bec. »
M. Deschamps , qui se pique d'être littéral , a mis :
Mais leur désir est vain.
Et la bouche béante attend long-temps le vin.
Enfin ,, lorsque les noms historiques ne vont pas à M. Antoey Desebamps , il
les change. Le plus jeune des fils d'Ugolin, mort de faim avec lui dans 1»
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BEVUE. — CHRONIQUE. 459
tour de Pise , et qui adresse à son père ube interrogation si sublime , se nom-
mait Anselmuccio; il semblait avoir payé assez cber le droit d^aller à la pos-
térité, mais M. Antony Deschamps n*en a pas jugé ainsi , car il met:
Eux pleuraient cependant; et mon cher petit Pierre
Dit : Père, qu'as-tu donc?
:Nous ne donnerons qu'un seul exemple de la fidélité de M. MoQgîa^, auM
traducteur de la Camille de M. Artaud , et très littéral , à ce qu'il prétend.
Dante dit ceci :
« Tu ne trouveras pas une ame qui ait plus mérité d'être eolonoée dans la
^aoe. »
M. Artaud , qui a l'imagination féconde , a inventé cette traduction : « T«
pasoourras toute V enceinte de Caîn avant de trouver une ombre qui ait pl«s
inérité qu'eux d'être abreuvée de U amertume du bouillon de glace, »
Ce bouillon de glace a fort affriandé M. Mongis , et il a donné en plein daoi
)a cuisine de M. Artaud :
Cherche dans tout Caîn,
Tu ne trouveras pas un seul hôte , au festin,
Plus digne de goûter rin/emale gelée.
Comme cela est littéral , et rend 4ivec exactitude le passage de Dante !
La traduction de M. Artaud , qui a de la réputation , et qui lui a coûté
^Dgt-quatre années de travaux , oonstitue la plus grande déception de sa vie;
en général , cette malheureuse traduction ne traduit rien du tout , que les
idées de M. Artaud qui ne sont pas ordmanement celles de Dante. Ajoutons
qu'il y a des hérésies pour faire brûler centtfois M. Artaud , si l'inquisition
existait encore. Nous n'exagérons rien en affirmant , du fond de notre sincé-
rité et de notre loyauté , que npus ne savons par quel bout la prendre, et à
quels exemples donner la préférence , afin de justifier ce que nous avançons,
là partie est si belle , que nous ne savons la jouer.
Tantôt M. Artaud prend un nom propre pour un nom de profession.
Dante avait dit : « O Romagnols, tournés en bâtards! quand est-ce qu'un
Fabbro renaîtra à Bologne? quand un Bernardin de Fosco h Faënza, noble
tige sortie d'une pauvre racine? » M. Artaud met : « 0 habitans de la Roma-
gne , redevenus sauvages , quand un forgeron ( pauvre Fabbro ), planté h Bo-
^ logne, commence à pousser de profondes racines, aux rangs des iiremiers
seigneurs, quand un Bernardin de Fosco devient à Faënza d'une faible gf'a^
minée un arbre superbe! »
Tantôt M. Artaud prend le vin blanc pour le printemps. Dante parle du
pape Martin IV , gourmet qui faisait noyer ses anguilles dans du vin blanc de
Florence, nonuné vemuccia. M. Artaud met : « Il naquit à Tours, et il expie
jpar k jeûne les anguilles de Bolsena, qu'il faisait mourir au printemps. «
T^aiitotM. Artaud prend des moines pour des mérinos. Dante avait dit : « Il
yen a bien de celles (des brebis) qui craignent le danger, et qui se pressent
#ODlre le pasteur ; mais ces nimues sont si rares , quMI faut peu de drap pout
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&W REVUE DES DEUX MONDES.
faire leurs frocs. » M. Artaud a mis : a II en est (des brebis) qui redoutent
te péril et se serrent contre le pasteur; mais elles sont en petit nombre, peu
4e laine suffit pour les couvrir. » Et pour compléter sa pensée, M. Artaud
^oate cette note sublime : « De notre temps , le vers du Dante n*aurait rien de
trop répréhensîble. Il est constant que, dans beaucoup de pays, des amateurs
«otiMiusiastes de mérinos ont fait faire des espèces de couvertures qui mettent
«es précieux animaux (n*oubliez pas que Dante a parlé de moines) à Tabr^
de la ptlrie ou du froid. Mais où nous a conduit une comparaison du Dante,
qui , en elle- même , n^offre rien de ridicule et de plaisant? ( Je le crois bien ! ) »
fJii 4es endroits notables de la traduction de M. Artaud est un passage du
xx*" chant du Paradis, où Dante fait dire à Hugues Capet : « Je fus fils d*ua
iMucher de Paris. y> M. Artaud, qui était secrétaire de légation à Florence,
se sentit humilié pour le souverain qu*il représentait, et la diplomatie vint à
son aide. Il imagina quMl serait bien plus noble de faire de Hugues Capet un
ndie marchand de bœufs de Poissy, et i! met dans sa traduction : « De ses
Bombreux troupeaux mon père alimentait Paris. » C'est ainsi que Fhonneur
des rois de France fut sauvé !
Nous avons annoncé des hérésies à faire brûler vif M. Artaud. En voici :
Dante dit , chant rv du Paradis : « Que notre justice paraisse injuste aux
yeux des «nortels ; c'est une raison de foi , et non de méchanceté hérétique. »
M. Artaud met : « Que notre justice paraisse injuste aux yeux des moatàê^
«*est un argument que la foi peut hasarder, et ce n'est pas une coupable hé-
résie. I» Excusez du peu !
Autre hérésie de M. Artaud. Dante avait mis, au chant vu du Paradis :
« Le souverain bien , qui produit le mouvement et la joie de ce royaume
que tu gravis^ £ait de sa providence le moteur de ces grands corps; et non*
«eulement du sein de sa pensée , qui a toute perfection , il veille sur les êtres ,
mais il veille encore sur leur salut. »
M. Artaud a mis: « Le bien suprême, qui meut et comble de bonheur le
«ojauniequetu parcours, ne prive jamais ces grands corps de sa divine pro-
vidence. Dieu, qui est parfait, a non-seulement placé toutes les natures dans
tsoa esprit, mais il veut qu^ elles soient entières et parfaites comme lui. »
Indépendamment du galimatias , qui est triple, qui a jamais prononcé d'aussi
grands blasphèmes, excepté les panthéistes les plus exagérés?
Dans le même chant, Dante avait mis : « La nature qui engendre suivrait
twyours la même voie que la nature qui est engendrée, si la providence divine
ott triomphait pas. » M. Artaud met : a Un fils ressemblerait à son père, si la
providence divine n'en ordonnait autrement.» Et pourquoi donc, monsieur
Artaud! ne voulez-vous pas que les enfans ressemblent à leur père?
Dernière hérésie que nous citerons. Dante avait mis, au chant xxix* du
Paradis : « Il n'était pas pour acquérir plus de perfection , cela ne saurait
'être, mais afin qu'il pût dire en rayonnant dans sa splendeur : Texiste; que,
dans son éternité, hors du temps et de l'espace, l'amour éternel s'épanchât,
lacsqu'il le voulut, en neuf ordres d'amours. Et on ne saurait dire qu'il fût
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REVUE. — CHRONIQUE. %61
resté inactif avant cette création , car Fesprit de Dieu courut $ur les eaux ni
avant ni après. » Cela veut dire que le monde fut créé hors du temps, et que
par conséquent lorsque, selon la Genèse, Fesprif de Dieu courut sur les eaux ,
ce n'était ni avant ni après, car avant et après supposent le temps.
M. Artaud a dit : « L'amour éternel créa neuf amours sacrés ( voilà les anges
réduits à neuf, au lieu de neuf ordres), non pour augmenter sa perfection,
elle ne pouvait s*accrottre davantage, mais afin de pouvoir dire, en étineelant :
Je subsiste! Il était auparavant enfermé (Dieu enfermé! ) dans son éternité,
au-delà des tenips ( qui n'existaient pas encore], incompréhensible (c'est vous
qui rétes, M. Artaud ! ), comme il lui a plu; ce^nàanty jusqu'alors (quand ^
puisque le temps n*avait pas été créé.^ ] , il n'était pas demeuré dans l'inertie, et
ce que Dieu dit sur les eaux ( où y a-t-il un mot de cela? ) n*avait eu lieu ni avant
ni après. » — Et la création, s'il vous plaît, M. Artaud, qu'en avez-vous fait?
Du reste, pour expliquer cette singulière théorie théologique sur la création,
M. Artaud a eu recours à une note qui vaut celle âes mérinos, a Je me rappelle,
dit-il , que je me suis particulièrement occupé de ce morceau et de quelques
autres tercets aussi difficiles dans une terre voisine de Paris, au château de
yilliers-sur-Marne , où une parente, pleine de grâce et d'obligeance, m'a
reçu pendant plusieurs étés avec ma famille. Une habitation agréable une
aimable liberté dans les études tout m'encourageait à mettre la dernière
main à cet ouvrage, commencé depuis long-temps. » — Fanitasl
Nous terminerons ceci par quelques mots sur la mauvaise habitude qu'a
M. Artaud d'appeler Dante le Dante. Il est vrai que c'est une règle de la langue
italienne de mettre l'article devant les noms, mais seulement devant le nom de
famille , et non devant le nom de baptême. Ainsi , on dit le Sanzio et non le
Raphaël , on dit le Buonarotti et non le Michel-Ange, on dit le Tasso et non
le Torquato, parce que l'article, nous le répétons, ne se met pas devant le
nom de baptême, qui est le nom propre. Or, Dante, abréviatif de Durante «
est le nom propre de l'auteur de la Divine Comédie, il s'appelait de son nom
de famille Alighieri ; il faut donc mettre l'article devant ce nom et non pas
devant l'autre, et dire l'A lighieri , mais non pas le Dante.
Tout ce qui précède ne signifie pas que M. Artaud soit un homme sans
mérite; mais, outre que la traduction de Dante était une tâche difficile, c'était
encore une œuvre en dehors de l'intelligence de son temps. Le xviii* siècle
avait mis à la mode de se moquer du moyen-âge, et il l'appelait une époque
de barbarie. Le moyen-âge a bien pris sa revanche avec ceux qui ont voulu
porter leur main sur lui. Certes, quand on y regarde bien, on citerait peu
d'époques plus grandes en elles-mêmes et plus glorieuses pour l'esprit humain.
Sans parler de l'enfantement des états modernes et de l'élaboration des libertés
publiques dont nous jouissons, ni de la découverte de la poudre à canon , de
la boussole, de l'imprimerie et du Nouveau-Monde, le moyen-âge a traité
dans ses grandes écoles les questions les plus sublimes qui puissent occuper
l'homme, et il en est resté quelque chose de plus que des théories creuses, car
il en est sorti les mœurs actuelles de l'Occident. G. C.
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(62 RBVIfE mSS DECX MONDES.
— Histoire de la Langue et de la Littérature des Slaves, par M. Eîchoff.
— Les peuples slaves occupent plus d'un tiers de l'Europe actuelle; les Russes,
les Serbes, les Bohèmes, les Polonais, les Lettons, se rattachent à cette vaste
branche de la famîHe humaine. L'ancienne civilisation slave est à peu près
inconnoe; mais, dans Fbîstoire moderne de l'Europe, ces races acquièrent
chaque jour plus d'importance. Sans croire pour cela qu'elles soient un
jour destinées à la conquête du monde, comme paraîtraient assez disposées à
le penser quelques imaginations craintives, il importe de faire leur part à ces
populations déshéritées presque entièrement jusqu'ici de l'importance histo-
rique et de la culture intellectuelle. Les études relatives à la littérature slave
ne sont donc pas sans intérêt; néanmoins, ce n'est pas à coup sûr « un champ
inépuisable, » comme le dit M. Eichoff. La seule lecture du livre dont nous
avons à parler, livre fort vide de faits et à plus forte raison d'idées, sufDtà
convaincre au contraire de la stérilité du sujet.
M. Eichoff a divisé son mince volume en quatre parties bien distinctes : his-
toire, langue, littérature, poèmes nationaux.
Dans la première, l'auteur a cherché à résoudre un problème dontBossuet
(qui a pourtant écrit dans son temps le Discours sur V histoire universelle)
se serait à peine tiré. Il a trouvé moyen en cinquante paires, fort peu com-
pactes, de donner les annales complètes des populations slaves. Je concevTais,
dans si peu d'espace, une vue générale, un aperçu philosophique; M. Eichoff
s'en est gardé. La partie historique de son travail n'est qu'une simple nomen-
clature. Tout y a sa place, depuis les Cimmériens d'Homère et les Scythes
d'Hérodote jusqu'à la sage sollicitude et la sccére justice de l'empereur
^icsoids. Puisque M. Eichoff voulait être purement didactique, pomrquoi n'a-
t-ii pas fait un atlas à la manière de Las-Cases et de Khruse.' On y aurait ga-
gné quelques résultats positifs, usuels, tandis que les pages qu'il a écrites
semblent une gageure par laquelle l'auteur aurait promis de réunir dans des
phrases ternes et banales quelque liste chronologique, quelque table de TJrt
de vérifier les dates,
La seconde partie du livre s'adresse aux lexicographes et aux linguistes. Ce
sont des questions d'alphabet , de vocabulaire, de grammaire; Tensemble de
l'expression orale des Slaves est examiné dan& ses nuances. IM. Eichoff va avec
empressement de la déclinaison à la conjugaison, des racines aux dérivée; il
dbonde, on voit qu'il est sur son terrain. Les étymologies ne lui coûtent pas;
il parle, comme d'une chose complètement démontrée, de Vétiùile affinité
des idiomes slaves avec le sanscrit , et des langues celtiques avec le zend. J'aî-
merais^ mieux plus de réserve et même un peu de scepticisme. Ce qu'on ap-
prend de plus positif dans cette seconde partie de l'ouvrage de M. Eichdff ,
c'est que l'alphabet slave a été composé au ix*' siècle par le moine C}Tille,
"qui en a emprunté les caractères, combinés ensuite par lui à l'arménien , à
l'hébreu, au copte; c'est surtout que les langues slaves se divisent en trois
branches : la branche serborusse , à l'est, qui comprend l'eselavon , le russe,
le serbe, le carnique; la branche vendo-polonaise, à l'ouest, qui comprend
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le bobémteiy, le pokmaisv le venède;; enfin, la brmdieletto-fniaMefne, au
centre , qui comprend le prussîque, le lithuanien et Le-leltOB;
Après «voir examiné avec quelque étendue les principales queetkmB plûlo-
logiqyee ^ue soulèvent les idiomes ^ves^ M. Ëîetioff passe à la littérature, cft
làon retrouve la même aridité, le même piocédé d*émiroératîon superficielle
et courante qui choque dès Fabord dans la partie hîstonque. — Il y a si peu
d*unité dans les populations slaves, qu'outre la diversité des idiomes partieu-
liers, elles n'ont pas même une religion commune. Les Russes, les Serbes, les
Croates, les Caroiens, sont de Féglise grecque; les Lithuanes et les Lettons
sontprotestans; enfin les Bohèmes, les Slovaques, les Polonais, les VendeB^
sont catholiques. Il y a donc eu chez les Slaves des développemens, ou , pour
dire moins mal , des efforts littéraires distincts et qui demandent à ne pas être
confondus. M. Eichoff parle d'abord de Tesclavon. C'est une langue éteint»,
c'est l'ancienne langue sacerdotale des Slaves. On ne sait même pas où -elle
fut parlée; les AnnaUs de Nestor, qui remontent au xii' siècle^ quelques
homélies, voilà à peu près tout ce qui reste de l'esdavon. Les autres branches
ne sont pas beaucoup plus riches. C'est d'abord le russe : le russe a eu naguère
ses trouvères, ses scaldes, ses troubadours, bien qu'assez tard; o'est ce que
M. £ichoff , dans le style de Marchangy, appdie les bardes inspirés de la
Russie. Wladimir a été l'Arthur, le Charleouig^ de la Russie; c'est à lui que se
rapportent presquetous les chants populaires; c'est autour de lui que se groupe
le cycle des légendes, comme on dh. Au surplus, il reste de cette pvemièie
eulture fort peu de mpnumens, et on ne distingue guère que quelques romanees
gracieuses, comme nous en avons dans la langue d'oîL La Russie était telle-
ment en arrière du mouvement commun , que la première imprim^ion'y fut
fondée qu'en 1664, le premier théâtre qu'au xvii* siècle, le premier journal
quesous Plerre-le-Grand. Dès que des noms plus nombreux conuneneent à
apparaître dans les lettres russes, M. Eichoff reprend l'énumération sans orîp
tiq^e. C'est un véritable catalogue. Avec les temps plus modernes seulement,
l'enthousiasme de l'auteur augmente : ses épithètes deviennent phia louaQ-
glNises et plus vives ; la qualification de ^rondjEio^^ revient souvent Deraurin
est placé « au niveau des beaux génies de Tantiquité; » K aramsin est appelé
« immortel^ profond, éloquent; » Koslov est presque misau-dcssuadeByion.
Je n'ai aucune raison de ne pas croire au talent de Derzavin, deKaramzinet
de Koslov, mais il y a beaucoup à rabattre de l'entbousiasme sans mesure de
}i^ Eichoff. On ne traite paaune littérature naissante avec ce respect, ce eulte,
ee fétichisme exagérés
Le serbe est parlé en Servie , en Bosnie , en Dalmatie. M*' Voiart a naguère
donné la traduction de quelques chants populaires serbes qui ont beaucoup
plus d'intérêt que tout ce que dit M. Eichoff avec sa sécheresse habituelle.
J'attendais des détails attachans sur l'essor que les Dalmates durent, pendant
le xvr siècle, à la république de Raguse. M. Eichoff en parle à peine Sur le
bohémien , Fauteur n'est guère plus complet. Il mentionne à peine quelques
chants nationaux du viii'' siècle (je me méfie de cette date reculée), ou les
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46& REVUE DES DEUX MONDES.
légendes rimées de Jérôme de Prague: au moment où Pintérét commence, il
s'arrête ou tourne court.
Arrivé à la Pologne , M. Eichoff semblait avoir un champ plus vaste. La Po-
logne a nos sympathies, elle nous touche de près. £h bien! M. Eichoff ne
trouve rien que ses listes chronologiques, accompagnées de banales épitliètes.
Arrivé même à M. Mickievicz, ce grand écrivain traduit par M. de Montalem-
bert , loué à si juste titre par George Sand , et auquel le gouvernement vient
de confier renseignement du slave au collège de France, M. Eichoff le traite
de poète aimable. On peut juger par là' de la portée et de retendue dé la
critique. — L*auteur n'avait pas su intéresser à la Pologne; il est complète-
ment insignifiant avec Tidiome letton. Xe letton se parle dans la Prusse orien-
tale, en Lithuanie, en Courlande; mais comme là il nV a pas, à proprement
parler, de littérature. Fauteur se rejette sur Thistoire, et M. Eichoff a en his-
toire la même méthode qu'en littérature.
La quatrième partie du livre de M. Eichoff est la plus curieuse à coup s<5r,
car elle est composée de traductions. Ces poèmes nationaux de la Fictmrede
Zaboi, de V Expédition cTIgor, de la Bataille de Kasivo, sont fort intéres-
sans. Ce caractère sauvage, ces vanteries de soldat « nourri sur la pointe des
lances, » et qui veut boire le Don avec son casque , ont quelque chose de frap-
pant et de bizarre; mais il était parfaitement inutile de rappeler, à cette occa-
sion , Homère et ses héros. V Iliade n'a rien de commun avec des chants à
demi barbares. M. Eichoff a joint à ces légendes populaires V Hymne à Dieu
de Derzavin , hymne célèbre jusqu'en Orient, et cjui à Pékin même est inscrit
en lettres d'or dans le palais de l'empereur. Il est à regretter seulement qu'au
lieu d'une interprétation littérale M. Eichoff ait cru devoir donner une traduc-
tion en vers de sa façon. liC texte de ces quelques morceaux était assez inutile
a reproduire dans un ouvrage aussi sommaire ; mieux eût valu le remplacer
par des notions bibliographiques , par des indications moins vagues. Si tout
cela n'avait pas été traduit en allemand , on pourrait croire que M. Eichoff a
directement lu le bohème , le polonais , le servien , le russe , mais ce système
n'est pas nouveau. Il y a tel orientaliste à l'Académie des Inscriptions qui n'a
jamais fait que des traductions de l'anglais.
Le livre de M. Eichoff n'est qu'une compilation, ce qu'il avoue presque, et
une compilation médiocre. Il existe en Allemagne des travaux étendus sur ce
sujet, travaux que l'auteur a abrégés et atténués. M. Eichoff est assez coutu-
mier du fait. Tel de ses livres antérieurs n'est aussi qu'une pâle reproduction.
Cela prouve seulement que M. Eichoff sait Fallemand. En résumé, il y avait
uh bel ouvrage à faire sur la littérature slave, et, après l'essai de M. Eichoff >
je n'hésite point à dire qne la situation est la même. Ch. L.
y. DE Mabs.
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DE
L'ÉQUILIBRE EUROPÉEN.
Politique de la France avant et iepuis les Traités de Vienne.
Je vondrais, en me plaçant en dehors des vives préoccupations du
moment, essayer de me rendre un compte sommaire des vicissitudes
qu'a subies la politique des peuples modernes avant d'atteindre sa
forme actuelle; je voudrais rechercher surtout quel rôle parait
réservé à la France dans les complications qui menacent le monde,
et quels principes nouveaux elle est appelée à faire prévaloir dans le
droit public européen. Il est difficile de croire, en effet, qu'une révo-
lution qui a changé la face d'un grand pays , introduit des modifica-
tions profondes dans la condition poUlique ou civile de presque tous
les peuples, et gravement affecté l'ensemble ^ksaiœurs là même où
elle n'a pas agi sur les institutions, que la révolution de 89 enfin
ne soit pas destinée à jeter à son tour dans le monde quelques
TOME XXIV. — 15 NOVEMBBB 1840. 30
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466 ftSVGK INB& HKBX moBaoA^
maximes frappées au coin de cette universalité départie à ses résultats
sociaux.
Le droit des gens n'est pas demeuré, depuis Grotius, immobile
dans ses formules, et les lois de l'équilibre européen ne suffisent
plus aujourd'hui pour garantir la paix du monde et satisfaire la
conscience publique. On comprend de nos jours tout autrement
qu'après la guerre de trente ans et les attributs de la souveraineté,
et les droits des sujets, et la solidarité des nations entre elles; celles-
ci s'appartiennent trop à elles-mêmes pour qu'un mariage ou une
suceesston prifteière suffise encore pour bouievesser 1& monde; enfin,
let p^ils^ permanent ipû menacent, depuis mgt-eiiuf années, Véiir-
fice élevé parle congrès devienne, constatent trop que les transac-
tions fondées sur de pures convenances diplomatiques sont également
dénuées de cette force morale qui seule fonde le droit et garantit
l'avenir.
Il est donc à croire que des principes plus larges serviront un jour
de base à des combinaisons moins factices, et que des violences
contre lesquelles le temps ne prescrit pas, seront redressées, dans l'in-
térêt commun , selon des lois plus rationnelles et des principes moins
arbitraires. Quand se consommeront ces grands eUangemens, par
quelles voies s'opéreront-ils? Ceci est en dehors des prévisions hu-
maines. Quelle attitude devra prendre la France lorsque les évène-
mens la contraindront à des résolutions décisives? quelles maximes
doit-elle proclamer dès aujourd'hui comme bases de son droit public
et de son système fédératif? Je crois que ces questions peuvent, dès
à présent, êtres posées et résolues.
L'intelligence humaine est aujourd'hui vivement préoccupée d'une
idée à laquelle les faits consommés paraissent avoir imprimé comme
une* sorte de conséci^ionv On croit à la puissance de la raison, pu-
blique au point d'espérer que la guerre' pouriait cesser de devenir U
dernier argument des roi»; on trou¥e dansr les précédensjque chaqiœ
jour accumule les premiers délinéaraens d'une jurisprudence ioter<^
nationale qui fera pcévaloir le génie de transaotion eu domina si long-
tempscehii de la fovce* Ou ignore san» doute encere le mode selon
lequel pourrait se constituer d'une manière définitive ce haut arbi^>
trage européen, on^ ne sait ri&k ni de» moyens à employer pour Tao*
eomplissement d'une telle œmrie, ni de la manière dont die pourrait
se combiner avec Findépéndanee respective des état»;; mais l'on croit
fermement à la formation d'une association nouvelle,, et l'on en
poursuit la peaaée soue mille formes: les> uu» l'érigent en tbéofia
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BB l'équiubrb vmoHm. 4«f
Iramanltaiffe, les airtres eomptent, pour la rédiger, mr rexpéricoee
^èrement acquise par les peuples, ou sur ces agitatioDs intérieures
qui, en nesaçaot l'ordre social, imposent aux gouverneniens une
réserve dont leur sûreté même leur prescrit de ne pas se départir.
Nous n'hésHerons pas, sans exclure cet ordre de considérations, à
remonter jusqu'à rorigine des idées répandues dans la société mo-
derne; nous y verrons une modification de ce christianisme latent
dont le monde est comme imprégné, alors même qu'il méconnaît la
source de ses inspirations les phis puissantes. C'est parce que l'idée
chrétienne s'est réalisée dans le droit civH, que les peuple^ ont con*
q»is l'égaUté sur l'esprit de caste; c'est parce qu'elle tend à se réaliser
dans le droit des gens, que la paix se maintient au milieu des plu»
ffiQdles épreuves, et que l'opinion publique a jusqu'ici dominé de
toute sa hauteur et les caprices des ministres aventureux et les anti-
pathies des cours. H n'est donc pas interdit d'espérer que la guerre ne
flédiisse un jour comme l'esclavage devant cette grande révélation de
régalité naturelle des êtres et de la fraternité des peuples, dont dix-
huit siècles n'ont pas suffi pour épuiser la profondeur féconde. Depuis
rétablissement du christianisme , le monde est constamment travaillé
par cette idée d'une direction pacifique opposée à celle de la force.
L'énergie de la foi populaire la réalisa partiellement au moyen-Age^
alors même que la prédominance du pouvoir militaire semblait rendre
cette réalisation plus impossible. Sur cette idée se forma le grand
corps de la chrétienté; elle releva les peuples du- joug de la conquête,
et ralluma dans les âmes , avec le sentiment de la dignité humaine ,
l'étincelle de la liberté.
La plus belle histoire qui soit à écrire , serait assurément celle du
drcrft public primitif de TEurope catholique, tel qu'il résulte des déci-
«kms pontificales, des actes des assemblées nationales, et de ces innom-
brables conciles dont la mission n'était pas alors moins politique que
rdigieuse. Cette histoire commencerait au W siècle , à l'établisse-
ment des premières nationalités européennes; elle aurait son apogée
dans les croisades, et se continuerait jusqu'aux jours de Chartes-
Quint, dont l'ambitieuse tentative détermina la fondation d'uu nou-
veau système politique, destiné à remplacer celui auquel la réforme
religieuse venait de porter les derniers coups. Le piïbliciste qui se
vouerait à cette ^ande tâche , aurait à faire un double travail : il de-
vrait, d'une pffli*t^ dégager de la luxuriante confusion de cette vie du
noyen-Age si pleine et si troublée, les maximes d'égalité et de charité
évangélique qui tendaient à prévaloir dans les relations des hommes et
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%68 jaEVUE DES DEUX MONDES.
des peuples; ii aurait, de l'autre, à faire remarquer combien Tétat
social était au-dessous de ces maximes elles-mêmes, et à montrer
pourquoi il leur fut interdit de s*épanouir alors dans la plénitude de
leur grandeur morale. Rappelons en peu de mots les principales diffi-
cultés que dut rencontrer en ces temps-là cette œuvre de l'association
universelle que notre siècle reprend comme une idée neuve à sa
manière et à son tour.
La première résultait assurément de la manière vague et mal
définie dont furent comprises, à cette époque, et la suprématie
pontificale, et les prérogatives de l'empire. Non contente d'aspirer
au rôle d'arbitre suprême, et de décider de la politique en tant
que souveraine appréciatrice de la discipline et de la morale, Rome,
préoccupée du soin d'une domination temporelle dont la violence des
temps lui faisait d'ailleurs une loi pour la consenation de sa propre
indépendance, entendit souvent dans un sens tout matériel le droit
de suzeraineté que lui déférait la conscience des peuples. De son
côté, l'empereur romain, par l'incertitude de son titre sur l'Italie
et ses vagues prétentions de haut domaine sur toutes les couronnes
chrétiennes, se trouvait menacer également et l'indépendance de
celle-là et la dignité àe celles-ci. Lorsqu'au xiV siècle le plus grand
jurisconsulte de l'époque, Bartole, proclamait dogmatiquement la
souveraineté de l'empereur jusqu'aux confins de la terre habitable,
lorsqu'au siècle suivant des papes montaient achevai pour commander
eux-mêmes leurs armées , il était clair que la constitution de l'Europe
chrétienne ne pouvait résister à cette étrange confusion de toutes les
idées et de toutes les choses.
Le génie des institutions féodales rendait d'ailleurs impossible l'ap-
plication de cette spiritualité élevée, prématurément introduite dans
une société où la conquête avait en quelque sorte rajeuni le droit
antique de la force par une consécration nouvelle. L'afféagement du
soi avait, il est vrai, arrêté le torrent de l'invasion, et ancré au rivage
cette terre si long-temps battue par la tourmente; mais les mailles ser-
rées du réseau dont ce système couvrit l'Europe, durent arrêter le
développement naturel de celle-ci, et empêcher la vie de circuler
libremetit dans son sein. Des relations de vassalité s'établirent en de-
hors de la volonté des peuples et de leurs intérêts d'avenir. La posses-
sion du territoire se trouvant étroitement liée au droit des personnes,
suivit toutes les fortunes de celles-ci, dfe telle sorte que le décès d'un
prince et le mariage d'une princesse suffirent pour briser les relations
les plus intimes. Des provinces furent liées ^ une domination étran-
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DE L'ÉQUaiBRE EUROPÉBN. &69
gère, d'autres forent séparées de leur centre naturel par suite des in-
nombrables vicissitudes du droit féodal, et Tessor des nationalités se
trouva de toutes parts comprimé par Tautorité de prescriptions arbi-
traires. Ainsi, pour ne rappeler qu'un seul exemple, les diverses pro-
vinces l)elgiques, disputées tour à tour comme fiefs de l'empire et de
la France , devinrent une pomme d'étemelle discorde au centre même
de l'Europe. Le droit des femmes livra les peuples à toutes les incer-
titudes de l'avenir, à ce point que si l'on voulait désigner l'institu-
tion politique la plus funeste au monde depuis mille ans, personne
n'hésiterait à indiquer la succession féminine. Par elle s'ouvrit, entre
l'Angleterre et la France, une guerre de trois siècles; le droit des
femmes nous jeta sur l'Italie au mépris de nos intérêts les plus évidens,
et par lui la vaste monarchie espagnole devint l'accessoire de l'héri-
tage d'un prince flamand, petit-fils de l'héritière de Bourgogne et
fils de l'héritière deCastille, et deux fois en moins d'un siècle le sort
de l'Europe dépendit du choix d'une jeune fille.
La séparation profonde maintenue par les institutions féodales
entre les races humaines, l'antagonisme permanent de l'empire et
de la papauté, expression de deux forces en lutte constante, oppo-
saient un invincible obstacle à la réalisation de la pensée politique
embrassée par Hildebrand, Conti et tant d'autres illustres pontifes avec
l'enthousiaste persévérance qu'inspirent les grandes choses. Les papes
avaient pu sauver l'Europe de l'invasion musulmane , inspirer et
régler le mouvement qui, en la jetant tout entière sur l'Asie, fit
sonner l'heure de son affranchissement politique; ils avaient pu, par
de prodigieux efforts, sauver l'inviolabilité du mariage et la sainteté
de la famille, maintenir les lois de l'église et préserver la discipline,
compromises par un dangereux contact avec la puissance seigneuriale;
ils purent intervenir entre les princes et les peuples, quelquefois pré-
venir la guerre, et toujours en atténuer les rigueurs : mais il ne leur
fut pas donné d'asseoir les relations d'état à état, et d'imprimer à
celles-ci une fixité que ne comportaient ni le droit féodal, ni les
mœurs d'uoe époque toute guerrière.
Déjà, d'ailleurs, le grand édifice de la catholicité menaçait de
s'écrouler par sa base. Le xV siècle, cet flge qu'il faudrait tant étu-
dier pour bien comprendre le nôtre, avait soufflé sur le monde un
vent de révolutions et de ruines, et ouvert de toutes parts des pers-
pectives nouvelles. L'aiguille aimantée, l'Amérique, l'imprimerie, le
papier à écrire, la poudre à canon , les merveilles de la science et les
secrets de la nature étaient venus changer toutes les conditions de
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Vn HMWE 1»S BSmC MOllDfiS.
la lie matérieUe, et détacher Thoinme de ses idées en le détachant
de ses habitudes. L'antiquité , soudainement exhumée par les jnris-
consistes et les écrivains, fit apparaître le monde réel sous cet aspect
terne et dangereux que reflètent également sur les choses présentes
et la connaissance incomplète du passé et les vagues hallucinations
de l'avenir. Les poètes donnèrent à l'Europe une littérature nouvelle,
puisée en dehors des sources chrétiennes; le droit romain, accepté
comme la raison écrite, fit mépriser les institutions paternelles, et
dès-iors on s'occupa moins du soin de les corriger que de celui de
les abolir. L'histoire et la politique ^ dégagèrent de tout symbo-
lisme religieux , et ne furent plus envisagées qu'au point de vue de
l'habileté pratique. Le scepticisme engendra la corruption , qui réagit
à son tour sur les croyances; celles-ci s'ébranlèrent, et les mœurs
arec elles. Vainement le génie des arts et des lettres couvriUI l'abîme
entr'ouvert des merveilles de la renaissance : le monde y glissa
par une pente fatale, et la réforme du x^T siècle fut la suprême con-
séquence d'un mouvement intellectuel tout négatif de sa nature,
mouvement irrésistible toutefois, qui allait bouleverser toutes les
idées, interrompre tous les rapports des hommes et des nations, et
constituer les deux moitiés de l'Europe dans une guerre acharnée
Twie contre l'autre , sans leur laisser un seul principe commun au-
quel elles pussent se rallier.
Alors parut Grotius: il vint entre la réforme et la guerre de trente
afis, comme entre un principe et sa conséquence. Je ne sais pas de
livre qui atteste au même degré que le sien l'état de ruine et de con-
fttaon où le chaos des évènemens et des idées avait plongé l'Europe.
Le savant hollandais n'entreprit rien moins que de refaire un droit
public européen en place de celui dont Machiavel, Charles-Quint,
Inther, Calvin et RkheUeu avaient chacun déchiré une page. Mais
comment s'y prendre? comment relier des nations entre lesquelles la
séparation des doctrines avait fondé des intérêts politiques opposés?
Quel lien commun existait entre les hommes? quel critérium restait
encore à la vérité et au droit? quelle autorité acceptée de tous inter-
préterait et les conventions écrites et les règles de la justice natureBe
sidiversement comprises? Une seule puissnnce morale était restée de-
bonit , celle de la science; un seul prestige était vivant encore, celui de
l'antiquité. C'est donc à la science et à l'antiquité que Grotius demande
sitton l'idée absolue du droit, du moins sa confirmation dans toutes
les déductions auxquelles il arrive. Les plus évidentes prescriptions
de h eoBscience humaine ne pèsent pour hri qu'autant ^u'il trouve à
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les appuyer de témûignage» enpnuités à L'histoire de Vantii^té po-
l]fUiéiste. De TEurope^ il ne ae préoccupe guère plus qjoe de laChJiw.
Pour savoir ce qu'est la faixy ce qu'est la gueae, ce que comporte la
première, ce qu'autorise la seeoode, il dépouille laboaeusemeBi Ho-
mère et Virgile Y Thucydide et Tite-Live, éclatantes renommées^ les
seules^ auxquelles ou payAt encore en ce temps un religieux respect
et une admiration unanime.
On comprend la faiblesse inséparable d'un tel mode de précédée^
lorsqu'il s'agit de déterminer les rapports introduits par une civiliser
tion aussi éloignée des doctrines que des habitudes de l'antiiiuité,
rapports multiples et complexés d'industrie, de marine^ de commur-
nication journalière,^ auxquels Rome et la Grèce étaient aussi étcaor
gères que nous pouvons l'être à la mollesse de cette vie où l'esclavaga
ées masses était le piédestal de la liberté du petit nombre.
Aussi a--tron pu remarquer que, malgré la rectitude de sa pensée,
Grotius n'échappe pas aux difficultés attachées à son point de départ.
Beiativement à l'état de guerre, au dommage que cet état autorise à
causer à l'ennemi, au droit qju'il confère sur la propriété pubUque et
privée, au droit plus redoutable de vie et de mort sur la personne du
piisonnier, à la faculté* de convertir ce droit en un esclavage légjittr-
mement perpétué de génération en génération , ce publiciste est d'une
rigueur souvent désespérante. 11 a recouis alors, pour atténuer ses
solutions, à une distinction toute gratuite entre le droit naturel et le
4roit des gens proprement dit, entre la justice et la modération , l'une
résultant du dcoit consacré par le consentement des peuples ,^ l'autre
4es inspiration& d'ime ame généreuse qui se refuse à consommer le
jDal quand celui-ci n*est pas absolument nécessaire.
Ou ne sanrait méconnaitre assurément la grande autant qu'heu^
leuse influence de l'illustre Hollandais. Par la seule force de sa pensée
di de son savoûr, il contribua à recréer pour les nations un code poli-
tique dcNit ks règles furent un bienfait, quelq^ arbitraire qu'en fîkit
le principe. S'il ne retrouva pas les titres perdus du genre humain^
il lui en donna du moins de provisoires, et releva dans le monde
l'idée du droit, encore qu'il la laissât sans garantie sérieuse. Ses suc-
cesseurs et ses disciples, à commencer par Puffendorff pour Guir par
Gérard de Rayneval, acceptèrent et maintinrent son principe^ mais
ils substituèrent de plus en plus TautorMé de la conscience humaine
àceUe des faits fournis par l'expérience et par l'histoire. Le droit
4es gens se rationnalisa comme la philosophie elle-même, et flnit
far se confon<ke complètementt chez quelques publicistes modernes^
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472 REVUE DES DEUX MONDES.
avec le droit naturel proprement dit. Montesqaieu énonça sur lei
limites du droit de guerre les opinions les plus humaines. Rousseau,
niant la légitimité de tous les pouvoirs non revêtus de la sanction
populaire, établit le droit inaliénable des nations de ne dépendre que
d'elles-mêmes, et de n'être régies que par leur propre souveraineté.
Sous l'influence de la philosophie du xyiii' siècle, la théorie restret-
gnit les droits du gouvernemetit dans des limites de plus en phis
étroites, pendant qu'elle donnait un essor chaque jour plus libre à
ceux des individus et des nations.
Hais n'est-il pas digne de la plus haute considération que ce soit
précisément à cette époque que la pratique ait insulté face à face la
théorie, comme pour attester plus authentiquement son impuissance?
C'est pendant que Rousseau jette dans le monde son Contrat social,
aux applaudissemens de l'Europe, et que la souveraineté du peuple
devient la base de la science politique , que se prépare et se con-
sonune le meurtre de la Pologne I Des princes et des ministres philo-
sophes, liés d'intimité avec tous les penseurs de leur temps et s'ho-
norant de leur commerce, passent contre l'existence même d'un
peuple auquel ils ont soigneusement enlevé tous ses moyens de
défense, un pacte secret d'astuce et de violence qui répugnerait à des
bandits de profession. Pendant que les droits de l'homme sont mag-
nifiés, et que la raison s'abtme dans son apothéose, une grande na-
tion est sacrifiée à des cupidités que ce premier succès met en goût,
et qui préparent déjà le même sort à la Bavière, à la Suède, à l'empire
ottoman, à tout ce qui n'est pas en mesure de se défendre et de
chasser les voleurs à main armée. Plus de sûreté désormais pour les
états faibles, plus de garantie pour ceux qui pourraient le devenir
un jour; le droit a désormais disparu de la langue diplomatique comme
une idée vieillie et une formule sans valeur. De la morale des philo-
sophes, des gros livres des publicistes, il ne reste plus qu'une vérité,
la force, et qu'un résultat, le pillage. La plus haute civilisation pré-
pare et perpètre, à l'éclat des lumières qu'elle fait briller, des atten-
tats que la barbarie du moyen-ftge n'aurait pas même conçus dans ses
ténèbres.
Enfin, pour que rien ne manquât à cet enseignement, pour
qu'il restât authentiquement démontré que le droit des gens, inventé
par les savans du xvii' siècle et perfectionné par les hommes d'es-
prit du XTm% était sans force morale comme sans autorité politique
du moment où des croyances communes ne le plaçaient pas sous la
sarde de Dieu dans la conscience des peuples, on allait voir bientôt
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DE l'Équilibre evropéev. &73
les nations les plus policées de l'Europe se faire dans les deux inondes
et sur toutes les mers une guerre de forbans et de barbares, courir
sus aux neutres comme à Tennemi, et lutter d*audace et d'impudeur
dans la violation des droits les plus évidens. Les partages de la Po-
logne, le gnet-apens de Bayonne, les ordres de l'amirauté et les dé-
crets de Berlin , voilà où aboutirent en moins de deux siècles les
théories savantes appliquées à Osnaftruck et à Munster par les plus
fortes tètes de leur temps; présage désespérant pour les sociétés ac-
tuelles, s'il n'y avait à signaler aujourd'hui quelques symptômes qui
permettent du moins de concevoir l'espérance d'une réorganisation
de la science politique sur une base plus large et sur une doctrine
moins arbitraire. Avant de signaler ces symptômes vagues encore^
mais réels, achevons de nous rendre compte de ces idées, dont le
congrès de Vienne a essayé la réhabilitation ; demandons-nous si le
système fameux de l'équilibre sur lequel l'Europe prétendit se recon-
stituer après la grande scission du xvi* siècle, présentait dans l'ordre
politique plus de garanties que le droit des gens n'en offrait dans
l'ordre moral; recherchons si le maintien de ce système, opiniâtre-
ment poursuivi , n'a pas coûté à l'humanité autant de guerres qu'il a
pu lui être donné d'en prévenir.
Ce fut une ingénieuse idée que celle d'une pondération constituée
de telle sorte que les grandes puissances se maintinssent immobiles à
raison de l'égalité de leurs forces, et que leur équilibre même devint
la garantie de l'indépendance et de la sûreté des états d'un ordre
inférieur. Dès qu'on devait renoncer à fonder l'édifice européen sur
l'idée d'un droit inhérent à chaque nationalité, droit inviolable par
lequel celle-ci vit et se conserve au même titre que l'homme ou la
famille elle-même, on ne pouvait méconnaître ce qu'une telle théorie
offrait au moins de spécieux. A l'Angleterre revient l'honneur de la
première application. Les Tudors tinrent habilement la balance de
l'Europe entre la France et l'Espagne. Cromwell dut sa grandeur à la
manière élevée dont il comprit le rôle que faisait à sa patrie la rivalité
de la maison d'Autriche et de la maison de Bourbon, et la chute
d'une dynastie pensionnaire de Louis XIY constata que l'opinion ne
permettait pas au gouvernement de la Grande-Bretagne de manquer
impunément à la mission que lui déférait l'Europe.
Le congrès de Westphalie n'est une si grande époque dans les
annales diplomatiques que parce qu'indépendamment des principes
de gouvernement intérieur qu'il proclama pour l'Allemagne, il tenta
de fonder l'équilibre général sur une base que les contemporains
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VA- BBVTJE HBS SflCX MCNIDBd.
liliésttaieiit pas à répnter inébranlable. L'empire se troii?a pondéré
par régallrté établie entre les deux religions et le nonri^re de voix
électorales départies à Tune et à Tautre; TEorope parut Tètre égale-
ment par la balance territoriale réglée par les traités de Mnnster, et
pins tard par la paix des Pyrénées, entre les deux brandies de la
mmson d'Autriche régnant à Vienne et à Madrid, et la France étroi-
tanent liée à la Suède, à laquelle les actes de Westphalie avaient
ouvert la porte des diètes de l'empire.
Mais le monde politique se félicitait encore d'être échappé aux
horreurs de la guerre par l'habileté des négociadons, que déjà l'édi-
fice élevé avec tant de peine s'écroulait de toutes parts. Pendant que
la monarchie espagnole, jetée avec l'empire et les états de Tltalle
dans l'un des plateaux de la balance, s'affaissait graduellement au
milieu de ses richesses stériles, un jeune souverain s'agitait impatient
dans les barrières élevées par les traités. Louvois lui improvisa des
armées, Colbert lui prépara des finances. Lionne mit au service de
son ambition toutes les cupidités princières du second ordre. 8*ap-
puyant donc, du chef de Tinfante sa femme, sur un prétendu droit
de dévolution, comme il aurait fait sur tout autre titre, Louis XIY
envahit les Pays-Bas; il menaça l'existence même de la Hollande, et
après avoir résisté à l'Europe et dissous ses coalitions, il fit consacrer
à son profit, à Nimègue comme à Riswick, des altérations fonda-
mentales dans le système de l'équilibre européen. Éprouvé plus tard
par les vicissitudes de la fortune et les résultats de 'ses fautes, il ne
finit pas moins par réaliser la pensée la plus dh'ectement contraire à
ce système, en plaçant son petit-fils sur le trône d'Espagne et en
abaissant les Pyrénées devant la majesté de la France et de sa race.
Lorsque les longs revers eurent succédé aux longs succès, par l'un
de ces périodiques retours qui font la balance véritable des choses
humaines et garantissent seuls la liberté des nations, on reprit à
Utrecht cette œuvre de pondération que les évènemens venaient de
nouveau rendre possible. Mais que de changemens capitaux à intro-
duire dans ce système européen fondé soixante années auparavant,
et combien les prévisions diplomatiques n'avaient-elles pas été vaines I
L'alliance de la France et de l'Espagne était reconnue, et préparait
dans l'avenir le pacte de famille; la Suède ne pesait plus dans les
destinées du monde, et cette puissance, fille des circonstances et d'un
grand homme, ne figurait plus dans le Nord que pour servir de proie
à un voisin dont, au siècle précédent, on ne prononçait pas même le
nom. La Hollande, autre création artificielle du patriotisme et du
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SB l'équiubae bubopébn. VfB
génie; la Hollande, qui promettait au xvu* siècle de devenir ce
que l'Angleterre est au xix% s'abaissait aussi comme puissance
politique; Tempire ottoman reculait par cela seul qu'il n'arançait
plus; la Pologne subissait Tinfluence étrangère sons les Auguste, et
tous les rouages de la vieille machine européenne étaient détraqués
à la fois.
Le système de l'équilibre avait publié d'ailleurs de tenir compte
des grands hommes, dont la seule influence suffit malheureusement
pour déranger son mécanisme. Voici surgir un royaume nouveau à la
placé de ce duché de Prusse, fief obscur de la Pologne, un électeur
de Brandebourg qui s'est fait roi , et dont le petit-fils s'appellera Fré-
déric II. Voici un barbare au prédécesseur duquel le congrès de
Westphalie avait refusé le titre d'altesse, qui vient de prendre à la
Suède le terrain où bâtir la capitale du plus gigantesque empiiie qu'ait
vu le monde. Or, pour ne point parler ici de la Russie, dont la déci-
sive influence ne se fit pas sentir immédiatement, la seule érection
du royaume de Prusse allait bouleverser toutes les combinaisons de
la politique, car cet état, centre naturel de toutes les sympathies
protestantes et de tous les intérêts du nord de l'Allemagne, ne pou^
vait manquer de diviser l'empire et d'y balancer promptement l'in-
fluence autrichienne. Ce réle lui était tracé par la nature des choses,
et ce fut sans doute pour se mettre en mesure de le remplir et pour
fonder l'équilibre de l'Allemagne sur une juste pondération de pou-
voirs que Frédéric crut devoir s'adjuger la Silésie.
La France applaudit d'abord , et cela devait être, au formidable rival
qui s'élevait contre son plus vieil adversaire; elle unit ses efforts aux
siens pour briser la couronne impériale sur la tète d'une femme hé-
roïque. Mais au moment où l'alliance des cabinets de Versailles et de
Berlin paraissait devoir devenir l'une des règles fondamentales du
système européen, on vit s'opérer un revirement soudain dans l'atti-
tude de toutes les parties belligérantes, et toutes les notions de la
politique jusqu'alors consacrées se trouvèrent brouillées et confon-
dues. Le cabinet autrichien sut profiter des voies qu'ouvrait Fintrigue
à la cour la phis frivole et la plus dissolue de l'Europe, pour déter-
miner dans le système de la politique générale un revirement aussi
inattendu que complet, et l'on vit la France, dont Richelieu avait
constitué le protectorat sur tous les petits états protestans de l'Alle-
magne, et qui venait de faire de si grands efforts pour élever le roi
de Prusse, employer toute sa puissance pour l'écraser. Cette maison
d'Autriche, qu'elle poursuivait la veille encore avec un acharnement
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476 REVUE DBS DEUX MONDES.
séculaire, devient tout à coup sa plus intime alliée; elle proclame
l'identité de ses intérêts politiques avec ceux du cabinet impérial, et
dans l'enivrement de cette amitié nouvelle, qui va devenir, selon le
style des chancelleries, le gage le plus solide du maintien de l'équi-
libre et de la paix du monde, la cour de Versailles signe avec celle de
Vienne les stipulations de l'alliance la plus léonine qu'ait jamais con-
sentie un cabinet.
On sait que cette alliance attira bientôt la France dans une que-
relle qui lui était étrangère. Battu par la Prusse, écrasé par l'Angle-
terre, humilié dans sa gloire, compromis dans ses intérêts coloniaux ,
le cabinet firançais dut signer enfin cette paix de 1763, qui, sous le
rapport continental, remit les choses à peu près sur le pied où elles
se trouvaient avant ces grands évènemens. Il n'y manquait que tant
de millions engloutis et ces milliers d'hommes tués pour établir la
balance politique, hier sur l'alliance de la Prusse, demain sur celle de
l'Autriche et l'union du dauphin avec la fille de Marie-Thérèse.
Qu'on me permette de reproduire ici une réflexion que ce sujet
m'inspirait il y a quelques années, et de redemander « qui donc avait
raison , du duc de Choiseul ou du cardinal de Fleury? Quand agis-
sait-on d'après les vrais principes de l'équilibre? Était-ce en 1748,
quand on s'appuyait sur Beriin, ou en 1756, lorsqu'on s'appuyait sur
Vienne? En vérité, n'y a-t-il pas de quoi trembler pour la politique,
et cette science n'est-elle pas encore plus conjecturale que la méde-
cine? La France, ainsi livrée à deux systèmes opposés, ne rappelle-
trolle pas le malade traité pour le même mal par les toniques et les
débilitans? »
Dieu me garde assurément de reprocher au système de pondération
de n'avoir pas empêché la guerre dans le monde; cela serait aussi peu
fondé que d'imputer à crime à la thérapeutique l'existence même des
maladies. Mais je cherche vainement, je le confesse, quels embarras
il a prévenus, quelles vues ambitieuses il a pu contenir, à quelle vio-
lence et à quelle injustice il a su résister, quelle faiblesse et quel bon
droit il lui a été donné de faire triompher en Europe depuis qu'on en
essaie l'application. L'erreur fondamentale de ce système consiste à
raisonner sur les nations comme sur des choses inertes, sans tenir
compte du mouvement qui les modifie incessamment» et des révolu-
tions qu'un homme ou une idée introduit soudain dans les relations
de peuple à peuple. Cette dynamique ne se préoccupe ni de la pensée
ni de la vie, et applique sérieusement au monde de l'intelligence et
des passions le mécanisme des corps inanimés. Elle ][^résuppose
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/IW
BB L'ÉQUaiBRE BUROPÉEIf. 477
tfaSIeors, comment le méconnaître? rinimitié naturelle des peuples;
elle pose la guerre en principe, comme l'état normal du monde, et
cherche à la conjurer par un obstacle tout matériel , à la manière de
Hobbes, qui prétendait arracher l'espèce humaine à l'anarchie en
l'invitant à se réfugier dans le despotisme. Lorsqu'on creuse cette
doctrine, on voit qu'elle repose sur la négation même du droit, et
qu'elle consacre, en lui opposant certains obstacles temporaires, le
triomphe définitif de la force.
N'est-ce pas au nom de l'équilibre qu'ont été consommés les trois
partages de la Pologne? Que dit l'Autriche pour légitimer sa partici-
pation, d'abord timide, à un attentat que sa souveraine déplorait
comme un crime et comme une faute? Ne s'excusa-t-elle pas sur
l'obligation de faire contre-poids à la Prusse et à la Russie, dont les
souverains, esprits forts, avaient conçu la première pensée de ce for-
feit politique? Que dit plus tard le même cabmet pour défendre aux
yeux de l'Europe étonnée l'anéantissement de Venise et la réunion
de cet état à l'Autriche? N'établit-41 pas fort disertement que cet
agrandissement était devenu pour loi une nécessité depuis que la
France avait conquis la rive gauche du Rhin , et que la Prusse, exploi-
tant sa neutralité comme d'autres auraient exploité la victoire, se pré-
parait à profiter des sécularisations ecclésiastiques et du pillage de
l'Allemagne? Odieuse doctrine, qui aurait pour dernier résultat l'ab*
sorption de toutes les nationalités par deux puissances prépond<!^-
rantes, dont l'une trouverait constamment dans les iniquités di)
l'autre un motif légitime de les imiter.
L'équilibre qui dans le xvii* siècle n'avait pas arrêté Louis \ï\\
qui an xvin° fut bouleversé par Frédéric II, ne pouvait au xix* ar-
rêter Napoléon. Lorsqu'elle fut sortie de la brûlante période durant
laquelle sa politique n'avait été qu'un dithyrambe révolutionnaire,
ta république française' avait repris à Campo-Formio, à Rastadt, à
Lunéville, le fil des traditions consacrées par le vieux droit public
européen, avec une mesure à laquelle toute justice n'a peut-être pas
été rendue. La France avait admis sans difficulté la nécessité de pon-
dérer ses acquisitions en Belgique et sur la rive gauche du Rhin par
l'agrandissement de la Prusse et de l'Autriche, agrandissement dont
les états de l'Italie, lesj)rincipautés médiatisées et les évêchés sécula-
risés de l'Allemagne devaient nécessairement payer les frais. La paix
de 1801 réalisa ces principes, et le traité d'Amiens les confirma dans
leur application à l'Angleterre.
Mais dès cette époque, il n'y avait <|éjà plus dans le monde qito
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V79 BBTVB BSS DSeX WmVBSk^
deux forces vÎTe^en préseace, el l'^wer» étaitâevesa le cbaoïp de
lataiHe de deux puissances trop pleines de sève pour être cootenues
dans leur essor par tes états neutres ^ trop antipathiques entre elks
pour se laisser jamais pondérer Tune par l'autre, Gdle-ei agirait i
h donnnation maritime du globe , et Favait déjà prescpie ooofuiae;
celle-là osait concevoir l'asservissement militare de l'Europe, et db
parut à la veille de le réaliser. Pitt porta dès l'abord dans ce duel
une netteté de vues et une inflexibilité de résolution qui ne se dé*
veloppèrent que successivement chex son grand adversûre. Gel im-
passible ministre savait où il en voulait venir avant q|ue Nq[K>léon se
fût rendu u» compte complet des ^rieuses fatalités de sa destinée,
et la suprématie maritime ouvertement confessée fot à la fois Torî-
gine et peut-être l'excuse de la domination territoriale.
A ce point avait donc ad^outit après un siècle et demi de décep-
tions, ce vieux système poUtique sans racine dans la conscience des
peuples ! Le choix entre deux tyrai^ies également pesantes était de^-
venu la conséquence dernière de ce méeamrae ingénieux , sow
lequd s'étaient efEacées toutes les notions de la justice et de l'équité,
et le monde était suspendu entre deux menaces dont il était écrit
qu'U ne pourrait désormais se dégager! A la domination temporaire
d'un gnmd homme, instnment de la Providaiee et brisé prompte-
ment par elle, allait en effet se substituer celle d'un état ûnmobile
et solide comme le pôle où il s'appuie , et la Grande-^etagne aUait
bientôt trouver en foce d'elle, et luttant aussi pour la domination du
monde, un empire qui avait hérité, probel)lement pour des siècles,
du rôle que Napoléon avait joué pour un jour.
La rivaUté de l'Angleterre et de la Russie aspirant au ménse hvA
par des voies différentes, tel est le fait désormais trop constaté contre
lequel se débat vamement la conscience publique. Du moment où
FEurope, enivrée d'une victoire attendue si long-temps, et prenant
le soin de sa vengeance pour une inspiration de bonne pc^tique,
s'accordait pour abaisser la France au-^elà d'une juste mesure; du
jour où celle-ci, refoulée loin du Rhin et dépouillée de la Savoie,
cessait d'agir sur l'Allemagne et d'avoir pied sur l'Italie, il devait être
évident pour tous les esprits sérieux que la suprématie continentale
passerait désormais sans contre-poids à un grand état où la force
militaire n'est pas tempérée, conune elle te fut toujours en France,
par d'ardentes sympathies pour l'humanité.
Le congrès de Vienne crut équilibrer le monde en dépouillant les
faibles au profit des forts, en obéissant à toutes tes haines éveillées
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par B€tre gloipecepame à toutes les araibitions malhenreusement sus-
citées par notre exemple. Tout entière à ses impresdionsdu moment ,
eette assemblée ne «e préoccupa guère plus de I*avenir que du passé,
et son imprévoyance prépara au monde la plus pénible des situations,
soit que la liberté de l'Europe fût menaoSe par Talliance des deux
ptissances prépondérantes, «oit que son repos ftt compromis par
leurs querelles. Une politique imprévoyante autant que passionnée
a grandi de ses propres mains ces deux puissances colossales , qui sti-
pulent aujourd'hui en souveraines sur le sort de TOrient, en atten-^
dant qu'elles règlent eeini de l'Europe. L'œuvre de Vienne com-
mence à porter ses fruits, et le traité du 15 juillet 16&-0 a fait enfiu
apparaître à tous les yeux le germe qui se trouvait virtuefflement con-
tenu dans les stipulations de 1815.
L'Angleterre et la Russie restaient en effet les deux seules forces
éfiergiquement constituées dans l'^cononiie nouvelle du monde. La
France, rétrécie dans ses vieilles limites, alors que depuis un siècle
ses voisins «'étaient appropriés les dépouilles de la Pologne, de TAUe-
magne et de l'Italie, ne conservait plus que juste ce qu'il lui fallait de
puissance territoriale pour tenir en respect la Prusse et l'Autriche,
l'une mal assise dans ses frontières artificielles, l'autre incessamment
préoccupée des dispositions de ses provinces italiennes. Ces deux cours
entrèrent dès 1815 dans une ère d'inquiétude et de soucis, de pré-
cautions et de défiances, dont l'effet immanquable devait être de les
livrOT presque sans réserve à l'ascendant chaque jour croissant de la
Russie. Le cabinet de Saint-Pétersbourg était en effet le seul point
d'appui vraiment solide que pussent prendre des puissances com-
promises par les défauts de leur constitution géographique ou les
irritations populaires qui se développaient dans leur sein, car la
Russie, force compacte et soumise, était la seule base inébranlable
de ce fragile édifice chancelant au souffle de tous les orages. Elle
dut dès-lors dominer souverainement le continent où la France ne
pouvait lui faire contre-poids que par la puissance des idées et des sym-
pathies libérales qui se rattachaient à elle. Or, c'était contre ces idées
éUes-mêmes que l'Autriche et la Prusse éprouvaient Fimpérieux be-
soin de s'armer.
Diminuer démesurément la France et grandir foUenîent la Russie
par l'adjonction du grand-duché de Varsovie , qui portait les fron-
tières de cet empire à quelques marches de Dresde, de Berlin et de
Vienne, c'étsnt assurer la prépondérance morale de ce cabinet dans
le présent, et frayer les voies pour l'avenir i sa suprématie militaire;
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480 lUSVUB DBS DEUX MONDES.
c'était enfin manquer de la manière la pins grave aux lois de cet
équilibre qu'on faisait profession de rétablir.
Une autre puissance était avec la Russie demeurée libre de toute
entrave, et dans la pleine disposition de sa force et de ses destinées.
Elle aussi avait pu réaliser, avec l'approbation de l'Europe, dont elle
venait de stipendier les victoires, des plans conçus depuis plus d'un
siècle. Personne ne s'éleva au congrès pour contester à l'Angleterre
aucun de ces points formidables auxquels elle a su rattacher sur tous
les continens et sur toutes les mers la chaîne qui enlace le monde.
On ne lui disputa ni Heligoland, ni Gibraltar, ni Corfou, ni Malte,
ni le Cap, ni l'Ile-de-France : on reconnut donc implicitement ses
prétentions à la souveraineté maritime, comme on parut passar con-
danmation sur celles de la Russie relativement à l'Orient, en con-
sentant, sur l'habile insistance du cabinet de Saint-Pétersbourg, à
ne pas comprendre la Turquie dans l'acte de garantie signé par
toutes les puissances chrétiennes.
Les périls qui déjà menacent l'Europe, ceux qu'elle redoute pour
l'avenir, sont donc sortis des stipulations de Vienne aussi logique-
ment qu'une conséquence découle d'un principe. En abaissant la
France pendant que tout s'élevait autour d'elle, on la contraignait
à chercher dans les sympathies révolutionnaires une force qu'elle ne
pouvait plus attendre de ses ressources territoriales en face des puis-
sances liguées contre elle et agrandies. En permettant à la Russie
de dépasser la Yistule pour s'établir au cœur de l'Allemagne, on
réduisait à la condition de puissances du second ordre l'Autriche,
assise sur la terre des volcans, la Prusse, plutôt agrandie que forti-
fiée par des lambeaux de territoire. En n'essayant pas même un effort
pour sauver la liberté des mers et l'avenir industriel des nations in-
dépendantes, on semblait autoriser l'Angleterre à faire tout ce que
réclame le maintien d'une suprématie sanctionnée comme légitime,
soit qu'il s'agisse d'imposer à l'empire céleste l'obligation de recevoir
sans murmure les poisons qui croissent au bord du Gange, soit qu'il
faille arracher des bords du Nil et de l'Euphrate le germe d'un pou-
voir s'élevant comme une barrière entre les deux moitiés de son
gigantesque empire.
La confusion des principes le disputa dans ces conférences fameuses
à l'imprévoyance de l'avenir. Il est véritablement impossible de dire
sur quel droit politique furent assis tant d'arrangemens accomplis
contre la volonté des peuples et malgré leurs énergiques protesta-
lions. A quel titre la Norvège se trouva-t-elle réunie à la Suède, et
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DE X'ÉQUIUBftS EUROPÉEN. 481
la Belgique à la Hollande? Pourquoi Tattentat osé contre Venise,
sous le seul prétexte d'équilibrer rAutriche avec la France agrandie,
iut-il de nouveau sanctionné lorsque la France perdait toutes ses
conquêtes? Pourquoi surtout Tétat de Gènes, que la violence seule
avait absorbé dans l'empire français, ne retrouva-t-il pas sa vieille
indépendance lorsque la victoire venait de faire triompher la cause
des peuples opprimés? Pourquoi la Saxe fut-elle morcelée malgré ses
protestations unanimes, et sur quel droit pouvait-on s'appuyer pour
conserver l'ombre d'une couronne à son roi, alors que l'on ne recon-
naissait pas à ce pays lui-même le droit de demeurer nation, parce
que des compensations territoriales avaient été promises à la Prusse?
La légitimité historique ne protégerait-elle donc que les races royales,
et la patrie des Jagellons n'avait-elle pas le droit de retrouve^ son
nom, lorsque tel prétendant obscur reprenait son trône en vertu
d'un titre inamissible? Cette légitimité des dynasties, séparée de
celle des peuples, était une doctrine aussi étrange que dangereuse
i proclamer : ajoutons, d'ailleurs, que, si elle fut théoriquement
énoncée à Vienne, on se garda bien d'en suivre les prescriptions
rigoureuses. Pendant que les fils de saint Louis rentraient au palais
de leurs pères, ceux de Gustave Yasa continuaient à étaler dans l'exil
leur titre méconnu et leurs protestations inutiles, et l'on sait qu'il
ne fallut rien moins que l'événement imprévu des cent jours pour
faire triompher à Naples contre le roi Murât le principe si solennel-
lement proclamé à Paris contre l'empereur Napoléon.
Se venger de la France au risque de la rendre impuissante et d'y pré-
parer pour un prochain avenir une réaction révolutionnaire, satisfaire
à tout prix aux traités particuliers passés durant la guerre, traités en
vertu desquels chaque cabinet réclamait son contingent stipulé d'ames
et de lieues carrées à prendre depuis la Meuse jusqu'à l'Oder, solder
les comptes des grands avec la monnaie prise dans la poche des petits,
régler enfin les destinées du monde en se préoccupant exclusive-
ment des dangers qu'on venait de traverser, sans mesurer ceux que
préparaient des événement déjà proches : tel fut l'esprit de ce congrès,
où l'on éleva des expédiens à la dignité de principes, et où l'on étala
la perpétuelle hypocrisie du droit , sans y croire et sans le comprendre.
Et Dieu me garde d'accuser ici les hommes en leur attribuant ce
qui appartient aux choses mêmes. Livrée au courant des idées les
plus contraires, ballottée entre les résurrections de l'école historique
et les inspirations de l'école rationaliste, entre le teutonisme et
le libéralisme, l'Europe de 1815 battait des mains et aux évocations
TOME XXIV. 31
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m BBVmS fliBS MSUX mfIBES*
du mejea-Sge eit aux în^fitutiefis représefirtaUres. Elle nageait ador»
ÉBfis oet ooésB de contradictioBS'd'où soitireDt la dédaratian de Saint-
Oneset tant d'aulres vagues pporaesses. On se trouvait dansritroit&
étifigatSon de satisfeire à deux tendances entre lesquelles -on était
Clément tiraitlé; aussi jamais œuvre ne porta-4-^le à ce point
eaohetdetraBsitiou et de sœpëcîsme. Quel(|ues {uîndpes, confessé»
dès cetle^poipie par toutes les écoles, la sécurité des propriétés et
des personnes , le libre ex«t)ioe des cultes , la proscription de la traite
des noirs, y sont seuls proclamés avec prédsion et netteté, de teHe
soite que les progrès constatés dans Tordre moral font ressorte davan-
tage l'incertitude et incohérence dans les vues politiques.
A examiner les vices 4e ce grand ouvrage et ses ehaneelantes
bases, on eût pu croire qu'une bien courte durée attendait ce traité
de Westphalie du xin^ siècle. Yoici cependant vingtHnnq années
que l'édiSoe lésardé bit tète à Torage, et quelles années que celles
de notre temps, où dans chaque lustre semble se condenser un siècle 1
Quels dangers n'ont pas meiftcé la paix de l'Eurepe , quelles passions
et quels intérêts n'ont pa^ conspiré la guerre, quelles prodigieuses
excitations n'ont pas poussé les peuple vers des destinées inconnues I
Gomment la paix s'est-etle maintenue et cons(rfidée par dmque
épreuve nouvelle? Comment le repos du inonde a-t-il résisté à des
atteintes multipliées, dont une seule aurait suffi pour ^embraser en
d'autres temps? Ceci n'est rien moins que le problème entier de
l'avenir, que la révélation d'une situation toute nouvelle, qn'^m ne
me plus, parce que chaque jour la constate davantage, ma» qu'on
ne comprend encore ni dans son principe, ni dans ses conséquences.
L'Europe venait d'acquérir, en la payant bien dier, une expérience
destinée à lui profiter. Elle dut se demander ce que tant de guenes
acharnées avaient changé au cours naturel des choses, à Tascendant
des peuples en voie de progrès, au décKn des peuples en voie de déca-
dence; et à la vue de résultats aussi ^q[>roportionnés avec l'immen-
sité des sacrifices , l'instinet public se prit à douter de la fécondité de
tant de combinmsons qui n'avaient pas notablement ^modifié les ré-
sultats qu'une prévoyance éclairée eAt pu prédire un demi-siècle
auparavant. L'Angleterre avait-«Be attendu la révolution française
pour afficher ses prétentions au monopole commercid et à la domi-
nation maritime? La Russie ne suivait-elle pas, àepms Kerre I"*, sa
double pente vers l'Allemagne et vers TOrient? La monarchie prus-
sienne n'avaît-elle pas reçu de Frédéric II une sève destinée à lui feîre
pousser encore quelques rameaux? L'Autridieu*était-eHe pas depuis
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]» l'iQiniiMEB niROtÉw. (M
toag'-teaip» pttigBfttice stoti^BMÉw» «wc» ferte pwr ae déJMrtiH, pliis
assez forte pofur attaquer? Enfiii^ depw les jomide Laois XV et la
destnictkm de la Pologne, ii'iteit-i pat trop
étoile de la France s'abacnreiMait à rbormm des peopieat Queto û
grands changeoMtas ayaient donc iaArodnit dans l'organieBtion teni-
tonale de TEnrope ces taltef gigantesqnes, qwlf résultats définitiÉ
en étaient sortis, foe D*eât pas déjà i»épafés k force descimes? Qi^
avait-îl de booleveraé, après tant de bonlerersemenSt dans réoonoraie
de ces plans, if^eoûbles comme la Profidence qni les trace? En qnoi
l'héroinneellegéMe avaiea^ib préyafai pov les modMer? La vanité
des combinaisons d'une politiqne isolée en toe de la force SBprime
qjaà domine l'ensemble des choses bmnainest n'était jamais appame
en Earope anssi clairement qo'après ces yingt^inq années d'épreuves;
c'était en qnelque sorte la morale de sa doulom^nse histoire, l'idée
divine épanouie dans le monde au prix du sang des générations;
c'était une pierre d'attente pour le droit nouveau qni commence î
s'élever aBjowrd'hni sor les débris de h^poHtiqne de fégoîsme et de
la science de réqnKbre. Essayons d'en d^ger le principe.
Il n'est pas, depuis 1815, une transaction de quelque importance
où l'Europe ne soit intervenue tout entière. Des défiances injustes et
des mesures impopulaires voilèrent d'abord aux yenx du monde Fim-
posant caractère d'un tel accord , et la quintuple alUance d'Aix-la-
Chapelle, cette haute inspiration que doit féconder Favenir, put sem-
bler conçue dans des vues étroites et mesquines. Il en est presque
toujours ainsi des grandes choses qui n'appartiennent en propre i
personne, et dont le génie ne se rérèle que par le temps. Des enga*
gemens regrettables ont pu être pris à Troppau, à Leybach et â
Térone; mais l'esprit dans lequel fut dirigée l'alliance des grandes
puissances aux premières années de sa fondation, n'infirme pas
l'importance de ce concert fondé sur des engagemens réciproques
et sur la quasft-pennanence d'une conférence européenne. Ce fait,
qni se produissit pour la ptremiére fois dans le monde, ouvrait une
ère nouvelle dans les annales des nations, et la solennelle déclara-
tion de principes émanée de l'Europe encore en armes sur nos fron-
tières restera, pour la postérité, le monument le pins grave entre
tous ceux de l'histoire contemporaine (1).
(1) Dédaration sifpiiée à Aii-la-€bapelle par les plénipoteDtiaires de Talliance, le
15 novembre 1818 :
« L*objet de cette iiiiloii est aussi simple que grand et salutaire; cRe ne tend k
aacune nouvelle combinaison politique, à aucila cbangemeiit dans les rart>ortB
31.
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kSk RBVUB VBS NHJX KONBBS.
Si les appréhensions des gonvernemens alors menacés dans lenr
existence par les agitatrons intérienres firent quelquefois de l'union
des grands pouvoirs'un instrument de mesures illibérales , c'était là un
fait transitoire par sa nature , et d'après lequel il eût été fort peu po-
litique d'appr^ier le génie et la portée d'une institution à peine
éclose. Ce fut après 1830 que le nouveau droit public, soudainement
sorti des embarras d'une guerre générale, se révéla sous son véritable
caractère. Aux difficultés qui se présentaient alors et dont il sut
triompher, on put voir qu'il y avait en lui un germe déjà puissant
de vie et d'avenir. Jusqu'alors la grande conférence européenne,
dont l'acte du 15 novembre 1818 avait complété la constitution , ne
s'était préoccupée que d'un seul intérêt, celui de la sécurité des trônes
sanctionnés par les traités existans; calme et constante dans son action, eUe n'a
pour but que le maintien de la paix et la garantie des transactions qui Tont fondée
et consolidée.
« Les souverains, en formant cette union auguste, ont regardé comme sa base
fondamentale leur invariable résolution de ne jamais s^écarter, ni entre eux, ni
dans leurs relations avec d'autres états, de Tobservation la pins stricte des principes
du droit des gens, principes qui , dans leur application à un état de paix permanent,
peuvent seuls garantir efficacement Tindépendance de chaque gouvernement et la
stabilité de Tassociation générale.
« Fidèles à ces principes, les souverains les maintiendront également dans les
réunions auxquelles ils assisteront en personne, ou qui auraient lieu entre leurs
ministres, soit qu'elles aient pour objet de discuter en commun leurs proiures inté-
rêts, soit qu'elles se rapportent à des questions dans lesquelles d'autres gouveme-
mens auraient formellement réclamé leur intervention. Le même esprit qui diri-
gera leurs conseils et qui régnera dans leurs communications diplomatiques, prési*
dera aussi à ces réunions, et le repos du monde en sera constamment le motif et
4e but.
<c C'est dans ces sentimens que les souverains ont consommé l'ouvrage auquel ils
étaient appelés. Us ne cesseront de travailler à l'affermir et à le perfectionner. Ils
reconnaissent formellement que leurs devoirs envers Dieu et envers les peuples
qu'ils gouvernent leur prescrivent de donner au monde, autant qu'il est en eux,
Texemple de la justice, de la concorde, de la modération, heureux de pouvoir con-
sacrer désormais tous leurs efforts à protéger les arts de la paix, à accroître ki
prospérité intérieure de leurs étals, et à réveiller ces sentimens de la religion et de
la morale dont le malheur du temps n'a que trop alTalbli l'empire. »
U est inutile, sans doute, de rappeler ici que l'alliance des cinq grandes puis-
sances dont les ministres ont signé cet admirable manifeste, était distincte de la
sainte-alliance proprement dite, dont le pacte fut conclu à Paris, le 96 septembre
1815 , entre les empereurs de Russie et d'Autriche et le roi de Prusse. C'est la quin-
tuple alliance scellée à Aix-la-Chapelle entre l'Autriche, l'Angleterre, la France, la
Prusse et la Russie, qui a été la base de toutes les transactions politiques en Europe
jusqu!à la conclusion du dernier traité de Londres , par lequel a été rompu ce fai-
yeau, seul gage de la paix da monde.
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DE L*iQUILIBEE BIJBOPÉEH. 485
menacés par les tentatives réyolationBaires; àjpartir de 1830, elle eut
à parfaire une œuvre plus difficile. Cette conférence fut appelée
tout à coup à concilier les intérêts les plus opposés, à transiger entre
les principes les plus hostiles; elle dut enfin, selon un mot heureux ,
asseoir la paix de l'Europe en équilibre sur une révolution.
La crise de 1830 fut sans doute la plus grande épreuve qu'eût à
subir la paix du monde. La guerre. semblait alors également inévi-
table, soit qu'on mesurât les conséquences politiques de cette révolu-
tion, soit qu'on observât les instincts de ceux qui l'avaient consom-
mée. Elle renversait en France un établissement dans lequel l'Europe
voyait la sanction même du dogme politique qu'elle s'efforçait de
proclamer. Son contre-coup abima cette monarchie des Pays-Bas,
la plus grande conception du traité de Vienne, et dans laquelle
s'étaient résumées toutes les craintes et toutes les antipathies de 1815.
La Belgique avait à peine secoué le joug étranger, que déjà l'Alle-
magne et l'Italie s'agitaient pour naître enfin à la vie politique, et
que la Pologne soulevait la pierre du sépulcre sous laquelle on la
croyait ensevelie pour jamais.
Lorsqu'une institution résiste aux innombrables obstacles contre
lesquels eut à lutter la conférence de Londres dans le règlement de
la question hoUando-belge, il est permis de la proclamer toute-puis-
sante, et Ton acquiert le droit de penser que le système de transaction
si heureusement employé pour dénouer des difficultés qui en tout
autre temps auraient été réputées insolubles , pourrait suffire à toutes
les conjonctures, s'il continuait à être appliqué aujourd'hui avec la
sincérité qui fit sa force en 1831 et 1832.
La France de 1830 manqua-t-elle à sa révolution et à elle-même
en persistant à garder dans l'alliance des cinq puissances la place
qu'y avait prise le gouvernement de la branche ainée des Bourbons,
et ne fit-elle pas, en résistant à ses propres entrainemens, une chose
honorable autant que politique?
Des chances heureuses s'ofiraient sans doute pour commencer une
guerre favorisée par des diversions puissantes, et que la sympathie
alors déclarée de l'Angleterre permettait peut-être d'entreprendre sans
témérité; mais quel n'eût pas été l'effet d'une telle excitation sur le
gouvernement que la France venait de se donner! Comment ce gou-
vernement se fût-il assis sur les intérêts matériels qui font sa force,
s'il avait dû, au dedans comme au dehors, faire appel aux sympathies
les plus ardentes et les plus aveugles? Il devait craindre l'enivrement
dei ses victoires aussi bien que le contrecoup de ses débites. Faiblis
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486 BBTCS BtS DflIX MIMIDW.
«Dcore et domÎBé par tous ceux qui ayaient conlribiié à sod élévatkiD,
il n'était pas ea mesuie, dans d'aïuai terribles coiD[4ieatioiis, de se
produire avec son génie propre, en déployant ce caiâetère de mod6-
tation régoUère qui, depuis « a fondé sa puissance. Le ^pr&aà&c sooci
d'uD pouYOtf intdligent doit être de cooserrer toujours l'entière dia-
position de lui-mérae, et d'éviter tes évènemens sons l'influence
des(|uels il peut craindre de la perdre.
Pourquoi la monarchie nouvelle eût-eUe affironté un tel péril?
qu'y eût-elle gagné dans l'hypothèse la plus favorable?
Déchirer les traités de 1815 pour reprendre ces frontière^ que,
depuis les conférences de Lëobeo jusqu'à celles de Prague, l'Europe
ne nous avait pas disputées, c'eût été là, sans doute, l'entreprise
la plus populaire en France. Ajoutons que sa réalisation *n'eût pas été
un malheur pour l'Europe, s'il étut vrai qu'un accroissement de
territoire fût l'unique moyen de déterminer cette extension de l'io-
fluence française, qui seule peut défendre le monde contre la dcmble
oppression qui semble le menacer; reconnaissons enfin qu'un tel
accroissement était justifié d'avance par la doctrine de la pondéra-
tion des pouvoirs et le droit des gens des derniers siècles. Si cette
pohtique a été heureusement répudiée au lendemain d'une grande
révolution , si l'on en a pénétré le danger et le vide , qu'on nous pep>
mette de croire que des considérations indignes d'elle n'ont pas dé-
terminé la France , et que la conscience publique a compris ce qu'il
y a d'immoral et de frivole dans le système fameux dont nous venons
d'esquisser l'histoire; qu'il ne nous soit pas interdit de trouver dans
cette pacifique tendance une sorte de révélation anticipée de l'orga-
nisme nouveau que ce siècle aspire si laborieusement à enfanter.
Réunir à la France , par le seul droit de la conquête , ces provinces
rhénanes que leur histoire , comme leur langue et leur génie, asso-
cient à la nationalité germanique; étouffer en Belgique le germe
heureux qui s'y développe pour proclamer une réunion à laquelle ne
provoquaient pas les sympathies populaires, n'était-ce pas perdre une
immense force morale dans la poursuite d'un accroissement de force
matérielle problématique, n'étaitr«e pas contrarier le nouvel ordre
européen, bien loin de l'aider à naître , et nous placer à la suite des
préjugés, au lieu de nous mettre à la tête des idées?
Bans la situation violente et fausse où se trouve étabUe l'Europe,
l'agrandissement de son territoire n'est pas pour la France le seul
moyen d'augmenter sa force relative et d'étendre la sphère de son
iuQuenee, D est évident pour tout ki monde qu'il lui hnporte beau-
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onp tnoiDs ^de s'agrandir ipie de faire rectifier des i»iirpafiaBs 'Coaii-
mises par tous les cabinets, sous rinvocation du ]xriiieipe de réqui-
Iftre européen^ depuis le traité de WestfliaVe. La France trouverait
assurément l)ien moins sm compte à porter «es 'fixMitièrea juscpi'aa
Ihin qu'à étaUir entre les peuples ces limites natmeHes ^ et pour
ainsi dire sacrées, » brutalement frandnes, depins dem siècles, an
nom des convenances politiques. Si le monde s'organisait jamais
selon les affinités véritables ^es races ipA le composent, et si le
travail de la nature cessait d'être contrarié par celui de la politique ,
qui ne voit que la compacte unité française s'élèverait incomparable
en éclat comme «n puissance au centre de toutes les nationaHtés
sendnes à eUes-mèmes? Supposez td redressement ^pi'il vous plaira
d'une grande iniquité séculaire, et vous trouverez que, sans rien
ajouter à sa puissance matérielle , la France s agrandira de tout ce
qui pomrait être été à rinjustiee et à l'oppression.
Que l'Allemagne et Tltatie réafisent un jour 4;ette unité si vaine-
ment poursuivie depuis des sièdes; que la Pologne rejoigne ses mem-
bres épars sous son soirfSe immortel; que la Belgique, s'asseyant
dans sa jeune nationdité, riitienne le complément naturel de son
territoire et joigne les riches cités commerciales du Rhin à leure
vieilles soBurs catholiques de l'Escaut et de la Meuse; que la Grèce,
délivrée par nos armes, voie s'ajouter à son territoire et la Crète et
Samos, et ces tles d'Ionie, perles brillantes de sa courmine; supposez
la question d'Orient résolue par une transaction équitable entre les
iofeéréts indigènes qui se partagent l'empire ottoman, à l'exclusion
des ambttions étrangères qui convoitent les magnifiques positions de
Constantinople et d'Alexandrie; parcourez à plaisir le monde de l'une
à l'autre de ses extrémités ; soit que vous voyiez l'Espagne rendue à
une liberté régulière et féconde, délivrée du signe de servitude qui
depuis le congrès d'Utrecht pèse sur die du haut du rodher de Gi-
braltar; soit que vous voius figuriez les peuples du Gange ou ceux du
Saint-Laurent redevenus maîtres de leurs destinées, comme ces
autres colonies lointaines aidées par nous à devemr une grande na-
fiofl ; allez plus loin encore dans vos espérances et dans vos rêves :
re{H^ntez-vous l'Eurcq^e complétant par de larges stipulations
(fiplomatiques le code ébauché au congrès de Vienne, proclamant la
UÎerté des détroit et des mers , ouvrant à tous les pavillons le Bos-
phore, Suez, Panama, ces portes de trois mondes, et dites si de tous
ces changemens il pomrait s'en consmnmer un seul qui ne détermin&t
pour la France un accroissement notable de puissance politique.
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488 BEVUE HBS IkBUX MONDE?.
•Dcore qa'il ne dût pas ajouter un mètre carré à son territoire, ni un
soldat à ses armées!
Que le pays apprécie donc sa position véritable, que dans les jours
de crise qui semblent près de se lever pour lui, il sache à quelle
œuvre vouer son énergie, à quelle pensée demander sa force, et
qu'il ne dépense pas dans une poursuite stérile des efforts dont il
doit compte à l'humanité tout entière. La France est placée dans
cette position unique au monde, de se montrer généreuse par égoîsme
et de considérer comme une conquête le redressement de toute
injustice. Que ne pourrait un tel peuple se dévouant à un tel rôle,
sous la main d'un pouvoir qui, sans provoquer les occasions par la
violence de ses actes, saurait les féconder par la constance de ses
principes!
On peut réduire à quelques maximes fort simples celles que la
France est appelée à faire prévaloir par l'esprit général de sa poli-
tique et la persévérance de ses efforts, soit que ceux-ci s'exercent
dans cette conférence européenne si malheureusement interrompue
après un quart de siècle d'existence, soit que les évènemens la con-
traignent à reparaître sur ces grands champs de bataille dont elle n'a
pas oublié les chemins.
Si notre Age est appelé à fonder un droit public qui lui soit propre,
ce droit aura nécessairement pour base la reconnaissance de ce triple
principe, qu'un peuple s'appartient par un titre imprescriptible
comme l'homme lui-même, qu'un attentat à toute nationalité, non
justifié par le soin impérieux de la défense personnelle, est un véri-
table homicide social, et que le premier devoir de la grande amphyc-
tionie des peuples chrétiens est de redresser graduellement, selon
le vœu de la nature, des combinaisons contre lesquelles proteste la
conscience publique.
Du jour où la France aurait solennellement proclamé ce dogme,
elle aurait conquis en Europe une force immense; du jour où l'Eu-
rope l'aurait à son tour accepté, la paix du monde aurait reçu le gage
le plus éclatant qu'il soit permis, à l'humanité de lui donner. Nul
n'oserait affirmer, à coup sûr, qu'une telle pensée soit destinée à se
réaliser complètement dans l'ordre politique; mais les idées même
qui passionnent le plus violemment les hommes sont bien rarement
appelées à recevoir une application rigoureuse, et ce désaccord de la
pratique à la théorie n'empêche pas leur puissance de rester entière,
et les peuples qui en gardent le dépôt de porter un signe éclatant
aux yeux de tous.
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DE L'iQUIUBIE BUROPAbI, kSH
Qu'on ne donne pas à ce principe une extension qu'il ne comporte
pas. II ne s'agit point, on doit le comprendre, d'engager la France
dans un cosmopolitisme indéfini au mépris d'intérêts plus directs, et
de substituer au propagandisme brutal de la liberté le chevaleresque
redressement des injustices de tous les âges. Les gouyememens sont
condanmés i l'égoîsme par la nature même de leur mission, en ce
sens que l'abnégation, qui est une vertu chez les particuliers, serait
un crime pour une société, à laquelle manque la perspective d'une
seconde vie pour se faire payer des sacrifices faits en celle-ci. Les
premiers devoirs resteront donc pour la France ceux qui ont un rap-
port immédiat au soin de sa sûreté et de sa fortune, à la nécessité de
garantir l'une et l'autre contre les chances de l'avenir. Ajoutons que
la France de 89 et de 1830 ne garde pas seulement ses frontières,
qu'elle défend encore contre de redoutables influences le principe
même de ses institutions, et qu'elle est enfin responsable de ce dépAt
devant les générations futures. De cet ordre de faits découle un ordre
d'obligations précises et rigoureuses, avec lesquelles aucun com-
promis n'est possible , et qui doivent former aujourd'hui comme la
partie fixe de la politique française.
Aux premiers jours de la révolution de juillet, on crut satisfaire à
tout ce que réclamait le soin de notre sûreté et de notre indépen-
dance politique en proclamant le principe de non-intervention et en
s'efforçant de le fafa% accepter par l'Europe. Ce fut là sans doute une
honorable inspiration , et il y eut courage et habileté à jeter alors un
tel obstacle entre la Prusse et la Belgique, entre l'Autriche et la Sar-
daigne; mais cette doctrine ne pourrait, sans des dangers sérieux,
devenir celle du monde politique, et la France devrait moins qu'une
autre essayer de la produire comme une maxime fondamentale dans
l'ensemble du droit public européen. Voyez, en effet, ce qui advint
promptement de la non-intervention : ce principe était à pei^e pro-
clamé, que déjà les évènemens en déterminaient la violatiod^, en* la
légitimant par des considérations péremptoires. Après la débâcle de
Louvain , la France intervenait en Belgique, pour empêcher une res-
tauration meompatible avec l'établissement de sa nouvelle dynastie,
au même titre et en même temps que l'Autriche occupait les léga-
tions pour maintenir ses possessions milanaises et vénitiennes. Si \&
France et l'Europe, plus inquiètes l'une et Tautre de respecter une
abstraction que de pourvoir à leur sûreté, s'étaient inclinées devant
la non-intervention comme devant une infranchissable barrière, si
un principe absolu avait prévalu contre une politique prudente au-
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tflBfc «ae Mdéiée:, état éMk feft pmr kNi^tenpB dfe 11 pai& dn
nende, et aoir sort était canow a& dbabfe haiwd de» bateaie» et
ées Eé¥ehilioD8. Ea precIlM— mt soo re^ed.pnsfiMMl fo«r IcNÉii
le» natiottaUlé»,. kt Fiaiiee se geidera. deoe d'eadwlaw» pe«c dl»*
nème eomme pour antr» , ce droit de propre eoeservatioii i
lequel ancwi auive nesamsaîÉ prérafeir. Elle EceesMittEa
^'il existe pour toste» le» seeîété» peiiiipes mi njwL di
légîtHie, OBeaeiiedaiift laqnelfc il deil è^ îalefdil de le» awiiaeer
iaf lutément C'est aisai qpne: toote eccopeliMi tensporaîve dîi 116»
meet par une gnode ptuasance arilitaige; toirte ceMpiiatiott pi i ■!>
nente ea Suisse, toute restaoratioa orangiate eu Bel^qae, tout no»
lisent absolutiste ea auaidiivie en Espague ceustiluef», am piiit
de noire gouveineaiealr ce droit de la défense peisesoclleqa'il hd
seneut rigooreuseiûent imtecdlk d'abdiqué*. La Fnmoe a uaé de ce dreit
eaver» lftBelgH|iiedè» le mai» d*aoAC 18M, arant d'y être anteriaée
par k traité eeUeetiC da iA uefeBriue;: ellea neuaeé-deiUL fimd^eQ
Geôre à la Suisse une application détksaÉepeiil^-ètre, nni» i
légitâoEie, et le jour n'est pas â(Hsné où teus le» bon» espritsi »'a
deront pour regretter qu'on ait reeulév au-delà de» Pyrénée»^ defwt
une obligation qpf ne résultait pas moins de nos âatévètsen^or»»»»-
B^mes que de nos devoir» enven un peu^ iniailané. La pnédoBi*'
nance de» idées fi«D«Bi8e»e& Espagne est une nécessité tmpévidBBte
dans réeooomîede la peliiiqne française poao^qne cette nécessité ne
nous donnât pas le diroit, et en ménie tenps ne nous uéèt pi»<Ie
devok% d'offrir auf parti qui les lepaéssente un peint d'appui t
renwnt indisprasablb.
Le principe de Findépendanee de» peuplas se tempérera dooei
atamment par les intéffèta de chaaun d'en;et si le drat de»oetie^
nalités opprimée» k une sésnrrodion politique est jamaî» sofenoaHe^
ment pfodané dan» le monde-^ leur solidarité nfen sem que ptaa
antheotiqnement constatée* Que eette nésumectieu soit l'obj^ de
toutes no» peneées, Je- bnt de touales ranmcemnie de teus-leaefierts
de kr France. Qaesanfr prétendre troubler Kerdre eûtantenEteope^
en devançant le jour de*oonflagEaitonftptaia.ettmoin»pfictiaiiitt,.li
pouvoir et l'opinion éneneent Fîmmable volonté d^smair tonte (»
casion de redresser le» vieitte» inkpnté» eeamises au nom d'nn pn»»
cipe dent la lésnltat détnitif consiste àliirrev le monde à Uninence
exclusive de f ^Aj^etenraret de la Russie, soit «pie ces deux pnJHOinns
s'entendent pour ledominery sait 91e hor riveiîté doive ensanc^ontet
l'awenîB» Abdiquons les seufrenio» d'une: i^eire atériUr detva
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BB iJÈQ/mxïïBM nBonteft. VBl
doar (fime teHe nrission, et sam hAter par nos impatieiiGes le ooofs
des éTèttemens, SM^bons d'aTance oe que netis aunms à leur de-*
iBttider.
Ce rôle de réparation et d'écpûlé poUftiqne, la foroe des dièses a
cooMnencé à le tracer ponr la France bien avant qu'elle s'en rmdit
compte. A la fin du dernier siècle, rite appelait à la vie ce people
gteatdontla marine forme awyimrtini, aveclanAtre, leptasfarme
boulevart de la liberté des mers, ei notre siècle n'avait guère va
s'éooaler pins d'un quart de son cours qu'elle avait d^ pris, dans la
conférence européenne, l'initiative du système auquel la Grèce et la
Bdgiqne ont dû tour à tour la consécration soteasefle de leur ind^
pendanoe. Le traité du 6 JuSIet 1827, celui du 15 novembre 1811,
sont des inspirations dont un peuple arrivé à la maturtté de TintelU-
genoe politique peut âtre au» justement fier que de ses i^us édatant
triomphes.
La France a versé sans doute des larmes de sang sur le sort du peuple
liér»îique qui succombait loin d'elle en invoqnaiit son nom, et pent«>
être en l'accusant d'ingratitude; nuôs elle ne désespère pour la Po-
logne ni de la justice de Dieu ni de celle des hommes. Elle s«t tout
ce que garde de péripéties imprévues l'immense drame cpii com-
menue en Orient, éprâu^e difficile pomr laquelle les peuples sem-
blent avoir recueilli leurs pensées et leiurs Annces pendant vingt-cinq
attsde paix, redoutable problème dont la aotuition définitive n'inté-
resse pas moins Favenir de Varsovie que cehri de Constantioople. Si
les destinées de l'empire ottoman devaient irrévocablement s'accom-
plir; si les effbrto ëe la Franœ pour miJotentr à la queiMon d'Orieirt
son caractère exdurtimnent oriental , en écartant de ce tenrain les
ambitioBS européennes qui aspirent h l'occuper, si ces efforts lojrauK
aotant que désintéressés aont trompés par les évènemens, et qu1l
fiiJHe un jour sMncKner devant FirrésisliUe nécessité d'un partage, il
est évident que k Russie, mailiresse du Bosphore, n'auratt qu'un seul
gage à offrir à l'Europe alarmée , et que la renaissance de la Pologne
pourrait sertir du gnaod cataclysme où risdannsme serut condanané
à s'aMmer. Oans une tcMe éventualité, le rMe de la France serait
nunqué à ra^ance, et ses efforts seraient aussi énergfapies que soU'
inlCTvention y serait souveraine*
Mous avons deux politiques à mettre au service d'un mèmeprinoipe
dan la cite orientale, r une poin* le cas où la destruction de Pempim
ottDoian deviendrait une nécemité authentiquenient oonstalée, l'autre
povrkj'pottièse eonliuiiie. S'il est éciit quêta d»étien«é doit un jour
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4M REVUE MS DEUX MONDES.
s'asseoir sur cette terre de ruines et se la partager pour la rendre de
nouveau féconde, alors le moment sera venu de redresser dans l'in-
térêt de tous le système territorial de l'Europe occidentale. En s'en
remettant loyalement aux yœui des populations elles-mêmes pour ce
qui concerne l'extension de ses frontières, la France exigera du moins
que toute sécurité soitrendueàcelIes<;i par l'occupation despoints dont
l'ombrageuse jalousie des négociateur^du traité du SO novembre 1815
les a systématiquement dégarnies. Un retour aux dispositions primi-
tives du traité de Vienne, si perfidement modifié par celui de Paris
après le désastre des cent jours, serait moins une conquête qu'une
garantie pour la France, et celle-ci reste en toute occasion dans son
plein droit de l'exiger. Peut-être ce gage d'indépendance et de force
suffirait-il pour lui rendre au dehors son influence légitime et néces-
saire, si cette réintégration dans des parties intégrantes de son terri-
toire se combinait avec de larges dispositions réparatrices pour la Po-
logne, et, dans la zone qui nous touche immédiatement, avec des
modifications territoriales que la Prusse aurait elle-même intérêt à
consacrer. A ce prix , la France pourrait laisser s'accomplir, aux rives
du Bosphore, des changemens qui n'afTecteraient d'une manière
sérieuse aucun de ses intérêts directs et permanens.
Mais un tel rôle ne peut commencer pour nous qu'après que nous
aurons dû renoncer à l'espoir d'en remplir un autre. Ce respect pour
l'indépendance des nations, dont nous convions la France à faire la
base de son droit politique, est acquis aux pouvoirs dans leur faiblesse
comme dans leur force, et la Turquie s'eflbrçant aujourd'hui de
secouer la rouille qui la ronge, et de suivre de loin la civilisation de
l'Europe chrétienne, existe à un titre plus sacré pour celle-ci que
lorsque les sultans la menaçaient de leur prosélytisme sauvage.
Bans ces vues de conservation pour tous les intérêts véritables et
de bienveillante tutelle pour tous les efforts, quelles pensées devaient
naturellement préoccuper la France, quels plans devait-elle suivre et
quels résultats se proposer?
Il répugnait au bon sens de rendre à l'administration directe de la
Porte des provinces lointaines où sa domination ne s'exerça jamais
que d'une manière incertaine et contestée , et où il est trop évident
qu'elle ne pourrait en aucun cas se rétablir sur des bases quelque peu
solides. Et lorsqu'un gouvernement, puissant du moins par la force
militaire et par deux générations de grands hommes, avait arraché
au brigandage et à l'anarchie le sol magnifique qu'ils désolent depuis
tant de siècles, il était manifeste que le premier soin de la France,
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DE l'équiubuk vxmùfim. h09
dans rceavre désintéressée qu'elle poursuit, devait être de réclamer
la sanction du droit pour le fait glorieux qui éveille depuis trente ans
l'admiration du monde. En stipulant les plus larges garanties dans
l'intérêt des nombreuses populations chrétiennes, elle devait faire en
Egypte et en Syrie ce qu'elle avait fait en Grèce pour la race helléni-
que, alors que de protocole en protocole elle arrachait pour ce nouvel
état, du mauvais vouloir de certaines chancelleries, des frontières
moins restreintes que celles où l'on avait d'abord prétendu le con-
finer; elle devait enfin faire aux bords du Nil et de l'Euphmte ce
qu'elle ferait dans l'occasion aux bords du Danube, si un peuple vivant
se réveillait jamais dans les vastes plaines qu'il arrose. Quelle que
soit donc l'issue de ces grandes transactions, l'opinion publique peut
être fière des généreuses pensées qu'elle n*a ce^ d'y apporter. Elle
a tout embrassé dans une même vue d'équité, tout pesé A la même
balance. Les signataires du quadruple traité pourraient-ils se rendre
le même témoignage, pourraieutnls avouer leurs secrètes pensées
avec autant de sincérité que dès l'origine la France afficha les siennes?
Au lendemain de la défaite de Mézib , le gouvernement français,
faisant parler la victoire et la force, cette double puissance devant
laquelle s'incline l'Orient, pouvait provoquer une négodation directe
entre un redoutable vassal et le malheureux prince si étrangement
abusé par les influences étrangères, qui venaient de conseiller une
guerre désastreuse. Un rêle de médiation et d'arbitrage qu'il était dif-
ficile de lui disputer s'ouvrait alors devant lui. Mais la France s'est
rappelé que des engagemens antérieurs la liaient à l'Europe. Elle
s'est refusée à assumer la première la responsabilité de la rupture de
la grande alliance d'Aix-la-Chapelle, et elle s'est engagée dans l'in-
tervention collective, alors qu'elle trouvait dans ses alliés un concours
moins désintéressé que le sien; elle est restée fidèle, même au prix
du succès, à la haute et pacifique pensée qui avait garanti la sécurité
de toute une génération. Ne l'en blâmons pas, quelque amère décep-
tion qu'elle se soit préparé, et sachons respecter jusque dans les
calamités temporaires qu'elles entraînent les inspirations du génie de
la civilisation et de la paix.
Avant q«e cette gnnde question ait reçu sa solution définitive,
BOUS aurons souvent à feire appel aux principes désintéressés posés
par nous. Ceux-ci feront notre force devant l'Europe au jour d'un
conflit qu'on a quelque droit d'estimer inévitable.
Deux issues s'ouvrent, en efEet, devant les évènemens : ou l'al-
liance de l'Angleterre et de la Russie se maintiendra pour atteindre
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tM JOBinDDB MB «RTS HOTOES.
ea Orient sa eonséfpence demiène, un partage dlnflnenoe, skton hb
partage territorial, ou éUe se rompra violemment à raison de la
déeeptîoii SQUe par le cabinet rofise, car odui-ei B*a pu sacrifier ^'à
la perapective d'oo cesoert de vues et d'ambition sa politique sécu-
lake et sa suprématie exclusive et jalouse sur Tempire ottoman* La
Fimee aum donc un jour ou à régler avec ta Russie les conditions
d'une adhésion qu'aueuii intérêt capital ne rendrait impossible, ou à
paraître sur cette grande scène de TOrient pour y défendre la liberté
du moede. Se concilier Topinton publique en Europe, calmer toutes
les inquiétudes au lien de les susciter par un appel à des souvenirs
dangereux autant que stériles, augmenter ses forces sans agiter les
esprits, telle doit être la base invariable de sa politique. Hors de là,
il ne saurait y tvoîr pour elle que déception et impuissance. Dans
aes limites, un gouviemement prévoyant et fort peut encore rendre
la France Tarbiti^ de l'avenir; il peutx^ontenir par la grandeur même
d'une telle penpectîYe cette agitation intériem^ qui ne sera do-
minée que par une baute direction et la perspective d'un but légh-
time.
Be cette course rapide à travers Tfaistoire, de ce <;oup d^œil jeté en
passant sur tant et de si grancb intérêts, t^ons en terminant une c(hh
elnsion positive.
Nous avons vu l'Europe , à peine écha|q>ée à la baitarie , essayant
de fcmder l'édifioe de la cfarèlï^ité sur des principes de droit pubUc
qne la violence des tenaps ne lui permettait pas de supporter; puis
nous l'avons montrée suppléant i f idée morale abtmée au xvr siède
dans le naufrage d^ tooles les eoimnunes croyances, par un mécanisme
ingénieux sans doute, mais plus subtil qu'efiBcace* Celui-ci devait
bientôt conduire les sociétés politiques à la négation même du droit,
et de l'apoUiéose du laît à la lutte entre deux forces prépondérantes.
€ette œuvre s'acoompËt aujourd'hui s(ms nos yeux. Pendant que la
Eussie écrase la Pologne, efface la Prusse et l'Autriche, et pèse «ur
toute l'Allemagne méridioncde, pendant que son ministre à FiupcftNrt
est plus puissant auprès ide la c^xlédératioagermanique que leminlBtre
de la cour de Vienne, la Grande-Bretagne, qui entend voyager ourses
terres du comté de Kent à la oôte de Cororaaadel, aspire A faire de
Candie, de Sues -et d'Alton des étapes nouvelles de la reote immense
qui bientôt se prdongeca de Cakutta aux côtes de la Chine, pour
atteindre à travers l'ardUpel de l'Océanie les rochers de la Nouvelle-
Zélande. Les^euxmondesaasistent immobiles, mais inquiets, à cette
prise de poasessioB diaqfne jour moins dissimulée. Cependant entre
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Ml L'iQUHiMg Knwiw^r MB
l'éclatante audace du génie britannique et la froide persévérance du
génie russe, entre ces deux ambitions si diverses dans leurs moyens,
si analogues dans leur but, une idée grandit par les progrès de la raison
publique, et rallie les peuples auxquels pèsent les violences du passé
comme ceux qui appréhendent celles de l'avenir. L'esprit s'inquiète et
prévoit des cmbinaisofts plra natorelies; il se demande ar hi ptix des
généraliens à nattre ne trouvera pe» un jour dans llntimeadbésion
des peuples eux-mêmes aux arrangemens diplomatiques des garan-
ties qu'on attendrait vainement désormais d'une pondération illu-
soire. Un mouvement double et simultané agite le monde, et le secret
de l'avenir glt dans la combinaison de ce qu'il y a d'individuel et de
vivant encore dans le génie des races historiques avec l'élément pro-
gressivement unitaire sur lequel s'élève l'humanité elle-même. Que
la France s'empare de cette idée, placée qu'elle est dans une position
unique, pour la proclamer et pour la défendre, qu'elle s'en inspire
dans toutes les situations difficile», en fasse h règle inviolable de toutes
ses transactions, et qu'elle lui emprunte une force dont le moment
viendra bientôt de faire usage. Cette progagande serait juste; seule
aussi elle serait féconde, parce qu'elle n'en appellerait pas à ces pas-
sions désordonnées et fiévreuses que l'Europe ne ressent pas, parce
qu'elles ne sont pas nécessaires à l'accomplissement de ses destinées.
L. DE Carné.
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LITTÉRATURE ORIENTALE.
LE BHAGAVATA PUR AN A,
TRABCIT PAR M. E. BCBNOUF.
On peut distinguer au sein de la littérature indienne plusieurs Ages
marqués par des monumens dont le caractère poétique diffère au-
tant que la langue dans laquelle ils ont été rédigés. Pour apporter
de si graves changemens au fond et à la forme des produits successifs
de la littérature indienne, il a fallu beaucoup d'années et de siècles.
Combien de temps a dû s'écoulerdepuis les Yedas, ces hymnes d'une
simplicité primitive, d'un style presque lapidaire, composés dans un
langage dont les formes attestent une haute antiquité, depuis les
Yedas, socle majestueux et brut sur lequel repose la pyramide de
la littérature indienne, jusqu'aux grandes épopées sanscrites, le
Samayana et le MahabaratUy dans lesquelles la langue des Yedas a
fait place à une langue moins concise, plus travaillée, plus souple;
dans lesquelles d'ailleurs l'austérité primordiale du culte védique a été
remplacée par la richesse et la complication excessive d'une mytho-
logie surabondante ! Il y a loin aussi de ces grandes épopées elles-
mêmes à la poésie fleurie, sentimentale du siècle de Yikramaditaya,
aux chefe-d'œuvre délicats de cet ingénieux théâtre qu'ont fait con-
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LE BHAGAVATA PURANA. 497
naître si avantageasement le charmant drame de Sacontala et les
pièces traduites par M. Wilson.
Ici on trouve, ce qui est rare dans l'Inde, une date à peu près cer-
taine , le premier siècle de notre ère. Après ce triple développement,
cette triple métempsycose d'une littérature dans laquelle semble
s*étre réalisé le dogme indien de la succession des existences, la vie
poétique n'est pas encore tarie dans Tlnde; pareille à la vie des dieux
de la mythologie brahmanique, elle se manifeste par une dernière
incaniation , un dernier avatar. Ce produit suprême du génie indien,
né après tous les autres, et les résumant tous dans une confusion
puissante, dans un désordre qui a sa grandeur, ce sont les Pouranas.
Cosmogonie et théogonie, mythologie et métaphysique, hymnes et
légendes, tels sont les principaux élémens des Pouranas. Ces élé-
mens sont entassés pêle-mêle; nul ordre logique entre les diverses
parties d'un Pourana, nulle narration suivie qui rattache lesévène-
mens par un SI continu, ou les enferme dans un cadre commun ; la
forme de ces poèmes est, en général, un dialogue entre deux person-
nages sacrés qui répètent d'anciens enseignemens, et se livrent à des
digressions infinies dans lesquelles ils font entrer des systèmes cos-
mogoniques ou philosophiques, des récits légendaires (1) ou des
mythes. Le seul lien qui unisse ces portions incohérentes, et en forme
un tout , c'est la dévotion enthousiaste de l'auteur à l'un des trois
dieux qui se partagent l'adoration des diverses sectes de l'Inde,
Brahma, Vichnou et Siva. Parmi les Pouranas, il n'en est presque pomt
qui ne soient consacrés à la glorification de lune de ces trois grandes
divinités. On pourrait les appeler des cantiques immenses, des lita-
nies gigantesques développées à l'infini par l'inépuisable fécondité de
l'imagination hindoue.
La lecture des Pouranas est très populaire dans l'Inde, beaucoup
plus que celle des monumens antérieurs, et surtout des Vedas réservés
aux brahmanes. Les femmes et les castes inférieures des Soudras
s'instruisent par les Pouranas (2) ; ils ont été traduite dans plusieurs
idiomes vulgaires de l'Inde, et offrent un remaniement des textes
(1) Cesi là ce qui constitue le fonds commun des Pouranas; mais d'autres ma-
tières encore y trouvent place. Le Vichnou-Purûna , par exemple, contient, dans
le yi« livre, une description géographique de Tunivers, un système astronomique,
une sorte de chronique racontant Thistoire de rétablissement de la race hindoue
dans le Pendjab. Le Padma-Purâna est une espèce d'encyclopédie qui contient
jusqu'à des chapitres dans lesquels il est traité de la médecine et de Tart sagittaire.
{%) VisknthPurana, translated by Wilson, pref., pag. xx.
TOMB XXiy. 32
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49B RBTUE DES VEUX MefSWS.
viatiques, comme une bible accommodée aux besoins du vidgaire.
L'intérêt que leur donne cette popularité même, les trésors de mytho-
4Q^e, de métaphysique, de poésie lyrique et légendaire qui sont
enfouis dans ces immenses recueils de la tradition , les débris antiques
reconnaissables encore parmi les alluvions modernes dans lesquelles
fls sont enfouis et conmie empâtés, pour parler le langage des géolo-
f^ss, ont, dans ces derniers temps, attiré sur les Pouranas l'attention
des indiannistes. M. Eugène Bumouf vient de publier les trois pre-
miers livres du Bâhgavata Purâna, avec la traduction en regard du
texte. La littérature orientale offrait peu de tentatives plus difficiles.
Un langage qui n*a plus la simplicité et la clarté de Tépoque épique,
une incroyable subtilité métaphysique, de perpétuelles allusions à la
mythologie, il y avait là de quoi tenter Tardeur et exercer Thabileté
4u savant académicien. Enfin, il fallait savoir manier notre langue
«t rappliquer aux questions les plus abstraites, aux matières les
plus difficiles, pour pouvoir traduire dans un français dont la pureté
«t l'harmonie ne laissent rien à désirer, un poème sanscrit où l'au-
teur use jusqu^à l'excès de la faculté que lui donne sa langue de
composer des mots, et par là d'exprimer directement ce que le tra-
^iucteur est obligé de rendre par des incises et des périphrases.
Cette publication, d'une haute importance, est précédée d'une
préface qui est elle-même un morceau considérable, et sera accompa-
gnée de notes dans lesquelles on est bien certain d'avance de retrouver
la science et la sagacité qui distinguent les travaux nombreux de
M. Eugène Burnouf.
Par une rencontre singulière, M. Wilson vient de faire paraître
il Londres la traduction anglaise d'un autre Pourana, le Vichnou-
Purâna, On peut donc, dès à présent, se former une idée de ce genre
•de tnonumens, qui n'était connu jusqu'ici que par des analyses et
des extraits.
Les Pouranas sont au nombre de dix-huit, en tout seize cent mille
-vers. M. Wilson, qui lésa énumérés dans sa préface, donne quelques
renseignemens sur chacun de ces poèmes. Ces renseignemens, bien
que succincts, font voir que les Pouranas roulent sur des sujets du
même ordre, et oflrent une assez grande analogie de composition.
La première question qui se présente et qui a été débattue par la
critique indienne avant de l'être par la nôtre, c'est la question de la
•date qu'on peut assigner aux Pouranas. Colebrooke et M. Wilson
«'accordent à rapporter le Vicbnou-Purèna au xiT «iècle de fiotre
^re. C'est dans le siècle suivant que M. Bumouf place le Bhâgavata
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LE BHAGAVATA PUIUHA. h99^
Parâna, dont l'autear s'appelait Yopadeva. Une origioe si récente a,
paru aux fanatiques adorateurs de Vichnou indigne de l'œuvre ré-
vérée qui raconte les aventures et célèbre la gloire de leur dieu
favori. Ils ont donc fait remonter la rédaction de ce Pourana à ces-
temps d'une antiquité fabuleuse où le personnage douteux de Yyasa
a, ^t-on,* présidé à la composition ou du moins à rarrangeœent des
Yedas. Cette question a été dans l'Inde le sujet d'une controverse
assez vive, dans laquelle la passion religieuse se mêlait à l'intérêt
bibliographique.
C'était à la fois pour les brahmanes vichnouites engagés dans cette,
lutte ce qu'est pour nos érudits la question de l'authenticité des poé*
sies homériques, et pour nos théologiens la question de l'authenticité
des livres saints. Cette controverse a donné naissance à des pamphlets
sanscrits. M. Bumouf nous fait connaître ces curieux échantillons de
la critique indienne. Les raisonnemens du défenseur de l'antiquité des
Pouranas font plus d'honneur à sa dévotion qu*à son jugement en
matière de Uttérature; les argumens de son adversaire ne sont pas
tous de la nature de ceux que nous emploierions en pareil cas; quel-
ques-uns, cependant, ne seraient pas désavoués par la méthode occi-
dentale. Ainsi il remarque que le style du Pourana en question est très
différent du style des grandes épopées indiennes. La thèse soutenue
par l'auteur des deux petits traités qui portent les titres bizarres de
un Coup de sandale sur la face des méchans et un Soufflet sur la face
des méchansy cette thèse est démontrée par M. Burnouf , qui , en res*
serrant l'époque possible de la rédaction du Vichnou-Puràna entre
deux limites extrêmes, prouve fort habilement que Yopadeva , auteur
du Bhâgavata Puràna, a vécu entre le xii*' et le xiV' siècle, et par là
conGrme l'opinion de Colebrooke et de M. Wiison , qui le plaçaient
Hais cette époque tardive de la rédaction des Pouranas n'empêche
pas qu'ils ne contiennent des idées et des traditions d'une époque
beaucoup plus ancienne. Le personnage dans la bouche duqjuel on
place les enseigneo^ns que pkisieurs de ces poèmes renferment est
on barde guerrier, ce qui, pour emprunter les paroles de M. Burnouf^,
nous reporte aux premiers Ages de la société indienne, c< lorsqu'elle
conservait encore ce caractère martial qiui brille d'une splendeur si
vive dans le Mahabarata, malgré les efforts que parait avoir Eatts le
génie brahmanique pour l'éteindre dans le calme et dans le silence
des spéculations de la plus profonde tliéosophie. » Sous leur forme
actuelle, il est vrai, les Pouranas sont beaucoup pk» religieux q^ie
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500 REVUE DES DEUX MONDES.
guerriers; mais il se pourrait que la suite des temps eût changé le
caractère de ces compositions. Il y aurait eu des Pouranas vraiment
anciens, comme leur nom Tindique ( Pourana veut dire antiquité) ;
même dans leur état actuel, ils contiennent des légendes auxquelles
il est fait allusion dans les Yedas. Les Pouranas sont nommés dans un
de ces livres sacrés, dans le Rig-Veda; ils le sont plusieurs fois dans
les commentaires des Yedas appelés Oupanichads. Ces faits portent
M. Burnouf à penser que l'existence des Pouranas, dans leur état pri-
mitif, est aussi ancienne que la littérature sanscrite, bien que dans leur
état actuel ils soient une de ses plus récentes productions.
En outre, ces ouvrages si modernes se rattachent encore à l'anti-
quité par des emprunts faits aux Yedas et aux Oupanichads. M. Bur-
nouf en cite deux très remarquables : le premier est la peinture de
Pouroucha, Thomme-monde, ou plutôt l'homme-dieu-monde, car
il est dit de lui : a La totalité des créatures n'est que la quatrième
partie de son être; les trois autres sont immortelles dans le ciel. » Pou-
roucha est comme un corps idéal de l'univers et de la divinité per-
sonniflésdans l'homme primitif, dontl'immolation produit la création
universelle. Cette conception étrange se retrouve à la fois dans un des
Yedas, et dans le Bhâgavata Purâna publié par M. Burnouf, exprimée
dans des termes fort semblables (1). Mais ici se rencontre un luxe
de développemens métaphysiques et d'extravagances subtiles entiè-
rement étranger aux Yedas (2). Il en est de même de l'apologue
métaphysique des sens et de (a vie. « Les sens disputaient entre
eux en disant : C'est moi qui suis le premier, c'est moi qui suis le
premier! Ils se dirent : Allons! sortons de ce corps; celui qui en
sortant fera tomber le corps, sera le premier. La parole sortit; l'homme
ne parlait plus, mais il mangeait et buvait, il vivait toujours. La vue
sortit; l'homme ne voyait plus, mais il mangeait, il buvait et vivait
toujours; l'ouïe sortit, l'homme n'entendait plus, mais il mangeait,
il buvait et vivait toujours. Le manas sortit; l'intelligence sommeillait
dans l'homme, mais il mangeait, il buvait et dormait toujours. Le
souffle de vie sortit; à peine fut-il dehors, que le corps tomba, le
corps fut dissous, il fut anéanti. Les sens disputaient encore en
disant : C'est moi, c'est moi qui suis le premier! lisse dirent : Allons,
rentrons dans le corps qui est à nous; celui d'entre nous qui en y
rentrant mettra debout le corps, sera le premier. La parole rentra,
(1) Préf., pag. cxxi.; liv. lî, cap. v, pag. «35.
(2) Bhâgavata Puràna, pag. 5i5.
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LE BHAGAVATA PURAlfA. 501
le corps gisait toujours ; la vue rentra , il gisait toujours ; l'ouïe rentra ^
il gisait toujours ; le manas rentra , il gisait toujours ; le souffle de vie
rentra : à peine fut-il rentré, que le corps se releva. » C'est la fable
de l'estomac et des membres, si célèbre dans l'histoire romaine; mais
il y a, comme le dit spirituellement M. Bumouf, « entre l'hymne du
brahmane et l'apologue de Menenius Agrippa, la différence de l'Hi-
malaya aux sept collines; » j'ajoute , la différence du bon sens pra-
tique du peuple de l'action au génie abstrait de la nation métaphy-
sique par excellence. Du reste , dans ce morceau, la rédaction mo-
derne des Pouranas est bien inférieure à l'antique version des Vedas :
c'est une imitation tronquée et prosaïque ; il semble voir un beau
cantique hébreu qui s'est transformé en un hymne grossier du
moyen-flge.
Les Pouranas sont principalement consacrés à servir d'organes aux
sectes religieuses de l'Inde. Il faut se souvenir que les trois personnes
de la trinité indienne ne tiennent pas le même rang dans la croyance
de tous ceux qu'on a coutume de confondre sous le nom d'adorateurs
de Brahma. Brahma n'est le dieu principal que pour une secte bien
moins nombreuse que celles dont le culte s'adresse surtout, soit à
Siva, soit àVichnou. Il en a été des Pouranas, expression de la dévo-
tion hindoue, comme de cette dévotion elle-même; ils se sont partagé»
entre Brahma, Siva, Vichnou (1). Le Brahma-Purdna est consacré
à la gloire de Brahma , et surtout au culte qu'il reçoit sous le nom du
soleil, dans la pagode de Jagernat. Le Linga-Purâna est énergique-
ment sivaïte; le Vamamsa-Purâna , l'un des plus modernes, est
plus tolérant que ne le sont en général les ouvrages à la classe des-
quels il appartient. Vichnou et Siva y sont réunis dans un singulier
éclectisme. Le plus grand nombre des Pouranas, et entre autres les
deux publiés, sont vichnouites.
Le nom même du Vichnou -Purâna indique assez ce qu'il doit
être sous ce rapport; en effet, ce Pourana n'est guère qu'un long
commentaire sur les perfections de Vichnou. Brahma, à la tête de
tous les dieux, l'adore et célèbre les louanges (2) du dieu suprême
que lui-même ne peut comprendre; les dieux, battus par les démons»
(1) Un passage da PaémiOHPuràna les divise en trois classes, selon quMls se rap-
portent à Vichnou , à Siva on à Brahma. Les premiers senlement sont vraiment
pnrs, les seconds sont pleins d'ignorance, et les derniers pleins de passion. Cela
prouye que Tau leur du Padma^Puràna était yichnouite et n*aimait ni Siva ni
Brahma. {Vi$hnu-Puranat Wilson, pref.» pag. xiii.)
(S) YiêkmÊrPurona, pag. 7i.
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SPar RBTUB DKS DBI7X HOIIDBS*
se prosternent aux pieds de Ticbnou, et implorent sa protectioai
contre leurs ennemis. Tel est le rôle supérieur que joue Yichnou dans*
le Pourana qui porte son nom. Mais le vichnouisme qui domine dans^
oe Pourana, n'en exclut pas absolument rascendant de Si va; cet
ascendant s*y manifeste avec une grande puissance dans un passage:
où Ton voit Indra, le roi du ciel, et les trois mondés auxc^uels ili
préside, frappés de langueur, parce qu'un personnage nommé Dur-
Yftta, qui est une incarnation de Siva, a maudit Indra. C'est une'
espèce d'interdit jeté sur l'univers par l'anathème du dieu destruc-
teur (1).
Le Bhâgavata Puràna, publié par M. Bumouf , n'est pas marqué,
d'un caractère de vichnouisme moins évident que celui qui éclate
dans le Vichnou-Purûna. Presque à chaque pas, l'auteur se répand^
en transports d'adoration pour Vichnou,. le dieu, l'être par excellence»
ou plutôt le seul dieu, le seul être, celui qui est en tout y bien gîte dis^
tinct de tout, et hors duquel il n'y a qu'apparence et illusion. Il fhnt
l'implorer pour parvenir à être réuni à lui, se reposer sur le lotus
de ses pieds divins, et s'affranchir par cette ineffable union du sap^
plice mille fois renouvelé de l'existence. S'occuper de Vichnou est le
seul but raisonnable de la vie. C'est ce qu'expriment avec une énergie
bizarre les distiques suivans :
« Ne vivent-ils pas aussi les arbres? Ne respirent-ils pas ausâ^ les*
soufflets? Ne mangent-ils pas, ne se reproduisentr-ils pas aussi tea^
autres animaux du village?
c( C'est une brute comparable au chien , au chameau, à l'ftne et au;
pourceau qui vit dans la fange, que l'homme dont les oreilles n'ont
jamais été frappées par l'histoire du frère aine de Gadal (2). . . •
<c C'est un cadavre vivant que l'homme qui ne recueille pas la
poussière des pieds des sages dévoués à Bhugavata (3) ; c'est un cadavre
. respirant que celui qui ne connaît pas le paifum de la plante tuktsif
qui s'attache aux pieds du divin Vichnou. »
Ici, comme dans le Vichnou-Purâna, Brahma lui-même proolaBie
Yichnou l'essence pure, absolue, bienheureuse, dont l'univers n'est
qu'une manifestation décevante. Par cet hommage, l'auteur pros-
terne les sectateurs de Brahma devant la secte à laquelle lui-même
appartient. Ailleurs (ï) Brahma est nommé la cause des causes; mais
•
(1) Wilson , Vithwu^PwrmUf liv» I , cap.- viu.
(S) N^m de Viebnoiii
(3) Autre Dom de Vichnoa.
(4) Bhâgavata Puràna, pag. 383 , v. 41.
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UE BHUkCATATA PORANA. £03
alors il est Vt$9ence êupréme de, VichnaUy il est Viohnov lai-4iéme.
GeitalneslégeBdeBra(M>ntées dans les PoiiraDas semblent même foire
alusioB à d'aDcieones Uiltes qui auraient eu lieu entre les brahmanes
€A des rois ou des pcq^latioDS Vidinouites* Telle est la curieuse hi^
ioire de Pralada (1}. Ce jeune fils du roi de l'univers a voué, dès ses
premières années, une piété sans bornes à Yichnou. Bon père et les
brahmanes qiâ Tentourent sont représentés comme les ennemis de
ee dieu. Plusieurs fois Pralada est livré à la mort à cause de son culte,
mais toujours il est sauvé parla protection du grand Vichnou. Un jour,
les brahmanes ont allumé contre lui une flanune magique; mais, par
la puissance de Vichnou, elle se retourne conto'e eux et les dévore.
Alors Pralada demande au dieu qui les a eitermioés de les rendre
i la vie. Les brahmanes ressuscitent pour s^JndUner devant celui
qu'ils ont persécuté. Dans cette légende, les brahmanes sont appelés
les prêtres des démons [asuras]. On voit qu'elle n'a point été des-
tinée à célébrer les triomphes de la caste aujourd'hui dominante; eHe
«emble plutôt attester d'antiques défaites que les sectateurs de Brahma
auraient éprouvées à une époque inconnue.
Il en est de même d'un passage du Yicbntiiu-Purftna, dans lequel
Sîva, exclu d'un sacrifice où avaient été admis les autres dieux, crée
«m être terrible qui renverse le sacrifice , disperse les officians et met
en déroute les divinités. Auparavant, Siva s'est écrié : ui Que m^im-
porte d'être exclu de ce sacrifice? Mes prêtres m'honorent dans le
^sacrifice de la vraie sagesse, où l'on se passe de l'aide des brah-
manes (2j. )) Ne s'agit>-il pas ici des prétentions du cuite sivaite et de
quelques triomphes de ce culte sur 4;elui de Brahma?
Bans un autre passage du Yichnou-Purftna se montre un vague
«ouvenir d'une religion en dehors du brahmanisme, une religion de
la nature , qui semble avoir été professée par les habitans des cam-
pagnes, et qui était peut^tre un reste de l'ancien culte indigène,
réfugié dans les lieux écartés, parmi les tribus nomades, un paga-^
>nt9t»0 indien, dans le sens étymologique du mot, paganica numina.
Le dieu Krichna, parlant au nom des pasteurs parmi lesquels il
■habite, dit {3) : « Les esprits de ces montagnes parcourent, dit--on,
les bois^oofi la forme qu'il leur plait de choisir, ou, sous leur forme
naturelle, se j(ment au bord de leurs abîmes. S'ils sont niùcontens
(1) FtMnu-Purafia , pag. 180 el ?niT.
.(«) W., pag. 65-67.
W W., pag. 5*5.
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1
50k BBVUB DES DBUX MONDES.
de quelque habitant de la forèt, transformés en lion ou en béte de
proie , ils le mettent à mort. Cest pourquoi nous devons adorer les
montagnes et offrir des sacriGces aux troupeaux. Qu avons-nous à
démêler avec Indra (le dieu du ciel)? Les troupeaux et les monta-
gnes, voilà nos dieux ; laissons les brahmanes faire l'adoration par la
prière. » Enfin on peut voir une trace d'ancienne rivalité entre le
culte de Vichnou et le culte de Siva dans la destruction de Bénarès^
ville de tout temps, et encore aujourd'hui, sivaïte, que consume le
disque enflammé de Vichnou. Ces indications sont peu positives; mais,
quand il s'agit d'un pays où l'histoire manque presque entièrement,
on est heureux de trouver quelques documens précieux de la tra-
dition conservés par les Pouranas.
Tout émane de Vichnou dans le poème composé pour glorifier sa
puissance, même l'ennemi de la religion orthodoxe, le grand hérésiar-
que, le grand réformateur Boudda. Boudda n'est autre chose qu'une
forme illusoire émanée de Vichnou et envoyée par lui sur la terre
pour égarer les ennemis des dieux (1 ) . D'autres hérétiques venus après
Boudda avouent hardiment ici le scandale de leurs doctrines, selon
lesquelles les brahmanes ne sont dignes d'aucun respect, et qui pro-
clament qu'«7 n'y a point de texte divin ou révélé. On voit que le ratio-
nalisme a pénétré aussi dans le brahmanisme à la suite de la réforme.
Le principal intérêt qu'offrent les Pouranas, c'est de présenter au
milieu du désordre, de l'incohérence, de la bizarrerie, qui les carac-
térisent, un tableau frappant des idées et de l'imagination hindoues.
Plus ils sont composés d'élémens hétérogènes, plus ils sont curieux
à cet égard ; car la variété même des matières qu'ils renferment rend
plus complet l'enseignement qu'ils peuvent fournir. Je vais t&cher de
tirer de ce chaos quelques passages propres à faire connaître le génie
religieux, métaphysique, moral et social des Hindous.
Le panthéisme est l'idée donunante des religions et des philoso-
phies de l'Inde, et se retrouve sans cesse dans les Pouranas. Elle yii
«st exprimée sous mille formes, reproduite sous mille aspects, et onn
peut dire que la poésie hindoue est la manifestation multiple d'une i
même pensée, comme l'univers, selon la croyance hindoue, est lui-
même la manifestation infiniment variée d'un même principe.
On ne saurait se figurer les tours de force de langage, tes méta-
phores, les comparaisons, par lesquels l'imagination du poète méta-
physicien s'efforce de rendre sensible ce qu'il y a de plus difficile à
(1) Vishnu-Purana, pag. 837 et suiv.
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LE BHAGAVATA PURANA. 605
comprendre dans le dogme du panthéisme. Quelquefois elle appeUe
à son secours une gracieuse similitude : « Comme Tair qui s'exhale
par les trous d'une flûte produit la distinction des notes qui compo^
sent la gamme, ainsi la nature du grand esprit, simple dans son
essence, devient multiple par les conséquences de son action. »
Tantôt c'est par les peintures les plus étranges que l'auteur du
Vichnou-Purâna cherche à faire entrer dans les esprits cette idée
fondamentale de sa foi, savoir, que Yichnou est tout, que tout est
Vichnou. « Comme créateur, dit-il, il se crée lui-même (1); comme
destructeur, il se détruit lui-même à la fin de chaque période de la
vie de l'univers. »
L'idée panthéiste appliquée à la mythologie produit les concep-
tions les plus bizarres. Ainsi, quand Krichna, qui est une incarna-
tion de Yichnou, a décidé les bergères, au milieu desquelles s'écoule
sa folâtre jeunesse , à sacrifier aux montagnes , Krichna se présente
sur le sommet de l'une d'elles, en disant : Je suis la montagne»
tandis que sous une autre forme il gravissait les montagnes avec les
bergères et adorait son autre moi (2).
Ce panthéisme a deux formes , l'une grossière , l'autre plus épurée;
l'une empreinte d'un épais matériaKsme, l'autre d'un idéalisme raf-
finé. Dans le premier point de vue, Vichnou est le monde. Les divers
membres de son grand corps sont les diverses portions de l'univers;
ses os sont les montagnes, les fleuves sont ses veines, son soufDe est
le vent, sa vue est le soleil. Mais la méditation qui le contemple
ainsi comme un dieu-monde ne doit être qu'un degré pour s'élever
h le considérer, non plus comme la collection des êtres, mais comme
le principe qui, uni aux choses et cependant distinct d'elles, existe
partout et toujours (3).
Ainsi on passe du point de vue matérialiste au point de vue idéa-
liste, mais le besoin d'unité, ce besoin inhérent aux spéculations
métaphysiques du génie hindou , le ramène au panthéisme par une
étrange voie. S'étant élevé à concevoir le principe unique des êtres
comme quelque chose de supérieur aux êtres, qui n'en a point les
quaUtés, quelque chose d'absolu, pour me servir du langage occi-
dental , le génie métaphysique de l'Inde tranche la grande difficulté
philosophique, celle qui est au fond de tous les systèmes, le rapport
il .
(1) rishnu-Purâna, pag. SM>.
(2) W, pag. 585.
(3) Bhâgavaia Purâna, pag. 275.
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sas lu^rus DIS wm%. mummSk
de Fabsolitaurelatif, de Finfini au fini^ de Dieuaa monde; il la traache
par on coup d'aadace c|Be les plasgrandes hardiesses de la spéculation
ii*ont jamais surpassé; il déclare que le monde n'est pas, que la
pensée n'est pas, que Dieu seul existe dans son incompréhensible
unité, que tout le reste est produit par une illusion [maya) , par u<l
reflet fanlaistique de l'être invisible. Tout est donc un produit des*
jeux de Vichnou. On comprend maintenant comment le dieu était
à la fois la montagne qu'on adorait, et ceux qui adoraient la rnon-^
tagne. On conçoit comment le poète peut s'écrier: « Essentiellement
unique, tu te doubles, à l'aide de ta mystérieuse maya^ ce désir de
créer que tu conçois en toi-même; et, semblable à l'araignée, tu pro-
duis et conserves, à l'aide de ton énergie, cet univers que tu feras
centrer un jour dans ton sein (1]. »
Ce système, dans lequel l'univers est le produit de la maya, de l'il-
lusion née deVichnou, est particulièrement développé dans le Bhâga-
vata PurAna traduit par M. Burnouf , et donne un grand prix à cet
ouvrage , qui devient par là l'exposition souvent très énev|^^ des
idées philosophiques de deux écoles célèbres daM ll^d^r Vé«^
Sankya et Fécole Vedanta.
La philosophie indienne est arrivée à Fidéalisme caniaie kjphiie-
sophie grecque avec Parménide (3), la philosophie anglaise a^AC
Barkley, la philosophie allemande avec Fichte et ScbeUing; m^^jual
de ces hardis penseurs n'a égalé la hardiesse de l'Indien Kapila ffvir
dans le Bhâgavata Purftna, rempli par l'exposition de sa dpctria^i
ligure comme une incarnation de Yichnou. Au point de vue de l'idéa-
lisme indien, tout natt de la pensée divine, tout n'existe que par cette
pensée et dans cette pensée. Les qualités des êtres sont le produit
de Fillusion , car la substance absolue, considérée en elle-même, n'a
point d'attributs.
c( Pénétrant au sein des qualités manifestées par maya comme s'il'
avait des qualités lui-même, l'être apparaît au dehors, poussé f&F
Fénergie de sa pensée (3).
« Car de même que c'est un seul et même feu qui brille dans tous
les bois où il se manifeste, ainsi Fesprit, unique, ame de l'univers,
(1) Bhâgavata Purâna, pag. 475.
(S) M. Cousin, dans un remarquable morceau sur Zenon d'Ëlée, a exprimé avec
une grande vigueur ce poinl de vue de Tunité absolue qui est commun à l*école
d*Élée et aux Pouranas : « unité sans nombre, éternité sans temps, inunefisitié sans
forme, intelligence sans pensée, pure essence sans qualité. »
(3) Bhâgavata Purâna, pag. 17.
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LE VBAQXWATA PURANA. 507
enfermé dans cbacun des êtres où il réside, apparaît coinne s'il était
multiple, p
^on-senleinent Tesprit divin produit l'apparence des êtres par la
manifestation de sa pensée, mats encore il est leur pensée, il perçoit
6fi eux (1). Ainsi la perception, l'être percevant, l'objet perçu, ne
sont que des reflets divers de l'être unique, de l'esprit absolu, de
Vichnou ; Vichnou seul existe, il est tout, il est au«dessus et auHlelà
de tout. L'essor métaphysique devait être entraîné par le besoin
d'unité jusqu'à ces conclusions, extrêmes limites des spéculationB
humaines.
On s'étonnera moins, d'après ce qui précède, des diverses cosmo^
Ironies que contiennent les Pouranas, et dans lesqueHes se retrouve
toiajours, à travers les jeux d'une imagination gigantesque, le prin-
cipe de ndéalisme indien.
« D'abord était l'être absolu, l'être divin (Bhàgavai). Cet être exis-
tait seul , sans qu'aucun attribut le manifestât (2) Alors il regarda
et ne vit rien qui pût être vu, parce que lui seul était resplendissant,
et il songea qu'il était comme s'il n'était pas, parce que son regard
était éveillé et que son énergie sommeillait.
«Or, l'énergie de cet être doué de vue, énergie qui est à la fois ce
qui existe et ce qui n'existe pas, c'est M ce qui se nomme maya^ et
c'est par elle que l'être qui pénètre toutes choses créa l'univers. y>
Puis les diverses manifestations de l'être divin par maya [ l'illusion )
s'engendrent l'une l'autre. Ici s*ouvre un champ illimité pour la
subtilité et la richesse de la fantaisie indienne. L'énumération des
êtres créés, l'ordre de leur création, changent dans les divers systèmea
cosmogoniques contenus dans le même Pourana; mais certaines idées
se reproduisent dans plusieurs de ces poèmes. Telle est cette concep-
tion essentiellement idéaliste qui fait naître les objets extérieurs da
moi interne. Ainsi de la personnalité transformée naissent le cœur et
les organes des sens (3). D'autre port, le génie hindou est également
propre à réduire la réalité en abstraction et à donner aux abstractions
de la réalité. Il en résulte que tout se mêle dans les cosnoogonies,
^ il arrive, ce qui est tout-â-fait extraordinaire pour nous, que les
qualités, devenues des êtres réels, enfantent les substances. Ainsi, la
molécule du son produit la molécule de l'éther; de l'attribut tangible
(1) Bhâgavata Purâna, verset 32.
(«) /d., pag. 38T.
(3) /d., pag. 8S9, 599.
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SOS REVUE DES DEUX MONDES.
naissent le vent et la peaa, l*objet et Tinstrument du toucher. De
la forme nait la lumière; la molécule de la saveur produit Feau et
le goût qui perçoit la saveur. Ce procédé de l'esprit hindou est entiè-
rement opposé au procédé du nôtre; à peine est-il compréhensible
pour nous. On dirait que cet esprit, qui proclamait la réalité des
apparences sensibles et niait celle des substances, a flni par perdre
tout sentiment de réalité.
Ce qui achève de caractériser le génie hindou, c'est le luxe d'imar
gination qui vient se répandre pour ainsi dire sur les subtilités et
les aridités métaphysiques. Au milieu des abstractions les plus minu-
tieuses, on se trouve tout à coup en présence de la splendide nature
de l'Inde; on est ébloui de l'éclat de la lumière et des couleurs, de
la profusion et de la vivacité des images. Les peintures les plus volup-
tueuses viennent se poser à côté des argumentations les plus sèches.
Telle est l'Inde : partout la mollesse à côté de l'austérité; c'est le
pays de la poésie et de l'algèbre, des contes merveilleux et des sys-
tèmes de métaphysique, des bayadères et des pénitens. La mytho-
logie vient mêler aux systèmes philosophiques ses créations infini-
ment variées et capricieuses , ses ères qui se comptent par millions
d'années, tous ses mondes, tous ses ciels, tous ses enfers, toutes
les classes d'êtres distribués sur une immense échelle depuis le dieu
suprême jusqu'aux êtres inanimés, qui, pour l'Hindou, vivent de la
vie universelle , font partie de l'immense corps qui est tout, sont
animés par l'esprit unique qui est Dieu.
Ce contraste entre la métaphysique et la mythologie, perpéttieHe-
ment entrelacées, donne aux Pouranas un caractère que ne prëseiitlî,
je orois, nulle autre production du génie poétique humain. Il fen-
drait, pour obtenir quelque chose de semblable dans notre Occident,
fondre ensemble Kant et Homère; ou plutôt, au lieu de Kant, sup-
posez un mystique indien dont la subtilité soit inQniment plus péné-
trante et la spéculation infiniment plus hardie que celle d'aucun méta-
physicien de l'Occident ; au lieu d'Homère; supposez un poète oriental
dont l'imagination follement luxuriante soit à l'imagination divine^
ment tempérée du poète grec ce qu'est l'Himalaya aux aimables t(A-
lines de TAttique, ce que sont les flots débordés et mugissans du
Gange aux flots murmurans du Céphise, les gigantesques sculptures
d'EIIora aux chastes sculptures du Parthénon. On en peut juger par
cette peinture de Vichnou avant la création (1) : a Solitaire, couché
(1] Bhâgavata Purâna, pag. 355.
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LE BHAGAVATA PtJRANA. 509
sur un lit, blanc comme les fibres de la tige du lotus, formé par le
corps du serpent Sécha, porté sur l'Océan qui submerge l'univers
à la fin de chaque période de la vie des êtres, et dont Tobscurité était
dissipée par les feux des joyaux placés sur les têtes du serpent qu'or-
naient les ombrelles de ses crêtes.
« Il effaçait la splendeur d'une montagne d'émeraude à la cein-
ture de chaux rouge et aux nombreux pics d'or, ayant pour guir-
lande des joyaux, des lacs, des végétaux, des parterres de fleurs, pour
bras des bambous, et pour pieds des arbres
« Entourés des plus beaux joyaux et des plus riches bracelets, ses
bras étaient comme des milliers de rameaux, sa racine était le prin-
cipe invisible, les mondes formaient l'arbre vigoureux dont les bran-
ches étaient environnées des crêtes du roi des serpens. »
Voilà la cause insondable de toutes choses, l'être sans forme et
sans attribut personnifié dans une figure mythologique bizarre et
grandiose, voilà toutes les richesses de la poésie indienne jetées*
comme un voile éblouissant de broderies sur la conception abstraite
de la substance absolue. Au milieu de ces images colossales et accu-
mulées, le sentiment métaphysique se trahit par cette phrase : Sa
racine était le principe invisible.
Les mêmes associations de l'idée philosophique et de l'imagination
poétique poussées toutes deux à l'extrême , se retrouvent dans le récit
de la lutte que l'être des êtres, transformé en un guerrier terrible,
soutient contre un géant, en présence de tous les dieux, de tous les
génies, de toutes les créatures, qui suivent avec anxiété les chances
di; combat qui doit détruire ou sauver le monde (1). Les diverses
phases du combat et les injures qui le précèdent, rappellent, dans
des proportions surhumaines , les combats homériques; mais celui qui
frappe le géant, c'est le créateur de toutes choses. Pendant la lutte,
il dépose la terre à la surface de VOcéan; il est plein de dieux engen-
drés dans son sein. Ces exemples, qu'on pourrait multiplier ^ns
peine, suffisent à montrer comment la poésie et l'abstraction se mê-
lent dans les Pouranas, Passons aux idées qu'ils renferment sur la
vie humaine, sur son but véritable, enfin sur la morale et sur la
société indienne.
Au point de vue du Bhftgavata Purâna, la vie est une illusion dou^
loureuse et comme un songe pénible. Vivre, penser, agir, c'est .être-
séparé du principe unique et absolu, c'est se trouver en rapport a\ec
(1) Bhâgavata Purâm , pag. itO.
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SIO BBTTE DES DEUX BfOBOffiS.
ce néant agité qu'on appelle le monde. L'existence bomaine est lui
«npplice imposé à Vesprit tombé dans le monde infiérieîff à cause de
ses fautes. De là cette énergique peinture des misères de la conditioii
liumaine que nous offre le Bhftgavata Purèna. Après nous avoir tÊÊt
entendre les gémissemens de l'ame dans Fembryon , Fauteur montre
la misère de la créature condamnée à yirre, tombant à terre au mi-
lieu du sang où eHe s'agite comme un ver, dépouillée de la mémoire,
dépouillée de la connaissance, ne pouvant se faire comprendre. Au
point de vue indien des existences successi\'es, HionuBe oaissiiit
est bien plus réellement que chez le poète latin ira passager rejeté
;par les flots :
Ssevis projectus ab nndis
Piavita. (Lccbbcb.)
Le tableau de notre condition que Pline a tracé n'égale pas en mé-
lancolie quelques vers du Bbàgavata Purâna (1), parce que ce n'est
pas un vague scepticisme, mais une triste croyance, qui inspire le
poète. Pour lui, la vie est une chute, une peine, une dégradation.
Cradment l'homme se dérobera-t-il à tant de misère? comment
échappera-t-il à son humiliante et douloureuse condition? En résis-
tant à ses désirs, en s'élevant au-dessus des sens, en se livrant à la
contemplation et en fuyant les œuvres, car les œuvres nous plongent
dans le monde de l'Hlusion et nous écartent du prinGq)e invisible.
Telle est la base du quiétisme indien, dont l'expression se retrouve
sans cesse dans les Pouranas, et dont il est dit : a La contemplation de
Yichnou (2) est comme un glaive avec lequel les honmies sages tran-
chent le lien de l'action qui enchaîne la conscience. »
La contemplation est un état particulier qui a ses règles. Les Hin-
dous appellent yoga l'extase par laquelle ils prétendent s'élever au^
dessus de l'action, de la science, de la vie, s'unir à la Divinité même
en s'absorbant dans son sein. Il existe une méthode et des procédés
techniques, dont quelques-uns sont assez ridicules, pour parvenir à
cette extase contemplative, à cet état d'impassibilité suprême, au
moyen duquel les ascètes arrivent à se perdre en Dieu '»
(( Que l'ascète qui veut abandonner ce monde (3), assis sur un siège
solide et commode, ne s'occupe ni du temps ni du lieu, et que, maître
de sa respkation , il contienne son souffle en son cœur.
(1) Bhâgavata Ptirdna, pag. 575.
(a) Vishnu'PuranOf pag. 15.
<3) Bhâgavata Purâna, pag. 209.
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LB BHA6AVATA PURANA. Mt
c< Absorbant son ccbot dans son intelligence purifiée, celle*-d dao»
le principe qui voit en nous, celui-ci dans sa propre ame, identifiant
son ame avec l'ame universelle, que le sage, plein de fermeté, en
possession du repos absolu , s'abstienne de toute action. »
La perfection de l'état d*yoga est décrite ainsi (1) : a Quand, éloi-
gné de tous les objets, le cœur ne connaît plus rien où se porter, et
qp'il s*est détaché de tout, il disparait aussitôt , semblable à la flamme
qui s'éteint; dans cet état, Thonmie, désormais à l'abri du courant
des qualités, voit sous son regard même son esprit qui est unique
et dont il ne se distingue plus.
(( Ainsi absorbé par cet anéantissement final du cœur au sein de la
suprême majesté, Thomme, placé en dehors du plaisir et de la peine,
rapporte l'origine de cette double imperfection à la personnalité, à
cette cause d'action qui n'existe réellement pas, parce qu'il a saisi
dans son propre sein la substance de l'esprit suprême.
ce Étant ainsi parvenu à reconnaître ce qui le constitue lui-même, le
Siddba parfait ne fait plus aucune attention à son corps; soit que^
sous l'empire du destin, ce corps vienne de se lever, et qu'il soit
debout, soit qu'il ait quitté ou repris sa place, il ne le distingue pa»
plus qu'un bonune aveuglé par les vapeurs d'une liqueur eriivrante ne
remarque l'état du vêtement qui enveloppe ses reins.
« Le corps cependant, agissant sous l'empire de la destinée, continue
de vivre avec les sens tant que dure l'action qu'il a commencée; mai»
l'homme qui, parvenu au terme de la contemplation, a reconnu la
réalité, n'a plus de contact avec ce corps, qui, comme tout ce qui en
dépend, n'est pour lui qu'un vain songe.»
On conçoit qu'à un tel point de vue la suprême, félicité pour l'ame
soit d'être délivrée de l'existence, du moins de l'existence indivi-
duelle qui l'emprisonne dans un corps, et de se réunir intimement
au principe divin. Cette résorption de l'amie dans son principe porte le
nom sacramentel de nirvana ^ qu'il ne serait pas exact de traduire
par anéantissement; il exprime l'acte mystérieux par lequel l'ame
s'affranchit de l'existence temporelle, du monde sensible, de l'illu*-
sion des choses, et s'identifie à l'être absolu.
Cette identification est le degré le plus élevé de la béatitude à Ick
quelle l'homme puisse aspirer; c'est le plus grand bienfait que Vich-
nou accorde à ses favoris. Le Vichnou-Purftna ne se contente pas
de retracer dans une peinture hideuse de vérité les misères de l'en-
(1] Bhâgavata Purâna, pag.551.
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512 REVUE DES DEUX lIO!a)ES.
fance, les abaissemens de la vieillesse, les agonies de la mort; il fait
Thistoire des douleurs humaines au-delà de cette vie, dans les autres
existences, dans les enfers et même dans le ciel, séjour précaire dont
les habitans sont torturés par la perspective de redescendre sur la
terre (1). A cette condition douloureuse de Thomme qui se continue
d'un monde dans l'autre, il n'y a qu'un remède et qu'un terme, c'est
, la grande émancipation finale par laquelle il se soustrait aux maux
qu'il est destiné à subir, tant qu'il tourne dans la roue de Texistence.
Quel peut être l'effet d'opinions pareilles à celle que je viens d'ex-
poser sur la conduite des hommes et sur les formes de la société?
c'est ce qui nous reste à examiner.
Par plusieurs côtés, la morale des Pouranas raj^Ue celle de l'Évan-
gile : elle défend non-seulement les actes, mais même les pensées
coupables (-2) ; elle prescrit le jeûne, la prière, les austérités. Nulle
part la vertu de pénitence n'a reçu un aussi magnifique hommage
que dans les croyances indiennes. Les macérations des solitaires ont
tant de puissance, qu'elles peuvent leur donner droit à remplacer
les dieux. Ceux-ci tremblent quand ils entendent parler des austé-
rités inouies de quelque ermite, et n'ont d'autre ressource que de lai
envoyer une nymphe chargée de sauver à tout prix le trône des
immortels. La pénitence peut tout, elle a même la puissance de créer.
Dans le Bhâgavata Purftna, il est dit que Brahma , par une pénitence
de seize mille années, a créé le monde (3). Le sentiment des misères
de la vie humaine, le sentiment de la dégradation de notre nature,
la notion de la chute entendue comme l'entendait Origène, enfin, ce
qui en résulte , le besoin d'un sauveur, les incarnations dont le but
est, comme celle de Vichnou, de soulever le fardeau de la terre (fc),
tout cela est assez analogue au christianisme; j'ai trouvé même dans
le Bhâgavata Purftna un passage où il semble être question de la
grâce (5) : a Donne-nous, ô Dieu, ta propre vue, avec ton énergie,
afin que, soutenus par ta faveur, nous puissions accomplir notre
tftche. »
Quant à la charité universelle, bien que l'esprit de caste, tout-
puissant aux Indes, lui soit contraire, on en trouve çà et là quelques
lueurs dans les Pouranas. Il faut recevoir l'hôte dont le nom, la pa-
(1) Vithnu'Purana, pag. 6il.
(2) lAt him not think ineontinently ofanotker*t wife, Visbou-Porana , pag. 80.
(3) Bhâgavata Puràna, pag. 869.
(4) Vishnu'Purcna, pag. 437.
(5) Bhâgavata Purâna, pag. 383.
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LB BHAGAVATA PURATSA. 513
rente, la race, sont inconnus, dit le Vichnou-Purâna (1): Brahma
est présent dans la personne d'an hôte. Le père de famille doit ré-
pandre sur la terre de la nourriture pour les personnes dégradées de
leur caste. Enfin, comme pour donner un exemple de miséricor-
dieuse bonté, appliqué aux dernières des créatures humaines, les
Tchandalas, rebut de toutes les castes, sont bénis par Vichnou (2).
Mais le panthéisme donne à la morale hindoue un caractère qui la
distingue profondément de la morale chrétienne, et la place bien
au-dessous.
D'abord il résulte de la croyance au panthéisme que la charité se
perd et se dissout, pour ainsi dire, dans un sentiment plus général :
l'amour de tous les êtres, émanations d'une même substance, ma-
nifestations d'un même principe. Là où n'est pas marquée fortement
la distinction entre l'homme et les choses, entre l'esprit et la matière,
entre ce qui est libre et ce qui est soumis à la fatalité, la fraternité
des hommes est remplacée par la fraternité des êtres. L'humanité ne
compose plus à elle seule tout notre prochain, il faut l'étendre aux
animaux , aux plantes, à toute la nature. Il en résulte, il est vrai , une
gracieuse délicatesse de sentiment. La religion prescrit de répandre
sur le sol la nourriture destinée aux oiseaux et aux chiens errans; il
ne faut pas couper sans raison les arbres, car ils vivent comme nous
de la vie universelle. Mais il résulte aussi de cette égalité morale
faussement établie entre la nature et l'homme, que l'on perd le sen-
timent des vrais devoirs en les associant à des devoirs imaginaires.
Dans le précepte qui ordonne de répandre sur le sol de la nourriture
pour les animaux, les rejetés (ont cast) sont placés entre les chiens et
les oiseaux, et couper légèrement un arbre est mis sur la même ligne
que haïr son père. Ailleurs (3) il est dit : « Aurais-tu abandonné un
brahmane, un enfant, une vache, un vieillard, un malade, une femme?»
Ces confusions tiennent à la grande confusion que le panthéisme
établit entre tous les êtres membres d'un même tout, accidens d'une
même substance. On en vient ainsi, après avoir mis les animaux sur
la même ligne que les hommes, à sacrifier les hommes aux animaux,
et à livrer durant toute une nuit un malheureux aux insectes pour les
repattre de son sang [&].
(1) Pag. 305.
(i) Bhâgavata Purâna, pag. 105.
(8) /d., pog. 808.
(4) /d., pag. 137.
T0M£ X3UV. 33
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S1&- REVUS DES DEUX MONDES.
Enfin Topinion d'après laquelle cet univers n*est qu'une apparence
décevante et la vie humaine, une illusion douloureuse l'opinion qui
voit dans les œuvres un piège qu'il faut fuir, et dans l'indifTérence
le terme le plus haut de la sagesse, est peu propre à Taire des hommes
énergiques, à produire les vertus du citoyen et du guerrier. Aussi
depuis bien des siècles l'Inde , sous le poids de ces doctrines éner-
vantes comme le climat qui les inspire, a-t-elle baissé la tête sous
la tyrannie d'une caste ou sous l'oppression de l'étranger.
La supériorité des brahmanes, la haute opinion qu'on a de leur
importance, sont écrites à chaque page des Pouianas. On voit que les
brahmanes gouvernent les rois eux-mêmes. Plusieurs légendes en
font foi, entre autres celle qu'on va lire (1) :
« Dans le royaume sur lequel régnait Santana , il n'avait pas plu
depuis douze années. Craignant que le pays ne devint un désert, le
roi assembla les brahmanes et leur demanda pourquoi la pluie ne
tombait pas, et quelle faute il avait commise. Ils lui répondirent que
c'était comme si un frère plus jeune se mariait avant son frère aine,
car il était en possession d'un royaume qui de droit appartenait à son
frère Devapi.
« Que dois-je faire? dit le radja. Il lui fut répondu : Jusqu'à ce que
Devapi déplaise aux dieux en s'écartant du sentier de la justice, le
royaume est à lui, et c'est votre devoir de le lui abandonner. As-
marisarin, ministre du roi, ayant entendu cela, réunit un grand
nombre d'ascètes qui enseignaient des doctrines contraires à celles
des Yedas, et les envoya dans la forêt. Là, ayant trouvé Devq)i, ils
pervertirent le prince, qui était simple d'esprit, et l'amenèrent à par-
tager leurs opinions hérétiques. Pendant ce temps, Santana, étant
très affligé d'avoir commis le péché que lui avaient reproché les brah-
manes, les envoya devant lui dans la forêt, puis s'y rendit lui-mêffle
pour restituer la couronne à son frère aîné. Quand les brahmanes
arrivèrent à l'ermitage de Devapi, ils l'informèrent que, conformé-
ment aux doctrines des Yedas, la succession au trône était le droit du
frère aîné; mais il entra en discussion avec eux, et il mit en avant
divers argumens qui avaient le défaut d'être contraires à la doctrine
des Yedas. Ayant ouï ces choses, les brahmanes retournèrent vers
Santana, et lui dirent : 0 radja, tu n'as plus à tinquiéter de tout ceci ;
la sécheresse touche à sa fin. Cet homme est dégradé de son rang,
(1) Vishni^Purana, pag. 458.
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U «BAGâTATA PCRAKA. 616
€«r il a prononcé des paroles irrespectueuses contre Tautorité des
Yedas, incréés, éternels; et quand le frère aîné est dégradé, il n'y a
pas de péché à ce que le frère putné se marie ( ou règne). Alors San-
tana retourna dans sa capitale, et son frère atné Devapi fut dégradé
de sa caste pour avoir répété des doctrines contraires aux Yedas.
Nidra (le dieu du ciel) répandît une pluie abondante qui fut suirie
éc ridies moissons. )»
Rien ne saurait mieux que ce récit donner une juste idée de la
aociété indienne* On y voit les brahmanes arbitres souverains de la
conscience, et, par là, de l'autorité royale. A leur voix, Santana va
déposer la couronne; mais le prince légitioie est atteint d'hérésie :
dès ce moment, il est déchu du trône, comme il est dégradé de sa
caste, et le ciel, de concert avec les brahmanes, rend hommage au
'droit de Santana, fondé sur son orthodoxie. Le gouvernement théo-
«nitique n'a jamais été pratiqué avec cette rigueur dans notre Occident.
Les senfimens de la nature doivent se tan*e devant l'ascendant
^suprême de la caste sacrée. Une mère pardonne au brahmane qui a tué
«es enfans pendant leur sommeil , parce qu'vn brahmane a toujours un
maître spirituel. Le coupable qui est consumé par la malédiction
^'nn brahmane, est-il dit aussi dans le Bhâgavata (1), ne trouve de
pitié ni dans l'enfer, ni parmi les êtres, quels qu'ils soient , au milieu
desquels il vient à renaître.
On trouve dans le même Ponrana l'histoire suivante qui fait bien
voir la puissance de cette malédiction. Un brahmane était assis dans
«on ermitage, retenant sa respiration, les yeux fermés, dans l'état
d'extase (yoga). Le roi Parikchit, qui s'est égaré, arrive à l'ermi-
tage. Le brsdimane, absorbé dans sa contemplation , n'ofTre ^u roi
ni le siège de gazon, ni l'offrande de l'eau, ni les paroles bienveil-
lantes. Le roi, irrité , voyant auprès du brahmane un serpent mort ,
le prend , de colère , avec l'extrémité de son arc , et le lui jette sur
l'épaule , puis regagne sa capitale. L'injure était grave. Cependant le
l)rahmane, qui s'était élevé à Y indifférence y ne l'aurait point res-
sentie; mais son fils , jeune enfant qui jouait avec d'autres enfans ,
ayant appris l'outrage fait à son père, s'emporte en ces termes contre
le roi et contre la caste guerrière des Kchattriyas à laquelle il appar-
tient :
« Ah ! la conduite outrageuse de ces radjas nourris, comme les cor-
Ci) Pag. 415.
33.
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5L6 REVUE DES DEUX. MONDES.
beaux, de ce qu*on leur jette, ressemble à celle des chiens et des
esclaves gardiens de la porte qui insultent leur noaitre.
a Un misérable Kcfaattriya est le gardien de la porte des brahmanes.
Comment celui qui se tient à la porte serait-il admis à manger la
nourriture du maître? »
Puis l'enfant du brahmane prononce cette imprécation :
« Dans ce jour, un serpent suscité par moi anéantira ce contemp-
teur des lois, ce brandon de sa race qui nous a fait injure. :n
Bientôt le roi se repent de son crime, et désire l'expier par la mort;
il va sur les bords du Gange attendre, entouré de pieux solitaires,
que la malédiction qu'il a méritée s'accomplisse, et s'écrie : Adoration
en tous lieux aux brahmanes!
Plusieurs passages des Pouranas n'expriment pas moins que la ma-
lédiction de l'enfant citée plus haut un sentiment d'aversion et même
de mépris pour la caste guerrière des Kchattriyas, quelquefois même
certains passages semblent faire allusion à d'anciennes luttes entre
les Kchattriyas et les brahmanes oubliées par l'histoire, mais qui sem-
blent obscurément indiquées dans la tradition par les luttes de diffé-
rens dieux et de différons cultes; tel est celui-ci :
« La race des Kchattriyas, que le destin avait multipliée pour le mal-
heur du monde (1), cette race qui opprimait les brahmanes et qui
avait abandonné la vraie voie, devait sentir les douleurs de l'enfer;
le héros magnanime aux forces terribles déracina vingt et une fois,
avec sa hache au large tranchant, cette épine de la terre. y>
Rien ne donne une plus haute idée de la grandeur et de la puis-
sance des brahmanes que le récit suivant (2). Des brahmanes se pré-
sentent à la porte du palais des dieux. Deux personnages divins
(devds), gardiens du seuil , les repoussent avec injure. Les brahmanes
condamnent ces dieux à descendre surtaterre. Ceux-ci se reconnais-
sent coupables, et acceptent le châtiment qui leur est infligé. Ce
n'est pas tout. Vichnou , le dieu suprême, va trouver les brahmanes
et leur fait, on peut le dire, les plus humbles excuses. « Je regarde,
leur dit-il, comme faite par moi-même l'injure que vous avez reçue
de mes serviteurs... Je me couperais moi-même le bras si ce bras
s'était opposé a vous (3]... Qui donc, ajouta-t-il, ne supporterait pas
(t) Dhàgavata Puràna, pag 859.
(2) /</ ., pag. 42ret fcuiv.
(Sj/cf.jpag.m
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LE BHAGAVATA PURANA. 517
les brabmanes, quand moi je porte sur mon aigrette la poussière de
leurs pieds? )> L'imagination la plus complaisante ne saurait faire
davantage, pour l'apothéose des brahmanes, que de prosterner le
créateur à leurs pieds.
Tels sont les principaux traits qui peuvent caractériser les Pou-
ranas, et par eux les Hindous; mais le travail nécessaire pour donner
l'intelligence de ces curieux monumens, si l'on n'y prenait garde,
tromperait sur leur nature. A6n de faire connaître lesPouranas, j'ai
considéré successivement dans les deux qui étaient à ma disposition
les différentes matières qu'ils traitent, les différens aspects philosor
phiques et poétiques qu'ils présentent. On est bien obligé de faire
ainsi, de décomposer ce qu'on étudie; mais, ce travail accompli, il faut
se retourner vers l'œuvre patiemment analysée, et l'embrasser dans
son ensemble, car jamais tous les élémens de la pensée ne furent à
ce point fondus et soudés les uns dans les autres. La poésie des Pou-
ranas a tous les caractères du panthéisme qui l'inspire, une pro-
fonde unité de laquelle tout émane, et à laquelle tout revient abou-
tir, et en même temps une variété infinie de formes toujours chan-
geantes, toujours renouvelées.
Cette poésie, comme le panthéisme indien , est tour à tour et presque
en même temps empreinte d'un grossier matérialisme et d'un idéa-
lisme raffiné : Tidée et le symbole , la réflexion et l'imagination ,
l'abstraction et les images sensibles, sont amalgamés dans cette
composition désordonnée. Ou croit entendre parler tour à tour, ou
plutôt tous ensemble, un métaphysicien, un poète et un prêtre, et
quelquefois un enfant. Les peintures théologiques sont employées
pour exprimer des idées philosophiques; les conceptions les plus
hautes interviennent dans des récits fantastiques ou même puérils.
Rien ne saurait, je crois, donner du génie indien une idée plus com-
plète que la leclure d'un Pourana.
Si je voulais revenir, en terminant, sur les diverses phases de la lit-
térature sanscrite que j'indiquais au commencement de cet article,
je pourrais trouver dans l'Inde elle-même l'image des produits litté-
raires qu'elle a enfantés. L'austère simplicité et l'immuable durée
des Yedas seraient figurées par les rochers de l'Himalaya, qui domi-
nent tout, indestructibles, immobiles, et ne portant sur leur tête
nue que le ciel étoile. Les deux grands fleuves qui roulent parallèle-
ment leurs eaux à travers la terre indienne offriraient une image
assez ressemblante des deux vastes épopées, le Ramayana et le Ma-
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BIS Bfi^lS BE6 BBUX MSNBBS.
habarata , fleaves aassî , au large sein , à la source mystérieuse coflmie
celle du Gange, au cours majestueux et parfois embarrassé, aos
affluens nombreux, aux sinuosités infinies. La poésie de Cdlidasa,
par les parfums dont elle semble imprégnée, par Téclat éblouissait
dont elle rayonne , rappelle les forêts embaumées de Ceylan et les ,
mines de Golconde. Enfin les Pouranas offrent limage de l'Inde tout '
«entière. A Fhorizon l'Océan sans bornes et des sommets qui tou-
chent le ciel, au centre ces impénétrables jtrn^fe^ ou le voyageur
s'égare à chaque pas, mais où la vie, sous toutes les formes, bruit
et scintille sur sa tète et à ses pieds; où le cri de mille oiseaux, le
murmure de mille insectes, le craquement des vieux troncs et le
frôlement des herbes sous les pas des éléphans , remplissent l'oreiDe
ée bruits confus, tandis que l'œil contemple le plumage des perro-
quets et l'éclat des fleurs, s'amuse au balancement des lianes, s'éblouit
enfin et se fatigue aux innombrables reflets de cette lumière qui ne
se voile et ne se tempère jamais.
J.-J. AlIPERE.
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RAYMOND LULLE.
Ce qui arriva à Christophe Colomb, de se croire aa Japon quand il
n'était qu'à la Havane, est l'histoire de bon nombre d'hommes
qui s'aventurent dans des entreprises gigantesques. Leur mérite,
leur gloire est rarement d'atteindre le but précis qu'ils s'étaient pro-
posé, mais seulement d'avoir fait en route une découverte impor-
tante à laquelle ils n'avaient nullement songé. Raymond Lulle en
offre une preuve frappante. Pendant soixante ans, cet homme a
étudié toutes les sciences; il a exposé continuellement sa vie pour
détruire la religion de Mahomet et gagner la palme du martyre, et
cependant il n'est connu de nos jours que comme un des plus grands
chimistes du xm"* siècle.
Personne n'ignore aujourd'hui que les recherches souvent extra-
vagantes des hommes qui, depuis un temps immémorial, se sont
appliqués à la science hermétique, à la transmutation des métaux,
en un mot à faire de l'or, ont préparé effectivement les voies aux
savans qui, plus tard, fondèrent la chimie, cette science destinée à
servir de point de départ, de centre et de lien à toutes les autres.
Mais on se fiût en général une idée fausse de ces chimistes, de ces
artistes, conune ils s'intitulaient au moyen-âge. Les savans eux-
mêmes les connaissent à peine aujourd'hui, et quand Roger Bacon,
Albert-le-Grand, Arnaud de Villeneuve ou Raymond Lulle figurent
par hasard dans les traditions populaires ou dans les prédictions d'al-
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520 BEVUE DES DEUX MONDES.
manachs, ce n*est ordinairement que comme inventeurs de secrets^
faiseiurs de prodiges et sorciers célèbres. L'erreur dans laquelle pres-
que tout le monde esta l'égard de ces savans résulte, d'une part, de
ce que leurs ouvrages ne sont plus étudiés depuis deux siècles, et
de l'autre, de ce qu'on les confond avec les alchimistes. Or, les alchi-
mistes sont aux chimistes ce que les rhéteurs étaient aux philosophes,
ce qu'un charlatan est à un médecin.
Raymond Lulle fut le dernier des grands chimistes du xin* siècle
qui étudia la science avec bonne foi et désintéressement. A compter
de 1330 à peu près, les dupes et les fripons commencèrent à se mêler
de la transmutation des métaux, les uns dans l'espérance de produire
de l'or, les autres pour faire accroire qu'ils possédaient le secret du
grand œuvre, et bientôt l'alchimie devint à la mode dans toutes les
classes de la société. Non-seulement les traités sur cette science se
multiplièrent à l'infini, mais les poètes s'en emparèrent avec avi-
dité (1). Cependant l'engouement général cessa peu à peu; les savans
qui se respectaient ne voulurent plus s'occuper ostensiblement de la
transmutation des métaux; l'art tomba entre des mains inhabiles ou
impures, et la chimie, qu'Arnaud de Villeneuve et Raymond Lulle
avaient lancée dans une si bonne voie, ne fit plus de progrès jusqu'au
commencement du xvii' siècle. Entre Raymond Lulle et Bernard
Palissy, cette science resta à peu près stationnaire.
Laissant donc de côté les imposteurs et les fous faiseurs d'or dont
la race n'est pas encore entièrement éteinte aujourd'hui, je vais
tâcher de faire comprendre ce qu'était un chimiste au xii* et
xiii* siècle, quelle était la grandeur et l'importance de la mission
qu'il se croyait appelé à remplir, et à quel point les expériences
savantes d'un artiste de ce temps, si incertaines et si confuses qu'elles
fussent, étaient cependant dirigées dans des intentions pures, grandes
et mêmes religieuses. L'homme de cette époque qui réunit au plus
haut degré le double caractère de véritable savant et de chimiste reli-
gieux, est Raymond Lulle, que je vais essayer de faire connaître.
Raymond Lulle naquit à Palma, capitale de l'île Maïorque. Lors-
qu'en 1231 le roi d'Aragon Jean ou Jayme P' assembla les certes
et fit connaître à ses vassaux le dessein qu'il avait de chasser les
Maures de l'île de Maïorque, un certain Raymond Lulle, père du
chimiste, du docteur illuminé qui nous occupe, se présenta pour
faire partie de cette expédition, pendant laquelle il se distingua en
^1) Voyez le Roman de la Rose.
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RAYMOND LULLE. 5^
effet par sa bravoure. Après la conquête et Texpulsion des Maures^
Jean d'Aragon fit la vente des terres. Raymond LuUe en acheta une
assez grande quantité et s*y établit. Revêtu d'emplois honorables et
lucratifs, il ne tarda pas à se créer des revenus considérables, ce qui
l'engagea à faire venir d'Espagne sa femme, dont la couche avait été
jusque-là stérile , et dont il eut un fils en 1235.
L'éducation de cet enfant se ressentit de la position où se trouvaient
son père et toute sa famille. Quoique spirituel et fort intelligent, il
apprit peu de choses, et céda de bonne heure à toutes les fantaisies
et aux désordres que pouvait se permettre impunément le fils d'un
des conquérans de l'île, à qui des dépenses folles ne coûtaient rien.
Cependant cette vie oisive et désordonnée inspira des inquiétudes à
son père, qui lui fit contracter un mariage brillant dans l'espoir de
l'amener à une conduite plus régulière. Le jeune Raymond, qui, en
raison des services rendus à Jean d*Aragon par son père, avait été fait
sénéchal de l'Ile et majordome du roi, épousa une noble et riche hé-
ritière, nommée Catherine Labots, dont il eut trois enfans, deux fils et
une fille. Malheureusement les soins de la famille n'apportèrent aucun
changement dans la conduite de Raymond Lulle , et il n'en passait
pas moins son temps à donner des sérénades aux belles de la ville, à
leur adresser des vers, et à dissiper une partie de sa fortune en bals,
en fêtes et en banquets.
En vivant de la sorte, il avait atteint l'âge de trente ans, lorsqull
conçut une passion plus effrénée que toutes celles qu'il avait res-
senties jusqu'alors. L'objet de cet amour était une dame génois^,
Ambrosia di Castello, d'une beauté merveilleuse, et qui était établie
à Maïorque avec son mari qu'elle aimait tendrement. C'était alors
l'usage parmi les poètes catalans de célébrer dans leurs vers une
des beautés particulières que possédait ou qu'était censé posséder
l'objet de leur culte. Dans un sonnet que Raymond LuUe adressa à
Ambrosia, il fit l'éloge du sein de sa maîtresse, en lui peignant Tad-
miration excessive et la passion brûlante qu'elle lui inspirait. Le
sonnet ne nous est pas parvenu, mais la lettre que la dame lui adressa
en réponse a été conservée, et on la lira peut-être avec intérêt.
<( Monsieur, lui écrit-elle, le sonnet que vous m'avez envoyé fait
voir l'excellence de votre esprit, mais en même temps la faiblesse ou
plutdt l'erreur de votre jugement. Comment ne peindriez-vous pas
agréablement la beauté, vous qui, par vos vers, embellissez la lai-
deur même? Mais comment pouvez-vous vous servir d'un génie aussi
divin que le vôtre pour louer un peu d'argile détrempée avec du ver-
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'SS REVUE DBS mSirS MONDES.
mnion? Toute votre indnstrie devrait être emj^oyée i ^touffisr vcrtie
amour et non à le déclarer. Ce n'est pas que vous ne soyez digne de
raffection des plus grandes dames; mais vous vous en rendez indigne
en servant la moindre de toutes. Et puis, faut-il qu'un esprit éclairé
comme est le vôtre, et qui n'est fait que pour Dieu , se rende aveugle
à ce point d'adorer une créature?
« Quittez donc, monsieur, une passion qui vous dégrade de votre
noblesse , et n'exposez pas votre réputation pour quelque chose que
vous ne sauriez acquérir. Que si vous continuez à vous abuser à fdai-
sir, j'espère vous détromper bientôt en vous faisant voir que ce qui
ftdt l'objet de votre ravissement doit l'être de votre aversion. M&n
sein v(ms a blessé le ccetiTy dites-vous dans vos vers? éh bien 1 je gué-
rirai votre cœur en vous découvrant mon sein. Cependant tenez pour
assuré que je vous aime d'autant plus véritablement, que je fais sem-
blant de ne pas avoir d'amour pour vous. »
Raymond Lulle, selon l'usage des amans, interpréta cette lettre
énigmatique tout en faveur de sa passion , et devint plus follement
épris que jamais d'Ambrosia. Il était toujours sur ses traces, et l'eni-
pressement qu'il mettait à la voir était tel , qu'un jour, en passant
à cheval sur la grande place de Psdma au moment où Ambrosia se
rendait à la cathédrale pour entendre la messe, emporté par sa foHe
passion , il piqua son cheval et la suivit ainsi tout monté jusqu'au
milieu de l'église.
Quoique cette extravagance eût excité la risée de toute la ville et
qu'elle fit tenir mille propos, Raymond Lulle n'en devint que plus
indiscret, au point que la dame, qui ne pensait guère à Tamour,
comme on le saura bientôt, et qui redoutait les effets de la médisance,
résolut de mettre fin à des assiduités dont le résultat ne pouvait être
que funeste. Depuis la lettre qu'elle avait envoyée à Raymond Lulle,
de nouvelles remontrances, des refus et des dédains même, tout
avait été miis en usage par la belle Génoise pour décourager son per-
sécuteur. Enfin, lasse de faire une résistance inutile, elle se décida,
de concert avec son mari , à employer la seule ressource qui hiî
restait. Elle écrivit à Raymond Lulle pour lui donner rendez-vous
Chez elle. Arrivé chez Ambrosia, le jeune amant ne put se défendra^
d'une émotion très vive, causée non-seulement par la présence de la
personne qu'il adorait, mais surtout par le calme, la gravité et un
certain air de tristesse même qui régnaient sur son visage. Ce fut la
dame qui rompit le silence, en lui demandant quelle pouvait être la
cause de Fachamement «vec lequel il la poursuivait. A ces *met8«
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Baymond Li]^, phi» insensé que jtuoiais^ répmidtt qu'il hii était imr
poflsiUe de ne pas recbeveher la plus belle personne du monde. Uner
&is sur le chapitre de la beauté de son idole, il ne craignit mèine pas>
de vanter encore ceux de ses charmes dbnt il avait tait le siqet de;
ses vers. C'est alor» que la malheureuse Ambrosia se décida à guérir
enfin Raymond Lulle de son fol amour, a Vous me croyei la plus^
belle des femmes, lui dit-elle; vous vous trompez, monsieur. Tenez ^
ajouta4relle en découvrait son sein qu'un mal affreux avait presque-
entièrement dévoré, voilà ce que vous estimez tant, regardez ce que;
vous aimez avec tant de furem*. Considérez la pourriture de ce pauvza
corps dont votre passion nourrit ses espérances et fait ses délices. Ah l
monsieur, dit encore Ambrosia en ne pouvant plus retenir ses pleurs,,
changez, changez d'amour, et au lieu d'une créature imparfaite;
tombée en dissolution, aimez, aimez Dieu, qui est complètement
beau et incorruptible. » A peine ces terribles paroles fiirent^Ues pro-
noncées, qu' Ambrosia se dûigea vers l'intérieur de sesappartemens,.
hiissant Raymond Lulle seul en proie à ses réfleiioBS.
Rentré chez lui, Rajtnond resta long-temps immobile, comme s'il
eût été frappé de la foudre. On dit que, dims la nuit qui suivit cette
journée, Jésus-Christ lui apparut pendant son sommeil, ce qui lui fit
prendre la résolution de se convertir. En effet, il se sépara de sa^
femme et de ses enfons, et après avoir disposé d'une partie de ses;
biens pour l'entretien de sa Camille, il en distribua le reste aux pau-
vres, et prit le parti de renoncer au monde. Ce grand événement dans
la vie de Raymond Lulle eut lieu en 1267, lorsqu'il avait atteint sa:
trente-deuxième année.
Près des maisons élégantes dans lesquelles tt avait mené jusque-là»
sa vie dissipée, était la montagne de Randa, dont il avait conservé
la propriété, et au sommet de laquelle il se proposait de se retirer;,
mais, avant de se Uvrer à la retraite et à la pénitence, il. fit d'abord un
pèlerinage à Saint-Jacques de Conoposldle en Galice. A son retour^
et lorsqu'il se retira effectivement sur le mont Randa, vêtu de l'habit
de» frères niineurs, et abrité seulement par une cabane (pi*il avait con-
struite lui-même, toute la> ville de Maïorque, sans en excepter lesh
icrsonnes de sa braille, jugea qu'il était devenu fiofu, et l'on ne fit
hieaiAt plu» guère attenbien à son nouveau genre de vie, anqiiiel il sa
conforma rigoureusement pendant neuf ana.
Quoique dans cette retraite il eût de fréquentes visions et qu'une
bonne partie de son tempe fât consaerée à des devoir» religieust et k
dea^aete^de pénttenoe, cependant c'est datond de eette cellule de
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52i RBVUB DES DEUX MONDES.
Randa que Raymond forma le projet de travailler activement à la con-
version des infidèles, et surtout des sectateurs de Mahomet ; c'est alors
qu'il commença à se livrer aux études grammaticales et scientifiques
qu'il regardait comme indispensables à l'accomplissement de son
vaste et hardi projet. Il s'appliqua donc à la connaissance des langues
anciennes; mais il poursuivit avec une ardeur toute particulière
celle des Arabes, qu'il voulait savoir écrire et parler, de manière à
pouvoir attaquer avec toute la puissance du raisonnement et de la
parole les doctrines religieuses des musulmane £n lisant les livres des
Arabes, les seuls où l'on puisât alors la plupart des connaissances
scientifiques sur tous les sujets, Raymond Lulle se familiarisa avec
leur idiome, et acquit une érudition immense qui prépara son esprit à
s'occuper de toutes les matières, et le disposa à embrasser l'ensemble
des connaissances que l'honurie peut acquérir.
Après neuf ans de retraite et d'études, Raymond Lulle, sentant sa
foi religieuse et ses connaissances scientifiques solidement affermies,
crut qu'il était temps de se rendre agréable à Dieu et utile au monde
en cherchant à mettre en pratique tout ce qu'il avait appris, tout ce
qu'il avait conçu. Son idée dominante, comme celle de tous les
hommes distingués de cette époque, était de convertir les infidèles,
de réfuter et de détruire les principes de TAlcoran , et de répandre la
foi chrétienne en opposant les vérités théologiques, soutenues par la
démonstration scientifique, aux erreurs des enfans de Mahomet.
Il est vraisemblable que, pendant Ifes neuf années qu'il passa sur la
montagne de Randa , il s'était déjà l^ré à la composition de plusieurs
ouvrages importons, puisqu'apri^. avoir fait un court séjour à Mont-
pellier, il vint, à l'âge de trentef^neuf ans, à Paris, où il publia diffé*
rens traités de philosophie , de médecine , d'astronomie et d'autres
sciences.
Il était donc entré dans la carrière qu'il désirait si ardemment de
parcourir, et où il devait donner tant de preuves de persévérance et
de courage. Avant même d'avoir touché à la terre d'Afrique , il se vit
exposé à la vengeance d'un Maure. Pour se familiariser avec la langue
arabe, Raymond Lulle, depuis sa sortie de Randa, avait pris à son
service un Africain, qui ne connaissait que la langue de son pays. En
servant son mattre, cet homme ne tarda pas à s'apercevoir que toutes
ses pensées, toutes ses études, ainisi que ses constans désirs, ten-
daient à détruire la loi de Mahomet par la prédication. Poussé par un
zèle religieux non moins vif que celui qui animait son mattre, l'Afiri-
cain porta à Rayniond^^uHe un coup de poignard dans la poitrine*
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RATMOND LULLB. 535
Le coup glissa au lieu de pénétrer, et quoique couvert de sang, Ray-
mond Lulle eut le courage et la force d'arracher l'arme des mains de
son meurtrier; mais loin de le frapper à son tour, comme il eût pu le
faire, il intercéda en sa faveur, lorsque quelques personnes voi-
sines, attirées par le bruit, s'apprêtaient à lui donner la mort. La fin
de cette anecdote est curieuse, en ce qu'elle donne une idée du cou-
rage et de l'opiniâtreté avec lesquels les mahométans, comme les
chrétiens, restaient attachés à leur foi. Malgré les prières de Ray-
mond Lulle, qui ne voulait pas que Ton punit l'Arabe, le meurtrier
M mis en prison, où il s'étrangla de dépit de n'avoir pu Ater la vie
à un homme qui travaillait à la ndne de la religion de Mahomet.
La fondation d'écoles dans les monastères pour l'étude des langues
orientales, et où l'on pût former des honunes destinés à aller prê-
cher l'Évangile dans tous les pays infidèles, fut un des projets que
Raymond Lulle poursuivit avec le plus d'ardeur pendant sa vie apos-
tolique. Ce fut dans l'espoir de faire adopter ses vues au pape qu'il
se rendit à Rome en 1286; mais, comme il arrivait dans la capitale du
monde chrétien, il fut obligé de renoncer momentanément à son
projet. Le pape HonQrius lY, homme pieux et lettré, sur lequel il
avait fondé toutes ses espérances, venait de mourir, et tout faisait pré-
sager que l'interrègne serait long. Loin de se décourager et de perdre
son temps à Rome en attendant la nomination d'un nouveau pon-
tife, Raymond Lulle, sur une invitation qui lui est faite par le dian-
celier de l'Université de Paris, retourne dans cette ville et y professe
dans un collège son grand art, ars magnat première forme qu'il
donna à la méthode nouvelle qu'il venait d'inventer pour coordon-
ner, affermir et faciliter les diverses opérations de l'intelligence, et
fournir à tous les hommes le moyen de penser et de discourir sur
tous les sujets donnés.
Le succès de ses leçons à Paris eut du retentissement dans toute
l'Europe, et bientAt Raymond se rendit à Montpellier, où il savait
que le roi d'Aragon et de Maïorque devait se trouver. Encouragé par
la présence de son souverain, et impatient de feire connaître sa nou-
velle méthode dans une ville qui était déjà l'un des foyers intellec-
taels les plus actifs de la f rance, Raymond professa publiquement
son art inventif f qui n'est rien autre chose que le grand art sous une
autre forme.
De Montpellier, il alla à Gênes, où, tout en répandant ses nouvelles
doctrines, il acheva une traduction de son art inventif en langue
arabe, afin de se tenir prêt à répandre sa méthode au milieu des infl-
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9M REVUE DBS IHSUX HOOnOES.
dèles, après Favoir établie en Europe, car déjà il méditait la pensée
d'aller en Afinque. Cependant il ne voulut pas quitter l'ItaUe avant de
tenter de nouvelles démarches aGn d'obtenir rétablissement d'écoles
paur les langues orientales. Il se dirigea vers Rome, où le pape Ni-
colas IV régnait alors;, mais l'ardeur du zèle de Raymond Lulle ne
lui laissait pas toujours dans l'esprit le calme et la lucidité nécessaire»
pour qu'il saisit le moment opportun de présenter ses reqpiètes. Lors-
qu'il vint entretenir le pape et le sacré collège de ces écoles ,^ c'était
précisément en l'année 1291, au moment où l'on venait de recevoir
la nouvelle de l'évacuation de la Palestine par les chrétiens, après la
perte de la ville de Saint-Jean-d'Acre. En cette terrible circonstaneet
le pape et le sacré collège, préoccupés de former en Europe ime
nouvelle croisade contre les Sarrasins, prêtèrent une oreille peu atten--
tîve aux projets littéraires du savant, ^ui n'obtint aucune réponse et
auquel on tourna même le dos comme à un Cou.
Gertain que personne, pas même les premiers dignitaires de l'église,
n'était disposé à entrer dans ses vues et à Faider dans l'exécution
de ses projets , Raymond Lulle retourna à Gènes avec l'intention de
s'embarquer pour l'A&lque, et bien décidé à tester seul ce qu'il avait
espéré vainement d'accomplir avec l'aide des autres. Plein de zèle, il
finît prix avec le patron d'un navhre, embarque ses livres et tout ce
qui pouvait hii être nécessaire pendant son voyage; mais quand il
fiit sur le point de monter dans le vaisseau, tout à coup l'image des
dangers qu'il allait courir frappa tellement son esprit, qu'il ne
trouva phis la force de faire un pas, et qu'il fut forcé de renoncer à
son projet. On lui rendit ses livres et ses effets, avec lesquels il rentai
dans Gènes an nûiieu d'une haie de curieux malins qui riaient de sa
faiblesse. Quant à lui, soit que ce fût l'effet des plaisanteries que hd
attira sa pusillanimité, soit qu'il sentit vivement sa honte, il rougit
en hiÎHnèfme de sa lâcheté; l'impression que produisit sur lui cet
étrange événement le rendit dangereusement maMe. Le soir de la
Pentecôte 1291, on le transporta au couvent des pères prêcheurs oè
il reçut les soins que son état' réclamait. Bans les accès de son déhre^
il croyait revêtir tour à tour l'habit de saint Dominique et celui de
saint François. Enfin le mal empira tellement, qu'après avoir bit
toutes ses dévotions et recule saint-sacrement^ it dicta ses demièces
volontés.
Le teste de la vie de Raymond LuUe apprendra sans doute ce ipe
Ton doit penser de cet acte de Gûblesse passagère; mais je crois dev^
faire observer qu'il n'est pas rare foe tes âmes très fortes et suscep^
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BAYMOm> LULM. SET
tibles de concevoir de grandes et paissantes entreprises épnmrent
parfoffi, au moment de les exécuter, de Tindëcision et même une
sorte d'abattement. (Test comme une espèce de tribut qu'eUes paient
d'avance à la faiblesse humaine, pour être qinttes envers elle une
bonne fois et ne plus broncher par la suite à la vue du danger.
Raymond LuUe guérit, et à peine eut-il recouvré Tusage de ses
forces, qu'il monta sur le premier vaisseau dont la direction s'accor-
dait avec ses desseins et débarqua à Tunis avec tous les livres qull
avait composés dans Fintention de combattre et de ruiner les doc-
trines de Fislamisme. Son premier soin dans cette ville fut de cher-
cher les hommes les plus savans dans la loi de Mahomet pour discuter
avec eux, les convamcre de la vérité de la religion chrétienne, et
former par ce moyen un noyau de disciples qui pussent l'aider à ré-
pandre les vérités qu'il apportait. Les auteurs du temps affirment
qu'il réussit d'abord merveilleusement dans cette entreprise. Ce qui
est hors de doute , c'est qu'indépendamment de la liberté qu'on lui
accorda de faire ses prédications, il trouva encore assez de loisir et de
tranquillité pour composer à Tunis sa Table générale des Sciences.
Mais ce calme ne dura pas très long-temps, et sa mission fut tout à
coup interrompue par les accusations que Ton porta au roi de Tunis
contre lui. Sitôt que ce souverain sut que Raymond LuUe n'avaSt
entrepris rien moins que de détourner le peuple du culte de Maho-
met, il fit jeter le prédicateur en prison, puis le condamna à mort.
En cette circonstance , Raymond Lulle ne dut son salut qu'à l'estime
extraordinaire qu'un prêtre arabe faisait de lui à cause de son grand
savoir et de la générosité de son caractère. Par ses intercessions et à
force de prières, ce prêtre obtint du roi de Tunis une conimutation
de peine en faveur du condanmé. Raymond LuUe reçut Tordre de
quitter Tunis immédiatement, avec défense d'y reparaître jamais sous
peine de la mort. Il sortît de la ville, envh-onné d'une populace qui
fiedllit rendre la clémence du souverain inutile , car les femmes et les
enfans furent sur le point de le lapider en le chassant de Tunis.
On était alors en 1292, et Raymond Lulle, dans sa cinquante-sep-
tième année, avait atteint un Age on le corps et l'esprit de la plupart
des hommes deviennent ordinairement paresseux et stériles. Cepen-
dant, grâce à l'énergie de son ame, et, 11 faut bien le supposer, à la
force de son tempérament', ce ne fut qu'à dater de cette époque qiiSl
entra réellement dans la double carrière de missionnaire et desavant
qil'il parcourut toujours avec tant de comrage , et souvent avec su-
périorité.
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S38 REVUE DES DEUX MONDES.
Gènes parait avoir été pour lui le point central de ses opérations et
de ses voyages. En quittant Tunis, il revint dans cette ville, d'où,
après quelques mois de repos employés à perfectionner sa méthode,
il partit pour Naples et y enseigna publiquement sa nouvelle intro-
duction aux sciences, autre forme de son grand art.
Cette époque (1293) fut marquée par un événement très important
dms la vie scientifique de Raymond Lulle. A Naples, où il n*était
venu que dans Tintention de répandre ses doctrines, il retrouva un
homme fort célèbre, avec lequel il avait eu déjà des relations à Mont-
pellier et à Paris, Arnaud de Villeneuve, le plus savant chimiste de
ce temps. Il s'en fallait bien que Raymond Lulle fut précisément
étranger à l'art de la transmutation des métaux : en lisant les auteurs
arabes dans sa solitude de Randa, il avait nécessairement acquis des
connaissances théoriques sur cette matière; mais il lui manquait la
pratique, il n'était pas encore artiste, lorsqu'en se trouvant avec
Arnaud de Villeneuve à Naples, il prit goût à cette science, se lia
d'amitié avec le savant chimiste, reçut de lui des conseils, et même, à
ce que l'on dit, le secret de la transmutation des métaux et l'art de
faire de Vor. Quelles que soient l'importance et la réalité de ces pro-
digieuses confidences, le résultat des entretiens scientifiques d'Ar-
naud de Villeneuve avec Raymond Lulle à Naples fut que le mission-
naire devint aussi habile chimiste que son maître.
On n'a sans doute pas oublié la distinction que j'ai établie en com-
mençant entre les alchimistes et les chimistes. Raymond Lulle était
de ces derniers, et sans m'engager ici dans une histoire de la science
hermétique, je dois cependant, pour faire connaître le rang que
notre missionnaire y occupe, indiquer les noms et les travaux des
honunes les plus distingués qui l'ont précédé dans les études chimi-
ques depuis le viii* siècle.
Cette science, déjà connue dans l'antiquité, fut transmise aux Eu-
ropéens par les Arabes. Le plus ancien chimiste de cette nation,
parmi les véritables savans , est Geber, qui vivait vers l'an 730 de notre
ère. Il reste de lui un assez grand nombre d'ouvrages, dont les plus
importans sont : l*" Somme de la perfection du grand œuvre, Summa
perfectionis magisterii; 2*^ Livres de la recherche du grand œuvre,
Libri investigationis magisterii; 3° enfin le Testament de Geber,
philosophe et roi de l'Inde, Testamentum Gebri philosophi et Indiœ
régis. Le premier ouvrage traite de l'essence, des espèces diverses,
de la sublimation et calcination des minéraux, des préparations qu'on
peut leur faire subir et de l'emploi de ces corps dans les opérations
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RAYMOND LCXLE. 529
chimiques. Le second donne une suite de recettes pour obtenir les
sels de toutes les substances minérales qui en contiennent ou en pro-
duisent. Le troisième traite encore des sels, mais plus particulière*
ment de la calcination des métaux (!}.
Rhazès, médeciQ , chirurgien et ànatomiste, Arabe de nation , mort
en 922 de notre ère, tient encore une place éminente parmi les chi-
mistes de son pays et de son temps. Il passe pour être le premier
qui ait fait mention de Teau-de-vie, arak. Son Uvre intitulé : Prépa-
ration du Sel ammoniac, est cité par les savans comme une œuvre
très remarquable, et dans le cours de ses traités sur la médecine, on
peut acquérir la conviction que ce célèbre praticien avait fait de fré-
quentes applications de ses connaissances chimiques à la pharmaco-
logie. La nature de ses études Tavait également conduit à s'occuper
de la transmutation des métaux.
Vient ensuite, mais près de deux siècles plus tard , Albert-le-Grand,
issu d'une très noble famille, et né à Lawingen , dans le duché de
Neubourg, en Souabe, Tan 1193. Dès Tdge de vingtnlenx ans, il était
entré dans Tordre des dominicains; sa piété et sa vertu le firent
nommer évêque de Ratisbopne en 1260. Cet homme, dont les tradi-
tions populaires ont fait jusqu'à nos jours une espèce de thaumaturge
et de sorcier, fut remarquable au contraire par la profondeur de sa
science et le calme de sa raison. Conformément à la disposition de
tous les esprits élevés de son temps, il s'appliqua aux études encyclo-
pédiques, et ne négligea pas la transmutation des métaux. Cependant
son principal ouvrage : Des Minéraux et des Substances minérales
(De Mineralibus et rébus metalUcis)^ forme un traité dans lequel le
savant expose et discute les opinions des chhnistes de l'antiquité et
de l'école arabe avec une précision de critique et un calme scientifique
qui ne justifient guère les légendes absurdes recueillies par ses bio-
graphes. Loin de se donner comme ayant des ressources surnatu-
relles et pour un inventeur de secrets, Albert-le-Grand, guidé par
l'observation et esclave des expériences qu'il avait eu souvent l'occa-
sion de faire dans son pays si riche en mines, fut au contraire un savant
plein de discrétion et de prudence, un philosophe vraiment sage. Sa
piété, d'ailleurs, comme celle qui anima Roger Bacon et Raymond
Lulle, lui faisait voir dans l'étude des sciences physiques un moyen
d'affermir les bases sur lesquelles devait reposer la théologie, et une
(1) Ces trois ouvrages se tXQUYenl dans la BibUothe^ chimica euriosa, de Mauget»
lom. I«S pag. 519-564.
TOUS xxrv. 34
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580 REVUB DBS DEUX MONDES.
occasion d'augmenter et de perfectionner les armes intellectuelles
destinées à combattre et à détruire les erreurs de Mahomet.
C'est donc sans étonnement que l'on doit voir le nom de saint
Thomas d'Aquin adjoint à celui du chimiste Albert-le-Grand^ dont il
devint l'élève favori, lorsqu'il lui fut confié à Cologne par Jean-le-
Teutonique, quatrième général de l'ordre des dominicains. Sous ce
maître, Thomas apprit non-seulement la théologie, mais parcourut
le cercle des sciences, et se garda bien d'omettre la chimie.
Roger Bacon, le moine anglais, contemporain d'Albert, de Tho-
mas et de Raymond LuUe, suivit la même direction qu'eux, et au
nombre de ses écrits, tous destinés à consolider la théologie et à
combattre les doctrines mahométanes, se trouve un traité de chimie.
Spéculum alchemiœ (1).
Alain, natif de Tlsle, dans les Pays-Bas, moine de Clairvaux et
évéque d'Auierre en 1151, sumonuné le docteur universel, à cause
de la variété de ses connaissances, cultiva également la chimie et
s'occupa de la transmutation des métaux dans des intentions pieuses.
Un seul homme en ce temps semble s'être écarté du principe exclu-
sivement religieux qui servit de règle à tous les autres savans. Arnaud
de Villeneuve, né en Provence, mérita plus d'une fois les censures
de l'église, et risqua même d'être frappé de ses foudres, en répétant
que (( les œuvres de charité et de médecine sont plus agréables à
Dieu que le sacrifice de l'autel. » Sceptique, pour ne rien dire de
plus, on dirait que dans son temps, où la foi religieuse était si ardente,
Arnaud de Villeneuve n'eut que la religion de la science; mais il
l'honora par la multiplicité et l'éclat de ses travaux en chimie (2). On
lui attribue, sinon l'invention de l'art de distiller, indiqué par Diosco-
ride, du moins des expériences nouvelles pour faire connaître l'im-
portance de la distillation et les résultats utiles qu'on en peut obtenir.
On a cru qu'il avait trouvé Veaunde^^ie; cependant il n'en parie que
comme d'une chose déjà connue, puisqu'en effet Rhazès en avait fait
mention trois siècles avant; c'est avec plus de raison qu*il passe pour
avoir découvert (essence de térébenthine j qu'il désigne sous le nom
A'oleum mirabile. Quoi qu'il en soit, ces diverses opérations, qui le
(t) n se trouve dans la Bibliothèque de Mauget, tom. I«r, pag. 613.
(S) Les curieux pourront consulter ses principaux traités : Thesaurut thetaurtH
tum, — Novum lumen, — Perfectum magiiteriumf — Spéculum Alchemiœ, —
Quêstiones eseemUahe et aeciékniales, — Semiia Semitm, — TêstamenSum , qui se
trouvent dans le premier volume de la Bibliothèque de Mauget, pag. 6dS-7ûi.
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RAYUOND LCLLB. S3t
font regarder aujourd'hui comme Tua des fondateurs de la chimie,
ne furent pas ce qui lui donna tant de célébrité de son temps. Arnaud
de yiUeneuve avait, ainsi que tous ses contemporains artistes, le
secret de faire de For; on en tirait la conséquence (pi*il pouvait
guérir tons les maux , prolonger la jeunesse et même la vie. C'est là
l'objet de ses livres, et ce qui les rendait si précieux. Malheureuse-
ment le style obscmr et énigmatique, employé volontairement par les
chimistes du xni^ siècle, n*est plus intell^Ue pour personne, en
sorte que leurs ûnmenses travaux, dans lesquels il est difficile de
croire qu'il ne se trouve rien de précieux, sont devenus inutiles à ta
Arnaud de Villeneuve était occupé de ses combinaisons scienti-
fiques à Naples au mois de juin 1293 , lorsque Raymond LuUe arriva
dans cette ville pour professa ses doctrines philosophiques et y
expliquer son grand art et son arbre des sciences. Les relations que
les deux savans avaient eues déjà en France, se renouvelèrent aus-
sitôt et ne tardèrent même pas à se changer en une amitié fondée
partieulièrement, sans doute, sur leur goût commun pour la science,
car, entre deux hommes dont les sentimens religieux étaient si con-
traires, on ne v(dt pas quel autre lien aurait pu les unir. Mais la
science, prise en elle-même, était devenue, au xiii'' siècle, une
chose sainte, par cela seul qu'on Testimait indispensable pour perfec-
tionner et affemûr la théologie; aussi voit-on que , pendant toute
répoque de la renaissance, les païens de Tantiquité, les Arabes mu-
sahnans et les incrédules, tels qu'Arnaud de Villeneuve , devenaient
des autœités infaillibles, du moment que Ton croyait être certain de
tirer d'eux quelques connaissances positives.
Le peu de détails que Ton ait sur les relations scientifiques qui
s'étahlirent entre ces deux hommes, se trouvent épars dans les écrits
de Raymond LuUe. Il dit, par exemple, dans celui de ses livres înli-
tnlé : mon Codicille : a Je crus témérairement qu'il nse serait possible
de pénétrer cette science (la chimie), sans le secours de personne,
jusqu'au jour où Arnaud de Villeneuve, mon maître, me la fit con-
naitre en me prodiguant tous les trésors de son esjnrit. » Dans le livre
des Expériences, on trouve encore ce passage : « Je n'ai pu fixer ces
huiles, jusqu'à ce que mon ami Villeneuve m'eût jsnseigné à faire
cette expérience. )» Mais le àocument de ce genre le plus curieux est
la Seizième expérience du Uvre intitulé : Expérimenta. On lit en tête
du chapitre : Expérience treizième d'Arnaud de Villeneuve, guHl me
fit connaître à Naples, et le chapitre contient toutes les opérations
34.
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532 REVUE DES DEUX MONDES.
chimiques au moyen desquelles on obtient d'abord la pierre pMloscH
phaUy puis de lor (1).
Cependant, tout en se livrant à de nouvelles études scientiGques
auxquelles il n'attachait qu'une importance secondaire, bien que ce
soient ses meilleurs titres contre l'oubli , il ne laissait pas de pour-
suivre toujours avec la même ardeur ses projets favoris , la publication
de sa méthode philosophique et l'établissement des écoles pour les
langues de l'Orient. Pendant son séjour à Naples, et tout en appre-
nant la transmutation des métaux, il répandit, autant qu'il lui fut pos-
sible, son Grand Art, qu'il retoucha et refit de mille manières, jusqu'à
ce qu'il l'eût réduit à un abrégé plus facile à saisir, sous le titre d'Art
bref. En outre, il sollicita continuellement les princes et les ecclésias-
tiques de Naples pour qu'ils fondassent des écoles.
Cependant il tardait à Raymond Lulle de s'adresser 2 des hommes
qu'il croyait trouver plus favorables à ses idées, et ce fut dans cet
espoir qu'il se rendit de Naples à Rome, en décembre 1294, pour
décider le pape Célestin V, puis son successeur, Boniface VIII, à
créer des missionnaires. Le zèle de Raymond Lulle pour la propa-
gation du christianisme est sans doute une qualité singulièrement
remarquable en lui ; mais peut-être est-on en droit de) lui reprocher
d'avoir manqué de prudence et surtout de tact dans les démarches
qu'il aventurait pour servir la cause de la religion. Inattentif à tous
les évènemens, ne prenant de conseil ni d'appui de personne, et
n'admettant dans son esprit d'autre idée que celle qui y était clouée,
il allait à l'étourdie comme s'il n'eût jamais dû rencontrer d'obstacles.
Déjà il avait échoué, en 1291 , sous le pontificat de Nicolas IV, lors-
qu'il vint lui parler de l'établissement des écoles. Il ne fut pas plus
heureux cette fois, en 129i, auprès de Célestin V, que sa piété peu
éclairée rendit si inhabile aux afiaires, qu'il fut forcé d'abdiquer après
cinq mois de règne. Ce qui démontre encore mieux que Raymond Lulle
n'avait aucune connaissance des hommes et des choses, c'est qu'il
renouvela sa requéteauprès du successeur de CélestinV, Boniface VIII,
le Prince des nouveaux Pharisiens, comme le désigne Dante, pontife
qui mettait trop d'importance à établir sa puissance temporelle en
Italie pour s'occuper sérieusement d'un traité de rhétorique inventé
pour réfuter l'AJcoran.
On imagine avec quel dédain Raymond Lulle fut reçu. Étant donc
certain qu'il n'obtiendrait rien à Rome, il se rendit à Milan, ville
(1) Voyez Bihliotheea chimiea de Manget, tom. I«% pag. 332 et suiv.
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HATMOND LULLB. 533
alors plus tranquille pour un philosophe, et se livra tout entier à la
chimie, comme il nous rapprend dans son livre : De Mercuriis. Ces
repos scientiQques n'étaient, pour Raymond Lulle, qu'un moyen
de rassembler ses forces, afin de se livrer avec une nouvelle ardeur
à son infatigable activité de corps et d'esprit. De Milan , il alla bientôt
à Montpellier, où il professa ses doctrines philosophiques. Jusqu'à
cette époque , il n'avait eu d'autres liens avec les sociétés religieuses
que la vivacité de sa foi et l'ardeur de son zèle pour la propagation de
la religion catholique. Pendant ce séjour à Montpellier (1297), il
reçut, à l'âge de soixante-deux ans, du général des franciscains,
Raymond GauOredy, des lettres d'association comme bienfaiteur de
Tordre, intimant à tous les supérieurs soumis à sa juridiction de
permettre au docteur illuminé d'enseigner dans leurs maisons selon
s» méthode. Cette faveur donna une grande autorité à des doctrines
et contribua puissamment à les répandre.
Mais il faut rendre cette justice à Raymond Lulle , qu'il ne s'endor-
mait jamais sur sa gloire, et qu'à peine voyait-il ses espérances se
réaliser sur un point, qu'il reportait aussitôt toute son activité sur un
autre. Les refus qu'il avait essuyés à la cour de Rome se représentèrent
à son esprit, et lui firent reprendre avec d'autant plus de vigueur son
projet d'établir des écoles. Ce n'était plus au pape qu'il voulait
s'acbresser cette fois, et sans balancer un seul instant à l'idée des
voyages qu'il projetait, de Gênes où il était retourné, il alla successi-
vement en France, en Sicile, à Maïorque, et enfin jusqu'à l'tle de
Chypre, pour exhorter les souverains de ces pays à établis dans les
monastères de leurs états des écoles pour les langues orientales.
Partout encore il n'éprouva qu'indifférence et refus.
Il était à Chypre vers 1300, désabusé de toutes les espérances
qu'il avait fondées sur les autres, et ne comptant plus absolument
que sur lui-même. Pour que son voyage ne devint pas entièrement
stérile, il passa en Arménie, parcourut cette contrée, redescendit vers
la Palestine, professant partout ses doctrines, exhortant les chrétiens
à combattre les Turcs, prêchant le christianisme aux mahométans, et
8*effbrçant de ramener à l'unité catholique les jacobites, les nesto-
riens et tous les hérétiques qu'il rencontrait sur son passage.
Après cette longue et pénible course, il revint à Gênes, point cen-
tral d'où il semblait préparer les entreprises nouvelles qu'il méditait,
pois à Montpellier, Il composa, dans ces deux dernières villes, un
grand nombre d'ouvrages sur diverses matières, et entre autres Brevit
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SM REVUE DBS MHJX VONDES.
praetica ariis genenalUy modification BOOveUe de sa Riétbode cte
penser et de raisonner. Dans les années suivantes jusqu'à lâM, il
faut le suivre encore à Paris, où il dispute victorieusement avec Jean
Scol, dit le docteur suMilf pvàs à Lyon et à Montpellier, lieux où ^
tout en professant publiquement ses doctrines, il refondit de boo-
yeau presque en entier son art général.
Cependant le saint siège aHaît être transporté de Rome à Avignon.
Un pape français, Bertrand de Goth , Clément Y, élevé à cette dignité
par rinfluence de Philippe^e-Bel, gouvernait Téglise et se trouvait à
Lyon lorsque notre aventureux philosophe s'y rendit. RaynM)ad
Lnlle, dont les espérances se ranimaient toujours à la noflûnatioa
d'un nouveau pape, s'empressa d'aller saluer Clément Y, à qui il
soumit de nouveau , mais inutilement encore cette fois, son projet
d'écoles pour tes langues orientales. Le malheur voulut qu'il entrtr
tint le pontife de cette affaire au moment où le successeur de saint
Pierre, qui venait d'acheter sa dignité du roi de France par toute sorte
de promesses, n'avait dans l'esprit qu'une seule préoccupation , celle
de les éluder.
Ce nouvel échec ne ralentit pas plus le zèle de Raymond que ceux
qu'il avait déjà essuyés en tant d'occasions. A l'instant même il s'en*
g0ige dans une entreprise plus vaste, plus dangereuse, que toutes celles
qu'il eût encore tentées. Après avoir pris civilement congé de Clé-
ment Y, il quitte Lyon , va à Maïorque, met ordre à ses âAaires et à
celles de sa fannille, et passe en Afrique dans l'intention de donner
un témoignage éclatant de son zèle, en essayant seul, et selon ses
forces, la conversion des musulmans. En effet, il se rendit à Bougie,
où l'on assure qu'après avoir souffert tous les genres d'opprobres de
la part du peuple, il parvint cependant, à force de courage et de pa-
tience, à convertir dans cette ville soixante-dix philosophes attacMs
aux doctri^ra d'Averroës. Après ce succès, ajoutent les auteurs de sa
vie, il se dirigea vers Alger, où il convertit encore pinceurs infidèles
à la fm catholique. Mais ces succès ne tardèrent pas à le rendre sus^
pcct, et les imans le firent jeter en prison. Dans son cachot même»
il donna des preuves de son opiniâtreté courageuse; il cbereba à
parler et à instruire ceux à la garde de qui il était confié, et son éi^
quence inspira encore assez d'ombrage pour qu'on lui mit un AiHon
afin de lui ôter l'usage de la parole, et qu'on le privât de nourriture
pendant plusieurs jours pofur diminuer l'activité de son esprit et de
son courage. Toutefois, ces traitemens cmels ne produisant pas sur
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Baymond Lulla l'eflet cpi'en attendaient lea masuUnafif , on le pro^
mena ignominieusement par toute la ville en l'accablant de coups, et
on le bannit sous peine de la vie,
Raymond LuUe était, comme on sait^ sous le poids d'une première
condamnation de cette espèce à Tunis, ce qui ne Tempécha pas d'y
rentrer. A son premier voyage dans cette ville, il avait cinquante-*
trois ans; cette fois, il en avait soixante-onze. On peut donc sup-*
poser que l'altération de ses traits l'aida à se soustraire à la vengeance
des habitans. En tout cas , il ne fit que passer par cette ville pour aller
s'établir à Bougie. Là, il prêcha publiquement TÉvangile, et em--
ploya toutes les ressources que lui offraient sa méttiode et son élo-
quence pour combattre les croyances des mahométans. On rapporte
que, parmi les docteurs musulmans avec lesquels il eut des conférences
sur la religion, il se trouva un philosophe arabe nommé Homère,
qui, se sentant confondu par la force des raisonnemens de Raymond
Lulle, prit la résolution de faire jeter ce dangereux eatéchisear dans
un cachot. On ajoute que Raymond Lulle y serait iofaillibleraent
mott sans l'assistance de marchands génois qui intercédèrent en sa
(aveur, et le firent placer dans une prison moins affreuse et moins
DMtlsaine, où il demeura encore plus de six mois.
Soumis dans ce lieu à un régime et à une solitude moins austères,
il reçut la visite des savans du pays, attirés par son inépuisable bcoade
que favorisait la facilité avec laquelle il s'exprimait en arabe. Tous
les docteurs de la loi ^ Mahomet, disposés envers lui comme il l'était
à leur égard, c'est^-dire à lui prouver la vérité de ieur neligion eCk
la lui faire confesser, ne négligèrent aucun des moyens qui pouvaient
leur taire obtenir c^te importante victoire sur le vieiUard chrétien.
BaîsoQnemefis, prières, menaees, espérances flatteuses, tout fut mis
eft usage pour convaincre, intimider ou séduire Raymond Lulie; mais
le docteur ilhimioé resta ferme et inébranlable dans sa foi.
Il paraitcaitque les docteurs musulmans n'étaient |ias plus ennemis
de la controverse et de la dialectique que les tiiéologieHS d'Eur<^,
car, les raisons en faveur des deux croyances s'étant multipliées au
poîat que l'ordre sc^olastîqne m pouvait plus régner dans les discus-
sions, les disciples de Mahomet et le docteur chrétien convinrent entre
eux que chaque partie dévetopperait métbodiquemrat ses argumefig
par écrit Alon l'uifatigabie Raymond LiiUe, à qui ua volurae de
théologie ne coûtait pas phis qu'un voyage d'Eurq^ en Afrique,
se Elit à composer un livre. Son ouvrage était presque eetiéremei^
lerffîîi»é, lorsque le aouvecMn du pays, caraignnjit les e£fets d'noe
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536 RBVIIB DES DBCX MONDES.
discussion de ce genre, engagée avec un homme d'un esprit si délié
et si tenace, lui fit ouvrir les portes de sa prison et le chassa de Bougie
comme un perturbateur du repos public.
Ce ne fut pas sans de vifs regrets qu'il quitta ce pays au moment
où il se flattait de commencer cette guerre intellectuelle qu'il désirait
depuis si long-temps faire aux Sarrasins. Forcé d'abandonner son
entreprise, il s'embarqua avec tous ses livres sur un vaisseau génois.
On dirait que, pour lui faire mériter le titre de saint martyr qui lui
est encore accordé en Espagne et surtout à Maïorque, sa patrie, Dieu
se soit plu à multiplier sur sa route les épreuves les plus terribles.
Le vaisseau qu'il montait n'était plus qu'à dix ou douze milles du
port de Pise , lorsqu'il fut assailli par une tempête et fit naufrage.
Presque tout l'équipage périt à l'exception de quelques matelots et
de Raymond , qui se sauva à l'aide d'une table sur laquelle il trouva
encore moyen de placer ses livres.
A Pise, il fut accueilli et soigné par les religieux du couvent de Saint-
Dominique. Mais à peine avait-il pris le temps de faire sécher son
habit, qu'il se mit à parcourir la ville, enseignant le peuple et exhor-
tant les personnes considérables de la république à unir leurs efforts
et leurs dons pour tenter par tous les moyens imaginables de con-
vertir les Infidèles et de reconquérir la Terre-Sainte. Il s'adressa en
particulier aux familles nobles du pays pour les engager à instituer
une milice chrétienne, à créer des chevaliers qui se dévouassent à
délivrer les saints lieux de la domination du Turc. La prédication de
cette croisade produisit un assez grand effet. Les Pisans rédigèrent
une espèce de pétition à ce sujet, adressée au pape, et chargèrent
Raymond Lulle de la lui présenter. En se dirigeant vers Avignon,
il passa par Gènes avec l'intention de s'y embarquer pour la France.
Dans cette dernière ville, ses exhortations ne produisirent pas moins
d'effet qu'à Pise, et en réveillant l'horreur des Génois pour les mu-
sulmans, il la fit partager aux dames de la ville, qui s'engagèrent à
vendre leurs bijoux et à en offrir le prix pour contribuer à une nou-
velle croisade dans la Terre-Sainte.
Le zèle et la fermeté que Raymond Lulle persistait à mettre dans
l'exécution de ses idées sont certainement de belles et nobles qua-
lités chez lui. Cependant, on ne peut s'empêcher de le reconnaître,
les déterminations et les moyens qu'U choisissait pour faire réussir
ses projets manquaient presque toujours de réflexion et d'oppor-
tunité. Il est évident que cet honune, étranger à toute congréga-
tion religieuse ou civile, qui ne vivait que sur les idées de son propre
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RAYMOND LULLE. 53T
fonds, et ne s'occupait en dernière analyse que de combinaisons
scientiGques, n'était nullement instruit des ^ands évènemens poli*
tiques de son temps. Tout fait croire qu'il ignorait que, depuis la
fôcheuse croisade qui se termina par la mort de saint Louis, en 1270,
l'Europe était bien moins préoccupée de reconquérir le saint-sépulcre
que de se garantir de l'invasion si menaçante des Tartares, dont Ray-
mond Lulle ne dit pas même un mot dans le cours de ses ouvrages.
Duplan Carpin et Roger Bacon, avec ce courage calme et prévoyant
qui distingue les hommes vraiment forts, voyaient un peu plus loin
et beaucoup plus juste que le docteur illuminé de Maïorque.
Tout émerveillé de l'enthousiasme qu'il avait excité dans deux
petites villes d'Italie, il arrive triomphant à Avignon et s'empresse
d'offrir au pape les témoignages du zèle religieux qu'il avait recueilUs
à Pise et à Gênes; mais Clément V et le sacré collège, qui envisa-
geaient ces affaires d'un point de vue bien autrement élevé, ne purent
s'empêcher de rire à la réception des offres que Raymond était chargé
de faire, et on réconduisit comme un fou, sans daigner lui répondre.
Les auteurs espagnols, qui tiennent à ce que Raymond Lulle soit
considéré avant tout comme un saint martyr, s'élèvent tous contre
l'irrévérence avec laquelle Clément V et ses cardinaux le reçurent
en cette circonstance. Ces écrivains ignoraient vraisemblablement,
ainsi que Raymond LuUc, qu'en ce moment (1305 ou 1306} le sys-
tème d'attaque contre les Sarrasins était complètement changé, et
que, depuis les négociations entamées par saint Louis avec les princes
tartares, ceux-ci, qui avaient débuté par des menaces contre les
nations de l'Europe, s'étaient peu a peu accoutumés à l'idée de se
joindre à elles pour faire la guerre aux musulmans de la Palestine. Si
Clément V se disposait en effet à prêcher une grande croisade qui
devait mettre la terre sainte au pouvoir des Francs, c'est que le pape
avait vu à Poitiers des envoyés mongols qui lui avaient appris qu'une
paix générale venait d'être conclue entre tous les princes de la Tar-
tane, ce qui permettait au roi de Perse de mettre à la disposition de
Philippe-le-Bel, pour une expédition en Syrie, plus de cent mille
cavaliers tartares , à la tête desquels le prince marcherait en per-
sonne (1). Cette circonstance explique le dédain avec lequel on ac-
cueillit les offres de Raymond Lulle.
Le pieux et simple savant ne supporta pas cette injure avec
autant de courage que les avanies du Turc et les dangers du naufrage.
(1) Voyez Mélanges asiatlque$, |Kir Abel Eémuaat , tom. I*', pag. iOi.
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SdS REVIS BBS DEUX MONDES.
Blessé, il se dirigea vers Paris, où, après avoir combattu avec le phis
grand succès ceux d'eutre les philosophes qui défendaient les doc-
trines d*Averroës, il eut la satisfaction de voir TUniversité de cette
ville approuver son Art , celui de ses ouvrages qui résumait les études
de toute sa vie, et qu'il regardait comme le plus propre à faire trions
pher ïa vérité (1). Ce succès, grâce auquel il vit sa doctrine se ré-
pandre par toute l'Europe, lui fit oublier*sa triste aventure à la cour
papale. N'étant sujet d'ailleurs ni au découragement ni à la rancune,
lorsqu'en 1311 Clément Y Unt le concile de Vienne en Dauphiné, où
l'on prononça l'abolition de Tordre des templiers, Raymond LuUe
s'y rendit et y demanda trois choses :
l"" Ce qu'il avait proposé tant de fois déjà : l'établissement dans
toute la chrétienté de monastères où des hommes pieux et savans
pussent apprendre les langues orientales et se préparer à toute espèce
de souffrances et de dangers pour la cause de Jésus-Christ;
2* De réduire tous les ordres religieux militaires existans à un
seul, afin d'éviter les querelles de préséance qui s'élevaient journel-
lement entre ces ordres, et, par cette mesure, de les rendre plus
utiles à la cause de Dieu;
3"* Enfin, de supprimer dans les écoles, par un ordre du pontife,
les œuvres d'Averroës, en en défendant la lecture à tous les chré-
tiens (2).
La demande que fit Raymond au sujet des ordres religieux mi-
litaires ne paraît avoir aucun rapport avec l'acte de sévérité que l'on
exerça contre les templiers à ce concile, et l'on ne donna pas au doc-
teur illuminé la satisfaction qu'il espérait à l'occasion des œuvres
d'Averroës; mais de ses trois requêtes il y en eut une d'accueillie.
Clément Y, quoique éloigné de Rome, y fonda cependant, vers cette
époque, des chaires pour les langues grecque, hébraïque, arabe et
syriaque; il paraît même que Philippe-le-Bel , entraîné par cet exero*
pie, fit quelques tentatives pour former des écoles semblables à Paris.
Le roi de Maïorque en établit à Palma, en sorte que l'un des projets
(1) L'acte qai constate ceUe approbation, daté de 1309, se trouve imprimé an
nombre des pièces JastAficaiives annexées à V Apologie de la vie et des emvru dm
bienheureux Raymond Lulle, par A. Perroquet, prêtre; Vendôme, 1667.
(2] Averroës avait adopté et commenté les opinions d'Aristote. Quoique sa reli-
gion extérieure fût IMsbmisme, ce philosophe professait une égale Indifférence pour
tous les cultes. C'est cette indifférence que Raymond Lulle jugeait si pernicieuse i
U jeunesse des écoles. Cependant ce ne fut que beaucoup plus tard, sous le pon-
tilicat de Léon X, que la censure contre les ouvrages d'Averror^s tni prononcée.
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ftATMOUD LULLB. . 899
fnvorig de Raymond Lvlle fbt au moins réalifié en partie de sen vivant,
fi «tteigDatt alors à sa soiiante-dix-seplièiDe année.
B me reste encore à raconter plus d'une aventure de la vie presque
fabiriettse de Raymond; mais, av«it d'en achever le récit, je m'arrê-
terai a« point oà nous nous trouvons de son histoire, pour jeter un
coup d'eril sur les travaux intellectuels et sur les écrits que cet honmie
extraordinaire a laissés.
Quoique depuis sa retraite dans la cellule de Randa , pendant ses
Toyages, dans les villes où il s'arrètaR , à bord des vaisseaux , en plan
1^, et jusqu'en prison, il travaillât toujours à la composition de ses
livres, le nombre en paraît merveilleux, lorsque l'on réfléchit à finfa-
UffMe activité de corps qu'a employée ce pieux savant & croiser les
mers et parcourir le monde dans tous les sens pendant cinquante
ans de sa vie. Four donner rapidement l'idée la plus juste de Tordre»
de l'esprit et du but de ses travaux, je présenterai par groupes, dis-
posés systématiquement, les divers traités qu'3 a composés pendant
le long cours de sa vie. En voici la liste :
TITRES DES HATIÊEES. NOMBBE DES TRAITÉS.
Sur rArtdémonstraUr de la Vérité. . . 60
Grammaire et Rhétorique 7
Logique at
Svr rSatendement 7
Sur la Mémoire i
Sur la Volonté. . 8
De la Morale ^t de la Politique. ... 12
Sur le Droit 8
Philosophie et Physique SS
Métaphysique 98
Mathématique 19
Médecine, anatomie SO
Chimie i»
Théologie «i«
Total des traités. . . iS6(l)
L'ordre de ce tableau synoptique, tout en sufBsant pour faire res-
sortir la marche et l'enchaînement des idées de Raymond Lulle, carac-
térise encore Fesprit encyclopédique qui anima et régla les travaux
intellectuels défi hommes distingués du xin« siècle. Aucune des
sciences physique, métaphysique et mathématique, n'était cultivée
(1) La table générale et détaillée des livres composés par Raymond Lulle, donnée
par Alfonso de Proaza, en 1515, est reproduite à la page 364 de Tourrage d^à cité
de A. Perroquet.
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5^0 REVUE DES DEUX MONDES.
isolément et pour elle-même. L'une était la conséquence de Tautre,
et c'était au moyen des degrés plus ou moins bien établis qu'elles
offraient, que l'intelligence s'élevait successivement jusqu'à la théo-
logie. Cette idée de la vérité absolue, on la voit également pour-
suivie avec la même constance et la même opiniâtreté pieuse dans les
poèmes de Dante, dans les écrits de Roger Bacon , dans les nombreux
traités de Raymond Lulle.
Néanmoins les ouvrages qui donnèrent une célébrité si grande au
docteur illuminé, non-seulement vers la 6n de sa vie, mais durant
quatre siècles après sa mort , et flrent naître une foule d'adeptes connus
sous le nom de lullistes, ce sont particulièrement les livres destinés à
enseigner les moyens de séparer le faux du vrai, de trouver la vérité,
de donner des définitions précises, d'établir, d'enchaîner, de présenter
clairement des raisonnemens justes, et de ne point se tromper sur la
nature des choses divines, intellectuelles et physiques. Cette science
du raisonnement, cet art, car c'est ainsi qu'il le désignait, fut l'objet
constant des recherches de toute sa vie, et les soixante traités difTé-
rens qu'il a écrits sur Fart démonstratif de la vérité ^ ne sont, ainsi
que l'on peut s'en convaincre en les comparant, que des variantes du
même ouvrage. Entre le Grand Art et I'Art bref, dans lesquels sa
méthode pour développer l'intelligence et diriger le raisonnement est
comprise, il a fait une foule de livres qui s'y rapportent et ne sont
que le développement de quelques questions particulières (1). Mais,
en résumé, Y Art bref est, de tous les ouvrages de cette espèce, celui
où Raymond Lulle a déposé, sinon avec clarté, du moins de la ma-
nière la plus succincte, sa méthode de développer l'entendement
humain. C'est ce livfe qui lui fit donner le titre de docteur illuminé,
et dont l'Université de Paris reconnut l'excellence et recommanda
l'usage en 1309; c'est cet ouvrage enfin qui fit si fortement sentir son
influence pendant les xiv% xv* et xvi* siècles en Europe, et en faveur
duquel des hommes d'un grand mérite écrivaient encore des livres
apologétiques, des notes, des commentaires, en Italie, en Allemagne
et en France, vers 1668 (2).
(1) Voici les titres de quelques-uns de ces traités : l'Art de la science générale.
^ Nouvelle méthode de démontrer, — LArt inventif, — Livre âe la démonstration.
— Livre de la montée et delà descente de l'entendement, — V Arbre des sciences, etc.
(2) L'édition portant le titre : Raymondi Lulli opéra, etc., Argentorati, 1617,
est accompagnée de notes et commentaires de Jordano Brnno, de Henry Cornélius
Agrippa et de Valérie de Valerils. V Apologie de la vie et des csuvres de R. LuUe,
par Perroquet , porte In (ht'? '!(> <crs.
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RAYMOND LULLE.
5^1
Ayant Tiotention de donner une idée de la méthode inventée par
Raymond LuUe, j'ai pris d'abord la précaution de ne pas laisser igno-
rer l'admiration qu'elle a excitée en Europe depuis le temps de saint
Louis jusqu'au siècle de Descartes et de Pascal, afin que, si l'on
s'étonnait de la puérilité de cette méthode, l'immense célébrité dont
elle a joui pendant si long-temps me servit au moins d'excuse. Abor-
dons la difficulté sans préambule, et prenons d'abord connaissance
du tableau au moyen duquel Raymond Lulle compose ses recettes
pour solliciter notre invention et faire manœuvrer les ressorts de
notrie mtelligence :
LES NEUF
SUJETS.
LES NEUF
PRINCIPES
ABSOLUS.
I.F-S NEUF
PRINQPES
RELATIFS.
LUS NEUF
QUESTIONS.
Dieu.
Bonté.
Différence.
Si?
Ange.
Grandeur.
Concordance.
Qu'est-ce?
Ciel.
Durée.
Contrariété.
De quoi?
Homme.
Puissance.
Principe.
Pourquoi?
Imaginatif.
Sagesse.
MiUeu.
Combien grand?
SensiUr.
Volonté.
Fin.
Quel?
VégéUlif.
Venu.
Majorité.
Quand?
ÉléroenUUf.
Vérité.
Égalité.
Où?
Instrumenuur.
Gloire.
Minorité.
Comment et avec quoi ?
La combinaison « Tordre et l'usage de ce tablean rappellent ceux
de la table de multiplication attribuée à Pythagore. Ce que le philo-
sophe de l'antiquité fit pour régler mathématiquement la supputa-
tion des nombres, Raymond Lulle Ta tenté dans le but de fixer la
marche du raisonnement et la combinaison logique des idées que
l'homme perçoit ou imagine; mais le tableau ci-joint n'est, à propre-
ment parler, qu'une indication mnémonique, revêtue d'une appa-
rence scientifique, au moyen de laquelle les connaissances natu-
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SXA REvinB M» vmxnL mordes.
leHes et acquises que Ton possède sont censées recevoir un ordre qui
mène directement à la recherche et à Finvention de la rérité.
La première colonne renferme les neuf sujets auxquels se rapporte
tout ce qui enste, soit divin, humain, imaginaire, animal, végétal,
ëléraentaire ou artificiel, tout ce dont on se propose de connaître la
nature, Tobjet et la fin. La seconde et la troisième colonnes servent
à éveiller l'attention sur les qualités et les altribfits que possèdent ou
dont sont privés les sujcfts. Enfin dans la quatrième sont inscrites
les neuf formules possibles de quêtons. Avec le secours de ces for-
mules, relatives à l'eiistence, à TefTet, à la cause, à la qualité, etc.,
tout ce que Tenteudement humain condprend est mis en mouvement
.dans tooles les cfoections.
Mais revenons au récit de la vie de Raymond Lulle. Raymond avait
obtenu, en 1^1, deux succès importans. D*abord le pape Clément V%
Philippe-le-Bel et Jayme n avalent établi des écoles pour les langues
orientales; puis rUniversité de Paris, par un acte authentique, adop-
tait et recommandait l'usage de sa méthode et de ses doctrines. Aussi
Tespoir de ruiner les doctrines de Mahomet et d'y substituer celles
du christianisme était-il devenu plus vif que jamais dans son cœur.
A partir de cette époque, son existence, déjà si aventureuse, va le
devenir encore davantage. Le théologien, le philosophe va nous ap-
paraître pendant dix-huit mois (mars 131â — octobre 1313), comme
un adepte de la science hermétique, exclusiveinent occupé de chimie
et de métallurgie.
L'Université de Paris, arbitre suprême alors par toute l'Europe en
matière de science, avait accru singulièrement la célébrité du docteur
illuminé, en approuvant ses doctrines. Tous les souverains désiraient
le voir et l'entretenir. Comme il était encore à Vienne, où se tenait
le concile, il reçut des lettres d'Edouard U ou Y (1), roi d'Angle-
terre, et de Robert Bruce, roi d'Ecosse, par lesquelles chacun de
ces souverains l'invitait à se rendr» près de hri. Raymond Lulle, dont
ridée fixe était la conquête de la Terre-Sainte et la ruine de la loi de
Mahomet, se persuada, en recevant les lettres flatteuses de ces deux
princes, qu'ib voulaient se servir de kû pour combiner et entre-
prendre quelque nouveau projet contre les infidèles de la Palestine.
Malgré ses soixante-dix-sept ans, il passa donc en Angleterre et se
nyt à la discrétion d'Édounurd.
(1) Voyez, dans VÂrt de vérifier les dates, la double manière de compter les
Édoaard d'Angleterre.
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RATMOm> LULLB. ^
Là réalité de ce voyage a été contestée par les auteurs espagnols,
qui, en écrivant la vie de Raymond, bienheureux martyr, se sont
efforcés de foire croire qu'il ne s'est jamais ocx;upé de chimie; on ne
peut cependant à ce sujet concevoir aucun doute (1). Outre les lettres
du savant sur les opérations du grand œuvre, adressées au roi Edouard
en 1312 (2) , il y a un passage d'un de ses livres intitulé : Compendium
transmutationis anirncBy où, en parlant de certaines coquilles qu'il eut
l'occasion d'observer, il dit : Viditnus ista omnia dum ad Angliam
transiimus propter intercessionem domini régis Edoardi illustrissimi.
— J'ai vu ces choses lorsque je passais en Angleterre, d'après la
prière que m'en avait foite le très illustre roi Edouard.
Si le feit du voyage est avéré, il faut convenir que le peu que l'on
sait sur son séjour à Londres est enveloppé d'un assez grand mys-
tère. D'après le témoignage de quelques écrivains anglais, il parai-
trait que Raymond Lulle fut employé è faire de Tor et à surveiller la
fobrication de la monnaie en Angleterre. On dit que, toujours préoc-
cupé de l'idée de reconquérir la Terre-Sainte, Raymond se fit illu-
sion sur les véritables motifs qui donnaient è Edouard le désir de pos-
séder de grandes richesses. Il s'imagina que ce prince ne voulait en
faire usage que pour la cause sainte, tandis qu'au contraire Edouard,
gouverné par des favoris, et passant ses jours dans l'oisiveté et leis
délices, ne prétendait user de la science du chimiste que pour faire
face à ses profusions. Dans ce conflit de passions si contraires, le zèle
du missionnaire et la cupidité du roi, il est difficile de déterminer
lequel des deux a été le plus dupe; mais ce que l'histoh^e rapporte,
et ce que Raymond affirme dans son Dernier Testament y c'est le suc-
cès d'une expérience qui tendait à convertir en une seule fois en
or cinquante mQle pesant de mercure, de plomb et d'étain : Con-
verti in nnd vice, in aurum, ad L miUia pondo argenti viviplumbi et
stannù
Edouard, beaucoup plus curieux de voir le résultat des opérations
du chimiste que préoccupé de l'emploi sacré que le missionnaire
prétendait que l'on en fft, reçut Raymond Lulle ei^ le comblant de
caresses et d'honneurs. Jean Cremer, abbé de Westminster, contem-
porain de Lulle, et qui, conune lui, s'adonnait à l'étude .de la chimie,
a laissé dans sob Testament des détails sur cette réception (3). « J'in-
{i) Vida y heehos del aùKirabk dotor y martyr Ramon Lull de Mallarca, por el
dt)tor Juan Seguy , canonlgo de '■aUorca ; en Mallorca , afio 1606.
{%) Voyez tome !«', page 863], de la Bibliothèque chimique de Manget.
(3) Cet ouTrage, Cremeri abbatis Westmonoiteriemis testamentum, se trouYe
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su REVUE DES DEUX MONDES.
troduisis , dit-il, cet homme unique en présence du roi Edouard, qui
le reçut d'une manière aussi honorable que polie. Après être con-
venus ensemble de ce qui devait être fait, Raymond Lulle se montra
extrêmement satisfait de ce que la divine Providence l'avait rendu
savant dans un art qui lui permettait d'enrichir le roi. Il promit donc
au prince de lui donner toutes les richesses qu'il désirait, sous la
condition seulement que le roi h^it en personne faire la guerre aui
Turcs, que les trésors ne seraient employés qu'aux frais qu'occasion-
nerait cette entreprise, et que sans égard pour aucun orgueil hu-
main, cet argent ne servirait jamais à intenter de querelles aux
princes chrétiens. Mais, ô douleur! ajoute le pieux abbé, qui ne fut
pas moins dupe que son ami Lulle en cette occasion, toutes ces
promesses furent indignement violées. »
Jean Cremer donna d'abord une cellule à Raymond, dans le cloître
de l'abbaye de Westminster, d'où, dit-on, il ne se retira pas en hôte
ingrat, car long-temps après sa mort, en faisant des réparations à là
cellule qu'il avait habitée, l'architecte chargé de ce travail y trouva
beaucoup de poudre d'or, dont il tira un grand profit.
Mais son royal patron, impatient de voir les résultats de la scienco
de Raymond, lui donna un logement dans la Tour de Londres. La
simplicité d'ame du missionnaire ne lui permit pas d'abord de s'aper-
cevoir de la précaution maligne que couvrait cette politesse royale,
et il se mit à faire de l'or, dont on battit monnaie. Jean Cremer
affirme le fait, etCamden, dans ses Antiquités ecclésiastiques, dit
précisément que les pièces d'or nommées nobles à la rose y et fabri-
quées au temps d'Edouard, sont le produit des opérations chimiques
que Raymond Lulle fit dans la Tour de Londres.
Lorsque cet important travail fut terminé, et que Raymond put
reprendre le cours de ses études habituelles, il ne tarda pas à s'aper-
cevoir que son logement à la Tour était une prison , et que le roi le
retenait pour satisfah^ sa cupidité. Malgré ses soixante-dix-huit ans, il
rassembla tout son courage, et au moyen d'une barque s'étant échappé
par la Tamise, il parvint à s'embarquer sur un bâtiment qui le con-
duisit à Messine. C'est en cette ville qu'il composa son livre des Expé-
riences ( Expérimenta ) , où se trouve ce passage , faisant aHusion à sa
captivité et à la mauvaise foi du prince anglais : « Nous avons opéré
dans le Muséum hermeticum, iu-i», Francfort, 1677-78. — CamdeD , dans ses Mo-
numens ecclésiastiques, donne aussi des détails sur le séjour de Raymond Lulle en
Angleterre.
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RAYMOND LULLE. 5^5
cela pour le roi d'Angleterre, qui feignit de vouloir combattre contre
les Turcs, et qui cond)attit ensuite contre le roi de France. Il me mit
en prison; cependant je m'évadai. Gardez-vous d'eux, mon 61s! »
Il ne restait plus à cet honmie extraordinaire qu'une année à vivre;
voici comment il l'employa : de Messine il revint à Maïorque sa pa-
trie, où, ayant.pris le seul genre de repos qui lui convînt, c'est-à-
dire ayant composé plusieurs ouvrages, il forma la résolution d'en-
treprendre encore un grand voyage en Afrique, pour prêcher les
doctrines chrétiennes, visiter ceux de ses disciples qu'il avait laissés
en Palestine et sur le littoral de l'Afrique, et enfin pour travailler de
nouveau à la conversion des Turcs. Ce fut un spectacle bizarre et
attendrissant tout à la fois que de voir ce vieillard de soixante-dix-
neuf ans résistant aux prières et aux larmes de ses amis, de ses pa-
ïens et de ses compatriotes, qui tous, en le voyant partir sans espé-
rance de retour, se réunissaient pour le conjurer de mourir au milieu
d'eux. Rien ne put ébranler sa volonté ni son courage, et il partit.
Il ne faut rien moins que l'attestation de plusieurs écrivains recom-
mandables pour ajouter foi à ce que l'on dit de sa dernière mission
apostolique. Il débarqua en Egypte, alla jusqu'à Jérusalem, puis
revint à Tunis. Là, toujours sous le poids d'une condamnation à
mort, il visita les amis, les disciples qu'il avait précédemment in-
struits dans la religion chrétienne, les exhortant à persévérer dans
leur croyance, et leur enseignant par son exemple à braver les fati-
gues et la mort même , pour la gloire de Dieu^et le triomphe de
la foi chrétienne. Dès qu'il crut être certain d'avoir affermi le courage
des nouveaux chrétiens de Tunis, il se dirigea vers Bougie pour
prendre les mêmes soins auprès des disciples qu'il avait formés. Dans
cette ville ainsi que dans l'autre, sa tête était mise à prix. Cependant,
après s'être conformé pendant quelques jours aux précautions d'une
pieuse prudence, afin de s'assurer que les chrétiens de Bougie étaient
demeurés fermes dans leur foi, purs dans leur instruction, il sortit
tout à coup des retraites qu'on lui ménageait, et se mit à prêcher
publiquement l'Évangile.
Par cet acte de témérité qui demeura stérile pour la cause chré-
tienne, Raymond Lulle espéra-t-il entraîner la population de Bougie
à lui , oa son but en cette occasion ne ftit-il, comme le disent ses pa-
négyristes, que de terminer sa carrière apostolique en méritant la
palme du martyre? C'est ce que Dieu seul peut savoir. Quoi qu'il en
soit, aussitôt que la populace le vit et l'entendit.prêcher à haute
voix la foi chrétienne, elle le chargea d'injures et bientôt de coups.
TOME XXIV. 35
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54$ BEVUE DES DEUX MONDES.
Environné par une multitude dont le cercle, en s'avançant sur lui,
se rétrécissait de plus en plus, Raymond Lulle recula pas à pas jus-
qu'au rivage, contenant encore la fureur des musulmans par son
aspect vénérable, par la fermeté de sa parole et surtout par l'insou-
ciance qu'il montrait pour le danger. Mais le souverain du pa^
n'apprit pas sans inquiétude avec quel c^lme héroïque Raymond par-
lait à la populace forieuse. Il anima ceux des habitans qui étaient
restés étrangers à cette scène, en leur représentant l'injure que l'on
faisait à la loi de Mahomet, et bientôt tout ce qu'il y avait de pieux
musulmans à Bougie se porta sur la plage vers laquelle le mission-
naire était toujours repoussé. Enfin plusieurs pierres jetées à Ray-
mond Lulle au même moment le forcèrent de fléchir, et il tomba sur
la grève, où cependant il fit un dernier effort pour se relever et dire
quelques mots. Alors la populace furieuse se jeta sur lui , Taccabla
de coups et le laissa pour mort.
La nuit tombait, et son corps resta sur le rivage. Pendant toute h
durée de cette scène terrible, aucun des convertis, et encore moins
les chrétiens d'Europe qui se trouvaient à Bougie, n'avaient osé
défendre Raymond Lulle ou même intercéder en sa faveur. I^s témé-
rités apostoliques du missionnaire étaient peu favorables aux rela-
tions commerciales que les Européens entretenaient à Bougie , et
leur prudence en cette occasion fut d'autant plus grande, que le
zèle de Raymond leur avait semblé moins réfléchi. Cependant ils ne
restèrent pas inseijsibles au sort de cet homme courageux. Quelques
marchands génois, désbant donner à son corps les honneurs de là
sépulture, vinrent dans une barque, pendant la nuit, pour l'enlever du
rivage. Comme ils se disposaient à remplir ce pieux devoir, ils s'aper-
çurent que Raymond Lulle respirait encore. Au lieu HliBer prendre
terre pour faire l'inhumation , Fis se dit igèrent aussitôt versieùr navire,
et mirent à la voile pour Maïorque, dam l'intention de reconduire le
saint martyr dans sa patrie. Mais le reste de vie que conservait Ray-
mond dura peu , et , conune le vaisseau était en vue de l'tle, le saint et
savant homme rendit l'esprit, le 29 juin 1315, à l'âge de quatre-
vingts ans.
La mort ne put mettre fin tout à coup aux vicissitudes qu'il avait
éprouvées pendant sa vie. On se disputa son coips, et sa mémoire
fut attaquée. En efiet, peu s'en Mut que ses restes ne fussent pas
rendus à son pays natal. Comme tout ce que font les honunes, le
soin que les Génois prirent de recueillir le corps du martyr sur la
phige africaine ofTrait prise au bl&me ainsi qu'à l'éloge. C'était alors une
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mATilOim LULLS. Wt
richesse inesUmabie 4|iie la possession d'un corps sriat dans «ne yiDe.
Or, ces Génois, qui étalait chrétiens et marchands tout è la fois^ qm
avaient yn mourir Raymond et ponraient rendre témoignage de sa
eonragense piété et de son martyre, savaient bien le trésor qu'ils dé-
poseraient en terre en y mettant le corps de l'apAtre. Mais il se trouva
que le saint vivait encore; alors les n^irchands chrétiens eurent lldée
de le ramener dans son pays, certains de recevoir, outr« les félicita-
tioDS de ses compatriotes, quelques dédommagemens pour les frais
de voyage et de transport Cependant Raymond mourut en route, et
voilà nos marchands chrétiens de nouveau possesseurs d'cin précieuiL
corps saint, dont il s'agissait de tirer toirt le parti poss3)le. On enve-
loppa, on cacha la sainte reHque dans le vaisseau, et Ton aborda à
Maiferqne avec l'intention de voir venir^ c(mHne on dit dans la langue
du commeroe. Le projet des Génois était de sonder les dispositions
généreuses des Maïorquains, afin de transporter les reliques de Lulle
dans un autre pays, au cas où ils espéreraient en trouver un meHleur
prii. Soit indiscrétion ou trahison de la part de quelqu'un de l'équi-
page, la nouvelle de la mort de Raymond non-senleraent s'ébruita,
mais on sut que son corps était dans le port de Palma. SitAt que les
faabitans de la ville eurent connaissance de cette nouvelle et du projet
qu'avaient les Génois de Ieurra\1r un si précieux trésor, ils s'oppo-
sèrent à ce rapt. Une députalion , choisie parmi la plus haute noblesse
de Maïorque, fut chargée de se rendre à bord du vaisseau génois, et de
redemander les restes de leur saint compatriote. Le corps fut porté
par les nobles, accompagnés du clergé, jusque dani Téglise de Sainte-
EulaHe, et déposé dans la chapelle appartenant à la famille de Ray-
mond Lutle. Ces reliques n'y demeurèrent pas long- temps, elles
furent réclamées par les religieux de l'ordre de Saint-François, dont
Raymond Lulle avait toujours porté l'habit depuis sa conversion. Ces
religieux donnèrent la sépulture aux restes de Raymond, qui opé-
rèrent , disent les auteurs maïorquains, une foule de miracles. Voici
la naauvaise épitaphe qui se lit sur son tombeau :
raymonOls lully, cujus pia dogmata nulli
sunt odiosa vibo, jacet hic in marmore miro;
hic m. et cgc. ccm p. goeprt sine sensibcs esse (1).
Si le corps de Raymond Lulle avait failli courir de nouveau les mers
et ne pas reposer tranquillement dans sa terre natale, la mémoire du
(1) P, quinzième lettre de ralp)iabet, reprétenle le nomJMre XV.
35.
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1
548 REVUE DES DEUX MONDES.
saint fut encore moins respectée. Il fut mis au nombre des hérétiques
par plusieurs théologiens, entre autres par un moine dominicain ,
nommé Aymeric, qui l'attaqua dans un livre intitulé : Directoire des
Inquisiteurs (vers 1393). Cette inculpation était particulièrement fon-
dée sur ce que Raymond Lulle a continuellement soutenu dans ses
ouvrages que les articles de foi peuvent être prouvés par la raison et
rigoureusement démontrés. Enfin, malgré tous les efforts que firent
pendant plusieurs siècles les admirateurs de son zèle religieux, de sa vie
apostolique et de sa mort, qui fut sans contredit celle d'un véritable
martyr, on ne put jamais obtenir sa canonisation de la cour de Rome.
Ainsi, cet homme qui a employé soixante ans de sa vie à courir
l'Europe, l'Afrique et les confins de l'Asie, dans l'intention de ré-
pandre la foi chrétienne et de convertir les musulmans, qui a écrit
deux cent douze traités de théologie pour éclairer, soutenir et animer
le zèle de ceux qui voulaient marcher sur ses traces, qui, enfin, s'est
fait massacrer par les Arabes en leur prêchant l'Évangile, cet homme
n'est classé dans les histoires de l'église qu'au nombre des écrivains
ecclésiastiques subalternes, et voici ce que dit de lui un auteur peu
bienveillant sans doute, mais qui cependant parle sans aucune
aigreur : « On a beaucoup sollicité, dit-il , sa canonisation au com-
mencement du XVII'' siècle, mais inutilement. Raymond Lulle a
laissé un nombre prodigieux d'écrits. Sa doctrine a causé de vives
disputes entre les deux ordres daSaint-François et de Saint-Domi-
nique. Le jargon qu'il avait inventé consistait à ranger certains termes
généraux sous difKrentes classes, de sorte que, par ce moyen, un
homme pouvait parler de toutes choses sans tien apprendre aux
autres, et peut-être sans s'entendre lui-même. Une pareille méthode
ne mérite assurément que le mépris. Le style de Raymond Lulle est
d'ailleurs du latin le plus barbare, et aucun des scholastiques n'a été
aussi hardi que lui à forger de nouveaux mots (1). »
Il y a quelque chose de triste à lire ce jugement, auquel on ne
peut reprocher que d'être rigoureusement juste, quand on a encore
la mémoire toute remplie de la vie sainte ainsi que des travaux apos-
toliques et scientifiques de Raymond Lulle. Avec une foi si ardente
et si sincère, avec un courage indomptable de corps et d'ame, avec
une intelligence d'une étendue et d'une supériorité incontestables,
que lui a-t-il donc manqué pour que l'on se montre aussi sévère à
son égard sans risquer d'être taxé d'injustice?
(1) Àln-égideVhiHQire eeclcsiastiquc, tom. VI, pag. 543.
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RAYMOlfD LULLB. 5i9
En étudiant avec soin la vie de ceux qui, avec de grandes vertus,
de grands talens et un prodigieux courage, n'ont pas atteint cepen*
dant le but qu'ils s'étaient proposé, il est rare que l'on ne découvre
pas dans leur caractère quelque défaut capital qui a neutralisé une
bonne partie de leurs hautes qualités.
Soit par singularité, soit qu'il ait été dupe d'un orgueil dont il n'eut
pas la conscience, Raymond Lulle s'est toujours tenu isolé, préten-
dant mener à bout ses gigantesques entreprises avec ses propres forces,
sans secours étranger, de lui seul enGn. Lorsqu'il se sépare de sa
famille, quand il quitte le monde au milieu duquel il avait toujours
vécu en bravant ses lois, on le voit transporter ses habitudes exa-
gérées d'indépendance dans la vie religieuse à laquelle il se voue. Il se
fait ermite sur le mont Randa; il y mène une vie sainte et rigoureuse
sans doute, mais de son choixi réglée d'après sa volonté, et depuis cette
époque jusqu'à sa mort il évite de s'associer régulièrement à aucun
ordre religieux, bien qu'il portât l'habit monastique. La foi de Ray-
mond Lulle fut grande, mais il lui manqua , pour la rendre utile à la
cause chrétienne, de connaître l'importance de la hiérarchie des cor-
porations sans l'appui desquelles les hommes les plus forts dissémi-
nent et perdent presque toujours leurs plus belles qualités. La soudai-
neté de ses résolutions, la variété de ses pieuses entreprises et de ses
écrits» la multiplicité des combinaisons scientifiques dont il s'est oc-
cupé, tout démontre que sa volonté et son imagination si puissantes
sont devenues d'autant plus mobiles et fantasques, que leur force
n'était tempérée par aucune règle fixe et constante. Raymond Lulle
était de ceux qui ne redoutent ni la longueur ni les dangers d'une
entreprise, pourvu toutefois que l'idée soit émanée de leur propre
cerveau; il était de ces gens qu'une règle établie, un point de départ
et un but fixes, qu'un ordre enfin, rendent inhabiles à tout. Ces
hommes, pour peu qu'ils soient pourvus de force d'ame et de grands
talens, arrivent parfois à étonner le monde par des actions extraordi-
naires, mais ces actions ne répondent et n'aboutissent à rien de sé-
rieux ni d'utile. Leur vie ressemble à ces feux lancés dans les réjouis-
sances publiques, qui brillent et s'évanouissent au milieu d'une nuit
profonde.
En résultat, par ses actes et ses écrits religieux et philosophiques,
Raymond Lulle laisse le souvenir d'un homme qui, joignant l'hé-
roïsme à l'étourderie, ne fut qu'un fou sublime de la nature de don
Quichotte.
Qn^ hii rostc-t-il donc aujourd'hui qui puisse préserver son nom
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S50 REVOE BIS MHJX MSSfDES.
de roabli? Arécisésieiit ceux de ses travam que le$ iâmiratenrs
Damatiques de son Grand Àrtti de son martyre désindeiit si ardem-
ment de voir retrandiés de ses œuvres. Ce sont ses nombreuses expé-
riences de chimie, ses te&tatives pour opérer la transmutation des
métaux, efforts qui lui assignent une place éminente parmi les adeptes
de la science hermétique depuis Geber jusqu'à Paracelse. Les expé-
riences chimiques de Raymond LuUe soat loin sans éeote d'offrir
dans leur ensenAle et leurs résultats un corps de science htmineox
et complet; toutefois, si insuffisans qu'ils paraissent, ces essais
doivent être considérés comme ayant donoé à la cliimie la première
impulsion régulière, en hnposant à ceux qui s'occuperaient de cette
science à l'avenir de ne procéder que par la voie de l'expérirace.
Après avoir lu les volumineux traités de Raymond LuUe, il est
difficile d'extraire de ces ouvrages, écrits dans un style difius* de pure
convention et peut-être embrouillé à dessein, un simple passage
<iui renferme un sens net et facile à saisir; mais, qu^d on parvient
enfin à saisir par intervalle qudques lueurs., et qu'au lieu de s'atta-
cher à la lettre de ses ouvrages, on cherche l'e^init qui y domine, on
est surpris d'y trouver quelques idées générales pleines de grandeur,
éparses confusément dans l'ensemble, que l'on retrouve toujours
néanmoins, et dont la haute portée semble jeter le défi à la science
de nos jours. *
Je citerai, entre autres, deux idées générales qui sont frappantes. La
tendance de la science à cette époque est de chercher en toute matière
la quintessence y sorte de principe subtil, dégagé de tout mélange,
archétype en quelque sorte du corps qu'il représente , et qui en ren-
ferme les propriétés, ou, pour parler le langage du temps, les vertus,
dans une intensité absolue. Raymond LuUe poursuit cette quintes^
sence ontologique dans tous les corps, non-seulement les minéraux,
mais les végétaux et les animaux. Il est curieux de voir la science de
nos jours, dans les applications thérapeutiques de la chimie végéto-
animale, appliquer en petit l'idée fécoâde, quoique chimérique, que
4a science du xiu* siècle, si poétique à son berceau, croyait pouvoir
appliquer, du premier jet, à l'ensemble des phénomènes de la nature.
Rien ne ressemble mieux aux quintessences de Raymond Lulle que
ce travail moderne de la diimie pharmaceutique, qui va chercher
d,ans l'opium la morphine, dans le quinquina la quinine, dans les
plantes myrines l'iode, etc., comme archétypes renfermant, sous le
plus petit volume , les propriétés les plus nettes et les actions les plus
intenses.
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BATBIONB LULLB. 551
Une autre idée de Raymond Lnlle n'est pas moins remarquable. De
plusieurs passages trop longs et trop obscurs pour être cités textuel-
lement, on peut inférer clairement que la forme est, selon lui, la
qualité la plus essentielle de la matière , et qu'elle influe sur la com-
position chimique (1)
La science de notre temps n'en est pas là ; mais chaque jour elle
acquiert des résultats qui ne sont pas sans quelque analogie avec
l'opinion de Raymond Lulle. Déjà, depuis long-temps, les physio-
logistes se sont aperçus que, dans l'organisation, Félément dj^ forme
a plus d'importance que l'élément de composition , formule facile à
saisir pour tout le monde; il suffit, en efTet, de considérer combien
peu varie, dans chaque espèce, la forme végétale ou animale, quelles
que soient les nombreuses modifications auxquelles soit soumis l'être
organisé suivant les climats, les saisons, le mode d'alimentation, les
milieux ambians, etc., toutes circonstances qui influent pourtant
d'une manière si prononcée sur la composition chimique. Enfin,
un fait analogue se produit dans la chimie minérale. On sait, en effet,
que, le cristal de tel composé chimique, un sel par exemple, ayant
une forme déterminée , cette forme néanmoins persiste dans beau-
coup de cas, quand on mêle à ce sel d'autres substances analogues,
quelquefois même en proportion assez considérable. La nouvelle
théorie des substitutions, introduite tout récemment en chimie, donne
également ce singulier résultat : qiie, dans un composé de plusieurs
substances, un corps peut, en certaines circonstances, être substitué
à son analogue, sans que les propriétés physiques et chimiques du
composé subissent la moindre altération.
Quelque étrangers que soient les premiers tfttonnemens de l'alchi-
mie du xnr siècle aux résultats précis que la chimie obtient de nos
jours, on aimera, je pense, à retrouver les traces du fil délié et sou-
vent rompu qui les unit.
J'aurais bien voulu citer en entier l'une des expériences de Ray-
mond Lulle, la treizième en particulier, qui lui a été transmise à
Naples par Arnaud de Villeneuve , et qui a pour but la création de
l'or; mais, après avoir lu avec la plus grande attention le chapitre
qui traite de cette expérience , après l'avoir soumis à l'examen d'un
chimiste et d'un autre savant de mes amis, il a fallu renoncer à dé-
crire cette expérience, dont le texte n'a pas moins de six pages in-folio.
(1) Voyez Ba^mundÀ LuUi de Quintâ Essentiâ liber unus in tree distincliones
divisui. Coloniœ, Anno D. M. LXVII , pag. lOi ,4»non XLV.
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552 REVUE DBS DEUX MOia>ES.
Les deux tiers du travail de Raymond Lulle n'aboutissent, à travers
des manipulations sans nombre, qu'à extraire du mercure puriGé du
cinabre d'Espagne , ou sulfure de mercure natif. Un autre ingré-
dient qu'il qualifie assez singulièrement d'huile, vient figurer dans
son opération ; cette huile prétendue , pour la composition de laquelle
il vous renvoie à l'expérience n** 1 de son ouvrage, se trouve n'être
tout simplement que du tartrate acide de potasse, ou crème de tartre,
que l'auteur, toujours dans son idée de quintessence, met six longs
mois à préparer, en la dissolvant , filtrant , puis évaporant chaque
jour, sans en obtenir, bien entendu , autre chose à la fin que ce qu'il
y avait mis au commencement. Ces deux substances une fois mises
en rapport, on ne comprend pas trop comment tout à coup intervient
une poudre brune dont l'auteur ne fait pas connaître la nature; mais
telle est son importance, que l'addition de cent parties de mercure a,
selon lui , pour résultat la conversion du tout en un or plus pur
que l'or minéral.
Pendant son voyage en Angleterre, Raymond Lulle n'a-t-il fait
qu'altérer habilement la monnaie d'or, en croyant sincèrement aug-
menter la quantité de volume de ce métal par des mélanges, ou bien
a-t-il réellement fait de l'or, comme l'affirme J. Cremer? C'est ce
que je laisse à décider aux savans. Quoi qu'il en soit, la commission
qu'Edouard donna à Raymond Lulle de surveiller la fonte des ma-
tières employées à la monnaie, prouve évidemment que le docteur
illuminé passait avec raison pour un très habile métallurgiste.
Les chimistes des xi% xii* et xiii* siècles étaient-ils des fous , et
la transmutation des métaux est-elle une opération impossible?
Il ne m'appartient pas de traiter une pareille question , et je me bor-
nerai à rapporter à ce sujet les paroles d'un des chimistes les plus
éclairés de nos jours : « S'il ne sort de ces rapprochemens, dit
M. Dumas (1), aucune preuve de la possibilité d'opérer des transmu-
tations dans les corps simples, du moins s'opposent-ils à ce qu'on
repousse cette idée comme une absurdité qui serait démontrée par
l'état actuel de nos connaissances. »
£. J. Deléclcze.
(1) Leçons sur la Philosophie chimique, neuvième leçon , pag. 320.
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LETTRES INÉDITES
DE
aiADAME ROLAND.'
Il a été parlé surabondamment, ce semble, de Ai"' Roland; nous-
méme en avons écrit une longue fois ailleurs ; mais , puisque Tocca-
sion se présente, parlons d'elle encore. Il y a en critique comnie
dans la vie une fidélité à ses anciennes relations qui est utile et douce
autant qu'obligée. On s'épand trop aujourd'hui en écrivant comme
en vivant; le cœur ni l'esprit n'y suffisent plus. Tous nous traitons
et nous feisons tout. Au dehors, au dedans, chacun devient comme
un salon banal. N'oublions pas tout-à-fait les anciens coins préférés.
Il est vrai que tout le monde ne pense pas ainsi ; les trop longues
habitudes déplaisent au public. Quand d'un auteur, d'un personnage,
même excellent, il en a assez, il n'en veut plus. ConnUj connuy se
dit^il , et il faut passer à d'autres. Aussi je ne serais pas étonné que,
malgré l'intérêt réel et de fond qui s'attache à la correspondance
qu'on publie, certains lecteurs la jugeassent fastidieuse, monotone.
(1) Coqaebert, 48, rue Jacob.
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55^ BEVCB DOS MOX MOKMê.
Ceux au contraire qui croient qu'une ame est tout un monde, qu'uD
caractère éminent n'est jamais trop approfondi, ceux qui mêlent à leur
jugement sur M"* Roland un culte d'affection et de cœur, trouveront
ici mille raisons de plus à leur sympathie et démêleront une foule de
détails aussi respectables que charmans.
M"* Phlipon avait été placée, vers l'âge de onze ans, dans le cou-
vent des Dames de la Congrégation , rue Neuve-Saint-Étienne, pour
y faire sa première communion; elle y connut deux demoiselles
d'Amiens, deux sœurs un peu plus âgé^ qu'elle. M"*» Henriette et
Sophie Cannet; elle se lia très-tendrement avec elles, avec Sophie
d'abord. Au sortir du couvent , revenue chez son père au quai des
Lunettes , elle entretint une correspondance active et suivie avec
Sophie, retournée elle-même à Amiens. C'est cette correspondance
précieusement conservée dans la faoulte des dames Casnet que
M. Auguste Breuil, avocat, i obtenue des mains de leuis dignes héri-
tiers pour la venir publier aujourd'hui.
Elle comprend et remplit presque sans interruption l'intervalle de
janvier 1772 à janvier 1780. En commençant, la jeune fille n'a pas
dix-huit ans encore ; elle va en avoir vingt-six dans la dernière lettre.
Il y en eut d'autres sans doute dans la suite , mais non plus régulières
et qui n'ont pas été conservées. La lettre finale annonce le mariage
avec M. Roland, dontJa connaissance première était due aux amies
d'Amiens. On alla y demeurer, et on y resta quatre années. Cela
coupa court à la correspondance, au moins sur le même pied que
devant. Ces lettre» finissent donc comme un roman , par le mariage;
et , à les bien prendre , elles sont un roman en effet, celui de la pre-
mière jeunesse, et de l'amitié de deux jeunes filles, de deux pen-
sionnaires qui font leur enivrée dans la vie.
Sophie est plus froide, calme, heureuse; Manon Phlipon est œ
qu'on peut augurer, ce qu'elle-même dans ses Mémoires nous a d
vivement dépeint. Mais ici le développement se montre dans chaque
lettre, abondant, naïf, continu; on suit à vue d'œil l'ame, le talent,
la raison, qui s'empressent d'éclore et de se former.
Les lettres de M"''' Roland à ses jeunes amies ma démootreot la
vérité de cette idée : l'être moral parfait eu nous, s'il doit exister»
existe de bonne heure; il existe dès vingt ans dans toute son intégrité
et toute sa grâce. Alors vraiment nous portons en nous le héros de
Plutarque, notre Alexandre, si jamais nous ]e portons. Mus tard on
survit trop souvent à son héros. A mesure qu'il se développe et se
déploie davantage aux yeux des autres , il perd en luî^naêflie; qfm^
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LBTnun WE HABAm KOULIO). S5&
Umt le monde se met à l'apprécier, il est déjà moins; quelquefois
(ebose korrftie à dire!) il n'est déjà plus. Franchise, dévouement,
fidélité, courage, tout cela garde encore te même nom, mais ne le
mérite que peu. Toute ame, en avançant, subit toutes les atteintes,
tout le déchet dont elle est capable. Tous les hommes , a dit le noMe
et bienveillant Vauvenargues^ naissent smcères et meurent trom-
peurs; il lui eAt suffi de dire, pour exprmer sa pensée amère, qu'ib
fliewent détrompés. Du moins, même chez les meilleurs, ce qu'oa
appelle le progrès de la vie est bien infériew à ce premiar idéal que
réaHsa un moment h jeunesse. On est donc heureux quand on re-*
fenmve ce premier portrait chez les personnages voués depuis à la cé-
lérité, et quand un hasard imprévu nous vient révéler ce qu'ils furent
précisément au moment «nique et choisi, en cette fleur, en cette
Meure ornée, comme disait la Grèce : dans tout le reste de notre vue
sur eux, il y a plus ou moins anachronisme.*
M"* Roland parut plus grat>de assurément plus tard; mais fut-elle
pho sage , pk» profonde, plus attachante jamais qu'à ces heures de
jeune et intime épanchement? Quand le drame public se décbra pour
eHe, par combien de scènes dut-elle l'acheter I Le quatrième acte
notamment trfldna, se gâta, se boursomfQa beaucoup. Le cinqutèrae
répara tout heureusement, et l'auréole de l'échafaud couvrit les am^
bitteoses erreurs. Mais nous n'avons affaire ici qu'aux scènes d'humble
éèbiit, à une exposition simple, émue , irréprochable.
MV Roland aurait pu vivre jusqu'au bout dans cette donnée pre-
nièie de la destinée et n'y point paraître trop déplacée encore. Ses
aflris, lo«t en regrettant posr elle que le cadre fût si étroit, n'au-
nient jamais songé, à la trmsporter en idée dans h sphère orageuse
oà elle re^ra si au hffge et mourut si triomphante. Et pourtant elle
étaôt dèf-lors la même; mais sa nature naorate, si complète , savait si
bien se ré^er qu'elle ne sembbil pm se contraindre. C'est l'intérêt
des vies domestiques que d'y deviner, d'y suivre h caractère et le
génie qui vont tout à Fhenre y édater, ^ auraient pu aussi bien
n'en jamais sortir. Cond)ien de Hanq)den, dit Gray drâs son Ctme-
tière de Vittage, donnent inconmis sous le gazon t J'ai essayé quel-
quefois de me igtrer ce que serait un canfinel de Richelieu restreint
parla destinée à la vie doosesttqne : quel méchant voisin , ou « pour
parier bien vulgairement, quel mauvais co^hewr ceUt fermt! Rona-
purte, à la veille de 95, peut donner idée de quelque €lM»e d'appr»-^
diaRt, lorsqu'il est sans aoaptoi et qn'H va suHoquer de ses bouffées
origMuto Bourwmie ou M** Pemoa. Qu'ils sont rates les êtres qui
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556 REVUB DBS DEUX MOlflffiS.
sembleraient également à leur place, bons et excellens dans la vie
privée, grands dans le public, comme Washington ou M"'' Roland!
Une précaution est à prendre en abordant ces lettres; pour n'y
point avoir de mécompte, il faut se dire une partie de la préoccupa-
tion et du dessein de la jeune fille qui les écrit. A quelques égards, et
dans une quantité de pages, elles sont comme des exercices de rhé-
torique et de philosophie auxquels nous assistons. La jeune Phlipon,
dans son avidité de savoir, dans son instinct de talent , lit toutes sortes
d*auteurs, s'en rend compte, en fait des extraits, et s'en entretient,
non sans étude, avec son amie : a Car, dit-elle très judicieusement,
oç n'apprend jamais rien quand on ne fait que lire; il faut extraire
et tourner, pour ainsi dire, en sa propre substance les choses que
l'on veut conserver, en se pénétrant de leur essence. » Esprit ferme
et rare, chez qui tout venait de nature, même l'éducation qu'elle
s'est donnée ! Elle a parlé dans ses Mémoires de ses extraits à propre-
ment parier, de ses Opuvres de jeune fille; ces lettres-ci en sont le com-
plément. Tantôt c'est un traité de métaphysique qu'elle analyse,
tantôt c'est Delolme en douze pages (ce qui devient un peu long);
tantôt c'est une élégie en prose qu'elle essaie. Elle prélude au style ;
les périphrases réputées élégantes, les épithètes de dictionnaire (gre-
lots de la folie, docile écblière de l'indolent Épicnrey folâtre enfant
des ris), surabondent par momens : « Tu sais, écrit-elle un jour à
son amie, que j'habite les bords de la Seine, vers la pointe de cette
île où se voit la statue du meilleur des rois. Le fleuve qui vient de
la droite laisse couler paisiblement devant ma demeure ses ondes
salutaires » Voila sans doute un harmonieux début pour expri-
mer le coin du quai des Lunettes; mais nous regrettons que l'éditeur
n'ait pas fait de nombreux retranchemens dans toute cette partie
élémentaire qui n'avait d'intérêt que comme échantillon. Tant d'au-
tres peintures franches et fraîches à côté y auraient gagné. C'est à
deux lettres de distance de la précédente qu'elle parle si joliment de
la vie prosaïque qu'elle mène à Vincennes chez son oncle le cha-
noine, entre toutes ces figures de lutrin : « Tandis qu'un bon cha-
noine en lunettes fait résonner sa vieille basse sous un archet trem-
blotant, moi je racle du violon; un second chanoine nous accompagne
avec une flûte glapissante, et voilà un concert propre à faire fuir
tous les chats. Ce beau chef-d'œuvre terminé, ces messieurs se féli-
citent et s'applaudissent : je me sauve au jardin, j'y cueille la rose ou
le persil ; je tourne dans la basse-cour où les couveuses m'intéressent
et les poussins m'amusent; je ramasse dans ma tête tout ce qui peut
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LETTRES DE MABAHB ROLAND. 557
se dire en noaveIles,en histoires, pour ravigoter les imaginations
engourdies, et détourner les conversations de chapitre qui m'en-
dorment parfois : voilà ma vie. » Et un peu plus loin : « J*aime cette
tranquillité qui n'est interrompue que par le chant des coqs; il me
semble que je palpe mon existence; je sens un bien -être analogue à
celui d'un arbre tiré de sa caisse et replanté en plein champ. » Dans
tout ceci , le style est autre, ou mieux il n'est plus question de style;
il n'y a plus d'écolière; elle cause : sa leçon de rhétorique est Gnie.
Il faut le dire pourtant , ce n'a pas été tout^à-fait trahir l'intention
de la jeune fille qui les écrivait , que de publier èB totalité ces lettres.
En plus d'un passage, il est clair qu'elle songe à l'usage (|u'on en
peut faire. On aperçoit le bout d'oreille d'auteur. Si une lettre, par
malheur, se perd en chemin , ce sont des regrets , des recherches infi-
nies. Quand elle parle de son barbouillage, est-ce bien sérieux? ce Et
puis qu'importe notre façon d'écrire! en composant mes lettres
{donc elle les compose)^ ai-je l'espoir qu'après ma mort elles trouve-
ront un éditeur et prendront rang à côté de celles de M"' de Sévigné?
Non, cette folie n'est pas du nombre des miennes; si nous gardons
nos barbouillages, c'est pour nous faire rire quand nous n'aurons plus
de dents. » Et encore, au moment des confidences les plus tendres
et les plus secrètes d'un cœur qui se croit pris : « Décacheté la lettre,
ùiis-en lecture, songe à mes tourmens, aux siens... et vois si tu dois
l'envoyer. Mais, dans tousles cas, ne brûle rien . Dussent mes lettres être
vues un jour de tout le monde , je ne veux point dérober à la lumière
les seuls monumens de ma faiblesse, de mes sentimens. » Allons,
puisqu'on nous le permet et qu'on nous y invite même, pénétrons
dans l'intérieur virginal où il lui platt de nous guider.
L'unité de cette correspondance, que quelques suppressions eussent
mieux fait ressortir, est dans l'amitié de deux jeunes filles, dans
cette amitié d'abord passionnée, au moins chez M"*' Phlipon, et qui,
partie du couvent, avec ses petits orages, ses incidens journaliers,
ses hausses et ses baisses, s'en vint, après quelques années, expirer
au mariage : et quand je dis expirer^ je ne veux parler que de la forme
vive et passionnée, car le fond subsista toujours. Même avant cette
fin de la passion d'amitié, on la voit subir un échec, une variation
assez sensible vers la fin du premier volilme , sitôt qu'un premier
sentiment d'amour s'est venu loger dans le cœur qui d'abord n'avait
pas de partage. Mais il faut serrer de plus près le début et procéder
par nuances. M*^^ Phlipon a dix-huit ans, elle est depuis long-temps
formée, elle est dévote encore. Les lettres de 1772 à Sophie sont
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SS8 mSTUX DBS DEUX MOMDBS.
d'un sérieux qui fait sourire : on sent que la jeune prêcheuse Tient
de Kre Nicole, comme plus tard elle aura lu Rousseau. Elle a été
prévenue y dit-elle, (prévenue par la grâce, style de Nicole), un peu
après son amie; elle a agi jusqu'à onze ans par cette espèce de raison,
encore enveloppée des ténèbres de Tenfance : ce n'est qu'alors que le
rayon divm a coàunencé de luire. Mais l'aoïour-propre , le grand et
détestable ennenû, n'est pas abattu pour cela : a Je l'appelle détes-
table, écrit--elle, et je le déteste aussi avec beaucoup de raison, car
il me joue souvent de vilains tours; c'est un voleur rusé qui m'attrape
toujours quelque chose. Unissons-nous, ma bonne amie, pour lui
faire la guerre; je hii jure une haine implacable. Parcourons tous les
détours, etc., etc... y> Suit toute une petite harangue de sainte croi-
sade contre cet haïssable moi. Saint François de Sales, qui a Tair de
permettre quelques affiqueis aux fiBes, en vue d'un honnête mariage,
lui parait trop indulgent. Elle raconte et confesse , en fort bon style
didactique, ses propres luttes épineuses à l'article de la vanité:
« Voilà, ma bonne amie, une peinture ingénue des révolutions dont
mon cœur fut le théâtre! » Cette phase demi-)ansénlste dura peu;
on snit^ dans la correspondance, le décours de cette dévotion un
moment si vive; en mars 1776, elle fait encore ses stations, mais
elle ne peut se résigner aux cinq Pater et aux cinq Ave; en septembre
de la même année, les amies d'Amiens en sont à prier pour sa con-
version. Elle en est dès long-temps à ce qu^elle nomme ^?ifreâaines
de raisonnement: a L'universalité m'occupe,. la belle chimère de
l'utile (s'il faut l'appeler chimère) me plaît et m'enivre. » Elle juge
en philosophe sa dévotion d'hier, et se l'explique : « C'est toujours
par elle que commence quelqu'un qui à un cœur sensible joint un
esprit réfléchi. » Son idéal d'anntié pourtant « avec la pieuse et indul-
gente Sophie, ne reçut point de ralentissement de ce c6té-Uu
Sévère, active, diligente, studieuse tour à tour et ménagère, pas-
sant de Ptatarque à l'abbé NoHet, et de la géométrie aux devoirs
de femiUe, la jeune PUipon, aux environs de ses dix-iieuf ans,
n'échappait pas toujours à une vague mélancolie qu'elle ne songeait
point à s'interdire et qu'elle se plaisait à confondre avec le regret de
l'absente amie. Si un dimanche, au sortir d'une messe de couvent,
elle aHait, vers la première semaine de mai, se promener avec sa
mère au Luxembourg, elle entrait en rêverie; le silence et le calme«
Cfrdinaires à ce jardin alors champêtre et solitaire, n'étaient inter-
rompus pour elle que par le doux frisseUs des feuilles légèrement
agitées. Elle regrettait sa Sophie durant la promenade déikiense , et
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LETTRES BB MADAME ROLAND. 559
lç9 lettres suivantes redoublaient cette teinte énêeiUimeniy grand
ipot d'alors, couleur régnante durant la dernière moitié du xvui* siècle.
Mais la gaieté naturelle, une joie de force et d'innocence corrigeait
bientôt la langueur; le calme et l'équilibre étaient maintenus; tout
en redisant quelque ode rustique à la Thompson, ou en moralisant
S}ir les passions à réprimer, elle ajoutait avec une gravité charmante :
a Je trouve dans ma religion le vrai chemin de la félicité; soumise à
ses préceptes, je vis heureuse : je chante mon Dieu, mon bonheur,
mon amie : je les célèbre sur ma guitare ; enfin , je jouis de moi-
même. » Elle en était encore à la première saison , à la première hui-
taine de mai du cœur.
, Un voyage de Sophie à Paris et la petite vérole font quelque in--
terruption de correspondance. La petite vérole, avant qu'on en eût
coupé le cours, venait d'ordinaire aui jeunes filles comme un sym*
ptôme à l'entrée de l'âge des émotions. C'était au physique comme
un redoutable jugement de la nature qui passait au creuset chaque
beauté. M^*' Phlipon s'en tira en beauté qui ne craintpas lesépreuves,
et elle était remise à peine de la longue convalescence qui s'en suivit^
que les prétendans, à qui mieux mieux, et de plus en plus éblouis,
se présentèrent, a Du moment où une jeune fille, écrit-elle dans ses
HfémoireSj atteint l'âge qui annonce son développement, l'essaim des
prétendans s'attache à ses pas comme celui des abeilles bourdonne
autour de la fleur qui vient d'éclore. » Mais, à côté d'une si gra-
cieuse image, elle ne laisse pas de se moquer; elle est arable à
entendre avec cette levée en masse d'épouseurs qu'elle fait défiler
devant nous et qu'elle éconduit d'un air d'enjouement. On dirait
4'unp héroïne de Jean-Jacques telles qu'il aimait à les placer dans le
pays de Vaud, une Claire d'Orbe qui raille avec innocence. Ici, dans
les lettres, elle raille un peu moins que dans les Mémoires; conune
les prétendans se présentent un â un , et que plus d'une de ces de-
mandes peut être sérieuse, elle en semble parfois préoccupée. Elle se
fikhe tout bas et se pique même contre eux autant que plus tard elle en
rira : « Mes septimens me paraissent bizarres; je ne trouve rien de si
étrange que de haïr quelqu'un parce qu'il m'aime, et cela, depuis
que j'ai voulu l'aimer; c'est pourtant bien vrai, je te peins au naturel
ce qui se passe dans mon ame. » Les lettres à Sophie, dans ces
momens de délicate confidence, deviennent plus vives, plus exci-
tées; il s'y fait sentir un contre-coup de mouvement et d'aiguillon*
Vamitié seule n'en est que l'occasion , le prétexte* le voile frémissait
et agité ; je ipe sais quelle idée coiifuse et pudique est en jeu dans te
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560 BEVUE DES DEUX MONDES.
lointain : a Cependant je ne sais pas toujours capable d*applicatioD«
Gela m'arriva dernièrement. Je pris la plume et je fis ton portrait
pour m'amuser; je le garde précieusement. J*ai mis pour inscription :
Portrait de Sophie. Je barbouille du papier à force, quand la tête me
fait mal ; j'écris tout ce qui me vient en idée : cela me purge le cer-
veau Adieu, j'attends une cousine qui doit nous emmener à la
promenade; mon imagination galope, ma plume trotte, mes sens
sont agités, les pieds me brûlent. — Mon cœur est tout à toi. »
Si calme, si saine qu'on soit au fond par nature, il semble difficile
qu'en ce jeune train d'émotions et de pensées, on reste long-temps
à l'entière froideur, avec tant de sollicitations d'être touchée. Aussi
M*** Phlipon eut-elle a un certain moment son étincelle. Quel fut,
entre tous, le préféré, le premier mortel qui rencontra, qui traversa,
ne fû^ce qu'un instant, l'idéal encore intact d'un si noble cœur?
Parmi ces prétendans, il y en avait de toutes sortes, de toutes pro-
fessions, depuis le commerçant de diamans jusqu'au médecin et à
l'académicien, jusqu'à l'épicier et au limonadier, puisqu'il faut le
dire; et la moqueuse jeune fille se disait que, si elle représentait
dans un tableau cette suite plus ou moins amoureuse, chacun avec
les attributs de sa profession , comme sont les Turcs de théâtre en
certaine cérémonie célèbre, cela ferait une singulière bigarrure.
Mais enfin elle ne plaisanta pas toujours, et c'est ce moment sérieux,
attendri, pas très violent jamais ni très orageux,, pourtant assez pro-
fond et assez t^mbelli, que la correspondance actuelle vient trahir.
Elle a beaucoup parlé dans ses Mémoires de La Blancherie, ma-
nière d'écrivain et de philosophe qui tomba assez vite dans la fadaise
et même dans le courtage philanthropique; elle le juge de haut, et,
après quelque digression avoisinante, elle ajoute lestement en reve-
nant à lui : Coulons à fond ce personnage. Mais avant d'être coulé
près d'elle, il avait su s'en faire aimer; et rien ne prouverait mieux
au besoin qu'il n'y a dans l'amour que ce qu'on y met, et que l'objet
de la flamme n'y est presque en réalité pour rien. La jeune fille
forte, sensée, de l'imagination la plus droite et la plus sévère qui fut
jamais, distingue du premier jour un être qui est l'assemblage de
toutes les fadeurs et les niaiseries en vogue, et elle croit saisir en lui
le type le plus séduisant de son rêve. C'est que La Blancherie, ce
jeune sage, cet ami de Greuze, avec ses vers, ses projets, ses con-
seils de morale aux pères et mères de famille, représentait précisé-
ment dans sa fleur le lieu commun du romanesque philosophique
et sentimental de ce temps-là; or le romanesque, près d'un cœur
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LETTRES DE MADAME ROLAND. 561
de jeune fille, fAt-elIe destinée à devenir M"' Roland, a une pre-
mière fois au moins, et sous une^œrtaine forme, bien des chances
de réussir. Les lettres à Sophie se ressentent aussitôt de ce grave
événement intérieur; les postscriptum à Finsu de la mère s'allongent
et se multiplient; le petit cabinet à jour où Ton écrit ne paraît plus
assez sûr et laisse en danger d'être surprise : ce Point de réponse, à
moins qu'elle ne soit intelligible que pour moi seule. Adieu , le cœur
me bat au moindre bruit; je tremble comme un voleur. » Il ne tient
qu'à l'amie en ces momens de se croire plus nécessaire, plus aimée,
plus recherchée pour elle-même que jamais. Avec quelle impatience
ses réponses sont attendues, avec quelle angoisse! Si cette lettre
désirée arrive durant un dîner de famille, on ne peut s'empêcher de
l'ouvrir aussitôt, devant tous; on oublie qu'on n'est pas seule, les
larmes coulent, et les bons parens de sourire, et la grand'mère de
dire le mot de toutes les pensées : « Si tu avais un mari et des enfans,
cette amitié disparaîtrait bientôt, et tu oublierais mademoiselle Can-
net. » Et la jeune fille , racontant à ravir cette scène domestique, se
révolte, conune bien l'on pense, à une telle idée : « Il me surprend
de voir tant de gens regarder l'amitié comme un sentiment frivole
ou chimérique. La plupart s'imaginent que le plus léger sentiment
d'une autre espèce altérerait ou effacerait l'amitié qui leur semble
le pis-aller d'un cœur désœuvré. Le crois-tu, Sophie, qu'une situa-
tion nouvelle romprait notre liaison?» Ce mot de rompre est bien
dur; mais pourquoi donc, ô jeune fille, votre amitié semble-t-elle
s'exalter en ces momens même où vous avez quelque aveu plus
tendre à confier? Pourquoi, le jour où vous avez revu celui que vous
évitez de nommer, le jour où il vous a fait lire les feuilles d'épreuve
d'un ouvrage vertueux qu'il achève, et où vous vous sentez toute
transportée d'avoir découvert que, si l'auteur n'est pas un Rousseau ,
il a du moins en lui du Greuze, pourquoi concluez-vous si passion-
nément la lettre à votre amie : « Reçois les larmes touchantes et le
baiser de feu qui s'impriment sur ces dernières lignes. » D'où vient
que ce baiser de feu apparaît tout d'un coup ici pour la première
fois? L'amitié virginale ne se donne-t-elle pas le change? Et pour-
quoi enfin, quand plus tard une situation nouvelle s'établit décidé-
ment, quand le mariage, non pas de passion, mais de raison, vient
clore vos rêves, pourquoi la dernière lettre de la correspondance que
nous lisons est-elle justement celle de faire part? La grand' mère,
dans son oracle de La Bruyère, allait un peu loin sans doute; mais
n'avait-elle pas à demi raison?
TOMB XXIY. 36
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S6& EEVUB DBS DEUX MOWBS.
Ce sentiment |>eiiir La Blaacberîe, ^"A ae màritepas ateolttBMotle
jMua d'amour et s'il ne rempUt pas toat4-Gut Tidée fu'^eii §e poiinaU;
fme d'une première passion en une ielte ame , passait pourtant 4es
bornes du simple intérêt : il est tout naturel que M""* Roland 4a»
ses Mémoires, jugeant de loin et en cacourcl, l'ait «n peu dimiané;
ici nous le voyons se dérouler avec plus d'^pace. Ce q«i «enrit oota^
«Uement La Blancherie dans le début, c'est qu'iMB le ^voyait peu «t
.seulement par apparitions. Il était souvent à Orléans, il repartit dans
la maison peu .afûpès la mort de la mère de M"* Roland ; M. Phlipoa,
le père, se souciait peu de lui , et on le fit prier de raUentir ses yisites.
.Ces édq^ses tet ce demi-jour concouraient à son éclat. La jeune hé-
wïne^ que j'ai comparée plus haut k un personnage de la Nauvetk
MéloUey était devenue très semblable à quelque amante de Comeffle
^iguand elle songeait au vertueux et sensible absent. Si La Blanobeôe,
qu'elle n'a >plus d'occasion ordinaire de voir, se trouve à l'église^ i
nn service funèbre de bout de l'an pour la mère chérie qu'elle a perdue;
-tt Tu imagines, écrit la jeune fille à son amie, tout ce que pouvait
m'inspirer sa présence à pareille cérémonie. J'ai rougi d'abord de ces
larmes adultères qui coulaient à ht fois sur ma mère et sur inon
«amant : ciel I quel mot I mais devaient-elles me donner de la confo-
jîan ? JSon , rassurée bientôt par la droiture de mes «entimens., je«tW
jtrise à témoin , ombve chère et sacrée... » On voit le lam ^ù eUe ae
montait ; c'est comme dans la scène sublkne :
ABîeu , <lrop malheureux et trop parfait amant!
Ailleurs, comme Pauline encore , elle parle de la surprUe des ^ens à
la vue de La filancberie, mais pour dire, il est vrai^ <(u'41 n'y a jnea
eneUe de x^tte sui;pdse, et que tout vient du xapport de aentim^nt
Le premier échec qu'il essuya fut de ce qu'un jour eUe le venconlst
au Luxembourg avec un plumet au chapeau : un philosophe en pkn-
metl Quelques légèretés qu'on raconta de lui é'y i^utèrent pour
compromettre l'idéal. Tout cela devenait sérieux. Enfin, quand, huit
ou neuf moisaprès la rencontre de l'église, le masque tombe et qu'elle
le juge déjà ou croit le juger, elle écrit : ce Tu ne sauçais croire com-
bien il m'a paru singulier; ses traits, quoique les mêmes ^ n'ont jplug
la même expression, ne me peignent plus les mêmes choses. Ohl
que l'illusion est puissante! Je l'estime au-dessus du commun des
hommes, et surtout de ceux de son âge; mais ce nest plus .une idole
de perfection , ce, n'est plus le premier de l'espèce, «nfin ce n'est
plus mon amant : c'est tout dire. » Ces quelques jiassages dm lettros.
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LETTBra DS KABAKB ReiAIBI. 509'
mis en regard de certaines pages des Mémoires, sont Que leçon
pfqnante snr le faux jour des perspectires du cœur.
La dernière scène surtout, où La Blaneherie Iih parut si éStfé-
rent de ce qu'elle Tavait fait , mais au sortir de laquelle pourtant die
le jugeait encore avec une véritable estime , cette scène d'entrevue
un peu mystérieuse, qui dura quatre heures, est racontée par elle
dans ses Mémoires , avec une infidélité de souvenir bien légère et bien
cruelte. Il suivrait de la page des Mémoires qu'elle mit La Blaneherie
à la porte, ou peu s- en faut, d'un air de reine; et il suit de la lettre à
Séphie (21 décembre 1776), qu'entendant venir une visite, elle lui
fil signe lestement de passer par une porte , tandis qu'elle allait rece-
voir par l'autre, prenant, dît-elle, son air le f\u» follichon pour
couvrir son adroit manège. Ces sortes de variantes^, à l'endroit des
impressions passées, se tronvent-^lles donc inévitablement jusque
dhns nos relations les plus sincères?
Peut-être, car en matière si déliée il faut tout voir, peut-être la
lettre à Sophie n'est-elle aussi que d'une fidélité suffisante; peut-
être fat-on plus dure et plus dédaigneuse en effet avec La Blaneherie,
qu'on n'osa le raconter à la confidente, par amour-propre pour soi-
même et pour le passé. Je cratu» pourtant que ce ne soient les Mé^
moires qui , en ramassant dans une seule scène le résultat de jugenums
un peu postérieurs, aient alléré sans façon un souvenir dès long-
temps méprisé.
Et quel est donc l'auteur de mémoires qui pourrait supporter, d'un;
bout à l'autre, l'exacte confrontation avec ses propres correspon-
domces contemporaines des impressions racontées?
Ce sentiment du moins^, tel qu'elle^ le composa un moment, la
perte qu'elfe fit de sa mère, ses lectures diverses, ses relations avec
quelques hommes distingués, tout concourait, vers l'âge dé vingt-
deux ans, à donner à son ame énergique une impulsion et un essor
qm b font, jusque dans ce cercle étroit, se révéler tout entière. En
vain se répète-t-^lle le plus qu'elle peut et avec une grâce parfaite t
<r Je veux de l'ombre; le demi-jour suffit à mon bonheur, et , comme
dt Montaigne, on^ n^est bien que dans l'arrière-beutique. » Sa (brte
nature, ses facultés supérieures se sentent souvent à l'étroit derrière
le paraivent et dans l'entresol ou le sort ta confine. Sa vie déborde;
die se compare à un lion en cage; eHe devait naître femme Spartiate
on romaine, ou du moins homme français; osons citer son vœu réalisé^
dèpui»par des héroïnes célèbres r a Yiens*dono à* Paris, éeri^elleè la^
douce et pieuse Sophie; rien ne vaut ce séjour où les sciences, les arts^
36.
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56^ REVUE DES DEUX MONDES.
les grands hommes, les ressources de toate espèce pour l'esprit , se réu-
nissent à Tenvi. Que de promenades et d'études intéressantes nous
ferions ensemble I Que j'aimerais à connaître les hommes habiles en
tout genre! Quelquefois je suis tentée de prendre une culotte et un
chapeau, pour avoir la liberté de ctaoïcher et de voir le beau de tous
les talens. On raconte que l'amour et le dévouement ont fait porter ce
déguisement à quelques femmes... Ah! si je raisonnais un peu moins,
et si les circonstances m'étaient un peu plus favorables, tète bleue!
j'aurais assez d'ardeur pour en faire autant. Il ne me surprend pas
que Christine ait quitté le trône pour vivre paisiblement occupée des
sciences et des arts qu'elle aimait... Pourtant, si j'étais reine, je
sacrifierais mes goûts au devoir de rendre mes sujets heureux... Oui,
mais quel sacrifice! Allons, il ne me fâche pas trop de ne pas porter
une couronne de reine, quoiqu'il me manque bien des moyens...
Mais je babille à tort et à travers : je t'aime de même, comme
Henri IV faisait Grillon. Adieu, adieu. » L'amitié pour Sophie et les
lettres qu'elle lui adresse durant tous les premiers mois de 1776 pro-
fitent de ce concours et de ce conflit d'émotions; eUe-même l'avoue
et nous donne la clé de ce redoublement : <( Ah! Sophie, Sophie,
juge à quel point je ressens l'amitié, puisque c'est chez moi le seul
sentiment qui ne soit pas captif »
Mais Sophie seule, même en amitié, ne suffit plus; vers le milieu
de cette année 1T76, on aperçoit quelque baisse, on entend quelque
légère plainte : a Sophie , Sophie, vos lettres se font bien attendre... »
En même temps que d'un côté on pensait à La Blanchérie, de l'autre,
à Amiens, on pensait au cloître; Sophie avait eu l'idée, un moment,
de se faire religieuse. Les deux amies n'étaient plus l'une à l'autre
tout un monde. On se reprend , on se remet avec vivacité à s'aimer,
mais c'est une reprise; or, dans la carrière de l'amitié, comme dans
le chemin de la vertu, on rétrograde à l'instant que l'on cesse d'avan-
cer : c'est M"' Roland elle-même qui a dit c^la. La sœur ainée de
Sophie, Henriette, vient passer quelque temps à Paris et entre en
tiers dans l'inttanité; sa vivacité d'imagination et son brillant d'hu-
meur font un peu tort à la langueur de sa douce cadette; du moins
on se partage. Henriette devient un troisième moi-même; on écrit à
la fois aux deux sœurs. M. Roland aussi commence à paraître, 'rare,
austère, assez redouté d'abord. Tout cela ne laisse pas de faire diver-
sion ; les tracas domestiques , les embarras intérieurs s'en mêlent. La
correspondance se poursuit comme la vie en avançant, sans plus
d'unité.
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LBiraBS VB MADAMB ROLAND. 80S
En même temps le talent d'écrire y gagne; la jenne fille, désoroNda
femme forte , est maltresse de sa plume comme de son ame; phrase
et pensée marchent et jouent à son gré. C'est toutefois sur ces parties
que j'aurais voulu que l'éditeur fit tomber de nombreuses coupures.
Je conçois les difBcultés et les scrupules lorsqu'on a en main d'auaai
riches matériaux; mais il importait, ce me semble, dans l'intérêt de
la lecture, de conserver à la publication une sorte d'unité, d'éviter ce
qui traîne, ce qui n'est qu'intervalles, et surtout d'avoir toujours les
Mémoires sous les yeux, pour abréger ce qui n'en est qu'une manière
de duplicata.
. Un postscriptum de cette correspondance, et dont nous devons
la connaissance plus détaillée à l'éditeur, est bien digne de la dore et
de la couronner. Je viens de nommer Henriette, la sœur aînée « la
seconde et plus vive amie. On était en 93; bien des années d'absence
et les dissentimens politiques avaient relâché, sans les rompre, les
liens des anciennes compagnes ; M"* Roland, captive sous les verrouz
de Sainte-Pélagie, attendait le jugement et l'échafaud. Henriette
accourut pour la sauver; elle voulait changer d'habits avec elle et
rester prisonnière en sa place : a Mais on te tuerait, ma bonne Hen-
riette , » lui répétait sans cesse la noble victime , et elle ne consentit
jamais.
Indépendamment du petit roman que j'ai tâché d'y faire saillir et
d'en extraire, on trouvera avec plaisir dans ces volumes bien des
anecdotes et des traits qui peignent le siècle. Il était tout simple que
la jeune fille enthousiaste désirât passionnément connaître et voir
Rousseau; elle crut inventer un moyen pour cela. Un Genevois, ami
de son père, avait à proposer à l'ilhistre compatriote la composition de
quelques airs de musique; elle réclama l'honneur de la conunission.
La voilà donc écrivant au philosophe de la rue Plâtrière une belle
lettre dans laquelle elle annonçait qu'elle irait elle-même chercher la
réponse. Deux jours après, prenant sa bonne sous le bras, elle s'adier
mine, elle entre dans l'allée du cordonnier et monte en tremblant»
comme par les degrés d'un temple; mais ce tut Thérèse qui ouvrit et
qui répondit non à toutes les questions, en tCQant toqjours la main à
la serrure. Il est certainement mieux qu'elle n'ait jamais vu Rousseau^
l'incomparable objet de son culte; c'est ainsi que les religions de Te»*
prit se conservent mieux.
Sur l'aimable et sage M. de Boismorel, qui joue un si beau rôle
dans les Mimoiresi sur Sévelinges l'académicien, qui n^est pas non
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SHi WÊV^n BBS- BBIJL HOHMS.
p&»8«» agrément; sur cerUrra Generois moins léger, et «dont Fès*-
prit ressemble à une lanterne sourde qui n*éclaire que* celui qui la
tient; y> sur toutes ces figures de sa connaissance et bientôt de la^
néire, eHe jette d6s> regards et des mots d'une observation Tive, qnir
ptiiisent €omme ferait la conversation même. Me nous donne pai^
tirafière«ient à apprécier un d!e ses amis très affectueux et très mars,
M.. deSaînte-Lette, qui vient de Pondtchéri , qui va y retourner, qui
Sait; le mondé, qui a éprouvé les passions, qui regrette sa jeunesse,
el q«i sur te tout est athée. Au xrm* sièdè, en efifet, il y avait
Cathée; il se posait tel; c'était presque une profession. Quand on:
dâeoQvraft cette quaUté chez quelqu'un , on en avait une sorte d'hors
mir, non sans quelque attrait caebé. On en faisait part aux amiis avec
mystère; ainsi de M. de Wolmar, ainsi de M. de Sainte-Lette. De
nos joars^ lés trois quart» des gens ne croient à rien après b tombe ,
6t 16 se doutent pas qu'ils sont athées pour cela ; ils font de la prose
sans le savoir, en paiiliite indifférenee, et on ne le remarque guère.
Ai^fend, n'esir-ce pas une situation pire, et la solennité incrédule d^
XTiir siècte n'annonçait-elTe pas qu^on était encore plus voisin d'une
cfoyance,?'
M. Rotond, 8wec une lettre d'întroduction des amies d'Amiens, se
présente de bonne heure; mais on est long-temps à le deviner; Bès
le premier jour, celle qui est destinée k illustrer historiquement son
aem , tient à* son estime et se soude de lui paraître avec avantager
ma» Tesprit seul et la considération sont engagés. Bans ces visites^
dfimportance, on causedetout : FabbèRaynal, Rousseau, Voltaire^
IfrSttiase, le gouvernement, tes Grecs et les Romains^, on efOeure tour
* tour ces graves sujets. On est assez d'accord sur la plupart-, maisr
Raynaf se ttouveélre un champ de bataille assez disputé. BT. Roland,
datns'son bon sens d'économiste, se permet dte juger Thistorien phi-
lèsophique de» deux Rides comme un charlatan assezpeu philosophe;
et n'esttrae se» lourde volumes qu'assez légers et bons à rouler sur tes
toilette», ta' jeune fille admiratrice se récrié; ellfe défend Ray naf
oonuBe dte défendhiit Rousseau. Elte n'est pas encore arrivée à dis-
cerner l'un* d^ec l'autre; eHteen est encore-à la concision du goût;
eQj st^ie aussi*, elle n.'a' pas encore mis à sa place tout ce qui n'est que
dtt La^ Btencberie. A chaque époque, if y a ainsi te déclams^îre' à
côté de l'original, et qui, même pour les contemporains éclairés, sY
conftn^ assez aisément. Le meilleur de€ampii9tron touche aurfâi&le
3, lé Raynal joue souvent à l'œil le Rousseau. Le temp» seuf
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ISflit les {wts Dettes et sikie»; AI les foît w sein xaéiw 4e T^cny^n
.^ocifibalt mais gui » tr^Qp obéi w goà^ de ses disciples, eH qui s'^t
laissé aller aux excès applaudis. Dans ces pages que les yei|xxQ«-
Jff4>ffftiwi8, attejjpte du AiâiQ^ mal et éprh die J» ^me couleujr îau-
jM^saote, aduûrent comme égalemei]^ belles* etff^'me sorte d'Moaigl-
piité oogytoiwirte proclane, ie temps, d'uoe «jle humide, flé^trjt yjjte
.ce 4ui doit juasser, et laisse, au jdeijpi milieu des objets décrits, de
j^candos pia^pies îi^urieusee qui font mieux ressortir l'jmdtérable du
fetit nombre des couleurs légitimes et ^e&pe^éest. Les volumes 4^
lettres de M*""* &olaud oous aDrivent tout tachetés de ces pjiaoes 4)ui
«sautent d*abord aux yeux; ^ sont Jes lieux communs 4e son sjècle;
il ii*y M que plus de fï:aacheur et de ^raçe ,d«nsi^ traits oij^aM^
)Wis jiombr,e dont ils sont cadbetés.
X^s quatre ou cinq années qui s'écoulent depuis la mort de saimèj^
Jusqu'à son uoipu a^ec M. Jftol^d , lui apporjt^tde m^» de p<M^
.((uantes et à Ja fois ehétives .éypireuves. Sou père ^e dérange et se ruine;
^elle .s'en aperçoit., elle \^ut.tout^voir, etiUui faut aourice<au monde,
it^soupère, jet dissimuler; « J'aimerais mieux Je sifflement des javi»-
lots et les horreurs de ia mèlée^ s'écde*4^Ue p^ m>mefï^y 4)ue Jie
bruit sourd des traits qui me déchirent; mais c'est la guerre du sage
luttant contre le ^ort > Elle venait de lire Plutarque ou Sénèque^
'quand elle proférait ce mot stoïque ; mais elle avait lu aussi Homère,
et elle se disait dans une image moins tendue et avec sourire: a La
gaieté perce quelquefois, au milieu de mes chagrins, comme un
rayon de soleil à travers les nuages. J'ai grand besoin de philosophie
pour soutenir les assauts qui se préparent : j'en ai fait provision ; je
suis comme Ulysse accroché au flguier: j'attends que le reflux me
rende mon vaisseau. »
M. Roland, qui avait fait un voyage en Italie, repasse par Paris,
mais il la visite assez inexactement; elle en est un peu piquée. Une fois,
elle rêve de lui , mais en pure perte. Elle en écrit assez sèchement aux
4eux sœurs : décidément, c'est un homme occupé et qui se prodfgue
peu; elle qui fait si volontiers les portraits de ses amis, elle ne se
croit pas en droit d'entreprendre le sien ; il est, par rapport à elle,
au boni d'une trop longue lunette , et rien n'empêche qu'elle ne le
^suppose encore en Italie. On ne parle pas ainsi d'un indifférent; c'est
ben signe pour M. Roland qui , prudent observateur, s'en doute peut-
£tre, qui ne s'en inquiète d'ailleurs qu'autant qu'il le faut, et qui
s'avance, tardif, rare et sûr, comme la raison ou comme le destin.
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568 BBTVB DBS DEUX MONDES.
Mais moi-même je m'aperçois que je tombe dans rinconvénient re-
prodié , et que je vais empiéter sur la zone un peu terne et prosaïque
de la vie.
Sans toute cette partie finale et déjà bien grave de la correspon-
dance, au milieu des vicissitudes domestiques et des malheurs qui
assiègent Texistence de celle qui n*est déjà plus une jeune fille, il
ressort pourtant une qualité qu'on ne saurait assez louer; un je ne
sais quoi de sain, de probe et de vaillant, émane de ces pages; agir
avant tout, agir : « n est très vrai, aime-t-elle à le répéter, que le
principe du bien réside uniquement dans cette activité précieuse qui
nous arrache au néant et nous rend propres à tout, b De cet amour
du travail qu'elle pratique, découlent pour elle estime, vertu, bon-
heur, toutes choses dans lesquelles elle a su vivre , et qui ne lui ont
pas foit faute même à l'heure de mourir. Et c'est parce que les géné-
rations finissantes de ce xvm* siècle tant dénigré croyaient ferme-
ment à ces principes dont M"* Roland nous offre la plus digne expres-
sion en pureté et en constance, c'est parce qu'elles y avaient été
plus ou moins nourries et formées , que, dans les tourmentes affreuses
^ sont survenues, la nation si ébranlée n'a pas péri.
Sainte-Beuve;
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GOMEZ.
L'expédition du général carliste Gomez à travers la Péninsrie«
dans les derniers mois de 1836, a été sans contredit un des épisodes
les plus frappans de la dernière guerre civile espagnole. On s'est g^
néralement étonné de voir reparaître, au milieu de notre siècle, une
de ces aventureuses promenades militaires de la guerre de trente ans»
qu'on ne devait plus croire possibles de nos jours , et qui ne le sont
plus en effet qu*en Espagne. Le souvenir qui en est resté dans tous
les esprits a quelque chose de la légende, tant l'imagination publique
a été frappée de ce qu'il y a eu d'original et d'imprévu dans cette
expédition.
Nous n'espérons pas reproduire ici, dans le récit rapide que nous
allons faire de cette odyssée carliste, l'intérêt piquant de curiosité
qu'elle a eu tant qu'elle a duré. Il est impossible de ressusciter cette
attente générale, ces prévisions toujours excitées et toujours déçues,
cette suite non interrompue de surprises, ces incertitudes, ces coups
de théâtre soudains, ces exagérations même et ces afQrmations con-
tradictoires qui ont occupé et amusé l'Europe pendant six mois en--
tiers. Sûr de succomber dans cette lutte contre des souvenirs en-
core vivans, nous ne l'essaierons pas. Nous voulons seulement «
d'après des documens inédits et authentiques, porter le jour de l'bis*
toire sur quelques faits obscurs et mal connus, et assigner à l'en-
semble de cette campagne extraordinaire son caractère réel, qui s'est
un peu efTacé jusquici dans son éclat romanesque. L'intérêt sérieux
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5W REVITE DES DEUX MONDES.
qui s'attache à la vérité compensera peut-être ce qui nous manquera
comme effet dramatique.
Commençons d*abord par constater un fait, c'est que l'expédition
de 1836 , malgré tout le bruit qu'elle a fait avec raison , n'a pas réussi.
Gomez avait un but; il ne Ta pas atteint. Pendant que l'on admirait
le plus dans le monde hi promptitude et l'habileté de ses mouve-
mens, il était vivement blâmé au quarticr-généraï de don Carlos, et
à son retour dans les provinces basques , il était arrêté, jeté en prison
et traduit devant un conseil de guerre. De même que les momens où
les généraux constitutionnels prétendaient le plus l'avoir écrasé
étaient ceux où il frappait ses coups les plus hardis et les plus heu-
reux , de même les jours où l'opinion applaudissait le plus à ses succès
étaient ceux où il se trouvait en réalité dans les plus grands embarras.
Vainqueur quand on le disait fugitif, fugitif quand on le croyait vain-
queur, sa situation n'a jamais été fldèlement connue, et l'énigme
constante que ses courses donnaient à deviner n'a pas été un des
moindres motifs qui ont porté si loin le bruit de son nom.
Entendons-nous, en rétablissant de notre mieux la vraie couleur
des faits, porter la momdre atteinte à sa gloire? Non sans doute. Ce
qu'il n'a pas fait, il n'a pas pu le faire, et le procès qui lui a été in-
tenté fut le comble de l'injustice et de l'ingratitude. Ce qu'il a fait
au contraire est merveilleux , et a été peut-être plus utile à la cause
carliste que n'aurait pu l'être ce qu'il a vainement tenté. S'il n'a
rien produit de durable, il a étonné, ce qui est beaucoup parmi les
hommes; avec phis d'habileté de la part de son gouvernement, ce
qu'il y a eu dé surprenant dans son passage aurait sufB pour amener
des résultats considérables. Du reste, nous ne prétendons pas faire
honneur aux généraux de la reine de l'avortement de la principale
tentative de Gomez ; ces généraux ont mérité tous les reproches qui
leur ont été faits, et nous n'essaierons pas de les défendre. Nous ne
suivons d'autre parti daus ces récits que celui de la vérité.
Pour mettre un peu d'ordre dans notre narration, et nous retrou-
ver au milieu de ces manœuvres si capricieuses et si compliquées,
nous diviserons l'expédition de Gomez en quatre parties bien dis-
tinctes : 1"* Texcursion dans les Asturies et dans la Galice, avec le
retour au poinf de départ; 2* l'entrée en CastîRe et la marche sur
l'Andalousie par le centre de l'Espagne jusqu'à la prise de Cordoue;
3^ le voyage en Ësttamadure, depuis le départ de Cordoue jusqu'au
retour sur le Ouadal({Âivir; i** la seconde campagne d'Andalousie et
le retour d'Algésiras dans les provinces basques.
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JSUSDITICM DB GOMBZ. flflt
Onserapeat-ètre étonné d'apprendre que rei3>édiiksiii'«utd'a«te
jMit son origine que de soulever les Astaries ; c*est ce qui est pour-
;taQt hors de doute. Depuis la mort de ZonidacaiT^^uy, tué devant
Jilbao , ramée carliste de Navarre n'avait tenté aucun effort s^ev
four sortir de ses lignes. L'armée oonstitutionneUe, sous les oidros
du .général Cordova, formait un demi-cercle autour ^es profiaees,
*et seHihlait près d'étouffer^ en se resserrant de plus en plus, le foyer
de l'insurrection. Il fut décidé au quartier royal qu'une expéditim
fierait tentée peur opérer une diversion , et porter la guerre sur un
autre point de la Péninsule. LesAsturies et la Galice furent désignées
pour devenir le théAtre de cette tentative , comme étant à la fois hs
jdus rapprochées de la Navarre , et les phis favorable « par k natuse
de leur sol et parce qu'on disait des dispositions de leurs babitans, à
rétablissement de la guerre civile. Le chef choisi pour commander
l'ejqpédition fut l'ancien ami et compagnon d'armes de Zuraaiacap-
reguy, le maréchal-de-camp don Miguel Gomez, justement estinsé
tdans l'armée carliste pour sa bravoure, ses Mem militaires et son ca-
ractère ferme et loyal.
Gomez avait alors cinquante-<leux ans, et coD^>tait trente ans de
services honorables. Né à Torre don Gimeno , dans le royaume de
Jaen, en Andalousie, d'une famille noble, il était, en 1808, étudiant
dans sa quatrième année de lois à l'université de Grenade. Lors de
l'invasion de Dupont en Andalousie, H prit les armes, comme vo^
lontaire, contre les Français. L'ancienne influence de sa famille dans
le pays lui permit de rassembler en peu de temps, autour de lui,
une petite troupe, et il devint d'abord sous-lieutenant, puis lieute-
nant dans les compagnies franches qui se formèrent à Jaen. Fait ti-
sonnier en 1812, il fut conduit en France au dépôt d'Autun, d'où il
s'évada un an après poiu* rentrer en Espagne. En 1815, il se retira
avec le grade de capitaine. En 1820, il fut des premiers qui prirent
les armes contre l'autorité des cortès, et en faveur du pouvoir absolu.
Il servit alors dans le second bataillon de Navarre, dont Zumalacar-
reguy était commandant, et il devint lui-même commandant de ce
bataillon, quand son chef obtint de l'avancement.
Mis en disponibilité en 1832, il se rendit à Madrid, et y retrouva
^umalacarreguy, qui était également en disponibilité. Cette confor-
mité de situation resserra entre eux les liens d'une amitié contractée
au milieu des hasards de la guerre. Pendant la maladie de Ferdi-
nand VU, ils virent plusieurs fois don Carlos et lui offrirent leurs
bras pour le moment où il en aurait besoin. Aussitôt apr^ la mort
du roi, tous deux partirent de Madrid ,; l'un pour la Navarre, Vottre
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Vt2 BEVUE DES DEUX MONDES.
.pour la province de Caença, dans le bat common de soulever le
pays au nom de Tinfont. Gomez écbona dans son entreprise, mais
Znmalacarregny réussit dans la sienne, et Gomez alla le rejoindre. II
fut nommé, dès son arrivée au quartier-général, colonel et chef
d*état-major; deux ans après il était maréchal-de-camp, et il avait
justifié cet avancement rapide par plusieurs actions d'éclat. Ces pré-
cédens le désignaient naturellement pour un commandement aussi
important que celui de Feipédition projetée.
Quand tout fut prêt pour cette expédition, une démonstration fut
foite, par don Basilio Garcia, du côté de Yittoria, pour détourner
Tattention de Tannée constitutionnelle. Trompé par ce mouvement,
le général en chef Cordova se porta sur le point qui paraissait me-
nacé, et laissa le passage libre du cdté d*Orduna.
Gomez partit d'Amurrio, petit village de la province d'Alava, le
26 juin 1836. La colonne expéditionnaire était forte de cinq batail-
lons, deux escadrons et deux pièces de montagne, en tout deux mille
sept cents fantassins, cent soixante cavaliers et dix artilleurs. C'était
bien peu pour ce qu'elle devait faire un jour, mais il ne faut pas ou-
blier qu'elle ne partait que pour visiter deux petites provinces. Le mar-
quis de Bobeda, brigadier, commandait en second l'expédition; don
José Maria Arroyo commandait l'infanterie, et don Santiago Villa -
lobosla cavalerie. Un maréchal-de-camp portugais, don José Rai-
mundo Peireira, avec un colonel et plusieurs officiers de sa nation,
s'étaient joints à cette petite armée, qui enunenait avec elle un in-
tendant, un trésorier royal et un commissaire des guerres.
Le lendemain même de son départ, elle rencontra à Revilla, à dix
heures de marche environ d'Amurrio , la réserve de l'armée consti-
tutionnelle, sous les ordres du roaréchal-de-camp Tello, qui était
accourue pour lui barrer le chemin. Les christtnos furent battus dans
cette première rencontre, qui ouvrit brillamment la campagne. An
lieu de profiter de ce succès pour pénétrer dans la Castille, comme
on s'y attendait, Gomez se jeta vers l'ouest, dans la chaîne de mon-
tagnes qui court parallèlement à la mer de Biscaye, et qui sépare les
Asturies du royaume de Léon. De son côté, Espartero, qui comman-
dait la troisième division de l'armée constitutionnelle du nord, ras-
sembla au plus vite les troupes disponibles, et se mit à la poursuite
des carlistes avec six mille hommes de pied et trois cent cinquante
cavaliers; alors commença cette curieuse chasse qui devait se pro-
longer jusqu'à l'autre extrémité de la Péninsule, sans qu'aucune des
deux armées s'en doutât alors.
Serré de près par Espartero, Gomez fila pendant quelques jours le
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/■(!''
EXPÉDITION DE GOMEZ.
573
long des montagnes, menaçant à la fois les Asturies et le royaumes
de Léon, et trompant à tout moment la poursuite de son ennemi
par la promptitude de ses manœuvres. Chaque soir, sa troupe ne
s'arrêtait qu'après avoir fait dix ou douze lieues dans la journée par
des chemins montueux et difBciles, et quelquefois après avoir passé
vingt-quatre heures sans manger. Tout à coup il tourna au nord, des-
cendit rapidement les petites vallées humides et fertiles qui s'étendent
des montagnes à la mer, et le 5 juillet, neuf jours après son départ,
il entrait à Oviedo, capitale du royaume des Asturies. Cette ville était
défendue par le brave Pardiôas, à la tète du régiment provincial de
Pontevedra; l'apparition de Gomez fut si prompte, que la garnison
étonnée ne put que se retirer précipitamment, abandonnant ses
effets, ses armes et ses munitions. Gomez en fit son profit, pour
donner à sa troupe ce qui lui manquait et pour organiser un bataillon
des Asturies, fort de trois cent vingt volontaires; mais il ne put
faire davantage, car il ne trouvait que peu de sympathie dans l'esprit
général du pays. On s'était trompé au quartier royal sur les disposi-
tions de la province.
La population asturienne est bien loin d'être de nos jours ce qu'elle
était aux temps de don Pelage et de la formation des premières mo-
narchies chrétiennes contre les Maures. Des souvenirs belliqueux de
leur histoire, les Asturiens n'ont conservé qu'un privilège dont ils
sont très fiers, celui d'être tous nobles de naissance. Leurs mœurs
sont industrieuses et paisibles. La plupart d'entre eux émigrent de
bonne heure et se répandent dans toute l'Espagne , où ils forment ,
malgré leur noblesse, les deux tiers des domestiques. Ils n'ont rien
de l'esprit inquiet et hardi de leurs voisins les Biscayens, et leur res-
pect pour les grands propriétaires de leur pays, qui sont presque
tous constitutionnels, les a toujours maintenus daps l'obéissance de
la reine Isabelle. Ils n'opposèrent aucune résistance à l'invasion de
Gomez, mais ils ne répondirent que faiblement à l'appel qui leur fut
fait par ce général au nom de don Carlos. Depuis, la même tenta-
tive a été répétée plusieurs fois auprès d'eux, et elle a toujours échoué.
Cependant Espartero arrivait : il fallut partir. Les carlistes ne pas-
sèrent que deux jours à Oviedo. Ils en sortirent dans la matinée du
8 juillet; Espartero y entra le même jour. La tentative de s'établir
dans les Asturies n'ayant pas réussi , Gomez se jeta dans la Galice, et
marcha presque en ligne droite sur Sant-Iago, capitale de cette pro-
vince; il y arriva en dix jours de marche, après avoir passé le Hio-
Mino sous les yeux du général Latre, enfermé dans Lugo. La vieille
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574 RE¥IIE DBS DBUX MMKS.
dté de Sant-Iago accueillit avec transport le représentont de la^i
nardiie absolue; peuplée presque tout entière de prêtres, cette yflle
avait dû long-temps sa richesse à la célébrité de sen saint, ré¥éré
par la pieuse Espagne. Une imposition particulière, connue soiw le
mofln de v9to ée Sant-Iago (vœu de Saint-daoques), était perçue dons
tout le royaume pour l'entretien de sa cathédrale et de son ^«ehevé-
ché, et cette imposition avait été supprimée par les preniièneseoiÉès
réunies après ia proclamation de YEstatuio real.Ce souvenir one con-
tribua pas peu à la réception qui fut faite a Gomex; le corps e^péC-
:tionnaire fit son entrée au bruit ie toutes les doches, «t dans la soi-
rée, de briUantes ilimninatioBS témoignèrent de la joie pd^lique.
Mais de pareilles mafttfestations n'ajoutaient rien à la force réelle
de l'armée. Cette troupe, déjà si frible à sa sortie des ^provinces bas-
ques, s'était encore a£^lie par la désertion et par les inertes ^qu'elle
avait faites en nudades, trainsffds, tués ou Messes. Le bataillon fomé
dans les Aaturies était resté dans cette province pour y tCfitveteAir la
guerre; de leur côté, les prêtres de Sant-^Iagosecontendaientd'adtes-
ser au ciel de ferventes prières pour le succès du roi légitime, et ine
fournissaient que peu d'aiqgent et de recrues. 'Gomez passa à Sant-iago
encm^ moins de temps qu'à Oviedo; estré le të juillet, il en sortit dans
la nuit dn 19 au 20, toujours poursuivi l'épée dai^ les reins par Etpar-
tero. €e moment filt même uu des plus eritifues pour l'armée ^pé-
ditionnairc. Les die& constitutiooaets av^nt combiné leurs opéra-
tions pour la traquer dans ce coin étroit de la Péniusude, et eUe axait
à la fois autour d'elle le corps d'Espartero reniforcé de celui de Far-
diôas, la colonne couamaudée par le général Latre, une autre colome
souffi les ordres du mait|uisde Astam, un fort détachement iqui aori-
vaît de la Corogne, et plus loin, au sud^ couvrant les frontÂ^nes du
Portugal^ ude division portugaise commandée par le baron Fuente
Sa^a-Maria.
Cromez échappa à celte situation difficile à force d^gflité. Pendant
que les journaux de Madrid annonçaient qu'il ne pouvait manquer
d'être bloqué et détruit, il se portait sur MoDdOiedo, Vers le nord,
par le seul chemin qui fût resté ouvert. 11 traversa ainsi te Calice
peur la seconde fois, dans toute sa largeur, mais sansréus^r da^can-
tage à l'insurger. Un seul partisan se présenta, connu sous le nom de
ÏEvangéliste, et Evangelistu; Gomez lui fit délivrer des armes, des
munitions, et distribua dans «sa troupe des brevets d'officier. Le reste
de la population resta immobile. Les Galici^s sont^ comme on sak,
les Auvergnats de l'Espagne; ils émigrent en plus grand nombre
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EXPÉl>inOIf VE 60MEZ. 375
encore que les Astariens, et vont remplir, à Macbîd, à SéTille, dans
les grandes rtlles, les fonctions de portefaix et de porteurs d'ean.
Peu de jetmes gens étaient restés disponibles pour la guerre cifiie.
Uépoqoe où Gomez yisitait le pays était d'ailleurs particulièrement
défavorable; c'était le moment où presque toute la population valide
de la Galice se répand jusqu'^en Amblousie pour 7 faire la moisson,
et laisse ses montagnes presque désertes jusqu'à l'hiver.
Be Mondoôedo, Gomez, quittant la Galice, marcha vers le
royaume de Léon : c'était la troisième province où il pénétrait. Il ta
parcourut sans difBcuIté comme les deux autres , et entra quand il
voulut à Léon, capitale de la province. Il y fut reçu avec d'assez
grandes marques extérieures d^adhésion , mais le nombre des volon-
taires qui se joignirent à hii fut encore moins con^dérable qu'à
Oviedo et à Sant-Iago. Le royaume de Léon a fait très anciennement
partie de la couronne de Castille; le souvenir des lois primitives du
pays s'y est conservé. Or, c'est par la Castille que le droit de succes-
sion des femmes s'est particulièrement introduit dans la monarchie
espagnole; c'est par une femme, Isabelle-Ia-Catfaolique, que la cou-
ronne de Castille a été réunie^à celle d'Aragon. La légitimité d'Isa-
belle II ne pouvait donc être douteuse aux yeux des vieilles popu«
lations castillanes, et c'est, en effet, dans ces fidèles provinces que
le trône de la fille de Ferdinand VII a toujours trouvé son plus ferme
appui. Gomez traversa presque sans s'arrêter le royaume de Léon,
dans la direction de l'ouest à Test, comme s'il avait eu pour but de
rentrer dans les provinces basques.
Il n'est pas douteux, en effet, que telle était alors son intention.
Près de deux mois s'étaient écoulés depuis qu'il était sortides provinces
avec son corps d'armée; il avait fait, dans cet intervalle, plus de trois
cents lieues, il était entré dans trois capitales; il était parvenu jus-
qu'à l'extrémité de la Galice, et il en était revenu; il avait battu
l'ennemi à Revilla, et il s'était dérobé à la poursuite incessante de
forces supérieures; U avait fait appel à l'insurrection partout où il
s'était présenté, et il avait distribué des armes à qui en avait de^
mandé. Tout porte à croire que son expédition était terminée, et
qu'il n'avait phjs qu'à rendre compte à ceux qui l'avaient envoyé.
Le général Cordova se vanta dans le temps de lui avoir fermé l'en-
trée des provinces par ses manœuvres; et à suivre les mouvement
que fit Gomez dans les premiers jours d'août, tantôt essayant d'abor*
der les provinces par le sud, tantôt se portant rapidement vers le
nord jusqu'à Cangas de Onis, et revenant presque en droite ligne
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576 REVUE DES DEUX MONDES.
sur ses pas; il est évident qu'il cherchait en effet à percer la ligne
ennemie pour rentrer à OrduAa, et qu'il ne put y réussir.
Ici se termine la première partie et comme le prologue de Texpé-
dition. Elle débute par un échec, mais accompagné de circonstances
brillantes : c'est ce caractère qui lui restera. Ses proportions vont
d'ailleurs s'accroître. Si Gomez était parvenu alors à rejoindre le
quartier-général , son entreprise n'aurait rien eu de bien distinctif, et
se serait à peu près confondue avec celles de Sanz, de Negri, de Za-
ratieguy et des autres généraux de don Carlos qui ont essayé en vain
de faire rayonner la guerre civile autour de son centre. Mais ce n'était
pas là sa destinée. L'expédition qui avait paru sur le point de finir,
était au contraire au moment de commencer véritablement. Un con-
seil de guerre fut assemblé le 8 août à Pradanos de Ojeda; tous les
officiers de l'armée y assistèrent; Gomez leur proposa, puisque l'en-
trée des provinces leur était interdite, de se jeter bravement dans le
cœur du roy^me, de le parcourir au hasard, et de chercher, s'il le
fallait, jusque dans les provinces les plus reculées, les élémens d'in-
surrection qui lui avaient manqué dans les contrées qu'ils venaient
de traverser. La proposition fut acceptée et exécutée sur-le-champ;
il en fut donné avis au quartier royal par un message, mais la divi-
sion se mit en marche sans attendre l'approbation du roi.
Cordova avait cru saisir et enfermer Gomez entre les colonnes
d'Ëspartero et les siennes, et il ne fit que le forcer à se jeter sur la
Castille; il n'avait pu prévoir cette fuite audacieuse, qui déjouait tous
ses projets. C'est du reste ce qui s'est reproduit très souvent dans la
suite de l'expédition. Les généraux qui poursuivaient Gomez l'ont
mis presque toujours dans la nécessité de tenter, pour leur échapper,
SCS coups de main les plus inattendus. Ils empêchaient ce qu'il vou-
lait faire; mais en se portant sur les points menacés par lui, ils lui
livraient ailleurs une proie qu'il ne manquait pas de saisir. Nous le
verrons encore contraint de prendre des villeç et de jeter le désordre
dans des provinces entières pour se mettre à l'abri ; commençons par
le suivre en Castille, où il étaiC entré en quelque sorte malgré lui, et
où il n'avait aucune envie de rester.
Pendant une de ces marches et contre-marches dans les Asturies
qui précédèrent le départ de Gomez pour le centre de la Péninsule,
Espartero avait atteint à Escaros, dans le val de Ruron, une partie des
troupes de l'expédition commandées par Arroyo, et il n'avait pas eu
<lî) peine 5 obtenir sur elles un léger avantage. Aussitôt un de ces
1 iUetins emphatiques dont les généraux constitutionnels ont fait un
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EXPÉDITION DE GOBIEZ. 5T7
si grand usage dans cette guerre, avait présenté l^engagement d*Es-
caros comme une victoire complète; Gomez était, disait-on , entière-
ment détruit, son bagage enlevé, ses soldats tués, pris ou dispersés.
On ne doutait pas à Madrid de ce nouveau triomphe des troupes de la
reine, quand un bruit inoui, inconcevable, se répandit comme Téclair :
Gomez avait traversé en silence les plaines stériles et inhabitées de
la Vieille-Castille , et il était apparu tout à coup à Palencia , entre
Burgos et Yalladolid, où le général Ribero avait été surpris et forcé
à une retraite précipitée.
La terreur fut grande dans les deux Castilles à cette nouvelle. De
Palencia, Gomez pouvait se porter à son gré dans tous les sens; par-
tout on pouvait craindre de le voir arriver à Timproviste, et de nom-
breuses alertes Fannoncèrent souvent en effet sur plusieurs points à
la fois. Dans l'ignorance où Ton était de ses véritables intentions et
de la force réelle de son corps d'armée, on lui prêtait les projets les
plus sinistres et les moyens les plus formidables. Quant à lui , au
milieu de cet effroi universel qu'il excitait dans un rayon de cin-
quante lieues, convaincu de l'impossibilité où il était de résister à
une attaque, il ne songeait qu'à franchir le plus promptement pos-
sible, avec ses trois mille hommes et son convoi attelé de bœufs, ces
régions^ éminemment dévouées à la monarchie nouvelle, pour se
rendre dans des provinces plus favorables à Charles V . Dans sa marche
rapide et prudente qui contrastait singulièrement avec le bruit loin-
tain qu'elle laissait après elle, il évitait les grandes villes , suivait les
routes les plus détournées, et se dirigeait à grandes journées vers les
confins des royaumes d'Aragon et de Valence, où il espérait faire sa
jonction avec les partisans carlistes qui battaient le pays.
Heureusement pour lui, l'Espagne constitutionnelle passait en ce
moment par une de ces crises révolutionnaires qui ont été les plus
puissans auxiliaires de la cause absolutiste. Les funestes évènemens
de la Granja venaient d'avoir lieu« La mère d'Isabelle, doublement
insultée comme femme et comme reine, avait été contrainte par la vio-
lence d'accepter la constitution de 1812. Le brave général Quesada,
pour avoir maintenu l'ordre dans la capitale au milieu des circon-
stances les plus critiques, avait été assassiné dans une auberge de
village par des nationaux. Le plus affreux désordre régnait partout;
les troupes n'obéissaient plus à leurs chefs; les autorités des pro-
vinces étaient déposées; le gouvernement nouveau, qui n'en était
encore qu'à ses premiers jours, n'avai^pas eu I3 temps de faire réac-
tion lui-même à la désorganisation^dont il était sorti.jCette situation
TOME XXIV. 37
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578 RETTE DES imUX MONDES^.
profita à Gomez, et lui permit de s^avancer sans résistance jusqu'à
vingt Gènes de Madrid; elle fit pfns encore pour lui, elle Itii fit
gagner, sans qu'il la cberchàt, une victoire éclatante, signalée, qui
doubla en un jour sa renommée.
La gjarde royale et les autres troupes de la garnison de Madrid
qui avaient pris part à la révolte de la Granja, n'étaient pas un des
moindres embarras du gouvernement insurrectionnel. Ces troupes
indisciplinées menaçaient la capitale d'un pillage et commettaient
déjà des excès de tout genre. Le général Rodil, qui avait commandé
l'armée du nord, fut nommé ministre de la guerre et généralissime
de toutes les troupes, avec les pouvoirs les plus étendus. Pour débar-
rasser Madrid de cette soldatesque qui l'épouvantait , Rodil annonça
l'intention de se rendre lui-même à la tête de la garde royale à l'ar-
mée du nord, et il donna ordre au brigadier don Narciso Lopez de
partir snr-le-cbamp avec treize cents des plus mutins pour lui servir
d'avant-garde. Lopez partit en effet, et se dirigea vers la Navarre;
mais ayant appris en route qu'une partie des troupes de Gomez se
trouvait à Jadraque, il marcha étourdiment de ce côté, malgré les
représentations du vieux général Manto , qui lui fit dire plusieurs fois
de prendre garde à hii. Ivre d'elle-même, sa troupe croyait marcher
à une victoire aussi facile que celle de l'émeute ; elle ne rencontra
qu'un prompt châtiment.
Arrivé à Matilla, Lopez, croyant attaquer un des détacbemens de
Gomez, se jeta sur le gros de l'armée expéditionnaire. Ses treize
cents hommes furent presque aussitôt entourés et obligés de se ren-
dre jusqu'au dernier, ainsi que leur chef. Parmi eux se trouvait un
des sergens de la Granja. Deux cavaliers seulement parent s'échapper
et porter la nouvelle de ce désastre. Madrid trembla et crut vohr
Gomez à ses portes.
Mais cette heureuse rencontre de Jadraque n'avait rien changé aux
projets du chef carliste. Plein du juste sentiment de sa foiblesse, il
n'avait profité de son succès de hasard que pour continuer plus sûre-
ment sa route vers le haut Aragon, eniraçant dans sa marche une
ligne diagonale à travers l'Espagne. Espartero , atteint d'une forte
attaque de son infiammation de vessie, s'était arrêté très malade à
Lerma; il avait laissé le commandement de sa division à son second,
le brigadier Ataix, et cehii-ci continuait mollement une poursuite
qui devait le mener plus loin qu'il ne croyait. Gomez, toujours pour-
suivi, mais de loin, longea, pendant plusieurs jours, les frontières
du royaume d'Aragon et celles du royaume de Valence, et parvint le
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7 se{àtend)re à Uttel. C'est là que, sur ses inviitatiûBS réitéiées et
jprebfièlement sur les ordres de don Carlos ^provoqués par lui , les
chefs valencieDS et aragonais devaieot venir le rejoiiidre. Nob-^i-
lement il put y arriver sans encombre, luaisil put y rester faut jours
sans être inquiété. Alaix s*était tranquillement arrêté à Cuença, et
quand on lui reprocha son inaction , il rendit que ses troupes naii-
quaient de souliers.
.Cependant la jonction sV>pérait à Utiel. Le brigadier carliste Quilez
Arriva le premier avec deux batailions et quatre escadrons assez biui
.annés de fusils et de lances, mais sans umfoimes. Don José MiraUes,
autrement appelé elSerrad^r (le scieur de long], coDunandast-géné-
ral de Valence , arriva à son tour avec deux balailkns et deux esca-
drons, mais mal armés et mal équipés. Enfin Cabrera, qui avait alors
le grade de brigadier et le titre de conmiandant-igéBéral d*Amgon ,
arriva le dernier avec vingt cavaliers seulement. D'autres partisans
moins importans, comme Tarcbiprêtre de Moya, vinrent aussi amener
des renforts et donander des armes.
On peut évaluer à neuf ou dix mille hommes, dont la m(^ié en-
viron de troupes régulières^ les forces qui se trouvèrent rassemblées
à Utiel. L'Espagne constitutionnelle crut qu'il y en avait bien da-
vantage, et s'en alarma à l'excès. A la nouvelle de cette réunion , le
ministre de la guerre Rodil sortit précipitamment de Madrid, et,
renonçant au commandement de l'armée du nord, qui fot donné à
Espartero, se porta sur Guadalaxara avec huit raille hommes pour
couvrir la capitale et observer les mouvemens de Gomez. Ce n'était
pas le cas de se tant inquiéter. A peine les chefs carlistes étaient-
ils réunis, que la discorde se déclara parmi eux. Cabrera surtout
souffrait impatiemiment une autorité supérieure. U n'avait con-
senti qu'avec r^ugnance à quitter ses montagnes, et il n'aspirait
qu'à y revenir; il avait eu soin d'y laisser toutes ses forces pour dé-
fendre la forteresse de Cantavieja, qui étdt alors pour lui ce que fut
plus tard Morella. Les premiers mouvemens de l'armée eurent un
caractère d'incertitude très marqué , par suite des divisions qui ré-
gnaient dans son sein. Cabrera et les autres chefs de partisans vou-
laient rester dans le pays; Gomez, au contraire, voulait porter la
guerre dans l'Andalousie, sa patrie. Un coup de mam fut tenté sur
la petite ville fortifiée de Requena; mais cette attaque, conduite sans
énergie, échoua devant le courage de ses habitans et de sa faible gar-
nison. Cet effort pour établir dans li province de Cuença un centre
de résistance n'ayant pas eu de suite, l'avis de Gomez dut prévaloir*
37.
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580 REVUE DES DEUX MONDES.
La colonne eipéditionnaire se remit donc en marche le 15 septem-
bre, après avoir expédié sur Cantavieja les prisonniers qu'elle traînait
à sa suite depuis Jadraque. Cabrera, Quilez et el Serrador partirent
avec elle, mais en murmurant.
Beaucoup d'exagérations et d'erreurs ont été répandues à cette
époque par les relations passionnées des journaux, sur la nature des
rapports de Gomez avec les pays qu'il traversait. Il importe de les rec-
tifier, dans l'intérêt de la vérité. Gomez n'était pas , comme on l'a
dit, un chef de bandits, c'était un véritable général à la tête d'une
division régulière. Partout ou il passait, il avait soin de faire rentrer
les contributions en retard, et quelquefois il lui arrivait de frapper
des impôts extraordinaires; mais tout cet argent était perçu avec
les formes administratives et remis entre les mains des agens du
trésor qui suivaient l'armée. Il avait établi parmi ses troupes une
discipline sévère; il avait l'habitude de leur rappeler dans ses ordres
du jour que les défenseurs de la religion et du droit devaient se
distinguer par une conduite exemplaire. Si des excès ont été quel-
quefois commis par des pillards qui s'étaient joints à sa colonne, il
ne peut en être responsable. Ce qu'on a dit du butin que son armée
ramassa a été fort exagéré; d'ailleurs ce butin a pu être considé-
rable sans qu'il ait jamais cessé d'être légitimé par le droit de la
guerre, exercé avec mesure.
Il n'a jamais sévi que contre ceux qui résistaient; encore s'est-il
souvent montré généreux envers des prisonniers qu'il avait forcés de
se rendre à discrétion. Il n'i ensanglanté son drapeau par aucune de
ces cruautés inutiles que tous les partis ne se permettent que trop
souvent en Espagne. Partout il déposait les municipalités, désarmait
les gardes nationales, détruisait les moyens de résistance, s'emparait
des munitions et des armes qu'il distribuait à ses partisans. Là s'ar-
rêtait son action politique; point de violences personnelles, point de
persécutions. Sa modération n'a pas peu contribué à le brouiller avec
les hommes ardens qui l'avaient rejoint à Utiel , et qui cbncevaient
tout autrement la guerre civile. De son côté, il leur fit peut-être trop
sentir la distance qu'il y avait, à ses yeux, entre le commandant
d'une troupe réglée et des chefs de guérillas.
L'armée se dirigea d'abord sur Albacete, dans le royaume de
Murcie; elle fit ensuite un coude vers le nord et se jeta dans la
Manche, pour tourner les montagnes escarpées de la Sierra-Morena»
qui séparent l'Andalousie du reste de l'Espagne, et les aborder par
leur versaut oriental. Une rencontre semblable à celle de Jadraque,
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EXPÉDITION DE GOMEZ. 581
mais qui tourna cette fois à Tavantage des constitutionnels, eut lieu,
pendant cette marche, à Yillarobledo. Alaix, dont' la colonne était
plus fiiible que celle de Gomez depuis la réunion d'Utiel, ne cher-
chait qu'à l'observer sans l'attaquer; de son côté, le chef carliste, vou-
lant, avant tout, arriver avec toutes ses forces en Andalousie, désirait
éviter tout engagement. Malgré ces dispositions respectives, le hasard
fit qu' Alaix se présenta pour entrer à Yinarobledo le 19 septembre,
pendant que les troupes expéditionnaires traversaient la ville, et il en
résulta un combat.
Si Gomez avait usé de tous ses avantages pour lutter contre son
adversaire, il l'aurait infailliblement battu, car il avait sur lui la
double supériorité du nombre et de la position ; mais, ignorant sans
doute la véritable force qu'il avait devant lui , il continua à faire
filer son corps d'armée le long de la ville , même après avoir été atta-
qué, et, voulant réduire l'affaire aux proportions d'un engagement
d'arrière-garde, il ne fit donner qu'une partie de ses troupes. Son
infanterie fit d'abord plier celle d' Alaix, mais la cavalerie de l'armée
constitutionnelle, commandée par le brave colonel de hussards don
Diego Léon, maintenant lieutenant-général et comte de Belascoain,
culbuta la cavalerie carliste; le désordre se mit alors dans l'infan-
terie, qui n'eut pas le temps de se replier sur le corps d'armée, et
qui fut entourée et obligée de se rendre. Alaix fit 1,300 prisonniers,
et s'empara de presque tous les bagages de l'expédition. La revanche
de Jadraque était presque complète.
Cette victoire, pour être plus réelld que celle d'Escaros, ne fut
pas plus utile. Si le général Rodil , qui venait de sortir de Madrid
avec la garde royale, s'était hâté de rejoindre la colonne victo-
rieuse d' Alaix , et que tous deux se fussent portés résolument en
avant à la poursuite de Gomez, il est probable que l'armée expédition-
naire aurait été complètement dispersée à la suite de cet échec. Les
généraux espagnols ne sont pas si pressés; Alaix se reposa de sa vic-
toire à Yillarobledo; Rodil, de son côté, s'arrêta à Huete. Cependant
Gomez conduisait ses soldats par les interminables plaines de la
Manche, franchissait sans obstacle la Sierra-Morena par ce fameux
défilé de Despefia-Perros, qu'il est si facile de rendre imprenable, et
pénétrait en Andalousie. Tous les fruits qu'on aurait pu attendre de
Taffaire de Yillarobledo étaient perdus.
On avait espéré encore une fois à Madrid qu'il ne serait plus
question de Gomez après sa défaite : l'irritation fut très vive quand
on apprit qu'il fallait, au contraire, compter plus que jamais avec lui.
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582 REVUE BBS DEUX MONDES.
Alaix prétendit qu'il avait été arrêté par la nécessité de canduice
ses prisonniers à Alicante, et cette raison peut avoir sa valeur ; il
annonça en même temps qu'il allait reprendre sa poursuite et la
continuer sans rel&che. Il se remit en eCTet en marche ; mais Gomes«
4ui avait plusieurs jours d'avance sur lui^ put traverser à son gré
Ubeda, Baesa, Baylen, Andujar, et se présenter le 30 se^itemhrp
devant Cordoue. Quant à Rodil, il envoyait à Madrid « de son quai^
lier-général de Huete^ de très beaux plans de campagne, disant qu'il
traçait des parallèles d'un effet sûr, et que Gomez ne pouvait lui
échapper. En attendant, il ne bougeait pas, ou s'il s'ébranlait, c'était
pour se porter sur divers points de la province de Tolède, plus éloi-
^és encore du théâtre de la guerre.
L'Andalousie est, conune on sait, avec le royaume de Valence, le
pays le plus riche et le plus productif de l'Espagne; c'est de l'Anda-
lousie que le gouvernement de la reine tirait ses plus grandes res-
sources, et si Gomez avait pu y propager l'insurrection, il aurailt
rendu le plus éminent service à la cause de don Carlos. La popula-
tion andalouse , dont le caractère est enthousiaste , mobile et ami du
changement, passait pour très attachée aux idées libérales; l'esprit
de l'ancien régime dominait cependant encore sur quelques pointsi,
particuUèrement dans le royaume de Cordoue. La ville de Cordoue
elle-même, quoique des plus grandes et des plus peuplées de la Pé-
ninsule, était pleine de cet esprit qui se conserve en général beau-
coup plus dans les campagnes que dans les villes. Après avoir été
long-temps la capitale du califot arabe de l'Occident, Cordoue était
devenue au moyen-âge le siège principal de la croisade chrétienne
contre les Maures. Pour avoir pris posses^on de la riche mosquée
transformée en cathédrale , la foi catholique n'avait été que plus vive
et plus ardente dans son sein , et partout où les croyances religieuses
ont eu un empire exclusif en Espagne, l'opinion absolutiste est la plus
forte.
Quand le brigadier Yillalobos parut devant une des portes de Cor-
doue , avec une seule compagnie de chasseurs et un escadron d'avant-
garde, une partie des gardes nationaux qui défendait ce point, prit
la fuite ; l'autre ouvrit la porte aux cris de vive Charles Vf Villalobos
entra dans la ville avec sa troupe; mais, ignorant la direction des
rues, il eut lé malheur de passer devant un des bftUmens que les
constitutionnels avaient fortifiés , et d'où partit subitement un feu
très vif qui jeta le désordre dans ses rangs ; lui-même périt victime de
son imprudence. Ce malheur n'empêcha pas la popîdation d'ouvrir
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npÉDfrncw bb «ombz. 5t8^
trafefs le» portes à rarmée carliste; eeex qui fovthirent rémter tm
retirèrent âam trois forts, qui forent iminédiateiiieiit assiégés par
la division de Yalenee. Gomez leur fit d'abord offrir une eapitu-
lation honorable; ils répondirent que les défenseurs d*Isabelte ït
mouraient plutôt que de céder. Le lendemain, serrés de près parles
assiégeans, ils firent dire quils acceptaient les eonfilions de la
veille; il leur fut répondu que les défenseurs des droits sacrés de h
légitimité ne renouvelaient jamais des proposîtibAS qui avaient été
refusées , et qu'ils eussent & se rendre à discrétion , s'ils ne voulaient
pas être passés par les armes. Ib se rendirent en effet au nombre de
deux mille huit cents hommes, parmi lesquels deux colonels et huit
lieutenans*coh)nels.
Gomez s'occupa aussitôt d'organiser sa victoire. Il nomma une
jmite de gouvernement sous la présidence du doyen de la cattié-
drale, envoya des proclamations dans les environs, donna des armes
à des chefs de partisans, créa des bataillons de volontaires, et tt
enfin tout ce qui était en lui pour faire de Cordoue le centre d'un
nK)Uvement en faveur de don Carlos. II veilla avec soin à ce qu'au*
cune exaction n'eAt lieu qui pAt lui aliéner les habitans. Toutes les
personnes et toutes les propriétés forent respectées.
•La prise de Cordoue fut suivie du soulèvement des principales villes
environnantes. Tout le beau pays connu sous le nom de la Campine,
si célèbre par les guerres contre les Maures, brisa la pierre de la con-
stitution et proclama Charles Y. La ville de Malaga, qui avait eu aussi
sa sanglante émeute à la suite de celle de la Granja, et qui avait éta-
bli dans son sein une sorte de gouvernement indépendant, envoya
contre les villes de la Campine une colonne de volontaires nationaux
commandés par le chef des révolutionnaires du pays, nommé Esca-
lante. Mais les héros des émeutes n'étaient pas décidément heureux
contre les soldats de la légitimité. Escalante fut honteusement mis en
déroute à Buena par un détachement des troupes de Gomez, et pour-
suivi répée dans les reins jusqu'à quatre lieues du champ de bataille.
La terreur qui se répandit à Malaga à la suite de cette afÊaire fut telle
que les membres de la junte, oubliant leurs manifestes patriotiques
et leurs sermens de vivre ou de mourir pour la révolution, s'embar-
quèrent au plus vite pour Gibraltar. Il en arriva de même à Séville :
l'audience, ou cour royale, quitta la ville, où l'on s'attendait à tout
moment à voir arriver l'ennemi.
Gomez paraissait enfin près d'atteindre le but*qu'il avait en vain
cherché jusque-là. Lui-même pflffcoumt les villes de la Campine, et
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561 REVUE DES DEUX MONDES.
partout, àLucena, à Baena, à Cabra, & Priego, à Montilla, il fat reça
comme un sauveur. Il put croire un moment qu*il lui serait possible
de s'établir dans le pays et de s*y maintenir, mais cette illusion ne
devait pas durer long-temps. Un formidable orage se formait contre
lui et ne tarda pas à éclater. Alaix avait enfin passé la Sierra-Mo-
rena et s'était établi avec toutes ses forces à Jaen; Quiroga, capi-
taine-général de Grenade, réunissait d'autres forces à Castro del
Rio; Espinosa, capitaine-général de Séville, s'était avancé jusqu'il
Carmona avec quatre mille hommes; Butron, gouverneur de Cadix,
accourait de son côté, et des troupes étaient dirigées sur l'Anda-
lousie du fond de l'Estramadure; Rodil lui-même s'était décidé à
se mettre en mouvement et occupait tous les passages de la Sierra- .
Morena. De toutes parts, les gardes nationales mobilisées recevaient
l'ordre de marcher, et les populations constitutionnelles se levaient
en masse contre les factieux. A mesure que le bruit de ces prépara-
tifs se répandait , Fenthousiasme des villes soulevées diminuait à vue
d'œil et fut bientôt réduit à rien. Il devint évident qu'il serait impos-
sible de tenir long-temps dans Cordoue, ville de cinquante mille âmes,
qui n'était défendue que par de vieilles murailles mauresques. Pour
comble d*embarra$, les chefs valenciens et aragonais. Cabrera surtout
et el Serrador, demandaient à grands cris à rentrer dans leur pays,
disant qu'il n'y avait rien à faire en Andalousie, et que l'ennemi dé-
truisait pendant ce temps les établissemens qu'ils avaient formés
dans d'autres provinces.
Nous voici parvenus au terme de la seconde période de l'expédi-
tion. Cette période a été la plus importante; elle a duré deux mois
comme la première, et n'a pas mieux réussi en ce sens que Gomez
ne parvint pas plus à son but en Andalousie que dans les Asturies ,
mais elle a eu beaucoup plus d'éclat et de retentissement. Gomez y
décrivit un immense arc de cercle d'un bout de la Péninsule à l'autre,
et attira sur lui l'attention du monde entier.
Une course en Estramadurc forme à elle seule la troisième partie;
ce n'est en quelque sorte qu'un épisode, mais plein de hardiesse et
d'intérêt. Quand on crut toutes les mesures bien prises pour entourer
Gomez, Alaix marcha sur Cordoue à la tête de forces supérieures,
dans la nuit du 13 au Ik octobre. Gomez l'évacua la même nuit, et,
pendant qu'on se flattait de l'espoir de lui fermer toutes les issues, il
remonta comme un trait vers le nord , repassa la Sierra-Morena sur
uq point où il n'était pas attendu], descendit les contreforts de cette
chaîne, tomba à l'improviste sur Alnraden],qu'il prit en passant, con-
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EXPÉDITION DE GOMEZ. 585
tinua sa route sur Guadalupe, Truxillo et Caceres, et quand il fut
arrivé à la hauteur du Tage, il redescendit de Caceres sur Cordoue par
une ligne parallèle à celle qu'il avait suivie en allant, et se retrouva
au bord du Guadalquivir, le 10 novembre, après avoir, en moins
d*un mois, traversé deux fois TEstramadure dans toute sa longueur.
L'Estramadure avait de tout temps affecté le plus vif libéralisme,
et ses gardes nationales avaient plusieurs fois menacé de marcher snr
Madrid , si le gouvernement ne répondait pas à l'exaltation de leur
patriotisme. La brusque arrivée des carlistes fit tomber les fumées
de l'orgueil révolutionnaire; ces terribles gardes nationales disparu-
rent devant Gomez, qui les désarma partout. Une confusion inex-
primable se répandit sur son passage et gagna de proche en proche
toute la province; mais le plus important des événemens qui signa-
lèrent cette promenade de deux cents lieues fut la prise d'Almaden.
Almaden est une ville située au pied de la Sierra-Morena, et re-
nommée par ses mines de mercure, qui sont une des plus grandes
richesses de l'Espagne. Elle était défendue par le brigadier don Jorge
Flinter, chef de la division active d'Estramadure, et par un autre bri-
gadier, don Manuel de la Fuente, gouverneur de la place. Dès l'arrivée
des cariistes, le 2i octobre, ces deux généraux se renfermèrent dans
deux forts; mais ils ne purent tenh* long-temps, et furent obligés de
se rendre. Dix-sept cents hommes furent faits prisonniers avec eux.
Cette prise eut autant d'éclat que celle de Cordoue. Gomez montra
dans sa victoire un caractère honorable et généreux ; on lui proposa
de combler, eh se retirant, les mines d'Almaden, qui rapportaient
au gouvernement de la reine vingt-cinq millions de réaux par an ; il
refusa, disant que ce trésor appartenait à l'Espagne et non à son gou-
vernement.
Qu'était-ce cependant que ce voyage extraordinaire qui avait tout
bouleversé en Estramadure? C'était pour Gomez un moyen de se
dérober à la poursuite acharnée des forces qui le cernaient en Anda-
lousie, et sans doute aussi une nouvelle tentative qui échoua comme
les autres. Quand il se fut bien convaincu de l'impossibilité de créer
un centre de résistance à Cordoue, il dut songer à d'autres manœu-
vres, et voici celle qui se présenta naturellement à son esprit. Une
seconde expédition, commandée par don Pablo Sanz, venait de sortir
des provinces basques. Il put croire que cette expédition tiendrait en
échec vers le nord une portion notable des troupes constitutionnelles,
et qu'il lui serait possible, pendant ce temps, de s'établir en Estra-
madure. Peutp-èlre même avait-il pensé, si Sanz s'avançait vers
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JU6 RBVQB iNfts uBxs^^ mxxws.
.Madfid, Â combiner avec lui on syatème d'x>pémtioo9 icootre lax^sypi-
taie. C'est du moio^ aîQsi que les^énéiAux conatitutionuels inteq^ré*
jtèrent son mouvement, car its xénaireat tous leurs effoils pour
rempècber de passer le Xage; il estoertain Aussi qu'il fit un jour une
démonstration comme pour se porter sur ce fleuve^ et çu'il' revint
immédiatement sur ses pas, <en présence des forces supérieures qui
lui fermaient le passage.
Ce plan , s*il a réellement existé, fut déjoué par le peu de succès de
l'expédition de Sans. Ce cèef s'obstina, sans doute sur les ordres de
don Ccgrlos, à tenter dans la Galice et dans les Âstuiies ce 4iue G^
mez n'avait pu y faire. Ce second effort «choua encore plus coniiplè^
tement que le premier. Sanc n'était pas bomme h réussir où iGonni^
avait été impuissant. On disait dans les Aaturies que Gomez faisait
des carlistes et Sanz des patriotes; Gomez hacia cariistas y Stmti
patriotas. Battu à Salas de los Infantes , Sanz abandonna la partie.
Gomez, déçu dans ses .espérances, fut obligé de se replier en Estra-
madure;jl y donna des armes à de nombreux .partisans, mais il ne
put s'y établir lui-même; il fut ramené, quoi qu'il en eût, en Anda-
lousie, d'où il comptait bien pourtant ne pas revenir.
Le seul avantage qu'il retira de son mouvement sur TruxUlo, cp
fot de se séparer de Cabr^a. N'ayant pas pu passer pour se rendre
dans son pays par les royaumes de Jaen et de Grenade, qui étaient
.occupés par l'ennemi, le chef aragonais avait suivi Gomez en Estra?-
JUadure.Un dernier conseil de guerre avait été tenu à Truxillo; Cabrera
y demanda que le corps eq;>éditionnaire marchât tout entier au
(Secours de sa place d'armes de Cantavieja, assiégée par San-Miguel.
Sur le refus de Gomez, il était parti seul avec ses cavaliers^ et
s^était dirigé sur le haut Aragon en traversant le centre de l'JËSr-
l>agne. U trouva, en arrivant, ses craintes réalisées, sa ville prise,
^es troupes dispersées, et les prisonniers de Jadraque délivrés. H
voulut alors se jeter dans les provinces basques, mais il fut surpris
par Iribarren au moment de passer TÈbre, et son escorte fut dé^
truite. LuiHQQème eut la plus grande peine h s'échapper, et fut
obUgé de rester quelque temps caché chez un vieux prêtre fui l'ac-
x^ueillit fugitif et blessé. Ces désastres accrurent nécessairement sop
irritation contre Gomez, qu'il se croyait en droit d'en accuser, ot
c'est de cette époque que datèrent sans doute les premiers rappo^
qu'il adressa au quartier royal contre ce chef, et qui provoquèrent
j)lus tard la procédure dirigée contre lui.
Pendant que Cabrera se plaignait ainsi xle «Gomez, rE^a^ne^coii^
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EXPÉDinOX DF GOHEZ. 58T
stStntionnelle se plaignait encore plus de ses généraux , et avec plus
di& raison.
La colère publique se porta principalement sur Rodil. Ce général,
investi dé pouvoirs presque illimités par le nouveau gouvernement,
avait annoncé qu*il exterminerait en peu de temps toutes les bandes qui
désolaient la Péninsule. On a vu comment il avait tenu parole; il n'a-
vait rien prévu, rien empêché; l'entrée de Gomez en Andalousie,
son irruption en Estramadure, l'avaient pris au dépourvu. A la tête
de toutes les forces militaires de l'Espagne, il avait laissé prendre
Cordoue et menacer Séville ; il était à quelques lîeues d'Almaden ,
quand cette ville avait été investie, et il ne l'avait pas secourue. A
Truiillo , à Caceres , il lui aurait été facile de joindre et d'écraser Co-
rnez; if ne l'avait pas essayé. Il s'obstinait à rester dans son cabinet
à tracer des parallèles; sa foi dans ses plans stratégiques, toujours
démentis par les évènemens , était telle qu'il se plaignait un jour
dans un de ses rapports de la malicieuse lenteur de Gomez, qui dé-
rangeait sans doute une de ses plus savantes combinaisons. Les jour-
naux de Madrid ne tarissaient pas en accusations et en plaisanteries
contre lui. Un , entre autres, fit remarquer fort judicieusement que la
propriété des parallèles étant de ne jamais se rencontrer, il n'était
pas étonnant que [le ministre de la guerre, avec ses lignes, ne ren-
contrât jamais Gomez.
Un dîcret royal, en date du 15 novembre, retira à Rodil le minis-
tère de la guerre et tous les pouvoirs qui lui avaient été confiés. Rodil
remit lé commandement de sa division au général Ribero , et se retira
dansFebscurité, fort heureux de sauver sa tête, qui avait été demandée
par les plus ardens. Ribero partit aussitdt pour l'Andalousie avec ses
huit raille hommes.
Quanta Alaix, il était entré à Cordoue par une porte pendant que.
Gomez en sortait par une autre, et il s'était, comme d'ordinaire, arrêté
cfans cette ville , au lieu dé suivre l'ennemi. Plus tard, il avait recom-
mencé à tenir la campagne, mais marchant en quelque sorte aa
hasard, et ne sachant où trouver Gomez. Pendant plusieurs jours, on
ffrt à ]\fisidrid san» aucune nouvellig de sa division. De son côté, il se
plaignait hautement qu'on ne lui envoyât ni munitions, ni rations, ni
souliers , et ses troupes profitaient du dénuement où on les laissait
pour rançonner sans pitié les pays qu'elles traversaient. On en était
venu, dans les villes les plus constitutionnelles d'Andalousie, à préfé-
rervoîr arriver la bandte de Gomez plutôt que celle d'Alaix. A Gordoue,
lé général avait donné Texemple en dépouillant les églises de leurs
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5S8 REVUE DES DEUX MONDES.
trésors (que Gomez avait respectés], sous prétexte que, si les carlistes
revenaient, ils pourraient s'en emparer. Les soldats se croyaient tout
permis après de pareils abus, et ils ne se montraient nullement presàés
de finir une guerre où ils étaient libres de piller à leur gré, conuoe les
compagnies franches du moyen-âge.
Alaix ne fut pas immédiatement rappelé comme Rodil, mais on
sentit la nécessité de lui adjoindre un homme plus résolu avec des
troupes moins démoralisées. On fit venir de Medina-Celi le brigadier
don Ramon-Maria Narvaez, qui commandait une des divisions de
Tarmée du nord, et on lui ordonna de marcher aussi contre Gomez
avec sa division.
Voilà donc trois généraux, Âlaix, Ribera et Narvaez, qui manœu-
vraient à la fois contre un seul homme. Gomez leur tint tête quelque
temps, mais il vit bientôt qu'il devait finir par succomber. Narvaez
surtout ne lui laissait pas de rel&che. Poursuivie à outrance. Tannée
expéditionnaire repassa le Guadalquivir le 10 novembre, et rentra
dans le royaume de Cordoue. C'est ici la dernière partie de l'expé-
dition et la moins heureuse. Gomez était loin d'avoir les mêmes espé-
rances que lors de sa première entrée en Andalousie. Ce général,
qui répandait au loin la terreur, ne savait plus réellement comment
s'y prendre pour tenir tête à ses adversaires. La terre allait bientôt lui
manquer, c^r il était arrivé jusqu'au bout de l'Espagne, et il avait
parcouru successivement toutes ses provinces, sans pouvoir planter
sa tente nulle part. Il ne pouvait plus rien espérer de l'Andidousie;
les mœurs y sont trop molles, le sol trop riche, le climat trop déli-
cieux, pour que la guerre civile y puisse avoir de grandes chances
de durée. Embarrassé de ses prisonniers, il avait été obligé de les
mettre en liberté. Ce qu'il pouvait désormais espérer de mieux, c'était
de ramener ses troupes intactes à don Carlos, et de sauver le lourd
butin qui gênait tous ses mouvemens.
Voici quel était l'aspect de l'armée expéditionnaire quand elle
revint en Andalousie après son excursion en Estramadure. On voyait
d'abord défiler en bon ordre , musique en tête , environ quatre mille
hommes d'infanterie, régulièrementliabillés et équipés. Ces robustes
soldats ne paraissaient pas fatigués malgré les marches presque mira»
culeuses qu'ils avaient faites. Après eux venaient huit cents hommes
de cavalerie , coifiTés du berret bleu et portant le manteau blanc , avec
des pantalons bleus ou rouges, et montés sur des chevaux- éprouvés.
Gomez lui-même suivait achevai, entouré d'un nombreux état-major;
son air était vif et résolu; les femmes qui le regardaient passer re-
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EXPÉDITION DE GOMEZ. 589
marquaient qu'il avait très-bonne mine et qu'il était Imen mozoj bel
homme, ce qui n'est pas sans importance en Espagne , même pour
avoir des succès militaires. A la suite de ces troupes régulières et
parfaitement disciplinées, marchaient pèle-mèïe environ deux mille
hommes mal armés et mal vêtus, appartenant aux diverses provinces
que Gomez avait traversées. On y voyait des Castillans au manteau
sale et rapiécé, au regard sévère et grave, des Navarrais gigantesques
avec leur veste courte et leur berret écarlate, des Yalenciens légers
et rieurs avec leur tunique grecque semblable à la fustanelle des
Albanais, et leur manteau bariolé de mille couleurs transversales jeté
négligemment sur l'épaule droite; des Andaloux avec leur veste ou
smarra de peau d'agneau, leurs culottes de peau de daim, leurs guê-
tres richement ornées, leur chapeau pointu, et l'indispensable ciga-
rette à la bouche. Des vivandières, appartenant aussi à toutes les
populations de la Péninsule , allaient et venaient au milieu de cette
foule bigarrée, tumultueuse, que l'attrait du pillage avait beaucoup
plus attirée que l'amour de la légitimité, et que Gomez avait eu plu-
sieurs fois besoin de chfttier.
Deux pierriers montés sur des mulets composaient l'artillerie.
Quant au matériel, il suivait aussi sur de longues files de mulets
chargés à l'espagnole, c'est-à-dire portant des paquets attachés au
corps par des cordes de sparterie. De grandes galères, chars à quatre
roues excessivement larges, évasés et couverts par des cerceaux qui
supportent une estera ou natte de jonc, ployaient sous le poids des
armes, des meubles, des outres de vin, des matelas, des tapis, des
mille objets variés qui composaient le butin de l'expédition. D'autres
chars transportaient les blessés et les malades. Tout cet immense
convoi encombrait les routes, défilait avec lenteur et se prolongeait
à une grande distance à la suite de la colonne en marche. Il est incon-
cevable que les généraux constitutionnels n'aient pas atteint plus
souvent une division qui traînait après elle un pareil bagage, et qui
a eu souvent à traverser des défilés où elle devait former une ligne
de plusieurs lieues de longueur.
ùk seconde marche de Gomez en Andalousie ne fut qu'une fuite
continuelle; il chercha d'abord un asile dans le pays montueux et
pittoresque qu'on appelle la Serrania de Ronda. Il était extraordi-
naire qu'il n'y eût pas pensé plus tôt pour en faire le siège du sou-
lèvement qu'il méditait, mais il était alors trop tard. La Serrania de
Ronda était la contrée de l'Andalousie la mieux disposée par la
nature pour devenir une seconde Navarre. Des défilés étroits, des
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590' RETUE BES VIEUX HOIfDBS^.
montagnes escarpées y enferment des vallées d'une fertilité presque
fà&uieuse , et où se presse une population innombrable. Toute la
p<fftie virile de cette population fhit le métier pénible et dangereux
dte contrebandier, et rien ne dispose mieux que cette existence de
ruses, de fatigues et de luttes à la vie de guérillero. Il n*est pas rare
de rencontrer dans lia Serrania dès convois de cent mulets portant
des^ marchandises introduites en fraude et conduites par quarante ou
craquante montagnards armés d*escopettes. Donnez à ces hommes
un drapeau et un cri de guerre , vous avez des compagnies franches
toutes faites.
Gomez arriva à Ronda le 16 novembre. Il y distribua en une seule
journée deux mille fusils à des volontaires, n repartit le f7, et mar-
cha vers la mer, toujours talonné par rennenri et entouré de plus de
quarante mille hommes en armes. Le ^ , l'armée expéditionnaire
dëfllait devant Gibraltar; la garnison et lapopulation entière sortirent
pour voir passer ces sq)dats, qui étaient encore, trois mois aupara-
vant, dans les Asturies ,. et qui se trouvaient alors à l'autre extré-
mité de la Péninsule, en face de TAfrique. Arrivé à Algésiras, Go-
mez y fréta un navire pour sauver au moins ce qu'il pourrait; les
membres de la junte carliste de Cordoue y furent embarqués , et
avec eux une partie de Targent qur avait été perçu par l'expédttibit
pour le trésor royal. Mais les croiseurs anglais s'emparèrent du bAtr-
ment dès qu'il fut en. mer; lès prisonniers et l'argent, qui ne s'éle-
vait pas au-Klelè de 25,000 piastres (125,000 fr.), furent mis i la
(fisposition* du gouvernement espagnol.
Cependant Gomez, acculé à la mer, n'avait plus d*'autre alternative
que de périr ou dépasser au travers des troupes nombreuses qui le
cernaient dans la pointe de terre qui porte Gibraltar. Il l'essaya avec
sa résolution ordinaire, mais cette fois sans un complet succès. IT
passa, mais en se faisant battre; il n'avait pu éviter d'être rejoint par
Ilarvae» prèsd'Arcos dé la Frontera. Quand il vit qu'un engagement
ftàit nécessaire, il prit position avec une partie de ses troupes surira
plateau très élevé nommé Majaceite, du nom d'une ferme située au
pied de Téminence, pendant que le reste de l'armée marchait avec les
bagages dans la direction du nord, et passait la rivière- de Majaceite
sur des ponts construits à la hftte . Le plateau fut entevé à la baïonnette'
par Narvaez le 25 novembre, et les forces qui l'occupaient obligées de
sercpfier dans lepliis grand désordre. C'était la première fois qu'un
générd constitutionnel atteignait réellement Gomez. Le succès de
Rarvaez fut célébré à Madrid^ avec dte grandis transports de joie. Les
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EXPÉDITXOJf DE GQMEZ. JM
divisions de Ribero et d'Àlaix étaient, la première à deux Ucoei^,
la seconde à trois lieues du champ de bataiUe. Elles ne firent ^ancHn
effort pour prendre part au comkit. Narvaez caooypa sur les hauteurs
de Majaceîte; puis, comme ses troupes étaient fotiguées des marches
forcées gu'eUes avaient faites pour se rendre de Castille en Anda-
lousie, il prit, en vertu d'un ordre roysJ dont il était porteur, te
eonmiandement de la division d*Alaix, et se romil; avec elle à la
poursuite de Gomez.
Le général carliste, heureux d*avoir franchi, même au pôx d'une
défaite^ le cercle qui l'enserrait, se dirigeait vers la Sierra-Morena^
aussi viteque le lui permettait son convoi. La portion de ses troupes qui
avait été battue à Arcos ne s'était ralliée qu'avec peine^ et la €onfi]b-
sion s'était mise dans son arrière-garde. Narvaez, informé qu'à Lur-
cena, à Cabra^ les soldats de Gomez se couchaient par terre, excédés
de fatigue et refusant de marcher^ voulut mettre la plus grande act^
vite dans sa poursuite. Mais la division qu'il avait retirée à Alaix n'était
pas babituée à tant d'énergie; elle se révolta à Gabra contre son nour
veau chef. Alaix, qui suivait à peu de distance, en reprit le commanr
.dément. Comme pour prouver qu'il était capable à son tour de pronoip-
titude, et pour racheter le temps que la révolte avait fait perdse, il
tt marcher ses troupes toute la nuit, et rejoiguit à Alcaudète Gomeid
qui fuyait toujours. Il lui prit la plus grande partie de ses •caisses si
de' ses munitions. Les soldats vainqueurs se partagèrent ce riche
butin. Si, au lieu de s'arrêter à piller, ils avaient poursuivi leur avan-
tage, il est probable que Gomez auraSt fini par succomber; l'indisci-
pline des troupes et la mollesse du chef le sauvèrent xle ce pressai
danger.
Cette rencontre d' Alcaudète fut la dernière. La division d'Alaîi:
n'étant plus excitée par l'appftt du gain , puisqu'elle s'était emparée
de l'argent à Alcaudète, Idissa Gomez s'en retourner sans chercher à
ie joindre, et se contenta de le suivre de loin. Parti d'Algésiras le
23 novembre, Gomez rentra le 19 décembre à Orduîia, après avoir;
en vingt-dix jours, traversé l'Espagne tout entière, du sud au nord^
dans uae longueur de près de deux cent cinquante lieues. A soa
arrivée dans les provinces basques., il n'avait pas a;irec lui plus de seize
cents hommes, et il avait perdu presque tout le riche bagage dont on
avait raconté tant de merveilles.
On sait quelle réception lui fut faite au quartier-général. Il y fut
traité en criminel d'état , mis au secret , et privé même de toute com-
munication avec sa famille. Ce dénouement d'une si brillante expé-
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592 REVUE DES DEUX MONDES.
dltion parut avec raison , en Europe, aussi étonnant que l'avait été
Texpédition elle-même.
C'était le moment où, — par un vertige qui serait inexplicable si
l'on ne connaissait les tristes intrigues qui s'agitent partout auprès
d'un roi absolu , — la petite cour de Navarre semblait prendre à tâche
de persécuter ses plus fidèles serviteurs. Gomez fut accusé de n'avoir
pas fait ce qui était nécessaire pour asseoir la guerre dans une des
provinces qu'il avait parcourues : nous avons vu jusqu'à quel point
il l'avait pu. En revanche il avait promené le drapeau de don Carlos
des montagnes des Asturies au détroit de Gibraltar, il avait tenu en
échec pendant plusieurs mois toutes les forces militaires de l'Espagne
constitutionnelle, il avait désarmé plus de cent mille hommes de
gardes nationales, et il avait mis partout la désorganisation, dans un
trajet qui n'avait pas eu moins de huit cent lieues d'Espagne, c'est-
à-dire environ douze cents lieues de France. De pareils services mé-
ritaient, dans tous les cas, qu'on en tint un peu plus de compte.
Gomez pouvait d'ailleurs répondre qu'il avait prévu le premier la
mauvaise issue de son expédition, et qu'il avait indiqué les moyens
de la prévenir. En effet, de tous les points principaux de la ligne qu'il
avait suivie, de Jadraque, d'Utiel, de Lucena, de Caceres, il avait
envoyé des messages au ministre de la guerre de don Carlos, pour
le prier de faire connaître au roi l'impossibilité où il était de généra-
User l'insurrection quelque part, si l'on ne venait pas à son secour^.
Dans chacune de ces dépèches, après avoir énuméré les forces qui le
poursuivaient et qui ne lui permettaient pas de s'arrêter, il demandait
qu'un corps d'armée, fort d'au moins six mille hommes, sortît des
provinces et se portât directement sur Madrid. Cette diversion eût été
d'un succès à peu près infaillible; on ne la tenta pas. Gomez put croire
un moment, lors de l'expédition de Sanz, que ses conseils avaient
été suivis, mais il ne tarda pas à voir qu'il n'en était rien.
Tel qu'il a été, ce voyage du corps expéditionnaire carliste a prouvé
que ce qui dominait en Espagne, c'était l'indifférence politique et la
dissolution sociale. Voilà son résultat le plus évident. Ni les car-
listes, ni les christinos n'ont été assez forts, les uns pour donner la
victoire à Gomez, les autres pour l'arrêter dès ses premiers pas. De
part et d'autre, on n'a réussi et échoué qu'à demi; c'est la conclusion
inévitable de tout ce qui se passe en Espagne depuis long-temps.
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CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.
U novembre 18t0.
Une nouvelie pièce diplomatique vient de paraître. Lord Palmerston a voulu
répondre à la note française du 8 octobre. Une première remarque nous
frappe en lisant ce nouvel écbantillon de la logique du Foreign-OJfice. Quel
rôle jouent donc dans cette malheureuse affaire T Autriche, la Prusse, la Rus-
sie } En signant le traité du 15 juillet, elles ont donc perdu la parole ! Le noble
lord est décidément Torateur de Talliance. Il a seul le droit d'ouvrir la bouche;
il y a plus : seul il a le droit de tirer des coups de canon et de jeter des soldats
en Syrie.
U est difGcile de prendre pour une participation sérieuse la présence d'une
frégate autrichienne au milieu de la flotte anglaise. Cela rappelle un enfant
voulant, lui aussi , conduire la voiture. On lui permet, pour Tapaiser, de s'as*
seoir à côté du cocher et de saisir le dernier bout des rênes que son habile
voisin tient dans ses mains et gouverne.
L'empereur de Russie abhorret à sanguine, 11 n'a pas fait paraître un sol-
dat dans toute cette affaire. Il résene toutes ses forces pour réprimer dans
l'Asie mineure une invasion qui ne peut avoir lieu.
A Berlin, on donne son adhésion aux énormités de lord Palmerston , et on
fait des vœux pour la paix ; on voudrait même pouvoir faire quelque chose de
plus que des vœux , mais on n'ose.
Au fait, lord Palmerston a quelque droit d'être fier. Pitt, pour avoir des
alliés, leur donnait beaucoup d'or, leur laissait le premier rôle, et leur mon-
trait en perspective de magnifiques provinces à conquérir ou à recouvrer. Lord
Palmerston, sans rien dépenser, fait jouer à l'empereur Nicolas un rôle étrange
pour un descendant de Pierre-le-Grand et de Catherine, et à la Prusse et à
r Autriche un rôle subalterne. On dirait une alliance de l'Autriche avec la du-
TOMB XXIV. SUPPLÉMENT* 38
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5% REVUE DES DEUX MONDES.
chesse de Parme et le duc de Modène. Si Taffaire se terminait comme lord
Palmerston Timagine, quel serait le produit net de rniliance? L'influence
anglaise plus puissante que jamais à Constantinople , dans TAsie mineure,
en Egypte. De tous les hommes , les Orientaux sont ceux qui croient le plus à
la force, à son droit et à sa durée. La force, le succès, c'est la fatalité, c'est
Dieu. Je ne serais pas étonné que le vieux Méhémet-Ali, qui, au fond de son
ame, est un Turc, ûntt aussi par croire que les boulets anglais sont Texpres*
sion des décrets du Très-Haut. Il a du moins mille fois raison de penser que
rien n'est sérieux de tout ce qui vient de l'Europe, que les coups de canon.
Qu'il doit regretter de Vétre laissé endormir par des conseils timides et des
promesses chimériques! Que pouvait-il lui arriver de pis en marchant, après
le triomphe de Nézib, droit sur Constantinople? Il aurait du moins succombé
avec honneur, avec éclat, au milieu d*un grand cataclysme. Disons mieux; il
n'aurait pas succombé. La Russie aurait fait avancer ses bataillons lentement,
timidement; l'Angleterre, l'Autriche, peut-être aussi la France, seraient accou-
rues, et comme il n'existait plus d'armée du sultan, comme la lutte se serait
forcément établie entre les Russes et le pacha, entre la Moscovie et l'Orient,
Méhémet-Ali avait chance d'obtenir de magnifiques concessions, et de voit
combattre à ses côtés ces mêmes puissances dont aujourd'hui l'inimitié achar-
née ou la froide amitié lui sont si funestes.
Quoi qu'il en soit , le canon de Beyrouth , c'est Tinfluence anglaise s*éta-
bli«sant sans rivale en Orient. La Syrie cessera peut-être d'appartenir à Méhé-
met, mais pour devenir un pachalik anglais. L'Egypte elle-même, h supposer
que le pacha, battu, abaissé, avili, puisse la conserver, ne sera plus qu'une
de ces provinces dont les Anglais savent depuis long-temps être les maîtres en
Orient, tout en laissant à je ne sais quels mannequins la souveraineté nominale.
Quand on connaît tout ce que les Anglais ont fait dans l'Inde, et ce qu'ils se
proposent hautement de faire à la Chine, il n'est certes pas difQcile de com-
prendre leur marche et leur but en Egypte et en Syrie. Lord Ponsonby à
Constantinople, le consul Hodges à Alexandrie, et je ne sais quels autres con-
suls à Beyrouth, à Tripoli , à Damas, voilà, si l'on réussit, les vrais maîtres
du pays. Encx)re une fois , le canon des vaisseaux anglais aura un long reten-
tissement en Orient.
Pour en revenir h la note de lord Palmerston , elle n'est pas ce que pouvaient
désirer les amis de la paix et de cette alliance anglo-française qui seule pou-
vait en être la garantie certaine. Tout en reconnaissant les sentimens paci-
fiques et la conduite désintéressée de la France, lord Palmerston ne trouve
sous sa plume que des arguties mille fois rebattues et mille fois réfutées. —
Vous voulez, comme nous, dit-il , l'intégrité de l'empire ottoman ; il faut donc
que le sultan règne en Egypte et en Syrie comme sur le Bosphore et aux
Dardanelles. C'est précisément là ce à quoi nous travaillons; — et comme le
noble lord paraît aimer l'ironie, il a soin d'ajouter qu'il est eharmé de 6e
trouver ainsi d'accord avec nous.
Laissons ces Jeux de mots et ces vains débats de sophistes. Quel est le fond
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des choses ? La Port0 est hors d'état de reprendre sérieys^i^ei^t, ^ffeictîvemisnt,
je gouveriiempnt de la Syrie et de FÉgypte. Mébéinet-Alj peut les perdre, (e
sultan ne peut pas les acqDérîr. C'est là une vérité irrécusable; il n'est pas uo
hoipme éclairé, désintéressé, sincère, qui puisse I4 révoquer ep 4oute* Pès-lorf;
^ue deviendra 1^ Syrie, peut-être FÉgypte, quand elles ne seront p)i|S |a prchr
priété d'un vassal puissant, ipais fidèle, loyal 01 l*a prouvé en Morée, il Ta
prouvé à P^avarin) du sultan? Ce qu'elles deviendront? gn fie po^s le dira pas;
mais il faudrait être aveugle pour qe pqs le voir.
Pour prouver que l'existence de Méhémet-Ali dans sa condition actuelle
est incompatible avec l'intégrité de l'empire ottoman , le noble lord nous donne
up argument d'autorité! — C'est là , dit-il , l'opinion 4u gouyermuneat ti^c,
juge compétent en cet^ matière. — L'opinion du gouvernement ^}rç n'a
pas la moindre valeur ici. George III ét^it profondément convaincu que \^
provinces américaines étaient indispensables à la grandeur de l'einpiie |)ri-
tapnique : il se trompait. Le rpi de Holjande croyait qi|e les P^ys-Bas ne
pouvaient se passer de la Belgique : il s'est trompé, et son erreur a failli étn^
funeste à la Hollande. En toute question d'^mour-propre , le vaincu est un
mauvais juge; c'est un juge qui s'aveugle sur ses propres intérêts.
Mais peut-on parler sérieusement des opinions du gpuvernement turc? Le
gouvernement turc n'a plus d'opinions : il prend les opinipns que la ^\f\(h
matie lui donne. Citer l'opinion du gouvernenientturc, c'est citer l'opininn de
lord Ponsonby, de celui (dont lord Palmerston lui-même disait, en 1839, qu'il
faisait des folies, qu'il se laissait emporter par ses baines, et qu'il s'appliqme-
rait à le modérer. Il y a admirablement réussi.
Les orateurs habiles réservent, dit-on , l'argument le plus fort pour la clô-
ture de la démonstration : le noble lord a réservé pour la fin l'argument le
plus plaisant. On ne veut s'engager à rien, pas même à l'endroit 4a l'Egypte.
On peut tout au plus se permettre de donner quelques conseils au sultan. Et
pourquoi tant de modestie et tant de réserve? Parce que le sultan est le maître
chez lui , et qu'il lui appartient de décider lequel de ses sujets sera npmmé par
lui pour gouverner telle ou telle partie de ses états. Ainsi Mébémet-Ali est un
préfet qu'on peut confirmer ou destituer à son gré. Que dirions-nous si l'An-
gleterre exigeait de notre gouvernement de maintenir à son poste le préfet dn
Pas-de-Calais?
Nous avons dit que l'argument était plaisant; c'est une erreur. Il est Inique.
Quoi ! depuis un quart de siècle, Méhémet-Ali est en ppssession paisible de
l'Egypte, et vous le comparez à un constable, à un fonctionnaire public révo-
cable ad nutum? Il a fondé en Egypte un grand établissement, il a traité avec
vos consuls, protégé votre commerce, fait pour l'Europe, pour son industrie,
ce que la Porte n'eût jamais pu ni voulu faire, et vous nous parler à son égard
du pouvoir discrétionnaire du sultan? Et parce qu'en présence de quatre
grandes puissances européennes coalisées contre lui, il n'a pas montré peut-
être toute la résolution , toute l'énergie qu'on avait quelque droit d'atten4l^,
vous ne daigne? parler 4e lui qujB comme d'un 4e ces subialtera^a ^n^ uff
38,
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596 BEVUE DES DEUX MOBVDES.
caprice peut imponément briser Texistence? Cest cependant le vainqueur de
Nérib , celui qui de son souffle avait dissipé Tarmée du sultan , celui qui , prêt
à firanchir le Taurus, ne s'est arrêté que devant les conseils de FEurope. S'il
ne nous avait pas écoutés, s*il avait profité de la victoire, suivi la fortune, très
probablement la Turquie serait, à Theure qu'il est, égyptienne ou russe, très
probablement TEurope serait en feu , très probablement aussi la prospérité
de TAngleterre, quelle que soit sa puissance, en aurait reçu de graves atteintes.
Cest à ce même homme qu'on dit aujourd'hui : Qui étes-vous? Un shériff , un
préfet? Qu'on vous destitue ou qu'on vous garde, peu importe; c'est le droit
du sultan !
Mais alors pourquoi intervenez-vous? pourquoi réalisez-vous la plus mons-
trueuse des interventions armées? Si ce n'est que la querelle d'un prince avec
un de ses employés, pourquoi accourez- vous? Êtes-vous donc la maréchaussée
du sultan?
S'il s'agit au contraire de l'équilibre politique, de l'intégrité de l'empire
ottoman, de la paix de l'Europe, et, comme on nous l'a dit, de régler les rap-
ports entre le sultan et le pacha, c'est-à-dire entre deux puissances, ne nous
parlez plus alors de fonctionnaire à conserver ou à destituer. Cest une pure
argutie. S'il n'était qu'un préfet, un employé de la Porte, révocable admdum,
rien de ce qui se passe ne serait arrivé. Le consul anglais aurait été le maitre
en Syrie, le maître en Egypte : on aurait épargné les frais d'une expédition ,
les frais d'un bombardement. Les efforts du gouvernement anglais donnent
un démenti formel aux paroles de son ministre.
Au surplus, la date de la note en explique la teneur. Lord Palmerston avait
connaissance, en la rédigeant, des progrès de l'alliance en Syrie, et peut-être
se flattait-il d'un succès plus prompt encore et plus décisif que celui qu'on a
réellement obtenu.
Il faut bien le reconnaître, Ibrahim n'a pas opposé une résistance propor-
tionnée aux forces et à l'énergie qu'on lui supposait. Aux premières nouvelles,
on était presque tenté de se demander : Où est donc l'armée d'Ibrahim ? qu'est
devenu le conquérant de la Morée, le vainqueur de Nézîb? Il y a eu là, pour-
quoi le dissimuler? un mécompte, une supposition qui ne s'est pas réalisée,
une de ces données hypothétiques sur lesquelles toute politique est obligée de
s'appuyer. Cest un mécompte qu'on ne peut imputer à personne, pas plus au
l"* mars qu'au 29 octobre. Le T' mars a eu raison de croire à la résis-
tance énergique du pacha ; le 29 octobre n'est pas responsable des faiblesses
d'Ibrahim.
Au surplus, il y a eu, ce semble, mécompte pour tout le monde; car si la
résistance n'a pas été aussi énergique qu'on pouvait le supposer, la déroute
n'est pas non plus aussi certaine et aussi complète qu'on le disait d'abord. Au
fait, Ibrahim est toujours maître des pachaliks les plus importans de la Syrie;
Saint-Jean-d'Acre était encore en son pouvoir le 27 octobre; il a conservé et
concentré son armée. On nous dit aujourd'hui qu'on s'attendait à un engage-
ment décisif entre Ibrabim-Pacha et le nouveau prince de la montagne, l'émir
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REVUE — GHRONIQUE. 89T
6eschir*Saghîr. Ainsi rien n'est encore décidé. Le fait le plus grave, bien que
nous manquions de renseignemens impartiaux pour Tapprécier au juste, est
rinsurrection du Liban. D'un autre côté, la saison est fort avancée; les vais-
seaux seront forcés de s'éloigner des côtes de la Syrie; les Turcs ne savent pas
oe que c'est qu'une campagne d'hiver. Que deviendront les troupes débarquées
si la flotte s'éloigne, si Ibrahim n'a pas été défait auparavant, si l'insurrec-
tion de la montagne n'est pas de force à lui fermer le chemin de la côte? On
le voit, tout est encore possible, la ruine comme le rétablissement des affaires
du pacha. On ne saurait pas toutefois compter aujourd'hui sur sa résistance
comme on pouvait vraisemblablement y compter au mois d'octobre. Elle est
aujourd'hui possible encore, mais beaucoup moins probable.
Ce n'est pas la force matérielle des alliés , ce ne sont pas leurs bombes, leurs
fusils, leurs soldats, qui étaient à redouter pour Mébémet-Ali; c'est leur
influence morale, c'est leur or. Quatre grandes puissances européennes épou-
sant la cause du sultan; des chrétiens armés et redoutables appelant à l'insur-
rection des populations chrétiennes; des émissaires parcourant sous toutes les
formes les contrées de la Syrie , prodigua nt l'or, les encouragemens , les armes ,
les promesses : qu'on essaie d'une pareille conduite avec les peuples asservis
de l'Europe, et on verra si les gouvernemens européens sont plus habiles •
plus vaillans qu'Ibrahim !
Nous avons peut-être suivi une politique trop loyale, trop débonnaire. Ami
sincère de la paix, le gouvernement français, même après le traité du 15 juillet,
s'il a pris dans son intérieur et dans son intérêt des mesures dont il est seul
juge, n'a rien fait en Orient qui pût contrarier les vues des alliés. Il s'est
borné à donner, soit à la Porte, soit au pacha, des conseils de modération et
de prudence.
Il doit en résulter pour nous un amoindrissement, une sorte d'abaissement
dans l'esprit des Orientaux, qui, redisons-le, ne croient qu'à la force. D'un
autre côté, nous nous empressons de le reconnaître, le cas n'était pas arrivé où
l'on dût tirer l'épée et jeter le fourreau. S'il y avait eu à notre égard mauvais
procédé, il n'y avait pas eu d'outrage, et nos intérêts n'étaient pas encore com-
promis au point de légitimer la guerre.
Mais aujourd'hui surtout il y a entre la paix et la guerre des situations
intermédiaires qui feront sans doute le désespoir de la science, lorsqu'elle vou-
dra les définir, mais qui n'ont pas moins existé. Nous avons, de concert avec
l'Angleterre , envoyé une armée prendre Anvers ; nous l'avons bombardée , ca-
nonnée , conquise aux dépens du roi des Pays-Bas, notre ami , car, malgré les
tranchées d'Anvers, nous n'étions pas en guerre avec Guillaume. Nous sur-
prîmes Ancône, bien entendu que nous étions toujours pleins d'attach^nent et
de respect pour le saint-père. Nous étions, avec l'Angleterre, les alliés de la
reine Isabelle, luttant avec don Carlos], qui recevait des secours, dont on ne
faisait guère un secret, des cours du nord et de Sardaigne. Cela empéchait-il
nos relations d'amitié avec ces cours.'
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Wb RBTtË i)È9 DËtX HlOlVllES.
Viixp\ï(M6iï Vjràîé de ces sitiiatiôns en apparence anormales n'est pas dif-
fleile. Nous aiitibnis beaucoup la paix : c'est bien en sol, et c'est fort naturel
afirès une si lôtigùë et Si brillante période de guerres et de combats; mais si
nous aimons la paix , n'oublions pas en même temps que les autres puissances,
je n'en excepte pas une seule, redoutent extrêmement la guerre. Si iious ne
tempérions pas îibtre amoui- de la paix par cette considération, par cette vérité
ih'écusabie, nous t^ôurrious, en nous égarant dans nos pronostics, suivre une
ligne fâcheuse dans tiotre politique.
SôUS l'enipire de ces sentimens pacifiques, de cette sage^, il s'est formé
entre lès puissances une sorte d'accord tacite qui empêche beaucoup de colli-
sions, qui prévient beauéoUp de malheurs. On s'est dit que , dans ube certaine
mesure, chacun pourrait satisfaire ses fantaisies Sans exciter d'orage. Comme
la paix Absolue est chose impossible ici-bas, on a quelque peu élargi le cercle
des dissentimens qui ne sont pas une rupture, des faits dépiaisans qui ne sont
pas la guerre. C'est comme si entre particuliers on diminuait le hombre des
mots et des gestes qui, selon l'opinion du monde (nous ne voulons pas nou^
brouillée avec la loi), rendent nécessaire un duel.
£il ^artaht de ces données, nous aurions peut-être agi habilement si nou^
avions fait passer à Méhémet-Ali un millier d'artilleurs. Ses canons auraient
été mieux pointés, les populations chrétiennes ne se seraient pas si facilement
insurgées^ les Égj-ptiens n'auraient pas perdu courage, la résistance aurait été
mieux proportioilnéé à l'attaque, les succès et les revers se seraient mieux
balancés, et l'hiver venant à suspendre les hostilités avant tout résultat défl-
iiitif , on aurait sans doute repris les négociations et conclu un arrangement
équitable et hôhdrable, arrangement sans lequel , quoi qu'on fasse, la paix du
monde sera toujours en danger ; car, qu'on le veuille ou non , il y a des bornes
à tout, même à l'àmotir de la paix. Lés bornes , ehacun de nous les retrouve
en lui-même; elles peuvent être plus ou moins rapprochées; ellies existent pour
tous. Une grande nation, l'être collectif les aperçoit souvent là où les individus
he lés aperçoivent pas encore.
Biais laissons ces projets f)OSthumes , ces hypothèses rétrospectives , ^u'il
serait plus qu'inutile aujourd'hui d'approfondir.
Là questiob , telle que les évènemens l'ont faite, est dans ce moment toute
entière devant les chambres. Nous l'avons dit il y a long-temps, et avant les
dernières vieissitudes ministérielles , nous attendons avec confiance le juge-
ment des chambres et nous sommes disposés à l'accepter comme le vèrdM
Au pays.
La Frahce attend une discussion grave, solennelle, une discussion vive et
prudente, énei^ique et mesurée. Si par malheur les débats ne répondaient
pas à la juste attente du pays, s'ils s'écartaient du but par leur petitesse ott
par leur violence, tous nos hommes politiques, tous indistinctement, en sor-
tiraient meurtris et rabaissés. Il n'y aurait profit pour personne.
Évidemment les chambres sont en présence de trois écueils : nous avdUs la
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l
R|iV|}£. — CH&0N1QU8< &99
ferme espérance qu*ellée sauront les éviter. Ces écueiis sont, ce nous lemlile,
un amour emporté de la paix , un désir excessif d'économies, un godt trop
prononcé pour les émotions parlementaires et les coml^aU personnels.
L'amour de la paix serait excessif, s'il envisageait les faits d'une manière
peu conforme à la dignité du pays, s'il méconnaissait des intérêts français là
où ils existent réellement, s'il redoutait outre mesure les conséquences de la
guerre.
TS'ous l'avons déjà dit, le traité du 15 juillet n'est pas un outrage, mais c'est
n mauvais procédé à notre égard. Si nous ne devons pas tirer l'épée pour un
peuplas ou un peu moins de Syrie, l'Angleterre devait encore moins oublier
l'alliance intime de la France pour enlever quelques jours plus tôt un peu plus
ou un peu moins de Syrie à un vieillard de soixante-quatorze ans. C'est là
l'appréciation vraie, froide du fait. Nous croyons que sur ce point les ministres
passés et prisens seront parfaitement d'accord. Les chambres pourraient-elles
voir les choses autrement, pourraient-elles, sans manquer à la dignité du
pays, regarder le traité du 15 juillet comme un fait qui ne doit causer chee
nous aucune espèce de ressentiment, pas même la froideur, l'isolement et les
mesures qui sont les conséquences forcées de l'isolement? Pious ne le pensons
pas, et nous le craignons encore moins. Si le traité du 16 juillet doit rester tel
quel , si rien ne doit être fait en considération de la France, quoi qu'il arrive
en Orient , la France ne peut quitter honorablement la position qu'elle a
prise. 11 n'est pas question ici du pacha, du sultan, de l'Egypte, de la Syrie;
il est question de la France et de ses rapports avec les autres puissances. S'il
n'y a pas là une cause suffisante de guerre, il y a encore moins un motif de
rapprochement et d'adhésion. La France peut rester isolée : elle n'a pas besoin
de protecteur.
Les intérêts français ne sont pas , il est vrai , compromis jusqu'ici , ils ne le
sont pas du moins d'une manière grave-, car jusqu'à un certain point , ils le
sont par l'influence qu'on cherche à exercer par toute sorte de moyens sur les
populations delà Syrie, en particulier sur les populations chrétiennes, qui
depuis un temps immémorial ne reconnaissaient d'autre guide en Europe que
le royaume catholique de France. Mais des intérêts français peuvent se trouver
gravement blessés d'un moment à l'autre par le cours des évènemens, même
sans projet délibéré des alliés^ Qu'arriverait-il si Ibrahim-Pacha battait le
prince de la montagne et forçait les alliés à de nouveaux efforts? Qu'arrive-
rait-il si, Ibrahim-Pacha étant battu, les populations chrétiennes, exaltées par
le succès, ne consentaient pas à reprendre le joug des Turcs? Qu'arriverait-il
si les populations mahométanes, irritées des progrès des chrétiens, se levaient
à leur tour et plongeaient la Syrie dans toutes les horreurs de la guerre civile?
ËnGn, qu'arriverait-il si les diatribes de la presse anglaise et la mauvaise forr
tune du pacha, et, disons-le, un peu d'or habilement^dépensé, faisaient éclater
une insurrection en Egypte, sous le canon des vaisseaux fermant le port
d'Alexandrie?
Rien de tout cela n'est certain ; ce ne sont que des suppositions plus ou moins
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600 REVUE DES DEUX MONDES.
probables, si on veut, plos ou- moins improbables. Toujours est-il que rien
de tout cela n'est impossible. Il serait facile d'ajouter à ces hypothèses u'autres
hypothèses également graves, et toutes pouvant prochainement réaliser un
grand danger pour les intérêts français. Ce serait agir précipitamment que de
se placer dans une de ces hypothèses comme dans une réalité. Ce serait agir
plus légèrement encore, ce serait exagérer Tamour de la paix , que de se per-
suader qu'il faut se gouverner comme si aucun danger de cette nature n'était
Enfin il ne faudrait pas se faire un épouvantail des périls d'une résistance
inébranlable, dans le cas où elle deviendrait nécessaire. Ce serait sans doute
un grand malheur que la guerre; les pertes seraient énormes pour tous; la
prospérité publique et le bonheur privé en recevraient de rudes atteintes. Bien
coupables seraient ceux qui pourraient appeler la guerre de gaieté de cœur,
non pour défendre des intérêts bien constatés, des droits sacrés, mais pour
aller à la recherche d*un mieux chimérique et contestable. Mais si le désir de
la guerre à tout prix serait une démence, l'horreur désordonnée de la guerre
serait plus qu'une faiblesse. La saine politique repousse également ces deux
sentimens, et il lui serait difficile de dire quelle est, de ces deux exagérations,
celle qui en définitive serait la plus funeste au pays. Certes les forces des alliés
sont grandes; ce serait un enfantillage que de chercher à se faire illusion sur
ce point. Il ne faut pas oublier cependant que la guerre leur est encore plus
à craindre qu'à nous, qu'ils n'ont pas notre puissante unité; que plusieurs
d'entre eux ont infiniment plus à perdre qu'ils ne peuvent espérer de gagner.
Il y aurait donc une sorte de faiblesse à penser que toute démarche ferme et
résolue de la France ( nous ne songeons jamais qu*a des démarches raison-
nables, fondées), pourrait faire éclater la guerre. On s'est permis de dire de
nous que nous ne la ferions daiis aucun cas; nous aimons à être polis; nous
disons qde, quoi qu'on dise, nul n'entamera une guerre avec la France tant
qu'elle n*exigera rien d'injuste et d'exorbitant. L'étranger se rappelle peut-
être mieux que nous l'histoire des coalitions. Au fond , on peut afûrmer que,
depuis 1789, la France n'a jamais été vaincue par une coalition. Il a fallu
qu'une sorte d'aveuglement livrât cinq cent mille hommes et cinquante mille
chevaux aux glaces impitoyables du Nord; il a fallu que les Français allassent
eux-mêmes, je dirais presque se suicider dans les plaines désolées de la Rus-
sie, pour que le pied de l'étranger osât fouler le sol de la France sans y trouver
un tombeau.
Encore une fois, nous sommes convaincus qu'aucune exagération ne sortira
des délibérations des chambres. Elles ont devant elles une administration qui
se trouve dans une position délicate vis-à-vis de l'étranger. Il appartient aux
chambres de faire sentir au gouvernement la force et l'appui du pays. Qu'on
s'isole ou qu'on négocie, il importe que l'Europe sache que la France aime la
paix sans faiblesse, et qu'elle préférerait les calamités de la guerre à la honte
d'une injustice lâchement endurée.
Pour que cet appui soit réel , incontestable, les chambres, qui ne peuvent
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RBVUE. — CHRONIQUE. 601
guère, sans d'énormes inoonvéniens, déterminer eHes^mémes des cas de guerre,
auront à se prononcer sur la question de l'armement. Les armemens déjà faits
ou ordonnancés seront-ils maintenus? Les armemens seront-ils augmentés?
Sur ces questions, les chambres peuvent faire une réponse explicite; elles
peuvent aussi garder le silence jusqu'à la discussion du budget. II serait,
ee nous semble, fâcheux que la législature ne s'expliquât pas d'abord et fran-
chement, du moins sur la première question. On peut à la rigueur différer
d'opinion sur la question de savoir si l'armement doit ou non être augmenté.
L'afBrmative suppose une politique plus active, la négative une politique plus
résignée. Dans le premier système, tout en désirant la paix , on croit la guerre
plus probable; dans le] second, c'est la probabilité de la paix qui domine; la
guerre ne se présente que comme une éventualité fort éloignée. Mais dans l'un
et dans l'autre, la France donne signe de vie, et ne se place pas en face des
évènemens spectatrice tout-à-fait insouciante et désarmée. Refuser les arme-
jnens déjà faits ou ordonnancés, ce serait déclarer que la France est résignée
à tout, qu'il n'y a pas de bornes à sa longanimité et à sa patience. Les bornes
existent cependant; elles existent pour tout le monde. Que peuvent désirer
les amis les plus dévoués de la paix ? Qu'on ne tire pas l'épée pour la Syrie?
Qu'on ne la tire pas même pour l'Egypte, si le pacha s'abandonne lui-même
au toitent qui t'emporte, si une insurrection lui enlève tout pouvoir, et si le
sultan redevient effectivement lui-même maître, possesseur et gardien de ces
provinces? Soit : mais après? Si des garnisons étrangères s'établissaient en
Egypte ou en Syrie? Si des concessions fâcheuses étaient imposées h la Porte?
SI des privilèges onéreux pour nous lui étaient arrachés? Que de faits peuvent
se réaliser ! que d'aceidéns peuvent arriver !
En attendant, nous espérons que notre gouvernement préférera une poli-
tique d'isolement, négative, d'observation drmée,'à une politique qui nous
rendrait après coup complices du traité du 15 juillet. Encore une fois, la France
ne peut signer un traité qu'autant qu'il lui sera fait des concessions notables.
rie nous pressons pas d'en finir. Montrons que la phis essentielle des qua-
lités de rhomme d'état ne nous manque pas ; sachons attendre. Si on ne veut
pas attendre avec six cent mille hommes, qu'on attende du moins avec quatre
cent cinquante mille hommes sous les armes, avec des arsenaux bien garnis,
des places fortes réparées, et une flotte bien équipée.
Cette position d'observation armée, cet isolement qui, ne se mêlant de rien,
a cependant l'œil à tout, est une politique qui ne manquerait pas de grandeur
si on savait la garder avec dignité et en augmentant nos forces.
Mais cela demande à l'intérieur du calme , de l'union , des forces qui s'orga-
nisent et se coordonnent, et non des forces qui s'agitent , s'entrechoquent et se
détruisent l'une l'autre. C'est là le troisième écueil, hélas! le plus difGcile à
éviter. La polémique nous envahit et nous dévore. On dirait que nous sommes
chargés de nous donner en spectacle pour réjouir l'étranger. Il est à craindre
que les prochains débats ne se ressentent de cette fâcheuse disposition des
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602 REVUE DES DEUX MONDES.
esprits. S'appHqaera-t-on à rechercher ce que nous commandent dans les cir-
constances présentes Thonneur, la dignité, Tintérét légitime du pays? Ou
bien parlera-t-on à perte de yue uniquement pour sayoir lequel des trois minis-
tères, du 12 mai, du f mars, du 29 octobre, a commis le plus d'^rreurs.dans
Fa&ire d'Orient? Si les débats prennent cette direction , ils seront déplorables.
Nous Terrons des hommes qui ont eu on qui ont Tbonneur de siéger dans les
conseils de la couronne se jeter Tun Tautre à la tête leurs fautes prétendues
ou réelles, et ramener les intérêts les plus graves du pays aux minces propor-
tions de Fattaque et de la défense personnelle.
Les adversaires du 1'" mars rechercheront probablement avec d'autant plus
d'acharnement ce genre de combats , qu'ils se croiront très forts de la majorité
qui vient de se déclarer. Us se trompent , la majorité ne fait rien à l'afifoîre,
car à coup sûr elle ne fermera pas la bouche aux ministres du f mars. Dès-
lors le pays peut regretter ces tristes débats, les ministres du 1*' mars ne
peuvent pps les craindre; dans leur intérêt personnel , ils doivent les désirer.
Leur politique à l'endroit de l'Orient a été sage, ferme, lojrale; ils le prou-
veront, s'il le faut, pièces en main. Et quant au dissentiment qui a amoié
leur retraite , il n'y a là rien de fâcheux pour personne. Le l*' mars prévoyait
la guerre; le 29 octobre prévoit la paix. Pions sommes convaincus que le ca-
binet du l'*^ mars prévoyait la guerre, tout en désirant sincèrement la paix,
une paix honorable s'entend , comme nous croyons que le 29 octobre n'a pas
du tout pris les affaires pour nous donner une paix honteuse. Disons plus : il
n'y a pas d'homme au monde qui de propos délibéré entrât aux affaires pour
sacrifier son pays; ce sont là des exagérations de l'esprit de parti. Les hommes
les plus habiles et les mieux intentionnés peuvent se tromper. Lequel se trompe
ici , du ministère du l*"*^ mars, qui prévoyait la guerre, ou de celui du 29 oc-
tobre, qui compte sur la paix? C'est là la question que les chambres devront
implicitement résoudre. Les tendances de la chambre, il faut le dire, ne pa-
raissent pas douteuses; mais, quelles qu'elles soient, que le ministère ne se
presse point d'entrer en conférence, de signer un traité : ce n'est pas lui qui
doit chercher à renouer les négociations; ce rôle appartient à ceux qui ont
jugé à propos de mettre en oubli notre alliance.
On dit que M. de la Redorte, notre ambassadeur en Espagne, a envoyé sa
démission. Sa retraite serait d'autant plus à regretter, qu'il remplit sa difficile
mission avec une mesure, une fermeté, une intelligence qui ne laissent rien
à désirer. Il a prouvé de la manière la plus honorable que M. Thiers, en
le proposant au choU de la couronne, n'avait pas cédé aux préventions de
l'amitié.
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REVUE MUSICALE.
De notre temps, et par les extravagantes théories qui courent, une parti-
tion , une symphonie, un morceau, quels qu'ils soient , n'ont de valeur et de
portée qu'autant qu'ils renferment un enseignement et proclament un dogme.
U est évident que les trombones et les clarinettes accomplissent une fonc-
tion religieuse, et que l'archet qui racle les cordes d'une contrebasse déve-
loppe, sans s'en douter, un verbe social. A l'époque de Mozart et de Gluck,
EoberIrU'Diable se serait appelé tout simplement un opéra, ou, si l'on veut
encore, un chef-d'œuvre; aujourd'hui cela s'intitule une grande synthèse
musicale. Les musiciens ont pris au sérieux le mot de Platon, et nous au-
rons à l'avenir une musique de philosophes, triste chose vraiment. Mais en
lin de compte, puisque les doubles croches veulent à toute force être des
mots et des idées, laissons faûre les doubles croches et demandons à la musi-
que, non plus de la mélodie et de généreuses sensations comme autrefois,
mais de graves enseignemens philosophiques. Aussi bien, avec les développe-
mens singuliers que prend l'orchestre de nos jours , avec les ressources
gigantesques qui se découvrent à chaque instant dans le domaine de l'in-
strumentation , il n'y aura bientôt plus qu'un art , qu'une science qui com-
prendra toute chose, et la métaphysique et l'histoire naturelle entreront dans
la musique , absolument comme la poésie , la peinture et l'architecture y
sont entrées déjà. Je ne vois pas pourquoi les dialogues de Platon ne se pro-
duiraient point à cette heure sous quelque vaste forme musicale. Parcourez
YEutyphron et le Phèdre y ne vous semble-t-il pas que toute cette argumen-
tation si profonde et si claire pourrait se rendre à merveille à l'aide de quel-
ques trombrones obligés, de quelques harpes, de plusieurs contrebasses et
di'un alto principal fieiisant la partie de Socrate?
Que de choses n'a-t-on pas vues dans RoherUte-DiabU ! Le catholicisme et le
moyen-âge, le pape et l'empereur, l'ange et le démon, le bien et le mal,
l'esprit et la matière, tout est là. Il en est un peu de certaines musiques comme
du brouillard ou d'un nuage qui file, chacun y trouve ce qu'il veut y trouver,
a Vous dites que c*est une souris, moi je pense que c'est un chameau , » et le
personnage de Shakspeare a raison. Toutes ces billevesées ont cependant le
tort d'exercer de fâcheuses influences sur l'esprit des hommes sérieux qui écri-
vent encore pour la scène. 11 en résulte chez eux , la plupart du temps, une
sorte de parti pris , de conviction délibérée , de persister à toute force dans
des sentiers où peut-être ils s'étai^t engagés d'abord à l'aventure, et qu'ils
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60V REVUE DES DEUX MONDES.
eussent bientôt abandonnés sans les hallucinations d'une multitude fascinée
qui les applaudit chaque matin pour des merVeilIes qu'ils n'ont pas con-
science d'y avoir mises. Certes, M. Meyerbeer est un honmie de trop d'es-
prit pour donner en d'aussi ridicules travers ; nul mieux que lui ne connak
les ressources profondes, mais limitées, de son art; nul ne sait mieux que
lui la ligne où s'arrête la puissance véritable du son, et ce n'est pas l'illustre
auteur de Roberl-Ie-D table et des Huguenots qui franchirait jamais cette ligne.
Et cependant ne le voyons-nous pas s'attacher à des rêves impossibles? Com-
ment ne pas reconnaître les théories nouvelles dans ces préoccupations qui
le possèdent , dans cette élaboration musicale d'un dogme , ou d'une hérésie?
Suivez la fllière : Hobert-le-DiMe^ U$ HvtjuenoU, lé Prophète; après le catho-
licisme, Luther; après Luther, les anabaptistes. Passe encore pour la musi-
que caUiolique; le catholicisme a constitué le monde , il a pour lui la cathé-
drale, les orgues et les cloches; il a des harmonies sublimes au dedans, et
de puissantes manifestations sonores au dehors. On se figure encore une
musique catholique ; mais une musique hithérienne , une musique anabap-
tiste , y pensez-vous? Qu'on veuille exprimer la couleur, cela se conçoit ; maïs
la nuance , la nuance imperceptible ? S'il y a une musique pour Jean de Leyde ,
il faut qu'il y en ait une pour Jean Hus , pour Jérôme de Prague, une mus-
qué pour toutes les individualités protestantes depuis Wicleff jusqu'à M. l'abbé
Châtel. Non , encore une fois, là n'est point l'art véritable; la musique réside
tout entière dans le cœur, dans les passions du cœur , et n'a rien à faire
înec les subtilités de l'esprit; et c'est parce que M. Meyerbeer possède à un
émiaent degré les grandes qualités d'expression , c'est parce que dans tous
ses poèmes religieux l'épisode entraine le fond , et que les digressions dans
le domaine de la théologie ne l'empêchent pas de trouver des élans comme le
duo entre Valentine et Raoul au quatrième acte des Huguenots, que M. Meyer-
beer a le droit incontestable de se livrer à de pareilles fantaisies. Aussi bien,
puisqu'il s'agit de la reprise de Rohert'le-Diable, nous pourrions à merveille
discourir à ce sujet de toutes les choses qui se laissent voir dans cette parti-
tion gigantesque ; nous pourrions analyser chaque mélodie au point de vue
philosophique, étudier le diable en tant que père de famille , et nous poser
chemin faisant, plusieurs questions sur le mythe musical que nous laisserions
résoudre ù l'avenir. Mais parlons de Duprez.
En abordant le rôle de Robert, Duprez tentait une entreprise au-dessus de
ses forces. Remarquez que nous n'entendons pas ici, le moins 4u monde, faire
injure au grand chanteur ni diminuer en rien sa valeur dramatique. Il y a
dans la création de Robert-le-Diable , dans cette vaste création où Nourrit
entassait tant de verve, d'énergie, de puissance, de chaleur et de fougue
intrépide , il y a certaines conditions de scène , de pantomime , de tenue, de
physique si l'on veut, auxquelles Duprez ne saurait suffire. Restait l'exécution
musicale proprement dite, mais ici les mêmes difficultés se rencontraient. La
partie de Robert, écrite dans les notes aiguës et vibrantes de la voix de Nourrit,
procède par mouvemens spontanés, intonations vaillantes ; or , oe n'est point
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R£YUS. — CUROilQCB. 60&
là, personne ne Fignore, le fait de Duprez , qui aime à eaieuler dès long-temps
ses prouesses, et se complaît Surtout dans les récitatife larges et modérés. La
mésaventure était donc facile à prévoir : Duprez ne pouvait se faire illusion
sur rissue d*une pareille entreprise , et sentait aussi bien que tous son impuis-
sance à rendre dans leur originalité native certaines inspirations du chef-,
d'oeuvre de Meyerbeer. De là ses incertitudes de quatre ans, incertitudes qui
devaient céder enfin au dénuement absolu où se trouve aujourd'hui le réper-
toire de l'Académie royale de Musique, céder surtout aux sollicitations de son
amour-propre piqué au vif à tout instant par les magnifiques souvenirs que
Nourrit a laissés dans ce rôle. Duprez ne joue ni ne chante Robert; il en
exécute à loisir "certaines parties qu'il convient à son talent de mettre en relief.
Durant cinq actes, il se promène à travers cette grande musique, non plus,
comme Nourrit, en tragédien consommé, en artiste plein de conscience et
de foi, dont l'activité se multiplie, qui se préoccupe d'un geste, d'une note, d'un
mot, et s'efforce, à la sueur de son front , de rendre le sens mystérieux d'un
passage, l'intention profonde et cachée du maître, mais en habile chanteur ita-
lien, qui choisit avec goût, relève et caresse ce qu'il trouve sur son chemin,
et laisse dans l'ombre ce qu'il ne peut atteindre. Ainsi, cette fois, il n'est
plus question de la sicilienne, du grand duo entre Robert et Bertram, au
troisième acte. Aléme dans le trio du dénouement, ht partie de ténor s'efface
et disparait presque; en revanche, la cantilène de Robert, au quatrième
acte, produit une impression inaccoutumée: c'est un style admirable, un
chant lArge et posé, qui vous ravit d'aise et vous surprend, dans cette partition
que chacun sait par coeur , comme si vous l'entendiez pour la première fois.
Ensuite , il faut dire que Duprez manque tout-à-fait de cette énergie grandiose,
de cet air de noble rudesse dans la tenue et la démarche , sans lesquelles ou
ne se figure pasia création de Meyerbeer. Sa taille si grêle, la chétive apparence
de sa physionomie, ont, dans ce rôle du chevalier normand, quelque chose de
plus comique qu'il ne convient à la gravité du personnage. Ajoutez à cela
qu'il est allé s'affubler d'une robe blanche, de sorte qu'à le voir, au troisième
acte , dans la scène du cloître , lorsqu'il tient en ses mains le rameau sacré ,
on dirait plutôt un camaldule à la procession que le terrible héros de la légende.
Si Nourrit avait le défaut de prendre en scène trop souvent des airs de mata-
more, si chez lui la noblesse dégénérait quelquefois en déclamation , la gran-
deur en emphase, il est impossible de ne pas regretter chez Duprez l'absence
totale de ces qualités indispensables à qui veut tenir tête à tous les rôles d*un
grand répertoire. On a beau dire, il y a des partitions qui seront toujours inter-
dites à Duprez. lloberl-k-Diable et les fJug euois, par exemple^ ne sauraient
être pour lui ce que sont les autres opéras du répertoire. On ne cessera de lui
contester Raoul et Robert, tandis que Guillaume Te//, la Muette, la Juive, lui
appartiennent sans partage; c'est dans Arnold, dans Ma/aniello, dans Eiéazar
qu'il triomplie, dans des rôles de montagnard, de lazzarone et de juif. Au
théâtre italien , on passe plus facilement sur ces désavantages ( bien que la,
comme partout ailleurs, on aime assez à vuir, dans remploi de ténor, un jeune
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606 REVUE DES DEUX MONDES.
homme élégant , M. de Candia par exemple); mais au théâtre italien on fait de
la musique pour la voix seulement et pour le chanteur, tandis que cette musique
synthétique de TOpéra comprend tout , la voix , le geste, l'expression drama-
tique, tout, jusqu'au costume. On ne s'avisera jamais d'aller chercher le carac-
tère druidique dans la Norma de Beliini , ou l'esprit des républiques italiennes
dans la Lucrèce Borgia de Donizetti ; mais écoutez les gens versés dans
l'interprétation philosophique d'une partition , les mystagogues chargés de
déchi£frer les hiéroglyphes musicaux ; ils vous diront que Roberi4e'Diablle,
c'est le moyen-âge, c'est la féodalité, c'est le catholicisme. Je le veux bien :
assurément , toutes ces belles choses doivent se trouver là , puisque tant
d'hommes les y voient ; mais alors qu'on nous les rende.
Rossini écrivait en Italie après la première représentation des Puritains :
« Je ne vous parle pas du fameux duo entre Lablache et Tamburini ; vous avez
dû l'entendre de Bologne. » Que dirait le grand maître s'il eût assisté an fes-
tival de M. Berlioz? Nous pensons qu'il en rirait encore. Jamais séance plus
comique ne fut donnée à des amis sf^mblés ( le mot de puMic ne saurait
convenir ici ) : tout le monde riait, les violons, les hautbois et les trompettes
derrière leurs pupitres, lesassistans dans leurs stalles. Cette musique des morts
peut se vanter, au moins, d'avoir fait rire aux larmes les vivans. Quel compte
rendre d'une pareille équipée? que dire de ces affiches hautes de six pieds, de
ces musiciens entassés jusqu'aux frises, de cette montagne d'ophycléides et de
trombones vomissant d'efîroyables cataractes de sons ? de ce pêle-mêle mu-
sical , de ce tohu-bohu que l'auditoire accueille avec un sourire de pemifiOage
et qu'il salue en sortant d'un bâillement olympien? Tout, cela, au fond , c'est
Hoffmann pris au sérieux. On reproche à M. Berlioz ses élucubrations extra-
vagantes, on lui en veut pour ses orchestres gigantesques et ses fanfares de
carrefours; mais à cela M. Berlioz pourrait admirablement répondre que la
musique n'a rien à voir en son affaire. Lorsque M. Berlioz placarde ses affi-
ches [sur toutes les murailles, lorsqu'il dresse ses échafaudages, M. Berijoz
travaille à met&e.en scène les contes fantastiques d'Hoffmann. S'il amoncelle
jusqu'aux cieux les contrebasses et lès Ophycîéîdes, les cimbales, les tambours
et les chapeaux chinois, c'est pour donner la vie et la forme aux hallucina-
tions du sublime conteur 4^ Berlin/La musique de M. Berlioz est une mu-
sique de critique ; la prendre pour ce qu'elle a Tair de se donner serait le
comble du ridicule ; autant vaudrait demander de la réalité au Pot d'or, à la
Biographie de Kreissler ou du Chat Murr. Le public ne nous semble pas
encore avoir compris tout ce qu'il y a d'ironie dans ces trombones qui bur^
lent à tout propos , de dérision aimable et fine dans ces grosses caisses qui
battent sans désemparer. Et voilà, selon nous, ce qui fait que le public ne
goûte pas M. Berlioz , et s'obstine à lui contester la gloire des grands maîtres.
Lorsque le public aura une fois compris que ce n'est point là un genre
que l'auteur de tant de symphonies et d'opéras fantastiques prétend fonder,
mais la critique impitoyable d'un genre désastreux; lorsqu'on saura, à n'en
pas douter,/ que M. Berlioz donne ses élucubrations comme Hoffmann ses
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REVUE. — CHRONIQUE. 607
contes fantastiques, non pour qu'on les prenne au sérieux, mais pour dé-
montrer à tous combien Part serait à deux doigts de sa perte, si jamais il
s'engageait dans une aussi fausse voie, alors le public, qui le répudie aujour-
d'hui , battra des mains à sa rencontre, et lui élèvera des arcs de triomphe;
car il pourra vraiment apprécier h quel point ce musicien a mérité de Fart
en ramenant, par l'exemple d'un dévergondage effréné, le goût général, de
l'impasse où il allait se fourvoyer, vers le culte harmonieux et paisible de
l'idéal et du beau. Cependant il est certains actes peu respectueux dont
M. Berlioz aurait dû s'abstenir à l'égard de deux des plus grands maîtres
dont la musique s'honore. On ne trait» pas ainsi de puissance à puissance
avec des hommes de la trempe de pluck et de Palestrina , et nous ne conce-
vons guère qu'on se permette de disposer de leurs chefs-d'œuvre ni plus ni
moins que s'il s'agissait de l'ouverture des Francs* Juges ou de la cantate de
Sardanapale, M. Berlioz est assez riche pour faire à lui seul tous les frais de
ses séances satirico-musicales.
On ne cesse de s'élever avec raison contre la déplorable manie de ces gens
qui ont' pour habitude d'altérer les textes au lieu de les traduire honnête-
ment. S'il y a quelque chose de sacré, quelque chose à quoi on ne puisse tou-
cher sans une sorte de sacrilège, à coup sûr c'est la pensée du génie. Or,
faire exécuter une partition , c'est la traduire, et prétendre donner à l'œuvre
de Palestrina ou de Gluck des développemens qui ne sont pas, qui n'auraient
pu être dans la pensée des maîtres, c'est tout simplement la travestir d'une
façon monstrueuse, c'est la profaner. On dirait que M. Berlioz a pris à tâche
de démontrer à Funivers qu'il ne saurait exister de musique en dehors de
l'appareil formidable dont il s'institue Tordonnateur suprême. La musique de
l'avenir ne lui suffît plus, il lui faut la musique du passé; il faut qu'il ren-
force Palestrina et taille en plein drap dans les partitions de Gluck. Le vieux
Gluck, le musicien aux effets terribles, le chantre d'Armide et &Iphigénié^ ne
lui paraît point assez corsé. Pauvre Gluck ! vous ne vous doutiez pas, lors-
qu'au son des trombones vous évoquiez jadis dans votre orchestre les esprits
de haine et de rage, qu'un jour viendrait où M. Berlioz vous ferait l'aumône
de quelques ophycléides; et Palestrina, qu'on arrache à la chapelle Sixtine où
quelques soprani suffisent à ses mélodies fuguées, pour l'écraser, lui, le maître
paisible , à Finspiration suave et religieuse , sous la pompe des voix et des
instrumens! Si l'indifférence du public n'eût fait prompte justice d'une sem-
blable parodie , nous courions la chance de voir avant peu les chefs-d'œuvre
de Paesielloou de Cimarosa se produire sur notre scène derrière une triple
rangée d'ophycléides , detcontrebasses et de trombones. Tout cela est à coup
sûr fort divertissant, et l'élément bouffe domine, mais à la condition que les
maîtres n'interviennent pas ; car alors le scandale remplace la plaisanterie.
Que M. Berlioz se fasse l'intendant de sa propre renommée, qu'il recrute
pour ses symphonies autant de cuivres qu'il lui plaira ; qu'il ajoute même, si
bon lui semble, quelques trompettes marines à son artillerie ordinaire; mais,
par grâce, qu'il respecte au moins les chefs-d'œuvre que l'admiration des
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608 BEVUE DES DEUX MONDES.
siècles consacre, quMl laisse en repos ces nobles partitions que le monde a
pour jamais adoptées dans leur simplicité naturelle, et qu*il s'abstienne à
Tavenir d'évoquer» dans ses festivals, les ombres royales de Palestrina et de
Gluck, pour en faire à son orgueil d'obséquieux caudataires.
La Lucrèce Borgia de M. Donizetti , que les Italiens ont représentée pour
la première fois cette année , est une partition sur laquelle VAnna Bolena et
la Lucia du même maître ont des titres incontestables à faire valoir. En effet,
la plupart des passages remarquables qui se rencontrent dans Lucrèce Bor-
gia rappellent si ouvertement leur origine, qu'on dirait que l'auteur s'est
proposé de fondre en un les deux ouvsages dont nous parions. Ainsi, la partie
dramatique se trouverait au besoin dans Anna Bolena^ tandis que la grâce
mélodieuse qu'on y respire, émane plus directement de la Lucia. L'empoi-
sonneuse italienne n'est au fond que la timide femme de Henri Vni , Gen-
naro a tout le profil mélancolique de Percy, et le duc de Ferrare res^mble
à s'y méprendre au frère de la fiancée de Lammermoor. En général , cette
manière de procéder, cette élaboration vingt fois reprise d'une même idée
diminue singulièrement l'état qu'on peut faire de la fécondité des maîtres ita-
liens. Ils écrivent énormément, et en italien composer s'appelle écrire ; mais,
si vous êtes assez impertinent pour ne pas vous en tenir à la lettre, si, au
lieu de vous laisser abuser par le chiffre, vous demandez à cette verve iné-
puisable les conditions d'une faculté productive légitime, alors vous en vien-
drez forcément à rabattre beaucoup de votre enthousiasme. Tel maître qui
porte, jeune encore , à soixante le nombre de ses chefs-d'œuvre, ne se trouve
avoir fait, à tout prendre, que deux partitions dont les cinquante-huit autres
sont les monotones variantes. A ce compte les Italiens seraient plus stériles
dans leur fécondité que les Allemands, que Weber, par exemple, qui se
contente d'écrire trois opéras dans sa vie : Freyschuiz , Eurijanihe, Oberon.
M. Donizetti possède au suprême degré l'art de rajuster ses idées, de chanter
au public le même air sur tous les tons , et de se coudre avec de vieux motifs
un manteau d'arleqnin fort présentable; et comment ferait-il autre chose,
comment sans le secours du métier, cet auxiliaire ou plutôt cet admirable sup-
pléant du génie , l'auteur de Lucrèce Borgia aurait-il pu suffire depuis dix
ans aux commandes dont on l'accable? C'est un peu toujours la même parti-
tion rajustée, enrichie, illustrée de quelque mélodie heureusement venue,
illustrée surtout par la voix des incomparables chanteurs qui l'exécutent , de
sorte qu'on se laisse volontiers ravir et qu'on n'en demande pas davantage. Du
reste, avec M. Donizetti ,'on a rarement à regretter l'absence de toute espèce
d'inspirations nouvelles; çà et là, un éclair, une lueuvs percent toujours, comme
en Italie, quelques minutes de plaisir rachètent l'ennui de la soirée. Ainsi de
Lucrèce Borgia. Il s'en faut que les beautés manquent dans cette partition,
et, je le répète , si Anna Bolena et Lucia n'existaient point, ce serait là une
oeuvre des plus remarquables. —L'introduction s'ouvre par un motif plein de
verve et d'éclat ; puis vient une de ces phrases dont l'effet est irrésistible quand
la voix de Lablache s'en empare et les lance dans la salle de toute sa puis-
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RfiVUB. — CHRONIQUE. 609
sance; la rentrée surtout enlève l'auditoire, qui bat des mains et demande à
l'entendre une seconde fois. Cette phrase, quoique du reste assez vulgaire et
d'une inspiration moins heureuse que celle que Bellini a mise dans Is^ bouche
d'Orovèzeau commencement de Norma, produit le même entraînement, grâce
à l'action colossale du robuste chanteur. La romance, avec accompagnement
de harpe, que Lucrèce Borgia soupire auprès de Gennaro endormi, est un
as^ezpauvre morceau dont la vocalisation tout élégante de la Grisî ne parvient
pas à faire passer la médiocrité, et le finale qui suit manque généralement l'effet
qu'on attend. Il en est presque toujours ainsi lorsque la musique touche à
quelque situation vraiment belle d'un drame, et s'efforce de la traduire à sa
manière. Les bonnes choses sont fragiles et courent grand risque quand on les
déplace. Dans la pièce française, cette scène a quelque chose de véhément, de
brusque, d'imprévu, qui ne saurait s'accommoder du développement inévi-
table que la musique apporte. Chacun , en abordant cette femme, se venge à sa
façon , et l'invective se multiplie autant de fois qu'il y a de personnages sur le
théâtre; dans l'opéra, au contraire, tous passent à leur tour, récitant l'un
après l'autre le même motif: on conçoit quelle monotonie en résulte. Il y a des
situations qui, par leur grandeur extérieure, leur pompe dramatique, au premier
abord semblent musicales, et qu'ensuite , en les traitant, la musique altère et
dénature; celle dont nous parlons est de ce genre. M. Hugo, dans son emprunt
à Shakspeare, a été plus heureux que M. Donizeiti dans son emprunt à M. Hugo.
Le trio du second acte est, sans contredit , le meilleur morceau delà partition.
Là, par exemple, vous retrouvez dans toute la grâce de son inspiration le chantre
mélodieux de Lucia , le maître aux combinaisons faciles, aux cantilènes pures
et mélancoliques. Le duc de Ferrare , au moment de présenter à Gennaro la
coupe empoisonnée, résiste aux instances de la duchesse, et bientôt, au-dessus
du dialogue animé qui s'établit entre eux, monte et plane une voix fraîche,
harmonieuse, idéale , une de ces phrases tendres et suaves comme en chante
Percy dans Anna Bolena. Aussi la sensation est unanime, et tant que dure ce
morceau, il court dans la salle un frémissement de plaisir qui ne s'arrête
qu'aux dernières mesures pour faire place aux applaudissemens. Au troisième
acte, l'air de Gennaro est une rêverie délicieuse; il y a dans la mélodie plus
d'expression que les Italiens n'en cherchent d'ordinaire. Cette musique chante
la tristesse et la mélancolie, et s'exhale des lèvres du jeune Vénitien comme un
vague pressentiment de la fête lugubre qui l'attend au-delà de cette porte dont
il va franchir le seuil. Il faut dire' aussi que M. de Candia dit cette cavatine
avec un sentiment admirable et qui ne le cède qu'au timbre enchanteur de sa
voix. Dans le rôle de Gennaro , M. de Candia a réalisé les plus hautes espé-
rances; jamais on n^entendit un organe plus doux et plus charmant^ une
émission de voix plus flexible et plus merveilleuse : la cantilène du trio dont
nous parlions tout à l'heure offre chaque soir au jeune ténor une occasion de
se distinguer. Aussi les bravos ne lui manquent pas , et la salle entière l'ac-
cueille avec d'unanimes transports, auxquels son passage à l'Opéra ne Pavait
guère accoutumé. Voilà désormais M. de Candia à sa place; après bien des în-
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1
610 REvoB tmn asra monks.
certitudeB^ biaa dos déooQra§emeii8 beureusemeni flurmontcs^il a trouvé «ux
Italiens sa nuisîque et son public, et peut mareher bardiraent sur cette grande
scène de Rubini^de laGrisi, de Tamburini , de Lablacbe, et datis oetle
atmosplière harmonieuse où sa belle voix se cotuplatt. La Grisi est bien anHHi*
reuset bien charmante, bien plaintive pour une Uorgia, et nous pensons que
M. Hugo aurait quelque peine à reconnaître son héroïne incestueuse dans cetle
belle fille qui vocalise avec tant de grâce et semble ne pouvoir se décider à
perdre pour un instant Thabitude du sourire. Du reste^ si c^est un tort ( au
Théâtre^ltalien cela peut-il s'appeler un tort?), qu'on s'en prenne à M. Doni-
zetti i qui n'a pas hésité à faire de la fllle d'Alexandre VI une délicieuse ber-
gère de Guarini. £st-ce qu'il en serait de la musique italienne un peu comme
de notre poésie française sous l'empire, et les caractères du drame ne sau-
raient-ils passer dans une partition sans avoir reçu d'avance le baptême de
Ducis ? Tamburini déploie, dans le rôle du duc de Ferrare , toutes les belles
qualités qu'on lui connaît. Quant à Lablacbe , c*est sous les traits d'un jeuile
patricien de Venise, d'un jeune débauché qu'il nous apparaît cette fois. Voua
figurez-vous le vieux Gampanone dissimulant son ventre énorme sous un
pourpoint de velours et d'or ; vous figurez-vous le bonhomme Geronimoen
cheveux blonds, inondé de parfums? Pourquoi non? Falstaff n'est^il pas de
toutes les parties de Henri V. Et d'ailleurs, quand un chanteur de la trempe
de Labiache consent à se charger d'un emploi de coryphée dans l'intérêt de
nos plaisirs , on a bien assez a faire d écouter sans se mettre encore en peinte
de regarder. Que n'a-t^n pas dit des chœurs du Théâtre-Italien ! Ëh bien ! cen
chœurs si bafoués « vous ne trouveriez pas leurs pareils en Europe, quand
c'est Labiache qui les mène.
Décidément M"*« Damoreau quitte TOpéra-Gomique; une quere41e survenue
entre la cantatrice et l'administration à propos d'un rôle promis oU donné
d'abord^ puis enlevé^ querelle dont tous les journaux ont retenti, éloigne avant
le temps cette voix si distinguée de la scène où elle régnait sans partage, où
sans doute elle ne sera pas remplacée. M*"* Damoreau a parcouru ainsi tous les
rajrons de l'échelle dramatique , et se rethre après avoir passé des Italiens à
l'Académie royale de musique, de l'Académie royale a l'Opéra-Gomique. Gette
fois c'est pour tout de bon. M*"* Damoreau s'en va. Adieu VAmbasgadrice et
le Domino noir. Qui osera toucher après elle à ces rôles d'Henriette et d'An-
gèle , que son délicieux talent brodait de ses plus riches fantaisies ? L'Ambag-
sadrice ou le Domino noir sans M*"*" Damoreau , autant vaudrait la Sylphide
sans Taglioni. G'est désormais pour M. Auber tout un répertoire à refaire. Il
ne nous appartient pas de nous constituer juge en un pareil procès , et de dire
qui a tort ou raison. Cependant, tout en déplorant la retraite de M°** Damo-
reau, tout en reconnaissant qu'il est impossible qu'on se fasse illusion au point
de croire que M*"' TiiUlon» avec sa vocalisation prétentieuse, ses cascades de
fausses notes et son accent britannique, soit jamais en état de recueillk l'hé-
ritage de la prima donna par exoeUenoe, nous pensons que pour cela l'Opéra-
Comique ne se verra point réduit à fermer ses portes» Les destinées d'une
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MTtJË. ^ CHRONIQUES «11
adiBiaiBiralkRi ne dépendent pas d'un sujets quel qu'il kHti Skravenèbs-fious
que le Théâtre-Italien a pu se passer de la Malibran, lorsque l'illustre eantd*
trice courait le monde et multipliait sans repos ses triomphes ^ oomme si elle
eût pressenti que le temps lui devait manquer. La première année» le public
en eut bien quelque mauvaise humeur; la seconde, Julia Grisi parut, et Ton
n'y pensa plus. De même il en sera pour M*"* Damoreau , et tôt ou tard on
Toubliera, comme on a oublié pour elle M"* Rigaut, M^'Pradher, et tant
d'autres qui furent célèbres et fêtées, et dont on ne parle guère aujourd'hui.
En somme , c'est un tort de se retirer avant le temps et de déserter, par une
boutade d*amour-propre, une carrière où tant de sympathies vous accompa-
gnent. Ah ! si vos ressources vous trahissaient, si le succès commençait à vous
abandonner, à la bonne heure ; maitf pas une note ne manque à votre voix,
pas un diamant à vos roulades, et du côté des applaudissemens et des bouquets,
vous n'avez pas à vous plaindre, il me semble. Vous avez souffert une injure,
dites- vous; on s'est montré ingrat à votre égard. Qu'importe? ayez conflance
et laissez au public, laissez à M*""" Thillon le soin de vous venger. D^ailleurs,
on ne contestera point qu'un auteur ait des droits absolus sur son œuvre :
libre à lui de disposer de ses rôles comme il l'entend; nul n'a rien à voir dans
ses goûts, et ses caprices, s'il en a, ne regardent personne. Hier il croyait en
vous, aujourd'hui M'"*' Thillon lui convient davantage ; l'esprit humain varie.
Après tout, c'est un peu son affaire: laissez-le; s'il se trompe, il en sera quitte
pour payer son erreur assez cher en perdant la partie dont son oeuvre est
l'enjeu. On se souvient du bruit que Grent à TOpéra les débuts de M"** Falcon ;
jamais illustration ne fut plus rapide: la jeune Glle ignorée la veille se vit tout
à coup entourée des maîtres de la scène, et ce fut a qui lui donnerait un rôle
dans sa partition. On préparait alors Gustave^ et M. Auber, cédant à l'en-
thousiasme général, reprit le rôle d'Amélie qu'il avait destiné d'abord à
M'"*' Damoreau , et l'offrit à la jeune élève du Conservatoire, dont l'astre, si
tôt éclipsé, se levait alors. L'administration de l'Opéra, r«ourrit surtout^
s'émut beaucoup de l'aventure, qui du reste ne tourna au profit de personne.
M''*" Falcon n'obtint, comme on sait, dans Gustave qu'un fort médiocre suc-
cès. Ne dirait-on pas que les mêmes circonstances se reproduisent aujourd'hui
à l'Opéra-Comique, toujours au préjudice de M"*" Damoreau? Il est vrai que^
pour deux rôles que M. Auber ôte à sa cantatrice favorite (si tant est qu'il les
lui ait ôtés), de combien de merveilleux chefs-d'œuvre ne l'a-t-il pas enrichie?
et, s'il faut avouer que M'"'' Damoreau a contribué plus que personne au succès
de M. Auber, peut-on dire que M. Auber soit resté étranger au succès de
M"* Damoreau? Donc, si l'auteur de l'Ambassadrice et du Domino noir a
quelque tort à se reprocher envers son Henriette et son Angèle , il hiéf ite
bien qu'on les lui pardonne, et en bonne justice le maître et la cantatrice soot
quittes l'un envers l'autre.
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612 BEVDB DES DEUX MONDES.
M. Liszt nous adresse la lettre suivante que nous nous empressons de
publier:
« Monsieur ,
« Dans votre revue musicale du 15 octobre dernier, mon nom se trouvant pro-
noncé à l'occasion des prétentions outrées et des succès exagérés de quelques
artistes exécutans, je prends la liberté de vous adresser à ce sujet une obser-
vation.
« Les couronnes de fleurs jetées aux pieds de M*'''' Essler et Pixis par les dilet-
tanti de New- York et de Païenne , sont d'éclatantes manifestasions de Fen-
tbousiasme d'un public. Le sabre qui m'a été donné à Pesth est une récom-
pense décernée par une nation sous une forme toute nationale.
« En Hongrie , monsieur, dans ce pays de mœurs antiques et chevaleresques,
le sabre a une signiGcation patriotique , c'est le signé de la virilité par excel-
lence, c'est l'arme de tout homme ayant droit de porter une arme. Lorsque
six d'entre les hommes les plus marquans de mon pays me l'ont remise aux
acclamations unanimes de mes compatriotes, pendant qu'au même moment le
comitat de Pesth demandait pour pioi des lettres de noblesse à sa majesté,
c'était me reconnaître de nouveau, après une absence de quinze années, comme
Hongrois ; c'était me récompenser de quelques légers services rendus a l'art
dans ma patrie ; c'était surtout, et je l'ai senti ainsi, me rattacher glorieuse-
ment à elle en m'imposant de sérieux devoirs , des obligations pour la vie ,
comme homme et comme artiste.
« Je conviens avec vous, monsieur, que c'était, sans nul doute, aller bien au-
delà de ce que j'ai pu mériter jusqu'à cette heure. Aussi , ai-je vu dans cette
touchante solennité l'expression d'une espérance encore bien plus que celle
d'une satisfaction. La Hongrie a salué en moi l'homme dont elle attend une
illustration artistique après toutes les illustrations guerrières et pplitiques
qu'elle a produites en grand nombre. Enfant, j'ai reçu de mon pays de précieux
témoignages d'intérêt et les moyens d'aller au loin développer ma vocation
d'artiste. Quand après de longues années le jeune homme vient lui rapporter
le fruit de son travail , et l'avenir de sa volonté, il ne faudrait pas confondre
l'enthousiasme des cœurs qui s'ouvrent à lui , et l'expression d'une joie natio-
nale, avec les démonstrations frénétiques d'un parterre dilettante.
« Il y a, ce me semble, dans ce rapprochement, quelque chose qui doit blesser
un juste orgueil national , et des sympathies dont je m'honore.
« Agréez, etc. « F. Liszt. »
Hambourg, 26 octobre ISiO.
Le lecteur appréciera les motifs de cette lettre. M. Liszt s'étonne qu'on ait
eu rimprudence de le citer entre M"' Elssler et M"'' Pixis. Le jeune pianiste
veut sans doute qu'on le nomme entre Beethoven et Mozart. Nous attendrons
pour cela que M. Liszt ait écrit la sonate fantaisie ou l'ouverture de la FlûU
enchantée, par exemple -, jusque-là M. Liszt restera pour nous ce qu'il est, un
e.xécutant prodigieux, un virtuose du premier talent, et nous ne croyons
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REVUE — CHRONIQUE. 613
pas lui faire injure en le classant auprès de sujets distingués dont la scène
s*honore. M. Liszt traduit avec ses doigts Tinspiration des maîtres absolu-
ment comme M'**" Pixis, ou toute autre cantatrice, le fait avec son gosier.
Quant à sa 'nationalité hongroise, dont on peut, du reste, se convaincre au
style de sa lettre, personne ne songe à la lui contester, bien qu*il y ait quelque
chose de singulier dans ces fastueuses démonstrations patriotiques chez des
hommes qui ne se contentent pas de venir nous demander des applaudis-
semens et des couronnes , mais prétendent encore se mêler à tous nos mou-
vemens et vivre avec la France dans une communion fraternelle» comme ils
disent. Serait-ce donc qu'il sufBt d'être pianiste pour aroir toujours là une
nationalité dont on se pare selon les circonstances , et qu'on endosse à sa
guise? « Je suis Français, voyez mes passions philosophiques et sociales; je
suis Hongrois , voyez mon sabre. » Non, monsieur Liszt, vous n'êtes ni Français
ni Hongrois, vous êtes, comme tous les virtuoses, de tous les pays où l'immor-
telle voix de la mélodie est comprise. Aujourd'hui c'est le grand duc de Tos-
cane qui vous fête , demain ce sera la reine d'Angleterre , un autre jour l'im-
pératrice de Russie, qui, après une de ces fnagniflques séances où vous passez,
par votre art merveilleux, de l'inspiration sauvage et fougueuse de Beethoven ,
aux mélancoliques sérénades de Schubert, vous dira dans son ravissement ces
paroles charmantes : «< Comment, après l'orage de tout à l'heure, avez-vous
pu trouver encore ce délicieux clair de lune? » Et vous amoncelez tous ces tro-
phées, vous mêlez toutes ces couronnes, et vous avez raison , car votre art , à
vous, n'a point de nationalité, car il ne parle pas une langue, mais les langues,
ainsi que dit saint Paul, que vous connaissez bien. Oui, monsieur Listz, à défaut
de vos sentimens philosophiques et religieux, le piano eût fait de vous l'homme
de l'humanité ; c'est pourquoi nous persistons à croire que Thommage de
Pesth est une chose beaucoup moins nationale que vous ne vous l'imaginez,
et que ces magnats dont vous parlez étaient des dilettanti déguisés, qui eussent
mieux fait peut-être de vous donner quelque magniûque piano, et de réserver
pour une autre occasion le sabre de Mathias Corvin ou de Zriny.
Essai sur Pàrménide d'Élée, par M. Fr.Riaux. — Dès qu'on a étudié
quelque peu Thistoire de la philosophie ancienne,' on entrevoit, on devine,
au moins d'une manière générale et sommaire , l'importance des doctrines
éléatiques. Long-temps méconnues, ou plutôt mal interprétées, elles n'ont été
définitivement mises dans leur vrai jour que par les ingénieuses et profondes
restitutions qu'a tentées M. Cousin, à propos de Xénophane et de Zenon.
Encouragé par l'exemple du maître, M. Riaux à son tour tente de porter la
lumière sur le point le plus élevé, mais aussi le plus difficile, le plus ardu , de
l'éléatisme, sur \esjragmens ^e Parménide. Ce travail spécial épuise le sujet
dans tous les sens; c'est une reconstruction, aussi complète qu'elle pouvait
l'être, de la biographie, du système, de la polémique, qui se rapportent à l'au*
teur du irspt çuatcaç.
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1^ livre de M. lUdMx coBtieat quatre fiaitîes distioctet. La première ti'esl
9il^e chose qu*une introduction. L*««iteur cooiiQence par f éoumérer, en les
juge^mt av^c bepifpoup de réserve, lee publications antérieures dnot Parmé-
nide a été l'objet, e( c^ n'est pas sans plaisir que no^is avons retrouvé en
tête de cette liste le nom de Qeori Ëstienne. Ainsi les v^rs du célèbre éléate
lemblaient appartenir plus particulièrement à Ténidition française. C'est en
France que ces précieux débris, qi^e ce chant antique du panthéisme primitif,
OOt été publiés pour la pre^nière fois; c'est en prance aussi qu'un travail
iéfiepsement définitif devait s'accomplir sur les firagmens mutilés de I'ohiviro
4e Parménide. Après Henri Ëstienne, Joseph Scaljger s'oqcupa du poème 46
la ISatMre; mais son travail est resté enfoui dans les manuscrits de la bibliq*
Uièqne de Leyde, et il s'écp^Ia deu:i^ cents ans avant que Fulleborn donnât
9ne ^o^v^|Ie édition de Parméoide. Notre siècle, curieux de pfB9 antiqpltëç
philosophiques, et dont l'esprit inquiet s'est éveillé sur tant de points, ne
pnnvai^ manqner d^ s'attaquer ^ l'éléatisme. L'auteur du iripi ^ûatùiç en par-
ticulier a été l'occasion de plusieurs travaux remarquables* M. Amédée Pey-i
roni en ISIO, donna un texte plus eorrect, d'après un manuscrit de la biblio-
thèque de Turin. Trois années plus tard , dans ses Comme^itaiiones ekaticsSp
H. Brandis déploya « h propos de Parménide , toute l'inépuisable abondance
4e son érudition, toute l'exactitude de sa philologie scrupuleuse. Enfin, plus
réceniment, en 183ô, un savant hollandais, qui remplit dans son pays de
hautes fonctions universitaires, M. Simon Karsten, a commencé une vaste
publication sur les prédécesseurs de Platon. Parménide devait avoir et a eu
sa place, une place notable, dans cette entreprise où i| n'occupe pas moins
4'nn volume. An pojpt de vue philologique , M. Karsten semble avoir épuisd
le sujet, quoique des grammairiens raffinés puissent peut-être le contredire
89r des snbtilités de détail. Le texte de M. Karsten peut donc être regardé
•Omme déSnîtif ; 9près lui jl n'y a plus que des infiniment petits k glaner*
On ne sanrait donner les n^mcs éloges h la partie dogmatique du livre de
M. Karsten. JjSl reconstruction de la doctrine de Parménide manque de piilsr
sance et d'étendue ; si Ton excepte le côté cosmologique , qui est traité avec
une érudition très informée et perspicace, il n'y a là qu'une ébauche fort im-
parfaite de réiéatisme. M. Eiaux s'est efforcé avant tout de remplir la lacune
laissée par ses prédécesseurs. Après les philologues, le philosophe; après la
lettre, l'esprit. Mais, avant d'aborder la théorie éléatique, il y avait à vider
iii>e question de chropiologie. Plusieurs opinions, et des opinions toat-à-àtit
divergentes, ont été émises au sujet de l'époque précise à laquelle est né Par*
méoide. M. Eiaux s'est livré sur ce point à une discussioB un peu longue,
maigre )es autorités graves qu'il fallait combattre. De la sorte, toutefois, la
naissance du philosophe te trouve fixée à l'an 519 avant J.-C. Cest un point
de ebronologje qui est désormais acquis à la science.
La seconde partie du livre de M. Eiaux est sans contredit la plus impor*»
Isate et hi plqs origine^. (C'est une restitution étendue, dévetoppée, du sys->
tème de Parménide. Xénophane avait déjà inauguré la théorie de TuniléatH
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RBV€C ^ eUROIlIQIJB. 616
ioloe. Sa doctrine, en préetsant la donnée idéaliste de Pytiiagore, avait enfin
placé l'idée d^ l'unité ioos <» forme propre comme idée , et non comme
iloml>rB dans la science et dans la dialectique. Mais l'enseignement de Xéno-
pbane était encore imprégné des couleurs et des souvenirs de Tlooie. Sa
tbéorie conservait, pour aiiui parler, quelque chose de double; c'était un mé-
lange, non une doctrine d'une seule pièce. Parménide, dès son premier pas
dans la carrière qu'il devait parcourir avec tant d'éclat et de hardiesse, déclara
son divorce avec les données ûbs sens , avec les croyances do sens commun. Il
prétendit que les réalités extérieures ne sont que des apparences, des ehimères,
et que ia vérité ne se trouve que dans les conceptions de la raison. Le tort de
la plupart des historiens de l'école d'Elée est de n'avoir pas osé donner au
système de Parménide son véritable caractère, et d'avoir craint de le montrer
«ussi exclusif qu'il l'était. De peur de le représenter comme une doctrine
extravagante, ils l'ont dénaturé, ils l'ont faussé. M. Riaux restitue à ce sys*
tème son véritable point de départ et son critérium exclusivenuini rationnel^
«i en cela il a parfaitement raison. Pour être juste envers une théorie, il ne
faut pas craindre d'en pénétrer les profondeurs et même les abîmes; il ne faut
ni en déguiser les côtés foibles , ni en dérober les exagérations sous le voile
indulgent des commentaires. C'est en procédant avec suite et fermeté, comme
l'a fait M. Riaux, qu'on voit Parménide poser d'abord l'unité absolue de l'être,
et en tirer successivement, par une dialectique serrée et subtile, la continuité,
l'indivisibilité, puis l'immobilité absolue de l'élre dans l'espace et dans la
durée, la perfection absolue, et enfln l'identité de l'être et de la pensée de l'être.
Dans sa physique (à laquelle, d'ailleurs, il n'attadie aucune certitude,
aucun caractère scientiflque), Parménide admettait deuit principes : d'un côté
le feu pu la lumière, de l'autre la nuit ou la matière épaisse et lourde; puis
différens cercles composent le ciel , et la Nécessité règne en souveraine au
milieu des trois parties de l'univers. On remarque dans cette cosmologie de
très curieuses opinions au sujet de la voie lactée , des tremblemens de terre, et
surtout au sujet de l'origine du genre humain , de l'ame et de l'identité de la
sensation et de la pensée.
Après une exposition étendue du système de Parménide, il importait de
suivre les traces et l'Influence de ce syMème , d -abord dans l'école dTÉlée , en^
suite dans toute l'antiquité. C'est ce qu'a fait M. Riaux dans la troisième
partie de son Essai, qui n'est ni la moins curieuse , ni la moins importante.
On y distingue, par exemple, sur Mélissus des recherches qui révèlent, pour
la première fois, la véritable valeur de la tentative que fit ce philosophe pour
soustraire i'éléatisme aux attaques de Pempivisme. Mais ce qui est plus impor-
tant, c'est la critique 4ê Parménide par Platon et par Arislote, par Platdn
surtout.
Le fondateur de l'académie, pour renverser la sophistique, remonta jus-
qu'aux systèmes où les sophistes étaient allés chercher des armes au profit
de leur scepticisme ; c'est de la sorte qu'il fut conduit à l'examen de l'empi-
risme et de l'éléatisme. Cette partie de la philosophie platonicienne, qui peut
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616 BBVDB DBS DEUX MONDBS.
Jeter on ri grand jour sur la doctrine de Tillustre auteur du Phèdre, n'av&h
guère été élucidée jusqu'ici. M. Riaux , un des premiers , y a porté une active
recherche , une intelligente lumière. Nous ne pouvons suivre Fauteur dans
cette exposition polémique qui est un des plus remarquables chapitres de
son livre. La critique de Fél^tlsme par Aristote n*a , il faut le dire , ni la
même valeur, ni le même mérite que celle de Platon. Aristote attaque les idées
de Parménide avec une certaine âpreté ; mais sur les points où il a raison contre
Fauteur du poème de la Nature, il se trouve presque toujours qu*il a été
devancé par Platon. Le chapitre qui concerne Aristote n'est certainement pas
le meilleur du travail de M. Riaux; on n*y retrouve au même degré ni Téléva-
tion de pensées, ni les qualités de style qui apparaissent à d'autres endroits de
VEssaL Je ferai le même reproche aux pages, fort intéressantes d'ailleurs , qui
concernent la polémique des alexandrins. Il y a là quelque diose de trop
hâté. La pensée n'a plus le même degré de rigueur, et l'absence de concentra-
tion se fait sentir.
Dans une quatrième et dernière partie , M. Riaux résume la théorie de Par*
ménide et la juge. L'éléatisme, comme toute grande doctrine, contient du
vrai et du faux. C'est un idéalisme très net et très tranché, mais un idéalisme
naissant et qui n'a pu encore se fortiGer par les épreuves que les systèmes ana-
logues ont dû traverser plus tard. Son câté faible est de nier arbitrairement la
connaissance sensible et de s'appuyer sur l'abstraction pour atteindre la réalité.
Mais, en revanche, Parménide fit ressortir la notion d'unité qui est impliquée
dans la notion de tout être ; puis il se servit le premier, sous la forme d'un prin-
cipe général , du principe de causalité , et signala la notion de l'être nécessaire
comme la notion fondamentale de la philosophie. Dans l'histoire aussi réléa*
tisme a eu un rôle qui n*est pas sans grandeur; l'empirisme ne s'est jamais
relevé des coups qu'il lui porta.
M. Riaux , dans sa conclusion , est conduit à ramener le système de Parmé-
nide à un système de logique et de dialectique pris dans le sens le plus étendu.
Il aurait dû, selon nous, faire ressortir avec plus d'insistance le caractère
panthéistique de l'école des éléates , non pas que l'ontologie de Parménide
doive être mise sur la même ligne que l'ontologie de Spinosa; mais, si impar-
faite qu'elle soit, elle semble la première forme du panthéisme idéaliste. Sans
doute M. Riaux a signalé avec force la formule que « l'être est identique à la
pensée; » mais il a évité à tort les comparaisons récentes, les rapprocliemens
de noms propres. Flchte, Hegel , M. Schelling, rappelaient des théories qu'il
eût été piquant et légitime de mettre en regard des fragmeus du rtpî «pûoiMç.
Nous regrettons que M. Riaux n'ait pas osé aborder cette partie moderne de
son sujet. Il ne fallait pas craindre d'être amené comme conclusion au vieux
proverbe^: NU novi sub sole.
V. DE Mabs.
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LE MAROC
ET
LA QUESTION D'ALGER.
$ I. — CONSIDÉRàTIONS GÉNÉRALES.
La question d'Alger ne peut se restreindre dans les limites de nos
possessions africaines. Près d'elles, un grand empire soumis à Tisla-
misme s*étend du détroit de Gibraltar jusqu'au désert, et compte plus
de six millions d'habitans. C'est le Maroc , dont le sol fertile livre à une
culture très imparfaite une richesse agricole à peine sollicitée, et dont
la côte, baignée par les deux mers, semée de cités antiques et com-
merçantes, porte encore Tempreinte historique des Romains, des
Carthaginois, des Maures, des Portugais et des Espagnols. Là s'élève
cette ville célèbre dans le moyen-âge. Fez, que le voyageur Clénard
appelle la Lutèce de VAJrique^ et dont Jean Léon a laissé une des-
cription merveilleuse. Rendez-vous sacré des musulmans à l'époque
où le pèlerinage de la Mecque était interrompu , devenue alors la
seconde ville de l'islamisme et le dernier "[refuge de la civilisation
arabe, elle est encore aujourd'hui populeuse, riche, éclairée, indus-
TOME XXIV. — 1"^ DÉCEMBRE 1840, 39
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'618 BETTE DES DEUX MOlfDBS.
trieuse. C'est un des principam intermédiaires da commerce enro-
péen avec les peuples de l'Afrique centrale.
Le sultan de Maroc , successeur des suzerains de l'Espagne, Fun des
descendansdu prophète qui prétendent au titre de khalifes, est le chef
d'une des grandes sectes mahométanes. Certes, un tel empire ne peut
manquer de jouer un rôle important dans le ilrame dont la côte sep-
tentrionale d'Afrifue est le tbéfttre. Mais de qoelle sature sera l'in-
fluence inévitable ^ profbaiBe^le ce grand cerps, voisin de notre
colonie? Quelle action exercera-t-il? Comment la France peut-elle
échapper aux dangers de sa proximité et en recueillir les bénéfices?
La solution de ce problème ne serait due qu'à la connaissance ap-
profondie des lieux, des mœurs, du gouvernement et du caractère
national de ces peuples; documens indispensables, qui manquent
absolument, a Nul doute (dit M. Lesage dans son Atlas historique)
que nous n'ayons sor la Guinée , le Congo et le tsap de Bonne-Espé-
rance des notions £ien plus étendues et bien plus exactes que sur
cette partie de l'Afrique, qui est à nos portes. »
Les voyageurs qui ont voulu explorer l'Afrique centrale n'ont
jamais pris cette route. Récemment , l'Anglais Davidson a voulu y
pénétrer par le Maroc, et l'issue de sa tentative a été funeste. Les
religieux établis autrefois à Fez, à Méquenez et sur d'autres points
pour le rachat des captifs, se sont retirés depuis que la piraterie bar-
baresque a cessé. Les sujets marocains vont aujourd'hui faire leur
commerce hors du pays, et les étrangers, que rien n'attire vers ce
point du littoral, y deviennent de plus en plus rares. Nous ne parlons
pas de cette race fanfaronne, les touristes anglais, qu'une mode
nouvelle pousse sur les côtes de Barbarie, et qui s'avancent jusqu'à
Tanger, tout au plus jusqu'à Tétouan, les deux villes les moins
importantes de l'empire. « Tanger (disait un jour devant nous le
ministre actuel, Sidi Bendriz), c'est la vflle des chrétiens. » Ces
deux villes, placées à l'extrémité de l'empire, peuplées de Maures,
de juifs et de chrétiens, ou plutôt d'un mélange effacé de toutes ces
races, dominées par l'influence consulaire et par le commerce de
Gibraltar, forment la transition de l'Afrique à l'Europe : ce n*est
plus le Maroc, ce n'est pas encore rE«pagne.
L'ambassadeur ou le commerçant, qui obtient aujourd'hui une
audience du sultan, ne pénètre dans Fez, Méquenez ou Maroc,
qu'environné d'une escorte et entouré de précautions jalouses; sa
route est tracée; on a tout disposé pour lui faire prendi^ le diange
sur la situation réelle du pays. Confiné dans une maison sans fenêtres
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LE BIAROC ET UL QUBSTIOIl D'ALGER. UH
extérieures, comme toutes les maison» de Maroc, à.|ieiiie luipemiet*
on de visiter rapidement certains quartiers. L'accès» des mûsqMées>
la vue des forteresses, l'examea des batteries, lui sont inlenUts^
On traite avec la même rigueur le& cbrétiei» renégeits^. nombreux
dans cet empire ,.ceux^ surtout dont on redoute rintelUgence ei ]t»
lumières. Ce n^est donc pas tant, selon nous^le fanatisme maurescpia
qui repousse les cbrétiens de Ten^pire, que Tombrageuse jalausie dm
gouvernementet da haut commerce. On assura qpe Dav^klsoa,«nuis*
sacré à douze oa quinze journées de Tombouctott, et pour qiii la
recommandation du sultan aurait pu être ua sauf^onduit respecté
jusqu'au terme de soa voyage, fut sacrifié aux jidoasies meurtrières
des commerçans de Fez.
Tels sont les remparts qui s'élèvent entre le singulier peuple dont
je m'occupe et la curiosité du voyageur.
Une position exceptionnelle m'a permis, non de les dompter, maia
* de les abaisser quelquefois. Pendant cinq années de séjour au ïb^roe,
j'ai parcouru à plusieurs reprises la côte et cpielques provinces de
l'intérieur, entretenu des rapports suivis avec le sultan, sa fiittiUe,
ses officiers et les derniers de ses sujets : mêlé aux maitres et aux
esclaves, aujourd'hui hâte de la ville, demaÎB bâte du douar, mon
observation expérimentale s'est exercée, moyennant quelques tasses
de thé, ^iir les forouches montagnards de l'Atlas, les hommes les
plus sauvages du monde. J'offre aujourd'hui aux philosophes et aux
hommes d'état les résultats de cette exploration patiente; renseigne^
mens nombreux, dont la connaissance pourrait aider à la solution
d'une des questions les plus graves qfii embarrassent notre politique,
la question d'Alger.
§ II. — SITUATION eXOGBAPHIQUB BT POPULATmrf DU MABOG.
L'empire de Maroc, nonuné par les Arabes Mogh'reih-oul-A&sAK^
ou l'extrême occident, embrasse un territoire de 220 lieues de lon-
gueur sur 150 de largeur. Plus vaste que l'Espagne , sa superficie
est de 21S^,379 lieues carrées. Il a 300 lieues de côtes, dont 200 sur
l'Atlantique , et à peu près 100 sur la Méditerranée. La chaîne prin-
cipale de l'Atlas court du sud-ouest au nord-est, depuis la province
de Blad-Noun, aux confins|du désert, où elle se termine dans l'Océan,
jusqu'à la province de Garet, que baigne la Méditerranée. Entre ces
deux limites, entre la mer et l'Atlas, s'étend la zone de deux cent vingt
lieues environ de longueur qui forme l'empire de Maroc. Depuis le
39.
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BBYUE DES DEUX MONDES.
cap Blanc jusqu'à l'ancienne Mamora, la côte dessine nn grand arc
rentrant. Vers le point qui correspond an centre de cet arc, l'Atlas
se dilate et forme ainsi an resserrement de terre. An même point,
sur on espace de huit lieues, se trouvent le bois de la Mamora et deux
rivières, le Buregreg et le Sébou; la dernière, navigable en hiver,
remonte jusqu'à Fez. Les montagnes et les vallons de l'Atlas sont,
dans cet endroit, occupés par les Bérebères , les plus sauvages habi-
tans de l'empire, qui rendent le passage de la montagne impraticable,
même aux courriers du sultan. Les armées, les agens de l'adminis-
tration et du commerce ne peuvent passer du nord au sud de l'empire
que par cette voie difficile, par cette côte étroite, hérissée et cou-
ronnée d'obstacles.
C'est sur ce terrain que sont situées les villes de Rabat et de Salé,
de chaque côté et sur l'embouchure du Buregreg. Quand les royaumes
de Fez et de Maroc étaient isolés l'un de l'autre, ces villes formaient
la limite des deux états. Elles profitèrent de leur position , des guerres
incessantes allumées entre les deux souverains, et du poids qu'elles
jetaient dans la balance, pour se faire une existence indépendante et
privilégiée dans toute l'Afrique. Plus tard , leurs dissensions intestines
ayant provoqué l'intervention des sultans, ceux-ci les combattirent
l'une par l'autre, et les soumirent au même joug.
Les populations qui habitent le Maroc nous offrent troi^races, ou
pour mieux dire trois castes séparées, les Bérebères, les tribus de la
campagne, et le peuple de^ villes.
Quelle que soit l'origine des Bérebères, habitans primitifs de l'Afri-
que septentrionale, aujourd'hui retranchés dans les montagnes de
l'Atlas, cette origine diffère de celle des peuples de la plaine, pour
le caractère physique, les mœurs, le langage et les rites. Les deux
races, bien qu'unies en Mahomet, ne s'allient jamais entre elles;
elles sont même presque toujours en guerre. Le sultan n'a d*autrc
autorité sur les Bérebères que celle dont les saints personnages vé-
nérés par eux sont les intermédiaires. Occupant des positions inexpu-
gnables, ils les quittent quelquefois pour cultiver les parties rappro-
chées de la plaine, et, après les moissons, ils regagnent la montagne.
Souvent ils saisissent le moment où le sultan est éloigné, et pillent
les moissons des douars. Dès que l'armée du sultan approche, ils se
retirent et emportent leur butin.
Les Chellus, qui habitent aujourd'hui les confins du désert, la
partie de TAtlas la plus basse , la plus accessible et la plus rappro-
chée de la côte, sont, comme le prouve l'identité du langage et du
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LE BIAROC ET LA QUESTION D'ALGER. 621
caractère physique, de vrais Bérebères; leur situation intermédiaire
a rendu leurs mœurs moins farouciies que celles des autres mon-
tagnards.
Les tribus de la campagne se rattachent d*une part aux Bérebères,
d'une autre au peuple des villes. Chaque tribu porte le nom de son
fondateur. Moins féroces, moins indisciplinés, plus industrieux, plus
intelligens que les Bérebères, les campagnards du Maroc sont cepen-
dant sauvages. Comme les Bérebères, ils n'ont d'autre vêtement
qu'un grand manteau de laine qu'ils retroussent au-dessus de la
ceihture pendant le jour, et dont ils s'enveloppent tout entiers la
nuit. Ils vivent sous des tentes tissues de poils de chèvre , du pro-
duit des troupeaux, de l'agriculture, du jardinage ou de la pèche.
Parmi eux, les femmes sont chargées de tous les travaux pénibles.
Les hommes, jeunes et vieux, voyagent, fréquentent les marchés,
et font la guerre. Souvent silencieux, ils passent leurs journées,
accroupis ou couchés , l'œil fixé sur les troupeaux qui paissent et sur
les fenomes qui travaillent. Celles-ci , sous le soleil ardent , portant un
enfant suspendu au sein ou sur le dos, vont souvent à une ou deux
lieues du douar puiser de l'eau , recueillir le bois , tirer la charrue à la
place de l'âne ou de la mule qui sont en voyage, traire les vaches et
les mener aux champs ; elles se lèvent trois heures avant le jour,
pour préparer le kouskous du soir. Les malheureuses accouchent
presque toujours au milieu du travail , que cet événement peu impor-
tant de leur vie n'interrompt jamais.Elles ont pour couche la terre,
pour costume un grand linceul de laine, drapé, et rattaché par de
petites broches de bois ou de fer. Rarement les tribus s'allient entre
elles. Un champ, un cheval, une discussion frivole, sont pour elles
des motifs de guerre. Elles se divisent en groupes qui campent isolé-
ment, mais toujours à peu de distance l'un de l'autre. Les tentes
forment un cercle, surtout en temps de guerre; de là le mot douar
(rond). Le soir, tous les troupeaux rentrent et sont parqués au centre
dn douar, dont l'entrée, obstruée par des broussailles, 'est gardée par
un poste armé. On change souvent de campement à cause de l'in-
vasion rapide des insectes et de l'épuisement des pâturages; mais on
ne dépasse jamais une certaine limite , assignée au territoire de la
tribu. On l'établit près d'un puits, d'un lac ou d'un cours d'eau po-
table. Chaque douar a un caïd qui dépend de celui de la tribu , et ce
dernier du caïd de la province. La mosquée du douar, tente semblable
aux autres tentes, est gardée par un muphti , prêtre, notaire et maître
d'école à la fois. On trouve dans les douars des hommes que l'on
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tM BB¥UB ins BsxnL mmuss*
regarde comme lettrés. Ces érudits, qiu ne savent ni Ike ai écriie,
parlent on idiome qui ne ressemUe ni à l'arabe du Com, doet 8»
n'entendent pas un mot, quoiqu'ils en répètent quelques ¥09ets>»
ni au dialecte maure parlé dans les vHIes. Le Bérebèfe et le cam-
pagnard y plongé» dans une ignorance et une apathie profendes;
crédules, supeisdtieux , ignorant le moi» de raooée, le quantième'
du mois , et leurs liens de parenté, végètentainsi , jonefei du hasard,
îBstrumens de l'habileté on de l'anAition.
Les villes do Maroc sont toutes situées sur la cAte, si Yea eiocfkt
les trois cités de riotérieor, Fez, llié<|newz et Harœ; on peotcitor
encore Al-ULanar-Kebir : toutes les autres ne sont que de grands
villages, où' s'amassent le» tribus de laeampagae, Fe»a coflsecvé de
nombreux vestiges de la civilisation mauresque. Les villes de la
cdte présentent seule» des traces, mais peu profoudcs, de domln»-
tion européenne. Les traditions sont éteintes; la conquête de lls--
pagne n'est plus qu'on souvenir conAis, même pour les classe» les
plus éclairées. La prééminence de la population des villes sur las
habitans de la campagne se oMini&ste par un caractère pb]^siqne phi»
délicat, des mceurs plus douces, un costume moin» primitif et plus
riche, un logement plus commode et plus propre, une nourriture plus
recherchée, un dialecte phis pur, (|noiqoe difTémnt encore beaucoup
de l'arabe littéral; enfin, par la pratique du commerce intérieur et
extérieur et la connaissanee du négoce. Là se bornent le savoir et b
civilisation de.cette population indolente et avide, chez laquelle l'ha^
bitude d'un trafic elllronté développe à un point incroyaUe la four-
berie et l'avarice. Le gain d'un centime étoufferait tout sentiment et
tout scrupule* Pour elle, le lucre est la seule affaire, hi débauche la
seule distraction,.
Riches et pauvi:es envoient leurs enfaos aux écoles annexées à
chaque mosquée. C'est un eoseignement mutuel, présidé par un
prêtre, qui, à force de hurlemens et de coups de bâton, finit par
graver dans la mémoire des écoliers un petit nombre de versets da
Coran, soixante ou cent au plus, qu'ils récitent sans broncher, mais
aussi sans les comprendre. Ceux que l'on destine à la magistrature,
au notariat ou à la cléricature, poussent leurs études plus loin, e^
apprennent à écrire. Tous les actes officieb sont rédigés en arabe
littéral. Dans les grandes vHles, à la cour et dans les emplois, on
trouve quelques personnages lettrés, connus sous le nom de /ekis,
écrivant correctement, possédant la langue-mère et le Coran. Uni-
quement préoccupés des formes de la langue, ils ne s'occupent que
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LE MAItOC ET XA QUESTION iTaLGER. 6S3
4e gramniaire, s'en tiennent à la lettre, et s^embarrassent pea du
•sens. Entre les ulémas ottomans et ces tolbas mauresques, fl y a
une énorme distance. Nous ne parions pas des musiciens et poètes,
bdadins misérables qui jouissent parmi le peuple d*un immense cré-
dit, et le soutiennent par leurs gestes furibonds et leur débit em-
phatique. Les hfl^tans des villes, fiers de cette civilisation informe
qui leur assure la prépondérance sur les Bérebères et les campagnards,
forment une caste jalouse de ses alliances et de sa haute position , et
ipû se donne le titre de dasse des commerçans [pmjaret).
A ces trois classes musulmanes, il faut ajouter les juifs jetés en
Afrique par les persécutions des princes chrétiens, et surtout de
FEspagne. On rencontre, bien avant dans les terres, des familles
israéliles vivant sous des tentes, vêtues comme les Maures, pariant la
même langue, et ne connaissant que celle-là, n'offrant dans leurs
manières de vivre et dans leurs mœurs sauvages que les singularités
déterminées par la différence des cultes. On sait d'ailleurs que la
langue hébraïque a de plus frappantes analogies avec le dialecte bar-
baresque qu'avec l'arabe littéral. A quelle époque et à quel événement
remonte Ténrigration de ces familles? Nul ne peut le dfa-e. Presque
aussi indépendantes que les tribus maures de la campagne, elles
jouissent d'une liberté bien plus étendue que leurs co-religionnaires
des viHes.
Toutefois on ne doit pas imaginer que la servitude juive soit aussi
réelle qu'apparente. Sans doute le premier musulman venu peut in-
jurier et battre un juif sans que ce dernier ait le droit de se plaindre,
s'asseoir à son foyer et à sa table sans qu^on ose le chasser; les juifs ne
peuvent passer ni devant les mosquées ni devant le pavillon impérial ;
ils se déchaussent pour entrer dans une maison maure; il leur est dé-
fendu de monter un cheval de selle ; ils ne peuvent entrer dans une
ville qu'à pied ; ils parient à leurs tyrans à genoux et en baisant le bas
de leur manteau ; ils rampent , ils se voilent , ils ferment leur intérieur
aux rayons du soleil : cependant ils sont les maîtres. La persévérance
de leur avarice, de leur cupidité et de leur souplesse, a remporté
un triomphe définitif. Ils sont riches, on a besoin d'eux.
D'ailleurs , la protection assurée au commerce par Muley^Abder-
raman , sultan actuel , a dû rejaillir sur les commerçans juifs ; leur
génie mercantile, plus fécond, plus actif, plus éclairé que celui des
Maufes, a placé sous leur loi tout le commerce extérieur. Le prêt à
usure, surtout dans la campagne, le courtage, l'expertise des mar-
chandises, le contrôle des monnaies et des comptes, l'interprétation
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62& BEVUE DES DEUX MONDES.
des langues et toutes les transactions avec les Européens, leur ap-
partiennent. Un' caractère adroit, fourbe, souple et insinuant, une
parole mielleuse, abondante, infatigable, Thypocrisie de la soumis-
sion respectueuse, ont accompli cette étrange domination des esclaves
sur les maîtres et annulé Tempire des musulmans. Ainsi la brutalité
cède à la ruse, Torgueil à Tintérèt, la tyrannie eo haillons à Tescia-
vage opulent.
§ III. — COUP d'oeil histobique sur là fondation de l*empibb de
MAROC ET sur SES RAPPORTS DIPLOMATIQUES AVEC L*EUROPB.
Depuis la chute de Carthage et de Rome jusqu'au xiv* siècle, les
peuples de la côte septentrionale de l'Afrique n'eurent aucun rapport
avec l'Europe. Le conunerce actif que les Carthaginois avaient fait sur
le littoral des deux mers, d'abord refoulé vers l'Orient, s'était con-
centré enfin sur l'Egypte. Les progrès de la navigation, aux xnr et
xiv*" siècles, le reportèrent sur la côte méridionale au-delà du cap
Blanc. Avant cette époque , la lutte de l'empire grec contre l'invasion
barbare, grand duel transféré en Afrique , n'avait pas dépassé le lit-
toral de la Méditerranée. "^
Une autre lutte, celle du christianisme contre le mahométisme,
mit pour la première fois les Maures en contact avec l'Europe. Lorsque
les Arabes, maîtres de l'Espagne, se trouvèrent réduits à implorer
les secours de leurs co-religionnaires d'outre-mer, les rois de Fez et
de Maroc passèrent le détroit, partagèrent la fortune de leurs frères,
et décidèrent la victoire en faveur de l'Islam. Le poids que l'épée de
ces rois jetait dans la balance leur donna long-temps la suzeraineté de
l'Espagne mabométane, suzeraineté que les dissensions intestines
de ces royaumes ne permirent pas d'établir en principe. Une foule
d'états se disputaient le terrain ; une foule d'ambitieux aspiraient au
pouvoir. A la mort de Jacob Almanzor, le Charlemagne de l'Afrique,
tous les peuples que sa main puissante avait tenus réunis, mais
non confondus, se séparèrent et usèrent leurs forces contre eui-
mômes.
Le christianisme à son tour, çiprès avoir chassé les mabométans,
passa la mer et les poursuivit jusqu'au pied de l'Atlas. De la côte de
Blad-Noun aux conOns du désert, il étendit un grand filet de villes
militaires et commerçantes qui menaçaient de se refermer sur tous
ces peuples et de les réunir au monde civilisé. Le Portugal et l'Es-
pagne semblaient s'être partagé cette mission. Les Portugais bûtis-
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LE MAROC ET LA QUESHON D* ALGER. 625
saieot sur le roc de Sainte-Croix, aux bouches du Tamzif, de la
Horbeya et da Sébou , des forteresses dont quelques-unes devaient
ser?if de noyau à des cités populeuses; ils agrandissaient et fortifiaient
Saffi, b&tissaient Mazagan, pillaient et détruisaient Anrà, se retran-
chaient dans Azamore, dans Arzilla, dans Ceuta, dans Tanger. Les
Espagnols forçaient Rabat et Salé, prenaient et reprenaient Larache,
occupaient Mellille, Alhucéma et Penon de Goméra, qu'ils ne devaient
plus abandonner; ils pénétraient enfin jusqu'à Oran. Pius tard, au
xvir siècle, le Portugal admit à la même œuvre l'Angleterre, en
cédant Tanger à Charles II pour la dot de Catherine.
Les souverains de Fez et de Maroc, tout occupés à guerroyer
entre eux et contre les peuplades rebelles , subissaient le blocus de
l'étranger. Cependant, après d'énergiques efforts et des atrocités
inouies, la dynastie des shérifs, qui règne encore aujourd'hui, étant
parvenue à réunir sous sa loi les deux royaumes et les tribus voi-
sines, dirigea fbutes ses forces contre les envahisseurs. Cette unité
nouvelle du pouvoir africain lutta victorieusement contre les chré-
tiens, qui se divisèrent et perdirent l'une après l'autre toutes leurs
positions. L'Angleterre évacua, en 168iii', Tanger, dont elle eût pu
faire une position plus avantageuse que Gibraltar. L'Espagne seule,
en dépit des attaques réitérées des sultans, réussit à conserver sur la
Méditerranée les places de Ceuta, de Mellille, d' Alhucéma et de
Penon de Goméra. En 1788, elle fut obligée d'abandonner Oran.
A cet accroissement du pouvoir dont les sultans s'emparèrent, que
pouvaient opposer les chrétiens, divisés et rivaux? Tenter le blocus
d'une c6te de deux mille lieues, d'un pays qui se suffit à lui-même,
et qui peut frayer à son commerce d'autres voies par l'intérieur des
terres? La France, la Hollande, récenunent l'Angleterre et l'Autriche,
ressayèrent en vain. Le blocus'du Maroc par l'Angleterre compromet-
tait Gibraltar bien plus que Tanger, et une rupture sérieuse avec le
Maroc eût fermé à cette place la source de son approvisionnement.
Fallait-il essayer de détruire la marine marocaine? Aux époques
de sa gloire, elle n'avait compté qu'un très petit nombre de gros
navires, qui n'avaient pas ordinairement plus de dix-huit canons de
six , plus de deux cents tonneaux , plus de cent cinquante hommes
d'équipage; jamais ses vaisseaux les plus considérables n'ont pu tenir
contre la marine européenne. De petites embarcations, felouques,
galiottes, misticks, allant è la rame, chargées de pierres plus que
d'aucune autre arme, et montées par un nombreux équipage, mer-
yeillensement servies par la situation et la nature de la côte, com-
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posaient la véritable force de cette nariAe. Éq^ppaot aiséneai jt
la poursuite des navires de haut bord, elles tombaîent sor le» prises
assurées , et triomphaient sans péril. Ainsi s'étabUsaait Tc^HeilIèwe
indépendance du sultan. L'égoïssoe et la rivalité commeieiale des
Européens consolidaient sa position, réputée inexpuf^Ue, et toutes
les nations subissaient les conditions onéreuses qa'il «ttactniià son
alliance.
Pendant les guerres maritimes des iL\n^ et XYni' siècles, kr libre
accès des rades de Maroc, surtout cehû de Tanger et Tétoiuui, le
bénéfice qui résultait de la neutralité de ces rades pour Tatlmpe
comme pour la défense^ offraient aux puissances belligéraiites de
l'Europe un important avantage. A la même époqpe, le comaieree,
susceptible sur cette partie de l'Afrique de prendre une nouvelle
extension par la facilité de ses communications avec le centre du eon-
thient, offrait aux puissances neutres «n monopole précieux à eai-
ploiter. Le Portugal, la Hollande, le Danemark et la €uède avaient
espéré un moment s'approprier cette partie de la côte de l'Oeéaa,
conune les républiques italiennes s'étaient approprié le littoral de la
Méditerranée, et se ménager auprès de la cour de Maroc la positien
privilégiée dont Gènes et Venise avaient joui à Coostantisople. Pew
quelques puissances, pour l'Espagne par exemple, l'alliance de la
cour de Maroc était impossible à éluder. Préoccupée de soa coBMii«ree
de blé et de ses possessions en Afrique, elle devait craindre que rhos*
tiUté des sultans ne l'en dépouillât. L'xiugleterre voulait garder ^-
braltar,. qui , sans l'alliance du Maroc, ne peut subsister qu'à la <tis^
crétion de l'Espagne. Enfin, les petits états qai naviguent dans le
détroit étaient placés dans l'alternative d'armer en guerre tous leurs
navires marchands^ ou de payer aa suKao une prime d'assorance
contre la piraterie.
La tyrannie commerciale et militaire du Maroc sur la navigatioii
européenne, l'exigeàce d'un impôt arbitraire imposé à toos ces peu-
ples, passèrent donc en coutume. Les uns paient eticore un tribut
fixe,, les autres présentent au sultan , à des époqjues détermÎBéesv de
msgnîfiques cadeau. Les nations européennes ont acoe^é eetle
igpûmiaie çonuBune, qui leur semble préférable à la domioatÎQB.
exclusive d'une seule d'entre elles sur la côte d'Afrique. Eneouragée
par cette situation, la cour de Maroc a tout osé. Le taux et le luaée
de paiement des droits de douane, les droits d'ancra^», les lois eom^
merciaiesdtt Maroe, sent devenues vaigueset arbi^airesw Sauspu^
raftre violer ses élastiq^jes traités, celte cour ^'est^rancfaie de toute
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LE MAftOC Vr LA <|IJE9Tl(m B'AlGBR. fiSt
règle fee, modffimt, augmentant, dhntnaant ses stipulations, abo-
lissant ce qal etiste, ou instituant ce qui n'a jamais existé.
L'histoire des relations diplomatiques de TEurope avec le Maroc
Ti*est donc que rhistoire des concessions humiliantes faites à cette puis-
sance mabométane par les cours chrétiennes. £n ITTT, le «ultan,
voyant que le Portugal, le Danemark, la Hollande et la France, ne
trouvant pas au Maroc les élémens de prospérité sur lesquds elles
avaient compté, commençaient à déserter ses ports, ouvrit, par un
flieiâreste, toutes les rades de l'empire au commerce européen. Ce
manifeste n'avait qu'un but : attirer les commerçans et les ageos
diplomatiques, afin d'entamer des négociations, suivies d'exactions
régulières et extraordinaires. Personne ne répondit à cet appel, et
le snltan, désappointé^ déclara que quiconque ne deviendraR pas
son ami serait traité connne ennemi , c'est-à-dfre qu'il armerait ses
corsaires contre tout pavillon qui ne flotterait pas sur une maison
consulaire à Tanger.
L'Europe était en guerre , et cette menace ne put être exécutée;
les corsaires auraient eu affaire à des navires contre lesquels ils ne
pouvaient se mesurer. i>e 1800 à 1815, toutes les nations de FEu-
rope furent représentées directement par le chargé d'affaires de
France. Plus tard, de 1822 à 1828, le sultan s'occupa du soin de
consolider un trAne ébranlé par les milices du palais. Mais dès qu'il
fat^idement assis, et qull vit la marine marchande de toutes les
nations uaviguer sur le détroit, il reprit en sous-ceuvre le plan de
son prédécesseur. Une corvette fut mise sur le chantier de Rabat; une
autre corvette et deux bricks furent achetés à Gènes, en Porlu^çal et
en Amérique. Le consul portugais céda un joli schooner qui se trou-
vait mouillé sur la cdte. On réorganisa le corps des marins, celui des
eanonniers, et Ton eut soin de répandre à travers toute l'Europe le
bruit de ces préparatifs, qui n'étaient qu'un stratagème et une spé-
culation sur la terreur.
Les corsaires prirent cependant la mer en f&8S, et se jetèrent
d'atord sur deux navires anglais, qui furent capturés parce qu'où
n'avait pas trouvé leurs papiers en règle. A la même époque, un na-
vire autrichien , le Véhce , s'étant, présenté à Babat , on «fit main basse
sur la cargaison; l'équipage fut nris avx fers. L'Autriche, dont le traité
de paix avec le Maroc arvait été renouvelé «n 1805, avait négligé d'y
entretenir «m chargé d'affaires. Le saKan se souvenait aussi que Ve-
nise 4di atsait long-temps payé une rente ammclte de 100,000 Kvres;
et qu'au lieu de se courroucer -en 1780, lorsque le^xmsul vénitien.
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628 REVUE DES DEUX MONDES.
fut expulsé par le sultan, elle avait subi patiemment l'outrage; il se
souvenait que Napoléon, en réunissant Venise à la France, avait
détruit une alliance honteuse et coûteuse : le trésor de Maroc se trou-
vait frustré deux fois, par le cabinet de Vienne et par le gouverne-
ment de Venise.
A la nouvelle de cette insulte, et sur le refus obstiné du sultan,
qui ne voulait restituer ni Téquipage ni la cargaison , une escadre
autrichienne, aux ordres du capitaine Bandiera, aujourd'hui amiral,
fut envoyée sur les côtes de Maroc ; elle se traîna plusieurs mois de
Tétouan à Tanger, de Tanger à Arzilla et à Larache. Le vaisseau
Commodore, en quittant Tétouan , reçut en plein dans l'arrière un
boulet du rempart; l'artilleur qui avait pointé la pièce fut le héros
d'une ovation qui dure encore. A Larache, quelques embarcations
tentèrent de pénétrer dans le Lyxos pour incendier la flotte maro-
caine qui y était à l'ancre; la tentative échoua : les marins tombés au
pouvoir des Bédouins furent massacrés, et leurs têtes, portées en
triomphe à Fez et à Maroc, excitèrent chez les Barbaresques une
irritation enthousiaste qui les possède encore. Devant Arzilla et devant
Rabat, où le commandant voulait tenter un autre débarquement,
l'aspect belliqueux de la cavalerie déployée sur le rivage le détourna
de son projet.
Enfin les fils du chargé d'affaires de Danemark se portèrent média-
teurs. Le traité de paix fut conclu à Gibraltar entre le consul maro-
cain Bénoliel d'une part , le conseiller aulique Pflugel et le capitaine
Bandiera d'autre part. On expédia de Vienne un présent splendide
qu'accompagnèrent d'honorables gentilshommes, et qui fut offert en
1830 au pacha de Tanger par les signataires du traité, présentés
eux-mêmes par le consul danois. La cargaison et l'équipage du Véloce
furent rendus à l'Autriche, qui désigna pour son représentant officiel
le consul de Danemark. Ce dernier arbora le pavillon autrichien;
inutile démonstration , les rapports du Maroc avec l'Autriche sont
nuls, comme aupasavant.
Depuis 1830, ou, pour mieux préciser l'époque, depuis. la prise
d'Alger, les courses des Marocains ont cessé. Des navires avec pavillon
russe et pavillon belge ont fait des actes de commerce au Maroc sous
les auspices de l'un des agens diplomatiques résidant à Tanger; actes
rares d'ailleurs, qui provoqueraient, s'ils se multipliaient, des expli-
cations entre le Maroc et ces gouvememens. Mais ce fait prouve que
la prise d'Alger et les progrès de la France en Afrique ont produit sur
ces peuples une impression profonde.
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LE BIAROC ET LA QUESTION D*AL6ER. 629
Les nations chrétiennes sont loin d'en tirer parti ; c*est ce que prou*
vera bientôt le résumé des relations entretenues récemment par elles
avec le Maroc. Nous commencerons par le gouvernement napolitain.
En 183^, le renouvellement de son traité avec le Maroc fut pour le sultan
un prétexte de lui imposer des conditions nouvelles et onéreuses. Les
pourparlers duraient depuis long-temps , et le consul se prétendait
toujours hors d*état de conclure, faute de communications ministé-
rielles. Pour mettre un terme à son hésitation , le sultan lui rendit
ses passeports; le consul se retira à Gibraltar. Quelques mois après,
le nouveau traité était conclu par Tintermédiaire de M. Bénoliel, et
Naples se soumettait à offrir au sultan un présent convenable, auquel
serait ajoutée une quantité donnée de soufre. Le soufre fut reçu
d*abord à Tétat brut. Une fois emmagasiné , l'on prétendit qu'il n'était
d'aucun usage, et qu'il s'agissait de soufre purifié. On obéit; un
navire de guerre napolitain se présenta, couleurs déployées, sur la
rade de Tanger, apportant le soufre en canon. qu'on exigeait de lui.
Ce dernier fut accepté; mais on ne voulut jamais rendre le soufre
brut qu'on avait refusé d'abord.
A la même époque, le sultan refusait l'exéquatur et l'admission
de M. Béramendy, nouveau titulaire du consulat espagnol, jusqu'à
ce que son prédécesseur, M. Briare, eût satisfait à toutes les dettes
particulières qu'il avait contractées. En 1829, au moment du blocus
autrichien, la garnison de Ceuta faisait l'exercice du canon. L'isole-
ment dans lequel elle vit rend fort naturelle la ferveur de cet exercice.
La cour de Maroc en prit ombrage, et signifia son mécontentement
au cabinet de Madrid, qui se montra tout aussi pacifique que le cabi-
net de Naples, et ordonna à la garnison de chercher un autre amu-
sement. En 1835, une collision étant survenue entre des sujets ma-
rocains et l'équipage d'un navire génois , à bord duquel ils étaient
embarqués, la cour de Turin rappela son chargé d^affaires, qui n'avait
point manqué à ses devoirs.
Le Danemark et la Suède ne se montrèrent pas moins dociles aux
caprices des pirates barbaresques. Après avoir entamé, en 1755, des
négociations dont l'intermédiaire était un juif inhabile, le cabinet
danois se crut autorisé à envoyer à Sainte-Croix une flottille portant
des ingénieurs, des ouvriers et des matériaux, pour élever sur ce
point une forteresse protectrice de son commerce. L'ambassadeur,
qui montait le vaisseau amiral , fut fait prisonnier, les matériaux
furent saisis, et Ton exigea, avant tout arrangement, la rançon de
l'ambassadeur. Conclu à cette occasion , le traité de 1757 concédait à
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fin HBTUE jnSS INBCX MOUDOBS.
la conpagme flanoise ( Bommée compagnie d'Afrique ) le monopole*
pour dix années, du commerce des ports de Salé et de SafB , moyen-
naiit une redevance annuefle de 50,006 piastres fortes d'Espagne.
Mais, comme ce traité n'obligea pas le sultan à fermer les ports de
Maroc au commerce européen , Âbderraman appela tous les comraer-
çans sur les autres points abordables de la côte , notamment à Ho-
gador, Keu voisin de Saffi , à Mazagan , à Casablanca , voisin de Salé.
Il diminua les droits de sortie en leur faveur et leur céda divers privi-
lèges refusés à l'établissement danois. La diminution des droits ame-
nant une hausse sur tous les marchés, lé commerce intérieur déserta
les deux places monopolisées par la compagnie d'Afrique. Celle-ci
croula tout i coup, et, contrainte à payer la redevancejusqu'au terme
fixé de dix ans, elle fut ruinée. En 1767,1e Danemark renouvela son
traité , et se soumit à un tribut annuel de 25,000 piastres fortes, qu'A
paie encore. Assurance contre une piraterie qui n'existe plus, en faveur
d'un conraaerce qui n'existe pas.
En 1763, la Suéde adheta aussi lesbonnes grâces du stdtan, moyen-
nant un présent considérable qu'elle s'engageait à renouveler chaque
année, et qui consistait d'abord en bois de construction , en muni-
tions de guerre et en autres produits de la Suède. Il fut plus tard
exigé en argent. Rompu en 1771 par Gustove TH, ce ridicule traité
fut renouvelé ensuite et greva la Suède d'une sonune annuelle de
20,000 plâtres fortes, non compris l'arriéré remboursable sur le
même pied. La Suède n'a pas le moindre intérêt engagé au Maroc.
En 1830, la Belgique, sous la protection de lord Palmerston , essaya
de lier avec le Maroc des relations commerciales qui devaient oflRrir
nn écoulement facile et important aux produits des Provinces-Unies.
Le consul anglais auquel l'agent belge étaft recommandé écrivit force
dépêches, prodigua les conseils, loua une maison, enrôla des domes-
tiques et des employés pour l'agent belge. Ce dernier ne pot aller
plus loin que Gibraltar. Après un long séjour sur ce rocher, il perdit
patience, et alla promener son oisiveté dans l'Andalousie. Les négo-
ciaftions n'ont pas encore avancé d'un pas. C'était une bonhomie
étrange d'imagin'er que lord Palmerston ouvrirait au commerce belge
la route d'une concurrence aussi dangereuse pour les Anglais.
La Hollande a conclu plusieurs traités avec l'empire de Maroc»
dont ralfiance lui a été précieuse pendairt la guerre de 1755. TJn
moment la parx fut rompue parce que le sultan n'avait pas trouvé
la cadeau du consul assez riche. Après une démonstration hostile qui
n'eut pas grand succès, le gouvernement de flotlande réclama la
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LE MAROC R UW QiJBSTiON B-ikl^ER. 691
paix f f(oi fut rétabMeen ITZft^ Le comnierce belandai» têt longtemps
prospère an Maroc; dès le milieu du xviir siècle-, les marchandises^
expcMTtée» de ce royaume à Marseille y trou?aieat un débouché tfès
ai>aotageux; mai» TAngleterre, une fois maKresse de Gibrallar, en fit
un frand dépôt des manufactufes anglaises , et s'empara de tout le
commerce d'importation.
Les Portugais, long-temps habitans des cotes de fiifiriqiie, avaient
habitué les Maures à leur industrie et à leur caractère. En 1769, forcés
d'évacuer Mazagan , leur dernier établissement , il» remplacèrent le»
postes militaires par des maisons de commerce, et passèrent avec le
sultan un traité assez avantageux , qui leur permit de conserver avec
la cMe occidentale des relations actives. Lisbonne était alors pour les
Maures ce que Gibraltar est aujourd'hui. Là se rendaient, montés sur
des vaisseaux portugais,, les juifs et les Maures qfùse hasardaient à
sortir de Barbarie. Ils y allaient foire leurs achats, porter leurs mar-
chandises, et lier connaissance avec la civilisation européenne, La
décadence de la marine portugaise et la concurrence de Gibraltar
ont détruit ces communications^ A peine aujourd'hui le pavillon
portugais apparatt-il sur quelque rade, à bord de petits misticks qui
viennent chercher un fret pour Gibrattar, ou sur la poupe de petit»
bateaux pécheurs qui pendant la belle saison stationnent a la bouche
du détroit.
Le pavillon sarde se montre assez souvent sur la Méditerranée et
sur l'Océan. La plupart des navires génois viennent poursuivre dan»
les rades de Barbarie leur spéculation habituelle, la spéculatio» du
fret. Ils apportent des marchandises prises à Gibraltar^et chargent de»
marchandise» pour Gibraltar et Marseille. Les relation» des deux pay»
n'ont pour base que les différences éventuelles dans le cours des mar-
ehancHses. Quantaux États-Unie, en changeant le mode de taxation de»
laines importées de l'étranger, ils ont tout à coup dirigé vers la côte
occidentale de la Barbarie un nombre prodigieux de eommerçamet
de navire» niérieain». Pendant trois ans consécutif», une quantitâ
coBsidérablede laine a^été exportée de Mogador, de Satt, de Mazagan,
de Casablanca et de Tanger; mais le système de transaction si^î
dans le» deux pay», irré^ier et vicieux , ne pouvait servir de base
à des rapports cantînusv Le prix des laines ayant subi au Maroc une
liausse inaccoutoméer le commerce se trouva dérouté> les droit» de
douane suivirent la hausse, tous les marchés furent bouleversés»
Des fraudes tentées par les négpcian» américains {urent déeoui»ertes,
el à l'arrivée de» deinière» cargaiaans il j eut procès , saisies^ faillite»»
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69S BBTUE DES DEUX MONDES.
Le tarif des douanes éprouva d'importantes modifications, enfin les
rapports de rAmérique avec le Maroc restèrent suspendus.
Les États-Unis avaient aspiré à la possession d'une petite île située
dans le détroit, à peu de distance du continent. En la réunissant à la
terre-ferme, on eût créé une rade sûre, et cette position fortifiée,
rivale de Tanger, de Ceuta et de Gibraltar, eût assuré aux États-
Unis ce qu'ils cherchent depuis long-temps, un pied dans la Médi-
terranée. Le traité de 1786, le premier que la république ait con-
tracté avec le sultan, venait d'expirer, lorsqu'on essaya d'y glisser
cette proposition. L'agent américain, envoyé à Tanger, passa deux
ou trois mois à attendre vainement l'honneur d'une audience. Le
sultan, qui se repose assez volontiers sur son agent à Gibraltar,
M. Bénoliel, ami de l'Angleterre, du soin de négocier et de débattre
ses traités, laissa l'ambassadeur des États-Unis conférer avec cet agent
marocain, sujet anglais. Dominé par l'influence du gouverneur de
Gibraltar, M. Bénoliel fit à la demande américaine tout l'accueil que
l'on peut croire. La tentative échoua, et le gouvernement des États-
Unis, renouvelant son traité, mais sans la clause désirée, adressa
au sultan un cadeau d'une grande valeur, qui fut reçu en 1839, à
Mazagan. Ce présent consistait, dit-on, en un canon, des armes et
des munitions de guerre; singulier présent de la part d'un alUé de la
France.
L'Espagne, par sa proximité, les besoins de son commerce, son
industrie agricole et les possessions qu'elle a conservées en Afrique,
est la nation qui jusqu'à ce jour a eu le plus d'intérêts engagés au
Maroc. Une paix active, une guerre active, telle est Talternative dans
laquelle se trouvent placés ces deux peuples. 11 leur est impossible de
s*éviter. Sur les deux côtes règne une analogie frappante de locali-
tés, de caractères, de mœurs et de besoins. Ce n'est pas seulement
un souvenir,- c'est une tendance. Le fait seul de la conservation des
établissemens espagnols en Afrique prouve qu'ils sont peu menaçans
et peu dangereux pour le Maroc; séparés et protégés d'ailleurs par
la montagne et les plaines du Rif , ils sont à l'abri des coups de main
tentés par les sultans. Les traités de paix ont été toujours renouvelés
peu de temps après avoir été rompus, et les deux parties y ont gagné.
Pendant ces années de mauvaise récolte que Tétat actuel de l'Es-
pagne multiplie, l'Andalousie et les tles Canaries ont trouvé au Maroc
une ressource sans laquelle leur situation eût été critique. Souvent
aussi le Maroc, sans le prompt secours de l'Espagne, eût été dé-
peuplé par la famine, que l'imprévoyance des habitans et l'insuf-
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LE MAROC ET LA QUESTION D'ALGER. 633
fisance des procédés agricoles rendent terrible dans ces contrées. Le
commerce des céréales est à peu près le seul que fesse dans ce mo-
ment TEspagne avec le Maroc, à moins qu'on ne mentionne une
petite quantité de soieries de Barcelone et de galons de Séville im-
portés, quelques cuirs de bœuf et quelques écorces de chêne ex-
portés.
Les Anglais ont abandonné Tanger. Si la position de Gibraltar est
plus forte, elle n*est assurément ni plus avantageuse, ni plus écono-
mique. Gibraltar, comme Tanger, tire ses subsistances de Maroc.
La principale ressource de Gibraltar a toujours été la contrebande.
On porte è quarante mille hommes le nombre de ceux qni vivent de
cette industrie, et la ville de Gibraltar non-seulement encourage et
alimente la contrebande, mais lui accorde la protection ouverte de sa
forteresse et de ses navires. 11 y a six mois, des contrebandiers pris
en flagrant délit , traqués par les gardesrcôtes de la reine, sont venus
se placer à l'abri du canon anglais et narguer leurs adversaires. La
chevaleresque Espagne subit l'affront, baise la main qui la frappe,
et crie : Mort aux Français!
L'Angleterre se ménage toutefois des ressources et des relations
dans le Maroc. Elle a passé avec le sultan un traité qui lui accorde
l'exportation annuelle de deux à trois mille bœufs, moyennant un
droit inférieur au droit ordinaire. Elle tire de Tanger la volaille, les
œufs, les légumes, le blé et l'orge que consomme Gibraltar. Elle y
trouverait d'excellente farine, si les fournitures de Gènes et de Mar-
seille étaient suspendues. La proximité de Tanger lui est utile non-
seulement pour l'approvisionnement de Gibraltar, mais par l'immense
avantage que le commerce anglais a su en retirer. L'agent marocain
qui habite Gibraltar favorise les transactions commerciales de l'An-
gleterre; sa garantie formelle ou implicite autorise les Anglais à
donner du crédit aux Maures ; déterminés par ce motif, une foule de
petits trafiquans se portent en masse et exclusivement sur Gibraltar.
On calculerait malaisément la quantité de marchandises anglaises qui
passent le détroit chaque semaine.
Ces avantages, il est vrai, sont achetés par une déférence humi-
liante. En 1828, comme nous l'avons dit, deux navires anglais furent
capturés dans le détroit. La mise en liberté de l'équipage et la resti-
tution delà cargaison une fois obtenues, les Anglais exigèrent une
indemnité. Le sultan s'y refusa, et quelques navires de guerre allèrent
bloquer Tanger. Les autorités maures déclarèrent que , si un seul
boulet tombait sur la ville, tous les Anglais qui se trouvaient dans le
TOMB XXIV. 40
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(Oh' BE¥I» nu ttHJX
pajSf T compris le diavgé (fâiffirires^, semest égofgé». Le bloew,
biea que maiRteau, laîas» passer Us^ navires^ (foî^ ekaciae semame>
allaient k Gibraltar et en revenaient. Le chargé cf affaires anglais^
M. Dottglas, outragé par le sttkan, répondît à Tinsulte par de la
colère, et fut jeté en prison. Le commandant de Tescaïke réclama
ce fonctionnaire, et obtint sa liberté sous la condition expresse ^m
M. Doa^aa ne qiiittcxaît pas le Maror san» Fattliorisatio& du sultan.
Enfin le sultan déclara <« qu'il nes'étaH îamaîa cru en guerre avec s»
bons allié», qu'il était malheiu-eux pour eux d'être représentés par
un fou, qu^'il consentait volontiers à leur readre cet iafortaBé, espé-
rant qu'on aUaitfiaire u» meilleur chois, et qjue In boBae harmonie
ne serait phis désormais troaUée.» L'Angleterre aecepla uae expli-
cation 9mêi satisfeisaate, et le Uocus di»parat par enchantement-
Lorsque des symptômes de mésintelligence se manifestèrent entre
la France et le sultan de Maroc, l'Angleterre joua un aoureaa rAle.
Le gouverneur de Gibraltar, qui venait de foamir de» armes à Abd-^
el^Kader, en fournit à Muley-Abderraman,, mit des mgénieara i la
disposition du pacha de Tanger pour réparer les fortification» de
cette place, promit d'arrêter à sa source toute tentative hostile de la
France, et tint le pachade Tanger au courant de toutes les nouvelle»
qui l'intéressaient. Le brick de guerre en station à Gibraltar est encoi€
en mowemeat pour le service de cette précieuse correspondance^
Les premièresnégoeiations cégnlières de la France avec le Maroc dar
tent du règne de Mnley-IsmaïL. Sous son successeur, Sidi-Mobaa»-
med, les négociations de la France et du Maroc obtinrent,^ mais dtf-
ficUement, quelque» résultats^ Les préliminaire» furent réglés , en
1*3^, par l'entremise d'un nég^^ciant français établi à Saffi, M. 1.-4.
Salvff ; le comte de Breu^fMm se rendit ensuite sur les lieux pour con-
clure. Le» ratification» ne fiBwent échangées que deux ou trois an» plun
tard. M. de M^nay,. en renouvelant ee traité, il y a quelques a»-
néeSy sead>le y avoir introduit des clausesnouvelleset plus favorables;
mai» des ai#:des supplémenteire» et exceptionnels détruisent mal^
heureusement l'efTet des clauses fondamentales. En effet, il n'a
pa garantir le commerce françai» des variations , des entraves^ et des
vexation», qui, jimtesà la eonearrence,, i l'incapacité ou à la dé^
loyauté de certain» agens, ont fini par l'expulser du Maroc. Aujour-
d'hui, sur une e6te de deux cents Heues^ dont les prodnctioas coa-^
vieaoent» l'industrie fraaf aise, et où le»prodaitsde cette industrie
Couveraient de nombceiix débouchés^ oaaecemptepltt»quedeusétar
UissesKas fraafiaisv Le» négpeîana de Marseille, au Bea d'iauter
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LE MASOC CT LU ^QIlBSnOR B^i&GER. (M
€ft fl^cquérir ee «iT0ir4Ure tt e«lle haMIeté anxqnéls le taimaeree
anglais doit «a sapériorilé , se «ont laissés primer par les prodi^
aurais, seuveat in^eurs en «qnÉlKë, ^ntais imem ^parés, nrieux
élaborés, se présentai ittieox^ tiYec phis de ^déeefece et de gran-
deur. Nos draps , HOS^Hcres TËffinés , tn» soieries ^ même nos qufai-
eaflleiSes ^otitiendnrienft an Mareic la eeneorrenee anglaise, «i les
ddiors grossiers, le condKlofineinent sofdiée de ces prodnUs, et les
frondes auxquelles a souvenft racours mie parckneme extrême, n'asan-
raienft Favantage à nos rivaox.
Sous Napoléon, le consul français de Tanger y tenait tme conr
brillante, dont Tagent arr^îs s'était seul îselé. Cet appareil et eette
pompe, qui produisent snr les arientauKune impression si profonde^
Ff>rigine de cet éclat, Men connue des Maures^ éveillaient en eux
une vive admiration , mêlée de respect pour la France et pour son
souverain. La restauration laissa échapper cette position élevée; les
agens des autres puissances , quittant le rôle secondaire qu'on leur
Avait assigné, construisirent des palais qui rejetèrent dans l'ombre la
résidence modeste delà France. Cependant la prépondérance française
s'est un peu relevée, depuis que la résolution de conserver l'Algérie
et le déploiement de forces dont cette déclaration a été appuyée , ont
conseillé au sultan les égards et la déférence. Le consulat-général,
confié aujourd'hui à un tiomme dont fattitude est ferme jet indé-
pendante, soutient ce mouvement ascensionnel.
TeHes ont été les relations diplomatiques derEurope avec le sidtan
de Maroc, relations purement commerciafles. Renfermé dans son
orgueil, il surveille de loin les évènemens européens sans y prendre
part; îl s'attache surtout à en anlêter le retentissement sur sa frontière.
Les consdls ne résident pas auprès de la cour, la plupart quittent le
pays sans avoir entrevu* le siÂan. Leur résidence, d-srbord fixée à
Rabaft, a été transférée à Laradie. En 1780, Laracbe fat tffterdit aux
dn'étiens, et les consuls dttrent se transportera Tanger. La diplomatie
marocaine , habile à combattre les chrétiens avec leur esprit et leurs
idées , colora ce procédé arbitraire , «n prétendant qvTon avaH dlier*
ébé à rendre le séjour du pays moins désagréable aux consuls , à ^lea
rapprocher de rEurope, et aies placer en romnmnication journalière
avec leur patrie. Ce qui importait au stOtan , c'était d'éloigner les
consuls dutjentre déf adnrinistrafton et de leuren dérober îes secrets,
de faire prendre à la marine de guerre le diemrn et les ^titions'de
Muât (ft de Larache; «irfin, deicaiflieranK étaingers les.pofints vul-
M.
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636 BBVUB UBS DEUX MONDES.
Dérables de Tempire, et les révoltes continuelles des tribus voisines
de Rabat et de Salé, qui inquiètent souvent Tadministration et la tien-
nent en échecs Aujourd'hui, quand le sultan est à Fez, la notification
la plus pressée ne peut recevoir de réponse avant quinze jours; s'il se
trouve à Maroc, quarante jours au moins sont nécessaires.
Abaissement volontaire des nations européennes, toujours prêtes
à satisfaire la rapacité mauresque, même sans en tirer aucun avan-
tage, et qui se soumettent à être rançonnées sans en tirer bénéfice;
de la part des Anglais, habile et prévoyante souplesse, sacrifiant la
dignité nationale aux intérêts du commerce; de la part des sultans,
adroite et &pre exploitation d'une situation favorable et unique; tel
est le résumé des relations diplomatiques que nous avons esquissées.
Examinons le changement ostensible ou secret que la prise d'Alger
et son occupation ont dû entraîner ou peuvent entraîner un jour.
§ IV . — DU BOYÀUME DE MABOC BELÂTIVEMENT À LÀ COLONIE D^ÀLGEB ,
ET DE LÀ SITUATION D*ÀBD-EL-KÀDEB.
La régence d'Alger et le Maroc appartiennent à des sectes diffé*
rentes. Le Coran n'admet qu'un vrai monarque chef de l'église. Le
sultan de Maroc est donc, aux yeux de ses prosélytes, descendant
unique et successeur légitime du prophète. La communauté d'origine
n'est pas pour les musulmans, comme on pourrait le croire, un prin-
cipe énergique de fraternité et de sympathie. Les Marocains détes-
tent les Turcs et méprisent les Algérien^.
Ils ont donc été médiocrement émus du malheur subi par leurs
antagonistes religieux, les Arabes de l'Algérie. Voisins turbulens, les
deys d'Alger et de Tittery avaient souvent ou entraîné dans leurs
querelles les provinces limitrophes ou pris une part dangereuse aux
démêlés des royaumes de Fez et du Maroc. Les corsaires d'Alger,
plus formidables que leurs voisins, s'étaient fait payer plus cher
leurs primes européennes, et la jalousie du sultan ne leur pardonnait
pas cet avantage. Si , comme les Anglais en répandent le bruit , la
colonie française venait à quitter Alger, le sultan doit espérer piettre
cet événement à profit pour son église, son empire et son territoire.
Aussi, loin de maudire la prise d'Alger, la cour de Maroc s'en réjouis-
sait^Ue en secret, lorsque la France déjoua son espoir en déclarant
qu'elle garderait sa conquête.
Alors se présenta, aux yeux des populations arabes, l'homme que
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LE MAROC BT LA QUESTION D*ALGER. 637
réclamaient leurs désirs; sous le rapport politique, un libérateur; sous
le rapport religieux , un pontife : — Abd-el-Kader.
Ce marabout célèbre soulevait un double levier, religion et patrio-
tisme. Il était parvenu à se créer une généalogie remontant au pro-
phète. Les commentateurs les plus vénérés du Coran bénissaient
entre ses mains Tinstrument de persuasion arabe, le glaive, et lui
ouvraient au trône la voie du champ de bataille. Une fois maitre de
ces ressources, le marabout vint se jeter aux pieds du sultan de
Maroc. On s'en étonne , mais à tort. Il ne pouvait rien attendre de
Stamboul, ni des beys de Tunis et de Tripoli , perdus dans leurs em-
barras domestiques et dans leurs luttes intestines. Il lui fallait, de
deux choses Tune, ou reconnaître la suzeraineté du sultan de Maroc,
ou se proclamer lui-même khalife et son rival. Les secours offerts à
Abd-el-Kader par le gouverneur et les trafiquans de Gibraltar ne pou-
vaient lui parvenir que par le royaume de Maroc. Si les Anglais lui
fournissaient des armes et des munitions de guerre, voire même des
ingénieurs, pouvaient-ils fournir des chevaux, des mulets et des cha-
meaux, du biscuit et de Forge, des tîntes de campagne, des tar-
bouchs et des babouches, objets indispensables à l'équipement arabe?
Le traité de la Tafna lui livrait sans doute des approvisionnemens
d'armes, de munitions, de vivres; mais une alliance sérieuse avec
la France détruisait le prestige et la force d'Abd-el-Kader. Se sou-
mettre au sultan, lui rendre hommage, était donc pour lui le seul
parti prudent et convenable.
Quant à Muley-Abderraman , sa situation n'était pas moins com-
plexe. L'hommage d'Abd-el-Rader, accepté par le sultan, le constituait
en hostilité avec la France , et lui faisait courir les chances d'une
guerre dangereuse. Si les deux alliés réussissaient contre nous, un
vassal ambitieux et turbulent pouvait tourner ses armes contre son
suzerain. Muley-Abderraman reçut donc assez froidement les protes-
tations du marabout, et l'ambassade du colonel Delarue, dont le lan-
gage fut énergique jusqu'à l'emportement, dut le con6rmer dans ses
dispositions pacifiques. On prétend qu'il soutient indirectement notre
ennemi. Sans doute Abd-el-Kader a reçu par Tétouan et la frontière
de TIemecen des chevaux, des bétes de somme, des provisions et des
munitions de guerre; un grand nombre de provinces marocaines se
sont coalisées pour lui fournir des tentes de campagne : les chameaux
de Fez ont été pris en corvée pour le transport de toutes ces fourni-
tures; mais Muley-Abderraman a protesté que ces transactions ne
pouvaient être arrêtées. Kous pensons qu'il dit vrai. Le fanatisme
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«aqdique FenthaariaMneet le désintëreaBenient qui dirigaitees pré->
tendues transactioiis«oiniiiereîales,TéritflMe6 oeuvres ée piété. Mmnes,
<ifintiMi&, denrj<ibes, tnaraboiits décorés dn titre générique de saints,
JDUBdent les cAtes d'Afrique. Pas de tribu, pas de viNe qui ne tes
eomple par 4»ntaÎDes. Les tins, fous ou idiote, dont la misère est
^respectée comme une manifestation d'Altafa; les autres, ambitieux,
sntrigans,^ciilateuFs pleins 4'4ntdligence et de tact, peuvent tout
«ir les esprits crédules. Le sultan profite de leur pouvoir et l'étend
après se fètre assimilé; c'est Tunique ressort de son autorité -sur les
uretères et dans tout f Atlas. Les saints apaisent les révoltes ^aos
coup férir; instigateiBB de toutes les révolutions du Maroc, de tous
les diangemens de dysastie, ils ont «UK^mémes fondé la dynasUe
Tégnanle des «bérifs, doit un saint, descendant du prophète, 'venu
<i'lambo^ fut iajïremièresottclie. Bangereux ennemis, difficiles à dis-
dpUoer et à maîtriser, on parvient .aisément à «xalter les populations
car le fanatisme même qu'ils propageât.
Abd*el-Kader a trouvé dans ces moines toute sa force. SoufianI à
ToveîUe de ces sauvages le nom maudit des chrétiens, embrasant de
liaiae leur imagination, flattent toutes leurs passions, il les a tancés
dans la route de son amUtioa , dont ils sont devenus les tnstrumens
actifs. €^ sont eux cpii lui créent des prosél^s, surtoi^ à fez, qui
«enferme , de toutes les populations du Maroc , la plus homogène , la
|ihis nombreuse , la plus riche et la plus éclakée.
Fez n'est plus la ville merveilleuse qu'a décrite Léon l'Aliicmi;
eependant ses lumières, son opiflence et son industrie lui eonservent
le premier rang parmi les cités africaines. Sa population , évaluée à
pluB de cent raHle âmes, 'ne nous semble pas atteindre ce chiffre.
Mais on doit ajoiHer à cette population celle de Méquenez, éloignée
de huit lieues seulement, h^tée pcor quarante ou cinquante nMe
anies , et *doBt b deittinée potitique est înséparaMe de celle de Fec.
Loog4emps capitale unique d'un état distinct, ensemî du royaume
de Maroc et supérieur à ce royaume par tes mœurs et les lois, Pet
ae souvient encore de cette supériorité isolée. La race du s«Man actuel
D^appaitient pas au royaunie de Fez. Le fondateur de sa dynastte
vient de l'Arabie , et ses descendans se naturalisèrent dans une pro-
vince de l'état ée Manoc, la piwinoe de Tafilet, située au-delà ée
rAtiaa. FoBrlesGitofaos>de<F6z,^oessoiivanTOne sauftipaa^WM aflaer-
tene..*Située«|ualve Journées de Ulemecen, aufondid'mi <v4Hon que
éanuMOt des iiaoÉews aeoeasilAes , F« ^n'^est pas Jà Fabri Cvn coq^
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LE MABM nr lA mÊ&aÙK B'MifiER. 69
tatives de ffOfélytisiiv; Déjà santemi par ime poputatton exaHée , il
proclama la guerre sainte, et plaça le nNMaÉrfiiie dlois rattermthBe mi
de se pRiBOBcer en se bieor , oii de reesler lAebeimni devant les
. deveirs sacré» da kbali&t. Abderraman , forcé de secouer son inertie
etde tortir de ce pié^ , s'éveM enfin» An moment eè nons écrivons
ces lignes^ on annonce qne le Maroc est en armement et prêt à se
loyer en masse; les fortÂBcatiens des villes se réparent, les canons
ottbliés dans le sable remontent sur leurs aflttts, les compagnies
Ktolillenr» el de marins se réorganisent et s'eiereent cbaqne jom*.
Hnît miHe fusils viennent d'être achetés et livrés anx ouvriers, qui
doivent sobstitoer à la crosse européenne la crosse dn pays, seule
pmpre à l'eserdee raores(|De. Mais le soltan va-t-il s'alHer avec le
marabout et lutter contre la France? Nous ne le croyons pas, il esl
tnsp iufeile. La France est beaucoup moins menaçante pour le suHm
cpe rbabffle et Tourbe Abd-el-Kader.
Moo-senlement Hnley-Abderraman a renouvelé ptosieurs fois ses
piotestation» d'amitié et de dévouement envers la France; non*-sen-
lement^ scunmé par le ministère français d'opter entre la paii ou la
gncrre, il a toujours opté pour la paix ; mais ses protestations, mises
à. répreuve, ne se sont pa» démenties. Une maison fhinçalse de Tan-
ger demandait l'année dernière Tantorisation d^eiporter des bœnrs
et des céréales, réclamés par fadmânistration d'Alger. L'autorisation
a^été accordée; la fonmiture s'est effectuée sous les yeux du sultan.
Jamua, ceites, à 1» veille d'une guerre, suRan africain ne livra à
son eonem» de» munitions et des armes.
Pour savoir exactement si les préparatifs de Mnley-Abderraman
s'adresaenièf la France, il femiconnattresoi» génie et sa vie, examiner
dans^ qnel état se tromre son royanme, de quelles forces il dispose,
s'il est en situation de lutter contre la France, et si la guerre dont
on lui suppose FinteMion ne serait pas pour lui nn objet de crainte
etnn périL
i V. — VIK FOLmQUE ET MCEVBS PBIVÉES B^ÀBDEBRAMAN. — ETAT
POIJTIQUS ET COHBCEBCIÀL DU BOYAUHE DE MABOC.
Noas: avon» dit plus hani de quels» élénena bétérogines et ioceo-*
ciliables se compose la population de ce vaste et singulier enqiife.^ Hi
est difficileil'eni Wre le dénoaArement^exaet, (fae le gonramement
InirmilK ne ennnait p»s. U est k peine nne aère a» Miiaoe <^
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640 REVUE DES DEUX MONDES.
sache exactement TAge de ses enfaos. L'ignorance du peuple est telle
que ses calculs ne remontent pas au-delà du mois courant, et qu'il
compte les jours sur ses doigts.
Muley-Abderraman passe pour avoir atteint sa cinquantième
année. Son règne date de 1822. C'est un homme de moyenne taille ,
dont la barbe large et d'un noir de jais tranche vivement sur un
teint brunâtre, dont les yeux, grands et expressifs, sont inégaux et
et louches. Sérieux sans être hautain , il affecte ce maintien calme et
grave qui, chez les musulmans, dénote l'éducation supérieure, la
dignité du rang et la noblesse du caractère. Simple dans ses ma-
nières et dans ses goûts, il dédaigne le faste, et, dans la vie intime,
il serait difficile de le distinguer de ses caïds et de ses tolbas. Le
parasol , attribut de la royauté, l'accompagne toujours; c'est le seul
signe de son pouvoir.
Les trois palais qu'il habite alternativement à Fez, à Méquenez et
à Maroc , sont vastes et semblent de petites villes renfermées dans
une grande cité; mais l'aspect de ces édifices n'a rien d'imposant.
Les fantaisies de l'architecture moresque de la décadence, l'ogive
découpée, échancrée et dentelée, les moulures en plâtre colorié, le
pavé à grands carreaux de marbre ou en mosaïque de briques ver-
nissées, un péristyle très simple autour des cours intérieures, et, au
centre de toutes les salles, un bassin de marbre avec un jet d'eau,
tels sont les seuls ornemens qu'on y remarque. Le luxe a été réservé
pour la disposition et Tembellissement des grands jardins renfermés
dans l'enceinte du palais. Glaces, porcelaines, pendules et meubles,
magnifiques cadeaux envoyés par les cours chrétiennes , s*ent«ssent
dans un petit nombre de pièces; véritable exposition des produits
de l'industrie des deux mondes. La cuisine du sultan, qui se fait,
comme celle de tous les Maures, sur de petits fourneaux portatifs
en argile cuite, fonctionne toujours en présence de Muley-Abder-
raman. C'est ordinairement une juive qui remplit les fonctions d'in-
tendante. Chaque matin, elle vient déposer aux pieds du maître une
corbeille de provisions et de fruits, parmi lesquels il choisit ce qui
doit servir à ses trois repas, qu'il prend toujours seul. Il y a, dans
diverses parties du palais, des offices servis par un grand nombre
d'esclaves, hommes et femmes, pour les principaux caïds, le harem ,
les hôtes du sultan, les courriers en mission, les domestiques et les
pauvres des grandes mosquées.
Au commencement de son règne , Muley-Abderraman ne parais-
sait au méchouarj ou conseil d'état, que trois ou quatre fois par
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LE BIABOC BT LA QUESTION D* ALGER. 641
semaine. Son secrétaire, ou premier ministre, Sidi-Moctar, homme
lettré, adroit, plein de tact, ferme, et d'une activité infatigable, pos-
sédait toute sa confiance. Mais la mort suUte de ce ministre livra au
monarque la correspondance secrète de Sidi-Moctar, et les révélations
contenues dans ces lettres décidèrent Abderraman à tenir dorénavant
les rênes de Tempire. Il donna pour la forme un successeur en titre
à Sidi-Moctar. Le titre de sahaby affecté à cette dignité, n'a pas
la même signification que celui de visir^ et ne correspond pas à celui
de ministre. Le sahab est le compagnon et le confident du sultan ; il
est le premier des kaiibs ou écrivains du palais, dont le nombre indé-
terminé s'élève ordinairement à dix ou douze. Muley-Abderraman
visite maintenant le méchouar deui ou trois heures tous les jours,
le vendredi excepté. Dans la cour sont réunis les caïds et les officiers de
service, aijnsi que les grands fonctionnaires de la ville, prêts à ré-
pondre au premier mot du maître. Des soldats équipés sont prêts à se
mettre en route pour porter les ordres, et les courriers attendent
la réponse aux dépêches qu'ils viennent d'apporter. Là, le sultan
donne audience au premier venu de ses sujets; facilité apparente
que les gardiens du palais font payer. Ils reçoivent le cadeau du
pauvre aussi bien que celui du riche, et souvent l'audience coûte un
panier d'œufs, six poules et un pot de beurre.
Les conunerçans européens , dont l'argent alimente les douanes
d'Abderraman, sont l'objet de sa prédilection spéciale. Il les reçoit vo-
lontiers, amicalement, et quelquefois dans l'intérieur même de son
palais; mais les ambassadeurs des puissances européennes ne trouvent
jamais en lui que le souverain. Ils le voient une seule fois, en céré-
monie, dans la grande cour du méchouar, au milieu de son armée
rangée en bataille. Pendant que l'ambassadeur entre d'un côté, le
sultan apparaît de l'autre à cheval, accompagné du sahab, de quel-
ques caïds tenant la bride, et d'esclaves portant le parasol ou agitant
des étoffes autour et derrière lui. Il s'arrête, écoute la harangue que
l'interprète juif prononce à genoux , et lui répond par un petit nombre
de phrases officielles qui n'ont pas varié depuis trois siècles. Cet en-
tretien ne dure jamais plus de dix minutes. Le sultan continue sa
marche, et l'ambassadeur va traiter de sa mission avec le ministre
titulaire, ou avec tout autre agent désigné par le sultan. Livrée à
des intermédiaires peu éclairés et accessibles à la corruption, la
diplomatie est réduite à une impuissance presque entière.
Le sultan est peut-être de tout son empire l'horame dont le juge-
ment est le plus sain, dont le tact est le plus sûr en matière d'admi-
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CI2 WWB !
ajstratioa^ 4le commeree^ de iMriâ^ipie. U interrage, îl s'iartraît» il
CQttkfreoA^ A sent, U devine. Avare avec déliées et paitim^ il a tei
par cbaoger Tadouiustratioii du rojaaflie em nue gnide fgpiuitaiîMi
iadustrieUe etconn^idaie.
1,68 faabttudes de fies pr^Eoières années mt dèveiappé ^e pendhaot.
Neveu de Muley-Saleiœaft , AbderraHiaa n'était pas éevtmé as pouvoir
suprêine. Les liaisons de parenté avec la fiuniUe du soiweraîa ont une
médiocre iœpoftanee dans les âaite mnsolmans, et smtoi;^ à Mi^oc, nù
la ûoniUe royale peufde à eiie seule presque t<Nate la province de Ta-
fllet; Muley-Ali, fondateur de la dynastie, laissa qaatre^nngtHpiatre
enfans mAles et uo plus gcand nombre de fiUes; on poite jasqifà
fauît oents le nonafare des enHoias mflles de Mnley-InnaïL 11 oley-Ab-
derraman , éloigné de la coor, avait .meaé une vie assez obscure en
qualité d'administrateur de la douane à liabat, puis à Mqgador, lan-
qne Muley-Soleiman , excluant du trône ses enfass et tonte sa pos-
térité, le choisit pour successeur; en effet, il était senl capable de
porter le poids des afEsires. Les béritiers pbis proches se soanireût.
L'ainé, héritier présomptif, est aujourd'hui attaché à la eour de
Muley-Mohammed, fils aiaé du sukan, comme ann et oanseitter
intifl^.
Quelques tentatives d'usurpation furent essayées à cette épocpe.
L'une d'elles , dirigée par les Oudaijas, miliee du pabrâ^ qui jouait à
Maroc le rôle des janissaires à Gonstantinople, put semUer mençaoste
au nouveau sultan.
L'origine de cette milice exphque sa puissance : Muley-Ismmi awt
amené du désert, où il était ailé guerroyer contre le roi de Tom-
bouctou, un grand nood^re de noirs qu'il avait enrégimentés. Ce
corps, isolé au milieu de populations qui le haïssaient, avait pour
unique intérêt l'intérêt de son maître. Il parvint k le défaire de ses
enfans et à pacifier l'empire. Moley-Iamaïl reconnu ce senrice par
tant de privilèges, et fit à toutes les recrues que lui fournissait inces-
samment le désert, un accueil si favorable, que cette mîMce d^iassa
en peu d'années le nombre de cent mille hommes, et n'eut pas de
peine à mettre la souveraineté en tutelle , et àsubsUtoer an gouver-
nement ses caprices. Muley-AbdaUah , déposé six fois par ses noirs,
trouva le joug intolérable; il voulut s'en délivrer à tout prix. Le
moyen le plus sûr lui parut être de mettre la milice nègre anx prises
avec les indigènes. Ce plan réussit. La mîlîce, divisée, traquée dans
des défilés et dans les poûtions les phis critiques, fut extermmée;
de cent mille hommes , il en resta à peine six mille.
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LE MABae Bfr U^ qiWMION' &* ALGER. &i9
Maïs cette violenee n'alteignit pas^le but que se proposait Miriey-
Abdailab; il D'uvait fait que cbaager de tyran. Le» Oodlôfa», la tffbu
(fùmfmi princfiifileBieBl coDlrUmé à rextemmialibii de» noir», hérita
de Iwr prépondéniBee et de leosa œicës. Maiey-Abderrainan ^ à son
aBeesaîon^ aa peuvoic, les eirt po«r adveisaire». Hs Touiaient élever
au trône Siili-BeDdriK^demieriiiiniBlre de Molef-SoleiBian ; imegraade
pflfflie de la pepalattatt de Fex se initaii seprioe de leurs projets. La
ville neuve , dans la<pieUe. se tromve le pelais impérial où était nart
Haley-âoleiiiiani feinia ses portes à Midej^Abdenraisan^, qni dot 7
péaéÉrer par Ift foieedes annes. Les Beni^^HaflseH et les Béiebèreades
onviroaade les et de Méfoeneai, fcHgDur» ardens- au pillage^ mar-
chàreat eontse Fez avec lestribuadasod; qnekpieB pièces d'artillerie
fournies par RaM et âelé isenfoseèrent Ytmûée du sidlan ; et Fez,
iM^tne en brèche , livra passage au vainqueur, Ifoley-AbdèrraBiaD
eDtHaia premier par la brèehe et marcha droit an palab, pendant qne
TiHiBée mettait k viHe au pillage. Les Ondeqas^ traqués dans les me»,
fiu^ent pris et garrottés; Muley-Abdierraman put snitre plus tard son
piipcbant à la clémence. Les prindpani chefs forent exilés ao-deli de
VAlias et dans les f(^teresses da sod; la tribu, divisée en petites
bandes, fut dépaysée et disséminée. Quelques-nnes de ces bandes»
viifeut eneore sous des tentes , le long des grandes routes.
Le nombre des troupes régulières futalorsoonsidérablement réduit,
et Farauée soumise à une nouvelle organisation. Ce n'est plus à une
seule tribu que sont confiés la garde du souverain et te service du
gouvernement central. Toutes les provinces de Tempire concourent
à la formation de cette milice, snivant la proportion relative de leur
population. Le nombre ordinaire de l'armée permanente n'est que
de trois à quatre mille hommes. Ce nombre peut s'augmenter, mais
sealement pour le temps du péril. Le soldat en campagne reçoit la
solde, le soldat inactif ne reçoit rien; Muley-Abderraman est économe.
Avant luit cinqpànte-qnatreans de convulsions et de guerres avaient
épuisé' le trésor. Au lieu des 100 millions de ducats ( environ 3^0 mil-
lions de francs ) que Muley-Ismaâl avait laissés, ce trésor était réduit ,
à la mort de Sidi^Mohanuned,^ 2 millions de ducats, et l'on ne soit
pas au juste ce qu'il en restait à l'avènement de Muley-Abderraman.
Le pillage, favorisé par un moment de révolte et d'inteiYègne, avatt
achevé sans doute l'œuvre commencée par la décadence du com-
merce et la voracité des ministres. RempUr le trésor, l'accroître et le
combler, a toujours été pour Muley-Abderraman le souci le plus pro
sant et le besoin le plus vif.
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ekk REVUE DES DEUX llOm)E8.
Le commerce, que son prédécesseur avait négligé on opprimé, attira
surtout son attention. Il éluda, pour toucher son but, les injonctions
du Coran par des interprétations très hardies. La loi, qui défend
expressément le trafic du gibier et de la laine, ne défend pas de faire
un cadeau en échange d'un autre cadeau; obtenir des chrétiens, en
échange de la laine, un produit qui , tourné contre eux , leur serait
plus funeste que le commerce des laines ne devait leur être utile»
c'était donc faire œuvre méritoire. La poudre, dont la fabrication au
Maroc est imparfaite, coûteuse et insuffisante, fut reçue des mains
chrétiennes par la douane impériale. Un quintal métrique de laine
équivalut à une livre , puis à deux livres de poudre; les apparences
ainsi sauvées, il fut entendir qu'outre la poudre, la douane recevrait
un droit en argent, fixé d'abord à trois piastres fortes, mais qui n'a
pas cessé d'augmenter.
La laine lavée paie maintenant neuf piastres par quintal métrique,
ce qui équivaut à la prohibition totale; mais, au moment où ce com-
merce nouveau s'organisait, la laine en suint revenait à bord de 35 à
M fr., prix qui assurait un bénéfice considérable à la vente en Europe.
Aussi les étrangers se portèrent-ils en foule sur la côte de Maroc. Mih
ley-Abderraman favorisa cet empressement par la protection spéciale
qu'il promit à tous les intérêts commerciaux. Il permit à ses admi-
nistrateurs d'ouvrir un compte à chaque négociant, et de lui accorder
du temps pour l'acquittement des droits. Aujourd'hui , une maison
anglaise du Maroc doit plus de 100 mille piastres fortes à la douane,
n n'est donc pas exact de prétendre que les patentes accordées par
le sultan aux négocians étrangers s'obtiennent difBcilement et sont
soumises à un renouvellement annuel. Il se montre prudent et cir-
conspect dans des concessions de crédit accordées à des inconnus sur
lesquels il n'aurait pas de prise, et qui pourraient, en quittant le
pays, faillir à leurs dettes; il a raison. Aussi les négocians juifs et
maures du pays, sur qui le sultan a droit de vie et de mort, comme
il a droit de saisie et de confiscation sur tous-leurs biens, offrant plus
de garanties apparentes, sont-ils les plus favorisés. Pour eux, le
terme du paiement et le crédit sont indéfinis. Muley-Abderraman a
même accordé de fortes avances à ceux qui manquaient de capital
ou qui l'avaieVit perdu dans quelque opération malheureuse. Dans les
villes où l'administration est le plus éclairée et le plus sévère, on
a cru remédier aux abus d'un crédit illimité en établissant un mode
de remboursement régulier et partiel , dont le taux est de 2 ou de 2 et
demi pour 100 par mois, prélevés sur le total de la dette. Cette oblî-
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LE MAROC ET LA QUESTION D'ALGER. 6i5
galion de remboursement continu, ne mettant aucun obstacle aux
nouvelles spéculations, a permis aux négocians d'augmenter la dette
qu'ils semblaient amortir; remède pire que le mal. L'idée de la ban-
queroute produit peu d'impression sur eux, et il n'en est peut-être
pas dix, dans tout le royaume, qui ne soient en état de banqueroute
permanente. La loi ne condamne pas le banqueroutier à mort. Aussi
son calme est-il imperturbable dans tous les embarras qu'il se crée;
il vend à perte, il achète à tout prix, il compense une mauvaise opé-
ration par une pire, et, en définitive, c'est le sultan que l'on dupe.
Sur l'immense revenu nominal de ses douanes, la majeure partie
consiste en créances qui ne peuvent pas Être, qui ne seront jamais
liquidées.
Cet état de choses devait amener des conséquences ftmestes au
commerce européen. Le sultan, voyant tant d'empressement à ex-*
porter ses laines, et apprenant quels bénéfices on réalisait en Europe,
voulut s'en réserver une partie; il exhaussa successivement pour toutes
les marchandises demandées le tarif des douanes. Les négocians du
pays exhaussèrent de leur côté les prix sur tous les marchés. Le com-
merce européen se retira.
Le sultan crut avoir trouvé un palliatif à ce danger; il imagina de
maintenir et d'étendre à toutes les échelles, en faveur des étran-
gers d'abord, puis en faveur de tout négociant qui paierait comp-
tant, la différence de droits établie pour ruiner la compagnie afri-
caine de Danemark. La différence des deux tarifs est de 12 et demi
pour 100 dans certains ports, et de 25 pour 100 dans les autres, ce
qui revient pourtant au même, à cause de la différence proportion-
nelle en raison inverse, qui existe sur le droit nominal dans les diverses
localités. Mais le palliatif inventé par le sultan ne pouvait avoir d'effet
que si les trafiquans du pays étaient limités dans leurs opérations et
dans leur crédit. Dans ce cas même, l'effet de la mesure devait jeter
le commerce tout entier aux mains des Européens et des sujets ma-
rocains possédant de grands capitaux; exclusion trop violente, et
devant les conséquences de laquelle le sultan a reculé. La banque-
route de tous les petits conunerçans sera déclarée le jour où le
sultan réclamera l'acquittement des créances de la douane; comme
il la craint plus que personne, il préfère voir disparaître peu à peu
tous les établissemens européens du Maroc.
L'exportation de la laine a beaucoup diminué dans les dernières
années, par l'augmentation excessive des droits de sortie, et par
l'accroissement de la consommation intérieure. Le terme moyen de
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tM BBfVUS BBS mUX. SMNIIBS.
L'exportation annaelle qui s'était élevée à qiiatce-yingt mille ipintau^
est de quarante miUe quintaux enviion. Parmi ces laines, les plua
grossières sont celles du Rif et des provinces limitrophes de la régence
et du déseit D'autres^ de qualité moyenne, sont remarquables sur-
tout par la légèreté « celles de Tamesna,. de Duoala et des Beni^
Hassen* U y a enfin des qualités très fines , et q|ai pourraient se com-
parer à celles d'Espagne : ce sont les laines de Tadia et d'Orderra.
La qualité du blé que l'on récelte au Maroc est excellente dans
quelques provinces, celle de Tamesna, par exemple; le blé ne diffère
de celui de la mer Moire que par le mélange d'une petite quantité
de coips étrangers. On a exporté jusqu'à cinq, ou six cent mille ianèr
gués [mesure espagnole valant cinquante-cinq litres et demi) dans
une seule année. La fanègue revenait à borda moins d'une piastre
fbrte.
La récolte d'kiile, ordinairement très abondante au llaroc , y est
sujette néanmoins à de grandes variations. Une amande appelée arga$i.
donne une huile d'un parfum assez agréable, quand elle est fraîche;
les naturels la préfèrent à l'huile d'olive. De 1768 à 1769, on exporta
de Sainte-Croix et de Mogador &0,000 quintaux métriques d'huile
d'olive; et l'année dernière le quintal du pays, qui est de 112 kilog.
et demi, s'offrait sur les lieux de production pour 36 ou 45 francs^
On pourrait exporter annuellement du Marx)C, sans nuire à l'agri-
culture, de six à huit cents bœu& et vaches du poids de 200 à 300 kil^
Ge pays fournirait encore des nmles et des chevaux en grande quan-
tité. Les mules, petites ou grandes, sont fortes, ont le pied solide et
portent aisément 150 à 200 kilog. Les Anglais en ont exporté beau-
coup pour l'Amérique, de 1765 à 1775. Depuis cette époque, l'ex-
portation a cessé. Une bonne mule coûte 160 francs au moins, 350 au
plus. Les belles races de chevaux que le Maroc a possédées sont per-
dues; étrangers à l'élève des chevaux, abandonnant au hasard le croi-
sement des races, les propriétaires en altèrent la nature et la beauté,
pour ne pas exciter la cupidité du sultan. Ils brûlent au flanc, à la
cuisse, et souvent aux quatre pieds ^ leurs chevaux, qui d'ailleurs»
soumis de trop bonne heure et avec trop peu de ménagement aux
violens exercices du feu de la poudre , sont épuisés à sept ans. C'est
par le feu appliqué aux pieds qu'on cherche à corriger ou à prévenir
le gonflement de leurs jambes. Presque tous les beaux chevaux de
Barbarie se trouvent dans les écuries du sultan ; encore cette beauté
est-elle médiocre, si Ton en juge par ceux qu'il donne à plus d'un
auU)assadeur en échange des cadeaux qu'il reçoité
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LE MAvoc m UL ^QiJWTieif b'alger. Wl
Le Hwoc peitf fonrair 6o ÉboadaBce «TexccMente fariae , celle ée
¥ei; 4e forge, 4a maïs, des fèves, des poîs-diidies, du sésame , tons
objete d*mi eomnerte très actif avec ks tles Canaries et avec TEs-
pagne; des peaux de mouton, de chèvre, des cuirs de bdeuf , de la
dre , du siitf , du Un , da chanvre , des gommes de plusieurs qualités,
d'excellent alquifoux, équivalaut à Talquifeux anglais, de Tivotre,
des plumes d'autrudie, <Ie la poudre d'or, du corail, du coton, du
cumin, de la terre savonneuse (çûssoul), des bonnets de laine [iar-
boueks ], des babouches , des feuilles de rose.
La hausse dans les prix, hausse dont nous avons fait connaître les
motifs, semblait, en dé&nitive, devoir profiter à Fagricultuiie et à
rîfiâttstrie^ Il n'en est rien. Pour quelques petits producteurs qui
viennent eux-mêmes vendre leurs marchandées dans les villes, la
plupart ne traitent pas directement avec le commerce. Le défaut
d*argent pour payer l'impôt, ou Thypocrisie d'une misère qui n'est
pas toujours réelle, leur font contracte^ des emprunts pour lesquels
ils hypothèquent lemrs récoltes sur la plante, ou leurs laines sur le
dos des troupeaux, à un prix très modique. La différence entre ce
prix et celui qu'en donne le commerce après la récolte, constitue le
bénéfice du spéculateur; quelques parcelles arrivent à peine jusqu'à
l'agriculture, et ces parcelles, les percepteurs des impôts et les gou-
verneurs des provinces s'empressent de les lui arracher.
Aussi l'agriculture depuis des siècles est-elle stationnaire. Les deux
«Sers du territoire sont en friche; le dernier tiers est labouré par une
charrue impuissante, dont le soc est souvent en bois. On ne connaît
d'engrais que les cendres des champs, incendiés quelques jours avant
le labour, auxquelles se mêle fortuitement la fiente des troupeaux.
Les agens naturels viennent seuls en aide à l'agriculture. Manquent-
ils , tous les fléaux fondent sur les imprévoyantes populations. A la
sécheresse et à la disette «e joignent l'épizootie , les sauterelles, les
fièvres et la peste. Ces chrétiens, que les Maures exècrent, devien-
nent leur providence. On a vu, îl y a quelques années, les équipages
européens débarquer des provisions sur une plage jonchée de cada-
vres, <où des feimnes, des enfans, des vieillards, usaient leurs forces
exténuées et s'arrachaient, en mourant, une poignée de blé.
Les mauvais résultats de la concurrence ont engagé Muley-Abder-
raman à revenir au système du monopole. L'exportation des bœufs,
des poules, des sangsues, l'exploitation des salines, le passage des
rivières et bien d'autres spéculations de commerce intérieur, sont
autant d'objetfi demonopéle,<{»i, au terme expiré, lorsqu'on les remet
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6tô REVUE DES DEUX MONDES.
aux enchères, sont vivement disputés, bien que le gouvernement ne
manque jamais de les enfreindre lui-même par des concessions par-
ticulières. La plus lucrative de toutes ces spéculations, c'est le mono-
pole que s'est réservé le gouvernement pour l'importation et la vente
de la cochenille et du soufre. Les fabriques de tarbouchs de Fez ne
peuvent pas plus se passer de cochenille que l'Afrique ne peut se
passer de ces fabriques. Il est défendu aux Maures d'employer à leur
usage personnel d'autre poudre à canon que celle qu'ils fabri-
quent eux-mêmes avec le salpêtre et le soufre que vend le sultan :
immense bénéfice pour ce dernier et puissant moyen de sécurité.
Les peines contre les prévaricateurs de ce dernier monopole sont
aussi atroces que le bénéfice du sultan est considérable; le quintal
de soufre purifié, acheté à 12 fr,, ou reçu en cadeau, se revend 90 fr.
Le sultan bénéficie beaucoup sur les monnaies. Le ducat, qui est
l'unité monétaire du royaume, est une valeur nominale équivalente
à 3 fr. 35 cent. Les monnaies effectives sont Yonce^ dixième du ducat,
monnaie d'argent; \eJious, qui est le douzième de l'once, monnaie
en cuivre; le baniqui^ monnaie en or valant trente-une onces (environ
10 fr. 50 cent.). Les quadruples et les piastres d'Espagne sont très
répandues au Maroc; on peut dire que la piastre forte est la mon-
naie la plus recherchée, même parles montagnards, d'abord parce
qu'ils savent qu'elle est au titre, et ensuite parce que, ayant une
valeur intermédiaire entre la monnaie d'or trop forte et la monnaie
de cuivre trop incommode, elle se prête aux transactions domesti-
ques d'une société qui aurait besoin de paraître misérable, si elle ne
l'était pas réellement. Les Maures, habitués à enfouir leurs trésors,
veulent retrouver un jour la valeur qu'ils ont déposée sous la terre.
La monnaie du pays, n'étant pas au titre et baissant de prix chaque
année , ne peut leur convenir. Le sultan fait recueillir les piastres à
colonnes par ses administrateurs, qui ont même l'ordre d'en prohiber
l'exportation. Ces piastres, achetées au cours ordinaire de seize onces
du pays , produisent à la fonte au moins vingt-quatre onces. Le
baniqui est actuellement au-dessous du titre, de cinq à six millièmes.
ht flous est encore plus faux. A toutes ces altérations de titre, il faut
joindre la falsification de l'étranger.
La dime assignée par le Coran sur les produits de la terre et la
capitation des juifs, le tout évalué de 20 à 30 millions de francs par
an, complètent le budget du sultan. Quant à ses revenus extraordi-
naires, ils dépassent ses revenus fixes. Tels sont les cadeaux réguliè-
rement offerts par les caïds des villes et de la campagne dans les
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LE MAROC ET LA QUESTION d'ALGER. 6k9
occasions solennelles. Ces cadeaux ne semblent-ils pas snfBsans et
proportionnés à leurs exactions présumées, on dépouille aussitôt le
caïd de ses biens; les peuples opprimés élèvent la voix contre le tyran
qui les a rançonnés, et on leur envoie un tyran plus exécrable en-
core; son prédécesseur va expier au fond d*un cachot sa grandeur
éphémère.
Les gouverneurs des villes de la côte, hommes habiles et éprouvés,
sont traités avec plus de ménagemens. L'avarice de Muley-Abderra-
man ne trouve pas de fonctionnaires plus dévoués, plus généreux et
plus magnifiques, que le gouverneur actuel de Tétouan et le pacha de
Tanger. Les présens du premier sont plus fréquens, ceux du second
plus splendides. Ce dernier a suivi le système de son père, qui offrit
un jour au sultan mille chameaux, mille bœufs, mille chevaux, mille
mules,, mille ânes : les chavaux étaient sellés et bridés, les bétes de
somme chargées de froment et de kouskous, le tout accompagné par
mille esclaves qui faisaient eux-mêmes partie du cadeau. En évaluant
le chameau à 85 fr., le bœuf à 70, le cheval à 125, Tàne à 3 fr. 50 c,
la mule à 150 et Tesclave à 250 fr., on a , outre les provisions et les
harnais, une valeur d'environ 700,000 francs. Le dernier pacha de
Tanger fut jeté en prison, avec tous ses enfans, pour n'avoir donné,
en deux années, qu'environ 30,000 francs. Sans cesse des gouver-
neurs nouveaux, avides, pressés de jouir, et dévorés d'une soif de
pillage d'autant plus ardente qu'on lui laisse rarement le temps de
s'assouvir, fondent sur le peuple. Ilabitans des villes et de la Cham-
pagne se pressent déguenillés dans des réduits misérables. Quels véte-
mens! quelle nourriture! Mortalité épouvantable, enfans infirmes,
femmes condamnées, dans la campagne surtout, aux travaux de la
brute, — voilà le tableau adouci de cette société.
Cependant elle a trouvé un maître dont elle se loue. La cruauté de
ses prédécesseurs est remplacée par l'avarice, les supplices par la
spoliation, la guerre par l'exploitation. L'histoire des sultans de Maroc
est une chaîne d'atrocités inouies ; mais jamais la fiscalité ne fut
poussée plus loin que sous le règne actuel. Le sang versé par le bour-
reau ou le soldat répugne à Muley-Abderraman , qui ne veut qu'a-
masser de l'or, sans compromettre la paix , sans réveiller les tribus
turbulentes. Il exploite ses sujets à petit bruit, transige aisément,
tire parti des vices, des crimes, de la révolte, évite les obstacles et
les tourne, au lieu de les attaquer de front, repousse les innovations
et n'en prend que ce qui glisse et roule aisément dans le sillon tracé
par les siècles, prodigue les protestations, les sermens, les paroles
TOMB XXIY. 41
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c6fi0 «SBV1».BB&«EWX «OHM».
afiEBdd£S,De>lîent pas uoe seule promesse qoaDd son intérêt doit im
sonffirifrOMÛs évite l'ostentation dii^ pflMPJnre.
L-honmie qu'il. a associé à son œuvre, Sîdi^Bendriz, cet ancien
ministre de Muley-Soleiman , que les Ondaijas avaient eu l'idée d'pp-
poser à Muley-Abderraman, et qui s'était prêté timidement à tenr
projet, convient parfaitement à son maître. Généreux envers lui
comme envers tous les autres, Muley*-Abderraman se contenta de
le fiflâre promener par les rues de Fez, nu et monté sur un àne, le
visage tourné vers. la croupe. Le caïd Souessy, père et prédécesseur
du gouverneur adnel de Rabat, homme vénérable, expérimenté, et
^qui iMrait rendu de grands services au sultan , obtînt sa grâce et sa réin-
tégration à la cour en qualité de katib. A la mort de Sidi-Moctar, le
sultan hésita quelques mois dans le choix du successeur qu'il lui don-
cnerait. Il avait d'abord jeté les yeux sur Sidi-Bias, aujourd'hui gou-
verneur de Fez , avec qui a négocié M. le colonel Delarue. Les négo-
ciations terminées, Sidi-Bias céda la place à Sidi-Bendriz. Les anté-
cédens de ce dernier ont rendu son rôle tinûde et circonspect. H
•s'eflace, s'absorbe et disparait; mais^ son influence, pour agir par
.des voies secrètes et détournées, n'en est pas moins réelle.
L'administration du sultan , transformée en exploitation indus-
trielle, souvent dirigée avec une avidité imprudente, a dû négliger
les ressources guerrières. Comme tout sujet marocain naît soldat, les
juifs et les esclaves exceptés, une levée en masse ne serait pas diose
difficile. La pratique de la guerre, le manieipent des armes, ne consti-
jtuent pas une profession et exigent peu d'instruction spéciale. Il suffit
de charger et de décharger le fusil, de dégainer le sabre et le p(H-
ipiard; le temps et le mode employés iinportent peu* L'ordre ert
une question de parade, non de tactique. Connaître l'^Lercice du
cheval ^ c'est le lancer au. galop, se relever sur les étrierSi décharger
l'escopette, la brandir sur sa tète^ et arrêter le coursier pour rechar-
.ger son arme. Pas un seul Maure, les tolbas exceptés^ dont la lecture
«t l'écriture sont l'unique emploi, qui n'ait fait de l'équitation im
délices et l'occupation de sa jeunesse.
Ces exercices précoces et continus, joints à une constitution aguerrie
par la sobriété, constituent l'excellence du cavalier- maure. Leurs
étriers lourds, les nœuds de cuir ou de corde qui courent leurs
jambes de contusioas et de meurtrissures, les courroies «trop eanrtes
Kiui engourdissent leurs genoux ^n'êtent rien à l'aisance et à la sàreté
de leurs^mouvemens. Us restent à cheval de$ jourSf des semaines,; des
fmAè entiers,, passent ^quince ou vingt heures sans mapger et mas
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LE MAim^ ET* UL QfEflTKHf ])' ALGER. 661^
boire, et couehent à la belle étoile, sur la terre. Animez ce corpsde
fer par l'enthousiasme et le fenatfsme, vous aurez un admirable soK
dat, mais un soldat oriental^ inhabile à la tactique, et qui ^tlend
son impulsion d'une influence religieuse et politique.
Quoique tons les corps de troupes soient mêlés d'infanterie, la force
de l'année marocaine réside dans la cavalerie. Elle se forme en esca*>
drons de vingt-cinq à cinquante hommes: le premier, rangésur une^
seule ligne, oblique au front de l'ennemi, s'élance au signal donné,
d'abord au trot, puis au galop; le cavalier se relève sur les étriers,
décharge l'escopette, fait une volte, s'arrête, et l'escadron retourne^
au pas en rechargeant ses armes, pour se reformer sur les derrières,
pendant que le second escadron , puis les suivans^ exécutent la même
manœuvre. La rapide succession de ces attaques tient le front de
l'ennemi constamment occupé. Debout sur ses étriers, le Maure tire,
en fuyant, à la façon des Scythes^
L'armée marocaine se divise ordinairement en plusieurs groupes
distincts, subdivisés eux-mêmes en plusieurs corps. L'armée régu-
lière, employée au service du gouvernement, accompagne partout le
sultan, porte ses ordres dans les provinces, et perçoit l'impôt impé-*
rial. C'est la force centrale de l'empire. Elle reçoit tme solde, et ne
dépasse pas m'dinairement trois à quatre mille hommes. Cette armées
est complétée par un corps d'artilleurs renégate qui servent huit à.
dix pièces de campagne; on les croit ou plus dévoués ou plus habiles:
double préjugé qu'ils justifient rarement.
L'armée provinciale se trouve sous les ordres et au service des
caïds ou pachas des provinces et des gouverneurs des villes. Une
compagnie peu nombreuse reste en permanence auprès du caïd pour
transmettre ses ordres, porter ses dépêches à la <;our, et faire exé-
cutar les arrêta du chef de la police (amotoêseib) et du juge [ cadi).
Les soldats non employés dans ces deux armées restent dans leurs^
foyers, exerçant la profession ou cultivant le champ qui les fait
subsister, ne prenant les armes que pour un temps donné, sdt à la«
fois, soit à tour de rôle, et ne recevant la solde que pour l'époque de«
leur service. Enfin la milice urbaine sédentaire se compose du cerps^
dés artilleurs, du corps des marins et des soldats du guet, qui for^
ment la garde nationale proprement dite; on ne s'est enooreservi det
raIrtiUôrie que pour la défense des villes. Quant à la marine, Rabat
et Salé possèdent'^seules quelque apparence de rie et d'institutions.-
maritimes. Municipalités longrtomps indépendantes, régie» par ieum^
lois et leurs magistcats, armant des ^^orsaicès^, faisant la guerre et
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652 REVUE DES DEUX MONDES.
le négoce pour leur compte, ces deux villes conservèrent,, même
après leur soumission , leur organisation primitive, dont toutes les
traces ne sont pas effacées. Les deux cents artilleurs qui s'y trou-
vent s'efforcent d'observer une certaine discipline, s'exercent au tir et
desservent les forteresses et les batteries. Dans les mêmes villes, un
nombre a peu près égal de marins, les plus renommés de l'empire,
conserve le monopole des souvenirs et des grands noms de la pira-
terie; le grand-amiral actuel, Bey-Brittel, a été choisi et réside
parmi eux. Ils ne s'occupent aujourd'hui que du pilotage des navires,
de l'embarquement des marchandises et de leur débarquement. Ar-
tilleurs et marins reçoivent une paie que l'on prélève sur les recettes
de leur douane. Le sultan ajoute quelquefois à ces salaires une
gratification dont la vsAeur moyenne est de 10 fr. par an.
Partout ailleurs qu'à Rabat et à Salé, on voit artisans et marchands
quitter l'échoppe à la réquisition du caïd pour saisir la rame ou la
mèche, et devenir artilleurs ou marins. Il y a de l'activité dans Iqs
ports que le commerce européen fréquente, et les recettes de leurs
douanes suffisent à la solde des marins. A Tanger, dont la rade reçoit
beaucoup de navires de guerre, un vieux capitaine et quelques sol-
dats d'artillerie n'ont d'autres fonctions que de faire les saints d'usage,
dont les consuls remboursent les frais à raison d*une ou deux piastres
par coup. Cette ré^bution suffit presque seule à l'entretien du capi-
taine et de sa compagnie.
La vieille terreur que les corsaires marocains ont inspirée à l'Europe
s'explique par leur cruauté dans la victoire, bien plus que par leur habi-
leté maritime et leur courage guerrier. Nous avons vu les plus célèbres
navigateurs du pays, au moment où il s'agissait de lutter contre la
vague, et de sauver avec leur vie celle d'une femme et d'un enfant,
tomber à genoux, quitter la rame et se jeter en prières au fond de
leur embarcation. Tout capitaine partant pour une expédition ultrè-
côtière, est obligé de laisser une caution ou une hypothèque sur
tous ses biens ; en cas de naufrage, si l'équipage revient sans le navire,
les biens hypothéqués sont saisis. Un brick marocain partit, il y a
deux ans, pour Alexandrie avec un chargement de pèlerins; malgré
la conserve que lui donna un navire autrichien payé par le Maure, le
brick échoua; le capitaine ne reparut jamais.
Quant à la garde nationale du Maroc , chargée de faire le guet et de
veiller aux remparts et aux portes, c'est une curieuse bande d'artisans
et de boutiquiers. On les voit courir en désordre, vers la chute du jour,
pour relever les postes, le fusil perpendiculaire ou horizontal au bras
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LE MAROC ET LA QUESTION D*ALGEB. 653^
OU sur répaule, vêtus de mauvais surtouts à capuchon, dans lesquels
ils entassent leur repas, et s*arrëtant sur le marché pour compléter
leurs emplettes. De grands obstacles s'opposent au maintien et à Tor-^
ganisation d'une armée permanente. Toutes les provinces ne sont pas
également approvisionnées d'orge, et la paille manque. Pour y sup-
pléer, on n'a que les pâturages. L'armée ne peut donc se grouper
sur un seul point qu'à deux époques fixes de l'année, et elle ne peut
séjourner long-temps au même lieu. La solde de la cavalerie est trop
modique pour que le soldat nourrisse lui-même son cheval. Ainsi une
campagne se trouve retardée ou suspendue au milieu des circon->
stances les plus urgentes; point de grande armée permanente, point
de campement fixe. Pour comprendre les résultats d'une levée en
masse, et les funestes effets qu'entraînerait, pour tout l'empire, une
guerre continue et sérieusement engagée, il faut réfléchir que l'en-
tretien d'une armée entraverait tous les travaux de l'agriculture, et
se rappeler combien les habitans du Maroc ont peu de moyens pour
conserver d'une année à l'autre les récoltes, quand elles sont abon-
dantes.
Occupons-nous maintenant du matériel militaire de ce royaume.
Les fonderies de canons et d'obus que Muley-Ismaifl avait établies à
Tétouan, sous la direction d'ouvriers européens, n'existent plus de-
puis long-temps. Les fabriques de fusils et de sabres qui existent à
Fez, à Méquenez, à Maroc et à Rabat, emploient un si petit nombre
d'ouvriers, qu'elles ne suffisent même pas aux besoins de l'état de
paix, et leurs produits sont misérables. Les sabres ne valent abso-
lument rien. Â des lames anglaises de pacotille on adapte seulement
une poignée et un fourreau moresques. Le canon des fusils est solide;
mais l'immense platine de ces armes est très vicieuse, et la crosse
souvent fragile. Pour toutes les fournitures d'armes et pour la poudre
à canonj, c'est à l'étranger qu'on s'adresse. La poudre fabriquée dans
le pays, mélange grossier de soufre, de salpêtre brut et de mauvais
charbon, que l'on réduit en gros grains anguleux, ternes, sans force
et difficiles à conserver, laisse, en brûlant, un résidu qui , dès les pre-
miers coups, met le fusil hors d'usage.
Muley-Âbderraman eut, il y a quatre ans, l'idée d'exploiter une
mine de soufre qui existe dans les montagnes de Fez et que l'on dit
très riche, ainsi que les grands dépôts de salpêtre qu'il possède. Il
consulta l'auteur de ce travail relativement à l'établissement pro-
jeté d'usines pour le raffinage et la fabrication de la poudre. Le succès
d'une telle entreprise pouvait nuire beaucoup à noue colonie, et no%
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6M' BBfTE D» DWX- IKMIDfiS^
répogfiftnees five»t corroborée» par celles du rakiMère fi^nçais^ Il ne
nous M pas dlfBoile^ de-détounier Mtdey^Abderraraan d'ua projet
dont les fr&is répouvaslaient d'aiUeurs.
Les tradeaux eiîgés des puissaBces eardpéennes ont assez souvent
consisté en armes et en raunRions de guerre. Ce matériel, ajouté à
oelui que les Espagnol» et les Portugais ont laissé dans toutes les
TiUes, et à celui qui fut apporté directement de l'Espagne au retoov
d68- anciennes eipéditions, doit former des «rsenaux considéraMea*
En efl^t) dans toutes les villes du Maroc, vous apercevez i)eauooap
de bouches à feu , dont queiques^nes sont de gros calibre, de belles
pièces «n bronze, des obus et des mortiers; mais quelquesHines, en*-
fouies dans le sable, sont battues par la marée; d'autres, recouvertes
dé gazon , sont abandonnées aux portes des villes; d'autres eocorei
alignées au pied des remparts, sont dévorées par la rouîHe. Parmi
celles qui figurent sur les créneaux, il y en a de privées d'aRAts^ d'aur
très montées sur des.affttts vermoulus qu'on peint et qu'on goudiSonne .
de temps à autre pour en cacher la vétusté. Près dé ces pièces pea
formidables s'élèvent quelques piles de boulets rouilles et écaillé»^
pelure insuffisante pour tant de bouches de fer et de bronze.
L'artillerie ressemble aux remparts qu'elle défend. Pendant que
l'on bouche avec du vernis lés trous dont les vers ont criblé les affiftis,
oot recouvre avec de la chaux les plaies des remparts et les fissmes
qtt''y pratiquent les rats, leurs innombrables hôtes. Quelques for-^
tiftoations, entre autres celles dé Rabat, de Salé , dé Mogador; queF^
queat^hAteaux^ à Laracheetà Rabat, sont encore en^bon état ett>At
conservé une apparence assez imposante; raaisces constructions, fruit
dé l'esclavage descaptifs chrétiens^ ont été souvent exécutées en vucet
diÉnal'espoird'ttne prompte ruine. A Rabat, tout croula peu de temps
après l'achèvement des travaux ; une foule de Maures resta ensevelie
touelesdéooffibt*es, et le supplice de tous les ouvriers chrétiens venge»
leur mort. Ces fortifications, souvent réparées, ne tiendraient pas
contre ua bombardement de quelques heures.
Fjmdant cinquante-quatre ans d'Un règne orageux, Muley-Ismttl
n'avait pas cessé de puiser dans le trésor pour l'armement et pour lil
sAieté de l'empire. I) fit réparer la ville de Fez, agrandir et fortifia
Méquenez^ jeter les fotidemens dé Fosdàle , entre RabatetCasaMancai
porter entre Méquenez et Al-Kasaar-Kébtr lés matériaux néèessaîrés
à 4'édlBcation>d'UBe uut#e ville , restaurer tous les fotte détachés qui
défeiMtêntlécoufs et la bouché dés grande» rivières» Aueun desat
auecesseuRMK'st suivi soo^ exemple ; Muley-Abderramau , préoceupé
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LE MAROC 'BT KAmQUBSTION D'àLGBR. «6S5
4e ses vues oc>iiimeroiaieset de soa^plan^d'éeonomierleur-sliorifie
tous les autres intérêts du pays.
Les- anciens chantiers de constniotion , eeluide Aabat parliciiliè-
cément, qui a lanc^ jusqu'à 'des corvettes de 36 <KanoAs (lesiptati
^andesque Ton ait<^nstruites au Maroc ), ne conservent eticore^in
pea demonvement et de vie que grâce à la fabrication des^grandes olut-
loupes^qui servent à la douane et au; passage des caravanes^ suvles
rivières. Le sultan fait cette spéculation pour sourj^pre compte v
et en retire un intérêt de 100 ou de 200 pour 100, par an. Le bois
entre AUKassar et Larache, la magnifique forêt séculaire de la Ma^
mora, située à deux heures de Salé; les bois de Schaouïaet de Ta-
mesna, qui fournissent la gomme dite de Barbarie, grandissent et
s'étendent, appelant lahache et les efforts de l'industrie /Muley^Ab-
derraman ne s^éearte pas de sa route parcimonieuse.) En- 1827 seule-»
inent, lorsqu'il se déclara l'ennemi de toutes les puissances ^qui
in'avaient pas de représentant au Maroc, il voulut que sa marine
«possédât au moins un navire d'origine moresque.Son amiral Brittel
lut chargé de construire une corvette; huit ans furent' consacrés
à cette grande cauvre; la guerre et les négociations avec tous' les
pepples du globe eurent le temps de s'achever avant la corvette^ Les
huit ans révolus, la corvette n'était pas lancée; la patience du sultan
se lassa, l'amiral et l'ingénieur tremblèrent. Après une scène tumul-
tueuse , à laquelle toute la ville prit, part ; après les efforts , > les* cris
^t les hurlemens de plusieurs milliers d'ouvriers pris en corvée dans
les rues de Rabat et de Salé; après bien des cordes cassées/ des 'bois
brisés, des efforts frénétiques ; grâce encore au concours de tous les
4narins , de toutes les barques , de tous les agrès des navires européens
qui se trouvaient alors mouillés dans la barre du Buregreg, la cor^
vette finit par se trakier jusqu'à la mer. Le travail de la sortie fut
aussi pénible que celui de la mise à flot, parce que la^barre avait à
speine la profondeur suffisante pour le passage du* nawe en lest et
4ém&té. Vinrent ensuite la difficulté de marcher et d'arriver à Lik
rache, puis celle 4'entrer dans le Lyxos. Cette singulière Odyssée une
fois^ terminée, la corvette fut traquée sur la rive, moutllée shiî plu-
sieurs ancres qui ne «devaient plus la lâcher, etelle sembla d& temps
en teqip^.près de se coucher sur le sable, comme, pour ^'y endoNuir.
-Elle a pour compagnons d'infortune- «une autre corvette , un brick,
^une goëlette ètun^schooner, tous de eonstruction eur^éenne,'ache*
tés ou reçus en cadeau. L& goélette et le schoener sont de, petites
4Mvire&ohacmans.qui^ pourrissent dans l'inertie et à» la chaîne ^4ia
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€56 RBVTB DBS DBCX MONDES.
lieu de bondir sur les flots où les appelle leur marche légère, rérélée
par rexçellence de leur coupe.
De temps en temps, Tamirauté, qui réside à Rabat, vient faire une
tournée à Larache pour visiter la déplorable flottille et les magasins
des agrès, pour faire changer les doublures, renouveler les peintu-
res, jouer les pompes, pour asphyxier les rats et réparer leurs ra*-
vages; puis Tamiral remonte sur son fine et rentre dans le calme de
ses foyers, interrompu seulement par quelque expertise d'avarie.
La cAte marocaine, dans toute sa longueur, est d'un accès difGcile.
Elle n'offre que deux ports assez sûrs et assez grands pour servir
tle station à des navires de haut bord; ce sont précisément ceux
<Iu'on a abandonnés. L'un est la baie de Sainte-Croix, où les Por-
tugais avaient fait un établissement et construit une forteresse, et
dont, en 1773, la population fut tout entière transportée à Hogador.
L'autre est l'ancienne Mamora, entre Larache et Rabat, enceinte
vaste, profonde, abritée de toutes parts, d'un accès facile, et dont
un gouvernement civilisé aurait pu faire un des premiers ports de
rOcéan. Les Maures l'ont laissé s'ensabler, et la bouche en est fer-
mée; c'est aujourd'hui un grand lac qui n'est en communication
avec la mer qu'au moment de l'afllux. Le port de Yalédia serait bon
si l'entrée, hérissée d'écueils, n'offrait de grandes difficultés qui en*
ont nécessité l'abandon.
Ces trois ports exceptés, on ne rencontre plus, sur toute l'étendue
de la côte, que des rades foraines plus ou moins dangereuses et des
embouchures de rivières dont la barre, toujours ensablée, mais plus
ou moins suivant la saison , ne laisse passer que de petits navires de
commerce. La meilleure rade est celle.de Tanger, quoique, par les
vents d'est et de sud-est, elle soit difficile à tenir. Celle de Tétouan,
où la flotte du sultan hivernait autrefois, à l'abri d'un grand rocher,
sur la bouche de la Bouféga, n'est pas tenable par les vents d'est.
Celles de Saffi et de Casablanca joignent à cet inconvénient celui
^'avoir un mauvais fond. Celles de Mazagan et de Mogador n'offrent
\in mouillage commode aux gros navires qu'à une grande distance
de la terre. La barre du Sébou est devenue impraticable aux navires
de moyenne grandeur, ainsi que celle de la Morbeya. Les rivières
•du Lyxos à Larache, et dU Buregreg à Rabat, sont les seules que le
•commerce fréquente aujourd'hui. Elles n'admettent que les navires
de plus de 100 tonneaux et de coupe marchande. Le tremblement
de terre de 1T75 donna à la passe de Rabat jusqu'à trente pieds de
profondeur à la marée haute. Ce fut alors que l'on y construisit des
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LE BIAROC ET LA QUESTIOIf D'AI^ER* 9St
corvettes de 36 canons. Depuis cette époque, le sable n'a pas cessé
de s*y amonceler; il est à craindre qu'elle ne soit un jour accessible
qu'à de petites embarcations.
Du côté de la mer, le Maroc n'est réellement vulnérable que sur
trois points : Larache, la nouvelle Mamora et Rabat. Des trois, le
plus important est Rabat. Le blocus et Toccupation de tout autre
point, sur la Méditerranée comme sur l'Océan , ne serviraient à rien.
Tanger et Tétouan seraient des positions avantageuses pour une puis-
sance maritime; mais, dans l'état actuel du Maroc « elles ne font pas
plus que Mogador et Saffi partie intégrante de l'empire. L'histoire
le prouve, l'empire a subsisté durant trois siècles, malgré l'occupation
de tous ces points par le Portugal et par l'Espagne. Loin d'être étouffé
par le blocus , il a fini par en triompher et le briser.
La nouvelle Mamora, petit chAteau qui défend le passage et rem-*
bouchure du Sébon, aujourd'hui ruiné, mais placé dans un site ad-
mirable; Larache, ville populeuse et assez forte encore, assise sur
l'embouchure du Lyxos, nous paraissent des points plus importans,
parce qu'ils sont voisins de Fez.
Telles sont les défenses réelles et naturelles de cet empire. En
1765, la France tenta une démonstration contre ^Rabat et Salé. Un
vaisseau, huit frégates, trois chebeks, une barque et deux bom-*
bardes tinrent constamment le large et n'obtinrent aucun résultat.
L'escadre eût aisément pu bombarder la ville en se plaçant du côté
de Rabat, à quelques encablures de terre, dans un excellent mouil-
lage par quinze brasses. Aujourd'hui l'emploi de ta vapeur rendrait
cette mesure encore plus facile et protégerait une escadre assaillante
contre le vent du large, qui rend ordinairement l'appareillage difficile
et dangereux.
Nous n'avons omis aucun des détails nécessaires à faire connaître les
antécédens du royaume de Maroc, sa population, son maître actuel, les
ressources matérielles sur lesquelles il peut compter, son caractère et
ses penchans personnels.
Cherchons maintenant quelles seraient les ressources morales dont
il disposerait, s'il voulait se montrer hostile ou à la France ou au ma-
rabout Abd-el-Kader, et quel est l'esprit de la population à laquelle il
commande.
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6(m BITIJK:<1»8 HBUZvllMDU^^
S VI. -- EfJkX MOAAL D^UNBÀLLIÀffeB ÀYBC LE XABOC, ET E8PBIT
PUBLIC DE LA POPULATlOll.
I,es raoes qui faiMteot f empire de Maroc n'ont rien d'homogène»
noua raY4»s déjà prouvé. Une vieiHe inimitié^pitteles deor royaumes
dov Fez et de Maroc, réunis, mais non conCoôdnsw Les accidena de
localité, qui- rendent cette inimitié insurmontable^ peuvent, an pie^
mier coup de main, élever, une barrière entre les deux parties de^^
Tempire, suspeirihre toutes les communications administralivos et
commereiito entre l'une et l'antre, et provoqua un démembrements
La popidtftion de l'Afrique s^tentriomte, renouvelée souvent, '
constamment agitée par des fleuves humains venus de tous les cAtés de
l'AsiOf de TAfriqne et de l'Europe, s'est formée de plusieurs grandes
immigrations que Ton peut réduire à deux courons principaux. Leur
mouvement date de la fin du vih* siéele; dans le xi% ils ont acqute
une extrême aotivtté. L'un de ces deux courans, tombant de l'Egypte^
suivant la route des pèlerins de la Mecque, Tripoli, Tunis et Con-*
stantine, pénètre au nord dans le Maroc par Tlamecen et leToyaiinie
de Fez. Il s'arrête au Sébou. L'autre courant, venu de l'Arabie^»
tiav^se le désert, Tafilet, Taroudant et S6U£, et, parvenu au royaume
de Maroc proprement dit, s'arrête sur l'une et l'autre rive de la Mor-
beya. Ces deux énormes vagues roulent ainsi à droite et k gauche,
tournant le grand écueil de l'Atlas < pour finir par se rejoindre et
s'entrechoquer au-delà.
La population du Maroc se partage donc en deux groupes bien
distincts, séparés de dialecte, de mœurs et de caractère; la taille, le
teint, la physionomie diffèrent. Dans le premier groupe, les tribus
agricoles dominent; dans le second, les pasteurs, plus sédentaires,
plus faciles à gouverner, moins belliqueux , plus civilisés , race moins
sauvage, qui a recudlU les débris de l'Espagne mabométane, et qui,
méprisée comme lâche par les peuples du nord, méprise à son tour
la sauvage ignorance de ces derniers.
Jacob Almanzor,prince de génie, sut contenir dans le respect tous
les peujdes en-deçà et au^lelà de l'AUas, depuis le désert jusqu'au àé-
trotta qu'il passa à plurieuis reprises pour rdever la cause do maho-
métisme sur la péninsule espagnole; grand monarque, qui voulait
faire de Rabat, où l'on voit son tombeau, la capitale de son vaste
empire. A sa mort, un démembrement général donna naissance aux
royaumes de Fez, de Maroc, de Souz, de Tafilet et de Taroudant.
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LE MAAOG'ET LA^^lJBSTION ]>*ALGER. 469
Peu à peu les royaumes de Fez et de Maroe absorbèrent tons kg
autres. Les rois tributaires de Ttemecen et de Tunis secouèrent le
joug. Les villes de Rabat et de Salé devinrent. iod^)6ndautes. La
luttesanglante dont Tempire actuel du Maroc devaitsortir, 4utte con-
centrée long-temps dans la rivalité de Fez et 4e Maroc, occupa tout
Fespace àuxii^'au xvm'' siècle; cinq siècles de guerres, qui ont dû
laisser chez les deux* peuples des traces prafoi^es.
n n*eKiste dttAS cet empire sans4iiiité quHme circulation vitale toute
artificielle, et l'état uormal ne se manifeste iiu'aux lieux mène ifue
la présence du sultan vivifie. Se trouve-t-^il auiiord, lesud estpleîD
de soulèvemens, de guerres, d'anarchie , de ^K>liaitions exercées sm^
«ne seule tribu par deux tribus liguées, qui se disputeront biwitôt»
le fer en mmn^ les dépouilles de la tribu vaincue. On intercepte les
routes; le comm^ce intérieur s'arrête. Le sultan se porte-t^l dans
le sud pour rétablir Tordre et châtier tes coupables, aussitôt les
tribus du* nord s'insurgent, avec moins d'impétuosité peut-^e,
mais avec la même opiniâtreté , refusent dq payer le tribut , chassent
leur gouverneur ou l'égorgent. Ballotté du nord au sud et du sudaa
nord , le gouvernement oscille entre les trois résidences de Fez, de
Méquenez et de Maroc.
Muley*Abderraman a un peu ralenti ce mouvement dangereux, ea
confiant à son fils aîné l'administration du royaume dont il est obl^
de s'éloigner, et en partageant le gouvernement avec lui. L'héritier
. présomptif du parasol impérial réside principalement à Maroc depuis
quelques années; son père s'éloigne rarement de Fez, dont le peuple
lui inspire peu de confiance.
La province limitrophe de Chaus, située à quelques lieues de Tle-
mecen, séparée, par une petite rivière que défendentà peine les
chAteaux de Tesa et Onèjeda, est habitée par des tribus d'une fidé-
lité équivoque et contre lesquelles le sultan a déployé toutes ses forces
il y a deux ans. De la frontière à Fez, on ccMnpte denx ou trois
journées de marche. Fez, très mal fortifiée, prétend au privilé;^
proverbial d'être toujours la première à ouvrir ses portes aux tlsuFpa::^
teurs. Les émissaires du marabout Abd-^l-Kader l'enflamment et
l'irritent; ils en ont obtenu d'éclatantes preuves de sympathie, et
c'est la seule ville sur laquelle son ambition puisse compter ppor
fonder un nouvel état, la seule qui puisse devenir sa métropole poli-
tique et religieuse.
Abd-el-Kader a besoin de la guerre; le sultan a besoin de la paix.
La suprématie de son trône , établie depuis le ix"* siècle, s'est éten-
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680 RBVUB DES DEUX MONDES.
due jusqu'au centre de l'Afrique, et exerce sur le royaume de Tom-
bouctou une suzeraineté sans action , mais incontestée. Si Muley-
Abderraman refuse de légitimer le pouvoir d'Abd-el-Kader en
Bcceptant son hommage « celui-ci est obligé de conquérir le sacerdoce
par le glaive. Leur situation n'a point d'analogie.
Tout ce que nous venons d'examiner en détail éclaire donc la posi-
tion respective d'Abd-el-Kader et de Muley-Abderraman. L'un et
l'autre jouent un double jeu, au milieu duquel la France, menacée
par tous deux, peut aisément se tirer d'embarras en les opposant l'un
à l'autre. Quant au sultan de Maroc, la prudence dont il est doué
l'avertit que le danger est pour lui, non dans une agression fran-
çaise, mais dans les prédications d'Abd-el-Rader, l'infidélité de ses
peuples et la proclamation de la guerre sainte. L'un est notre ennemi
naturel, l'autre est notre allié secret et sympathique.
L'utilité commerciale d'une alliance plus intime avec le sultan
n'est pas difficile à démontrer. Maître des positions de Tanger, de
Tétouàn et de Larache, importantes en temps de guerre, il offrirait
des ressources infinies à notre colonie, si les communications de
cette dernière avec la métropole étaient suspendues. L'excellence
et l'abondance des blés, dont nous avons parlé plus haut, nous met-
traient à l'abri de la disette. Nous avons déjà énuméré les nombreux
produits du pays qui s'échangeaient avec avantage pour nous contre
les produits français. Cette alliance, cimentée par des intérêts récipro-
ques, fondée sur un traité net, précis, inviolable, changerait la face
de notre commerce. Fez et Maroc ont des communications régulières
avec Tombouctou et l'Afrique centrale, où le titre sacré du sultan est
reconnu et vénéré. '
Si nous laissons Abd-el-Kader former un centre vital d'où la na-
tionalité musulmane puisse rayonner avec toute l'énergie de la jeu-
nesse, le fanatisme s'y montrera ombrageux, prompt aux armes et
intraitable. Tous les ressorts de l'islamisme se tendront avec violence,
et notre civilisation entamera difBcilement cette masse résistante.
L'empire de Maroc, tout au contraire, corps peu homogène, dont la
civilisation vitale est lente et irrégulière, ne peut nous inspirer beau-
coup de craintes. Notre civilisation n'essaie pas assez de le rattacher
à ses intérêts. Nos agens affectent de ne point se mêler aux affaires
du pays; enfermés dans leurs habitudes aristocratiques, habitant Té-
touàn, Mogador et Tanger, ils exercent une influence vague, équi-
voque , insignifiante. Le contact prolongé de notre colonie change-
rait cette situation. Notre armée, notre agriculture, notre commerce^
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LE MAROC ET LA QUESTION D'ALGER. 661
DOtre administration , agiraient puissamment sur des esprits mobiles
etardens. La civilisation s*ouvriraitde nouvelles issues, et les menées
redoutables du marabout Âbd-el-Kader seraient déjouées.
Certes, la France veut, non exterminer les Arabes, mais fonder une
colonie, mais féconder la civilisation européenne par les ressources
de l'Afrique, et TAfrique par la civilisation européenne; entraîner les
Arabes vers ce but, et intéresser les vainqueurs et les vaincus aux
mêmes résultats.
Pour cela, il faut qu*un état provisoire laisse coexister les deux
sociétés dans une libre harmonie, de manière à ce que la plus avancée
exerce sur Vautre une influence efBcace.
En personnifiant tous les Arabes dans cet Abd-el-Kader dont l'in-
térêt le plus impérieux est de nous combattre , on s'est gravement
trompé. C'est l'erreur du traité de la Tafna. 11 fallait anéantir l'intérêt
de cet homme, et songer aux intérêts des masses. Mais on ne pouvait
ménager ces intérêts sans les comprendre et sans savoir ce que c'est
que l'existence arabe.
Étudiez sérieusement les principes du mahométisme et son his-
toire, vous reconnaîtrez que l'Islam , identifiant le principe religieux
avec le principe politique, l'église avec l'état, ne sépare pas le pou-
voir spirituel du pouvoir temporel , et que le monarque, considéré
comme successeur et représentant du prophète, est pontife et souve-
rain. Aux yeux des mahométans, toute autorité politique isolée du
sacerdoce , à plus forte raison toute autorité appuyée sur une autre
loi que la loi musulmane, n'est donc qu'une force brutale, tyran-
nique, illégitime.
Les conquêtes antiques assimilaient les peuples les uns aux autres
en confondant les cultes, en ouvrant les temples des vainqueurs
aux dieux des vaincus. Le Panthéon était l'organe dans lequel Rome
absorbait les nations. Nous ne pouvons pas absorber le mahomé-
tisme. L'esprit arabe ne comprend pas le moins du monde un gou-
vernement administratif substitué au gouvernement politique, un
régime constitutionnel qui n'admet pas tous les dieux à la fois , mais
qui n'en admet aucun exclusivement. Cette tolérance , cette faculté
d'assimilation par la négation, capable peut-être des mêmes effets
que le polythéisme antique, lui semblent anarchie. C'est à l'anarchie
que la conquête d'Alger semble livrer la régence , en l'arrachant à
la communion de Stamboul. L'autorité politique de la France ne
pourra jamais constituer pour ces peuples un gouvernement légitime,
et la France est dans l'alternative ou de les forcer à l'apostasie, ou
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«12 ^RBTITB DBS DEUX lf01fl«S.
d'apostasier elle4n6iDe, sons peine de n'exercer qu'an pouvoir tym-
niqne contre lequel ils se soulèveront jusqu'au dernier.
A ces peuples, en les abordant, on a dit deux choses contradic-
toires : c( Nous vous laissons votre culte, et nous voulons renverser le
principe qui en est la base. Nous vous l»ssons vos lois et vos mœurs,
et nous voulons que vous reconnaissiez un gouvernement fondé bot
d^aulres lois, sur d'autres mœiurs.yous faut-il un pontife? Que ce soit
le grand seigneur, le shah ou le sultan de Maroc, créez un personnage
analogue au pape catholique. Changez donc votre culte en gardant
votre cuite. y> Us répondent à cette absurdité en massacrant nos frères
et en se faisant massacrer eux-mêmes.
Si la France, pour toucher le but qu'elle se- propose, se' trouve
forcée de laisser les peuples dépossédés rentrer dans leur état social,
et se fonder un gouvernement selon leur foi, il est de son intérftt
d'intervenir dans ce travafil , de le diriger autant qu'il est possible , et
'de l'engager dans une voie où la civilisation puisse suivre pas à pas
le nouveau peuple et l'atteindre. Abd-el-Kader ayant perdu tous ses
droits à la protection de la France, Muley-Abderraman se trouve être
définitivement le seul allié véritable <pii puisse un jour nous aider
dans cette grande œuvre.
A. Rby (de Chypre).
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DE L'ffTJMANITË
PAR M. P. LEROUX.
II est un moroentpour l'écrivain où, après avoir traversé plusieurs
phases de préparation et de travail , il se croit en mesure de donner
une complète expression de lui-même. Les tentatives qu'il a pu faire
avant cet instant décisif n'ont été qu'une manière d'interroger ses
forces, de les exercer^ et d'amener à son terme l'ôriginaUté qui
doit assurer sa gloire. Beaucoup d'esprits qui dans l'histoire de la
science et des lettres ont laissé une trace profonde et neuve, n'ont
pas dédaigné ces patientes initiations qui attendent du temps leur
fécondité. Spinosa commence sa carrière philosophique par se péné-
trer tout-à-fait des principes de Descartes. Il en rédige une démons-
tration géométrique, mais en la publiant il fait savoir au lecteur que
parmi les idées dont il trace l'eiposition il en est beaucoup qui lui
paraissent erronées (1). Tant il était difficile au penseur d'Amsterdam
d'abdiquer tout-à-fait son indépendance, alors même que ppur un
temps il consentait à l'assujettir ! C'est de cette forte discipline de
l'école cartésienne que Spinosa a pu passer au libre développement
(1) Voyez h préfoce mise par Louis Meyer au traité qui a pour titre : R. D9icarUi
préncipiorumpm09aphimpar$ I etltmon^geamêtrico demonstratm.
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I
66k' REVUE DBS DEUX MONDES.
de son génie, et ce disciple à moitié réfractaire a pris place an pre-
mier rang des maîtres.
L'auteur du livre que nous allons examiner n*a pas négligé les tra-
vaux préparatoii]ps ; il a publié plusieurs fragmens philosophiques qui
dénotent de l'étendue dans l'esprit et de la patience dans les recher-
ches; il a coopéré avec distinction à la rédaction de V Encyclopédie
nouvelle, dont la pensée était judicieuse et utile. C'était en effet
chose avantageuse à la science que de marquer la transition entre
les siècles précédens et le ndtre par un recueil philosophique qui,
sous la forme alphabétique d'un dictionnaire, résumAt toutes les
questions. Cette enquête servait à liquider le passé et à préparer
l'avenir. Ceux qui adressaient, loin d'être obligés de dogmatiser
d'une manière aventureuse, ne pouvaient même s'acquitter de leur
tâche qu'en s'abstenant avec soin de toute affirmation téméraire.
Récapituler les résultats acquis , indiquer les tendances nouvdies,
tel était naturellement leur but. Ils avaient à faire du passé une large
critique qui permit aux esprits de se tourner vers l'avenir avec
sécurité.
Dans l'accomplissement de cette œuvre , il y avait assez d'honneur
pour qu'on pût consentir à s'y consacrer long-temps. Toutefois
M. Pierre Leroux n'a pas tardé à s'y trouver à l'étroit. Les articles qu'il
rédigeait devenaient sous sa plume des morceaux plutôt dogmatiques
que critiques, où les inspirations personnelles prenaient plus de place
que les résultats positifs, et cependant ces articles ne suffisaient pas
à l'ambition de leur auteur, tout en excédant les limites raisonnables
d'un dictionnaire. Aussi M. Pierre Leroux a pris le parti de publier
sous sa seule responsabilité un livre qui le fit connaître d'un coup
comme un philosophe dogmatique aspirant à fonder une école.
VHumanitéj tel est l'objet et le titre du livre de M. Leroux.
L'auteur annonce qu'il exposera le principe et l'avenir de l'huma-
nité, qu'il donnera la vraie définition de la religion, et qu'il expli-
quera le sens, la suite et l'enchaînement tant du mosaïsme que du
christianisme. Dans le Faust de Goethe, un écolier répond à Méphis-
tophélès, qui lui demande quelle spécialité il a choisie : «Je vour
drais embrasser tout ce qui est sur la terre et dans le ciel, la science
et la nature, — Vous êtes là dans une excellente direction » , lui
répond son interlocuteur.
M. Leroux , en annonçant sur la couverture de son livre qu'il trai-
tera de l'humanité , ne tombe-t-il pas un peu dans le même inconvé-
nient que ce poète qui avait intitulé son poème : L'Univers? C'est
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DE l'humanité. 665
un redoutable écueil pour l'écrivain que ces synthèses sans horizon
et sans rivage. L'immensité devant laquelle il se place le rapetisse,
et c*est en se plongeant dans Tuniversalité des choses qu'il rencontre
le néant. L'esprit ne jouit de toute sa force qu'à la condition de la
ramasser et de la concentrer sur des points distincts. C'est à travers
des formes arrêtées^ que leur précision rend lumineuses, qu'il va
plus sûrement à l'infini, et l'art seul peut le conduire à une vaste
contemplation du vrai.
Ces considérations sur les avantages de la méthode ont peu préoc-
cupé M. Leroux, et avec la connaissance que nous avons de son
esprit , nous n'en sommes pas étonné. Des notions nombreuses sur
beaucoup de choses, mais acquises d'une manière un peu confuse,
plus de fougue dans l'esprit que de vigueur, plus d'impétuosité pour
courir après les idées que de puissance pour les maîtriser et les tra-
duire, plus de pétulance dans l'imagination que de critique dans le
jugement, toutes ces propriétés diverses d'une intelligence distin-
guée, mais incomplète, expliquent l'allure désordonnée de l'ouvrage
sur V Humanité. M. Leroux n'a pas, à proprement parler, écrit un
livre, mais un énorme article destiné dans l'origine à un diction-
naire. Aussi vous y trouvez le mélange de tous les tons : tantdt vous
croyez lire un lambeau de dissertation chronologique appartenant à
l'école de Fréret, tantôt vous rencontrez des tirades déclamatoires
qui signalent un disciple de Rousseau; vous passez de l'axiome le
plus abstrait à une apostrophe imprévue, et vous vous agitez dans un
chaos qui ne se laisse pas débrouiller sans travail. Ne cherchons donc
pas dans V Humanité de M. Leroux une œuvre d'art; la lecture de
l'ouvrage est laborieuse même pour ceux que d'ordinaire l'appareil
métaphysique ne rebute pas.
Quant au fond des idées, l'auteur appartient à Fécole du saint-
simonisme; il en célèbre le fondateur; il en reproduit les formules
avec des transformations sur la convenance desquelles nous nous
expliquerons tout à l'heure. Il ne peut y avoir de doute sur la posi-
tion philosophique prise par M. Leroux : à l'exemple de M. Bûchez,
il se présente comme élève de l'école française de Condoroet et de
Saint-Simon; mais, moins exclusif que son émule dans le saint-simo-
nisme, il associe à Condorcet et à Saint-Simon Pascal, Charles Per-
rault, Fontenelle, Bacon, Descartes, Leibnitz et Lessing. M. Leroux
invoque le témoignage de ces penseurs pour établir en principe que
l'honune est perfectible. Videtur homo ad perfectionem venire posse,
a dit Leibnitz. Pascal a écrit que le genre humain est un même
TOME XXIV. 42
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6M' REVUE DBS DEUX ItfmDES.
htomie qui éateiste totqoars et qui apprend continaeHéiiieiit. Chariés
Penraalt et Foqtenelle ont arancé queis^ vie dé l'homaniié n'aurait'
pa» dé déclib. Lessiiig a développé cette thèse que le genre humain-
passe par toutes les phtkses d'une éducation successive. M. Léroui con-
sidère-ces résultats comme acquis et s*en empare, de même qu'il s'est '
emparé des travaux des psychologues depuis deux siècles pour établir
que l'homme est de Isa nature et par essence sensation, sentiment,
connaissance. Nous ne pouvons nous empêcher de remarquer que
M. Leroux ^ qui a déclaré une si rude guerre à l'éclectisme , en prend
ici la méthode et les procédés. Ne s'expose-t-il pas à ce qu'on signde
dans son livre de nombreuses traces non-seulement d'éclectisme,
nuus même de syncrétisme, comme on drt en termes d'école, puis-
qu'il n'a pas craint de mêler les résultats des systèmes les plus divers ^
pour tenter d'en former un tout?
Avant d'arriver à l'examen des points principaux du livre de tTh»^
manité, il est une assertion historique de^ M. Leroux que nous ne
pouvons laisser passer sans contestation. M. Leroux prétend, et nous *
citons ses expressions, que les anciens n'avaient aucun sentiment,
même vague, dé la vie collective de l'humanité dans un but quel-
conque. Qu'il nous permette dé lui citer cette phrase de Sénè-
que : a Les hommes meurent, mais l'humanité elle-même, à l'image
de laquelle l'homme est formé, persiste; au milieu des souffrances et
de la ruine des individus, elle n'est pas atteinte. Homines qnidem
pereunt: ipsa autein humanitas, ad guam homo ejffingiiur, permanet:
et hominibus laboranHbtts, intereuntibus, illa nil patitur (1). » Nous
regrettons que M. Leroux n'ait pas eu cette phrase présente à la ■
pensée; il eût pu la prendre pour épigraphe de son livre. Bacon et Leib-
nitz auraient-ils pu trouver des termes pliis généraux que les expres-
sions de Sénèque? Ce n'est pas tout : cette idée de perfectibilité qui
nous rend si fiers, nous devons aussi la partager avec l'antiquité, et
c'est encore Sénèque qui assure cette gloire aux anciens. « Je vénère *•
les découvertes de la sagesse et de leurs auteurs, dit le philosophe
romain : ces découvertes sont pour moi comme autant d'héritages
que j'aurais recueillis. C'est pour moi qu'on a amassé, c'est pour moi
qu'on a travaillé. Mais il faut jouir de tout cela en bon père de -fa-
mille, laisser plus qu'on n'a reçu, et transmettre à ses descendans un
héritage agrandi, n reste encore et il restera beaucoup à fdre, et
V homme qui natira dans miUesièeles d'ici ne se verra pasreJnserPoe-^
(1) L* AoBsei Seneese, epist. 6^
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HE L'HUMÀHriTÉ. 667
casion dt (jouter quelque chose: Nec ulli nato post mille sœoulaprce^
eludetur occasio cdiquid adjiciendi. » L'idée de la perfectibilité se
trouve ainsi exprimée avec une remarquable énergie. Continuons. Sé-
nèque, ^près avoir afDrmé que le progrès de Thumanité dans la con-
ception des idées est infini, passe à l'application même et s'exprime
ainsi : c( Mais, quand même les anciens auraient tout découvert, il y
aura toujours une étude nouvelle; c'est l'application , la connaissance
et l'arrangement de ces découvertes. » Et plus loin il ajoute : « Les
. remèdes de l'ame ont été découverts par les anciens; c'est à nous de
cbercher comment et quand il faut les appliquer (!]. » Il est donc
«avéré que pendant les premières prédications du cfaristianisme il y
avait un penseur vaste et profond , qui , par la voie de la sagesse an-
tique, avait abouti au sentiment d'une humanité solidaire, perfectible
et progressive. Nous conseillerons toujours d'apporter beaucoup de
fNTUdence dans les assertions qu'on serait tenté de se permettre sur
l'ignorance: prétendue des anciens.
Sur ce point, M. Leroux doit être d'autant plus de notre avis qu'il
est loin de dédaigner l'antiquité. Tout au contraire, il est enclin à
voir dans les traditions antiqueà la reproduction exacte et complète
des idées qu'il affectionne le plus. Dans Virgile, dans Platon, dans
iPythagore, dans Apollonius de Tyane, dans Moïse, dans Jésus^
Ghnist, il croit retrouver les théories qu'il professe, et, à coup Sûr, il
lie méprise pas ces grands hommes, qui ont le mérite a ses yeux
d'avoir ses opinions. Il y eut un empereur romain, Alexandre-Sévère,
qui avait réuni autour de lui les images des sages illustres qu'il ho-^
floràit comme des dieux ; dans ce singulier oratoire, Apollonius de
Tyane figurait à cêté du Christ, et Abraham servait de pendant à
Orphée (2). L'ouvrage de M.' Leroux ressemble un p»i à la chapelle
d'Alexandre-Sévère; on y voit associés les hommes et les élémens les
plus disparates; on y reconnaît la tentative d'élever une religion avec
' des4mages et des débris des cultes les plus divers.
Nous nous sommes damandé si M. Leroux n'avait pas composé ce
qu^il appelle son système avec des emprunts faits confusément à l'his-
toire. L'autour affirme le contraire; il proteste que ce n'eët qu'après
avoir trouvé la vérité par ses: propres inductions qu'il s'est aperçu du
rapport qu'elle a avec l'antique théologie. Il nous semble que M. Le-
roux a souvent été poursuivi par des réminiscences historiques dans
(1) L. Annaei Senecse, epist. 6i.
(2) Voyez Lampridias.
42.
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668 REVUE DES DEUX MONDES.
la conception de ses idées, et qu'aussi il a importé dans l'interpréta^
tion du passé des préoccupations systématiques. Il y a eu trop d'his-
toire dans ses spéculations philosophiques, et trop de système dans
sa manière de comprendre le passé. Le morceau qui sert d'introduc-
tion à M. Leroux , et qui , publié pour la première fois il y a plusieurs
années, traite du bonheur, présente des qualités critiques qu'on
cherche malheureusement en vain dans le reste de l'ouvrage. Ce
fragment expose les principales solutions des écoles philosophiques
et religieuses sur le bonheur; la rédaction en est claire, et les appré-
ciations judicieuses. Mais, depuis le temps où il a écrit ce morceau^
l'ambition de M. Leroux a grandi, il ne lui sufBtplus de raconter et
d'observer, il dogmatise , il révèle. Le moment est venu d'aborder le
fond de sa doctrine.
L'homme est, de sa nature et par essence, sensation, sentiment^
connaissance, indivisiblement unis. Voilà la définition psychologique
de l'homme. Cette définition rappelle à la fois celle de l'éclectisme,
sensation , volonté, raison , et la trinité du saiftt-simonisme, industrie,
science, religion. La terminologie de M. Leroux ne nous paraît pas
heureuse. Sentiment et connaissance sont des expressions bien in-
complètes, si on les compare aux mots volonté et raison. Le mot
connaissance surtout a quelque chose de secondaire et de restreint
qui le rend tout-à-fait impropre à représenter la sphère intellectuelle
de l'homme. Il est complètement inexact de dire que pour Platon
l'homme est surtout connaissance : c'est contredire ouvertement ta
portée et le vocabulaire de la philosophie platonicienne. Nous avons
été surpris de ne trouver dans l'ouvrage de M. Leroux aucune discus-
sion sur les rapports du sentiment et de la raison. C'est cependant
pour notre époque une question capitale. Quand le christianisme parut,
il prit pour loi l'amour et non pas la pensée , et il dit : Bienheureux
les pauvres d'esprit y le royaume des deux est à eux. Le mot était pro-
fond; c'était dire: N'étudiez pas Platon, Cicéron, les stoïques, les
épicuriens, mais croyez et vivez comme un croyant; alors à vous le
royaume des cieux. La charité, Tamour, étaient les élémens prédo-
minans*; la passion avait le pas sur l'idée. Aujourd'hui il ne s'agit pas
de prononcer un divorce entre le sentiment et l'intelligence, mais il
faut établir entre ces deux puissances de l'homme un rapport nor-
mal. L'intelligence ne doit pas étoufier le sentiment, mais le diriger
et l'éclairer. Ce sont les ex'cès du sentiment que ne contient pas le
frein de la raison, qui produisent les enthousiasmes faux, les prédi-
cations insensées, les mouvemens démagogiques. II n'est pas vrai
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DE L^HIIMANITÉ.
que la science dessèche le cœur; elle le règle et l'épure. Elle seule
peut empêcher les sympathies qu'on éprouve naturellement pour les
misères humaines de dégénérer en colères aveugles, en réactions
furieuses. Voilà un point essentiel tont-à-fait digne de l'attention d'un
penseur.
Après avoir posé comme élémens de la formule psychologique la
sensation, le sentiment, la connaissance, M. Leroux établit trois
autres termes qui , suivant lui , correspondent aux premiers, a La tri-
nité de l'ame humaine, dit M. Leroux , en prédominance de sensation ,
donne lieu à la propriété; en prédominance de sentiment, à la famille;
en prédominance de connaissance, à la cité ou l'état. » Cette donnée
nous semble inadmissible. Nous croyons, au contraire, que tous les
principes de l'humanité ont commencé à se développer dans un même
point du temps, et que depuis ce moment cette simultanéité n'a
jamais été brisée. Sans doute dans le développement il y a inégalité;
mais la prédominance d'une faculté n'est pas telle qu'elle absorbe
toutes les autres. Si l'on prend la première forme de l'existence
sociale, la vie chasseresse, comment se figurier le partage de la proie
commune, sans que les idées constitutives du droit apparaissent? Le
chasseur grossier n'a-t-il pas aussi des notions religieuses? N'adofe-
t-il pas des divinités en harmonie avec ses instincts? La division
parallèle que veut établir M. Leroux n'est ni juste ni féconde.
Toutefois l'erreur de ce point de vue n'empêche pas M. Leroux de
reconnaître la famille, la patrie et la propriété comme des choses
excellentes en elles-mêmes et nécessaires; ce sont ses expressions.
Seulement il pense que la famille, la patrie, la propriété, ont été
jusqu'à présent mal organisées. Et pourquoi? Parce qu'elles ne sont
pas organisées en vue du genre humain et de la communion du
genre humain. Tout le mal du genre humain vient des castes. Aussitôt
que dans votre idéal de société et de politique vous faites entrer le
genre humain totU entier^ le mal cesse et disparaît de cet idéal. Si tout
le mal vient des castes, M. Leroux doit être rassuré sur le sort de la
plus grande partie du monde civilisé, car les castes n'existent plus
que dans l'Inde et dans la Chine. Cette forme de la sociabilité a fléchi
partout ailleurs sous l'action du temps et de la liberté humaine.
Mais M. Leroux voit encore la caste partout où il n'aperçoit pas la
loi du genre humain pratiquée telle qu'il la conçoit. Or, voici cette
loi : Aimez Dieu en vous et dans les autres. Le christianisme, suivant
M. Leroux , avait le tort d'abandonner le moi et la liberté humaine,
et d'exiger que l'être fini n'aimftt que l'être infini. De cette façon «
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670 REVUE DBS DEUX MONDES.
rbommeilédaignait son semblable ou ne Faiinait qu^en apparence ^
en vue de Dieu. Tout sera redressé dans Tordre moral dès que
rhomme s'aimera soi-même et aimera les autres. Et quel est le moyen
le plus sûr d'arriver à ce grand résultat? C'est de ne pas croire à une
autre vie hors de la terre.
Le lecteur est sur la trace de l'opinion fondamentale qui sert de
base à l'ouvrage de M. Leroux. Qu'on veuille bien suivre ceci : Il y a
deux ciel y un ciel absolu, un ciel relatif; un ciel permanent , un cîel
non permanent. Le ciel absolu et permanent embrasse le monde
entier, le ciel relatif et non permanent est la manifestation du pre-
mier dans le temps et dans l'espace. Ne demandez pas on est le pre-
mier ciel, le ciel absolu, car M. Leroux vous répondra qu'il n'ert
/nulle part, dans aucun point de l'espace, puisqu'il est l'infini. Due
ftiut pas non. plus que votre curiosité vous pousse à vouloir savoir
•quand le ciel se montr^a ; il ne se montrera à aucune créatare.
// est, voilà tout : vous n'en pouvez savoir davantage; mais vous
devez croire que ce premier ciel se manifeste de plus en plus dans les
créatures qui se succèdent. Tout le mal vient 4e ce que jusqu'à pré-
sent les hommes n'ont pas compris la distinction des deux ciel. Us
ont cm que sur la terre ils n'étaient pas du tout dans le ciel : ils y
étaient un peu. Il ne faut pas nous imaginer que par la mort noqs
irons d'un bond dans un paradis; non , mais nous devons renaître de
nouveau à la vie avec un degré de plus {d'intelligence, d'amour et
d'activité. M. Leroux veut que Thomme fasse son paradis sur la terre;
il lui défend d'aspirer à une autre vie hors de ce monde; il dit à
l'homme que la vie future nei peut être que la continuation de la vie
présente dans un autre point du temps. Vous parlez des astres ^
s'écrie M. Leroux ; c'est la terre qui un jour rejoindra les €utres. Ce
n'est pas l'homme quiy sans {humanité et sans la terre^ ira dans les
astres. On ne peut prêcher l'amour du terre à terre avec plus de
fanaftisme, et il n'y a pas moyen de dire ici à M. Leroux : Sic itur
ad astra!
Qui n'a pas par l'imagination plongé dans les abtmes de l'infini ?
Qui n'a pas eu sur une autre vie ses spéculations et ses rêves? Mais
ces poétiques élans échappent à la démonstration, et jusqu'à présent
il n'est guère arrivéàun penseur de vouloir y trouver les principes d'im
système. Ce sont, pour ainsi dire, des qtiesiions réservées ^ sur les-
quelles chacun prend le parti qui le séduit le plus. Nous ne croyons
plus à l'enfer et au paradis comme on y croyait au moyen-Age. Les
tragiques et sombres croyances qui inspirèrent Dante ont disparu , et
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DB L'.âlJllAlIITÉ; 671
UU¥ie/fatmmiQe'ne'prend^IiiS'|)#iir<ràgle Iôb terreumoii^d^ espéi^niee»
quiagitàfientrime de iioft^aiic6tr^< Bans cetto^^itoalioi^niorftlé d<to
esprits, nr^t^lpa» bbaire-de voiruii écmain s'^charoer à ddt^ire
ce qvi pourrait rester encore de foi pour lés ancièos d(^iiiesv et faire,
de cette destruction complète la conséquence nécessaire <lii progrès
social? NonHseuIaaent M. Leroux, ne croit pas pour luinnèttie au*
paradis et à l'enfer du christianisme, qui lui semblent n'avoir été
créés que par la folie des hommes, mais il ne veut pas que l'huma-*
nité y croie^ et il prétend prouver que dans le- passé ses plus illus-
tres représentans n'y ont jamais cru* L'antiquité, selon lui i a pensé
quO' la vie future se passait dans l'humanité, et les opinions anciennes^
sur les* paradis et les enfers ne sont qu'une hérésie dans la tradition^
humaincé
Comment M. Leroux s'y prend4l pour prouver cette thèse? licite
lesixièmelivre de Virgile, quelques passages de Platon, quelques-
lignes d'Apollonius; il interprète Pythagore, et il s'imagine avoir
reconstruit la véritable croyance de l'antiquité^ M. Leroux a raison
de célébrer le génie de Virgile, mais il se trompe quand il pense que
l'Éuéide peutdomier sur les croyances antiques dés témoignages
aussi certains que l'Iliade en ce qui concerne les^recs, et la Bible
pour ce qui regarde les juifs. Virgile, qui avait sans contredit une
connaissance profonde tant des croyances populaires que des dogmes
philosophiques, écrivait avec toute la liberté de son siècle et de son
génie. Ses chants étaient ceux d'un poète indépendant, et non d'un-
hiérophante orthodoxe et fanatique. Il mêlait à sa convenance les
mystères^d'Ëleusis et les dogmes de Pythagore et de Platon; il chantait,
non pas tant ce que les honunes avaient cru, que ce qu'il croyait lui-
même. £t puis il parlnt en poète; il choisissait les tableaux les plus se-
duisans, et parmi les croyances populaires les plus poétiques images.
Le célèbre Heyne a très bien saisi ce mélange, quand il recommande de
nepaschercher dans le sixième livre de l'Enéide une exposition exacte
du dogme platonideA; ces dogmes y sont bien, mais mêlés avec
les principes de Pythagore , mais accommodés aux vulgaires opinions.
En UQ laot, Virgile n'a pas fait l'œuvre d'ua théologien ou d'un phi-^
losophe, mais d'un poète (1). Platon lui-même, et M. Leroux le
(1) Etsi Tero YirgiUi ankno Plalonica placita insedisse supni haud negaverim,
non tamen iUe putandus est Platonis philosophiam nobis tanquam trutînà appen-
disse aat aBnumerasse, utadeo ad illam omnia reTOcari possint; renim miscuit iUe
PyUiagorea PlatOBMsi tam tenéndum est, plrilosophemata illam ciim dilccta et
poetica lege tracuase, et ad valgares opinîones et popularem philosophiam deOexisse,
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673 REVUE VBS DEUX MONDES.
Feconnait, a beaucoup varié sur la manière de se représenter la
vie future. Le philosophe d'Athènes, comme le remarque encore
Heyne (1), a écrit sur les enfers les choses les plus diverses, et tou-
jours il déclare s'appuyer sur un mythe. On ne traitera pas ce pro-
cédé de fantaisie, si l'on songe que Platon n'avait pas moins de jus-
tesse dans l'esprit que de richesse dans l'imagination. Platon savait
fort bien que, sur la vie qui peut attendre l'homme au sortir de la
terre, il n'était guère possible de dogmatiser d'une manière sûre et
définitive; aussi s'attachait-t-il à dégager tout ce qu'il y avait de vrai-
semblable et de beau dans les imaginations populaires, et avec ces poé-
tiques élémens il élevait, non pas la vérité, mais de magnifiques hypo-
thèses dont la variété et la contradiction rehaussaient encore le prix
à ses yeux. Eût-on voulu que le divin disciple de Socrate n'eût sur
un tel sujet qu'un point de vue, qu'une seule inspiration? Nous l'ai-
mons mieux quand il donne un libre cours à la fécondité de son
génie, et quand des plis de son manteau grec il laisse tomber d'in-
épuisables enchantemens pour la crédulité humaine. Platon échappe
donc aussi bien que Virgile à la critique de M. Leroux , quand elle
cherche des complices de ses opinions. L'auteur serfr-t-il plus heu-
reux avec Pythagore? Pythagorel celui de tous les philosophes de
l'antiquité dont la doctrine et la vie sont le plus obscures! On discute
encore pour savoir où et quand il est né, s'il se forma à l'école de
Thaïes et d'Anaximandre, ou a celle des prêtres de l'Egypte ; dans
l'antiquité, les uns prétendaient qu'il n'avait rien écrit (2), les autres
citaient les titres de ses ouvrages. On a toujours été réduit aux con-
jectures sur les véritables dogmes de sa philosophie. M. Leroux lui-
même avoue que Pythagore se trouve le philosophe de l'antiquité le
plus difficile à comprendre, et qu'il ne sera compris que lorsque la
doctrine de la perfectibilité aura pris les développemens nécessaires.
Pythagore, suivant M. Leroux, a eu l'idée de perpétuité de l'être, de
persistance et d'éternité de la vie, et en même temps l'idée de muta-
bilité de la forme , ou de changement dans les* manifestations de la
vie. Or, toujours selon M. Leroux, cette double idée conduit à la
doctrine moderne de la perfectibilité, de telle façon que Leibnitz et
tum alia ex superstitione vulgari , cum qua convenisse videntur nonnuUa inTeletis,
immiscuisse, quod poelam epicum faoere fas erat. (Heyne. excursus XIII ad
librum VI. )
(1) Ter Tel quater hune sermonem (de inferis rebas} instituit Plato,di?ersis
quidem modis, at ubique mythum se afferre profltetur. ( IMim. ]
(%) Diogenis Laerlii , lib. VIII , cap. 4 , ô v.
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DE l'humanité. 673
Saint-Simon sont les corollaires de ia pensée de Pythagore. M. Leronx
ne s'aperçoit pas qu'il tombe dans les mêmes préoccupations erro-
nées qui dictèrent à Jamblique et à Porphyre leur biographie de Pytha-
gore. Ces néo-platoniciens voulaient aussi trouver dans Pythagore
Forigine de leurs propres doctrines et du mysticisme oriental qu'ils
opposaient aux progrès du christianisme naissant; mais la saine cri-
tique et le1)on sens du genre humain ont toujours résisté à ces ca-
prices qui dénaturent le passé dans Tintérèt d'un parti ou d'une secte.
Enfin M. Leroux veut retrouver ses opinions dans Apollonius de
Tyanes. Cet illustre Cappadocien , qui voulut reformer le paganisme
comme Zoroastre avait reformé la religion des Perses, avait , comme
on le sait, commencé son initiation philosophique par les doctrines
de Pythagore. Après un long séjour dans le temple d'Ësculape en
Cilicie, et un silence de cinq ans, il avait voyagé, il était allé deman-
der aux brahmanes les derniers arcanes de la science; il avait passé
par Ninive, il séjourna vingt mois à la cour du roi des Parthes; enfin
il arriva dans l'Inde. Personne n'ignore que la pensée qui inspirait
Apollonius fut de puiser aux sources les plus vives de la sagesse orien-
tale des moyens de régénération pour le polythéisme. Effort impuis-
sant, mais noble tentative I Quoi qu'il en soit, Apollonius fut le dis-
ciple du brahmanisme antique. M. Leroux remarque que la doctrine
contenue dans le fragment qu'il cite, non -seulement rappelle les
Védas, mais porte des traces évidentes de l'école du sankhya et du
bouddhisme. Or, si Apollonius pense absolument de même que
M. Leroux, il suit que ce dernier n'a pas d'autre philosophie que le
panthéisme indien.
Mais à ce compte, où est la nouveauté du dogme que nous apporte
l'auteur de l'Humanité ? Il est sans doute fort glorieux pour les pen-
seurs profonds et les grandes écoles qui l'ont précédé d'avoir partagé
les opinions qu'il devait lui-même avoir plus tard ; mais, comme il y
a de leur côté une priorité incontestable, l'originalité du dernier venu
pourrait rencontrer des incrédules. A force de vouloir trouver dans
l'histoire du monde et de la science des soutiens et des patrons pour
les principes qu'il affectionne , M. Leroux ne s'est pas aperçu qu'il
disparaissait lui-même dans l'escorte illustre qu'il se donnait.
Et puis, autre inconvénient, si dès la plus haute antiquité on a
pensé ce qu'on pense aujourd'hui au xix* siècle, où sera donc le pro-
grès? On le détruit en le mettant à l'origine des temps et des choses,
et, pour le faire trop triompher dans le passé, on le bannit du pré-
sent. Voici Moïse qui comparait à son tour dans cette évocation de
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gmhés hoiBBiM. Moïse est, aux; feu^de^M. Lerou,'itii(^pMfiMd
pbiiesQphe^ parce qa*il a diâposé dans lafieoèse la dodrine^dêda vim^
Mais, avant d*aller plas loin , constatons à quelles infliienee»»câdé
M.' Leroux dans sa nouvelle interprétation de la ffible.
Tous ceux qui ^plaisent aux études de faaute métpphysiqQe etde
ihéospphie < connaissent les productions de^ Fabre d'OUvet. Cet écri-
vain a composé un ouvrage considérable intitulé la Langue hébraiq^^
restUuéey dans lequel il traduit d*une manière toufn-à^fait nouvelle
les dix premiers chapitres de la Genèse. Il a donné aussi un eenuaaen*
taire des Vers doréi de Py thagore, où il cherche à établir que les idées
philosophiques qu'on y trouve avaient été les mêmes -dans' tous les
temps et chez tous les honmies capables de les concevoir. Enfin, il a
composé un livre qui rappelle le titre et l'objet de l'ouvrage 4e
M. Leroux, car il est intitulé : Hiêtoire philosophique eu Genre
humain; livre où il a entrepris de fis^e connaître quels sont, sehia
lui, les véritables principes de la sociabilité. M. Leroux a eiopruiité
à Fabre d'Olivet l'idée ^ue la Genèse de Motse n'est qu'une cyprès-
«en symbolique, et ne doit pas être prise dans un sens purement
-littéral. Il admire la profondeur et la suite des pensées que Fabre
d'Olivet découvre dans le texte, il pense avec lui qu'Adam dans Moue
veut dire Y humanité; il adhère entièrement aux opinions de Fabre
d'Olivet, quand ce dernier dit : « Ce livre est un des Imesgémques
des Égyptiens, sorti, quant à sa première portion, appelée Berœf-
hith , du fond des temples de Memphis et de Thàbes. >» Comme Fabie
d'Olivet, M. Leroux pense encore queles mots tu mmtrrasy adressés
par Dieu à Adam, veulent dire : tu passeras à un autre ete/. Quant
ii la nature de Dieu, il adopte la traduction de l'auteur de la Langue
Màraïque restituée , et il appelle Dieu lui les dieux , e'est^-'dîre
tunité etla multiplicité. Nous renvoyons M. Leroux à tous les débats
scientifiques dont furent l'objet, de là part des hébraïsans , les opi-
unions de. Fabre d'Olivet, puisqu'il s'en est emparé, et nous passons
là une autre interprétation de la Bible, qui rappelle une des manières
de voir du saînt-simonisme.
Gain tue son frère Abel.Qu*^t-ce que Caïn? C^est l'homoœ de la
tentation, l'homme du plein , YboïJame de l'activité pttysique;;11
s'empare de la terre « c'est le propriétaire^ Et qu'est-ce qu'Abel? O'est
l'honnne du vide^ l'hon^nede désir, Thomme de sentiment; il BBàne
une vie nomadev il erre à la foçon des bei;gers. Gam tue son frèr^pour
jiepa^ partager laterre avec lui; c'est «m égoifste, ^mais^son égeïsme
*&) pour lui desf suite» l&cheuses ; ^il s'est iippravrî en ne reoonnaisssAt
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DB l'H0MANITÉ. 67S
pas la solidarité fimternelte, et quand Diea le condamiie à vivre micfé-^
rable, il lui donne une leçon d'économie politique. Câïn poursuit soo<
œuvre, rétablissement de la propriété et de l'inégalité parmi les
hommes. Mais le dernier né d'Eve, Seth, vient représenter un retour
vers le bien, Seth est l'homme de la connaissance et de la justice. B
y a donc en présence deux races, la race dô Gain et la race de Seth,
Ces deux races, après avoir marché isolément, se sont mêlées; c'esl
l'attrait de la volupté qui les a réunies, mais il n'est résulté dé ce mé-
lange que plus de corruption. Le déluge coïncide avec cette perdition
morale du genre humain. Une petite fraction de l'humanité est sauvée;-
cette fois elle ne s'appelle plus Adam, elle s'appelle Noéy et les treia
races nouvelles se nomment Sem, Cham et Japhet,
Maintenant voici l'explication métaphysique élevée à sa plus haute
formule. Dans la triade à* Adam et dans la triade de Noé^ le type,
humain est considéré sous ses trois divisions fondamentales , sensa-
tion,, sentiment, connaissance; la sensation apourreprésentansCaïn
et Cham; le sentiment, Abel et Japhet; la connaissance , Seth et
Sem. En d'autres termes, ces trois types sont Y industriel y Y artiste et
le savant, de façon que la véritable gloire de Moïse, auteur du Be^
rœshith^ est d'avoir été le précurseur de Saint-Simon.
Traiter ainsi l'histoire, c'est l'abolir. En vain vous déclarez recon*-
naître dans la tradition quelques vérités élémentaires du genre
hUmaiû^ si l'interprétation fantastique que vous en faites est en désac^
cord avec tout ce qu'en ont pensé jusqu'à présent les autres hommes^;
M: Leroux a-t-il pu raisonnablement concevoir l'espérance qu'oft
adoptât son commentaire de la Genèse? Ses imaginations seront
pour les orthodoxes un sujet de scandale. Les hommes versés dans
la science du mj^ticisme et de la cabale (1) trouveront ses concep-
tions superficielles et empreintes dé matérialisme. Enfin les crMîques
dé l'école rationnelle feront une sévère justice de tant d'hypothèses
aventureuses. Que reste«-t-îl aujourd'hui des idées émises dans le
dernier siècle par Boulanger sur l'origine dés religions et des sociétés?
On en cherehe en vain Tinflûence et la trace. L'histoire ne peutét^
fék^onde pour l'instruction dii genre humain, que lorsqu'elle est
tentée avec ce bon sens raftle et simple qui sait à la fois s'élever aux
vérités les plus hautes, et se communiquer à toutes les intelligences^
C'est sans doute un- utile travail que de dégager de l'enveloppe dés
traditions l'ëtément humaiâ dont la vérité est éternelle; mais la pre--
(1) Vo3pe»r<mfff»8eiillentBd^eF MoKtor, sufhiPMlo»iipMt^laTtaéiHon.
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676 REVUB DES DEUX MONDES.
mière condition du succès est de ne pas substituer des hallucinations
au trésor caché dont on veut être l'inventeur.
Certes les livres qui sont le testament des croyances juives veulent
être médités par ceux qui prétendent jeter sur Thistoire du genre
humain un coup d'œil profond. Us exposent un grand nombre de
faits religieux et moraux ; leur simplicité élémentaire ^t substan-
tielle les rend un des documens les plus prédeux de Thistoire hu-
maine. Il y a donc pour le philosophe et le moraliste une ample
moisson à recueillir dans les cbroBiques hébraïques. Moïse, avec son
initiation égyptienne et sa nature juive, avec la double force d'an
génie contemplatif et d'un esprit pratique, s'offre comme un ensei-
gnement inépuisable. Mais, si on veut la bien étudier, il ne faut
pas mutiler cette grande nature; il ne faut fafa-e de Moïse ni un
prêtre de Memphis, ni un philosophe grec; l'individualité infinie de
ce législateur veut être saisie avec force et avec sincérité.
Il semblait que le christianisme offrait, avec les opinions de M. Le-
roux, des différences assez tranchées pour qu'on pût espérer qu'il
n'y diercherait pas l'expression anticipée de ses doctrines. Quelle
apparence en efîet qu'on veuille trouver dans les croyances chré-
tiennes la justification d'un système qui enferme dans ce monde la
destinée possible de l'homme ! Quelle promesse plus explicite et plus
solennelle que celle faite par le Christ à ceux qui auraient foi en lui,
d'une autre vie dans le royaume des cieux! C'est cette magnifique
promesse, ce sont les divines espérances qu'elle éveilla qui gagnèrent
tant d'ames à la doctrine prêchée par Jésus. On était las de la terre;
la plénitude des voluptés terrestres n'avait laissé dans les cœurs qu'un
vide infini. Les Romains, ces maîtres des autres hommes, s'étaient
mis à prendre en dégoût ce monde même qu'ils avaient conquis et
dont ils jouissaient brutalement. Le christianisme vint a propos jeter
l'anathème sur ce monde; les hommes en étaient rassasiés : ils se
précipitèrent avidement dans l'espoir de^quelque chose d'inconnu;
ils s'immolèrent eux-mêmes avec joie à l'idéal qu'on leur présentait,
et ils étaient pressés de mourir pour aller mieus^ vivre ailleurs, Croit-
on que, si les Romains n'eussent reconnu 4ans les prédications du
Christ et du grand apôtre que ce qu'ils avaient lu dans le sixième
livre de Virgile, ils auraient détrôné leurs dieux pour arborer la
croix? Ils regorgeaient d'idées philosophiques, Sénèquelesen avait
abreuvés. Le précepteur de Néron leur avait dévoilé les profondeurs
de l'ame humaine, ses corruptions comme ses grandeurs; le stoïcisme
leur avait tout enseigné, mais ne leur avait rien promis, et la majo-
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byCoOglc
DE L^HUMANITÉ. ffPÎ
rite du genre humain passa du côté des croyances qui ouvraient les
cieux au martyr.
Voilà qui est de notoriété historique. C'est un bizarre dessein de
vouloir s'insurger contre une telle évidence. M. Leroux espère-t-il
persuader au genre humain que depuis dix-huit cents ans il s'est
trompé sur le sens et la portée des paroles du Christ? Nous doutons
fort du succès de ce nouveau genre de révélation. Les doctrines de
Jésus-Christ, affirme M. Leroux, étaient absolument les mêmes que
celles de Moïse. Dieu était pour Jésus, comme pour Moïse, l'unité et
la multiplicité; la doctrine de Jésus, comme celle de Moïse, se résume
dans ce grand mot : Dieu et V humanité. Enfin , Jésus n'a jamais en-
tendu par son royaume ou son règne , ou par le règne et le royaume
de son père, que la terre régénérée, et il n'y avait pas d'autre lieu
pour ce royaume que la terre et l'humanité. On est confondu de l'in-
trépidité de pareilles assertions. £t d'abord quelles en seraient les consé-
quences nécessaires ? Si Jésus-Christ n'a pensé que ce qu'a pensé Moïse,
il n'y a pas de progrès du mosaïsme au christianisme. Il n'y a ni
différence ni développement dans la marche de l'humanité. Si le
Christ n'a jamais annoncé une vie divine, mais une autre vie humaine,
le genre humain depuis dix-huit siècles serait le jouet d'une immense
déception.
Nous ne saurions mieux rétablir la vérité historique qu'en citant
quelques paroles de Bossuet où se trouve éloquemment caractérisée
la diiîérence qui sépare Moïse et Jésus-Christ, a Moïse, dit Bossuet,
était envoyé pour réveiller par des récompenses temporelles les hom-
mes sensuels et abrutis. Puisqu'ils étaient devenus tout corps et tout
chair,. il les fallait d'abord prendre par les sens, leur inculquer par
ce moyen la connaissance de Dieu et l'horreur de l'idolâtrie à laquelle
le genre humain avait une inclination si prodigieuse. Tel était le
ministère de Moïse. Il était réservé à Jésus-Christ d'inspirer à l'homme
des pensées plus hautes et de lui faire connaître dans une pleine évi-
dence la dignité, l'immortalité et la félicité éternelle de son ame... »
Et encore, « il fallait que Jésus-Christ nous ouvrit les cieux pour y
découvrir à notre foi cette cité permanente où nous devons être re-
cueillis après cette vie. Il nous fait voir que, si Dieu prend pour son
titre éternel le nom de Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, c'est à
cause que ces saints hommes sont toujours vivans devant lui. Dieu
n'est pas le Dieu des morts; il n'est pas digne de lui de ne faire comme
les hommes qu'accompagner ses amis jusqu'au tombeau sans leur
laisser au-delà aucune espérance, et ce lui serait une honte de se dire
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078- REVUB DES raUX BIONDES.
avec tant de force le dieu d'Abraham, s'il n^avait fondé dans le ciel
une cité éternelle où Abraham et ses enfans puissent vivre heureux.
CTest ainsi que les vérités de la vie fdture nous sent développées par
Jésus-Christ. Il nous les montre même dans là loi : la vraie terre pro-
mise, c'est le royaume céleste... » ^fitt, Bossuet termine ainsi sa
iMMoeuse exposition : a Par la doctrine de Jésus-Christ, le secret de
Dieu nous est découvert, sa loi est toute spirituelle, ses promesses-
nous introduisent à celles de TÉvangiie et y servent de fondement.
Une même lumière nous parait partout; elle se lève sous les patriar-
ches; sous Moïse et sous les prophètes elle s'accreit; Jésus-Christ,
plus grand que les patriarches , plus autorisé que Moïse , plus éclairé
que tous les prophètes, nous la montre dans sa plénitude (1). » On
dirait que Bossuet avait prévu la confusion qu'on chercherait à établir
plus tard entre le mosaïsme et le christianisme, et l'identité men-
songère dans laquelle on chercherait à envelopper Moïse et le Christ.
Les discussions vraiment fécondes ne peuvent s'instituer que sar
des faits certains reconnus par le bon sens et la bonne foi de tous. Ce
n'est pas en déroutant les esprits sur l'interprétation du passé qu'on
pourra les disposera comprendre les vérités par lesquelles on prétend
les éclairer. M. Leroux ne croit pas à l'enfer et au paradis dos^dvé^
tiens, cela ne nous surprend pas; il veut présenter à son siècle, aw
lieu et place de ces croyances, d'autres opinions qu'il croit plus vraies,
cela lui estpermis^Mais qu'il n'ait pas Id prétention de trouver des
auxiliaires dans les rangs même de ceuxqu'il attaque. Nous^vons vu*
plus haut comment M. Leroux entend qu'il y a deux ciel, le ciel
absoluet le ciel relatif, qui tous deux sont sur la terre. £h bien ! à rea-
croire, saint Ilibithieu avait absolument les mêmes opinions que lai
surles deux ciel, et non-seulement le sadducéen saint MatMéu^,
maiâ le pharisien saint Luo, l'essénien saint Marc et le platoniciea^
s»at Jean. Pour tous ces disciples du Christ, il ne s'est jamais agi'
d'ûa Dieu, dans le ciel. Quand Jésus-Christ dit : Notre père gui esi^
danê'les eiéuxy il veut aussi bien dire, gui est sur la terre, Surce*
point; M. Leroux cite Aristote. Le philosophe de Stagyre a énumérè^
dans son Traité du monde tous les noms divers que l'homme donne à*
Dieu. Il qualifié'Dieu tour à tour par les épithëtes dé tonnant, d'éthé-
réen, de pluvieux , dé foudroyant; il l'appelle aussi sauveur, aifi^n-'
chisseur;il YdippeXIe-ev^Hk cêieste et terrestre i Le lecteur demandera
ce que vient faii^ id Aristote.
(1) Diicawri sur l'hUtoir» univerteUe,. seconde partie , çtaap. ti : Jésus-Christ ei;
sa doctrine.
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Qu'iffittate ii*a<poiDtd*mitonté céans.
On se trompe : M. Leroux commente rÉTangile avec le passage que
nous venons d'indiquer, et, après l'avoir transcrit, il conclut par ces
mots : Je dis donc... Ainsi c'est Aristote qu'il nous faut croire sur le
sens et la portée des paroles du Christ! La confusion de toute idée et
de toute notion a-t-elle jamais été poussée plus loin?
Le sédducéen saint Mathieu, dont M. Leroux veut faire à la fois
un athée et une sorte de terroriste, est précisément celui de tous les
évangélistes qui parle le plus de la vie future. Mathieu met dans la
bouche 4e Jésu3 jusqu'à sept paraboles concernant toutes le royaume
-des cieux. De ces sept paraboles, Luc n'en a que trois ^ comme le
remarque le docteur Strauss. On n'a jamais indiqué la vie future en
termes plus positifs que ne le fait le premier évangéliste. Que pense
M. Leroux de ce passage : « Je vous déclare que plusieurs viendront
d'Orient et d'Occident, et auront place dans le royaume des cieux
avec Abraham, Isaac et Jacob (!]? d Et cet autre verset : « Celui.qui
conserve sa vie, la perdra , et celui qui aura perdu sa vie pour l'amour
de moi , la retrouvera (2)... Quiconque aura donné seulement a boire
un verre d'eau froide à l'un de ces plus petits, comme étant de mes
disciples, je vous dis en vérité qu'il ne perdra point sa récom-
pense (3)... Prenez bien garde de ne mépriser aucun de ces petits, je
vous déclare que dans le ciel leurs anges voient sans cesse la face de
mon père, qui est dans les cieux (th). » Ces anges, dont parle l'évan-
géliste , et dont il est souvent question dans d'autres endroits du
Nouveau-Testament, contrarient un peu M. Leroux; cependant il
reprend courage, et pense qu'il est possible de s'expliquer ces taches
dans V Évangile. Il les attribue aux superstitions orientales, à l'igno-
rance des évangélistes, à la mauvaise physique du temps, au degré
inévitable d'inconséquence qui est le lot des plus grands hommes. Enfin
les anges sont duement déclarés par M. Leroux n'être que de simples
figures, ou symboles d'une idée métaphysique. En effet, 11 faut bien
les réduire à de pures abstractions, puisqu'on supprimant le paradis
on ne sait plus où les mettre.
Le christianisme a pour base rppposition entre l'existence ter-
(1) s. lUUrieu > cbap. Vtll , vers. 11.
^3) Ikid., id., Ters. ii.
(4) IWd., chap. XVm , Ters, 10.
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680 RETIJE DES DEUX MONDES.
restre et la vie divine. Le mysticisme, qui en est Tame, avait néces-
sairement pour conséquence cette dualité du ciel et de la terre , Télé-
vation vers l'un et le mépris de l'autre. Comment fermer les yeux
devant un si évident contraste? M. Leroux, qui cite plusieurs fois
saint Paul, aurait bien dû reconnaître dans les enseignemens de IV
pdtre l'ascétisme profond dont ils sont empreints. Toujours saint
Paul a des paroles de dédain pour cette vie d'ici-bas, pour cette figure
du monde guipasse. Pour choisir entre tous les exemples que nous
pourrions produire ici , que dit l'apôtre quand il traite la question
du mariage? Quelle est à ses yeux la raison souveraine qui fait du cé-
libat une condition supérieure? C'est que le célibat vous permet de
songer aux affaires du Seigneur, tandis que le mariage vous plonge
dans les affaires du monde (1]. Le monde et Dieu! Tel est l'éternel
antagonisme qui caractérise le christianisme à toutes les époques,
dans la bouclée de Jésus, de Jean, de Paul, dans les écrits des pères,
et, pour les temps modernes, aussi bien dans les ouvrages de Luther
que dans ceux de Bossuet.
La critique qu'a tentée M. Leroux des principes du christianisme,
est tout-à-fait insuffisante. Ce n'est pas avec quelques rapprochemens
tirés de Platon ou d'Aristote qu'il est possible d'approfondir et de
juger l'esprit de la religion chrétienne. Cet esprit est original, sut ge-
nert4. Après s'être manifesté par Jésus-Christ, il a eu ses phases, ses
développemens. Pendant plusieurs siècles, il a régné sans discussion;
depuis trois cents ans, sa domination tant spirituelle que temporelle a
traversé de rudes épreuves. Pour ne parler ici que des débats de doc-
trine, l'histoire et les principes de la religion chrétienne ont été
l'objet de controverses infinies; la critique du christianisme est de-
venue une science, qui de nos jours, surtout en Allemagne, a jeté
le plus vif éclat. Nous renverrons M. Leroux , s'il veut prendre quel-
que idée de ces travaux contemporains, au livre récent du docteur
Strauss, qui, indépendamment de son originalité, a le mérite d'ex-
poser avec une lucidité consciencieuse les opinions théologiques
qui se sont produites depuis soixante ans. Les personnes sincère-
ment attachées au christianisme, comme religion et comme doc-
trine, n'accorderont aucune importance aux reproches dirigés par
M. Leroux contre l'objet de leur foi, parce qu'elles lui refuseront,
non sans fondement, la connaissance de ce qu'il attaque.
Si M. Leroux ne paraît pas destiné à exercer quelque influence sur
(1) Epiêtola Paul, ad Ofrinthios, cap. YII.
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DE L'HIJMA!>(1TÉ. 681
l'esprit des chrétiens, satisfera-t-il les philosophes? En deux mots,
voici son système, et nous transcrivons ses propres expressions :
« Il y a deux mondes, le monde de Tôtre, et le monde des mani-
festations.
<i A Tessence de la vie répond donc un ordre, et à la manifestation
de la vie un autre ordre.
« La vie est toujours présente. Donc ce présent embrasse le temps'
dans son immensité, d^ns son infinité. Vous êtes éternel, puisque
vous vivez. »
Telle est la conviction que M. Leroux veut donner à Thomme, c'est
qu'il est éternel. Et quel est l'argument décisif? Le voici : « En vous
démontrant qu'à un instant donné , dit M. Leroux en s'adressant à
l'bonmie, vous êtes en communion nécessaire avec l'humanité , je
vous montre que vous le serez toujours, puisque vous ne l'êtes réel-
lement à un instant donné que parce que virtuellement vous l'êtes
toujours, en un mot que vous l'êtes par essence. » Ce qui revient à
dire : l'homme sur cette terre n'a qu'une existence courte et souvent
misérable; il y vient sans aucun souvenir d'y avoir déjà vécu; il y
meurt sans avoir jamais la pensée qu'il puisse y revenir. Eh bien!
c'est précisément de ces faits qu'il faut conclure que l'homme est
étemel comme homme, qu'il a vécu sur cette terre avant d'y paraître,
et qu'il y reviendra après en être sorti. — Si tel est le dogme de la reli-
gion qu'élabore M. Leroux , nous déclarons ce dogme nouveau plus
obscur, plus incompréhensible, que toutes les révélations contre les-
quelles a protesté le bon sens humain ; ce sera le cas plus que jamais
de s'écrier : Credo quia absurdum!
Mais quel intérêt si grand pousse M. Leroux à tant insister sur
l'éternité humaine de l'homme? C'est qu'il est persuadé que, si
l'homme n'est pas convaincu de cette éternité, il ne sera ni moral
ni sociable; l'homme doit s'identifier avec l'humanité, pour avoir le
désir de lui être utile, et pour vouloir concourir au bien général
dont il reviendra plus tard prendre sa part lui-même. Voilà la sanc-
tion religieuse imaginée par M. Leroux. C'est de l'égoïsme, c'est une
prime offerte à travers les siècles à l'intérêt bien entendu; mais nous
craignons fort que l'égoïsme ne se paie pas de telles chimères, et
qu'il ne préfère prélever sur-le-champ ses satisfactions et ses jouis-
sances.
Il est bizarre que Tauteur de VHumaniié^ qui parle tant de l'infini,
en ait si fort matérialisé le sentiment. Spinosa, dit M. Leroux, appelle
TOMB XXIV. 43
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Ml . RBVDB DKhDBVZ MONDES.
60 on eii€lh)it de ses écrite les âmes parUcttlières des moiflficatioiis
subites et passagères de Famé du monde, naundtdû dire : des mo-
difications durables d'nne certMne firçon et véritablement étemelles
de rame du monde. Mais nous renverrons M. Leroux précisément à
lu lettre de Spinosa qu'il cfte; il y verra qu*il ne faut pas confondre
la durée avec Tétemité; la durée, c'est Teiistence des formes; réter=-
iiité n'appartient qu'à là substance. Il y a bien de là témérité i tout-
tour donner à Spinosa une leçon d'idéalisme. Si M. Leroux se fttt
plus pénétré des principes de l'illustre représentant du panthéisme,
il 'n*^t' pas caressé i^te singulière fantaisie de vouloir faire renaître
l^ndividuaHté humaine. Quand l'ame s'exalte et se recueille à la fb»
ém$ le sentinaent de l'infini, elle aspire à s'anéantir dans le sein de
fétemdlé substance qui est aussi Tétemelle idée. Dans ces suprêmes
momens, où la vie a son expression là plus pure, llndividn sent qu*il
dok périr, et il s'en réjouit. Ne venez pas lui offm la grossière image
d'Un retour possible sur la terre, car déjà, par l'élévation de sa pensée
et dé ^en désir, il anticipe l'éternité.
Hegel n'est pas moins maltraité que Spinosa par M. Leroux, a L'in-
terprétation dû christiam'sme sortie de l'école de Hegel, dit M. Le-
roux, prétend à la vérité expliquer le christianisme comme un pro-
duit de l'esprit humain; mais apparemment c'est un produit qw s'est
ftit sous l'inspiration du hasard, et sans que la Providence y soit
pour rien : car l'explication en question ne montre dans le christia-
nisme aucune vérité quelconque qui vaille la peine d'être appelée
religion, etTexistence même de son fondateur, loin d'être néces-
saire , n'est pas même probable dans cette explication. » On croît
rêver en lisant des assertions aussi absolues et aussi erronées. Faut-il
apprendre à M. Leroux que la religion, et en particulier le chris-
tianisme, a été l'objet, de la part de Hegel, des explications lés
plus profondes? Qu'il lise les ouvrages de ce grand homme, entre
autres son Histoire des Religions; qu'il lise encore les livres de ses
disciples, de Marheineckc, de Rosenkrantz, de Straass, La nécessité
de la venue du Christ n'a pas été prouvée par l'école de Hegel I Mâts
c'est sur ce fait fondamental qu'elle a porté tout l'efTort de là démon*
stration. II fallait, a dit cette école, un Dieu homme renfermant à la
fois l'essence divine et la personnalité humaine, qui, tout en étant
Dieu, dépendît de la nature, et qui prouvât par la mort humaine Ià
véallté dèl'mcamation divine. Ce n'est pas assez, il foUàit qu'à là souf-
fhince physique se joignit là souffrance morale, que causent rignomi-=-
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VB l'humanité. 688
nie et l'imputation du crime. Enfin, comnie la mort du Cbrtst était un
retour vers Dieu, elle fut nécessairement suivie de la résurrection
et de l'ascension. C*est au contraire un des grands mérites de la phi-
losophie de Hegel d'avoir donné du christianisme une explication
métaphysique qui n'en dénaturât pas la réalité historique, et d'avoir
dégagé du milieu des croyances et de l'histoire l'esprit et l'idée.
On dirait qu'en prodiguant les hypothèses aventureuses et les
jugemens hasardés sur les hommes et sur les choses, M. Leroux n'a
point songé qu'il trouverait des contradicteurs. Cependant notre
siècle a l'esprit éminemment critique; il examine, il retourne sous
toutes leurs faees les opinions qu'on veut lui imposer. £n France et
en Allemagne, il y a nombre de gens qui savent l'histoire des
croyances religieuses et des idées philosophiques, et qui sont en état
de reconnaître les souvenirs, les emprunts et les non^ens historiques
avec lesquels on cherche à produire l'illusion d'un système. ^Les
temps sont durs pour les révélateurs. On rencontre à chaque pas des-
esprits chagrins, incrédules, qui ne craignent pas de déconcerter par
d'importunes objections le dogmatisme qui rend ses oracles. Nous^
regrettons qu'un esprit aussi distingué que celui de M. Leroux ait
abandonné la direction saine et féconde dans laquelle il travaillait
il y a plusieurs* années, pour prendre l'allure et le ton d'un fonda-
teur de secte et d'école. Qu'on compare les morceaux qu'écrivait
M. Leroux en 1833 et en 1834 , entre autres le fragment intitulé : De
la Loi de continuité qui unit le xviii' siècle au xvii*, et les premiers
articles qu'il a donnés à l'Encyclopédie nouvelle, avec son ouvrage
de r Humanité. Quelle différence! Dans ses premières productions,
M. Leroux doute, cherche, observe, expose, discute, et finit par
déduire quelques idées dont la justesse et la fécondité frappent l'es-
prit. Aujourd'hui M. Leroux afQrme, tranche, dogmatise; il ne con-
naît plus le doute ; la plus légère indécision n'entre plus dans son
esprit; il a pris le ton d'un maître, d'un prophète. Cette transfor-
mation n'est pas heureuse. De nos jours, on vous écoute d'autant
moins que vous annoncez davantage avoir tout découvert; voilà déjà
la prédication compromise. Que sera-ce si le petit nombre qui s'ar-
rête pour l'entendre reconnaît que l'annonce est trompeuse, et que
la forme d'une obscure et ambitieuse phraséologie ne renferme rien
de nouveau? Si M. Leroux veut se créer, nous ne disons pas une
école, mais des lecteurs, il faut qu'il change de route, et qu'il
revienne aux procédés de ses premiers travaux.
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GSk REVUE DES DEUX MONDES.
Le passé est percé à jour ; nous connaissons de plus en plus tout
ce qui, avant nous, a été dit et pensé dans les temples et les écoles;
nous savons la tradition. Mais n'y a-t-il rien au-delà? Ce qui dis-
tingue l'esprit philosophique, c'est précisément la mobilité infati-
gable avec laquelle il s'engage à la découverte. Nous croyons avoir
eu raison d'écrire quelque part : « La philosophie est le mouvement
éternel de l'esprit humain , les religions en sont les haltes, n Aussi
ce qu'on demande aux penseurs, ce n'est pas d'altérer les traditions,
de les défigurer par des commentaires sans fondement, mais, tout en
les respectant dans leur réalité historique , d'imprimer à l'esprR hu-
main une impulsion qui permette de les dépasser. M. Leroux adnure
beaucoup Lessing, et il a raison. Cependant, que fait Lessing? Dans
quelques pages substantielles et fortes, il constate, sans la déna-
turer, la tradition religieuse, et il en tire quelques inductions fécondes
pour les progrès possibles de l'humanité. C'est la vraie méthode du
penseur : d'un côté l'histoire traitée avec une intelligence loyale et
sévère, de l'autre les idées spéculatives avec leurs conclusions et
leurs découvertes. Cette sobriété et ce discernement dans les diffé-
rentes applications de l'esprit humain produisent seuls les œuvres
durables.
Lermimer.
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UNE VISITE
AU ROI GUILLAUME.
Dans une des plus belles et des plus longues rues de La Haye, à
gauche en allant vers les dunes mélancoliques de Scheveningen , on
aperçoit une maison bien moins large et moins splendide que celles
des banquiers d'Amsterdam, une maison à un seul étage, construite
au fond d*une cour assez étroite, touchant par deux petites ailes
parallèles à Talignement de la rue, et gardée par deux factionnaires.
C'était naguère encore la demeure d'un roi qui a régné pendant
quinze ans sur de riches provinces et de vastes colonies, et qui , après
avoir perdu par une révolution subite la moitié de ses états, vient
d'abdiquer volontairement la couronne qui lui restait et se retire
dans la vie privée. Tous les mercredis, vers onze heures, on pouvait
voir devant la royale habitation de la Yeenstraat un singulier spec-
tacle. Des hommes à pied et en voiture, en habit brodé et en veste
de matelot, arrivaient à la porte du palais, traversaient pèle-mèle
les cours, et s'avançaient vers les appartemens du roi. Tous les mer-
credis, Guillaume V donnait audience à ses sujets. On entrait, on
inscrivait son nom sur une feuille de papier, et l'on était admis à
tour de râle devant le roi. Un aide*de-camp, tenant la liste en main ^
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686 BBvi» VES wam wêqmmi^
appelait Y un après Tautre chacun de ceux qui s'étaient inscrits ,
l'introduisait auprès du roi, puis se retirait sur le seuil de la porte.
Un jour, je me présentai avec la foule à Tune de ces audiences popu-
laires, qui existaient encore en Autriche sous le règne du dernier
empereur, et jadis en France autour du chêne de Vincennes. J'en-
trais l'un des derniers, et j'eus le temps d'observer ce curieux tableau
d'un peuple arrivant librement jnsqin'à son roi, dans un temps oà
le poignard des assas^s oblige les rois \ s'entourer de gardes et
à barricader leur porte. Il y avait déjà sur la table trois grandes
feuilles pleines de noms de visiteurs. Autour de moi , je voyais des
gens de tout âge et de toute sorte. A côté des professeurs de Leyde,
en longue robe tidire, qtt venaient t'eiflretenfr éiec Imir sonrenin
des besoins de leur^ni^nsilé, était un ï^tiidiarit âu'tdgird timlBa ({ni
voulait lui offrir sa thèse; près de l'officier supérieur, portant de
grosses épaulettes et un habit étincelant d'or et de décorations,
s'avançait l'aspirant de marine, avec son humble frac bleu et sa cas-
quette ornée d'un mince galon ; le riche négociant, dont le nom valait
à la bourse d'Amsterdam des mltlIonB de florins, était assis sur une
banquette à côté du prolétaire qui venait solliciter Un modique em-
ploi. Ce jour-là, dans la demeure du souverain, tous les rangs
étaient égaux, tous les privilèges de la naissance et de la positioD
sociale étaient suspendus. 11 n'y avait d'autre privilège que celui
d'un numéro d'inscription; le praniervenu passait le premiar.X'oii-
vrier avec sa veate de grosse laine et ses pieds poudreux passait
avant l'élégant gentilhomme dont on entendait encore .piaflTer les
chevaux dans la Tue; l'élève passait avant le maître^ et le soldat
avant l'officier. Dans un salon voisin <, le roi était debout, QHMiyé
contre une cossolOi saluant avec affabilité chacun de ceux qui to«r à
tour ^'avançaient près de lui ^ écoutaot ses réalamations, ses plaintes,
puis le congédiant par un léger signe de tête. La porte de son saltHi
était ouverte , et sur la figure des hommes du peu^ «ecueiUis airni
par leur souveiBin, je vis briller plus d'une fois'on éclair de joie.
Tel qui s'approchait de lui, l'oeil triste, k tète baissée, semMait
tout à coup ravivé par une espérance salutah^e, et<se retiraiieDle
saluant avec un sentiment de respect et de reconnaissaoce. Peut^toe
ces pauvres gens avaient-ils déjà éprevvé que le roi prenait ao -véri-
taUe intérêt è leurs •souffrances; pettt<«>ôtre'aii8aiétait<^e pour en
une consolation suffisante de pouvoir. porter lenfs ptaîoles au pied
du trtee et d'être éeoutés. Tandisquetotts ceux qui^m'avaientiNré-
€édé dans le salan< d'attente défilneatasMi dasstle salon ée léêv-
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UNFYISin AV AOI eriLLAItlIB. 68t
tfM, fbliiservals œ roi d<mt' lé nom depuis pltti» de cînqtiatfte ans
oecupe UoeidaeiÉf Hfarqoée dàds I%ristoiré, et dont là ténacité nons
ttenaçtiléii 1889^ -une goerreewopéenne. En le r€%af dàti t; je me rap^
petÉîMfeo émotiontoiis les reters de fortune qn^il afrait stibrs, tontes
lès donlews qa'ilavail éfroiifées, et ces paroles de Ml de Chatean^
briand me revinrent à Tesprit : «(Les grands de la terre ont connu la
tristesse de risolènefit, leshairesamères deTexil, et Ton a pu voit
quelle quantité de larmes renferment les yeux des rois. «^ Attaqué au
cœur de sra pays par Dnmoiiriez, forcé de fuir en 1795 devant les
armes victorieuses de Pi<^gru , dépomHé de l'héritage des stathouders
par un arrêt de la convention , dépouillé par Napoléon des prineipeutés
tfoe là maison d'Ofaoge possédait en Allemagne, (ritis tard des do^
maines de Folda et du comté de Spiegriberg, «près la paix de Tilsitt ^
le descendant de ces fiers princes de Hollande qui araient imposé des
loisè rEurope et buroîHé la gloirede Louis XIY, n'avaitplus qu'une
propriété dans le duché de Varsovie. Mais ni les armées de la repu»
Mkpw, ni les menaces de remperenr ne purent le faire fléchir dans
la ligne de conduite qu'il s'était tracée, et loi arracher une conces-
sion^ <}uand ses possessions d'Allemagne lui forent enlevées , il aurait
pu les conserver en s^assectant à la confédération du Rhin; il aima
mieux perdre cette dernière part de l'héritage de ses pères et garder
son iodépeiMiance. En 1703, il prenait lès armes pour combattre
contre les armées du Nord; en 1808, il les remettait à son fils, et
renvoyait servir soiis les cadres dé Wellington en Espagne. Après
tant d'années de luttes et dTa^lation, son visage, son attitude, ses
manières, indkfuent encore fidèlement la nature de son caractère. La
yieâtesse même semMe avoir reculé devant cette organisation femie
et opiniâtre. Elle n'a rien enflevc* ni à la mftle énergie dé ses traits,
ni^fexpressién de son regard; eHe n'a fait que blMchir ses che^
Yeux. Sa figure calme et réguHère, ses lèvres légèrement serrées,
offi^nt tottt'à lafets un type de force et de ptudènce; ses yeux vifs»
briHant sous deux épais sourcils, annoncent la pénétration « et qoand
je le regardais, toute sa physionomie semblait être pour moi la
vivante expression de cette devise de son royaume, qui fut surtout
eelfe de son règne : 7^ maintiendrai.
Le fenriémmn , je partis pour Amsterdam , et denx jours* après fe
Am«feMlri(l annonçait rabdicalfon dn roi. Bfieii jusque-là n'avait pu
frire pressentir unr tel événement; Cependant* à* peine les > jour nauK
en avaJent^Bs parlé qu'bfy le regarda comime im acte définitif, a St »
eomne 'on nous roflnmc, me* qisim' un iiolfiancRUS, ffuinMfnfe' a de^
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688 BfiVUB DES DEUX MONDES* .
claré qu'il abdiquerait, soyez sûr qu'il abdiquera. » En effet, la semaine
suivante, le roi se retira au Loo avec sa famille et ses ministres. Là,
après avoir exprimé assez brièvement sa détermination, il prit l'acte
d'abdication qu'il avait fait préparer, le signa, salua son fils du nom
de roi , puis se mit gaiement à table avec ses enfans. Jamais, au dire
des personnes qui assistaient à cette séance, il ne s'était montré plus
calme, et jamais il ne signa un acte d'une main plus sàre.
On a beaucoup disserté en Hollande et ailleurs sur les motiCs qui
avaient porté le roi à se démettre ainsi tout à coup de son pouvoir.
Il en est un qu'il a exprimé lui-même dans sa proclamation et qui
fait honneur à sa loyauté. C'est celui qui est fondé sur le changement
apporté à la constitution de 1815. Pour en comprendre toute la va-
leur, il est nécessaire de reporter ses regards vers cette époque.
L'année 1813, que l'on célèbre encore en Allemagne conome une ère
de salut, fut aussi pour la Hollande une année a jamais mémorable.
Pendant près d'un quart de siècle, la pauvre Hollande avait cruelle-
ment souffert. Tour à tour envahie par les armées de la convention,
organisée en république, puis en royaume, puis rejointe conune une
province à l'empire français, elle avait subi toutes les phases de nos
différentes révolutions sans en partager la gloire , sans profiter de
nos conquêtes. Napoléon appelait le peuple hollandais une estimable
société de marchands, et le pressurait de sa main de fer pour en
tirer des hommes et de l'argent. Le règne du rqi Louis eût pu adoucir
les plaies de ce malheureux pays, si Louis avait été maître de suivre
ses généreuses impulsions. Il aimait la Hollande, et les Hollandais
lui savent gré encore du bien qu'il voulait leur faire , des sympathies
qu'il leur témoigna. Mais, avec son titre de roi, il n'était lui-même
que le premier préfet de son frère. Au-dessus de lui, il y avait l'au-
torité de l'empire, autorité active, jalouse, irrésistible, qui s'immis-
çait dans tous ses actes, prévenait ses desseins, suspendait ses réso-
lutions. Pendant cinq ans, Louis résista de toutes ses forces à ce
pouvoir extérieur qui maîtrisait le sien ; mais enfin , hors d'état de
soutenir plus long-temps une lutte incessante, il ne voulut point
paraître complice des mesures qu'il réprouvait, et se retira.
La Hollande fut alors réunie à l'eropire, divisée en départemens,
gouvernée de nom par Tancien consul Lebrun , et de fait par des
préfets étrangers, rigoureux instrumens des volontés de leur empe-
reur. Les réquisitions, les levées d'hommes et d'argent, les emprunts
forcés, reprirent alors leur cours. Les lignes de douane, dont le roi
Louis laissait secrètement tromper la surveillance pour favoriser le
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UNE VISITE AU ROI GUILLAUME. ^9
commerce de ses sujets, furent raffermies. Le fisc étendit le cercle de
ses attributions. Ce qui échappait à Hmpôt direct tombait dans le do-
maine des droits réunis. Les mesures de rigueur frappaient surtout
ceux qui étaient appelés à prendre Içs armes. Il n'y avait point de
pitié pour les réfractaires, point de pitié pour les malheureux qui
essayaient d'échapper à la loi de recrutement à Faide d'un certificat
constatant une infirmité. Un haut fonctionnaire de Namur faisait
verser de la cire bouillante sur les pieds de ceux qui se disaient sujets
t des attaques d'épilepsie, et arracha un jour de son lit un jeune con-
scrit qui rendit le dernier soupir devant lui (1), Une police soupçon-
neuse, inquisitoriale , surveillait tous les individus, pénétrait dans
l'intérieur des famifies, et donnait à toutes les démarches une inter-
prétation. Il n'était pas permis aux Hollandais d'entreprendre dans
leur pays la plus petite excursion sans être munis d'un passeport, et
l'usage même de leur langue nationale pouvait devenir en certains
cas une cause de suspicion. Tous les principaux fonctionnaires par-
laient français et voulaient introduire la langue française dans les
actes publics comme dans la vie privée. Hâtons-nous de dire que les
deux hommes qui, dans ce temps d'oppression, se signalèrent entre
tous les autres par la cruauté de leur conduite, les deux seuls dont
l'histoire de Hollande ait inscrit le nom sur son pilori, n'étaient pas
Français, mais Belges.
' Tout à coup, au milieu de cette servitude profonde sous laquelle
était courbée la terre natale d'Oldenbarnveld, de Ruyter et de Jean
de Witt , la nouvelle de la bataille de Leiptig retentit dans le monde
entier. L'Allemagne pousse un cri de joie, la Hollande relève sa tête
humiliée et porte vers l'avenir un regard d'espoir. Il y avait alors
dans ce pays un homme de la vieille race batave, un homme au cœur
ferme et patient, qui, dans les heures de la plus grande calamité,
n'avait jamais désespéré un instant du salut de sa patrie. Pendant
les diverses révolutions qui avaient tour à tour agité la Hollande,
Charles de Hogendorp n'avait fait aucun mouvement. L'influence de
son nom, de sa fortune, de ses talens déjà reconnus, pouvait faci-
lement le conduire à de hauts emplois; mais il ne voulait accepter ni
faveur, ni fonctions, d'un gouvernement qu'il réprouvait. Retiré û
l'écart, livré tout entier à ses austères souvenirs de républicain, il
méditait les moyens de faire sortir de] ses ruines l'ordre de choses
qu'il regrettait. Il suivait d'un œil clairvoyant la marche des évène-
' (1) Van Kampen , Geschiedenia van Ifedtrkmâ^ lom. IL
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MO ABvi» DBS wxm
mens, et prAvoyeit la chute de NapiiléGO au iiiaiea mèoie de aos
triomphes. La bataille de Leipzig rarracha de sa retraite. Il sentit
que le moment était venu de mettre ses plans à exécution, et s*en
alla trouver les hommes avec lesquels, depuis prés de vingt années,
il s'entendait tacitement. Secondé par eux , il forma en peu de temps
une conspiration pour chasser les Français de la Hollande et rappeler
le descendant des anciens stathouders. Cette conspiration ne poavait
s'organiser qu'avec de grandes précautions et dans un profond mys-
tère, car nous étions encore maîtres du pays et nos troupes ocen-
paient les places fortes. Chacun des principaux conjurés choisit
quatre hommes qui lui jurèrent obéissance absolue et discrétion ;
chacun de ces quatre hommes en choisit ensuite quatre autres aux-
quels il fit prêter le même serment. Tous les membres de cette
association avaient été élus l'un après l'autre à part, et ne connais-
saient que le nom de leur chef. Le secret de la conjuration fut bien
gardé, il n'en transpira rien dans le public.
Sur ces entrefaites, les Russes entrent dans la Frise et dans la pro-
vince de Groningue. Le général Molitor, pour concentrer ses troupes^
abandonne Amsterdam et se retire à Utrecbt. A peine était-il parti,
que le peuple en masse se soulève, chasse les principaux fonction-
naires français et met le feu aux bàtimens de la douane et des droits
réunis. C'était là une manifestation d'opinion qui pouvait coûter cher
à la populace, car Molitor n'était qu'à dix lieues d'Amsterdam, et le
secours que la Hollande attendait des Russes était encore très incer-
tain, et, en tout cas, assez éloigné. Les hommes qui préparaient une
contre-révolution comprirent le danger auquel ub moment d'effer-
vescence venait de les exposer, et, pour le prévenir, ils organbèrent
aussitôt la garde nationale, qui promit de réprimer tonte apparence
de désorde et s'interposa ainsi entre l'armée étrangère et le peuple
de la capitale.
£n même temps Hogendorp travaillait à rétablir l'ancienne forme
de gouvernement. Il s'adressa d'abord à ceux qui avaient été autre-
fois membres des états<généraux , et les pria de se constituer en corps
administratif ; mais aucun d'eux n'osa èe rendre à sa demande. Les
circonstances devenaient de plus en plus graves. Les Français pou-
vaient d'un jour à l'autre recevoir des renforts, repousser les alliés, et
rétablir leur autorité dans le pays. Hogendorp comprit qu'une grande
décision était son seuLmoyen de salut. Il renonça à toute mesure de
temporisation, et, le 21 novembre, il se proclama, lui et son ami
Maasdam, chefs du gouvernement provisoire, en l'absence du prince
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UNS VISiVB A15 ROi G0HLLAUBIE. «91
d'Orange. Ses fib parurent en pubKc avec la cocarde nationale, et
Fancien cri populaire Ora^je boven retentît dans les rues d'Amster-
dam. Un officier fut expédié au quartier du général Bulow, pour le
prier de venir au secours de la Hollande; un autre alla presser les
Russes d'accélérer leur marche. Les deux corps d'alliés s'avancèrent
vers l'Intérieur du pays. Bulow traversa l'Yssel , s'empara de Zutpben ,
d'Arnhem , et les Russes vinrent camper aux portes d'Amsterdam.
Molitor sentait qu'il ne pouvait résister à la fois à ces deux armées
étrangères et à Tinsurrection nationale; il commençait à se retirer,
mais il se retirait en homme habile, resserrant ses tsoupes, feisant
bonne contenance, et ne se laissant rien prendre par l'ennemi. Sa
retraite avait coflunencé le 15 novembre, et malgré l'effiort des Russes,
des Prussiens, des Hollandais et des Anglais, elle dura plus d'un mois.
Cependant M. de Fagel était allé chercher en Angleterre le prince
d'Orange. Le 30 novembre 1813, tandis qu'une grande partie de son
pays était encore occupée par les troupes françaises^ le prince aborda
sur la plage de Scheveningen , sur cette même plage où dix-huit ans
auparavant il s'était embarqué avec son père, déshérité, banni, allant
chercher un refuge sur la terre étrangère. Les pêcheurs de Scheve-
ningen le prirent sur leurs bras et le portèrent avec des acclamations
de joie jusque dans leur village. Le peuple accourut en foule au-de-
vant de lui ; partout la cocarde de ses pères brillait à ses yeux , par-
tout les cris de vive Orange! vive Guillaume! retentissaient à ses
oreilles. Il fit le chemin de La Haye à Amsterdam au milieu d'une
population avide de le voir, de le saluer. Jamais la grave Hollande
ne s'était si fort déridée et n'avait fait éclater tant de joyeux trans-
ports. Une autre marque d'enthousiasme et de conGance bien plus
décisive encore l'attendait dans sa capitale. Son arrivée avait été an-
noncée dans le pays par une proclamation qui se terminait ainsi : « La
Hollande est libre, et Guillaume P" est son souverain.» Ces deux
derniers mots ensevelissaient tout simplement sous le sceau de la
légalité l'ancienne forme de gouvernement. Le prince comptait venir
reprendre la succession des stathouders, et au lieu d'être le président
d'une république, il allait se voir investi de l'autorité royale; au lieu
de continuer la série de ses aïeux, il devait prendre le titre de Guil-
laume 1*' et commencer une nouvelle dynastie.
Ce qu'il y a de remarquable dans ce fait, c'est que c'étaient les
républicains eux-mêmes, les hommes attachés, il est vrai, à la maison
d'Orange, mais partisans zélés des institutions démocratiques, qui
abolissaient ainsi le gouvernenaent de leurs pères , et fondaient une
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BBVIIB DBS DEUX MONDES.
monarchie. Ces hommes se souvenaient des cruelles dissensions qui,
du temps de la république « avaient si souvent désolé la Hollande, ils
craignaient de les voir éclater de nouveau, ils craignaient les réac-
tions de l'oligarchie « et un pouvoir ferme , unique , non divisé , leur
semblait être la plus sûre barrière contre les ambitions déréglées et
les périls de Tanarchie. C'est ainsi qu*en 1660 , le peuple de Copen-
hague, las du conseil oligarchique qui prétendait faire un heureui
contrepoids au pouyoir de la monarchie , renversa cette magistrature
mensongère, et remit entre les mains du roi l'autorité absolue.
Quand la proclamation monarchique fut publiée, plus d*une voii
s^éleva contre ce manifeste inattendu. La ville d'Utrecht le repoussa
assez ouvertement, et les hommes du port d'Amsterdam, malgré
leur dévouement héréditaire à la maison d*Orange, firent entendre
de sourds murmures. Us chantaient ordinairement un chant populaire
<iui se terminait ainsi :
Al 18 onz priosje nog zoo klein
Al evenvel zal by stadhouder zyn.
«Quoique notre petit prince soit encore si petit, il sera pourtant notre
stàthouder. »
Ils ajoutèrent alors un vers à ce refrain, et s'en allèrent répétant
le long des quais:
Dock hoeft geen souverein te zyn.
« Mais il ne doit pas être souverain. »
On dit que Guillaume refusa d'abord sincèrement d'accepter la
dignité qui lui était offerte, et demanda à être tout simplement stà-
thouder comme ses ancêtres (1). Mais les instances de ses conseillers
surmontèrent ses scrupules, et l'enthousiasme général de la popula-
tion pour lui étoufTa bien vite les germes de dissidence que le mani-
feste royaliste ava^t fait éclater çà et là. Cependant, en cédant au
vœu de ses principaux partisans, Guillaume annonça qu'en acceptant
la souveraineté, il donnerait à ses sujets une constitution qui garan-
tirait la liberté individuelle contre tout acte arbitraire. Le 2 décembre,
il fut proclamé roi, et il organisa aussitôt une commission compos^'e
de quatorze membres, et chargée de rédiger une charte coiistitu-
(i) Cest un td'inoigiiage que plusieurs écrivains, notamment Bosscba, Van Kam-
peu et l^auteur anonyme des Veriraute Briefe, s*accordent à lui rendre.
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UNE VISITE AU ROI GUILLAUME.
tionnelle. Six cents notables (1), élus pour les diverses provinces de
la Hollande , furent ensuite appelés à voter l'adoption de cette charte
qui, pour toute garantie contre les envahissemens de la royauté,
instituait seulement une chambre dont les membres devaient être
nommés par les états provinciaux , et dont les séances devaient être
fermées au public. C'était , à vrai dire, une chambre consultative
plutôt qu'une assemblée de représentans selon nos principes consti-
tutionnels. En vertu d'une telle institution, le roi était de fait roi
absolu, et les députés ne pouvaient guère servir qu'à donner plus
d'autorité à ses actes, en y ajoutant celle de leur nom. Le 30 mars,
jour de la bataille de Paris, la charte hollandaise fut présentée aux
notables; il n'était pas permis d'en discuter tes différentes disposi-
tions; elle devait être jugée dans son ensemble, et rejetée ou accep-
tée. Des six cents élus de la nation , cent-vingt-cinq s'abstinrent de
remplir leur mandat, les autres votèrent docilement, et la charte fut
adoptée à la majorité de kkS voix contre 26.
Cette constitution si vite faite ne dura pas long-temps. Lorsque la
Belgique fut réunie, par le congrès de Vienne, a la Hollande, des
commissaires choisis dans les deux pays en rédigèrent une nouvelle;
il y eut alors deux chambres, une chambre des pairs, dont les
membres étaient nommés à vie par le roi, et une chambre des députés,
élue par les états provinciaux , mais dont les séances devaient être
publiques.
La révolution de 1830, la brusque rupture de la Belgique avec la
Hollande, devaient nécessairement apporter un second changement à
la constitution de 1815. Nous n'avons sans doute pas besoin de ra-
conter les différentes péripéties de cette révolution , la rapide et bril-
lante campagne d'Anvers, et la longue et monotone histoire des con-
férences de Londres. Mais de cette époque date pour la Hollande
une ère nouvelle, un nouvel esprit s'éveille parmi le peuple. Tandis
qu'au dehors de son royaume Guillaume 1" conserve en dépit des
protocoles une attitude belliqueuse, au dedans l'opposition* con-
stitutionnelle, jusque-là timide, flottante, ayant peu de voix et peu
d'échos, s'enhardit, se resserre, gagne du terrain. De là une lutte
de sept années, lutte patiente et réfléchie entre un roi qui poursuit
obstinément tantôt par la force, tantôt par des concessions appa-
rentes, le cours de son idée, et un parti qui cherche à faire prévaloir
(1) Les Anglais, qui blâmaient Tesprit monarchique de cette révolution , comlam-
naieot par un intraduisible jeu de mots les notables, en écrivant not abk$.
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^W BBYITB DBS DEUX MOIVDBS.
un antre système. De ebaqne côté beoncoup de calme avec beaucoup
de ténacité , et à la fin de la lutte une réforme importante qui pour-
rait bien en amener encore d'autres plus décisives. Qu'il nous soH
donc permis de rappeler des faits en partie déjà connus, mais en
partie peut-être oubliés, pour en démontrer plus clairement les con-
séquences et en (Wre pressentir les résultats futurs.
Quand la nouvelle de la révolution belge arriva à La EReiye, le roi
avait encore à choisir entre trois partis pour prévenir les suites de
ce grave événement. H pouvait de prime-abord accepter cette révo-
lution comme un fait accompli, et tâcher d'obtenir du pays insurgé
les conditions les plus favorables pour la Hollande , ou ramener sous
son pouvoir par de promptes concessions les provinces révoltées, ou
enfin employer la force et les moyens de répression. Ce ftit à ce der-
nier parti qu'il eut recours, et à voir Tempressement et l'enthousiasme
avec lequel toute la Hollande accueillit son appel aux armes, on eût
pu croire qu'en adoptant ce moyen rigoureux, il avait été bien inspiré.
Be tous cAtés le cri de guerre produisit une sorte de commotion élec-
trique. Jeunes et vieux, riches et pauvres, chacun se montra animé
de la même ardeur et aspirant au même but; chacun faisait à h
patrie le sacrifice de son repos, de ses biens ou de son sang. Les
jeunes hommes de la Frise, à la taille élancée, aux membres robustes,
traversaient le Zuyderzée le fusil sur l'épaule, et venaient demander
à combattre. Les négocians d'Amsterdam quittaient le comptoh* et
se faisaient enrôler dans là milice, et toute cette troupe de volon-
taires s'assemblait sous les ordres de ses chefs en célébrant dans ses
refrains populaires la gloire de sa patrie et le nom de son roi. Depuis
le temps où la Hollande défendait si glorieusement contre FEspagne
saVeligion et son indépendance, on n'avait peut-être pas vu dans ce
.grave pays tant d'ardeur pour une même cause et tant d'unanimité.
Lorsqu'en 1831 le prince d'Orange entreprît sa campagne de Bel-
gique, il menait à sa suite plus de quatre-vingt mille hommes, et
dans l'armée de mer il y avait un jeune officier sorti de l'hospice des
orphelins d'Amsterdam, le jeune Van Speyk, qui donnait l'exemple
d'un dévouement antique en se faisant sauter, comme notre valeu-
reux Bisson , pour ne pas livrer son bâtiment à l'ennemi.
Cependant, en prenant les armes, la Hollande obéissait à un
sentiment de fierté nationale vivement blessé, plutôt qu'au désir de
reconquérir la Belgique. Et quel avantage pouvait-elle avoir à se
réunir à ce pays , à part celui de former, par cette réunion , une puis-
sance politique plus forte et plus imposante? Son intérêt commercial
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UNB ViftLTE AU &OI GUlbliAïaiE. , fttB
demandait la s^paratioR. Âmsteidam et «Rotteidaoi se réjouissaieiit
de D'avoir plus à supporter la concurrence d'Anvers , et si « par son
isolement, la Hollande ^perdait le, produit des fabriques belges, elle
«ourlait à la , perspective de relever «es anciennes fabriques, d*en
fonder de, nouvelles, et elle allait avoirà die seule la jouissance de
ses colonies. Puis, indépendamment de toute considération d'intérêt
matériel, il y avait, de part et d'autre, entre les deux peuples, une
aorte d'antipathie innée, un sentiment de méfkince, qui pendant les
quinze dernières années n'avait fait que s'accroître, et qui rendait la
rupture inévitable et irrémédiable. La Hollande accueillit donc avec
joie le premier acte de la conférence de Londres, qui pniclamait l'indé-
pendance de la Belgique, et dès ce moment n'aspira qu'à terminer au
plus vite les négociatioii^ diplomatiques, et à, goûter les fruits d'une
paix définitive. Le gouvernement semblait animé des mêmes inten-
tions, et le peuple et le roi étaient alors en apparence parfaitement
d'accord. Mais quandles conférences de Londresfurent interrompues,
quand Guillaume 1" établit son long et opiniâtre ^(o^ gua^ quand au
Ueu de dégrever le budget, il fallut le surchanger, et entretenir, dans
un état de paix apparent, des troupes nombreuses sur le pied de
guerre, la Hollande, qui avait pris les armes avec enthousiasme, les
porta avec ennui, et la seconde chambre, qui jusque^à avait sane--
tionné et secondé toutes les mesures des ministres, commença à
entrer dans une opposition qui d'année en année devait prendre plus
de consistance.
Dès l'année 1833, cette chambre, au Ueu d'encourager, comme
par le passé, le gouvernement dans un système de résistance, for-
mule dans son adresse des représentations assez ^aergiques sur les
dangers àxx statu quo. Les membres de l'opposition blâment sévère^
ment la marche suivie dans les négociations, et les partisans les plus
déclarés du ministère demandent avec instance des économies et un
prompt traité de paix. Cette fois cependant le budget fut accepté à
lamajorité de 20 voix, mais la chambre rejeta la demande d'un em-
prunt destiné à couvrir le déficit de l'année. Dans la session suivante^
l'opposition reparut plus nombreuse et plus ferme, et le peu^e, qui
jusqu'alors avaitgardébeaucoiip de réserve, le pe1^>le d'Amsterdam,
si dévoué à la maison d'Orange, se signala tout à eoqp par de vio-
lentes manifestations. Parmi les impAts récemment établis pour
subvenir à l'entretien des troupes, il en était un qui pesait surtout
sur les propriétaires de maisons. Plusieurs d'entre eux se réunirent
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REVUE DES DEUX MONDES.
dans le but de former ane opposition énergique contre la nourelle
taxe. Le gouvernement , aux prises avec eux, eut recours d'abord k
Texpropriation, et cette mesure excita dans la ville un soulèvement
que Tautorité ne parvint à calmer qu'en employant les promesses et
les moyens de conciliation. Plus tard, elle voulut remettre à exécu-
tion les ordonnances. Il s'agissait de vendre à l'encan des meubles
enlevés à ceux qui avaient refusé de payer l'impôt. Pour prévenir
les scènes de désordre que l'on redoutait, on avait entouré la salle
d'enchères d'un formidable appareil de soldats et d'agens de police;
mais le peuple se jeta sur eux , les chassa à coups de pierres, et le
soir, mit le feu aux baraques où les meubles saisis étaient renfermés.
La garde nationale, qui jouit en Hollande d'une grande considération,
put seule réprimer cette émeute.
Quatre années se passèrent ainsi dans un état d'agitation sourde
et d'incertitude pénible. A chaque session , le gouvernement deman-
dait un nouvel emprunt, et la chambre répondait à cette demande
par des plaidoyers contre le statu qno, et des vœux formels pour la
conclusion de la paix. Le budget était voté pourtant, mais lentement,
difficilement et non sans de vives attaques contre les ministres. Enfin,
en 1837, on annonça que le roi avait donné son adhésion aux vingt- ,
quatre articles. Cette nouvelle produisit dans le pays une joie una-
nime , et donna en un instant à la chambre une attitude toute nouvelle;
ceux de ses membres qui commençaient à s'éloigner du gouvernement,
se rallièrent à lui avec enthousiasme, l'opposition déposa les armes, et
le budget proposé par les ministres fut adopté à la majorité de trente-
six voix contre quatre. L'armée resta cependant encore pendant plus
d'une année sur le pied de guerre, et en 1839 le gouvernement
effraya le pays en demandant tout à coup, pour couvrir ses déficits, un
emprunt de 56 millions de florins (1). Les explications qu'il donnait
pour justifier cet emprunt, étaient loin d'être satisfaisantes; on eût
voulu avoir un compte exact de la situation du trésor, et il ne les
présentait que par parcelles incomplètes. On découvrit que, pendant
les dernières années , il avait dépensé , sans l'autorisation des cham-
bres, près de 120 millions de florins, et l'on entrevoyait mal l'emploi
de cette somme; il est facile de comprendre l'impression que de tels
calculs devaient produire parmi les députés. L'opposition attaqua
sans ménagement les ministres, et le projet d'emprunt fut rejeté à
(1) Le florin de Hollande vaut environ 2 fr. 10 cent.
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UNE VISITE AU ROI GUILLAUME. 697
la majorité de trente-neuf voix contre douze. Quelques mois après,
la chambre allait plus loin , elle rejetait le budget à la majorité de
cinquante voix contre une.
Une telle scission entre le gouvernement et les représentans du
pays exigeait un remède énergique; la chambre demandait une
réforme dans la loi fondamentale. Les ministres crurent la satisfaire
en lui proposant des modifications secondaires, mais elle repoussa
énergiquement cette demi-mesure, et soumit à un long et minutieux
examen toute la constitution de 1815. Une nouvelle loi fondamentale
vient d'être promulguée en Hollande; elle établit les limites actuelles
du royaume; elle fixe à 1,500,000 florins la liste civile du roi, plus
50,000 florins pour l'entretien de ses palais; à 100,000 florins la do-
tation du prince royal , et à 200,000 florins quand il est marié. Elle
maintient, comme par le passé, deux chambres : la première, com-
posée de trente membres nommés à vie par le roi ; la seconde , de
cinquante-huit membres élus par les états provinciaux ; mais elle
prescrit la responsabilité des ministres, qui jusque-là n'avait jamais
été prononcée. Le roi n'a pas voulu se soumettre à cette nouvelle
disposition, qui changeait complètement la nature de son pouvoir
de son premier contrat avec le peuple, et il a abdiqué.
Il a abdiqué après vingt-sept années d'un règne difficile, orageux,
et ceux mêmes qui ont le plus blâmé la marche de son gouvernement
sont forcés de rendre justice à ses grandes qualités, et de reconnaître
qu'il a fait dans le cours de son administration beaucoup de bien.
Doué d'une sagacité d'esprit remarquable, d'une patience à toute
épreuve, tous les jours levé dès cinq heures du matin, et travail-
lant sans relâche, il voyait tout par lui-même, étudiait sérieusement
chaque affaire, et prêtait l'oreille aux réclamations de ses derniers
sujets. Pendant vingt ans, pas une entreprise importante ne s'est
faîte dans son royaume sans qu'il y prît une part active. L'immense
fortune qu'il possède aujourd'hui, il l'a acquise par des spécula-
tions commerciales dont il subissait toutes les chances comme un
simple particulier. Il a plus que personne secondé le mouvement
industriel de la Belgique. Il a fait exécuter en Hollande les plus belles
routes, les plus utiles canaux, notamment ce magnifique canal du
Nord, qui rejoint la mer du Nord au port d'Amsterdam. Enfin il a
sauvé les colonies hollandaises de la ruine totale dont elles étaient
menacées. Naguère encore, elles étaient à charge à la mère-patrie,
et l'on parlait même de les abandonner. Aujourd'hui , grâce au sys-
TOME XXIV. 44
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eus .BBTCE DBS DBUX MpHUSS.
tèmejd'agricatture qui y aété introduit par Tbabile généial Van der
Bosch, elles sont devenues pour la Hollande une source de prosfpé-
rite, une véritable mine d*or.
Sous plusieurs rapports, Guillaume V^ est, selon nous, Tun des
types les plus marqués du caractère hollandais. Comme le peuple
hoUandaiSy il cache sous des dehors réservés de nobles et sérieuses
qualités; comme lui, il se plait à la patiente élaboration, au détail
des affaires, il a l'amour du commerce, le génie des spéculations,
et, s'il n'avait pas été roi, il aurait bien pu être le premier armateur
d'Amsterdam. Comme lui enfln, il est ferme dans ses résolutions et
persévérant dans ses projets ; mais sa persévérance a été trop loin.
Il y a dans les qualités de l'homme, comme dans tout ce qui tient à
la nature humaine, une s(Hte de fatalité; l'essentiel, quand on les
possède, n'est pas tant de les mettre en œuvre que de savoir les con-
tenir et les employer à propos. Carpe diem ! disaient les anciens. Telle
qualité qui dans certaines circonstances, et parmi certains hommes,
pourrait avoir un effet puissant, ne produira peut-être ailleurs qu*un
résultat funeste. Au xvr siècle, la persévérance de Guillaume-le-Taoî-
turne a sauvé la Hollande; au xix% celle de Guillaume P' a fait la
désolation de ce pays. A trente an$, il montait sur le trône, entouré de
tous les vœux, de toutes les bénédictions de ses sujets. Le pays entier
s'abandonnait à lui avec amour et conQance, et , dans le cosur du riche
conune dans celui du paysan, son nom n'éveillait qu'un sentiment d'es-
poir, et de vénération. Deux erreurs lui ont fait perdre cette immense
popularité : son obstination à vouloir reconquérir la Belgique, et son
projet de mariage avec M"*" d'Outremont. Établie il y a quelques
années en Hollande, attachée à la cour de la feue reine. H"* d'Où*
tremont apportait dans l'exercice de sa chaif[e, dans le monde des
salons, des qualités aimables et un esprit distingué; mais elle est
Belge et catholique, ces deux titres sufBsaient pour faire réprouver
unanimement l'alliance du roi avec elle, dans untemips où le peuple
était plus que jamais animé contre la Belgique, dans un pays où la
majorité de la nation est protestante , où les questions religieuses
occupent encore vivement tous les esprits, et soulèvent des disons*
sions aiissi ardentes, aussi Apres qu'au xvi* siècle. Toute Ja presse
hollandaise, ordinairement si réservée et «i.passive, se souleva contre
les intentions matrimoniales du roi , et les prédicateurs protestans
l'attaquèrent plus d'une fois directement du haut de leur chaire.
Maintenant le roi paraît avoir renoncé à sou projet; M*^> d'Outremont
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UNE VISITE Air ROr GUILLAiniE. 699
»'e9t fixée en Belgique; et quant à lui, on pense qnH s'établira au
too, ou qu'il se retirera dans ses terres de Siléisie. A peine tlescenda
du trône, il subit déjà les inconvéniens de son abdication : s'il s'en
va en Allemagne, le peuple ne le verra pas avecpliaisir emporter en
pays étranger Ta fortune qu'il a amassée dans son pays, et qu'on évatùe
à près de 200,090 millions. S'il reste en Hollande, il court risque dé
gftner malgré lui le gouvernement de son successeur. Ifois nous le
croyons assez prudent et assez habite pour trouver un terme moyen
entre ces deux alternatives.
Var suite de Thostilité de te Hollande à l'égard de Ta Belgique, des
dépenses faîtes pour entretenir pendant sept années une armée sur te
pied de guerre, la Hollande est aujourd'hui , il fieiut te dire, dans un
triste état financier. Un dette de deux milliarrdlB, un déficit dont on
ne connaît pas encore le chiffre exact, un budget cpii vient d'être
porté è 130 millions, sans compter les droits d'accise dhns tes villes,
les impôts particuliers des provinces pour l'entretien des digues, tout
celft est un lourd ferdeau pour un pays de deux millions et demi
d'habitans.
Mais quel calme il y a dans ce pays! quelle noble résignation!
quelle fermeté ! Quand Guillaume a abdiqué la couronne, on n'a pas
entendu dans le public une récrimination sur les différons actes de
son règne, pas une plainte. Chacun a apprécié à part soi les motife
dé cette détermination , et a gardé le silence. H y avait même dans
lès témoignages d'affection et de confiance que la Hollande prodi-
guait à son nouveau roi je ne sais quelle réserve pleine dé conve-
nance, comme si , en manifestant trop d'enthousiasme pour le filis,
elle eût craint de foire la critique du père. La seule chose qui préoc-
cupe vivement les habitans de ce pays, c'est de savoir au juste ce
qu'ils* doivent; car ce sont d'honnêtes gens qui veulent voir clair dans
les finances de l'état comme dans leurs entreprises particulièrcîs.
«( Qu'on nous demande 15, 20 pour 100 de notre revenu, me disait
nnjourun Hollandais, chacun de nous paiera sans murmurer, pourvu
que nous puissions nous dire : Nous devons taht, et dans tant d'an-
nées nous serons libérés. »
La nation fonde de grandes espérances sur le règne de Guil-
laume n, et ce prince est en état de les réaliser. La popularité
dont il est depuis long-temps entouré lui rendra facile tout ce qu'il
voudra entreprendre, et il a pour le seconder dans les réformes
financières devenues de plus en plus urgentes, un jeune ministre
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700 REVUB DBS I«UX IKMOIBS.
en qoi la natioD a la plus grande confiance, H. Rocfaussen. Gofl-
laome II est né le 6 décembre 1792. Il fit ses premières études
à l'académie de Berlin, et les acheva à Tuniversité d'Oxford. Jeune
encore, il entra avec ardeor dans le mouvement des guerres de rem-
pire, qui emportaient dans leur tourbillon les princes comme les
enfans du peuple. En 1811, il servait en Espagne sous les ordres du
duc de Wellington , et se distingua en plusieurs occasions pflur sa bra-
voure. Au siège de Ciudad-Rodrigo , on le vit l'un des premiers
s'élancer à l'assaut. A Badajoz, il arrêta par son énergie une colonne
anglaise qui commençait à prendre la fuite, et, se mettant à sa tête,
entra avec elle dans la ville. A la suite de cette campagne, le roi
d'Angleterre le nomma son adjudant, et lui donna, comme récom-
pense de son courage, la médaille militaire sur lesquelles étaient
inscrits les noms de Ciudad-Rodrigo, Badajoz, Salamanque. En 1815,
il était à la bataille de Waterloo, à la tête d'un corps de troupes hol-
landais, et reçut dans une vigoureuse attaque un coup de feu à
l'épaule. Un an après, il épousa la sœur de l'empereur Alexandre.
Depuis ce temps, sa vie se passa paisiblement dans l'exercice des fonc-
tions que son père lui confiait, jusqu'au jour où il reprit les armes
pour entrer en Belgique. Il porte sur le trône un esprit intelligent et
actif, il a le goût des arts et les lettres, que son père, à vrai dire,
encourageait peu, et il plaît beaucoup aux Hollandais par ses ma-
nières gracieuses, ses dehors brillons, son affabilité et par le pres-
tige attaché à sa vie militaire. Quand il été proclamé roi, quand
il est monté sur le trône, on a dit qu'il se proposait aussi de re-
conquérir la Belgique. C'est là une de ces erreurs dont nos jour-
naux ne se rendent que trop souvent coupables sur la foi d'un
correspondant mal avisé. Guillaume II a sous les yeux un exemple
trop frappant des dangers d'une pareille entreprise pour qu'il puisse
songer à la renouveler. Tout ce qu'il a fait jusqu'à présent, tout ce
qu'il a dit et annoncé, prouve au contraire qu'il comprend très bien
les vrais intérêts de la Hollande et ne songe qu'à la dégrever peu à
peu des charges énormes qu'elle supporte depuis si long-temps. La
Hollande ne peut vouloir la guerre pas plus avec la Belgique qu'avec
les autres puissances. Le temps n'est plus où elle pouvait mettre
aussi son épée dans la balance, et faire payer ses armemens à ses
rivaux. En cas de guerre, elle ne serait que la victime ou l'instru-
ment des grandes puissances; elle courrait risque de perdre ses colo-
nies, qui sont à présent sa première, pour ne pas dire son unique
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UNE VISITE AU ROI GUILLAUME. 701
ressource. Elle le sait, et, quoi qu'il arrive de la question d'Orient,
elle ne demande qu'à garder une stricte neutralité. Sa vie est dans
son commerce, sa force dans la moralité de ses habitudes, et son
avenir dans la prudence de son gouvernement. Là du moins le gou-
vernement n'a qu'à vouloir le bien pour qu'il lui soit facile de le faire.
Les préventions des partis ne vont pas au-devant de ses mesures
pour leur donner une fausse interprétation et les rendre nulles ou
impopulaires. Les discussions violentes, les théories aventureuses,
n'égarent pointa chaque instant l'esprit du peuple et ne le soulèvent
pas contre l'administration. Il y a là encore dans toutes les classes
de la société un sentiment de respect héréditaire pour le pouvoir,
et une grande déférence pour ses décisions. Le peuple ne le juge
point d'après des prévisions, il attend ses actes, et, s'il vient à le dé-
sapprouver, il garde encore dans le blâme un grand calme et une
grande dignité.
L'article 225 de la charte de 18^0 maintient les privilèges de la
presse. La presse est libre, mais modérée (1). Il y a dans chaque ville
un peu importante un journal qui parait tous les jours, ou deux ou
trois fois par semaine. La plupart de ces feuilles provinciales se bor-
nent à reproduh'e les nouvelles de l'intérieur et de l'extérieur, sans y
ajouter de commentaires. D'autres suivent bénévolement la marche
du pouvoir. Trois d'entre elles seulement se signalent dans ce paci-
fique domaine de la publicité par une opposition tenace et des attaques
assez animées. C'est le Journal d'Arnhemy V Interprète de la Liberté y
de Groningue, et le Journal du Bradant septentrional. L* Interprète
de la Liberté est d'une nature^beaucoup trop violente pour le carac-
tère hollandais, et n'a que fort peu de partisans; le Journal du Bra-
dant septentrional est l'organe du parti catholique : cette raison seule
suffit pour expliquer sa tendance et son genre de succès dans un pays
dont la majorité des habitans est protestante. Le journal d'Amhem
est assez lu et recherché, mais plutôt encore par un sentiment de
(1) Les droits de poste sont fort minimes, ils ne s'élèvent pas à plus de 2 centimes
par feuille; mais ceux de timbre sont considérables, ils emportent la moitié du prix
de fabonnement. Sur 88 florins que le rédacteur de VAvondbode perçoit par abon-
nement, il en remet 14 au fisc. Les annonces se paient, dans les grands journaux
d'Amsterdam, 30 cent, par ligne. Chaque annonce, de quelque dimension qu'elle
soit, est en outre frappée d'un droit de 70 cent. Les journaux étrangers circulent
librement en Hollande; mais ils sont soumis à un droit de 13 cent par feuille, ce
qui les rend fort cbers. Nos journaux de SO francs coûtent par année à La Haye
170 francs.
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702 tmYvn dk deux mondes.
coriosité, qae parle désir réel d'étodier son opiakin. H ébrairie, ptr
la yivacité de ses aUaqaes, la fibre hollandaise, étonne périodique-
ment pendant quelques minutes Fesprit de* ses lecteurs, ef , après
tout, exerce peu d^infiuence. Les grands journaux dta pays sont le
Handelsblad ( Feuiiie du Commerce), YAvandbede {Messager du Soir)
d'Amsterdam , et leJtmmal de Harlem. Je ne parle pas de fa GaweMe
d* Amsterdam , de la Gazette OfficieUe et de quelques autres qui n'ont
nulle valeur poUtique.
h^ Handelsblad j fondé il y a dix ans par une société de négodans^
a de l'autorité dans le pays. B est, en général, bien inibrmé et réfigé
avec mesure et fermeté. C'est Torgane d'une oppositfon Hèérale qui
demande le développement progressif des principes constitntiomieb,
et défend avec zélé les intérêts matériels du pays. Ce journal se troame
dans tous les clubs, tous les lieux de réunion de la capitale et des
provinces de la Hollande. Il a quatre mille abonnés.
VAvondhode, rédigé par un écrivain distingué, M. Wittuys (1),
représente purement et simplement le principe conservateur. O ftet
fondé en 1836, et compte environ deux mflle d>ennés.
Ces deux journaux paraissent le soir et publient chaque jour, après
la bourse, une secondé édition du numéro de la veillé. L'été ils reçoi-
vent les nouvelles de France par les pigeons. Les nouveHes exté-
rieures, et surtout les annonces commerciales, envahissent la plus
grande partie de leurs colonnes. Il est rare que le Handelsblad puteae
consacrer plus d'une page ou une page et demie à la politique; tout
le reste de la feuille est pris par le détail des marchandises à venifre,
des départs de navires et des arrivages.
Le Journal de Harlem (Haarlemsche Courant) ne fait point de
polémique, mais il a toujours de très bons correspondans en pays
étrangers, et deux de ses colonnes sont , comme les registres de l'état
civil , employées chaque jour à enregistrer les morts et les naissances,
les fiançailles et les mariages, avec la différence qu'ici l'annonce de
tous ces évènemens de la vie humaine n'est point inscrite sèchement,
comme à la municipalité, mais combinée avec soin, arrangée avec
grâce, et très galamment entourée de fleurs de rhétorique. Moyeor-
nant six sous par ligne, tout bon bourgeois a le droit de chanter,
dans le Journal de Harlem , l'aurore de son jour de mariage, d*an--
(1) M.Virithays a publié , en 1S33, un recueU de poésies fort estimé et dont nous
aurons occasioa de parler quand nous en Tiendrons à examiner Tétat de la Uttéia-
lure en Hollande.
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.UKE XISCCE JkU JIÛI CTTTIrf-AnHF- JZÛ3
DODcer en termes emphatiques la naissance de son enfant , ou d'écrire
une élégie sur la mort de sa femme, et chaque maison un peu aisée
de la Hollande s'abonne à la feuille de Harlem pour savoir jour par
jour l'événement qui attriste ou réjouit une autre demeure.
Ce journal est, du reste, le patriarche de tous les journaux de l'Eu-
rope; il y a deux cents ans qu'il existe, avec le même titre et dans la
même famille.
La lecture des jouinaux n'est pas , pour les Hollandais comme
pour nous , un besoin , mie oecupetion^e chaque jour. Le négociant ,
l'employé de bureau, l'officier ayant fini sa tâche, entre dans un club,
allume sa pipe, prend la première feuille qui se trouve devant lui, la
lit d'un bout à l'autre, sans rien dire, l'entoure d'un nuage de fumée,
puis la dépose silencieusement sur la table et s'en va. L'esprit de
discussion n'est pas encore évéflTé parmi ce peuple; le mouvement
constitutionnel commence à peine. Les Hollandais, me disait un
jour un publiciste distingué d'Amsterdam, ne demandent qu'à se
laisser gouverner. La guerre avec la Belgique, le résultat funeste
qu'elle a eu pour eux les a fait sortir de leur apathie. Us lisent
maintenant ce qu'ils n'auraient jamais lu il y a dix ans, et se met-
tent à examiner des questions qu'ils abandonnaient complètement
naguère à leurs ministres. Que la monarchie s'engage dans une fausse
voie, commette quelque grande faute, et à la longue il pourrait bien
arriver que le peuple hollandais devint un peuple assez remuant,
voire même assez difficile à gouverner.
X. Marmier.
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SIMONE.
J*aimais les romans à vingt ans.
Aujourd'hui je n'ai plus le temps;
Le bien perdu rend Thomme avare.
Je veux voir moins loin, mais plus clair;
Je me console de Werther
Avec la reine de Navarre.
Et pourquoi pas? Croyez-vous donc,
Quand on n'a qu'une page en tète.
Qu'il en faille chercher si long,
Et que tant parler soit honnête?
Qui des deux est stérilité.
Ou l'antique sobriété
Qui n'écrit que ce qu'elle pense,
Ou la moderne intempérance
Qui croit penser dès qu'elle écrit?
Béni soit Dieu ! les gens d'esprit
Ne sont pas rares cette année;
Mais, dès qu'il nous vient une idée
Pas plus grosse qu'un petit chien ,
Nous essayons d'en faire un âne.
L'idée était femme de bien ,
Le livre est une courtisane.
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SUfONE. 705
Certes, lorsque le Florentia
Écrivait un coûte, un matin ,
Sans poser ni tailler sa plume.
Il aurait pu faire un volume
B'un seul mot chaste ou libertin.
Cette belle ame si hardie.
Qui pleura tant après Pavie,
Et, dans la fleur de ses beaux jours.
Quitta la France et les amours.
Pour aller consoler son frère
Au fond des prisons de Madrid,
Croyez-vous qu'elle n'eût pu faire
Un roman comme Scudéry?
Elle aima mieux mettre en lumière
Une larme qui lui fut chère.
Un bon mot dont elle avait ri.
Et ceux qui lisaient son doux livre
Pouvaient passer pour connaisseurs;
C'étaient des gens qui savaient vivre,
Ayant failli mourir ailleurs,
A Rebec, à Fontarabie,
A la Bicoque, à Marignan ,
Car alors, le seul vrai roman
Était l'amour de la patrie.
Mais ne parlons pas de cela,
Je ne fais pas une satire ;
Et je ne veux que vous traduire
Une histoire de ce temps-là.
Les gens d'esprit ni les heureux
Ne sont jamais bien amoureux;
Tout ce beau monde a trop aflaire.
Les pauvres en tout valent mieux ;
Jésus leur a promis les cieux.
L'amour leur appartient sur terre.
Dans le beau pays des Toscans
Vivait jadis , au bon vieux temps ,
La pauvre enfant d'un pauvre père ,
Dont Simonette fut le nom ;
Fille d'humble condition,
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7W REVUE DB»^ mm iioin«s.
Passablement jeune et joHe',
Avenante et doucren tout point.
Mais de l'argent, n^ën ayant peint.
Et donc, elle gagnait sa vie
De la laine qu'elle filait
Au jour le jour, pour qui vonlldtl
Bien qu'elle ne put qu'à grand^peine
Tirer son pain <te cette laine ,
Encor sut-elle avoir du coeur.
Et, dans sa tète flerenttne.
Loger la joie et hr denlenr.
Ce ne fut pas un grand seigneor
Qui voulut d'elle, on Fimagine,
Mais un garçon dé benne raine
Dont la besogne était d'aller
Donnant de la bine à SIèr
Pour un mardiand de dt^p^ son mt^re.
Pascal , c^est le nom dngafçen.
Avait, en nminte^occcBien,
Laissé son amitié p»atttt;
Et, soit faute de s'y oonntRre,
Soit qu'elle n'y vit p<rfnt de nnl ,
L'heure où dcvaitTenir Pttosl
Mettait Simone à la fenêtre;
Là, lui répondant- de son mieiHr,
Sans en souhaiter davantage,
Et le voyant jenne et joyeux ,
Elle montrait sur son visage
Le plaisir que prenaient ses yeux ;
Puis, travaillant en son absence,
De tout son corar elle filait.
Songeant^ pour prendre patience,
De qui sa laine Ini venait ,
Et baisant tout bas son rouet ,
Non sans chanter quelque romance.
D'autre part, lé garçon montrait
De jour en jour tin nouveau zète'
Pour sa laine, et ne trouvait rien
(J'ai dit que Simone étidf belle )
Qui (u^ plus tôt fait ni si Mèn
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Qu*un fuseau dévi4é f^ar éiie.
L'un soupirant, Fautre filait,
La saison des fleurs s*en naèiant,.
Enfin , comme il n'est en ee Daoade
Si petite herbe sous le^pîé
Qu'un jour de printemps ne féconde «
Ni si fugitive amitié
Dont il ne germe une amourette,
Un jour advint que le fuseau
Tomba par terre , et Ja fiUette
Entre les bras du jouvenceau.
Près des barrières de la ville
Était alors un beau jardin ,
Lieu charmant, solitaire asile,
Ouvert pourtant soir et ^natin.
L'écolier, son livre à la main.
Le rêveur avec sa paresse,
L'amoureux avec sa mattreMe^
Entraient là comme en paradis,
(Car la liberté fut jadis
Un des trésors de l'Italie,
Comme la musique et l'raionr ).
Le bon Pascal voulut un jour
En ce lieu mener son amie,
Non pour lire nitpour rêver,
Mais voir s'ils n'y pourraient trouver
Quelque banc au coin d'u ne allée
Ou se dire, sans trop de mots ,
De ces secrets que les oiseaux
Se racontent sous la feuillée*
Si tôt formé, si t6t conclu,
Ce projet n'avait point déplu
A la brunette filandière;
Et, le dimanche étant venu,
Après avoir dit à 80o,père
Qu'elle avait dessein d'aller fakoa
Ses dévotions^SaÎBt^Gal,
Au lieu marqué , brave et légère ,
Elle courut trouver AascaU
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708 BETTE DES DEUX IHHIDES.
Avant de se mettre en campagne ,
Il Tant savoir qu'elle avait pris ,
Selon Tusage da pays,
Une voisine pour compagne.
Ce n'est pas là comme à Paris;
L'amour ne va pas sans amis.
Bien estnl que cette voisine
Causa plus de mal que de bien.
Belle ou laide, je n'en sais rien ,
Boccace la nomme Lagine.
Le jeune homme , de son côté ,
Vint pareillement escorté
D'un voisin , sumonmié le Strambe,
Ce qui signifie en toscan
Que« sans boiter précisément,
n louchait un peu d'une jambe.
Mais n'importe. Entrés au jardin ,
Nos couples se prirent la main ,
Le voisin avec la voisine,
Et chacun suivit son chemin.
Pendant que le Strambe et Lagine
Au soleil allaient faire un tour,
Cherchant à coudre un brin d'amour.
Au fond des bois, sous la ramée,
Pascal, menant sa bien-aimée.
Trouva bientôt ce qu'il cherchait ,
Une toufTe d'herbe entassée.
Et le bonheur qui l'attendait.
Comment cette heure fut passée,
Le dira qui sait ce que c'est;
Deux bras amis, blancs comme lait,
Un rideau vert, un lit de mousse,
La vie, hélas! c'est ce qui fait
Qu'elle est si cruelle et si douce.
Le hasard voulut que ce lieu
Fût au penchant d'une prairie.
Çà et là, comme il platt à Dieu ,
L'herbe courait fraîche et fleurie;
Et , comme un peu de causerie
Vient toujours après le plaisir,
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SIMONE. 709
Toujours du moins lorsque l'on aime,
Car autrement le bonheur même
Est sans espoir ni souvenir ;
Nos amoureux, assis par terre,
Conunencèrent à deviser,
Entre le rire et le baiser.
D'un bon dîner qu'ils voulaient faire
En ce lieu même, à leur loisir;
La place leur devenait chère.
Il leur fallait y revenir.
Tout en jasant sous la verdure ,
Le jouvenceau, par aventure ,
Prit une fleur dans un buisson ;
Quelle fleur, le pauvre garçon
N'en savait rien , et je l'ignore.
N'y pouvant croire aucun danger.
Il la porta, sans y songer,
A sa lèvre, brûlante encore
De ces baisers si désirés
Et si lentement savourés.
Puis, revenant à la pensée
Qu'ils avaient tous deux caressée.
Il parla d'abord quelque temps.
Tenant cette herbe entre ses dents;
Mais il ne continua guère
Que le visage lui changea.
Pâle et mourant, sur la bruyère
Tout à coup il se souleva ,
Appelant Simone, et déjà
Entouré de l'ombre éternelle;
Il étendit les bras vers elle ,
Voulut l'embrasser, et tomba.
Bien que ce fût chose trop claire
Qu'il eût ainsi trouvé la mort,
La pauvre Simone d'abord
Ne put croire à tant de misère
Que d'avoir perdu son ami ,
Et le voir s'en aller ainsi
Sans une parole dernière.
Tremblante , elle courut à lui,
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TM REVUE DES JMEUX IfONDBS.
Croyant qu'il s*était endormi
Dans quelque douleur passagère,
Et le serra, tout déCdlU,
Non plus en amant, mais en frère;
^Qu'eùt-elle fait? les pauvres gens.
Habitués à la souiTrance,
Gardent jusqu'aux derniers instans
Leur unique biea, respérance;
Mais la Mort vient « qui le leur prend.
Déjà le spectre aux mains avides
Étalait ses traces livides
Sur l'homme presque encor vivant;
Les beaux yeux , les lèvres cbéries
Se couvraient d'un masque de sang
Marqué du fouet des Furies;
Bientôt ce corps inanimé.,
Si beau naguère et tant aimé.
Fut un tel objet d'épouvante.
Que le regard de son amante
Avec horreur s'en détourna.
Aux cris que Simone jeta,
Strambe accourut avec Lagine;
Et, par malheur, vinrent aussi
Les gens d'une maison voisine;
Quand le peuple s'assemble ainsi.
C'est toujours sur quelque ruine.
Ici surtout ce fut le cas.
Ceux qui Grent les premiers pas .
Trouvèrent Simone étendue
Auprès du corps de son amant.
En sorte qu'on crut un moment
Que , par une cause inoonnue.
Ils avaient expiré tons deux.
Plût au ciel 1 Telle mort pnur eux
Eût été douce et bien venue.
Mais Simone rouvrit les yenx,;
a Malheureuse, dit le boiteux,
Voyant son compagnon.aans vie.
C'est toi qui l'as assassiné, ji
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snioNE. Ttf
A ce mot, le peuple étonné
S'approche en foule, on se récrie.
Un médecin est amené ,
n voit un mort , il s'en empare ,
Observe, consulte, et déclare
Que Pascal est empoisonné.
A tous ces discours, Simonette,
Ne comprenant que son chagrin,
Restait, la tête dans sa main ,
Plus immobile et plus muette
Qu'une pierre sur un tombeau.
Qui devait parler? C'est Lagine.
Venant d'une ame féminine,
Un tel courage eût été beau.
Ce qu'elle Qt, on le devine;
Elle se tut , faute dé cœur.
Et voyant tomber llnfamie
Sur sa compagne et son amie ,
Au lieu d'avoir dé son malheur
Compassion , elle en eut peur.
Moyennant quoi l'infortunée ,
Seule et sans aide contre tous,
Devant le juge fut traînée.
Et là , tomba sur ses genoux ,
De ses larmes toute baignée ,
Et plus qu'à demi condamnée.
Le juge, ayant tout entendu.
Ne se trouva pas convaincu.
Et, prévoyant quelque mystère.
Voulut, sans remettre l'affaire.
Incontinent l'examiner.
Ne se pouvant* imaginer
Ni que la Glle fût coupable ,
Voyant qu'elle pleurait si fort.
Ni que le jeune homme fût mort
Sans une cause vraisemblable.
Il prit Simone par la main ,
Et s'acheminant , sans mot dire ,
Avec ses gens , vers le jardin ,
Lui-même il voulût la conduire
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712 REVUE DES DEUX MONDES.
Devant le corps du trépassé ,
Afin qu'elle pût se défendre
En sa présence , et faire entendre
Comment le fait s'était passé.
Alors, dans sa triste mémoire
Rappelant son fidèle amour.
Du premier jusqu'au dernier jour,
Simone conta son histoire,
Comme je l'ai dite à peu près.
Bien mieux, car les pleurs seuls sont vrais;
Mais personne n'y voulut croire.
Quand elle en fut à raconter
Par quelle disgrâce inouie
Pascal avait perdu la vie,
Voyant tout le monde en douter.
Et le juge même sourire ,
Pour mieux prouver son simple dire,
Elle s'en vint vers l'arbrisseau
Sous lequel le froid jouvenceau
Dormait , pâle et méconnaissable;
Puis , cueillant une fleur semblable
A cette fleur que son ami
Sur ses lèvres avait placée ,
Sa pauvre ame eut une pensée.
Qui fut de faire comme lui.
Fût-ce douleur, crainte , ignorance?
Qu'importe? Pascal l'attendait.
Ouvrant ses bras, qu'il lui tendait.
Dans un asile où l'espérance
N'a plus à craindre le malheur;
Sitôt qu'elle eût touché la fleur,
Elle mourut. Ames heureuses,
A qui Dieu fit cette faveur
De partir encore amoureuses ;
De vous rejoindre sur le seuil.
L'un joyeux, l'autre à peine en deuil ;
Et de finir votre misère
En vous embrassant sur la terre ,
Pour aller aussitôt après
Là-haut, vous aimer à jamais!
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SIMONE. 713
Or, maintenant quelle est la plante
Qai sut tirer si promptement
De tant de délices Tamant,
De tant de désespoir l'amante?
Boccace dit en peu de mots,
Dans sa simplesse accoutumée,
Que la c^use de tant de maux
Fut une sauge envenimée
Par un crapaud; mais. Dieu merci,
Nous en savons trop aujourd'hui
Pour croire aqx erreurs de nos pères«
Ce serait un cent de vipères ,
Qu'un enfant leur rirait au nez.
Quand les gens sont empoisonnés
Dans notre siècle de lumière,
On n'y croit pas si promptement.
N'en restât-il qu'un ossement ,
Il faut qu'il sorte de la terre
Pour prouver par-devant notaire
Qu'il est mort de telle manière,
A telle heure, et non autrement.
Pauvre bon honune de Florence,
A qui selon toute apparence
Dans les faubourgs de la cité
Ce conte avait été conté;
Qui l'aurait voulu croire en France?
Braves gens qui riez déjà.
L'histoire n'en est pas moins vraie.
Cherchez la plante et trouvez-la.
Demain peut-être on la verra
Dans le sentier ou dans la haie;
La faculté l'appellera
Pavot, ciguë, ou belladone;
Ici-bas, tout peut se prouver;
Le plus difficile à trouver
N'est pas la plante, c*est Simone.
Alfred de Musset.
TOME XXIY. 45
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POÈTES
ET
ROMANCIERS MODERTŒS
DE LA FRANCE.
XLl.
I. EUlitNE SOinE.
Qu*est-ce qu'un poète? Cest celui qui Ml, qui crée, et selon une
certaine forme. Être poète, créer, et avoir une forme dont votre
création, grande ou petite, ne se dépare pas, tout ocfe se tient au
fond, et les classifications reçues doivent, bon gréml gié, s*y ranger.
M. Scribe possède à la fois la fertilité dramatique et aae forme qui
n'est qu*à lui. Il a donc CMig parmi nos poètes à aassi bon droit, je
pense, que s*il avait composé dans sa vie une couple de pièces en
alexaMllte; et ikms n'avons pas même à demander pardon de k
liberté grande aux innombrables auteurs d'élégies, à l'aristocratie
désormais très mélangée des rêveurs et des rimeurs à rimes plus ou
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POÈTES ET R0IIAirC2BIUI «OBBBK» BB LA FRANCE. 71»
ïùÊitm rickes. L'inriiatioii, lémiilsIioQ et rioAifitrie éteit pvtosk
au eomble, les^eores et les manières qti foavaieat senAler les ffas
réservés jusqu'à présent, et qui eussent peut-être soffi ai^Kfoia
pour marquer la qualité du talent, ne sont plus une garantie, s'ils
Font jamais été; tout le monde s'en mêle, et assez bien. La littéra-
ttre entière est déclassée. H n'est donc rien de tel en ^aque genre,
pour se sauver et triompher décidément, qiie l'esprit, et beaucoup
d'esprit, et très inventif c'est encore, après tout, la seule recette
que n'a pas qui vent.
I^on pas que je prétende, en firisant fi de la digirité des genres, que
tous reviennent au même pour l'homme d'esprit , et que le cadre, le
cercle qu'on se donne à remplir, soient indîfférens. No«s verrons, à
propos de M. Scribe lui-même, qu'il nous induit à penser le con-
traire, n y a des scènes et des publics qui nous excitent, qui nous
élèvent dès l'abord', qui nous forcent à tirer de nous-mêmes et plus
constamment tout ce que nous valons. L'homme d*esprit inventif a
souvent une infinité de manières possibles de se pcoduire et de dire;
l'occasion décide; à moins d'une volonté très haute, on se jette du
premier côté qui prête; les envieux, les routînîeps, les admirateurs
même, vous y confinent; on va toujours, et on les démett. En fin
de compte, quand le don d'invention est très réel et très vif , tout se
retrouve, et l'on a peu à regretter. Plus ou moins tM, toutes les
qualités percent , et la dose de nouveauté qu'on avait en soi est versée
dans le public. Mais les tfiyerses manières de ta mettre en dehors
n'ont pas égale apparence , ne font pas également d^honneur. Le
"plaisir si commode qu'on procure chaque joer aux afutres semble
nuire même ( ingratitude! ) au degcé de mérRe qu'ils vous supposent.
Et puis, en effet , on s'est trop dispersé et circonscrit à la fois d'abord;
on s'est habitué à voir les choses sous un certain angle, on garde de
certains plis, même en s'agrandissant. Il y aurait bonheur i la cri-
tique , dans un sujet aussi briHant^et aussi populaire que M. Scribe,
à démêler et à indiquer avec soin toutes ces circonstances défiées de
sa vocation, de son œuvre et de sa fortune dramatique. Trop peu
compétent pour mon compte en matière si éparse et si mobile, je ne
ferai que courir, relevant quelques points à peine et en héte d'arriver
à soii dernier succès, mais heureux au moins si f ai nM>ntré que le
propre de la critique est de n'être poicit prude, qu'elle ailiie et va
quérir partout les choses de l'esprit, qu^eUe tient à hotmeur de s'en
informer et d'en jouir. Et telle que je la conçoi$« la critique» dans sa
diversion et son ambition de curiosité, dans sa naïveté d'iinpraissions;
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716 RITCE DBS DEUX MONDES.
sGccessives et légitimes, dans son intelligence onverte aux contrastes,
je consentirais qa*on loi pAt dire comme à cet abbé dn xviii* siède,
mais sans injore :
Déjeunant de raatel et soupant du théâtre.
Elle n'aurait qu*à répondre pour tonte explication : « Je sois e^rit,
et rien de ce qui tient aox choses de Tesprit ne me paraît étranger. »
Villon était enfant de Paris , et né vers la place Haobert , je pense.
Molière est né sons les piliers des halles; Boileao dans la Cité, à
Tombre do PalaisHle-Jostice; et Béranger a jooé avec les écailles
d'hoîtres de la me Montorgoeil. M. Scribe aossi est on enfant de*
Paris , et, comme toos ceox-là, à sa manière il Ta, ce semble, bien
montré. Il est né le 2i. décembre 1791, en pleine me Saint-Denis (1),
dans le magasin de soieries à renseigne do Chai-^oir, où son père
Ut one honorable fortone : depuis lors, la maison, en gardant ren-
seigne de bon augore, s'est convertie, me dit-on, de magasin de
soieries, en bootiqoe de confiseor. Mais je ne veox pas symboliser.
11 et de bonnes et intelligentes études au collège Sainte-Barbe; sa
mère, qui l'aimait très tendrement, le poussait à one émolatioo
extrême qoi, dans on caractère moins oni, eût po engendrer la
vanité. 11 régnait alors dans les collèges et à Sainte-Barbe en parti-
colier on esprit de famille et de camaraderie cordiale qoi ne s'est
pas perpétoé partoot. Les jeones gens étaient plos natorellemeot
gais, moins ambitieox qo'on ne les voit à présent, et les amitiés pre-
mières faisaient aisément religion dans la vie. Eugène Scribe suivait
les coors do lycée Napoléon ( Henri IV) , et il s'y lia d'one étroite
amitié avec les frères Delavigne. On se soovient encore à Sainte-
Barbe d'one thèse sootenoe pobliqoement par loi contre M. Bernard
(de Rennes), son camarade de classe.
Mais le collège l'occopait moins déj qoe le tbéAtre; il y était
attiré par one vocation précoce et sûre. Si , à quelque jour de congé,
au spectacle , on lui avait nommé dans la salle quelque vaudevilliste
illustre d'alors, il se sentait piqué au jeu comme au noin d'un Mil-
tiade; une ébauche de pièce ne tardait pas à suivre. 11 Dt ainsi bien
des essais dès le collège ou dans l'étude d'avoué où il entra pour
quelque temps; car sa mère, en mourant, avait exprimé le désir
qu'il fût avocat, et M. Bonnet, son tuteur, y tenait la main. M. Guil-
loUné-Merville, l'avoué, qui, cependant, ne le voyait presque jamais^
(1) Au coin (Tune antre rue moins bourgeoise, que notre parler délicat M permet
plus de nommer.
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POÈTES ET ROMANCIERS MODBRNSI DR LA FRANCE. TIT
M écrivait un jour : « Si M. Scribe passe dans le quartier, je le prie
de monter à Tétude , où il y a de la besogne pressée. » Ses premières
l)luettes, faites la plupart de compagnie avec H. Germain Delavigne,
. obtenaient Thonneur d'être jouées sur le tbéAtre de la rue de Char-
tres, les Dervis dès 1811, ks Brigands sans le savoir en 1812; entre
les deux, ou aux environs, il y eut quelques échecs. Le nom de
Scribe n'était pas d'abord sur l'afflche, par respect pour là robe
future d'avocat; on ne nommait que M. Eugène. Ce ne fut qu'à un
certain moment que M. Bonnet, l'honorable tuteur, se crut autorisé
par le succès à laisser courir les choses et le nom.
En 1813, M. Scribe donnait seul son premier opéra-comique, la
Chambre à coucher; mais, de ce côté, la suite ne répondit pas aussitôt
à cet heureux début. Le musicien collaborateur ne comprit pas tout
le parti qu'il pouvait tirer d'une telle veine; M. Scribe fut congédié ,
et ce n'est que plus tard, à l'appel de M. Auber, qu'il reprit pos-
session de cette aimable scène si française, qui semble désormais ne
pouvoir se passer d'aucun d'eux.
Dans le vaudeville, la vogue commença pour lui dès 1815. Une Nuit
de la Garde nationale, puis le Comte Ortjf le Nouveau Pourceaugnac,
annoncèrent qu'un homme d'esprit de plus était trouvé pour payer
son écot dans les gaietés de chaque soir. Le vaudeville fut sa première
manière; car, à travers sa production incessante et ses diversions
croisées sur tous les théâtres, on distingue assez nettement en lui
trois manières successives : l"* le vaudeville français pur, simplement
chantant et amusant; 2** la jolie comédie semi-sentimentale du Gym-
nase, où il est proprement créateur de genre ; 3^ la comédie fran-
çaise en cinq actes enfin, à laquelle il s'est élevé dès qu'il l'a fallu,
qu'il est en train de modifier selon son goût, et où il n'a pas dit
son dernier mot.
EjD 1815, l'agréable et malin vaudeville courait encore à la légère
et non dénaturé; la démarcation même des genres l'avait sauvé dans
son humble liberté sans prétention. Il y avait les grands auteurs
d'alors, les écrivains qui cultivaient les parties nobles de l'art dra-
matique : M. Etienne dans la haute comédie, M. Amault dans le
tragique, M. de Jouy dans le lyrique, et puis, sous eux, bien au-desr-
sous, sans qu'on pensât encore à forcer les barrières, il y avait la
monnaie de Laujon, Désaugiers, Gentil, Une foule d'autres : ils se
contentaient d'amuser. M. Scribe fut de ceux-là en débutant. Dans
sa Nuit de la Garde nationale, on a retenu ces couplets si roulans, si
bien frappés :
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TK
Je pan,
La mrîc sur iMt itapvfif de. , de.
Bhb leCêmèai de$ Mamimfmes (iM7), oè te trarfcœ
Oi/îc0^, qui H éneofte, je disttagiie eoaere le
de Paris en rimes digee» de
Paris Mt oomme aatrefo»,
Et chaque semaine
Amèoe, etc. , de.
L'anteor s*est montré moins poétiqne depuis dansées amfMs de 1
liment an Gymnase. Ce rAle de pur Tanderniste à saillie fm ache et
gaie Ta aboniîr à la très spiritaelle bonfbnnerie fOvrs et ie Pneka
(1890), dans l'idée de taqnelie il fant compter pomtant M. SainKiie,
nn liomme qui , dans bien des genres, a fiait preuve d^n vr» taleiit
Mais déjà, à travers les folies de circonstance dans lesqaeUes fl
donnait encore la main aui auteurs du Caveau, et dont le café des
Variétés était le centre, M. Scribe glissait de légères esquisses de
mœurs d*un trait pins pur, plus soigné. N'oublions pas que i^SoUSei-
teur, que M. de Schlegel préférait tout net au Misanthrope, est
de 181T. A la Gn de 1820, le Gymnase fat fondé.
Le moment décisif dans la carrière dramatique de M. Scribe Me
de là. Agé de vingt-neuf ans, déjà brisé au métier, n'ayant pas encore
de parti pris sur la manière d'encadrer et de découper è la scène son
observation du monde, il pouvait prendre telle ou telle route. Mais,
comme à Hercule, la vertu d'une part et le plaisir de l'autre ne vin-
rent pas en personne s'offrir à lui pour réprouver; entre bi grande et
haute comédie et un genre sans brodequins et moins littéraire^ il n'eut
pas à choisir : ce dernier seul se présenta. M. Potrson , son collsfoo-
rateur en plusieurs circonstances, Favait apprécié, et pressentait de
quelle fortune ce serait pour un théâtre de l'avoir pour auteur prin-'
cipal et chef de pièces. II passa le traité par lequel il s'acquit cette
collaboration pour plusieurs années à l'exclusion des autres théAtres
rivant, n lui assurait toutes sortes d'avantages. Ce qu'on appelle la
prime y ce bénéfice prélevé par l'auteur sur chaque pièce et avaat les
chances de la représentation , fiit inventé au profit de M. Scribe par le
directeur du Gymnase, voilà l'origine industrielle; indemaïi îabes:
Et le premier citron à Rouen fut confit.
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POiT^ ET RÛMANCIBM MOIUBWÉft Bft LA FRANCE. 719
On a depuis Tort abusé de la prime^ cbaqiie grand auteur Ta exigée;
mais daus le priucipe, oomme toutes choses « elle avait un sens.
Je conçois que la Comédie-Franf^ise, à cette époque» n'ait pas fait
les mêmes frais pour s'acquérir M. Scribe, qu'elle n'avait jamais vu
de près; mais du Bioins^et dans la mesure qui lui était convenable,
f^est;-elle, je ne dis pas offerte à lui, mais rendue avenante et acces-
sible, fit ici je ne ferai qu'exprimer une idée, un regret qu'on me
suggère,, mais que |e sais partagé par les personnes les mieux enten*-
dues de la Comédie-Française elle-même (1). Il faut remonter plus
haut. Aux approches de la révolution de 89 et dans les aimées du
Directoire, le Théâtre-France se montrait beaucoup moins strict
qu'on ne l'a vu depuis sur la dignité des* genres. On se retranchait
moins habituellement dans l'ancien répertoire; les pièces nouvelles,
les noms d'auteurs nouveauK abondaient ^ le chant d'opéra-comique
eaaiis'; Eure entendne. L'esprit qui circulait, c'était un peu celui de
Cbérubin et de Figaro. L'empereur vint, et,.au thé&tre comme ail-
leurs, la hiérarchie fut relevée. L'ancien répertoire, servi por d'ad-
iBirables acteurs, sembla plus qœ suffire. Le public, dans^ sa reprise
d'eatheusiasme^ en voulait, les acteurs tout naturellement y insistè-
rent ; ce leur était chose plus faeile. La coutume s'étabUt. Il en résulta
<|De les auteurs nouveaux, furent moins encouragés^, moins agréé».
€ela devint surtout visible dans la comédie; les phis spirituels et les
plus iaventib allùrei^ ailleurs, aux succès fociles; mais* ils s'y épar-
pillèreRt. La Rochefoueauld l'a dit: « Les occasions nous font coo-
aaitre aux autres, et encore plus à nous-même. » Combien d'aporçus
comiques ainsi dépensés qpie l'étude et un ii^ meiUeur auraient pu
agmndir l M. Scribe seul s'en tira, à force de talent
Le traité qui Uait eeloi-ci au Gymnase lui perntettait toutefois de
travailler pour les théâtres dont la rivalité n'était pas directe, et par
conséquent poui le Théâtre-Français. Pressentant que l'air du lieu
n'était pa» fovorable, que le rebut et le dédain pourraient bien ac-
cueillir sa tentative, il resta long-temps sens user de la permission :
cor il fout peu compiter comme début Valérie (1822), (pu fut surtout
un succès d'actrice, et qu'on arrangea exprès^pour M''* Mars. Ce n'est
qii'aprèa sept ans de règne populaire et ineontesté au Gymnase qu'il
adMida cette redoutable S(«èiie avec le Marioffe d'arj^nl (déeen»*
breiSafSî), «c quiestenAn lo^^omédie complète, a dit H. Yillemahi
4uM c<4te piquante céponse da réception , la comédie* en cin4| aetesv
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729 BBVUft DBS DEUX MONDES.
sans couplets, sans collaborateurs, se soutenant par le nœud drama-
tique, l'unité des caractères, la vérité du dialogue et la vivacité de la
leçon. Y> Or, malgré tous ces mérites proclamés en pleine Académie,
la pièce d'abord échoua.'Esprit de vaudevilliste, disait-on dans la salle
dès les premières scènes; il faut que chacun reste dans son cadre.
Pindarum quisguis itudei œmuiari, murmurait tout haut le plus vieil
habitué de l'orchestre. M. Scribe avait là contre lui ce quil y a contre
tout homme de talent au moment où il change de lieu et de genre;
on commence par lui dire non. Vers le même temps, il est vrai, la
pièce, jouée en province, à Metz, à Bordeaux, devant un public
moins en garde, réussissait entièrement. Mais ce ne fut que quelques
années après qu'à Paris elle eut sa pleine revanche.
Repoussé de la haute scène, mais sans perte, M. Scribe redoubla
de verve et de bonheur au Gymnase; dans Malvina ou le Mariage
dHnclination^ dans Avant ^ Pendant et Après, il parut même agrandir
ses dimensions, et vouloir prouver qu'il donnait à son tour carrière
à ses tableaux. Que lui importait, après tout, le lieu? Il y gagnait,
dans soh exception même, de paraître avec plus d'originalité, d'être
un phénomène dramatique plus scintillant. La comédie contempo-
raine n'est plus chei vous, pouvait-il dire au Théâtre-Français, elle
est toute où je suis, dans f Héritière, dans la Demoiselle à marier, dans
cette foule de pièces chaque soir écloses, que chacun nomme et que
je ne compte plus. Les Trois Quartiers , votre plus vive nouveauté
comique, ne rentrent-ils pas dans ce goût-là? Voilà ce qu'aurait pu
dire ou penser M. Scribe; mais je doute qu'il soit assez glorieux pour
l'avoir pris alors de œ ton. Ouvrier actif, infatigable, il continua,
tout en remplissant conune par parenthèse nos deux scènes lyriques,
de parfaire et de compléter son monde du Gymnase, que je voudrais
bien caractériser.
La nature humaine prise du boulevard Bonne-Nouvelle n'est peut-
être pas très large, très profonde, très généreuse en pathétique ou
en ridicule; mais elle est très fine, très variée et très jolie. Je la
maintiens même fort ressemblante à titre de nature parisienne, dût
M. Scribe nous soutenir, comme il l'a fait dans son discours d'Aca-
démie, que la comédie, pour réussir, n'a pas besoin de ressembler.
Sans doute, dans le monde réel, il n'y a pas tant de millions ni tant
de beaux colonels que cela; mais cette comédie est l'idéal pas trop
invraisemblable, le roman à hauteur d'appui de toute notre vie de
balcon, d'entresol, de comptoir; toute la classe moyenne et assez
distinguée de la société ne rêve rien de mieux. Nul aussi bien que
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POÈTES ET ROMANCIERS MODERIVES DE LA FRANCE. 721
JA. Scribe n'en a saisi et reproduit les traits distinctifs tout en nuanœs»
rassortiment de positif , d*intrigue et de jouissance, rindustrialisme
orné, élégant. Homme heureux, il a compris de bonne heure que
ce n*était plus le temps de Télévation ni de la grande gloire, et il
s'est mis à le dire sous toutes les formes les plus agréables, les plus
flattées. H y a, dans les situations qu'il offre, une gentillesse d'esprit
et, le dirai-je? de sensualité sans libertinage. Ces petites pièces ser-
rent à merveille d'accompagnement, de chatouillement et de con-
seil même aux gens de nos jours dans leurs propres petites passions.
On raconte qu'au sortir du Mariage ePtncÛnafïon, une jeune fille,
se jetant tout d'un coup dans les bras de sa mère, lui avoua qu'elle
devait se faire enlever le lendemain par quelqu'un qu'elle aimait. Et
le lendemain la mère et la fille ensemble allaient remercier M. Scribe
de sa leçon, de son triomphe. — « Nos amours ont été très courts et
très purs, madame; vous m'avez très peu donné, vous m'aviez même
assez peu promis. Je n'ai donc pas à me plaindre, et vous pouvez
porter très haute et très fière votre tète toujours charmante. Mais
une fois pourtant, une seule fois, vous m'avez de vous-même saisi
tout d'un coup et pressé bien tendrement la main; et c'était en loge
au Gymnase, à la fin d'une Faute. )> J'arrache cette page d'aveu du
calepin d'un ami. — Oui, c'est bien là, c'est à quelqu'une de ces
jolies pièces qu'on va de préférence le soir où l'on n'est ni trop
égayé , ni trop guindé ; après un dîner où l'on n*était pas seul , où
Ton n'était pas plusieurs, on va voir la Quarantaine. Et l'on en sort
pas trop ému, pas trop dépaysé, comme il sied à nos passions d'au-
jourd'hui , à nos affaires.
Mais voilà que je parle de ces impressions comme du présent, et
c'est déjà du passé : le monde, pour qui peignait M. Scribe au Gym-
nase, était celui des dix dernières années de la restauration, monde
depuis fort dérangé. Le moment d'entière fraîcheur pour le genre
ne dura que tant que Madame donna au théâtre son nom.
On dira, et on l'a dit, qu'il n'y a rien de littéraire dans le genre,
qu'il ne saurait y avoir rien de sérieusement vrai dans une comédie
qui s'entremêle et se couronne par le couplet convenu, piar le flon
fion militaire ou sentimental :
Du haut des deux , ta demeure dernière,
Mon colonel, tu dois être content (1)...
(I) Mkhel et Christine , scènî xr.
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rtt KCVtm DBS ^DECTX IMfNIIBS.
Oa encore :
Que fsuis heureux ! e'ruban teint de mon sang
Va we servir.pour acheter les vâtres (l).
Ott a relevé et souli^ à la lecture ^ueUpies iacoirectioDS de dkti^
logue qui échan^at eo causant. J*y retàremis pM^t bien 4^ pian-
saoteries un peu banales, des bons mots tout &its et déjà entendua
sur les députés, ks çaades dames, les nians, les amoureux, les ban-
quiers. Ce aérait commun da^s un salon ; à la scène, cela va et réussit
toujours. L'auteur ne dédaigne aucun de ces traits qui courent; il
les ravive par Tem]^. Ce sont de petites pierres fausses doBt, i
part, on ne donnerait pas un denier, mais ici bien montées ?t «pu
font jeu. £t d'ailleurs il y en a d'autre» à côté de meilleur akH, oa*
turelles, aj^opriées; car, chez M. Scribe, la récidive est perpétuetie*
Toul; cela se «uit, s'enchâsse, tout cela brille et remue à merveille,
diamans ou verroteries, laais bien portés par une femme vive et
mouvante : on y est pris. Chez Marivaux, à qui on l'a compiiré, le
mot courant est, je croîs, beaucoup plus perlé et. plus constwmMAt
neuf. La diction se soigne toujours : Marivaux a écrit 3htrianne.
La vraie nouveauté dramatique de M. Scribe me parait consister
dans la combinaison et l'agencement <ies scènes; là est sa fonne on*
finale, le ressort vraiment distingué dç son suceèa; là il a mis de l'art,
de rétude, une habileté singulière, et son invention porte surtout
là^essus. Il a su nouer avec trois ou quatre personnages des cornée
dies qui ne languissent pas un seul instant (2).
Dans sa longue et prodigieuse pratique, dans son association pas*
sagère et ses mariages d'esprit avec tant d'auteurs, il est arrivé à con-
naître à fond le tenq[>érament dramatique et le faible d'un chacun^
Il excelle à décomposer le ressort principal, la situation qui , plus ou
moins déguisée, revient presque toujours dans chaque talent. Chez
tel auteur comique ( notez bien], c'est dans chaque pièce un persoa-
nage inconnu, mystérieux, qui revient et qui donne lieu à toute une
variété d'incidens; chez tel autre, c'est une épreuve, un semblant
auquel on soumet un personnage; pour le guérir d'an défaut, par
exemple, on feindra de l'avoir (3). M. Scribe, conune tous, a sa forme
(1) Mariage de raison, acte II , scène t.
(2) On a essayé d'indiquer quelque chose de ce mécanisBie kMérleir à propos de
la Calomnie, où il est surtout appuent. (AtoiM dM Omm Mondes au f mars laiO,
page 734.)
(3) Vérifier ce cas, si Ton veut, sur les pièces de M. Étieone, et le cas précédent
sur les pièces de M. Alexandre Du?aJ.
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POETES ET ROMAWIEBS MOHRlfW BB LÀ FRAIKCE. 7IO
fiTOrite saas doute « mais il la (Ussimule oiî^iul (|ii« peraonse^ et jl
déirae par sa variété. Sûa UiéAtre^ i le bjeo analjiRert se rédwait
probaUemeot à foatpe ^Miiciaq sitoatioBift Cmadameotato» anictueUcs
il a nîS' taules. sortes de paimTeos et de toMi^les diverses» Maisct
serait à lut de mus doimer sa clé et de nous éice son secret le ne
m' Y hasarderai pas* S'il (allait pourtant proposer absolumeyat hhi
coQjec^ttre, je.dirais ^'uo de ses graxids arts^est de prendre eu to«t
la eoatrehpied juste de ce ^uiseaibleet dece^'onatteud lUplm
èêtm Jour de mm Vie) . Aiosi ^ dans sou discours À rÂcadémie^ n'a4-4
paaeu Vair de préteiMlre (|ue le théâtre est jasta le contre-pied de la
société? Là dottÈ où d'autres ne verraient q^ matière à un bon mat
ataec pMpianI; lui il placera tout le pivot d'une pièce; il fait tout
ptaMietter^, à force de combinaisons ingénieuses, autour d'oA pan^
doie extrême qu'on ne crispait pas de force à tant siq^rter.
La nature humaine^ après cela, s'arrange comme elle peut de ces
sjnétries de ca^es, de ces eBAre<leux de portes, de ces revers miroi-^
tans. Vue en dle-mème et prise indépendamment de la scène^ l'au-»
teurpan^ en avoir 'assea médiocre soucL II la taille au besoia, il la
rogpe en bien des sens; mais comme c'est à la mode du jour^ comme
c'est dans le goût de la dernière saison, comme M'*"* Palmire, si eUe
fiusait au moral , ne couperait pas mieux, tout passe, et on fait mieux
tue laisser passer, on applaudit Ce Longchamp de la scène, sous sa
main , s'est déjà renouvelé bien des fois. Dites, d vous (|ui vous mon-
trez les phis sévères, une telle comédie ne ressemble4-elle pas assez
bien aux femmes de Paris elles-mêmes, à ces femmes délicates, élé*
gantes, de haut comptoir ou de boudoir, qui n^ont rien de l'entière
beauté à les regarder en détail, grêles, pâles, de complexion peu
franche : mais, avec un rien d'étoffe, comme elles paraissent I comme
elles s'arrangent I elles sont charmantes.
Tel qu'il est, ce théâtre de M. Scribe au Gymnase, il a fait vite le
tour du monde. On le jouera l'année prochaine à Tombouctou, disait
M. Théophile Gautier. On le joue dès à présent à l'extrémité de la
Russie, aux confins de la Chine. A Tromsoe, dernière petite ville du
nord en Scandinavie, au milieu des montagnes de glace, chaque hiver
on représente la Marraine et le Mariage de Raison. Dès qu'il y a
quelque part un essai de société qui veut être moderne, élégante,
on joue du Scribe. Paris et Scribe pour eux, c'est tout un.
Quelte sera la valeur finale et durable de ce théâtre à côté de ceux
de Dancourt, de Marivaux, de Sedaine et de Picard? A d'autres de
prononcer. Je sais de graves admirations, des suffrages imposans. Si
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72i BBTIJB DES BECX HOIOIES.
M. de Sdilegel prisait si fort le SoUieiteury nous avons ?a H. Joaffroy
( qa*il nous pardonne de le trahir), an plus beau de ses platoniqiies
leçons, et dans son esttiétiqae de 1826, placer très haut PHérHièrt.
Un célèbre critique, et dont Tinépuisable saillie, nourrie d'expérience,
fait désonnais autorité, M. J. Janin, a semblé depuis quelque temps
déclarer une guerre si vive à ce genre de comédie, que c'est pour
elle encore un succès. Sans doute. Picard, qu'on oppose souyent, est
de ce qu'on peut appeler une meilleure littérature que M. Scribe,
d'une façon plus franche, plus ronde, plus naturelle, qui découle
plus directement du Le Sage, et qui n'a pas l'air de faire niche à Mo-
lière. Mais il faut tout dire, cette espèce de bon goût qui retranche
certains rafBnemens, cette sorte de descendance plus légitime, phis
reconnue, qui vous fhit tenir avec honneur à la suite des chefs-
d'œuvre du passé, n'est pas toujours une ressource en avançant :
c'est même quelquefois une gêne. Son premier feu jeté, et une fois
hors de son théâtre Louvois, Picard devint faible d'assez bonne heure;
il se répéta, il s'usa vite. Les ruses dramatiques de M. Scribe, ses
ingrédiens, comme vous voudrez les appeler, le soutiennent bien
mieux. Picard le savait; il professait, m'assure-t-on, pour son jeune
et brillant héritier, une admiration , une adoration presque naïve.
Pour tout dénouement, pour tout expédient dramatique dont quelque
auteur était en peine : « Allez le trouver, disait-il , il n'y a que lui
pour vous tirer de là. »
Pour résumer d'un mot miet pensée sur tous deux, le Molière de
Picard était tout simplement Molière; le Molière de M. Scribe, c'est
plutêt Beaumarchais.
La fertilité est une des plus grandes marques de l'esprit. Faire
des pièces pour M. Scribe a pu paraître chez lui , dans les années pre-
mières, un métier en même temps qu'un talent; mais depuis, à voir
le nombre croissant et le bonheur soutenu , il faut reconnaître que
c'est désormais son plaisir et sa fantaisie, que c'est devenu sa néces-
sité et sa nature. Dans tout ce qu'il voit, dans tout ce qu'il lit, dans
l'esprit de chaque collaborateur, je me le figure guettant une pièce
au passage, une situation ; c'est sa chasse à lui. Parfois il a besoin
qu'on le mette sur la piste d'une idée; il lit alors tel mauvais ouvrage
manuscrit qui n'aurait nulle valeur en d'autres mains ; mais cela lui
tire l'étincelle, l'idée qu'il exécute, et que souvent le collaborateur
adoplif ne reconnaîtrait pas.
Prendre partout ses sujets, ses idées, ses mots, dès qu'on voit qu'ils
vont à la forme, au cadre voulu, prendre partout son bien a tout
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POÈTES ET ROMANCIERS MODERNES DE LA FRANCE. 725
prii, pour le rendre ensuite sur le théâtre à tout le monde, c'est ce
qu'ont fait, grands et petits, tous les vrais dramatiques, et très légi-
timement. M. Scribe est encore bien dramatique en ce point.
^ Il a ainsi en réserve toujours une quantité de plans en portefeuille,
une quantité de ressorts démontés dans son tiroir. Il en choisit tan'
l'un, tantôt l'autre, et dès-lors il ne pense plus qu'à celui-]
semaines d'un voyage en calèche à travers la Belgique ou le l
Rhin, glaces ouvertes, lui suffisent d'ordinaire pour son pli
chef-d'œuvre, pour la pièce en cinq actes et sans collaborateurs
Il envoie quelquefois au théâtre acte par acte, tant il est sûr de
économie et de son plan. On peut même lire en marge du manu^rit
la tâche de chaque journée : Je me suis arrêté là à telle fieure; ce qui
trahit l'ordre, même dans la verve.
Positif et sage (ce qui est un trait de mœurs littéraires à noter],
laborieux et jouissant (ce qui est un trait commun aujourd'|iui], il
s'est dérobé toujours aux ovations de l'engouement et de ce qu'il
aurait plus le droit que bien d'autres de nommer la gloire. Il parait
de tout temps s'être très peu préoccupé de la presse, qu'on ne l'a vu
braver ni solliciter. Il ne faut peut-être pas lui en faire trop d'hon-
neur : il y a un certain degré de fécondité heureuse qui ne permet
pas de s'inquiéter des critiques et des aiguillons du dehors. On est
vite consolé, même d'un échec, quand on se sent en fonds de revan-
ches; le plaisir d'aller et de faire couvre tout. C'est quand la con-
science intime nous dit qu'on va être à bout, qu'on devient regar-
dant pour les autres et susceptible pour soi.
Il a une liste dé toutes ses pièces. Nous ne savons que les succès ;
mais il y en a une quantité qui sont tombées, et quelques-unes à tort ,
dit-il. Toute victoire s'achète avec des morts. Il pourrait y avoir bien
des secrets dramatiques et aussi bien de la philosophie dans le com-
mentaire d'un tel tableau.
M)us avons laissé M. Scribe à sa seconde manière, à celle du Gym-
nase; on pouvait croire, après l'échec du Mariage d^argentaux Fran-
çais, qu'elle resterait chez lui définitive. Mais juillet 1830 arriva. Au
milieu de tant de grandes secousses et de grandes ruines, le théâtre
honoré du nom de Madame reçut un certain ébranlement. On se
demanda si ce serait après comme avant ^ et si les mêmes nuances
auraient du prix. Tout se rassit pourtant, le frais théâtre continjia
de fleurir ; mais M. Scribe comprit, avec son tact rapide, qu'il y avait
une nouvelle veine , et plus forte, à exploiter. Laissant donc cette
scène gracieuse qu'il avait fondée aux soins de ses plus réels collabo-
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TiB un» fin Mine
raleorsetde ses soeeessenrs très digees, M. Bayait, M. Hfliurat,
B revkil à la ebarge ters te Tbéâtre-Français, et s'attaqua
menta* ▼feepoRiqae, oenoaTean ridicole tout récemmeiit ^
qpè. Il ownil la brèehe dans Bertrandei Raton ( Démembre 1SS3), et
i^Mdh^af«e fiotoa moins de iMmbeor daiis les quatre oa c^
sviTitttes^ et e» j^artfctiHer dans fef Indépendans, dans la Càl6»fM#,
et favtre soir cttlMt éclat dans /^ Verre d'emt. Som la restaiatioa ,
à le j«gttrpan9eaœim«8, IS* Scribe n'airait gaère de pamon poB-
tique, et sott CMiplet Kbéfal ^nès léger, ses gnerrien et ses Itmrien^
n'étaietit çà elÛ que TiiuiispeDsabk peorpaDaeber ses 'pièces. Hais
icr, à FhisbtaMe; à la rivacité de ses attaque, on sent «se sctte
d'insyigalloii morale, ime coa^ictiefi qui n'est pest-étre astre qve le
mépris très cordial de ceux qu'il met en jeiu
La physiewoiÉie des principales pièces de kti, doosées an Fran-
çais, Aflère notablement de Tair (te ses pièces do Gymnase» La ^mœ
recouvrait celles^; la corruption mignonne de Tespéce y était cor-
rigée par des teintes de sentiment , et y det emift tout arenante :
Les vices délicats se nommaient des plaisirs.
En portant déddémenlf sor m» plus grand théâtre sa maniée
nieuse et si teng**temps rapetissante, M. Scribe en a changé moiat le
principe qae Tapplcation et les proportions; il était diGBcite qu'il en
advint autrement; même en se renouvelant, en se cootisne toigonrs.
Au Ken de rapetisser de moyennes et gradenses parties, il en rape-
tisse hardiment de plus grandes. PbBosopbiquenient, et-AnX tort? il
aurait encore raison draroatiquement. Dans les proportions ou son
paradoxe s'est produM sur ces sujets plus graves, il a tombé mainte
fois à Fodieux, et, à force d'art, il a su Tesquiver. En montrant de
fort vilaines cboses, il ne révolte pas, comme n'ont jamais manqué
de faire nos amis les romantiques; il donne le change en amusant.
Mais plusieurs de nos remarques trouveront mieux place à propos du
Verre éTean, dont il est temps de dire quelque chose.
Et d'abord , pour(^i k Verre d'eau? M. Scribe a obsené que ks
titres directs, tes caractères afJScbés aux pièces tels que V Ambitieux,
les IndépendanSf sont une difficulté de plus aujourd'hui, une sorte
de programme proposé d'avance au public impatient qui le conçoit à
sa manière, et trouve volontiers que l'auteur ne le remplit pas à sou-
hait. La Ca/ownie aurait peut-être été mteux jugée s'il l'avait intitulée
ks Échos; il a donc pris son titre de biais, comme il prend la comédie
elle-même.
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POÈTES ET ROHAMCIKM IftODBItNlS M LÀ FRANCE. VBt
Le sujet en est historique., mais c'est i peine li ûa xtfe.^procber
à Fauteur de n'avoir pas tenu compte 4e TUstoirç « tifit ii«0t évident
qu'il n'y a cherché qu'un prétexte, tl n'y a taîUé iqu'à fla«ipse. L'u-
sage et le cas que M. Scribe a toujours faits de l'histoire à la scène,
htt donnent un trait d'exception de plus eulré les aoti^giuileiirs pk»
ou moins dramatiques du lom*, dont la préteutioa et la marotte sont
d'observer la couleur dite looaley et de nesler fidèles à r^f)oque. tQhiose
romarqusèlel tout œ mouvement soi-disaot Mstorique et raniiQtîque
auîttiéàtre et ^ côté du théâtre, toutee travail estii^aUe, kigépîeux,
qw « rempli, et animé les dernières années de la vestauvatien,
M. Scribe ne s'en est pas plus inquiété que dularrenlqui païae; Il a
eonli&ué son train d'homme du métier, se Imssant dédaigner des
grands novateurs, et sentant bien qu'9 avait en hd le fessort, le seul
ressort qui joue au théâtre. Tout le veste, on l'a trop tu en efiet,
n'était que critique , système , étude préparatoire étemelle.
Ainsi >danc, que la reine Anne , qui monta sur le trdue â trente-
huit ans, en ait eu quarante-quatre ou quaranle^inq à l'époque oâ
li^Plessy nous la rend si flattée et si joUe; que mn marï le prince
George de Danemtrck (etrectivement très md) sott réputé n'avoir
jamais existé; que la duchesse de Mailtioiough se trouve incriminée
à tort sur le chapitre de la chasteté qu'elle eut toujours irréprochflMe,
peu importe à M. Scribe , qui ne s'est servi de tous que <K)mme de
marionnettes à son dessein de la soirée. Mais une reine, mus une
noble femme à gloire historique, n'est-ce pas une profanation «que
de les commettre ainsi après coup dans des intrigues improvisées?
Pas d'hypocrisie; parlons franc. En tout genre, les personnages
céiàbresmorts«e sont-ils pas des marionnettes aux mfdBsdesiriTanst
Cet orateur exalte Bonaparte dont il a besoin aujourd'hui dans sa
péroraison , ce critique vante fort le poète défanltdont il se prévatft
pour son système. Le moraliste inexorable l'audit : ^ Nos étions sont
comme les bouts^imés, que chacun fait rappoiterè cequlllluiplelt.)>
Et ce ne sont pas nos actions seulement qui sonftuinti, ce sont aos
noms, quand on a le malheur d'«n laisser un.
La donnée de la pièce est toute voUairiewièCy eonmie le répétait
derrière moi mi voisin chez qui ce mot n'était pas sans injiwe. Lé
chapitre des grands effets provenant de petites oauses reparait ohec
Vottaire ji chaque page et brodé de toutes les variatioBs. Dans 50fN#-
fomi^ même , par la bouche d' Assur il a £t :
Ce que n^ont pu mes soins et oos commnns forfaits,
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728 EBT1JB DES DEUX MONDES.
Un oracle d'Egypte , un songe Texéeate.
Quel pouvoir inconnu gouverne les humains !
Que de faibles ressorts font d'illustres destins !
Et dans le cas présent, au chapitre xxii du Siècle de Louis XiV, par-
lant des rivalités de la duchesse de Mariborougb et de sa consÎBe
milady Hasham : « Quelques paires de gant d'une façon singulière,
dit-il, qu'elle refusa à la reine, une jatte d'eau qu'elle laissa tomber
en sa présence, par une méprise affectée, sur la robe de madaine
Mashain , changèrent la face de l'Europe. » Le grave Pascal n'avait
pas pensé autre chose quand il a parlé du petit nez de Cléopfttre. A
la scène. Picard a déjà tiré parti d'une idée approchante dans les
Marionnettes et dans les Ricochets.
Est-il sérieusement besoin de discuter cette idée et de la réduire k
ce qu'elle a de vrai? Les petites causes seules n'enfantent pas sans
doute les grands évènemens , elles n'en amassent pas la matière ;
mais elles servent souvent à y mettre le feu, comme la lamière au
canon : faute de quoi , le gros canon pourrait rester éternellement
chargé, sans partir. Au théAtre, on exagère toujours; on met en
saillie et on isole le point voulu. M. Scribe l'a fait ici et n'a montré
qu'un c6té ; il a poussé au piquant, et il y a atteint. On se prête à l'exa-
gération tant qu'elle amuse.
' Nous venons trop tard pour une analyse; nous voulons surtout
constater \efait accompli ^ très amusant, ce qui est si rare parmi les
faits accomplis. La pièce n'a pas cessé un instant de marcher, de
courir, en tenant en haleine l'intérêt. Il y aurait toutes sortes de cri-
tiques à y adresser, et qui seraient justes, et on les a faites la plupart
sans nous. Ce petit Masham aimé de trois femmes qui se l'arrachent,
et qui n'a rien fait pour cela , est un peu bète; mais le moyen de ne
l'être pas quand on est ainsi adonisé? Avec son protecteur inconnu,
il m'a rappelé un moment le Létorière de M. Eugène Sue, dont il n'a
la grâce ni la fantaisie. Décidément ce petit Masham si adoré est un
personnage sacriQé : en niaiserie et en bonheur il reproduit l'Edmond
de Yarennes de la Camaraderie. On a relevé un mot hardi et très
bien placé : Au prix coûtant ^ comme emprunté d'ailleurs. Cet autre
mot : Je n*en suis encore qu^à radmiration^ est un emprunt égale-
ment. M. Scribe pique de ces mots-là tout faits dans son dialogue,
comme on ferait une épingle à brillant. Mais, ainsi qu'on l'a dit plus
haut, il sufBt que l'épingle soit bien placée et bien portée.
Trois scènes principales, et qui font nœud, me paraissent excel-
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POÈTES ET ROMANCfERS MODERNES DE LA FRANCE. 729
lentes et d'un comique très net, très vigoureux : ce sont celles de
Bolingbroke avec la duchesse, au premier, au second , et au quatrième
acte, lorsque, maître de son secret, il se fait fort, par trois fois, de la
contraindre à le servir. Entre le roué spirituel, impudent, et la favo-
rite, dont M^^* Mante représente parfaitement l'ambition assez robuste
et peu ébranlable, le feu de riposte est vif, serré, nourri; ils se
rivent chacun leur clou, comme on dit, avec une prestesse et une
justesse qui fait oublier l'ignoble du fond. L'action chaque fois en
ressort comme remontée. Une plume des plus en vogue a écrit à ce
propos que la comédie de M. Scribe se composait de trois vaudevilles
nattés h la suite l'un de l'autre. Si c'est, comme je le crois, de ces
trois scènes qu'on a entendu parler, il faut ajouter que ces endroits
nattés le sont d'une bien étroite manière. Ce triple nœud fait la meil-
leure, la plus solide partie de la pièce, et pour prendre une image
sans épigramme et plus d'accord avec l'escrime en question ,
L'acier au lieu de sa soudure,
Est plus fort qu'ailleurs et plus ferme.
Il fout louer aussi, comme d'un comique très savant et pourtant
naturel, cette complication de trois femmes, toutes les trois férues
au cœur pour un seul , tellement que, dès qu^on les touche où l'amour
les pique, l'une faiblit et les deux autres regimbent. Et celle qui fai~
blit, c'est la femme forte, et celles qui regimbent, qui acquièrent
tout d'un coup du caractère, ce sont celles qui n'en ont pas. Quoi de
plus joli et de plus franc que ce mot soudain de la reine, qu'elle lance
à la duchesse, sur le chiffre des millions qu'a coûtés la prise de Bou-
chain, sur le chiffre des morts qu'a coûtés la victoire de Malplaquet?
Quand on lui avait raconté ce détail, elle n'avait pas écouté, ce
semble, tant sa pensée était ailleurs; mais voilà que sa jalousie en
éveil a intérêt à s'en ressouvenir, et il se trouve qu'elle a entendu
comme après coup ; elle se ressouvient.
Le cinquième acte est de beaucoup le moins bon , le plus factice ,
celui qui rappelle le plus les conclusions de vaudeville ou d'opéra-
comique. Il ne s'agit plus que de pourvoir au bonheur des petits
amans, et cela sans que la reine se doute qu'elle est trompée et qu'ils
s'aiment. L'auteur a dépensé une grande dextérité de mise en scène,
d'entrées et de sorties, de cabinets dérobés, autour de ce but qu'il
obtient Qnajement et que le spectateur remarque assez peu. Mais le
succès est décidé par les quatre premiers actes, et le cinquième roule
de lui-même en vertu de l'impulsion donnée. En somme, dans cette
TOME XXJV. 46
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7S» REmofi HMS fiBcx Memw.
fSèce qui nyoînt le brillant socoès de BeriroBd ei Rakm^ et q/Êâ le
mérite par ractioo perpétuelle et par quelques aoènes égafeiaeiiC
fortes, M. Seribe achève de prouver qu*il suffit à tentes les eoaditMiis
de la seèoe frauçaise où il a pied désormais plus que penotiuff Or,
s*il y était entré dès 1830, si les dix années qu'il a passées afflew»
et qu'il n'a certes pas perdues, il les eAt là employées en tentiiiNrea
multipliées, en perfectiounemens plus larges, que seraitHl arrivé?
Profitons du moins de ce que nous avons, sans trop regretter ee
qui aurait pu être, et sans chicaner notre rire, qui est si lare. Lm
comédie devient chose bien difficile de nos }oars; il y a taules suites
de raisons a cela. La réalité surtout lui fait une rude oxicaneiice
tout à Tentour. Si cette réalité n*étaitqu'affrjusement triste, on ti««-
verait encore moyen de s'en tirer; «nais eUe réunit à uue tristesse
profonde tous les caractères de contradictioBS et de ridicules, et tel-
lement en grand qu'on n'arrive au théâtre que bien blasé. Le fort du
spectacle est ailleurs. Je préciserai ma pensée par un exemple. Il y
a quelque temps, on jouait aux Français la pièce de Latréaumont;
à un certain endroit, les auteurs avaient mis une scène de conspira-
lion très buriesque, où le héros seul et surpris s'eapaee d'une pa-
trouille qui le devrait arrêter. Mais an môme moment l'édiauBoiuée
de Boulogne avait lieu, et on la jugeait au Luxembourg. La conspi-
ration à la scène avait le dessous, et ne paraissait ph» qu'un froid
plagiat. £h bien ! a chaque instant c'est ainsi. M. Scribe, en mettanl
à la scène les grands effets en politique produits par les petitescaunes,
avait à lutter tout à cAté contre une concurrence presque pareille,
contre les grandes causes produisant avec éclat de bien peSts effels.
Depuis que Voltaire a été détrôné sans retavr par la philosophie 4e
l'histoire , et qu'il est cow^enu que la Erondè ne aurait se vepo-
duire sous d'autres formes, nous soccomboBS^seus les grandes causes
qu'on met en avant, et selon lesquelles on fait manosurter afi^ès
coup l'humanité : le présent seul fait dé&ut jour par jour à eelte
grandeur. Dans le drame politique qui se joue presque en regard du
Verre â!^au , il y a de ces conditions rénnies de tristesse et de oen*-
tradictions en grand dont je parlais tont à l'heure, el qui aéraient
capables d'éclipser même la haute eemédie. Sachons^wi H. ScrS^,
dans le genre qui lui appartient et qu'il «ugmeate, de s'en ètie tiré
avec tant d'honneur.
SaintE'Becvb.
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REVUE
LITTÉRAIRE.
BÎSTOIRE DES CLASSES NOBLES ET DES CLASSES ANOBLIES,
PAB M. A. GBAT<rrBR DE CASSAG?(AC (t).
Le règoe du paradoxe est un signe certain de décadence littéraire : il aa-
Bonce que les esprits , fatigués et flétris , ne préteadent plus à cette origi-
nalité qui est le fruit tardif des études consciencieuses, et se contentent de
spéculer sur la paresse et la curiosité puérile des lecteurs. On ne se doute
guère da nopbre d*idées fausses en tous genres , de systèmes absurdes ou
monstrueux^ qui sont mis journellement en circulation. Les discuter serait
une faute de tactique; mieux vaut les laisser mourir, comme des bruits sans
écbos. Mais la protestation devient un devoir, lorsqu'un paradoxe est lancé
dans le monde par un homme qui a de Tesprit et du savoir assez pour se faire
écouter. A cet égard , M. Granier de Cassagnac est un des écrivains les plus
dangereux de notre temps. Les défauts de sa manière, et ils sont nombreux ,
sont tous effacés par un genre de mérite qu'il possède à un degré remarquable,
celui de tenir son lecteur constamment en éveil. Quand il ne commanderait
pas l'attention par la grandeur des problèmes qu'il soulève et par le piquant
des solutions qu'il basarde , ce serait encore un spectacle assez curieux que de
le voir glisser si lestement entre les contradictions, trancher un débat scienti-
fique par une saillie, ou noyer une fantaisie dans un débordement de notes
grecques et latines. Il rappelle un peu ces gens qu'une trop grande impalience
(1) Un vol: in-8«, chez 0elloye, place de la Bourse, 13.
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733 REVUE DBS DEUX MOKDBS.
d'être remarqués rend importuns : telle notion qu'on croyill
assise, il la déplace sans façon ; il donne des démentis aux sîèeles pinfÉ^i av«e
une intrépidité vraiment chevaleresque. Dans ses digressions capricicusts, 3
se lieurte aux sujets les plus divers, s'y meurtrit quelquefois, souvent aussi
fait jaillir des étincelles lumineuses. Même intempérance dans l'exécution. Une
page bien frappée est terminée par un cliquetis d'antithèses. Un trait spirituel
conduit h une naïveté , et le sourire d'approbation qu'avait obtenu Fauteur
finit en un sourire ironique. En somme, après tant d'évolutions, il a fait peut-
être un mauvais livre, à le considérer comme étude historique; mais oe livre,
on l'a lu jusqu'au bout et sans ennui , résultat qu'obtiennent fort rarement les
très ^mables auteurs de la plupart des bons livres qu'on ne lit pas du tout,
parce qu'ils sont ennuyeux à périr.
M. Granier de Cassagnac a pris à tâche de démontrer que l'humanité a été
divisée par le créateur en deux races dissemblables par leur essence et par
leurs instincts, l'une faite pour le commandement et pour les loisirs fëeoods,
l'autre condamnée à l'obéissance et aux travaux pénibles. VHistoire des
classes ouvrières a été le premier point de cette thèse : V Histoire des classes
nobles en est la contre-épreuve. Il n'eût pas suffi à l'auteur de montrer qu'à
l'origine des sociétés, les plus dévoués, les plus intelligens ou les plus forts,
prennent nécessairement la direction des affaires communes, et fondent natu-
rellement des aristocraties, en transmettant à leurs descendans la légitime
influence qu'ils ont acquise. Ces faits ressortent de toutes les histoires con-
nues, et les répéter ne serait pas dire du nouveau. M. Granier de Caamgnac
avait mieux h faire en entrant en lice : il a soutenu envers et contre tous que
la noblesse est une distinction naturelle , ineffaçable , un droit de suprématie
conféré par la Providence à des êtres d'élite. Dans la crainte d'un malentendu
Il répète jusqu'à satiété que la noblesse est indépendante des qualités aux-
quelles elle se trouve souvent associée. « Il importe beaucoup, dit-il , de faire
cette distinction entre la noblesse et la gloire, entre la noblesse et la vertu ,
entre la noblesse et le talent : c'est que la gloire, la vertu et le talent, dé-
pendent des appréciations humaines, et que la noblesse ne dépend de rien';
c'est qu'il y a ou qu'il n'y a pas gloire, vertu , talent, selon les mœurs, les reli-
gions et les principes, et que rien au monde ne peut faire qu*il y ait noblesse
quand il n'y en a pas , et qu'il n'y en ait pas quand il y en a ; en un mot, c'est
que la gloire , la vertu , le talent , sont des opinions, et que la noblesse est un
fait. » Pour ne laisser aucun doute, l'auteur établit nettement la dSstinc-
tion entre la noblesse type, la noblesse incréée et existant par elle-même, et
l'anoblissement, qui n'est à ses yeux, qu'une triste contrefaçon. Le nc^le ne
doit sa qualité qu'à Dieu ; l'anobli , esclave émancipé , peut bien obtenir, à
force de mérite ou d'intrigues, un titre et des prérogatives nobiliaires, mais
aucun pouvoir humain ne saurait lui conférer la noblesse réelle, « qui est un
avantage fait par la Providence à certaines familles. »
Cest revenir sans détour à la doctrine des castes. Au moins, dans l'Inde,
cette doctrine est-elle conforme à la loi religieuse. Il est écrit dans le code de
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REVtE LirrÉRAIllE. 733
Manon que les brahmanes sont nés de la tête de Bcahma , les guerriers de sa
poitrine , les ouvriers de son ventre, les esclaves de ses pieds. Oa croit encore
que la terre est un lieu d*expiation pour les anges déchus , et que les plus cou*
pables, ayant beaucoup plus à expier, sont justement relégués dans les easter
inférieures. Ce plan théologique justifie la hiérarchie rigoureuse de la société
indienne. Mais conineift concilia un système qui pose en principe rinégaKté
origirielledes hommes, avec la tradition biblique, qui déclare tous les hommes
fils du même père céleste, avec le code évangéllque, d'après lequel tous les
chrétiens sont égaux devant Dieu, avec les travaux philosophiques, les maximes
législatives de tdutes les nations «noderoes, qui tendent à faire prévaloir l'éga-
lité politique; en vertu du dogme religieux qui accorde des droits ^aux à tous
lés membres de la famille humaine? Nous nous attendions à une discus-
sion piqciante, à une sortie chevaleresque; malheureusement, M. Granier
de Cassagnac ne s*est pas trouvé en humeur de guerroyer sur ce terrain.
« Nous laiiBsons de cAté , a*t-il dit ( page 25 ), les idées du mosaisme et du chris-
tianisme sur la noblesse, parce qu'elles veulent être longnemeiit discutées à
part, et nous plissons directement aux opinions des poètes et des moralistes
païens. »
Appel est donc fait à Fantiquité païenne. Homère, Euripide, Ménaridre,
Platon, Aristote, Horace, Ovide, Juvénal, Sénèque et plusieurs autres font
cercle autour de M. Granier de Cassagnac. Mais il se trouve que ces conseillers,
convoqués pour appuyer une thèse favorite , professent tous des opinions con-
traires. Euripide, « païen sceptique et sans religion, » déclare brutalement
qu'être noble, cela revient à être riche. Socrate croit que la vraie noblesse
consiste dans \si sagesse; Platon , dans la saine intelligence. Ménandre ose dire
qu'on est toujours noble quand on est homme de bien, et toujours bâtard
quand on est méchant. Aristote , toujours merveilleux dans ses définitions, dit
que la noblesse est une ancienne tradition de puissance et de vertus. On est
homme de qualité quand on a du mérite , suivant Ovide; quand on a de l'ar-
gent, suivant Horace. Peu satisfait sans doute des païens, qui se permettent
d'avoir sur la noblesse d'autres idées que les siennes, M. Granier de Cassagnac
leur tourne le dos comme à des gens mal appris, et couronne son idée fixe par
cette conclusidh à laquelle il n'y a rien à répondre : « La noblesse est évi-
demment un fait. Or, il est loisible à chacun de se former sur ce fait l'opinion
qui lui paraît convenable. Tout cela n'empêchera pas la noblesse d'exister et
d'être ce qu'elle est. »
M. Granier de Cassagnac croit démontrer jusqu'à l'évidence le grand fait
qu'il a découvert , eil prouvant qu'un corps nobiliaire se forme à l'origine de
toutes les sociétés, que partout il revêt les mêmes caractères extérieurs, les
mêmes signeà da distinction, que partout il accomplit les mêmes fonctions
sociales, et en est récompensé par les mêmes prérogatives. Il est clair, et per-
sonne ne songerait à le contester, que, dans toute réunion d'hommes, ceux
qui ont des facultés éminentes ne tardent pas à se faire accepter pour chefs,
et qu'ensuite ils commandent le respect à la foule, en exposant à ses yeux des
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13k BBVUS
signes dirtinrtîfaJe leiirq^nilîlé.llMf c«ià*«tt<|^ l^aMtqii'UiiiBi i
naturo qg'Us gpuvfaoKmi ie> pgygtet : tf ^ aii€o»t«MM ya— ^*M»- •p^ acfJK
des^^droitg àia rceonniîflgaiwff papMliif»fft*ilifeiili>ydit Ar imMiit >M, Gn^
BJer de CaMagnac a prô conttammtnl Tefijal pom la. caoïe, I^a^
^ vianseiit à FanM d^Mi^^puènt <|» «iMp» la J
éat foit caarlinintea, al poortaot aa perdnii à n* paa ka liro^ L'a
pcMMBa Tart de grouper ka Balai à «tdagié d'haWmé fpi aaaaa \
Test «uapaet. Sde éoiidîtioii^, tvap^aWndaaU paov éti^
est néaoaMwns alerte» dégagée» lif^a«BM»iif lalawéa par an aaUiai» biag la-
ployée daoa la uama conaele d*iya baa s^lat aa^i spîrifaUe , ao«a la.
tans» pour être daBgaieyaa^ptiiafii'elle deaaedel'iia|ArtaB»e à daafaita i
gBifiaos^etuna i^^pan^Boe deiMNiveaiitéà deanatioiiagéB^^
Par exeople, daas bob éBnmératkMa4aa>€aMBlèwB «rtériaoïa de la i
M» de CassagBac avanaa fua « kblaaan est n^iutde tanaJes pqra^tila 1
las teoipa. » U est aa efEst aBaoLBatural^aurtaiit aux épofBeaiNi Tari d'écnra
est peu répaq^tt^ fue les ehafii choisÎMaBl ub eonblèiBa' qoi lear serve d*
eaabeldaoslcs trunsirtioBS ewrilas» et 4a signa de alliaasaBl daBa laa oaoft^
bats. Mais ces emblèmes (iiut^ia) coDStituent-ils une véritable scienee hérBi»
dî%Be^ eoBHne celle fui» sBÎvaBt reyiBian eoiwBMBe, ae se défalappa fue
veEs le xi"" sièele? Les aimoiriesaatk{«ittaTaieBt-ellesYCoaHne eelleadn moysa
âge, i]aes%B«ficatk>BpcérâaetaB rapport aivQkhîéaaicbtecQeîale? M. Gtan
nierdeCassagBaeBe pacaltpaaeQdâuter. PaHr lai, le blaaan est aBogre lua
fait oatttrel et oéoessaice^/et par caBséqBeBl viesacoMue le BMBda. Il auEMt
pa ^appuyer d«& tématgoage de eertaîBs «eyagcaia^ qak affinoattt foe le
tatouage des iaaulaires de la mat du Sad est de tous les UasaBS La plus ex-
pressif a lepkis'eampliqué, Laadaviasa et leseanblèiBea dea gfBtilshnmBsee
^recs et romains oaaatiUiaieBt éaae ub véritabla laagage héraldique, et il est
bien eoteadu qu'AganeaMMO part»t d^amr à quaraole-deux vires conoeB-
triques, aveetroiaguinestensafllwr. Maâa, dans la revue des éeussons com-
plaisaflsneBt décrits par les poètes épiques et tragiques, il se trouve trois bcMi-
diers qui astfeeat de toutes les règles : e'eak eelui' d'Hercule, dépeint par -
Hésiode, edui d*AchtUe^ poème éplsodique eiselé sur TairaÎB, et celui d'ÉBée,
où Viigilea gravé prophétiquement les destinées de Rome* Ce u'est paaià ubb
difficulté pour Fauteur. « Il faut i^server, dit-il (pag. 4$), qu'Hercule et
Aclûlle étaient bâtards, et par conséqiMnt qu'ils ne pouvaieut pas avoir des
armes de famille ISous en devons dire autant à l'occasioB du boudîer
d'Énée, bkard au^... » L'argument bous paraîtrait sans réplique, si Mi Gra-
nier de Cassagnac n'avait dit à plusieurs reprises que la deacendance divhie
était un signe de grande noblesse, et que, dans les bonnes maisons, on se
rappelait avec orgueil que le sang des ancêtres avait été anobli par un mélange
avec celui des dieux. «^ La plupart des fatmlles royales, a même ajouté l'au-
teur (pag. 23)^ les Erecbtides à Athènes, les Héraclidesà Sparte, les Pélo-
pides à Arges, les £acides à Phthk, deaoMidaieot des dieux. Bomulus en des*
œndait; Jules César croyaii en descendre etc. » Faut^ll conclure que
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tomBÏmi^ucnéeTMilIkifÊM^BÊAtp^ a là vne
diffieiill&doRt le Bœ«d nous échappe; iitaM,^*«ii doiileM pas, Il suffirait de
la si^Mlerir M. Gracier ée Cassagnac pMrqifil trouTâttw-le^ebBmp «se
« La maiièFe^te se fMMiMner, dit ensafte l^fafsiavieti de la tiobtesse, est ttasA
nne maaièrede se blasooBor, <sr an gen^inranMie n'est pas nraîns reoePBnais-
«able au nom dont ilVappelle qu'aux armes dont iiseconvre. » Il y avait dcnc
néeessilé d'écrire deux chapitres sor ks noms propres , et ce ne sont pas les
mmns riches en révâations. Par exemple v tout le monde admet qn^nn nom
commun on sobstanlif est cetui q.uî indique la qnalké de tonte «ne espèce, et
que le nom propre e^ eeUri qui teft à désiglier un ti!Hli?idii. Il y a près de
vingt siècles, hélas 1 que Yarnm a d^ité leetjle hérésie, reproduite par tons les
faiseurs de grammaire, et que I*Univevsllé laisse encore enseigner anx petits
endos. «Eh bien! sfécrie M. Granierile Cateagme, malgré rattttMîté de
Vamm et des philologues ^pii rontuuiTi,,la prétendue difiërenee signalée
«ntre les noms propres et les noms communs est un pr^ugé sans fonde-
méat et une eireuar de flsit ! Cette dfffiérence n'existe pas. Les noms propres
et tes noms communs sont absolument une seule et même c^ose. Gela Tient de
^ que le&BOMs propres sont tisus sîgiiiiAeatlIi par eux-mêmes, c'est-ànlirè
qu'ils désîgBent des choses av«ot de "désigner des personnes. » Nous avions
cru jxisqu'ici quêta valleur grammaticale d'un mot est moins déterminée par
sa signification intrinsèque que par son emploi dais le dîiwmirs : nous étions
dans fenreur, et l'erreur <st bien permise en pareille matière. Écoutez ceqn'en
pense M. Granier de Cassagnac (page 122 ) : « Peu ^e gens se font une idée
^acte de ce que «^est qu'mi nom propre. Si nous prenons pour exemple
l'auteur du Cid, Pierre Corneille, il n'est presque personne qui ne s'imagine
^e son 'nom propre c'est CorneiHe. £Ai bien ! c'est là une erreur. Corneille
n'est pas le nom propre et personnel de Tanteur du Cid^ puisque ce nom
désigne égalemmit son frère, l'auteur an Cmnie d*E9$êx, comme il avsit
désigné aon père et conune il a désigné les desoendanB. Le nom propre de
Gornetile, c^est Pierre, parce que oe nom le désigne personnellement, direo*
tement, proprement, parmi les membres de sd Emilie. »^
H. Granier de Cassagnac, qui tient à prouver que tous les noms appellatife
omt été dans l'origine des épithètes appropriées aux individus, entonne une
interminable histoire de. noms hébreux , grecs et4atins avec leur imerprétadon
littérale. Il nous réi^èle, par exemple, qu'Eusèbe veut dire j^ieno;^ et Mélanie,
•Miiiie^ Qpant nux noms fran^^, il les divise en sept catégories bien distincM,
•appHeaMes à trois classes d'4iommes. Lq première est celle des gentilshommes;
les deux atttreaaont fournies par les^sdavesmravx , ancêtres de nos agricul-
teurs, et par les esclaves industriels, dont l'affiranehissement a fait les mav-
ehands ci les ouvriers4e nos viUes. L'auteur prend la peine de nons expliquer
comment les gentilsbommes qui possédaient des provinces, des villes, des
tjhâtaaux, des domaines, ont fàhéu nom de leur propHélé celui 4e leur fa-
«ille en y ajoutant la particule de. Les noms pris par les esclaves, à l'époque
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736 REVCTB HBS deux MOlfDBS.
de leur afifrancbissemeot , forment les quatre dernières cat^iories. Les afi&an-
cbis ruraux ont tiré leurs noms des localités où ils ont (ait électioa de domî-
ciie, comme Du mont ou De Torme. Les affiranchis industriels ont cfaoisî les
noms de leur métier, comme Maçon, Boucher, Barbier, etc. Les afiraoehis
domestiques, n^ayant ni possessions ni métiers, ont été désignés par leurs qua-
lités morales ou physiques : de là tant de Lebon , de Ledoux , de Leroux , de
Legrand. Enfln , Ja dernière catégorie comprend ceux qui ont fait de leur nom
de baptême celui de leur famille, comme Vincent, Laurent, Thooias, etc.
Les noms dont on ne retrouve pa^ la signiflcation sont ceux dont r^nidogie
se perd dans quelque patois oublié. Telle est, suivant M. Granier de Cassa-
gnac, la loi générale qui régit les noms propres, et d'après laquelle on peut
décider souverainement si un individu est de bonne souche.
PTest-ce pas un temps fort regrettable que celui où le seigneur ne daignait
pas reconnaître la personnalité de ses inférieurs en leur accordant un nom
particulier, et se contentait d'appeler Boulanger celui qui pétrissait son pain,
et Vigneron celui qui taillait sa vigne? Mais les choses ont bien changé depuis!
M. Granier de Cassagnac fait remarquer judicieusement qu'U suffit de jeter
les yeux sur le panorama des enseignes de Paris pour voir « qu'une foule de
Charpentier sont devenus boulangers, et qu'une foule de Boulanger sont deve-
nus charpentiers. » Et il ajoute, avec un soupir de regret sans doute « Il y a
même des Leblanc qui sont parfaitement noirs et desLegras qui sont paiîû-
tement secs. » Funeste effet des révolutions !
Après avoir décrit à sa manière les signes caractéristiques de la noblesse.
Fauteur raconte le râle qu'elle joue à l'origine des société. Il montre la fille
aînée des nations, c'est ainsi qu'il l'appelle, civilisant les peuples par des
eoseignemens religieux, oiiy;anisant les armées, distribuant le trayaii par
l'institution de la hiérarchie féodale, écrivant les langues et inaugurant les
littératures. Cette seconde section, beaucoup plus estimable que la précé-
dente, provoque moins audadeusement la critjque. On y trouve bien encore
quelques fantaisies paradoxales, comme la révision du procès de Socrate, et
rincroyable explication de la guerre du Péloponèse, qui fut, non pas, ainai
qu'on l'a pensé jusqu'ici , une lutte politique , mais une croisade de vingt-sept
ans, dans laquelle « il s'agissait pour Sparte de venger Minerve, et pour
Atliènes de venger I^eptune. » Les lecteurs de M. Granier de Cafisaguae
savent qu'il faut, avec lui, glisser de temps en temps sur quelques feuillets
pour arriver aux pages sérieuses et instructives. Celles-ci sont en assez bon
nombre dans les six chapitres consacrés au sacerdoce antique et aux insti-
tutions militaires. La triple face de la théologie païenne, préchée par les
-prêtres, controversée par les philosophes et chantée par les poètes, l'organi-
satioQ du clergé romain , le recrutement des armées primitives , et surtout le
système d'armement usité à diverses époques, ont donné lieu à des recherches
fécondes , à des aperçus vraiment nouveaux et attachans.
Les chapijtres suivans, qui ne promettent pas moins qu'une théorie nouvelle
du système féodal , sont moins irréprochables. Lauteur, qui paraît^avoir pris
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RETIIE UTTâBAIBE. 737
la plume dans Fintérét d'un dogme social plutôt que pour produire un livre
yraiment historique, revient à sa méthode habituelle v qui consiste à prouver
que la noblesse , élément providentiel et nécessaire , fleurit toujours et partout
dans les mêmes conditions. De là , cette déclaration emphatique (page 476) :
« Il faut recoànattre que la féodalité est un fait de tous les pays et de tons
les temps, de Thistoire andetme et de Tbistolre moderne, un fait juif, un fait
grec, un fait romain, un fait barbare! >» Cette affirmation est surprenante,
beaucoup moins pourtant qtie le commedtaire. M. Granier de Cassagnac ,
persuadé que le globe appartient en toute propriété aux nobles, déclare que
la féodalité commence le jour où les nobles donnent leurs terres à bail. Nous
n'exagérons pas. « Ce qui caractérise le fief dans sa valeur historique et
dans sa fonction sociale, est-il dit (page 898), c'est de débarrasser les pro-
priétaires des soucis de l'exploitation directe, et de les ériger à Fétat de ren»
)iers. » Or, comme les puissans de ce monde ont naturellement peu de goât
pour Texploitation directe et trouvent beaucoup plus commodede vivre de leurs
revenus, il s'ensuit que la féodalité est un fait universel , et que nous-mêmes,
sans nous en douter, nous sommes encore en plein régime féodal. Si , au lieu
de s'en tenir à l'écorce, M. Granier de Cassagnac allait plus souvent jusqu'au
cœur du sujet qu'il aborde , il trouverait moins facilement des analogies et des
ressemblances entre les faits et les âges les plus divers. La liberté qu'il prend
sans cesse d'intervertir les classifications acceptées, de refondre les défini-
tions, de frapper à son empreinte les notions qui ont eu cours avant lui , ne
tarderait pas, si elle devenait générale, à replonger la science histèrtque dans
le chaos. Non, la féodalité n'est pas seulement une création de rentiers, et la
location des terres, circonstance inévitable, aussi bien chez les anciens que
chez nous-mêmes, n'est pas une constitution de fief. Ce qu'on est convenu
d'appeler la féodalité, c*est un ensemble d'institutions en vertu desquelles une
hiérarchie générale des terres et des personnes devient la loi souveraine d'une
nation. Sous le régime féodal, le territoire, au lieu d'être morcelé comme
d'ordinaire en propriétés indépendantes, est concédé à des Individus d'élite,
à charge, acceptée par eux , d'accomplir certaines fonctions publiques et d'ac-
quitter des redevances proportionnées à leur grade dans la hiérarchie sociale.
Suivant ce système, la possession de la terre, quoique transmise héréditabe-
ment en réalité, n'est, aux termes de la constitution, qu'un usufruit révocable
dès que le contrat est violé, ce qui constitue le cas de félonie. Chaque déten-
teur de fief, au lieu de s'appartenir pleinement, est dans la dépendance d'un
supérieur immédiat. Le roi lui-même, placé au sommet de l'édifice et ne
relevant que de Dieu, n'est pourtant qu'un usufruitier comme les autres,
puisque l'inaliénabilité do domaine de la couronne est une des maximes fon-
damentales de la monarchie. Le seul propriétaire réel est donc la nation , au
profit de laquelle tous les devoirs sociaux attachés à la jouissance du sol doi-
vent être accomplis. Pour pénétrer l'esprit du contrat féodal , il suffit de se
reporter à son origine. Les terres accordées viagèrement à titre àt bénéfices
furent d'abord la solde d'un service militaire; l'étendue de chaque tem fut
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TSB RBYSBi]
I att:giaéi éi cêfaiî qgû l^re^^ el i
la mmtHmee ë» ia Iwnre omtmàéB h VaJÊmrm^^kmL €m fat abisl mm'wm
ëiteipttor tMrt0 wHlam «lalroiuwr d«n 1» «ôilé ôfîle, par l'iMfteditiMi
suonHke df»ui m Mmum tpttrk— ikiiBfc L»èéDéQMifii<dim,flylttyé
s^mé pnailivwitBtt cooMit ■ow^l'^MMBdil^ la ioy»ailiHi«ità «m
pibUei M purent dantJftMÎte^tKpoBiéééft-qw ptr cœf». étiâenft a
l-MoeaiplineflMnt de c« serme. Cette refit, d<wt JMîmpie bm s
laJMefmt,d— n> la dé de tonte la légîslatian léodaia. EUe int «oa
karealrfetioDa apportéea à l'^aliéMtm aes ie&, hi D^^
loyal an auNrwfs dealraiaKa, qui , ta- pertatit lear fiel en dot à I
•uaiempudonaerB laar snzergg é» tmmiàmM ineamiBodes. Cette vèf^ei*
plique eneaee le retrmituiffiemrktt par It^tl nn seignévr arait la dnoil éi
retirer un fief venéa , latjqn^il élafetombé danaëei nraîn»iiilwbliiB ob ^nng»
laaiea; elle explfqs» hforfi^mcnria^e^ qui autoaanl la mî||nwf à repaenèta
iua partîaëea Mena de son aabevéannér loraqne ctW^ ie anritet €D dehai
dalalarreèJafneHeilélakattaeliépar8Miiernce,et la /MMraalfe^ cf aal^
dire iadrait de panranîfre, eannne un déetatevr qui abandeona aaa poata^
rboonne do maNMnerte qni ae déroboft par la fuite à sa feacUa^yànMiM
^'û oosa libérât par vn démwemy tf«t-»dire par xm reaoDCcnitnt fdranl à
latnteiedesonsopétîenretaax feîMes avantages qui en résudtaient Cen'Mt
paaaiararbanuiieqiirdispaaaitdela terre, inaîitoterfe qui possédai tfbniianr,
la seîgasar clifiteiaiD &am\ bien qne le serf attadiéi à la glèba, cTéteit pour
ainsi dm la terre que goarfruait et diabribnait les iénelfiaaa. Telfè tm la
tbéone (général* éi la leodalké, senvent teissée, il est vrai, par rappKrnrtsn.
CevteB.il y a là, nanpaasîniiptenientune orcssiaft de rentiers^ imbs unsjf»*
«àne poKti^na tout tienne pièee, partieulier à cette époque irtiiméilisiH
^on Mnune bisteriqnenwnt le moyen^Aga. M faudrait dMœndre à des dé-
tatk qui seraient dépbeés^id pour prouver qae leaders modes d*csfW»
^ion uaitéa cIhb les peuplea andena ont été sans rapport avec la consthntlin
r dont anus vunoandTesqulBser le plan(l). Pour ne parler que dte
r te teirres du dMMdnade rétat étalent affermées à Tenoan , et, paor
la baU^ il anfisoit d'être le dernier euebéilBBeni, Quant amdo^
privéa, las propriétaires essayèrent sneeessîvement tooa^les genaes dl
«égin, et.osa amas ne pei^éirent ornais leur quattté à'alieux, (fest^à^iaedi
^libres et transnnasible» à volonté, paa méoieà csette époque de disgein
i»on une mm fiscale attocba lesesdaveamrauoc à laglèbedeefaaquedi^
(1) Poarproaverqqe la féodalité anlique^qu'il a dceouverto, était aass^comtlteée
hiérarchiquement, M. Granier deCassagoac assiaiile la cUcntdle roaaiae à lavas-
salfté du moyen-âge. Nous lui ferons remarquer qu'à fcroque où les grandes faadlki
s^honoraient de leur nombreuse cncntelte, aux beaui jours de Coriolan et des Fi^
Mens, qtt*it cHe en exemple, les nobles propriétaiTes avivaient pas encore i
krwpMtuHôn^rdeie de leOts terres, etqv'alô^ il ii*y avait pas IMbiiiè, i
blal
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«BVurufTteAini. ^M
1I1UB6. mJBê MiOIM9 HNlltlIMSS VCS 8IRi6IH ^Rt pV KCVKfl» ]pinOB6MCir 'IfllêVIIVMK
H iMiis fe8t6 à BppiMov r6tBf i'€ - iBttilofiB€Ji6 ûc w ■oUmm. '^MK^AM
fiïÉMrtées Ckmes (mûriérea, M. Qimàwt ^^e'CwMgoac awfft «vMwé 4«e
^cftdifis fjsims' liflérwrcs s^pArtoiMMiil ^xdvnvssiêBt à isiuww' noMo ^ m *^pft6
o'Mlfl'CS Ç€ffP6S<3T8li€1lt xté I 6kpf6flMMI MMUClli 6 wé V&Êtg^ÊÊÊêBH&tVult. GflUl
théorie, battue en brèche par mie rîgenraoae «rtC^iie (f), «Ifilé'ti «imptèle»
nMOt nikiée, que Taatewr s^est refianehé éam «n «ntra |MNpad#«e. il tftm tient
à prodamer un « fait eapîtal , qw est ffusUlatÎMi ^ies JaiigtteB éeritei <« la
fiNma^n des fitlératnres par 'les htmmes de^ram neMe. » %n veit«4ee»
prkietpe, M. Ormiier de €awiKriioc a déceaveit t)iie les éerivahis MbH^ea
étaient nobles. MaNietireusement, H n'y atiit pa»4e noMene cfiaelm dies
les nébreux. Ija famille de Jaeob, fliénie lorscpa^etle ^eutianné ww grande
lurtîon , ne compta jamais que des^ frères. Les malhetnreuic si^attaelièrent a«K
pnlssans^ à Utre de serviteurs, mais ne devinrent jamais «sdaves : osidhI
étaient toujours d'origine étrangère. Metse , qui ai? ait obaenFé en Égfpce 4es
déplorables effets du régifne des castes, et délestait par instînct to«t oe qui
pouvait rappeler ror^antsalÂoii égyptienne, «'était proposé de oonserrer antavt
que pos!^le PégaVité fratomelle au sem du peuple de Dieu. Il avak prévu
Tabus de Finiluenoe sacerdotale en oonstituant la tr^Mi de LévI do telle sorte
qu'elle ne pât jamais devemr «n corps pofitîque. La lo( du jubHé devait pré-
venir raeeumuiation des richesses dans les mêmes «lains; enftn, les distino*
tiens honorifiques et transmissibles'élaîent m sévèiement prooeriles, que testls
dn législateur Iminnéme se retrowèrent phis lard confondus parmi 4e8 phn
humbles féwtes, et dans «n état de-domealîeilé , honorable d^aiUours, puis^
quColle les rattachait au service d« temple. M. Granier deOssagnae trandie
d'un mot les ififfieultés qui ont si long-temps arrêté les critiques sacrés, «n
sujet des auteurs btbUques, chroniqueurs nu bagiograpbes, en décidant « qu'il
appartenaient tous à de grandes familles, v Mais, parmi ies prophètes, Sl«e
trouve évidemment des hommes de rien. Encore unedHicuké ii enjamber, et
rauteur le fait de la melKewre graeodn monde. Les inrophèles étalent pfos que
des nobles : « c^étaient des liommes qui écrivaient directement Mfas fmâffh
lation de Dieu, et qui n'avaient pas besoin, cmmw oeux qui racontaient
rhioloireet apolitique du peuple hébreu, di^onréié mAén eu maniement
dos nlMies. « Kous ferons remarquer à notre tour que les écrits Inspiréa
dont la réunion a formé le Kvre sacré des Hébreux , n'éteîent pas les'seuh^s
eomposîtions qui eussent cours en Judée.lly -avait , et probablement en assez
(1) ILOfanierde GMsaente aroH «éfalcr (ptsettO ) ropteta presque géaérale-
meni admise a«if«nt laquelle les Mb 4raraieBtélédaM rerighiedesbénélicesBi^
litaires, en signalaat des bénédees fieesr<lé»à des serfs. Hous I«i fépoadpons^^
,les premiers béaélioesoat été accordes à des («tel, c'e8t-4dire à des Barbares mer-
oenaifes, quelquefois prisonaiers de^pAen», et soumise unexiiscipline si rigoureitf^
^ne les historiens les oat souvent oonfoiidus avec les esclaves.
(a) Voyez la Revue des Deux Mondes, livraison du ISfévrler 1 031».
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7^0 BEVUB MS Mirx «oHna.
grand nombre, des cbnmiqaeRn) des poètes, ^ surtool àeê faux pro-
phètes, espèces d'orateurs populaires qui s'arrogeaieiit une mionoD politique
sans inspiration, c*est-à^ife sans être suffisamment pénétrés du seatimeiit
religieux qui était Tame de la nationalité juive. M. Granier de Cassagoac, dont
on connaît le grand talent divinatoire , aurait dû nous dire si toute cette litté-
rature hébraïque était le fait des seuls gentilsliommes. De sa part , une expli-
cation k ce sujet n'aurait pas manqué d'être piquante.
TransportonsHMUs en Grèce à la suite de l'auteur. Homère et Hésiode,
nous dit-il , ont été assurément de bons gentilshommes; sans cela , coounent
auraient- ils pu connaître la généalcf^ des maisons souveraines et leun
alliances, les rites mystérieux du culte, les usages des palais et des camps,
le cérémonial des ambassades, le régime intérieur des gynécées? Geaunent
ils ont appris toutes ces choses, nous Fignorons : il nous semble seulement
que, si l'auteur de V Iliade, au lieu d'être un rhapsode errant, avait tenu
un grand état de maison, il n'y aurait pas de doute aiyourd'hui sur les dr-
constances de sa vie; et, quant h Hésiode , nous savons que la tradition en
a fait un pâtre inspiré qui mérita par son génie d'être associé «au culte des
Muses. Pour la plupart des autres écrivjMus grecs et surtout pour les plus
célèbres, M. Granier de Cassagnac semble avoir pris à tâche de se réfuter
lui-même, quoiqu'il fasse les efforts les plus divertissans pour anoblir ses
prot^és. L'origine d'Eschyle est inconnue, mais il n'était certainement pas
de la classe du peuple, car il fut dans sa jeunesse en rapport avec les dieux,
ancêtres des gentilshommes. Ceux qui ont dit que Sophocle était fils d'un
forgeron l'ont calomnié. Ami de Périclès , général d'armée, et d'ailleurs « en
relations familières avec les demi-dieux qui allaient, disait-on, le TÎsiter à
son foyer domestique, » il ne pouvait pas manquer d'être de bonne maison.
Euripide n'aurait pas été choisi pour verser le vin dans une fête religieuse,
s'il avait été réellement le fils d'un cabaretier et d'une marchande de l^umes,
comme les scholiastes l'ont rapporté. Quant h Aristophane, liomme de fort
mauvais ton, il aurait bien pu être de naissance obscure, ainsi que la plu-
part des poètes comiques. Au nombre des hommes lettrés de la Grèce, et
surtout parmi les orateurs politiques, il se trouve beaucoup d'écrivains fils
de marchands ou marchands eux-mêmes, à commencer par SÔlon. M. Granier
de Cassagnac remarque à ce sujet que « les.homroes de noble maison faisai^t
aussi le commerce à ces époques reculées. » Cette justification rappelle un
peu M. Jourdain , dont le père, excellent gentilhomme, échangeait, par pure
obligeance, du drap à l'aune contre de l'argent. Iiîous ne pousserons pas
plus loin ce contrôle; il nous est beaucoup plus agréable de signaler au milieu
de ce chapitre qu'il est fort difficile de prendre au sérieux de bonnes et savantes
pages sur les annalistes religieux de l'ancienne Rome et sur les sources j^rimi-
tives de l'histoire romaine , méconnues par l'école sceptique de Ntebuhr.
Une dernière objection va résumer en peu de mots nos critiques de détail.
« La noblesse, a dit M. Granier de Cassagnac , repose sur une descendance
d'aïeux libres : il n'y a pas de noblesse dans une famille qui remont^l^un
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REVUS LITTiRAïaS. 7&i
affranchi. » Cet axiome développé dans le courant da livre en est le thème
principal. Eh bien ! il est prouvé que la noblesse ne peut se perpétuer qu*en
ouvrant sans cesse ses rangs aux anoblis, qui ne sont autres que des affran-
chis, dans les idées de M. Granier de Cassagnac. L'extinction rapide des
classes nobles est un fait des plus surprenans et des mieux prouvés par
rhistoire et par la statistiq«e. L'aristocratie des Eupatrides, si puissante à
Athènes, donne h peine signe de vie après la guerre du Péloponèse; le pur
sang dorien était presque épuisé à Sparte, six siècles après Lycurgue. Uanéan-
tissement du patriciat romain est un fait généralement connu. La déper-
dition du sang noble parait plus rapide encore chez les modernes que chez
les anciens. Avant la révolution de 1789 , les deux tiers de la noblesse fran-
çaise ne prouvaient pas deux siècles d*existence. La Franche-Comté, qui
avait eu, au moyen-âge, jusqu'à deux mille familles féodales, n'en possédait
plus qu*une vingtaine vers le milieu du siècle dernier. On a constaté récem-
ment que, dans certaines provinces de Hollande, il ne reste plus une seule des
familles anciennement inscrites sur les registres de l'ordre équestre. Enfln ,
sans chercher les exemples si loin, à Paris même, l'aristocratie de notre temps,
la population riche qui réside dans les 2', 10**, 3* et 1"* arrondissemens,
serait , après trois générations, réduite de plus de moitié, si elle ne se renou-
velait constamment par son alliance avec des familles nouvellement enri-
chies (1). Ces faits sont avérés, et la conclusion se présente d'elle-même. La
noblesse, principe d'émulation, récompense des grands services, distin(;tion
souvent légitime et peut-être nécessaire dans les sociétés, n'est pourtant pas
autre chose qu'un anoblissement perpétuel . Cette noblesse de race, qu'a rêvée
M. Granier de Cassagnac, cette noblesse type, incréée et de fait divin, n'est
qu'un être impossible, puisqu'il ne peut exister par lui-même; insaisissable,
puisqu'on ne voit pas quand il commence et quand il finit, et qu'il n'est peut-
être pas une seule famille en Europe qui puisse prétendre avec certitude qu'elle
nesort pasd'un affranchi.Établirune classification générique parmi les hommes,
soutenir que la noblesse est le résultat d'une supériorité décrétée par la Pro-
vidence, c'est se faire l'apôtre d'une hérésie morale et d'un sophisme politique.
IHous nous montrons bien hostiles à cette pauvre noblesse. Cest qu'elle a
aujourd'hui un tort réel à nos yeux. Elle a faussé l'incontestable talent de
M. Granier de Cassagnac : elle l'a poussé à un affligeant gaspillage d'érudi-
tion et de style. Toutefois , V Histoire des classes nobles ne portera pas une
atteinte grave à la réputation de son auteur. On sent trop bien qu'une intelli-
gence aussi vive ne peut pas toujours rester au service du paradoxe, et, en
relisant les pages saines et vigoureuses que M. Granier de Cassagnac a diri-
gées contre le paradoxal Niebuhr, on demeure persuadé qu'il serait capable
de fafre un excellent livre s'il lui prenait fantaisie de se réfuter lui-même.
A. COGHDT.
(1) Voyez dans les Mémoires de V Académie des Sciences morales et politiques,
tome U , un intéreasant travail de M, H. Passy.
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CHRONIQUE DE LA QUINZAIHE.
30 novembre 1840.
La chambre des députés, le pays, TEurope , assistent depuis quatre Jours à
une lutte doat ils conserveront un souvenir long et mêlé. Au point de vue de
Tart, c*est un combat de géans. Pour ne parler ici que des deux hoaunes qui
dirigent les deux camps et attirent sur eux-mêmes tous les coups de Teimemi,
jamais M. Tliiers et M. Guizot n'ont donné des preuves .plus éclatantes àt
leur admirable talent, de cette rare puissance de tribune qui exalte les Mmùs
politiques de Torateur et inspire aux adversaires eux-mêmes uo sentiment
involontaire de crainte et d'anxiété. Si on pouvait ne songer qu'à Part, ne se
préoccuper que des combattans, de la diversité de leur talent, de tout ce qu«
cette diversité jette de piquant, d'inattendu, de grand , d'électrique, dans les
vicissitudes du combat, on pourrait se réjouir de cette joute parlementaire,
on pourrait féliciter le pays qui peut faire descendre dans l'arène de si redou-
tables champions.
Mais, nous le dirons, ceux qui pensent avant tout à la France, à sa d^ité,
au rang qu*elle a le droit d'occuper dans le monde, ceux qui préfèrent l'in-
térêt français à tout intérêt de personne ou de parti , ceux qui déplorent de voir
les forces nationales (les hommes habiles, puissans, ne sont-ils pas une des
forces du pays ?) s'entrechoquer et travailler, non-seulement à mettre en Uuni^
leurs pensées, mais à se détruire l'une l'autre, ceux-là ont dû plus d'une fois
regretter une lutte parlementaire qui jusqu'ici n'a été, à vrai dire« qu'un duel
entre M. Thiers et M. Guizot , assistés chacun de nombreux amis. Pourquoi
voulait-on rabaisser le 12 mai et incriminer le 29 octobre.^ pour défendie
M. Thiers. Pourquoi s'est-on efforcé de Justiûer ooniplèteffient le 12jaiai?|H>or
attaquer M. Thiers, pour faire peser sur lui seul la responsabilité des évène-
mens. Pourquoi ces éloges de l'administration du 1*^" mars, éloges au surplus
que certes nous sommes loin de contredire? pour écraser M. Guizot par Fapo-
théosede ses devanciers. On voulait de part et d'autre une lutte adiamée, une
guerre à mort. R faut détruire M. Thiers, c'est ïk le rêve d'un parti. Il tt» i
dire que le parti opposé fait le même rêve à f égard de M. Gunot.
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H est^se ym quels posnon méoonmtt tom les ùnts et se moque et fb^
leire. Dans les pays arislocratiqueir, les hommestPétat tonèenr^lldléiiieiit^
fluris H eflll trai que la drate d*ordîéaire y esc mortdle. Bans les démocratm,
avcoslrarre, les lM>iiimeslombemfacileiiieiitY mais fls'm^ il n'y
aptiol de défi^te irréparable, point de Messore încurable. Est-ce à dire que
kmn oombats aeseîem pa» déploraMear, que le pays prisse s^en réjoair, s'en
éi^ertop împiinément? Loin de là. SU n'y a pas de morts, H y a des bfessés
éana tons les eamps : la vietoire efle-méme est chèrement achetée, et il est
arriré ptas d\me fois qne les blessures du vainen sont guéries avant celles du
TBÎkiqueur. La raison est simple. Le vameu peut se litrer an repos, il peut
ae iiaire oublier. L'oubli , cet oubli qui nous est si facile , est le remède sou-
verain des blessores politiques. Si les blessures sont mortelles dans les aristo-
erafties, e^est que les aristocrates n^oublient jamais. Mais si le vainen pentse
faire ouMfer, le vainqueur au contraire doit lutter tous les jours, hitter avec
les hommes, avec les éTènemens , avec les acddens, lutter avec ses ennemis,
bientôt avec ses amis. Les forces s*^nsent, nulle faiblesse ne peut se cacher;
onehancelle, on tombe, et le jeu de la bascule recommence. Cest fhîstoire
des démocraties. Est-ce à dire quil faille en prendre son partr comme d'une
nécessité, s*y résigner comme on se résigne à fahemative des saisons?
Les hommes ne sont pas une matière inerte. Ils ont le pouvoir et Tofillga-
lion de eboîsllr ce qui est bien et de résisier au mal. II n'est pas d^institution
bunaîne, quelque bonne qu'elle soit, qui ne développe quelque tendance
fâcheuse. C'est dans sa raison et dans sa force que Phomme doit en trouver le
oerreetil Que sont toutes ces péripéties nûnistéridies et tous ces combats vio-
lens^, acharnés, qui agitent le pariement et inquiètent la France? Que sont
oes-luttes dliomme à homme qui dévorent un temps précieux et font complè-
tement oublier les intérêts les phis sacrés, les besoins les ploaurgens du pays?
CTesl use guerre intestine qui ne rappelle que trop ces discordes civiles qui ont
panfo plus dTune démocratie éans fantiquité, phis d^me bourgeoisie an
moyen-tfge. Nul ne meurt chez nous dans ces pugHats poétiques, mais nul
n'en sort sans meurtrissures , sans blessures ; nul ne peut apporter à son pays
le tribut de toutes ses forces, nul ne peut lui consacrer tout ce qu^il possède de
talent et de puissance. Tfos hommes d'état sont des travailleurs totijours en
présence de l'ennemi; il leur faut avoir foutil dans une main, Tépée dans
Faotre, ear^ encore une fois, nous n'assistons plus h de simples débats parte-
«leniaîres, mais à âes combats personnels , éorps h corps, qtri , au fond , oe
Seiient à rien et ne prouvent rien que la force et l'habileté des combattans.
H y a un mois que les chambres sont convoquées. Qu'ont-eHes fiit? Quand
oammenoeront-eHes à faire queTquetïhose?
Au surplus, nous ne sommes point surpris de ce qui arrive. H était fheile
en le prévoir. If oos Tàvrons prévu comme tout le monde et déploré d'avance.
Ce que nous nTàvions pas prévu^ ce qui nous a fort surpris , c^est te moyen
Jemt ions les eoffibottans ont cru pouvoir se servir. Tout ce que notre dipla-
Uiatfe a" fsit, a d9t, a pensé» a eoonn, a^conjeetut^depuis^ deux ans sur là
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7^3 REVUE DES DECX MONDES.
questioD d'Orient, a été lu , étalé, commenté à la tribune. On a mis ea aoène
les diplomates présens, les diplomates absens, les diplomates françnîs, ks
diplomates étrangers, ceux qui pouvaient se défendre et expliquer leur pensée,
ceux qui ne le pouvaient pas; les notes, les conversations, les lettres particu-
lières, tout a été livré au public, comme si Taffaire d*Orient était fiaie, con-
sommée, reléguée depuis long-temps dans le domaine de Fbîsloire. Noos
croyons ne pas nous tromper en affirmant que le comité diplomatique de la
convention mettait plus de réserve dans ses communications au public sur les
affaires pendantes. Sans doute les orateurs qui ont ouvert cette carrière y ont
mûrement réfléchi; sans doute ils sont convaincus qu'il ne peut résulter aucaii
mal de cette publicité précoce. Us sont sans doute convaincus qu'elle n'inti-
midera pas nos agens, qu'elle ne rendra pas plus réservés et plus attentifs tous
ceux qui auront affaire avec nous, ^'ous désirons de tout notre cœur qu'il en
soit, ainsi. Mais si par aventure nos craintes avaient quelque fondement, si
nous n'étions pas sous l'empire d'un de ces vains préjugés qu'il faut savoir se-
couer, nos débats parlementaires auraient pris une forme, une allure par trop
singulière. Nous aurions fait ce qui serait à peine concevable dans le cas où
nous serions décidés à faire de la France la Chine de l'Europe.
Au surplus, nous aussi nous sommes las, pour employer le mot de M. Yil-
lemain , de toute cette politique rétrospective. En piésenœ des évènemens
qui se précipitent, il nous importe peu de savoir lequel de trois ou quatre
ministères a été le plus habile et le plus heureux. Au fait, 3 n'en est pas un
seul auquel il ne puisse être adressé quelque reproche.
Le 12 mai n'a peut-être pas assez considéré que ce concert européen qui lui
tenait si fort à cœur, dans le but de sauver Constantinople de l'intervention
russe, et de l'arracher au protectorat exclusif du csar, se tournerait un jev
contre nous à l'endroit de la Syrie et de l'Egypte, et nous ferait une situation
plus déplaisante encore que celle que nous nous eCforcions de faire à la Rnasie.
Peut-être aunût-il ûdlu ne jamais séparer les deux questions, la question turque
et la question égyptienne, et après le fait de Nézib tout terminer à la fois ou
tout laisser en suspens. Mous disons en suspens , et nous voulons par là indi-
quer le sUUu quo, la possession du pacha , à peu près telle que les évènemens
la lui avaient donnée, sans susciter la question d'hérédité. Cétait une excel-
lente thèse à soutenir que de dire aux puissances et à la Porte : Le pacha,
qujon a eu le tort de provoquer, est sorti vainqueur du combat. Nous vouions
bien contribuer a suspendre sa marche; mais la plus vulgaire équité exige
qu'il ne perde rîen de ce qu'il possédait avant cette imprudente provocation.
Nous lui garantissons le statu quo, sans chercher dans ce moment à décider
s'il transmettra à sa mort la totalité de ses possessions à ses enfans. A chaque
jour suffit sa peine.
Le 1^" mars, ce n'est pas aujourd'hui seulement, après sa chute, que nous
le disons , peut se reprocher, non des coups de tête et des menaces exagérées ,
mais quelque peu d'hésitation et de mollesse. Avec un peu plus de résolution ,
il aurait fait arriver plus têt la question devant les chambres, et on ne Im
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REVUE.— CHRONIQUE. 745
dirait pas aujourd'hui que les faits se sont accomplis sous son administration ,
quMl n*a rien fait pour les prévenir, et qu'il faut bien, bon gré mal gré, ac*
eepter ces faits.
Enfin, le 29 octobre, tout en se trouvant ainsi sur un terrain qui lui
est commode et favorable, s'est laissé aller trop loin dans les formes de son
langage ofGciel. Voulant tirer une ligne sensible de démarcation entre son
administration et celle du V mars, et présenter au parti qui fait sa force un
drapeau vivement coloré, il a trop exagéré sa propre pensée dans le discours
de la couronne, et donné par là h la commission de la chambre une impulsion
dont a dû s'étonner, après coup, Tesprit d'ailleurs si vif et si original du savant
rédacteur de l'adresse.
Quoi qu'il en soit, tout le monde parait reconnaître que, même dans le sys*
tème du 29 octobre, il y a uiie mesure que la chambre et le ministère ne peu-
vent dépasser sans blesser le sentiment national et induire le pays en erreur
sur leur compte. Le projet d'adresse paraît à peu près abandonné. Les uns
veulent l'amender, les autres (je parle des amis du ministère) veulent du moins
qu'il garde sur la question de la paix (employons la belle expression de
M. Barrot) la noblesse du silence. Ce que la chambre a de mieux à faire, c'est
de renvoyer à la commission le projet primitif et tous les amendemens et sous-
amendemens qui se sont présentés.
Il faut un nouveau projet. Nous sommes convaincus que M. Dupin lui-
même en convient. Il a dû lui en coûter de prêter sa plume à un travail où il
faut encore plus s'inspirer des idées des autres que des siennes. Une doit pas
s'étonner si on lui demande de revenir sur son œuvre. La France a le droit de
faire entendre à l'Europe un langage plus net et plus ferme : nous ne deman-
dons pas des menaces; mais nous voulons que lord Palmerston sache bien
que nul ne veut en France de la paix à tout prix.
Le moment est arrivé de poser la question , la question pratique, gouver-
nementale, en ses véritables termes, de la prendre au point où elle se trouve,
de se demander ce qu'il faut faire. M. le ministre des affaires étrangères avait
raison lorsqu'il appelait sur ce point toute 4'attention de l'assemblée. Après
avoir parlé de beaucoup de choses et de beaucoup d'hommes, encore faut-il
une fois parler du pays, de sa situation - actuelle , de la conduite qu'il faut
tenir, non pour justifier ou pour condamner ses prédécesseurs, mais pour
garantir le mieux possible les intérêts et la dignité du pays, cette dignité qu'il
faut aimer, nous ne disons pas autant, mais plus que son repos; car, pour
unegrande et noble nation, il n'y a de repos réel que dans la -dignité.
La Syrie est perdue pour Méhémet-Ali , perdue après une faible défense.
Nous ne serons pas sévères toutefois envers le pacha. Seul contre la Turquie,
soutenue par quatre grandes puissances européennes , obligé de disséminer
ses forces en Syrie, en Egypte; de contenir dans une longue chaîne de mon-
tagnes des populations braves et malveillantes, de résister aux attaqiies secrètes
et aux trahisons, à Tor et aux boulets des alliés, faut-il s'étonner de sa fai-
blesse? Que ne le laissait-on lutter seul avec la Turquie, profiter de la vic-
TOMB XXIV. — SUPPLÉMENT. 47
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^k6 REVUE DES DEUX MONDES.
toire de Nézib, franchir le Taurus! Cela ne convenait pas à TEurope, à son
équilibre politique, à ses intérêts; soit : toujours est-il qu'il est inique de FaToIr
arrêté pour le dépouiller ensuite, et de le payer, par une menace outre-cuidante
de déchéance, du service qu'il a rendu, en s'arrétant, à FEurope entière.
Quoi qu'il en soit, la Syrie est perdue , dit-on , pour lui. Faut-il accepter et
fait ou lui résister? C'est dire , faut-il faire la guerre pour arracher la Syrie aux
Turcs et la rendre au pacha.' En mettant ensemble les trois ministères du
12 mai, du t" mars, du 29 octobre, nous sommes forcés d'en convenir, il ne
se trouverait peut-être pas une voix pour une telle guerre. En tout cas, b
chambre n'y donnerait pas son assentiment, bien entendu que la Syiîe sen
immédiatement remise à la Porte, à ses forces, à ses forces exclusivement, et
que, sous aucun prétexte, il n'y aura occupation territoriale d'aucune des puis-
sances européennes.
Même dans ces termes, la France peut-elle accepter le fait, l'approuver, le
sanctionner? Pion. Elle peut s'y résigner avec chagrin, comme à un fait qui ne
la blesse pas assez pour la déterminer à la guerre. Que la commission de
l'adresse nous permette de lui rappeler ce que le sentiment patriotique de
chacun des hommes honorables qui la composent lui a sans doute dit avant
nous : des faits entièrement contraires à ce qu'on a toujours désiré, on paît
les souffrir lorsque la paix est encore compatible avec l'honneur; mais on ne
d(nt; en aucun cas, les accepter par entraînement, avec jubilation, avec la
verve et l'élan des brillantes espérances et des grands succès.
Il se peut que la perte de la Syrie termine pour le moment la questîoo
d'Orient , que Mébémet-Ali rentre dans le pachalik héréditaire de l'I'Igypte , et
qu'une sorte de paix s'établisse sur les débris fumans de la Syrie.
Nous disons, il se peut; car d'un côté trop d'accidens imprévus ou à peine
prévus peuvent compliquer la question , de l'autre nous n'avons nulle conflanœ
dans les déclarations des signataires du traité du 15 juillet. Ceux qui ont
caché à leur meilleur allié, à la France, la signature de ce traité, peuvent bien
lui cacher autre chose. 11 n'y a que justice à se méfier de ceux qui se sont
rendus coupables à notre égard d'un aussi mauvais procédé. On ne doit
pas jouir à la fois des avantages du bien et du mal , inspûrer de la confianee
à ceux qu'on a induits en erreur et blessés.
C'est dire en d'autres termes que désormais la question d'Orient pourrait
bien ne plus laisser ni trêve ni repos à la politique européenne.
La Turquie pourra-t-elle garder la Syrie sans le secours de troupes euro-
péennes? Méhémet-Ali, battu et rabaissé, pourra-t-il garder l'Egypte? Tou-
jours en supposant qu'on ait l'intention smcère de la lui laisser.
Qui peut se réjouir en Russie de ce qui se passe en Orient? Nicolas peut-
être, dont les rancunes personnelles peuvent trouver une satisfaction dans la
rupture de l'alliance anglo-française. Mais la nation russe peut-elle se réjouir?
Est-ce la Russie aujourd'hui qui protège la Porte? Est-ce son pavillon qui
flotte ù Saint- Jean-d' Acre et à Beyroutli ? Est-ce sa puissance que les Orientaux
ont appris à redouter? En fait, au lieu d'avoir le protectorat exclusif, elle est
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REVUE. — CHRONIQUE. 747
exclue du protectorat. Ce ne sont pas les écrits qui frappent les esprits en
Orient; ce sont les faits. L'influence russe y a reçu le même échec que la nôtre.
L'avenir éclairera plus d'un mystère. Ce qu'on appelle la force des choses
élaborera plus d'un grand résultat. Pious n'aimons pas le rôle de prophète;
mais qui pourrait ne pas voir que l'alliance anglo-française , que cette poli-
tique de conservation et de paix a reçu des mains de lord Palmerston un
coup funeste, peut-être irréparable. Les formules de politesse auxquelles des
gouvernemens qui ne sont pas en état de guerre sont toujours tenus, sont de
faibles liens, lorsque les intérêts commencent à diverger et que le sentiment
national se trouve froissé.
En cet état de choses, et c'est là la seconde question toute gouvernementale
et pratique qui se présente aux délibérations de la chambre, que faut-il faire.^
Faut-il désarmer? Faut-il maintenir ou compléter un grand pied de paix
armée , c'est-à-dire une flotte formidable et 500 mille hommes de troupes de
terre.' Faut-il porteries armemens plus loin? C'est là au fond ce qui distingue
le V mars du 29 octobre.
Le 29 octobre livrerait -il même l'Egypte? Laisserait-il le canon anglais
ravager Alexandrie? Sans poser d'autres questions plus graves encore, em-
pressons-nous d'ajouter que nous ne le pensons pas. Il a déclaré à plus d'une
reprise qu'il accepte dans ce sens la note du 8 octobre , que cette note ne
réservait que l'Egypte, mais qu'elle réservait formellement l'Egypte. A cet
égard, aucun doute n'est permis. Nous aimerions mieux être un jour accusés
de niaiserie qu'aujourd'hui de calomnie.
Le cabinet actuel croit à la paix. C'est là une appréciation politique que nous
ne voulons pas discuter ici ; et comme il entend sans doute parler d'une paix
digne , honorable , tout homme sensé doit désirer que ses prévisions se réali-
sent. Mais nous persistons à croire qu'un des moyens de les réaliser, c'est de
demander hautement au pays l'appui de sa force et de son énergie. Pourquoi
le cas de guerre relativement à l'Egypte ne serait-il pas de nouveau et nette-
ment exprimé? Et pourquoi cette flotte qu'on reproche à M. Thiers d'avoir
rappelée, n'irait-elle pas de nouveau déployer nos couleurs nationales dans
rOrient?
C'est donc sur l'avenir et non sur le présent que les deux politiques, celle du
1" mars et celle du 29 octobre, peuvent se séparer , l'une penchant vers les
prévisions de guerre, l'autre vers les prévisions de paix. Voilà ce qui reste de
ce grand débat, pour tous ceux qui voudront dégager le fonds de la question
de tout ce malheureux alliage de divagations et de personnalités. Toute la
divergence se résume dans la question de l'armement. Désarmer , nul ne le
veut. Reste la question de savoir si on maintiendra au complet les armemens
ordonnancés et en grande partie exécutés par le 1'''' mars, ou si on mettra
notre armée sur le pied de guerre en l'augmentant de cent cinquante mille
hommes de ligne et de trois cent mille gardes nationaux mobilisés.
Le ministère, qui prévoit la paix et travaille à son maintien , se mettrait
nous le reconnaissons, en contradiction avec lui-même s'il demandait l'arme-
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748 REVIE DES DEtX MO>DES.
ment ultérieor que voulait M. Thiers. Si , au lieu de prévoir et de désirer la
paix , il en était certain ; si Tavenir n'avait pour lui rien d'obscur, rien d'in-
quiétant, il devait demander le désarmement, car la paix armée est fort
chère; il est nieinc douteux que le pays , à moins qu'on ne trouve une orga-
nisation moins coûteuse, se résigne longues années à un état intermédiaire
qui est la paix à l'extérieur et la guerre au budget. Quoi qu'il en soit, pour le
moment, le ministère est conséquent en demandant cet état intermédiaire, et
le vote de la chambre ne paraît pas douteux. Sur ce point décisif et pratique,
plus d'une opinion individuelle s'écarte, dit-on, du drapeau de son parti. Il
est, à ce qu'on prétend, quelques conservateurs qui iraient jusqu'à volef
l'armement ultérieur, et on ajoute que plusieurs membres de la gauche le
repoussent avec énergie.
Quant à nous, nous désirons du moins que l'armement intermédiaire soit
complet, réel et sérieusement maintenu, et nous faisons avec M. Dufaure
des vœux pour qu'en même temps nosarmemens maritimes soient augmentés.
Il est un point dans le projet d'adresse sur lequel les deux ministères, celui
du 1'*^ mars et le ministère actuel , devTaient se rencontrer pour en demander
une explication nette et catégorique. On recommande à la couronne de choisir
des ministres éclairés et fidèles : suit un morceau sur les avantages de la pro-
bité et les dangers de la corruption. C'est excellent; la morale est irrépro-
chable. Mais est-ce purement et simplement un sermon, une péroraison pieuse?
Qu'on le dise, et tout est bien. Serait-ce autre chose? sera-ce autre chose
demain, après-demain? Dira-t-on un jour à quelqu'un : De te fabulu? Cela
s'est vu, et c'est ce qu'aucun cabinet ne doit, ce nous semble, accepter.
S il n'y a pas d'allusion, qu'on le dise; s'il y a une allusion, justice veut qu on
l'explique. S'applique-t-elle au cabinet qui s'en va? au cabinet qui arrive? à
l'un et à l'autre? Voilà du moins, redisons-le, un point sur lequel les deux
ministères seront d'accord : ils demanderont à la commission de s'expliquer.
L'Espagne, tranquille en apparence, est toujours dans un état déplorable.
Espartero déchoit tous les jours dans l'esprit des Espagnols; on obéit au chef
de Tarmée; on est loin de lui supposer la capacité et la puissance d'un homme
d'état. Mais que peut espérer l'Espagne après Espartero? L'Espagne est tou-
jours travaillée de la même maladie; il n'est aucun parti qui puisse s'emparer
du pays et le gouverner : les uns manquent de lumières, les autres de force
matérielle, les autres de puissance morale.
Le j)arti exalté est peu nombreux. Il se compose d'avocats et de négocians.
Cela peut faire du bruit, du désordre; ils ne s'empareront pas des masses.
Le peuple, surtout le peuple des campagnes, est carliste, ardent carliste.
Qu'on ne s'y trompe pas; ce n'est pas une personne que ce mot désigne , mais
un système. Don Carlos est à peu près perdu dans leur esprit. Ce qu'ils
regrettent n'est pas sa personne, mais les couvens, les moines, les distribu-
tions qu'ils faisaient au peuple, et les vingt ou vingt-cinq mille places que les
fils du peuple, dq paysan trouvaient dans les couvens. Là était leur con-
scription , leur bâton de maréchal. Ils pouvaient devenir diguitaires de Té^lise,
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REVUE — CHRONIQUE. 749
} évéques. Chaque famille trouvait, daps la corporation à laquelle appartenait
I un de ses membres, protection et appui. Les couvens étaient, en Espagne,
la soupape de la démocratie. Il faudra du temps avant qu*un peuple si peu ami
I du travail con<^oive d'autres idées , éprouve d'autres besoins.
, Le parti modéré est nombreux et composé d'élémens plus variés; mais par
cela même il n'est point compacte : il manque d'énergie, de confiance en
, lui-même. Dans un moment donné, dix hommes résolus, s'ils sont nantis des
, apparences du pouvoir, feront plier sous le joug dix mille modérés. C'est ce
g qui est arrivé dans la dernière révolution. Ce que messieurs les modérés veulent
avant tout, c'est de ne pas se compromettre. C'est ainsi qu'ils ont obéi à une
I poignée d'exaltés, qu'ils ont été les humbles serviteurs des juntes, qu'ils ont
abandonné la régente; trop heureux que le parti vainqueur ne les ait pas
menés plus rudement et plus loin.
Mais si les modérés manquent d'énergie et se font gloire d'une prudence qui
mériterait peut-être un autre nom, ils ne manquent pas d'habileté, d'adresse,
d'activité souterraine. On le comprend quand on songe aux élémens dont ce
parti se compose. Au fait, il réunit la plupart des hommes qui ont manié les
affaires et pris part aux évènemens qui ont agité l'Espagne. Le parti modéré
cherchera quelque part ce qui lui manque, la force. Nous ne serions pas
étonnés qu'il cherchât dans ce but quelque moyen de se rapprocher du parti
carliste, et de conclure avec lui une transaction.
Mais toute transaction est difficile dans un pays si profondément désorganisé
et aux passions si déréglées. La dernière révolution a révélé un fait capital
et que l'histoire de l'Espagne laissait déjà entrevoir : c'est la puissance de l'esprit
municipal et la faiblesse de l'unité espagnole. Si le désordre et l'anarchie se
prolongent, c'est le principe municipal qui l'emportera en Espagne. Livrée à
elle-même, elle recommencera le moyeu-âge. Déjà les provinces basques s'in-
quiètent de leur avenir, s'alarment, et il faudrait peu de chose pour que la
guerre y éclatât de nouveau.
On peut faire des vœux pour TEspagne; qui voudrait faire des pronostics
et des- prophéties.'
— MM. E. de Cadalvène et E. Barrault viennent de publier, sous le titre
de : Deux années de l'histoire d'obient, 1839-1840, un livre dont on ne
contestera pas l'à-propos. De toutes les questions que peuvent soulever les débats
de la politique, il n^en est point de plus vastes ni de plus compliquées que la
question d'Orient. Aussi, pour le public qui ne saisit bien et promptement que
les faits simples et à sa portée, est-elle encore enveloppée d'obscurité et d'in-
certitude. De là , ces doutes, ces variations de l'opinion qui énervent les cou-
rages , favorisent les intrigues de l'cgoïsme et de la peur, et font croire aux
étrangers que nous n'avons pas rintelligence de nos vrais intérêts. Après tout,
ces incertitudes jie s'expliquent que trop. L'Orient est si loin de nous, telle-
ment en dehors de nos mœurs, de nos idées, de nos lois, que ce n'est que
par une étude suivie et refléchie de tout l'ensemble des rapports qui lient ses
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750 REVIJB DES DEUX MONDES.
intérêts aux nôtres et à ceux des autres puissances, que nous pouvons nous
former des convictions sur le rôle qui nous est réservé dans les réyolotîoiis du
Levant. Or, une telle étude est bien vaste, et elle est neuve enccnre pour la ma-
jorité des esprits, même les plus éclairés. Nous croyons remplir un devoir en
appelant Tattention publique sur un livre curieux entre tous ceux qui ont été
écrits sur TOrient, livre qui est destiné à compléter la solennelle discussion qui
a lieu en ce moment à la chambre des députés. Nous pouvons le dire sans
crainte d'être démenti : nulle part on ne trouvera un récit aussi complet, aussi
intéressant de toutes les circonstances qui ont précédé et amené le traité du
15 juillet. I<a nature des révélations qu'il renferme ne permet pas de douter
que les renseignemens les plus confidentiels n'aient été mis à la disposition de
M. de Cadalvène. La politique de chacune des grandes puissances dans le
Levant, leurs intérêts, leurs vues, leurs tendances, y sont exposés et tracés
avec une sagacité, une précision et un éclat de couleurs qui lui donnent tout
l'attrait d'un ouvrage d'imagination.
Personne n'ignore que le point en litige entre la Porte et le vice-roi a été la
Syrie , et que toutes les négociations qui ont été suivies à Constantinople et
au Caire depuis les conventions de Kutahyeh ont eu pour objet de régler défi-
nitivement le sort de cette province; mais en général on ne possède que des
notions fort vagues sur la Syrie. On ne saisit pas tout d'abord son impor-
tance politique, militaire et commerciale, ni le poids énorme que la posses-
sion de cette contrée doit jeter dans la balance des forces en Orient. M. de
Cadalvène s'est tout d'abord attaché à bien éclairer les esprits sur ce point
essentiel. Sans s'égarer dans les hypothèses d'une politique conjecturale, il
s'est contenté d'exposer les faits; il a défini ce qui était vague , éclairci ce qui
restait obscur, et fait comprendre la passion avec laquelle la Porte , soutenue
par l'Angleterre , et le vice-roi , protégé par la France , se sont disputé depuis
huit années, par les armes de la diplomatie, la domination de la Syrie.
La puissance que Méhémet-Ali voulait fonder ne pouvait être complète et
viable qu'autant qu'elle reposerait sur deux bases fondamentales , l'Egypte et
la Syrie. Réduite à ses propres ressources, circonscrite dans ses limites natu-
relles , l'Egypte manque des premiers élémens d'une puissance maritime et
industrielle. Elle n'a ni forêts, ni charbons, et ne possède qu'un seul port
militaire, celui d'Alexandrie. A l'abri d'une attaque du côté de la mer et du
désert, elle est vulnérable par l'isthme de Suez, et la possession de la place
de Saint-Jean-d'Acre lui était indispensable pour la couvrir de ce côté. Sa
population actuelle n'atteint pas deux millions d'ames , et ne saurait consé-
quemment pourvoir à l'existence et à l'entretien d'une armée considérable.
Pour qu'elle pût former un état de quelque valeur politique et accomplir dans
la Méditerranée et en Orient une mission de force et de civilisation , il lui
fallait absolument la Syrie. Sans la Syrie, elle descend des hauteurs où avait
voulu la placer le génie du vice-roi , à l'obscure destinée d'un pachalik , et ne
peut plus être d'aucune influence dans les destinées futures de l'Orient. Or,
il faut le dire bien haut , la France avait un intérêt immense à ce qu'il s'élevât
sur les bords du Nil un nouvel état qui pût réunir toutes les conditions d'une
puissance militaire et maritime. Cet état eût été entraîné par la force des
choses dans sa sphère d'action; il fût devenu son véritable poitit d'appui pour
agir et peser plus tard dans les affaires du Levant. Intérêt de prépondérance ,
intérêts maritinies, intérêts commerciaux, tout la portait à favoriser le dé velop-
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REVGE — CHRONIQUE. 751
pemeat et la consolidation deTœuvre entreprise parle vice-roi. Quand l'empire
ottoman tombe par lambeaux de tous côtés, lorsque Fomnipotence de la vo-
lonté russe à Constantinople est un fait d'une évidence irrésistible et auquel
toute l'Europe est bien forcée de se soumettre, c'était une belle et haute pensée
que celle d'associer l'Egypte à notre politique et à nos destinées. Le traité
d'Unkiar-Skelessi n'était après tout que l'expression écrite d'un état de choses
créé par les développemens successifs de la puissance russe et l'abaissement de
la Turquie. L'Europe aura beau obtenir de la première qu'elle renonce à l'ap-
plication de ce fameux traité, elle n'empêchera pas que la Porte ne subisse
l'ascendant exclusif de son redoutable protecteur. L'empire ottoman ne sera
efficacement garanti que le jour où l'Autriche et l'Angleterre diront à la Russie :
;Nous interdisons à vos armées de passer le Danube et à vos vaisseaux de
tourner leurs voiles vers le Bosphore. Ce langage, jamais l'Autriche n'osera
le tenir, et c'est pour cela que l'existence de la Turquie est dans les mains de
la Russie, c'est pour cela que la France devait s'attacher à conserver son
influence en Egypte et en Syrie.
Les mêmes causes qui faisaient de la France la protectrice et l'alliée natu*
relie du vice-roi, poussaient l'Angleterre à le détruire ou à l'absorber. L'Egypte,
non l'Egypte resserrée entre la mer et le désert, mais l'Egypte constituée for-
tement et maîtresse du vaste territoire compris entre les limites du Sennaar et
du Taurus, faisait ombrage aux Anglais, parce qu'elle tenait en sa main les
clés des deux voies qui conduisent aux Indes : l'Euphrate et la mer Rouge.
Vainement le vice-roi s'était-il efforcé de désarmer leur haine, en leur offi[ant
toutes les garanties qu'ils pouvaient désirer pour le libre passage de leurs mar-
chandises et de leurs voyageurs : l'Angleterre veut davantage, elle veut que,
dans aucun cas, l'Egypte ne puisse lui faire obstacle; elle veut l'arracher des
bras de la France pour l'étouffer dans les siens; elle veut surtout équilibrer
sa position en Orient avec celle de la Russie , régner au Caire sous le nom
d'un pacha, quel qu'il soit, comme sa rivale règne sur le Bosphore sous le
nom du sultan; elle veut enfin se trouver en mesure, le jour où s'ouvrira la
succession d'Othman , de se faire sa part en prenant l'Egypte et la Syrie. Or,
le premier degré pour arriver à ce but , c'était d'arrêter dans son essor la puis-
sance égyptienne , de la saper dans une de ses bases essentielles, de lui enle-
ver en un mot la Syrie. Parl'œuvre de destruction qu'elle poursuit en ce mo-
ment avec tant de violence, l'Angleterre accomplit trois choses qui toutes con-
courent merveilleusement à ses vues; elle enlève à la Russie une occasion per-
manence d'intervention armée dans les affaires intérieures de la Turquie; elle
s'assure la route de l'Euphrate; enfin, à la faveur du protectorat qu'elle va
exercer en Syrie , de la possession d' Aden qui commande l'entrée de la mer
Rouge, de Malte et de Corfou, elle va cerner le pacha, l'étreindre dans le
réseau de sa puissance , et le réduire à l'alternative de se livrer à elle tout
entier, ou d'être anéanti.
En lisant l'ouvrage de M. de Cadalvène , on sent à chaque page qu'on est
cx)nduit à un dénouement fatal , et l'on s'explique comment il était impossible
que la politique ombrageuse et envahissante de l'Angleterre, l'attachement
étroit de la France au statu quo créé par les conventions de Kutahyeh , enfin les
manœuvres habiles de la Russie n'amenassent pas tôt ou tard une déplorable
conflagration. Ce qui donne au livre de MM. de Cadalvène et Barrault un
attrait infini , c'est qu'il est comme un reflet de l'Orient, tant les hommes et
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753 REVUE DBS DEUX MONDES,
les choses qui se meavent sur ôe théâtre y sont dessinés en traits fidèles et
saiilans. Tous les personnages qui , à Constantinople et au Caire , ont joué un
rôle de quelque importance dans les dernières années, s*y trouvent reproduits
avec leur caractère, leurs passions et leurs tendances. On*y est initié à tonus
les intrigues de Péra, et même aux secrets du sérail. Cest ainsi qu'apparais-
sent successivement Pertew, « le vivant représentant du vieux génie tore,
si touchant et si grand au moment de sa mort; Kosrhew, ferme dans Texerdce
du pouvoir, prompt à verser le sang , fécond en intrigues , inépuisable en
tours de main ^ type à la fois terrible , admirable et bouffon ; » le capitan-pàcha
Ackmeth, si fameux par la défection de la flotte que Mahmoud, son maître
et son bienfaiteur, avait conGée à sa fidélité; Reschid-Pacha , homme de ^0^
cident par ses lumières , Turc par son attachement à la foi de Tlslam , et que
For de rétranger n'a jamais pu corrompre, exception presque unique dans le
divan; Ibrahim, le glorieux fils du vice-roi , Soliman-Pacha (Sèves), Eran-
çais encore par le cœur et la pensée , et qui , dans son dévouement à soo
nouveau maître, espérait servir les intérêts de sa première patrie; lord Ponr-
sonby et M. de Boutenieff , Tun si véhément dans sa haine contre Mébéiuet-
Ali, Tautre qui dissimule Thabileté la plus consommée sous une politesse
exquise; puis, enfin, au-dessus de tous ces hommes, les deux puissant»
personnifications de TOrient moderne, Mahmoud et Méhémet-Ali. Le rédt
des derniers momens de Mahmoud est plein d'intérêt; quel spectacle que celui
de ce puissant réformateur, n'ayant plus que deux passions, l'amour du vin et
sa haine contre Méhémet-Ali , s'y abandonnant avec toute l'énergie de sa
nature fougueuse, et mourant dans sa grandeur solitaire , consumé par cette
double passion ! Le héros du livre est naturellement le pacha d'Egypte. Cestà
lui que sont consacrées les plus belles et les plus curieuses pages. Son atoe
forte, contenue et dirigée par la plus, fine sagacité, se meut et se développe
tout entière au milieu des évènemens qui remplissent les deux dernières
années. Lorsqu'il vit que les grandes puissances de l'Europe avaient résolo
d'évoquer à leur tribunal son différend avec la Porte ottomane, il mesura aus-
sitôt la portée du coup, et comprit que sa cause était à peu près perdue. Tout
ce qui , en France , prend quelque souci de nos intérêts extérieurs voudra lire
et étudier cet ouvrage. Toutefois, à nos éloges nous mêlerons un reproche.
Le style manque trop souvent de cette simplicité noble et concise qui convient
au récit et à la discussion des grandes affaires. L'abus des mots forcés et des
phrases à effet se remarque en plus d'une page et forme un singulier con-
traste avec Tesprit sérieux et pratique du livre. Il est impossible de ne pas
faire une distinction^entre la pensée qui l'a inspiré et la plume qui l'a écrit.
V. DB Mabs.
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LE VOYAGE
D'UN
HOMME HEUREUX.
A MADAME DE C0IJEB055E.
Je n'ai pas oublié, madame, que vous m'avez pennis de vous écrire,
et véritablement vous m'avez accoutumé à tant de bonté et d'indul-
gence, que je serais bien ingrat et bien mal élevé si vous n'aviez pas au
moins cette marque de mon souvenir et de mes respects. D'ailleurs
j'ai été si heureux pendant ces deux dernières semaines, j'ai oublié
si fort le travail et l'agitation de chaque jour, le midi de la France
et l'Italie se sont emparés si complètement de mon ame et de mon
cœur, qu'il Tant absolument que je dise à ceux qui sont restés à la ville
les heureuses et charmantes émotions de ce voyage. Donc je suis
parti de Paris le 2!k août, un peu bien triste il est vrai , car j'aime tant
tous ceux que j'aime et je suis si bien le lendemain l'homme de la
veille, que renoncer, même pour un mois, à mes amis, à mon travail ,
TOMB XXIV. — 16 DECEMBRE 1840. 48
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75& AKVCS fin fiBUX MOfONB.
à mes beaux rèves^ à ma douce flânerie à travers les émotions con-
temporaines, cela me coûte bien plus que je ne saurais yous dire.
Cependant nous voilà partis en toute bâte, tout d'un coup, sans plus de
précautions, que le héros du Voyage sentimental. — Nous ferons notre
valise en chemin et nous nous dirons adieu dans la forêt de Fontaine-
bleau. — Adieu donc, et voilà la grande rout« qui s'empare de nous
conmie de sa proie. Noos marchons vite, à quatre chevaux et ccHnme
des gentilshommes en vacances, faisant claquer notre fouet, il [al-
lait voir. Le mouvement, le bruit, la poussière, le soleil, les joyeux
bennissemens du chemin, tout nous charme. Le plaisir d'aller tout
droit devant soi, c'est si bon! Voici déjà Fontainebleau, la ville
royale; nous saluons cet entassement de châteaux qui se prélassent
dans teurs jafdhi« fronçais* Le soir venu , nous faiBoas baKe dans une
vieille auberge dont le ja«4în est entouré d'eaux nvimmranles; de
la fenêtre encadrée de lierre, nous voyons passer dans la rue une
nouvelle mariée du village; cette nouvelle mariée, ce n'était rien
moins qu'une jeune et belle personne parisienne, naguère encore
l'honneur de l'Opéra, des Italiens, des bais et des fêtes, de tous les
lieux où il s'agit d'être belle et parée, et qui, renonçant au monde,
au Satan parisien, à ses pompes et à ses œuvres, venait d'épouser
modestement le maître de poste de l'endroit, un Ij^eau jeune homme
qui ^vait l'air de lui dire : — Vous n'en serez pas fâchée ^ ma belle
comtesse. Ainsi va le monde. Autrefois c'étaient les princes qui épou-
saient les bergères. La jeune et belle dame nous fait en passant
un aimable sourire, nous vidons nos verres à sa santé, et puis en
voiture! Cependant le ciel s'était chargé d'orage; dans le nuage gron-
deur brillait l'éclair innocent du mois d'août; notre bonne hôtesse,
qui nous avait adoptés parce qu'après tout elle nous avait trouvés
faciles à vivre, nous disait : — Ne partez pas ! vous aliex avoir la tem-
pête; resle;z icicttte nuit, vous partirez demain après l'orage. — No»
pas deouin, tout de suite; Paris n'est pas déjà «i loin qu'il ne
puisse nous atteindre; partons, car déjà U me semble que je vois
s*aUumer les lustres du théâtre ; il me semble qw j'entends les
accords de Forcbestre; cette voix rauque qui gémit sous la pcHie co-
chère, u'est^e pas« je vous prie, le tragédien qui dé^à lance ses vers?
Partons donc, et vive l'orage!
Une seule lunûère brillait dans cette profonde nuit, ur> seul brait se
foisait entendre, c'était la jeune Parisienne qui déjà prépamt de SM
mieux toutes chmes dans soa petit Glaodier, où eÛe étatt fort décidée
à se laisser être heureuse. Â travers la glace briUanlede sa fenêtie se
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LE VOYAGE D*CN HOMME HEUREUX. 755
pouvait distioguer son pâle et gracieux profil. — Mais bientôt le dei^
nier accord du piano se perd dans le lointain ; les chevaux se préci-
pttent, réclair aussi ; du pavé jaillit l'éclair et aussi du nuage : quelle
tempête! quel fracas! Le vieux postillon (h^as! le pauvre homme
se mourait de laphthisie pulmonaire] nous supplie de ne pas aller
plus loin ; il assure qu*il ne distingue plus le chemin pavé du pré-
cipice, et il disait cela d*une voix grelottante! Nous nous sommes
arrêtés au milieu de la route jusqu'au jour. C'étaient des éclairs
comme on n'en voit guère qu'au sommet du mont Sinaï, dans la Bible;
c^était un bruit à tout briser. Mais, ô surprise, le matin venu, soudain
tout ce feu brûlant n'est plus que la douce lueur du crépuscule; ce
bruit de nuages qui s'entrechoquent fait place aux accens de l'oiseau
matinal ; cet ouragan devient rosée ; le vieux uostillon asthmatique
est remplacé par un beau jeune homme de vingt ans. Encore une
fois en avant.
On passe à Pouîlly; ce n'est pas tout-à-fait le véritable Pouilly»
mais on y boit un honnête petit vin blanc, et Ton rêve le reste. Nous
traversons une mer sablonneuse, et l'on nous dit que c'est la Loire;
c'est bien le cas de dire comme je ne sais quel démon de M. Hugo :
— Capricieuse! Le soir, nous étions à Moulins. Là on se repose, on
s^habille, on se fait beau , et six heures après on se met en route;
mais pourquoi aller si vite? qui vous presse? qu'avez-vous à faire?
Eh! le plaisir d'aller vite; pour quoi donc le comptez-vous?
Un postillon chante d'une voix rauque une de nos chansons
nationales.
Monsieur la Palice est mort;
Un quart d'heure avant sa mort
Il était encore en vie.
— Postillon , nous sommes à la Palice? — Et il me montre du fouet
le vieux château accroupi sur la falaise. Êtes-vous comme moi? il
me semble qu'en fait de gloire. Tien n'est à négliger. Cette smgulière
chanson , Monsieur la Palice est mort y qui a dû bien chagriner dans
son temps les sires de la Palice , est maintenant une joie pour leui»
mémoh*e. A coup sur, tout braves gens qu'ils étaient dans cette mai-
son , ils ne valaient pas mieux qu'un grand nombre de chevaliers,
àt gens d'armes et nobles dames dont nous ne savons plus les noms,
earent quia vOfe sacroy conraie dît Horace, parce qu'ils n'ont pas été
diantés par un poète. Le poète qui a chanté, même de cette façon
grotesque, le sire de la Palice, lui a donc rendu le pAus grand des
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756 REVUE DES DEUX MONDES.
services. Il a fait éclore ce nom-là dans la langue vulgaire; il Va rendu
aussi populaire que le nom des barons les plus connus; M. de la Palîce
et M. de Marlborough seront chantes jusqu'à la fin du monde et
quand il ne sera plus question de la question d'Orient. Or, quelle
est la maison souveraine dont on puisse en dire autant aujourd'hui?
Nous visitons le château de la Palicc , tout en fredonnant la chanson ;
en sa qualité de château , c'est une maison qui s'en va croulante; la
cour d'honneur est dépavée, l'herbe est partout; les vaches du châ-
teau ont remplacé les varlets et les trouvères; la servante est la seule
dame du lieu ; les enfans jouent sans se douter des grandeurs qu'ils
foulent à leurs pieds; on traverse la cuisine pour descendre dans le
tillage. — De là nous allons à Roanne; mais cependant quelles belles
montagnes! quel grand ciel! Marchons moins vite. L'industrie n'est
pas là encore. Marckons moins vite ; la houille n'a pas paru dans
ces campagnes, elle n'a pas jeté dans cette verdure sa poussière
et son soufDe empesté. Marchons moins vite, car la vie des champs
s'arrêtera bientôt tout au bas de ces rocs cultivés, c^r avant peu
vous allez trouver le fer, la houirte, les rails-ways, les métiers, tout
l'attirail des forges et des fourneaux. — Un jeune homme de quinze
à seize ans gravissait péniblement !e sentier; il nous dit bonjour dans
le patois du pays. — Veux-tu une place? — Il dit owî; il monte; il
arrive avec nous à Roanne, sa ville natale. Le pauvre enfant avait
entrepris son tour de France, il y avait six mois à peine, il avait
quitté le toit paternel, tout rempli d'espérances et de vastes pensées.
Mais, hélas! il avait eu la fièvre en chemin, l'ouvrage lui avait man-
qué, et, sans aller plus loin que deux cents lieues, il revenait en
poste pour conter toutes ses déceptions à sa mère. On disait, le
voyant passer dans la rue : — C'est lui, c'est Pierre, c'est notre
ami le forgeron! — Les jolies filles lui envoyaient de gros baisers;
seulement on ne s'expliquait guère comment, parti à pied, il reve-
nait si vite en berline; lui , cependant, il saluait à droite et à gauche
avec une bonne grâce infinie, et comme il a été embrassé par sa
mère ! La bonne et digne femme , elle n'avait pas vu la chaise de
poste; elle n'avait vu que àon enfant.
A Feurs [Forum Romanorum ^jp^rdon, madame de tout ce latin,
mais on est si pédant lorsque l'on est en belle humeur), à Feurs, je
vais saluer sur son piédestal lo statue du colonel Combes, notre
brave compatriote. Il est mort comme un héros à l'instant où lui
aussi il allait revenir à sa mère, mais tout chargé de gloire et d'hon-
neur. Heureusement un pareil homme est utile, même après sa mort.
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LE VOTAGB D'UN HOMMB HEUREUX. 757
Il devait faire tout d'un coup la décoration de cette ville oubliée;
à peine mort, il devient à la fois renseignement et l'orgueil de ses
concitoyens les plus pauvres; il est là, debout, veillant au milieu des
siens; et, ce qui ajoute encore à l'intérêt de cette statue, c'est que
le statuaire, aussi bien que le héros qu'il a représenté, est un enfant
de ces montagnes. L'un et l'autre ils ont connu, comme nous tous
au reste, la vie misérable des enfqns pauvres. Et qui leur eût dit
cepgidant qu'à cette même place, celui-ci devenu un héros, et celui-
là un grand artiste, celui-ci élèverait un monument de bronze à
celui-là.
Enfin , à quelques lieues plus loin , dans un tourbillon de feu et
de fumée, par toutes sortes de bruits effroyables, au battement des
métiers, aux éclats du marteau, aux brùlans soupirs du soufflet dans
k forge, au milieu des vagues fumantes de la fonte qui bouillonne,
quand toute la ville est en ébullition, quand tout est bruit, fracas,
> fumée, feu, incendie, pompe, charbon qui brûle, charbon qui sort
de la terre, minerai devenu fonte, fonte devenue fer, fer devenu
barre; quand chacun lime, aiguise, repasse ou tisse; quand le satin
blanc comme la neige se mêle dans ce bruit aux fusils et aux bou-
lets, quand le chemin de fer arrive, jetant sa dernière étincelle fati-
guée de travail, quand le gaz traverse toute la ville, moins pour
l'éclairer que pour montrer dans toute leur étendue ces ténèbres
profondes, à cette heure de bruit, de fumée, de tumulte, moi aussi
je suis entré dans ma ville natale, à Saint-Étienne, cet admirable
monceau de charbon et de satin dont j'ai parlé si souvent, dont je
parlerai toujours.
Au milieu de cette tempête de toutes les heures, rien n'est char-
mant à réciter ou à relire comme une page de VAstrée^ ce beau ro-
man écrit, inspiré, pensé au milieu de ces montagnes, au-dessus de
ces volcans, parce gentilhomme de tant d'esprit et d'élégance, nommé
d'Urfé. Figurez-vous donc, au milieu de ces rues populeuses et
bruyantes, parmi ces hommes à la figure toute noircie, parmi ces
femmes que l'on prendrait pourdes hommes, à leurs bras nus comme
leur poitrine , figurez-vous une page de la tendre pastorale chantée
là, il n'y a pas encore si long-temps :
« Vous dirai-je tout le bonheur de Filandre? II m*a protesté de-
« puis que, malgré toute l'impatience de ses désira, il n'avait jamais
<( été plus heureux. Toutes ces privautés, si innocentes de ma part,
ce redoiublèrent son amour. Il descendait dans le jardin pendant la
<c nuit, et il en passait une partie sous les arbres. Daphné, qui cou-
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« cliaft dans la même chambre, s'en aperçut, et, comme d*onlniaire
« on aonpçoDoe pkitAtle mal que le bien, elle pensait qu'Amidor et
« lui se donnaieiitdes resdez^voos. Pour s'en assurer, on soir qoe ia
« Crasse Calcirée sortît suivant sa coutume, elle le soint de si près
« qu'elle le rit entrer«dans un jardin qui ^it sous les fenêtres de
m ma chambre, puis s'asseoir sous des arbres, et elle l'entendit dtie
< à haute toîz :
« Ainsi , ma Diane turpasM
« En beauté les autres beautés,
« Comme de nuit la lune efface
« Par sa clarté toutes clartés. »
Vous ne sauriez croire, encore une fois, UEiadame, le singnliercon-
traste de cette belle prose si limpide du bon d'Urré , de ces hoonétes
sentimens si amoureui , de ces noms poétiques si sonores et si dtmr-
mans, avec le spectade que vous avez sous les yeux, en tnversHiit
cette lave et oe bitume qui ne se reposent qi jourtii nuit , conmne les
eaux dans le Chantilly du grand Condé. On dirait, à entendre la prose
de l'Astrée, murmurée là, -cette goutte d*eau suspendue au doigt de
Lazare que deoMinde le mauvais riche au milieu de l'eufer. Où dom:
étes-vous, en effet, Dormde, Macilli, Périandre, Mcrindor, Adamas.
Florice, Palinice, Circine; où étes-vous, Céladon, Hélampé, Pbylis,
Lycidas, beaux yeux virs et doux, tresses mêlées de perles, pasteurs
qui chantez et qui rèv^ sur l'herbe? qu*a-t-on fait de Gkdathée, de
rAstràe, de Tyrcis? parlez-moi, je vous prie, d'Alcippe, d'Alcée^
d'Amaryllis, de Stilvane et d'Hylas, et Céline, et Melinde, et Lyg-
damas; ô les beaux cèves de «ces beaux lieux, 6 les beaux lieux de
ces beaux rêves, qu*MeS-vous devenus?
Bêlas ! la poésie s'est enfuie pour ne plus revenir ; Tidéal est parti ^
le labeur est reste; le gazon a été desséché tout comme les footaînes ;
leLignon jaseur^ oisif, amoureux et tant soit peu libertin , est devenu
une bête de somme qui travaille la nuit , qui travaille le jonr, et
tatut comme cela se passe aux galères, on a changé même son nom,
et il s'i^peUe maintenant le Furens, et véritablement c'est là un
furieux travailleur. Oui, mais, je vous prie, quel est le Ueii de ce
monde qui a conse^rvé sa poésie? Dans quel coin de terre si recidé la
spéculation ne $*est-elle pas arrêtée? On a bftti un hôtel garni et un
café entre les deux avalanches de la cataracte du Niagara; en 18iih,
il y avait, sous les fenêtres des Tuileries , des spéoulateure qui , pour
10 francs, vous montraient Tempereur Napoléon, en criant : Vive
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LE VOIAW I>*VN HOMME BSnEVX. 769
Cempereurf Mattiear donc au sol fécond qui fwele dan» ses eatsaïUe»
plus de richesses qu'à sa surâee ! Et puU^ k tout prendre, rkrteHigenee
vaut la poésie. Mille fusils que Ton va fabriquer ckaqoe jour sont tovt
autant les bien-venus que les plus beaux poèmes erotiques; mtt
ces mille fusils, pardien, on ira chercher de .la pâlmre aui poètes à
venir. Tout est pour le mieux dans le monde; M ne firat nier aucune
force; il faut reconnaître toutes les puissances inleUtgentes, et sui^
tout la puissance du charbon. Gardons pour nous les vers el la prose
de fAstrée, nous chanterons plus loin :
Les bergers tendres et Gdèles
Qui n*ont d^autre bien en aimant
Qu*ane bergère seulement.
La ville une fois saluée, bonjour à nos amis des premiers ans*
boujour aussi aux amis de notre père, aux vieilles amies de notre
mère, bon>our à la fomille, aux enfons qui vous regardent comme un
étranger; et la ville parcourue, et le collège saJué, beau collège dont
on a coupé Tombre, dont Tétang s'est tari, bonne n^ison où le naïf
febuliste Jauffret, mou vieux maitre, nous récitait les mêmes, fables
qu'il avait dédiées à Af^Ma duchesse d'Aogoulème* -—Allons, encore
une Cois, il faut partir. — Mais au moin^ jii^qu'à demain ,. mon firècel
— Non pa% jusqu'à demain ; si je reste demain, je resterai huit jours»
et il faut que je marche; encore une fois, adieu. — ^ne heure après^
nous étions loin du bruit et de la fumée; nous entrions véritable-*
ment a dans cette contrée la plus délicieuse de toutes les contrée
a que renferment les Gaules. L'air qu'on y respire est tempéré, son
« climat est si fertile, qu'il produit au gré de ses habitansr toutes sortes
tt de fruits. Au milieu est une plaine enchantée qu'arrose le -fleuve de
<( Loire, et que différons ruisseaux viennent baigner. » D'Urfé ajoute^
et il faut bien le croire sur parole : « Sur les bord» de ces admirables
rivières, on a vu de tout temps grand nombre de bergers, qui , par
leur douceur naturelle et la bonté du climat, vivaient d'autant plua
heureux qu'ils connaissaient moins la fortune. » Nous h'avooa pas vu
un seul de ces nombreux bergers, mais nous avons retrouvé les som-
bres forêts, les torrens qui tombent, le vent qui gronde, les hautes
montagnes sévères et tristes; nul u y passe , et cependant ce jour^là
noi^s étions deux à y passer, son éminence l'affcbevèque de Boirdeaiix.,1
M. Donné et moi, deux enfians de ces mon|ignes. Nous ailiona
revoir, chacun de nous, le village maternel , et la maison , el la me»
et le bois de saules où nous avqns renaanlré notre premier aaMW*.
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760 rnSYUE DBS PEUX ■€»!«.
Toute k coDtrée était en fête pour recevoir le saint prélat ; oo atten-
daità k fois le compatriote et le pasteur, on cherchait en même temps
k bénédiction et la poignée de main fraternelle; chaque maison se
ftisait belle; ce sera demain dimanche à coup sûr. Entendez-voiis
dans le lointain retentir les cloches du soir? Entendez-Tons Tangehis
qui monte et qui va se percher dans les arbres? Dans la basse-cour
du fermier, c'est un massacre général ; dans Tégiise doucement illu-
minée, ce sont des chants de fête qu'on répète; toute rarmée catho-
lique accourt de toutes parts pour contempler et pour saluer le pas-
teur ; c'est que de son antique poésie cette belle contrée a gardé k
croyance. Elle croit, elle espère; elle obéit à l'Évangile, comme à
k plus touchante des idylles, comme au plus imposant des poèmes.
Voilà sur quelles hauteurs elle a placé l'héroïsme, qui est sa gloire et
sa force. Elle veut bien fabriquer le satin qui couvre le corps pro-
fane des belles dames, mais à condition qu'elle-même, elle portera
de k bure; elle veut bien fabriquer des fusils, mais à cood^bn
qu'elle fera aussi des charrues; interrogez tous ceux qui passent en
si grande hâte, ik vous diront qu'ik sont plus fiers d'être les frères
d'un archevêque que d'un général d'armée. Demandez-leur ausd
quels sont les poèmes qu'ils chantent en chœur, quel est le livre
qu'ils lisent encore dans les mois de l'hiver. Est-ce VAsirée? est-ce
le livre du gentilhomme d'Urfé? Non pas! Le seul poèîe dont ils
sachent les vers , c'est un prêtre de ces contrées nommé Chapelou.
Chapelou est, en effet, un grand poète. Il était enfant de bonne mai-
son pour l'endroit, il était le flis d'un coutelier. Il vint au monde vers
les dernières années de Louis XIV, à cette heure suprême de la fia
de k monarchie où un autre prêtre, l'archevêque de Cambrai, jetait
un si triste regard sur les destinées de k France. Messire Chapdov
avait senti de bonne heure une grande passion pour les beaux arts.
Il aimait naturellement la poésie, la musique. Il apprit en même
temps les opéras de Lulli et les vers de Virgile. En ce temps-là nous
étions encore bien plus près du Lignon qu'aujourd'hui; l'abbé Cha-
pelou trouva dans le fleuve sacré une dernière gouUe de cette eau
fécondante; il y plongea sa tête jeune et bouclée, et il devint ainsi
un poète sans le savoir, sans le vouloir. La poésie le poussa en Italie :
l'Italie est si proche I De Turin il vint jusqu'à Rome, et à Rome son
premier soin ce fut de trouver un compatriote. Mais comment feire?
Il entre à Saint-Pient de Rome, et , les yeux fixés sur le chef-d'œuvre,
il répète le shibolet stéphanois, un gros mot s'il en fut, un mot à faire
crouler la voûte de Michel-Ange, s'il n'eût pas été prononcé^par une
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LE VOYAGE D*UIf HOMME HEUREUX. 761
boacbe si honnête. Le mot fut entendu par un homme qui venait tout
droit du Forez, et voilà nos deux voyageurs qui se reconnaissent et qui
se récitent à leur façon le dulcia linquimus arva. — De Rome, il s*en
fut à Paris, la ville des poètes. La grande poésie du xvu* siècle y
retentissait encore, ou plutôt elle marchait plus que jamais triom-
phante et tète levée; notre Stéphanois obéit à cette influence toute
puissante; il prêta une oreille attentive pour recueillir avec respect
les derniers bruits de Racine et de La Fontaine ; et enfin , après
avoir vu tout ce qu'il pouvait voir, il s*en revint dans ses montagnes
pour mourir où il était né.
Son retour fut une grande joie pour sa famille, pour ses amis, et
bientôt pour la contrée tout entière, car il apportait avec lui toute une
poésie , la poésie du sol natal , la langue forésienne, le patois que parle
le peuple de ces rivages, espèce d'italien rauque et entêté qui se
plie cependant à toutes les exigences de la passion. Chapelou est
donc un poète patois, et voilà pourquoi sa renommée n'a pas été plus
loin que ses montagnes. Mais aussi, dans ces montagnes, nulle re-
nommée n'est comparable à celle de Chapelou ; le dernier paysan qui
passe, récite ses vers en patois; la jeune fille la plus agaçante chante
ses noëls; les^randes autorités villageoises répètent ses épigrammes;
il n'est pas de bonne fête où ses chansons ne soient les bien-venues;
il est tout à la fois l'Homère et l'Anacréon de notre rivage ; il a des
chants pour toutes les positions de la vie, il a fait des sonnets, des
romances, des épitres, des bouts rimes, des épigrammes, des noëls;
il a fait des fan/ares ^ il a fait des épitaphes, il a fait des bouquets à
Chloris. Chapelou mieux que personne, dans ce siècle peut-être et
dans cette province à coup sûr, avait rois en œuvre les derniers reflets
du WïV siècle, et ainsi il avait pu embellir cette langue naïve qu'il
parlait si bien, ce patois dont il est le sauveur, des tours heureux,
incisifs, tout nouveaux, qu'il avait appris à l'école des écrivains du
grand siècle. — Lisez plutôt quelques-uns de ces vers :
Do tien que j*éra ainant, fazin bin mes farettes
TaïQ toujours tréy ou qnatrou courettes ;
Mais h presen je sol devenu vî6 ,
J*6 connusses à mon cbavio ,
Me sociou plus dlquelles amourettes.
J^amour ben miô bère^queuque foulfettes :
Quand j*ai,
Quand j*ai Fargent d*un pot de vin
Soi plus content qu*un échevln.
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762 AEVCB BBS »BUX MOmES.
Ses «oëls fiOBt diannaBS. Il y a suitoiit un petit duo entre Fange
et le pfttre, dai» le genre du graius eram d'Horace, qui est d'im effet
des plus [pittoresques* Figurez-vous que Tange parle la belle langue
française , et que le pauvre berger lui répond en patois. — Mais oous
Usions cela sur le havtde la montagne qui conduit au bourg ArgeBtai
où nous devions coocfaer.
Entre un ange et un pâtre de Montagni :
L*ANGE.
Berger, ta paresse est étrange,
£t tu dors bien tranquillement;
Va-t-en voir, au fond d'une grange ,
Ton souverain logé bien pauvrement;
Il recevra ton petit compliment
Avec un beau visage d'ange.
LE PATRE.
Sabe pas co que voulez faire ;
Pourquoi m'empatcbiaz de dourmi?
Qu'en sioz vou? vau sauna mon paire, etc.
Je m'arrête; il faudrait peut-être vous traduire cette djpanson et ces
noêls.
Chapelou a écrit son testament; c'est tout-à-fait le testament d*un
pauvre diable qui n*a rien et qui veut à toute force laisser quelque
diose à ses amis. Ce testament se compose de deux cent soixante
petits legs, qui réunis ne valent pas une pièce de vingt-quatre sons.
Il laisse , par exemple, un plat ébréché à celui-ci , un rond de tabac
à celui4à, à l'un des noyaux de pêche, à l'un un moineau, à Tautre
la cage en osier; et quand il a légué ces vingt-quatre sous à tant de
personnes, il ajoute :
« Ce n'est pas tout, je dévoun à Fhôtessa trenta séy so, qu'éy ma fat pouli-
tissa de me préyta... »
Un jour, il y a d^à long-temps, comme qui dirait douze années, je
racontais à M. Charles Nodier (j'étais bien jeune, mais lui il l'est tou-
jours) le testament de Chapelou ; Nodier me supplia de lui tout dire;
je lui dis ce que j'en savais, et lui, le voleur! il s'en fut du même
pas ajouter un charmant chapitre à VHistoire du roi de Bohême et
de ses sept châteaux. Ce chapitre, tout rempli de grâce, de cœur et
d'esprit , c'est le testament de Chapelou,
Vous voyez bien , madame, que je n'écris pas un voyage, à Dîeo
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LE vaYMB d'gn HCMME HnBEUX. 74B
ne pirâe; j'écrirai un voyage lorsque vous me dmz dan» quel Ueu^
dans quelle planète, ne sont pas allés les voyageurs. Non, pas de
voyages I J'écris un peu au hasard , comme les choses me viennent i
l'esprit. Tout à l'heure, l'archevêque de Bordeaux faisait vibrer les
cloches de nos villages , maintenant les vers de notve poète Cbapelou
font vibrer les cordes de mon cœur. Chaque tour de roue amène ainsi
«on émotion^, son sourire, sa chanson ou sa eempiaintiB. La. nuit est
profende, nous descendons au bourg Argental, et la première per-
MBue que nous trouvons pour nous recevmr, c'est un farisien de
Paris. Le Parisiep de Paris est comme le vin de Bordeaux ; on en ren*
contre dans toutes les latitudes. Chacun de ces deux compatriotes est
^dde, bienveillant, soinîant; il est toujours le bien^venu pour vons^
was êtes toujours le bien^venu pour luii Notre Parisien nous a fleft
aouper en un cBn d'oeil; il nous installe dans une grande diambre
qu'il a disposée liii-mème, il nous demande des nonvellès de Paris et
éa boulevart de Gand. — Et comment va M. Ifalitoume, messieur»?
o'est celui-là qui' a de l'esprit! — Depuis* que j'ai entendu monsieur
maître ChidxnlfEst-Ange, je suis sàr que La Ronoière n'était pas si
coupable^— J'ai beaucoup eofmn Talmai — Que de cigares j'ai fumés
avec H. Alexandre Bumas! — Tel que vous me voyex, j'ai donné le
mal de mér au prince de Joinville, qui est pourtant un crâne marin;
— Et puis , tenez , les Parisiennes ont cela de beau et de bon qu'eHes
ont des jambes dirines. Ce sont des gazelles! — Et il nous pariait
en connaisseur du pied de kP*'' de F...^ de la jambe de M** de R....
— Voua savez que M"* S... a quitté M. Prosper? — M. Alphonse
Karr m'a promis de parier de moi dans ses Guêpes. -^ Il savait toutes
les tètes brunes ou blondes, tous les sourires, tmis lès bonheurs, tous
les chagrins; il savait toutes les maladies de l'ame et du corps; il avait
assisté à tous les enterremens, à tous les mariages; il avait vu naître
et mourir tout le beau monde parisien. — Hélas! disait-il, j'étais à
ee dueK JTai vu ces deux jeunes gens marcber l'un sur l'autre, la
colère dans les yeux, le fer à la main ; ils se sont porté de furieuses
bottes; le petit était plus vif, le grand était plus fort; ils ont d'abord
marché avec précaution , puis bientôt le choc des épées a fait jaillir
la colère du cœur; celui-ci attaquait, celui-là parait; et tout à coup,
hélas! le grand jeune homme est tombé dans mes bras en disant :
— Ce n'est rien. — Une minute après il était mort. Disant ces mots,
notre hôte s'essuyait les yeux avec un reste de mouchoir.
En l'entendant parler ainsi, nous nous regardions l'un l'autre,
mon ami et moi, sans nous pouvoir expliquer comment cette inno*
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16% RBYUB mS DEUX MONBBS.
cente chronique scandaleuse était tenue se loger dans ces mstiques
montagnes.— Messieurs, nous dit-il (et il m'appelait par mon non),
je suis propriétaire ici d'une hôtellerie, je suis propriétaire là-bis
d'un cabriolet et d'un fiacre; je passe ici l'été, l'hiver là-bas, et voili
comment vous me voyez si instruit. Au reste, j'écrirai mes mémoires
quelque jour.
A cinq heures du matin , je suis révelUé par un bruit de s^nades.
La cornemuse des montagnes, cette outre soufflée dont on n'a jamab
pu tirer que trois ou quatre notes plaintives, se fait entendre, le ne
jette à bas de mon lit , et par la fenêtre entr'ou verte je vois défiler de-
vant moi toute une procession, prêtres, femmes, enfans, vieillards,
jeunes gens a clieval, et par tout le chemin on dressait des ait$ de
triomphe, on jetait des fleurs. Quelle joie, mon Dieu! d'être ainsi
reçu dans le pays où vous avez marché nus pieds! En même temps,
le Parisien , armé de son fouet, m'annonce qu'il faut partir si je vcoi
arriver de bonne heure à mon village. — UÂtons-nous, dit-il, cff
avant peu les routes seront couvertes de peuple, et il vous Eatndri
marcher à pied à la suite de l'évéque. — Ainsi je me hftte, et me
voilà foulant le premier les rameaux verts, me voilà passant modes-
tement sous les arcs de triomphe; certes, j'arriverai à mon village
avant que l'archevêque touche le sien; et, en effet, il s'était ar-
rêté en son chemin pour tout voir, pour tout bénir, pour distribuer
la consolation et Faumône, pour reconnaître dans la foule quelques
visages amis et honteux. Bon prélat! il allait tout joyeux au hameau
natal, comme s'il avait dû y retrouver son père jeune encore, et ses
jeunes frères, et sa mère à quarante ans ; il allait à son vHlage, comme
s'il eût été attendu sur le bord du chemin, à la croix de pierre, par
la vingtième année, souriante et fleurie; et moi, cependant, é mon
retour, retrouvant le saint prélat sur ma route, et la tète courbée
sous sa bénédiction bienveillante, j'étais tenté de lui dire : Si voas
tenez à vos rèyes, n'allez pas plus loin, monseigneur; tout est vieux
là-bas, ou démoli, ou ruiné, ou mort. N'allez pas plus loin, car
vous allez prendre votre sœur pour votre grand'mère et votre
grand'mère pour quelque spectre échappé de la tombe. N'allez pas
plus loin, car vous ne trouverez plus le beau village où s'est pa^
votre enfance heureuse et pauvre. Hélas! hélas I vous aussi bien
que moi, vous ne vous serez pas assez méfié de vos souvenirs. Vous
aurez agrandi, embelli, paré toutes ces misères, vous aurez jeté sur
ces masures toutes les fleurs brillantes de la jeunesse et de la poésie,
^'allez pas là-bas, monseigneur, n'y allez pas, par pitié pour vous;
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LE VOYAGE D* UN HOMME HEUREUX. 765
car vous ne trouverez plus que des ruines, des misères, des tris-
tesses, des douleurs, des tombes. N'allez pds au village, ils sont
tous morts, et ceux qui ne sont pas morts sont si vieux! Vos jolies
cousines, que vous aimiez tant et qui couraient avec vous si légè-
res» hélas! elles sont devenues si sérieuses, que vous pourriez à
peine les baiser sur une joue. N'allez pas là-bas, gardez vos rêVes. Le
jardin u*a plus de fleurs, le grand ruisseau n'a plus d'eau, le verger
est sans fruit, la vigne où vous grimpiez si lestement s'est retirée tout
là'haut sur la montagne; l'ile chargée de saules a été emportée par le
courant dans la mer italienne, et elle a laissé un banc de sable h sa
place verdoyante; dans le cimetière, les morts ont accompli leur révo-
lution de juillet, et vous aurez grand' peine à retrouver la tombe la
pli» aimée. Par pitié pour vous, par pitié pour eux, n'allez pas par
là, n'allez pas par là, monseigneur, c'est un triste voyage. Voilà ce
que j'aurais pu lui dire. Et lui cependant, comme je revenais de
toutes ces misères, je le vis qui parcourait cette route de ronces et
d'épines aussi heureux que je l'étais moi-même tout à l'heure. Je le
laissai passer, car, pour renoncer à ses rêves, il les faut briser soi-
même, sinon l'on y revient toujours.
De ce village sur les bords du Rhône, dont vous avez vu quelques
doux aspects dans un livre que vous aimez, le Chemin de Traverse,
nous tombons sur Valence, sur Montélimart , jusqu'à Nîmes , côtoyant
ce beau Rhône, mon fleuve chéri , qui semblait me suivre en aboyant
de joie comme un dogue fidèje. Ce jour-là, l'eau était rare; le lit du
fleuve était à sec, les collines se montraient à notre droite, chargées
de la prochaine vendange enveloppée sous son feuillage jauni; tout
était joie et gaieté et bonne humeur sur ces rivages qui vous fasci-
nent au loin en chantant. Nulle part , ni dans le fleuve, ni hors du
fleuve, vous n'auriez pu voir l'inondation de l'hiver. A chaque instant^
dans celte sécheresse, on se demandait pourquoi donc les villes étaient
bâties si loin du rivage? Maintenant que ce même fleuve s'est dé-
chaîné, maintenant que l'inondation a passé sur ces beaux rivages,
maintenant que la dévastation est partout, partout Ici ruine, qui
pourrait, qui voudrait les reconnaître, ces heureuses et tranquilles
campagnes, ces fières cités, ces rives nonchalantes?
Levez la tête. Cette montagne découpée à jour, c'est un pont jeté
par les Romains sur un torrent auquel nous autres nous ferions tout
au plus l'honneur d'une planche. Il me semble que je vois encore se
dessiner dans le ciel les arcades immenses du pont du Gard. Pour bien
faire, il faut arriver là par le soleil couchant, qui resplendit à travers
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IBÇ, REVUE DES DEUX MONDES.
ces arches triomphales. Vous approchez de cette merveille dans le plas
grand recueillement; vous avez à peine levé les |reux au ciel, et déjà
vous avez le pressentiment de quelque chose d'étrange. Votre admira-
tion, pour être confuse encore, n'en est pas moins vive et puissante. —
Nous passons le pont du Gard, aussi petits que si nous l'avions traversé
à genoux . Ces grands Romains, quels hommes! II leur fallait un pont là,,
ils en élèvent trois. Ici rien n'est à décrire, car la plus petite pierre, le
moindre gravier tombant de ces hauteurs sur la plus magnifique des
descriptions. Vous la briserait comme verre, puis, une fois écrasé,,
achève-moi si tu peux ta phiase commencée, mon pauvre ami. Seule-
ment il faut vous dire une barbarie de ce pays-ci. Ils ont donc en toute
propriété le pont du Gard; ils ont à eux ces trois chefs-d'œuvre super-^
posés run sur l'autre; ils ont tout ce silence environnant; ils on(ce
flot brutal qui bruit entre ces roches sauvages, pendant que les roches
même, toutes chargées de leurs arbres noirs et vues à travers les
grandes arches, vous produisent TefTet de ces pots de réséda que place
la jeune grisette parisienne sur la fenêtre de sa mansarde. Ils ont donc
tout cela, toute cette terre ferme bâtie par les Romains sur un torrei^t
qui ne méritait certes pas tant d'honneur. £h bien! eux, les mor-
tels d'Arles, eux, les mortels de cinq pieds et quelques pouces
tout au plus, qui le croirait? ne se sont-ils pas avisés de construire
de leurs frêles mains un pont de leur fhçon pour faire concurrence
au pont du Gard ! C'est une dérision bien étrange! Et cela sous quel
prétexte? sous prétexte qu'on gagne une demi-lieue. Gagner une
dlsmi-lil^e et ne pas passer sur le poitt du Gard! Mais, eace cas,
pour quoi donc comptez-vous la grandeur des chefs-d'œuvre, le res-
pect et la majesté du passé? A quoi donc peuvent servir ces merveilles
du monde, si des mirmidons doivent leur faire concurrence? de quel
dlroit, quand les Romains ont placé ces longues arcades entre le ciel
et la terre, vous amusez-vous, vous, pygmées, à parodier ces blocs
de pierre par ces misérables planches suspendues h des fils groscomme
le doigt et qu'un souffle emporte? Je sais, bien que vous faites des
monumens à votre taille; mais puisqu'enfin vous en avez là, dans vos
champs, qui ont été faits à la taille des Romains de César, pourquoi
doncf'ne pas vous en servir? Vous gagnez une demi-lieue, c'est vrai;
mais aussi vous perdez le respect et la contemplation du passé.
Nous avons traversé le pont du Gard , la tête nue et dans une con-
templation muette; une lieue plus bas, nous avons à peine regardé
cet autre pont chancelant qui vacille sur ses quatre morceaux de fer.
— La ville de Ntmes est toute remplie de ces vestiges des Romains ,
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LE V0TÀ6B d'un HOlÉIffi Hln^SVX. tST
mais ki voas tombée dans un autre excès : hors ée la riHe, on ne
veut plus se servir du pont du ^ard; dans la ville même, on se
sert beaucoup trop des arènes, de la Maison Carrée et du bain des
Bames Romaines. Il faudrait, pour que tout respect leur fât rendu ,
que ces grands monumcns ne fussent pas exposés nuit et jour à Tinsi-
pide bourdonnement des hommes ; Thomme rapetisse ces immensités,
forsqull les approche de trop près. Ainsi , dans la Maison Carrée, ils ont
installé une exposition de peintures modernes et de broderies ; cette
Maison Carrée est un élégant édifice isolé d'autres monumens qui
rentouraient. La maison est ornée d*un gardien qui s*est fait antiquaire,
moins par goût que par métier. Une fois antiquaire , ce digne gar-
dien s'est cru obligé d'écrire deux gros voluïnes sur la Maison Carrée y
et ces volumes une fois imprimés, malheur au visiteur! on lui de-
mandera sa petite souscription pour ce bel ouvrage. Or, véritable-
ment, deux volumes pour prouver ou pour ne pas prouver que deux
clous fichés ^ans le mur extérieur signifient ^u ne signifient pas
princeps juventuiis y prince de la jeunesse, c'est abuser de la permis-
sion d'écrire, même aujourd'hui où tout le monde en abuse. Ces deux
dons ont fait passer bien des nuits blanches aux savans de la contrée.
L'un dit : les clous représentent un L. — Non , dît l'autre, c'est un M.
—Celui-ci dît : c'est un C. — Cehiî-là : c'est Un M. — M. Pelet, qui
est le plus habile représentant de ces firagmens antiques, et dont vous
avez vu, à la dernière exposition de l'industrie, les arènes de Ntmes
en gros blocs de liège, M. Pelet est persuadé que cet M est un C,
pendant que M. Séguier, autre antiquaire , homme excellent et bien-
vefllant s'il en fut, est mort convaincu, jusqu'au jour de la résur-
rection étemelle, que ce C est un M. Est arrivé sur l'entrefaite, à la
Maison Carrée, un honune qui possède plus d'esprit à lui seul que
tous les antiquaires réunis de ce monde , M. Mérimée, l'inspecteur
de ces reliques du vieux temps, et, avec cette bonne grâce qui ne le
quitte jamais, M. Mérimée a mis d'accord les M et les C , — car, dit-Q ,
cet M n'est pas un C, et ce C n'est pas un M; il s'agit d'un L,
Lucius Vérus, prince de la jeunesse; personne n'a raison , ni M. Pelet,
ni M. le président Séguier. — A ce mot de président Séguier, inad-
vertance bien innocente d'un honnête Parisien tout habitué à ne re-
connattre qu'un seul Séguier dans le monde, celui qu'on appelle tout
court mon9ieHr te premier président Séguier, voilà le portier de la
Maison Carrée qui s^emporte dans son livre contre M. Mérimée; j'ai
vu le sioment où il allait lui dire : — Président vousHfnéme! Be
bonne foi, pour en revenir à notre dire, si ce monument du beau
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768 REVUE DBS DEUX MONDES.
temps romain avait été plus éloigné de la ville, pensez-vous qu'il eût
donné lieu à cette dispi]^ de clous, de portier et de préadenl? Mou;
le monument eût été protégé par le silence, par l'espace, par la
douce clarté de Fastre pAle dans le ciel , par le vent du soir qui sou-
pire dans les bois.
Autre exemple encore. Rien n*est curieux à voir, à Ktmes, comoie
les bains des dames romaines , dans le jardin public de la ville. Ce soot
des galeries voûtées, des chambres spacieuses, des bas-reliefs, des
statues, tout le bien-être élégant et riche de cette civilisation asia-
tique, si savante dans les délices de l'Orient. Eh bien ! dans ces jardins
où la poussière tourbillonne, tout rempli de ces eaux peu limpides,
exposé à cet ardent soleil^ le bain des dames romaines a-perdu toute
sa poésie. Il est impossible, en effet, de se les représenter, ces grandes
dames, dans ces marbres mutilés, dans ces eaux fangeuses, dans ces
grottes sans mystères, dans cette poussière, dans ce soleil. En ?ain
vous les appelez de la voix en récitant les plus vifs passages de rAH,
d'aimer d'Ovide, ou les plus molles élégies de TibuUe, rien n*obéit
à ces évocations magiques; rien ne vient, ni la maîtresse, ni l'esclave,,
ni la causerie romaine, ni le repas, ni les cosmétiques, ni les pai^
fums; ce bain, creusé là par les vainqueurs des Gaules, n^est plus
qu'une école de natation à l'usage des I^tmois les moins lavés. Non
certes, parmi ces baigneurs, pas un ne ressemble au protégé de
M. Mérimée, Lucius Verus, prince de la jeunesse en effet, car si
celui-là ressemblait à son buste , il était le plus beau des Romains.
Il y avait aussi , tout au sommet du- jardin , une espèce de mausolée
sans nom, une masse informe, mais belle, à force d'être grande, qui
était placée là comme un vaste problème. Pour ce monument étrange
et sans explication possible, chacun avait à part soi son explication ,
son commentaire. Mais le voisinage des honunes a été funeste à la
tour Magne. Le jardinier, plus curieux que les autres antiquaires, a
voulu savoir enfin ce que renfermait cette masse, et il l'a éventrée,
c'est le mot, à coups de pioche. Vous pouvez voir encore cette large
plaie; heureusement le maçon n'a pas trouvé l'ame cachée dans ce
corps; il en a été pour ses peines; cependant, ainsi démantelée et per-
cée à jour> la tour Magne reste debout, ruine qui défie les siècles,
protégée comme elle Test par le nom et surtout par le ciment romain.
Mais le plus be^u monument de la ville, le plus rare et le plus ad- .
mirable mille fois, puisque le pont du Gard est à deux lieues de là , ce
sont les arènes. Voilà encore une œuvre de géans. Cela 9*étend au loin •
sous votre regard ému et charmé. Au dehors les murs éternels ont été
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LE TOYAGB D'UN HOMIIE HBUEBUX. 769
dépouillés de tout ornement , au dedans on dirait que le monument
vient d'être adievé.Voici les galeries sonores, voici les gradins élevés,
voici le vomitoire immense; ici se pressaient les sénateurs, ici les che-
valiers, là s'asseyait le peuple souverain , et tout là haut la populace,
et plus haut encore les étrangers. Regardez ce banc dont les orne-
mens peu chastes vous feraient rougir, madame , si vous y reconnais-
siez quelque chose; ce banc était destiné aux courtisanes» et tout en
face des courtisanes se tenaient les vestales, enveloppées dans leur
chaste linceul. Voici encore le siège redouté du proconsul et le cercle
des licteurs; sous ces antres sonores rugissaient les lions; les gladia-
teurs attendaient sous ces voûtes; dans ces immenses corridors,
quand tombait la pluie pour rappeler aux Romains qu'ils étaient dans
les Gaules, le peuple se mettait à l'abri. Tout était prévu dans cette
myriade de places, chaque place était marquée; pas de confusion
possible; pas de désordres; il y avait, ce qui est impossible à trouver
dans nos théâtres, des portes pour entrer, des portes pour sortir;
cette immensité se vidait et se remplissait comme par enchantement;
il faut cent fois plus de temps aujourd'hui pour faire évacuer la salle
de YOpérdi] et une fois alors à votre place, tous ensemble, passions
contfe passions, cœur contre cœur, peuple contre peuple, quelles
joies ! quelles émotions vous attendaient ! Ici même sur ce sable, ceux
qui allaient mourir vous saluaient de leur cri de joie : Moriiuri ie salu-
tant. Les vaincus s'arrangeaient pour bien mourir, non pas sans se
rappeler le doux ciel de l'Argolide, reminiscHur Argos.
Or, devinez^e si vous pouvez , mais jamais, non jamais votre fan-
taisie n'irait jusque-là, devinez, madame, quel spectacle m'attendait
au milieu des arènes de Mimes, dans ce noble amphithéâtre^ dans
cette œuvre de géant, Pélion sur Ossa? l'arrivé, j'accours, je prends
un billet au bureau, je pénètre dans ces voûtes mystérieuses, je
monte tout là-haut aux places les plus viles ou Ion est si grand, et
tout là-bas, tout là-bas, à mes pieds, dans un abtme éclairé, comme
un point, noir, je découvre quelque chose qui s'agite; qu'était-ce
donc? On eût dit une paillette d'or faux que le vent emporte. Cinq
ou six trompettes du régiment jouaient leur .air favori dans ce si-
lence. Devinez donc qui c'était? Je fus obligé de descendre la mon-
tagne ; j'-étais sur PéUon , me Toilà sur Ossa , je vais plus bas encore,
je saute dans Carène et j'arrive.... 0 surprise! j'arrive à une corde
raide, et sur cette corde tendue jci découvre une vieille petite femme ,
de cinquante-sept ans, la plus'viâUe panni les plus vieilles comé-
diennes de ce monde, M"' Saqui en personne. C'était bien elle.
TOME XXIV. 49
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770 nwtm m» deux uamM.
nie avait sur la tète vne petile peiruqne frisée; elle pmttti
tnniqfie bleu céleste rehaasaéed'or; elle avait à ses pieds des sandaies;
ses deux petits bras enfantins, tout raccornis comme le reste, hu
servaient de balancier, et, dans cette position diiBcile, elle s'agîtaft,
elle se démenait, que c'était une véritable pitié. La pauvre malheu-
reuse créature humaine! comme s*il n'eût pas mieux valu pour elle se
suspendre a cette corde par le cou, plutôt que d'en faire rimbéctle
diamp de bataille de sa décrépitude bondissante! Surtout de ses beaux
jours de gloire et de renommée , elle avait précieusement gardé un
certain geste qui devait la faire singulièrement applaudir, il y a de
cela une quarantaine d'années. Ce geste ne consistait à rien moins
qu'à relever sa tunique et à montrer tout à Taise une pauvre cuisse
vieillotte et rembourrée qui avait vu des temps meilleurs. M"* Saqui
courait ainsi de ville en ville, si l'on peut appeler cela courir. EBe
venait exercer une dernière fois sa légèreté et son courage dans cette
arène où les lions les plus afRimés du cirque auraient dédaigné de
donner un coup de dent à cette cuisse dont elle était si fière encore.
Encore une fois, quel spectacle lamentable? et se peut-il que les
arènes de Nimes en soient venues là !
C'était à en pleurer des larmes de sang ou bien à en rire à gorge
déployée. J'ai pris le dernier parti , et j'ai quRté la place ne sachant
à qui donner la palme, aux Romains qui avaient construit ces galeries
sans fin pour s'y divertir une fois ou deux chaque année, ou bien à
nous autres, qui, pour nous amuser, impitoyables que nous sommes,
fioiisons sauter et grimacer sur tme corde cette épouvantable nriae
d'une fenune. Et nous appelons les Romanis des baibares parce qn'Ss
applaudissaient des athlètes de vingt ans, des étrangers, des ennemis,
qui se battaient à outrance ('ans ce magnifique chara ^los entourés
de l'enthousiasme universel , pendant que nous autres , sans respect
pour le plus beau monument de ce pays, nous allons nous difêrtir
des derniers et douloureux bondissemens d'une malheiireuse petite
vieille dont nous pourrions être, mais à Dieu ne plaise! les antère-
petits-enfons.
Non pas que tout en donnant au passé sa part d'éloges je vemlie
être ingrat pour le présent. Au c(Mraire, j'avouerai volairiiers que
toute cette pompe extérieure des ceuvres antiques peut être égalée
par l'utilité des Ouvrages modernes. Il y a à Ntmes même un tnvafl
achevé d'hier, et dont les Romains eux-mêmes seraient bien fiers.
Ceci est, pour ainsi dire, le travail d'un seul homme nommé Paulin
Talabot. Figurez-vous un esprit fort^ une volonté ferme, une audace
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LE YOYÀOKjiW HOMME BSliftEUX. TH
i toute épreuve» une scjeace iofiuiei^EQ. gareoucant les montagofls
qfu entourent la ville^ terrains dévastés « fli^uvea débnrdés, mîaèces^
néant» ravages de tout genre, Tidée est venue à celui-là. (yi'il pouvait
tenter» lui aussi , une œuvre romaine;, q^*il pouvait à son tour coo^
bler ces vallons» aplanir ces rudes soaunets^ dompter ces tocrena
rapides, en un mot lier au Rhône les arènes et la ville de Nhnes. Et
ce qu'il a entrepris» Paulin Talabot l'a hardiment exécuté» Et non^
seulement il n'avait pas à ses ordres toute une anmée de Bjornaina»
maîtres souverains des matériaux et de l'espace^ hmûs encore il avait
contre lui l'habitude ». le préjugé, le maaTaisvouknr». lapropiiété^
cet aveugle et égoïste décote; bien plus» il avait contre lui une ymtr^
3ance extraordinaire et extravagante qu'on appelle les ponto<:Ot-cbaui^
séias» Cette puissance occulte arrive ordinairament dans toutes^ les
entreprises du travailleur, crittquaiit ceci et cela r imposant les^coo^
ditions.les plus dures» indiquant les moyens les plus coûteux „quaBd
ce n'est pas elle qui paie* C'est à elle que nous devons nos trtstfs
routes» et si nous n'avons encore qjue q^elques^ lignes de chemina d(K
fer, c'est à elle seule q^'en doH revenir tout l'honneur.. Heureuses
ment que notre savant ingénieur a.méprisé tant qu!il a put cette exi-
geante compoffAQnuâ (pardon du mot» il est dans^ite^fi/o^). U »
tiAcé, mals^ les ponts-et-ohaussées» le parcours de son chemin; il
nia obéi à aucune des pentes indiquées ,. ce q|od eût ruiné les action^
naires» et à toutes les criailleries.de l'admimstcalian, il a néponduf
comme ce philosophe gr^ à qui l'on niait lemouvement» il amyarehé;
tt a donc accompli, en moins de dixrhuit mois^ a travers des difiOculr*
tés incroyables» cette œuvro immense. Son diemin travense la>moii*
tagne tout droit, comme ferait une flécha; il ne tourne pasJefrobsta-
cles, il les brise. Il s'enfonce sous terre avec une frénésie incroyable;
soudainil se montre de nouveau^ alerte et radieux. Le premier jour,
Paulin Talabot nous a menés kla Grand'-Comh, une monta^ie de
cbacbon. Vous arrivez la. oppressé, abîmé de tristesse, n'en pouvwtfit
plus. Tout le paysage d'alentour, mais c'est proCaner le met payr-
sage» est nu, désolé, aride, inerte, mort. Déjà cependant un village
s'est élevé sur le penchant de la colline, pour l!habitation des mineur»;
mais dans co village pas un cbien n'aboie , pas^ un enfant ne pousse
mn joyeux petit cri» pas une femme ne chante et aussi pas un
oiseau. En ces lieux, tout étonnés d'être rattechés au monde vivant»
la vie et le mouvement commencent à peine. Et encore est-ae sous
la terre qu'il vous les faut chercher. Entrez donc» si vous l'ose», dans-
cette mine profonde» que Tirgile semble avoir décrite qiiandiili paria
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772 WMYVE m» PBCX MONDES.
du Ténare. Tous pénétrez de plain-pied dans la montagne» La mine
étend tout au loin ses rues innombrables, à peine si vous aperceves
la vacillante clarté dans la main du mineur. De temps à autre vous
entendez un grand bruit; c'est la houille qui tombe« masse détachée
de la masse universelle. Si vous levez la tète, vous pouvez suivre à ses
ondulations immenses ce vaste manteau de charbon dont les franges
seront à peine découpées quand toute cette génération ne sera plus
de ce monde. Mais cependant quelles ténèbres! quel silence! Quel-
ques ouvriers suffisent à tracer ces tristes sillons, des sillons sans
soleil, sans rosée fécondante, sans verdure et sans ombrage; mais
aussi, une fois que cette triste récolte sera faite, que de forces amon-
celées cette masse inerte vous va représenter! Que de bras! que de
travailleurs! que de vaisseaux qui vont partir au loin! Dans cet antre
ténébreux est enfermée la vie et la puissance des peuples modernes;
c'est de là véritablement que part la force nouvelle qui les pousse;
et quelle grande idée, savez-vous, d'avoir été chercher cette mon-
tagne perdue là, pour la placer sur les bords de la Méditerranée» où
chaque navire lui viendra demander le mouvement!
Non-seulement par ce chemin de fer vous allez à la Grande-
Combe , mais encore vous allez à Beaucaire. Le Rhône prend à Beao-
caire le charbon qui vient de la mine, et de là il le porte à la mer.
Ainsi, Beaucaire, pauvre ville, d'une existence douteuse, qui vivait
par hasard et de hasards, qui n'avait guère qu'un mois d'existence
dans l'année, a 6ni par vivre de la vie du commerce de chaque jour.
Sur le quai , nous trouvons un pont suspendu que le Rhône doit
avoir emporté depuis, et nous voyons passer en même temps, mais
d'un pas bien inégal, le bateau à vapeur et la gcdioUy triste bateau
tiré par un cheval étique ; c'était là toute notre civilisation il y a
vingt ans, et nous n'avions pas d'autres armes pour nous battre
contre le Rhône, ce ren verseur de villes, ce ravageur de provinces.
A notre gauche, voici le chûteau de Beaucaire, tout en ruines; la place
forte d^autrefois est devenue une étable à bœufs; à notre gauche,
voici Tarascon , et plus haut le château bâti par le roi René ; nous
sommes reçus par un pauvre crétin qui se chauffe au soleil.
Et maintenant que nous voilà sur la grande route, allons plus vite;
Arles n'est pas loin. Saluez cette charmante ville, et cependant ne
craignez rien , je ne vous mène pas aux arènes, à ces arènes plus belles
et mieux conservées, s'il est possible, que les arènes de Nîmes, et
surtout silencieuses et désertes; je n'ai rien à vous dire du théâtre,
où se représentaient les comédies de Plaute et de Térence, spectacle
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LE V0TA6B d'un HaMMB HEUREUX. 773
plas digne d'ane nation poliiée que tons les combats de gladiateurs ;
je laisse de côté Fart gothique, les tombeaux des saints et des martyrs,
et l'admirable tète de Diane, et la tête d'Auguste; je ne suis pas un
antiquaire, je ne veux pas Tètre ."c'est le plus pénible des métiers
pour récrivain d*abord, pour le lecteur ensuite; mais, cependant,
venez avec moi, nous allons entrer, s'il vous platt, dans le clottrede
Smnte-Trophime. Ëhl vous l'avez vu, madame, par une nuit d'été,
ce beau cloître,' vous l'avez vu , d'abord sous le crépuscule flévreux dé
la lune des morts, et ensuite tout étincelant de la musique de Meyer-
beer. Vous avez admiré ces arceaux gothiques, ces grêles colonnades,
l'herbe de ces dalles sonores, la mousse qui grimpe sur le beau visage
de ces pâles statuts enveloppées de leurs robes traînantes. C'est, en
effet, le même clottre, c'est le même aspect; mais peut-on comparer
la toile peinte aie vieilles et saintes pierres? Qu'Ottt-ilsfeit d'ailleurs,
nos décorateur^ d'opéra, des deux autels, et du clocher que soutien-
nent ces quatre pilastres, et de la tour romane à trois étages, et de
toutes ces fines coionnettes qui sentent leur xiP siècle d*une lieue,
et surtout de ce beau portail tout chargé de ceis innombrables figu-
rines? Comme aussi ne cherchez pas la croix de pierre ou s'agenouille
la gentille Alice; cette croix n'est pas à Sainte-Trophime, elle s'élève
sur les hauteurs du H&vre , dans le cimetière de l'abbaye deiGraville.
Non , une fois dans Arles, ce n'est pas de ces antiques murailles que
je veux vous parler; non, ces Romains, cesévêques, cet empire qui
s'en va en laissant de si nobles vestiges^, cette croyance qui se fonde
par de si grands miracles, ce n'est pas là seulement tout ce qui nous
frappe dans ces murs. Tenez, madame, regardez I A chaque porte, à
chaque fenêtre chastement entr'ouverte, sur les bords du Bhône
grondeur, sous les vieux arbres, dans les églises où elles prient d'une
façon charmante, voyez-vous, admirez-vous ces belles filles à l'œil si
noir, à la peau si blanche, au maintien si noble? Elles ont tont-à-fait
le geste, le sourire, la tlignité des jeunes grandes dames romaines;
elles savent qu'elles sont belles par droit de naissance, et elles ont
soin de leur beauté, comme la ville a soin de ses arènes, par un
orgueil national bien entendu. Et cette beauté dont elles sont fières à
si juste titre> elles la parent de leur mieux, simplement, noblement,
avec une bonne grâce unie et charmante. Des pieds à la tête, il n'y a
rien à reprendre. Remarquez, je vous prie, ce bas bien tiré sur cette
jambe mignonne, ce pied vivement attaché à la jambe et cette main
au bras, et connue le bras se replie noblement à l'ombre naissante
de cette gorge que recouvre le plus fin mouchoir. Dans leur vêtement,
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774 KBTBB Ufr HBVX Mfl
tout est simple et naturel camme daa» leur beauté; point dr
leurs tranchées^ des robes noires el du linge Uane,
cependant que leur blanc visage. Leurs ebeveax smrfl
touffus, de cette belle couleur noire par laifiieile leaoknl » paasi^ et
c'est à peine si ce large velows les peut eonraîr. Ce veltom» est k
seule coquetterie apparente dts ce» coqvettes penoanan ; il eat dt
toutes cottleuro, noir,^ ronge, nacarat; lesi manebeMes, cHea en «Et
toutes, sont invariablement de la toMe la phia fine, et avec toirt cda
des sourires ingénus ^ des reganb bonnètes^ une «Mumncc calme.
— A bas les antiquaiiesl ib travalUent k mût et le jour à étudier des
misères I ils perdent la vuesur desinacripyona^effacées ; ils inmaasent
dan»la pousaère des tenqis toute» soiies de débris peur noua prouver
que les Romains ont passé par-4à. — Ouir aevtea^ les Skmialiis oat
passé par-là avec des Romainca; les pnBeaaMit psiaé par là tenaat
par la main les princease» de la jeunesse ; les uns et les mataes^ ils
sont venus respirer cetair si pur, et, en tëmoigMge de le» passage*
ils ont laissé là mieux (pie des amphithéâtres^ mieux qne des tom^
beaux et des nmaées ; Us ont laisaé ce noUa saog qui n'a pas encose
menti à: son ocigîne illusU«. Bdies filles qui pasaer si légères av«c
vos dix-huit ans et votue anti<pie origine^ veos êtes ceitrineoK&t la
plus fierèéritage et le do» le ptas précieux que nous^ aient laissé les
Césars.
Au reste, tous ces conqiiérans passagers ont laissé ce qu'ils ont p«
dans ces contrées trop voisines de Tltalie pour n'être pas quelqneiMa
rUalie. Charles Maitel , qpii a brisé tant de choses, comme c'était soa
métier, et comme son devoir le voulait, a laissé en ces lieux une race
de petits chevaux qui descendent, dit-on, dea chevaux qne mam-
étaient les Sarrasins avant leur débite. Mais ces chevaux arabes n'ont
pas tenu autant que les filles romaines. Les jeunes filles ioniemma
sont aussi belles qu'aux premiers jours ; sur l'écheNe des êtres lAvéa
ou créés, elles tiennent le wlien entre les Parisiennes et la Véaua
d'Arles; les chevaux des fiers Sarrasins sont devenus d'horribles
petites bêtes qui tiennent le milieu entre l'âne et le maleL
Il était nuit quand nous avons traveraé la ville d'Aix, si fière
aujourd'hui d'avoir donné le jpur à cet élég^t et passiopaé plé-
béien d'une si haute éloquence, d'un si grand courage, fenne et
honnête volonté qui a déjà renversé tant d'obstacles. De pareOs
hommes sont les oracles de l'avenir. Tout vivana qu'ils sont encore,
on voudrait voir la maison où ilssont nés, le gazon qu'ils ont foolé^
le coin du ciel où ils ont deviné leur étoile, cadiée denière L'étoile
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LE YWMSiE D*CN «OHHE AEimEUX. ?7S
éblouissantede r^mperenr. Mais non? verrons cela plus tard ; hfttons*
noQs, car Toici ncAre grand orage qui va nous rq>rendre; hâtons*
nous, t^ar an point du jour nous verrons Marseifle. Voici Marseille,
mais , dans cet admîrafole coin de terre qui a été long-temps une terre
grecque et long-temps une terre romaine, ne cherchez aucun vestige
de la Grèce ou de ritalie. Marseille est uniquement et tout-è-fait une
ville française; elle a l'esprit, l'activité, le courage, Fénergîe, le bon
sens de ta France; elle s'inquiète peu d'art et de poésie; elle sait bien
qu'elle n'a pas été placée là pour rêver, mais pour agir. Aussi ëchap*
pe-t-elle aux antiquaires et aux touristes; aussi méprise-t-dte de tout
son cœur ces méchantes petite^ retil^iies à l'usage des villes qui n'ont
rien à faire. Elle a renversé tout son passé, elle ne vit que dans le
présent. Elle« oublié ses origines, elle ne veut pas remonter plus
haut que la France. EHe sait toutes les langues, elle porte tous les
habits, die connaît toutes les monnaies, die a le secret de toutes les
marines, elle est ptas fière de son port que d'avoir produit V Iliade;
de cette bdie mer qu'elle domine, efle ne sait d'autre histoire, sinon
œ que la mer emporte et ce qu'elle rapporte. C'est une ville qui
chante victoire depuis le soir jusqu'au matin; ne la dérangez pas.
J'ai vu à Marseille un triste spectacle. M^'Dorval, cette ameen peine»
était venue avec sa pacotille, bien usée depuis cinq aus,^de drames
modernes, et, entre autres, elle avait apporté dans son h^^^ffiÂngelo,
$ffran de Padoue, Vous savez comment elle joue la Thisbé , avec quel
désespoir et combien de larmes touchantes ! Elle paraît, elle est reçue
avec acclamations, le parterre est heureux de la revoir; mais biéntdt
les transports font place au silence, le silence à l'ennui; le peuple de
Marseille, avec son bon sens de chaque jour, ne peut pas supporter
kmg-temps ce péle-méle de poison, de contre-poison, de portes
iecrètes, de meinsonges, et , afin de concilier toutes choses, son dé-
dain pour le drame , son admiration pour l'actrice , ils applaudissent
la grande conbédienne avec fureur, et ils sifflent en même temps
de toutes leurs forces le drame malencontreux. Ma foil vive le bon
sens ! n n'y a que cela pour bien juger les œuvres de Tesprit !
Qàelle rage a-t-on, je vous le demande, dé s'arrêter dans tous
les lieux où îl y a quelque souffrance à voir? Pourquoi ne pas laisser
de côté ces misères qu'on ne peut soulager, les larmes et les
eriûies, la prison et l'hêpîtal? Te trouves-tu donc trop heureux , toi
qui voyages? Mais non, il faut obéir à Tinstinct qui vous pousse
malgré vous à tout voir. D'ailleurs le bagne u été si fort à la mode
pendant dix ans, qu'en bonne littérature il n'est guère permis de ne
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776 UYini MS Mux mommb.
pas lui faire une petite visite. Ainsi , à peine arrivés dans Tonloo , oa
nous mène au bagne; vous entrez avec un grand effroi ; mais bientM,
tout entier à un spectacle si nouveau, vous admirez ce vaste espace,
cette mer emprisonnée et obéissante, ces travaux immenses, ces
détails infinis. Ceci vu, nous avons enfin cbercbé les forçats. HéHas ! ces
tristes costumes, ces tristes chaînes, ce bnrit de fer, cet accouplement
forcé, cette contrainte dans le travail, tout cela, il faut Men le dire,
di^Nirait dans le bruit et dans le mouvement du port. On ne songe
plus aux crimes ni à la peine; on ipgarde, on se retounie, on étudie,
on va d'un détail à un autre détail; ou visite ces vieux vaisseaiu im-
potens, debout ajurès tant de Mnbats, et qui portait encore dans
leurs flancs les boulets qui les ontUessés ; on veut voir, de la cale au
dernier pont, le vaisseau en construction, machine innocente encinre,
bientôt achevée , et alors citadelle vivante qui va partir toute chargée
de palmes et de gloire. On comprend à de pareils spectacles , à ces
forces lentement créées sur un coin de la mer par des bandits accou-
plés Tun à l'autre, on comprend ce que c'est qu'un grand peuple; et
lorsqu'enfin on laisse tomber un regard de pitié sur les forçats du
bagne, savez-vous pourquoi on les trouve à plaindre? Ce n'est pas
pour leur misère, pour les coups, pour les chaînes, pour la pleine,
pour le désespoir, c'est pour l'ignorance où ils sont. Ils ne savent
pas ce qui se fait autour d'eux , ni pourquoi ce soudain redouble-
ment de travail, ni d'où vient ce vaisseau qu'ils réparent, ni où va
cette frégate quUls construisent; ils ne savent rien , ils n'entendent
rien ; ils sont retranchés du peuple, retranchés de ses Joies et de ses
douleurs.
Mais , ma foi ! pourquoi nous attendrir? et qu'y faire? A chacun M
peine, à chacun sa joie ! Songez donc, songez donc que l'Italie noutf
attend, que je vais la voir, qu'elle est tout proche, ma transparente
et chantante vision.
L'Italie ! C'est qu'aussi sa tête est si belle, son geste est si char-
mant , son regard est si tendre, son œil si noir, sa robe est si peu atta-
chée, elle vous montre son épaule brune avec tant de comphisanee
et d'orgueil! Je vous fais grâce du chemin et de l'impatience, et des
vallons et des montagnes, et du cirque de Fréjus caché dans l'herbe;
je suis bon pour vous, je vous mène à Nice en droite ligne; mais, s'il
vous plaît, après cette course haletante, reposez^^vous quelque peu
sur ces divines hauteurs.
Ciel ! que la nuit est belle ! Dans quelles splendides clartés s'enve-
loppe ritalie ! Que l'air du soir est rempli de parfums et d'harmonie!
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LE VOTAGB D'CN HOMME HEUREUX. 777
Au pied de cette haute terrasse où nous marchons lentement, la mer,
la mer italienne, la mer d'Ionie, cette mer qui conduisait du golfe de
Naples à la ville d'Athènes, du Vésuve au Parthénon, nous accom-
pagne de son doux et phosphorescent murmure. C*est alors ou jamais
le moment de se rappeler les plus beaux vers des poètes, les drames
les plus toucbans, les passions les plus saintes, les rêves de la vingtième
année qui reviennent en foule aux murmures de, cette mer, à la clarté
de ces étoiles, aux bruits charmans qui tombent de ces montagnes
éclatantes. — Devant nous passent, comme autant d'ombres, de pAles
jeunes gens, des jeunes fiUes moribondes; ils sont venus là, ces pau-
vres malades, pour se rattacher à la vie, à la jeunesse, à ces deux
trésors qui s'enfuient de leur poitrine brisée. — Dans le lointain, une
voix fraîche et pure, quelque belle voix guérie par le vent embaumé
qui se respire en ces lieux, chante doucement la complainte de la
Desdemona A'Otello. C'est encore la mer, mais elle est calme; c'est le
même ciel, mais il est pur; c'est peut-être au fond de ce jeune cœur
qui chante, la même passion , mais elle dort. Il faut bien cependant
que ce soit là l'œuvre souveraine d'un grand génie, pour que cette
romance d'OteUo, séparée du drame, ait encore ce grand retentisse-
ment dans votre ame et dans les lointains attentifs de la montagne
et des flots!
Le son des cloches d'un jour de fête vint bientôt remplacer cette
première nuit de l'Italie. Le soleil se montre radieux et comme un
conquérant légitime qui s'empare de ses domaines aux acclamations
universelles. En même temps le bruit reparaît dans fts rues de la
ville, et avec le bruit le mouvement. Les soldats réveillés sortent de
leurs casernes au bruit de la musique. Dans toute église, dans toute
chapelle, la prière éclate, non pas cette prière du bout des lèvres de
nos belles dames parisiennes, une prière timide et qui se cache dans
l'ombre; la prière italienne monte tout droit et fièreitaent jusqu'au
ciel; elle parle à haute voix; elle se met à genoux devant tous, dans
les rues, au grand soleil , elle se frappe la poitrine de ses deux mains;
il faut les entendre chanter leur complainte, ces heureux chrétiens,
on dirait d'une lamentation de Jérémie hurlée sous les murs croulans
de Babylone! Il faut les voir marcher en procession dans l'admirable
pêle-mêle de cette immense oraison dominicale. Vous parlez d'éga-
lité, de fraternité; l'égalité, la fraternité, les voici qui passent, pro-
tégées par la même bannière. L'évêque, le diacre, l'enfant de chœur,
le mendiant qui étale ses plaies, la noble dame qui étale ses diamans
et ses perles, la cohue du peuple les pieds nus, le capitaine chargé
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779 BXT9B DBS WBST MOIfBU.
de sa coirasse, le meadiaBi el le gouvtraew, le fevçal libéré el le
Hiagistrat qai Vtk cbttié, ilâ intrcheiit tow à eete bewek» «w^
des antres, ebanlaDt à Yem'i^ dans ub chwnr noanine, les saaÉes
manies.
Le leademam aa oKttîa, de iMMiae hewe« nous eatfioQS dans cet
admirable sentier, sur les Apea&iiis, appelé la rivière ée Gènes, flga-
rei-voas qoe tous passez ee re¥ae la (ene et le ciel daas leurs piiii
doux aspeets. Ce graod bfea nous éblouit et nous eharme, les doaoo
vapeurs do matia s*arrèteBt à nos pieds, le soleil briHe là haut d*aa
vif édat. Pardonnes-Bsoi si c'est touQ^^^cs la laâiDe description , mis
c'est toujours le mèoie délire.
Où mootez-voas? Dieu le sait, q«e vous in^orte? Mantes encore,
montez toujours. Ne dirait-on pas que la montagne s*étend soœ vos
pieds comme ferait une plaine chargée d'ombrages et de morauvcs?
Voyez! la cnlture est partont comme est partout la poésie. Le rae
même est devenu fertile; le torrent dompté travaille le matin comne
la père de faanlle dans son «sine, et le soir venu, il chante coauae
nn jeune homme sous les fenêtres de sa maîtresse. Le sillon ferifle
gagne les hauteurs , enveloppé dans sa robe encore printanière moitié
verdure, moitié fleurs ; à vos pieds, sur vos tètes, à droite et à gauche,
les blanches villas vous provoquent sous leurs verts orasigers. A
chaque pas, ce sont des surprises nouvelles. La montagpe se pré-
sente à vous menaçante, hérissée, toute chargée de la cascade fn
gronde; vous cherchez d'un (sA inquiet par quel sentier perda
vous tournertz cet obstacle; soudain, & miracle! la montagne
recule et vous fait place, ou bien elle s'entr'ouvre devant voos,
vous passez triomphant sous ces voûtes solennelles. Malbeuiewe-'
ment, on a beau aUer au pas, on a beau s'asseoir à chaque dé-
tour de la montagne, on a beau chercher à chaque instant noe place
favorable pour y dresser la tente d'Élie , celle de Moïse et sa propra
tente; on a beau s'arrêter sur le bord de la mer pendant qae les
pécheurs ramènent leurs grands Glets tous remplis de l'abondante
moisson , on ne peut pas aller de Mce à Gènes en plus de deux
jours. Trois lieures suffisent à traverser le grand royaume de Monaco;
à Onegfia vous passez la nuit sur la naontagne, c'est Nice encore,
mais plus grande et plus calme. Cependant nous fîmes si bien, qu*i
était nuit lorsque nous entrâmes dan» Gèœs, la ville de marbce,
la viUe des palais et des gsands souvenirs , des grands peintres et des
grands architectes. J'ai déjà parlé de Gènes, et bien souvent, mtis
lorsqu'en me promenant rar les reaaparts, je viens à penser
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LE vaYAGE d'un HOMTE «ErSEUX. 779
pages que j*ai écrites H y a deux ans (qui donc y penserait si non
moi?), je sens la rougeur me monter au front, tant je me trouve
froid, ingrat, terne tt peu éloquent à propos de cette merveille de
ritaKe. Oui, la voflà encore une fois sous mes regards. Voilà le port,
voilà les chefs-d'œuvre, voîlà toutes ces grandeurs évanouies. Visitons
encore une fois ces grands seigneurs hospitaliers , les Duraczo , les
Brignole, les Bafti, les Doria; que je vous revoie encore, jardins,
fontaines, terrasses suspendues dans les airs, beaux marbres aux
couleurs infinies, chefe-d'œuvre sans nonntbre du Corrège, de Léonard
de Vinci, de Paris Bourdonne, du Guide, de Vandîck et d'Holbein,
chefs-d'œuvre dignement abrités dans les maisons royales élevées
sur cette mer par Galéas Alessi , Barthélémy Bianco , Tagliafico et
tenf d'autres! — Le palais Baibi, antique sll en fut, s'était paré de
toute la grâce, de tonte la jeunesse, de tout le bonheur qu^apporte
avec elle la jeune fille mariée au jeune homme qu'elle aime. Aussi la
vieille maison avait-elle un air de Tête inaccoutumé. Seulement toaté
«ne partie du palais, consacrée à la vieille mère, reste morne, silen-
cieuse et sévère comme autrefois. — Dans les jardins Doria (un
homme de la douane veille à la porte du Dorial], dans les jardins
Doria, l'herbe a cessé de pousser, les rosiers ont été taillés par une
maiti secourable, les vieux arbres ont été émondés; déjà les marbres
des allées se débarrassent de leur mousse épaisse; bien plus, bien
phis, ô quelle joie! l'écusson des maîtres reparaît au fronton du
noble édifice, le Doria est attendu, le Doria va revenir, l'aigle à deux
tfttes le précède , et comment séparer long-temps ces deux grands
Boms, Gênes et Doria! — Revenez cependant, revenez, qui que tous
soyez, vous qui portez encore ce grand nom qui a été le signal de la
lifoerté de tout un peuple. Revenez, car pour quelques fleurs qui
vont se montrer de nouveau dans votre maison de la ville, votre maison
des champs est en grand désordre. Savez-vous que Tavenue de votre
diftteau est encombrée de vignes grimpantes ?5avez-vous que le vent
a emporté le toit de la maison , que les murailles gémissent et se dé-
pouillent chaque jour des derniers vestiges de leurs fresques anéan-
fîcs, que vos tableaux ont été achetés par le spéculateur, que vos
beaux meubles ont été vendus à l'encan? Accourez, accourez, prince
Boria , si vous voulez rapporter à vos orangers des fruits et des fleurs,
le mouvement et la limpidité à vos eaux, et quelques pas de jeunes
femmes et d'enfans rieurs sur le sable de vos désertes allées. Hfitez-
vons! Dieu est grand, et le soleil est puissant sans doute, mais ni Dieu,
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780 WMnm vms bbux mokdes.
ni le^soleil ne sauraient toat faire, Us ne sauraient rétablir, mdgré
loi , la grandeur de Doria !
Vous quittez G£nes tout comme vous avez quitté Nice , en tnweP"
sttt la montagne. Aussi, ce nouveau cheroio-li s'appelle te rivièn
d'Orient; c'est tout-à-fait le même aspect; mèiBes villages, Boémas
cris de joie, même bemité , même grandeur dans le pafsage , et tou-
jours et à chaque instant cette belle mer qui vous sert de cortège
royal. Seulement, à Chiavari , le soir, notre mer avait fait mine d*ètre
en colère; mais figurez-vous la colère d'un bel en&nt, qni ^sourit
même au milieu de ses larmes. — Dans le lointain éclate le golfe de
la Spezzia. — Plus loin, se présente un torrent, la Magra^ et nos Ita-
liens, nous voyant arriver, de lever les mains au ciel! Le torresl était
terrible, il roulait des montagnes, il était profond, il était perfide,
nous marchions à lai nKMt à coup sûr. Oh! les poètes! De braves
moines étaient assis sur le rivage, la besace pleine et les mains jointes,
et ils attendaient patiemment que toute la Magra fût écoulée. — Eh
bien! m'écriai-je, le sort en est jeté, nous passerons lr-*Qa*|L cela
ne tienne, excellence! dirent les bateliers, et les voilà à l'eau qui
traînent la barque. — Ce terrible torrent avait tout au plus assez d'ean
pour nous porter.
Au reste, il n'en faut pas trop vouloir à la Magra de ces admirables
histoires de dangers et de précipices. Ce torrent, qu'il faut traiter
sans respect, fait vivre de temps à autre, lorsqu'il fait sa grosse voix,
les hôteliers de la rive droite, et le seigneur Bibolini, l'hôtelier de la
rive gauche. Rien n'était plus facile et plus dans les goâts de sa
majesté le roi de Sardaigne que de jeter un pont sur cette terrible
Magra f mais le roi de Sardaigne n'a pas voulu déplaire au seigneur
Bibolini; parlez-moi des rois absolus, pour avoir de ces complan
sances-là.
Mais silence! soyons recueillis et attentifs!. En fait de royaumes,
en voici un qui est pour moi, après la France , le plus beau royaume
de ce monde, — le royaume de Lucques. — Ce beau pays s'annonce
de la façon la plus verdoyante et champètre.Yous marchez à travers
toute sorte de prairies chargées d'arbres; la pluie qui tombe depuis le
matin a ranimé toute cette verdure, balayé ces beaux sentiers, rendu
le mouvement et le murmure à tous ces ruisseaux jaseurs. Mais la
pluie en Italie ! c'est le voile transparent qui cache le soleil ! Ainsi vous
allez de la montagne à la vallée, de la vallée à la plaine, inquiet , ému ,
heureux , et le cœur vous bat bien fort. — Et pourquoi ce grand batte-
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LE VOYAGE D*UN HOVME HEUREUX. 781
ment, je vous prie?— Pourquoi? parce qu'il y a dans ce tout petit
royaume du bon Dieu un tout petit coin de terre qui est à vous, que le
hasard vous a donné, que vous n'avez pas vu encore, et parce que vous
allez te voir! Cependant, madame, rendez-moi cette justice, que pen-
dant deux grandes années j'ai noblement supporté ma fortune. J'ai
mieux fait que la supporter, je n'y ai pas songé plus de huit jours chaque
année quand il y avait ici grand soleil , grand labeur, grand tumulte,
et force livres nouveaux. Alors je m'écriais comme notre poète : —
0 mon petit coin de terre, quand te verraî-je? 0 rus quando te
aspiciamf M'y voilà donc. Marchons avec précaution, de peur que
mon pas trop hâté ne fasse fuir mon domaine dans le nuage. A la fin
la ville cafittule se présente à nos regards. Elle est là-bas, fièrement
retranchée dans ses remparts de gazon et de tilleuls. Ces beaux
arbres , ce sont les forts détachés de la ville; cette belle source , voilà
les fossés qui la protègent; ces vignes grimpantes , ce sont les mu-
railles, les bastions et les ouvrages avancés. Ce jour-là, la ville de
Lucques était en fête, c'est-à-dire qu'à la fête de chaque jour s'ajou-
tait une fête nouvelle. Les courses de chevaux venaient à peine de
finir, le bal de la ville renvoyait à peine ses danseuses, le dernier
concert remplissait l'air de ses mélodieux accords, les plus grands
noms de l'Italie se ruaient dans l'heureuse ville, une princesse aimée
de la Russie, la princesse Hélène, noble dame, venait à peine de
quitter le duché! Moi, à mon tour, je me hftte. Cet homme si calme
pendant deux ans, il est tout impatience et tout feu. — A combien de
lieues sommes-nous des b^îus de Lucques? dis-je à l'hôte. — Vous y
serez en deux heures, me dii-il. — HAtons-nous donc, et du même
pas me voilà parti pour mon château.
Cette fois encore la scène change. De riante qu'elle était, elle
devient austère. £n efTet, pour aller aux bains de Lucques, il vous
faut traverser cinq ou six montagnes d'une physionomie tout alle-
mande; une rivière assez peu paisible coupe en deux cet entassement
de verdure. La rivière occupe le bas-fond du vallon; elle gronde, elle
s'élance, elle écume, elle s'irrite tout à l'aise; nul n'y prend garde; on
dirait quelqu'une de ces puissances sans pouvoir de la chambre des
députés que chacun laisse hurler et que personne n'écoute. Le sentier
va çà et là en zig-zag, un peu au hasard , comme un honnête sentier
qui ne mène à rien , $iiiw à la fête et aux plaisirs, quand tout à coup,
par un beau pont précédé d'une avenue de vieux arbres, vous péné-
trez dans une gorge de montagnes. Contenez-vous, mon cœuri
voilà les bains de Lucques. Tenez, cette grande maison au bout
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782 RETVE DBS DEUX MOirMES.
da pont, c'est Thôtelterle du sefgnenr Pagnini , le maître de céans,
on |)eat le dire. Sa maison est tont nn Tillage d'Anglais et d* Alle-
mands, et tout à cftté la vallée que vous voyez; c'est le palais des
Jeux. Le jeu est en effet, après le seigneur Pagnini, le bienfaiteur
des bains de Lucques. Le jeu a tracé ces beaux sentiers, il a jeté 12
ce beau pont, il a arrondi la vallt'e, il a donné de l'espace et de Tair
à ce beau petit coin de terre; enfin il s'est élevé à lui-même dans
cette place difRcîle, ce vaste palais où Ton dirait qu'un roi va venir.
Dans cette maison royale, rien ne manque. Vaste salon de lecture
où l'on peut Hre à journal ouvert, même les folies les plus violentes;
vaste salon de bal qui, le soir, n'est jamais sans un peu de musique,
un peu de danse, un peu d'épaule nue, un peu d'esprit, un peu
d'amour; un jardin de vingt pieds vaste pour le lieu, et enfin une
modeste petite roulette qui apporte un peu d'or sur cette heureuse
terrp ou l'or est si rare. En un mot, il y a de tout à ces bains de
Lucques, même des bains tout en marbre, même une eau sulfureuse
qui guérit sans peine toutes les maladies que peut guérir l'art mo-
derne. Et tout cela est si frais, si mignon, si charmant, si joli, si
reposé, si calme! Cependant je n'étais pas content encore, une
chose manquait à ma joie; je voulais voir tna maison, la maison 4ii
hasard, cette fameuse palazzina Lazzarmi, qui m'a fait tant d'en-
nemis mortels; ce grand problème que j'avais inventé, disait-«n,
pour me fimre électeur, membre de ta chambre des députés et pair de
France. Ma maison , où est-elle? Il faut bien que je la devine, îl faut
bien que jeia trouve tout seul, car le moyen d'aller demander à cet
homme qui passe : — Mon ami, où e^ tna moîson , sll vous plaft?
Cependant autour de moi les maisons ne manquaient pas; mais C donc !
est-ce que je puis me contenter de t^es chaumières? C'est un palais
que m^a donné le hasard , il me fairt Un palais; qu'on m'apporte mon
palais ! Or, en ce lieu des profondes modesties, îl n'y a que le jeu qui
aift un palais; le duc de Lucques lui-même, ce Bourbon dl^spagne,
Bourbon par le sang, Bourbon par le goût et par l'élégance, n'a
qu'une simple maison des champs aux bains de Lucques. Ah! ma
foi, je parie encore tout ce que vous voudrez, tenez, tout ft-haut,
à côté du jeu, et dominant la vallée, voici ma palazzina, je la recon-
nais à sa forêt de quatre acacias! Ainsi posée sur la colline , dominée
par les bains et dominant la vallée , l'aimaMe petite maison se donne
de petite airs penchés qui sont à mourir de rire. EHe a été bètîeavec
soin , et surtout avec unereeherche plus qu^îtaltenTic , par un pares-
seux d*Italicn qui est mort de fatigue après avoir accompli celte
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LE VOYAGE BVfi HOMME HSVREUX. 78t
œuvre immense. Ma maidoo est située entre ma terrasse aux acaciaa
et mon jardin, qui est beaucoup, mais beaucoup plus grand que votre
salon, lorsque je suis seul à vous raconter si heureusement les tontes
petites misères de ma vie. Dans ce jardin , prenez garde de vous
heurter, voi» avez à votre droite un bosquet de lauriers (ce n'est
pas moi qui Tai planté), et à votre gauche un bosquet de roses; danç
le fond de la grotte (il y a une grotte}, Teau coule à grand bruit; des
deux côtés, vous avez des lacs jaillissans comme nous en avons vu au
palais Doria, ni plus ni moins. Certes, il eût fallu me voir faisant
gravement en trois pas le tour de mes domaines. Quant à la maison»
voici comment elle se compose; mais je vous avertis qu'elle n'est pas
à louer ni à vendre et que je la garde l'an prochain pour y recevoir
tous ceux que j'aime : le rez-de-chaussée contient la salle à mauger,
les cuisines et deux fontaines; le premier étage (nous avons deux
étages et un grenier) est distribué à merveille, et si vous saviez quel
beau salon dont la vue se perd tout au loin ! La maison , toute ma-
gnifique que je l'ai vue, est petite et modeste. Sans trop d'efforts
de générosité, les envieux que je puis avoir, qui n*en n'a pas? me
pardonneraient cette bonne fortune. Tout petit qu'il est cepen-^
dant, mon palais de Luoiues renfermait un illustre meii4)re de la
pairie anglaise, sa femme, ses enfans, toute sa famille. Ils étaient
venus là les uns et les autres pour y passer cinq ou six mois de calme
et de repos. La dame avait apporté avec elle ses tableaux et sa
tapisserie commencée, le lord ses revues et ses livres, ses enfans
leurs plus beaux jouets, les servantes leurs plus beaux habits. La
maison se ressentait à merveille de pareils hôtes. Elle s'était parée
tant qu'elle avait pu de ce bien-être inutile, de ce luxe élégant, de
ces souvenirs de la patrie jetés çà et là sur (es murailles, sur les
meubles, par un heureux hasard. Même vous, madame, qui êtes
grand' mère déjà, vous qui êtes entourée d'une si charmante famille
d'enfaos jaseurs, ces pies blondes et roses aux caquets joyeux comme
leur pensée, vous ne sauriez croire combien les jolis enfans que j'aî
trouvés là ont embelli notre maison, le petit garçon surtout, un
■iorveux tout animé de l'enthousiasme de ses cinq ans qui venaient
de commencer. Il est venu à nous, nous tendant sa main et sa joue.
U portait un jyianteau d'évêque violet ^ et il disait gravement I9
messe. J'avais peur d'abord 4^0 ce iie fût une messe protestante ,
mais non; et qqand le petit évêque fut retourné à son autel, j'eusi
le plaisb de l'entendre nous dire : Domintâs voèiscum^ et j'eus l'hon*.
neur de lui répliquer : £i cum spiritu tuo^ à quoi il répondit par une.
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16% RBVra DES DEUX MONIM».
bénédiction qne j'acceptai bien pieusement. Eh quoi I la bénédidioe
de l'enfiint n'estrcUe pas aussi bonne et aussi sainte que œlle do
vieillard?
Et le soir de ce grand jour, j*états de retour dans la capitale de
mon royaume. J'allai voir, dans une belle et grande salle tout
éclairée à giorno ^ Topera nouveau du prince Poniatowski, Proeida.
Le prince Poniatowski vient d'avoir vingtrcinq ans ; Bellini n*a pas,
que je sache , un meilleur disciple dans toute TEurope. H y a dans
cet opéra de Proeida de bouillans accès de colère et de désespoir;
mais aussi que d'amour, que de plaintes touchantes! Cest Ronconi
qui chante le râle principal. Ronconi , Ggurez-vous Duprez è ses dé-
buts de l'Opéra , mais Duprez avec sa voix quand elle était jeune et
sonore, et non pas brisée par ces abominables efforts auxquels pas
une poitrine humaine ne saurait résister bien long-temps. A la fin de
l'opéra , le j^ublic enchanté a voulu revoir le jeune et noble maestro;
le prince Poniatowski a réparu, et c'était plaisir de l'entendre ap-
plaudir si franchement par tant de belles Italiennes à Fceil ardent,
aux épaules brillantes, dont la salle était remplie. Quelle fête, rien
que de les voir, ces jeunes femmes d'un si noble sang! quelle mu-
sique de les entendre vous parler avec le^lus admirables eaKoeries
de la terre! Rien n'est à comparer* parmi nos plaisirs de chaque
soir, à cette soirée italienne; non, rien ne ressemble, dans nos froides
et insipides assemblées, à cette franche bonne grâce, à ces honnêtes
sourires , à ce complet oubli de chaque femme pour sa beauté. Petit
royaume, dites-vous, le duché de Lucques, petit royaume il est vrai,
mais royaume intelligent, savant, amoureux des beaux-«rts; petit
prince, sans doute, mais petit prince qui porte l'un des plus grands
noms de l'Europe, un petit-fils de Louis XIY, un Bourbon d'Es-
pagne, fils de roi à qui l'on peut dire comme Horace à Mécène : -^
Thyrrhena regum progenieSt — descendant des rois d'Étrurie ; un jeune
homme du plus noble cœur, de la plus exquise politesse, si affable
que le dernier paysan de son royaume le peut accoster et lui dit : —
Soverino^ je paie deux sols d'impôt, est-ce juste? — Et lui alors, il
donne à son humble sujet de quoi payer son impôt pendant vingt
ans. Ainsi il vit parmi ses livres, parmi ses sujets, aimé et respecté,
bien qu'il soit peut-être le plus pauvre de ce pauvre royaume. A
celui-là, parlez-lui de la France, il la sait par cœur; parlez-lui des
beaux-arts, il est versé dans tous les beaux-arts; venu au monde
avec toutes les passions des fils de rois, il a conservé ces nobles pas-
sions, il leur a obéi tant qu'il a pu; puis, un beau jour, il a renoncé
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LE VOYAGE B'UN HOMHE HEUREUX. 785
tout d'un coup à ces coûteuses passions qui ne sont plus permises
qu'aux hommes riches de nos jours. C'est ainsi que cette belle et
riche galerie, composée par les soins de son altesse royale le duc de
Lucques, achetée i ses frais, et pour laquelle il avait arrangé une
aile de son palais, hélas! à l'heure où je vous parle, toute cette
galerie est en vente; c'est même, en comptant la question d'Orient
et ces guerres qui s'agitent dans le lointain , la plus sombre nouvelle
de l'Italie. — La galerie de Lucqves est en vente!
Heureuse terre celle-là, pour qui les destinées de quelques ta-
bleaul célèbres, de quelques marbres glorieux, sont autant de ques^
tîons sérieuses et solennelles! Quoi donc! la madone de Raphaël,
cette belle vierge qui est la digne rivale, la rivale authentique et re-
connue de la madone délia Segtiola, celle-là dont M. Ingres , qui s'y
connaît, car il est un peu de la famille, disait qu'elle n'avait rien à
envier à ses sœurs les autres anges? Oui , elle-même , la Vierge aux
Candélabres^ elle a dit adieu à ce beau ciel pour lequel elle était faite.
Encore un chef-d^œuvre de moins dans cette Italie qui aime les chefs*
d'œuvre avec une passion si bien sentie ! Encore une vierge de Ra-
phaël qui s'en va et pour ne plus revenir! Certes, l'Italie a raison de
pleurer la pluç belle de ses plus nobles filles, et ce n'est pas nous qui
la voudrions consoler.
• Cependant, parce que son altesse royale le duc de Lucques est
obligé de se séparer de ces chefs-d'œuvre qui représentent une
grande partie de sa fortune, 'est-ce bien là une raison, même une
raison itahenne, pour Taccabler de reproches? -Ce prince, si bien-
veillant et si bon , d'un esprit si distingué et si fin , affable et loyal
comme il l'est, pouvait-il s'attendre, de bonne foi , à tant de récrimi-
nations cruelles? Peu s'en faut que dans les autres pariies de l'Italie
on ne l'appelle un tyran , lui le plus aimable des aimables tyrans de
l'Italie, parce qu'il n'est plus assez riche pour garder ces belles toiles
qui le rendaient si heureux et si fier. Eh ! mais alors , que dirait-on ,
si lui , de son côté, il accablait de ses reproches les tyrans ses con-
frères , parce qu'ils n*ont pas été assez riches pour acheter ces mêmes
tableaux qu'il leur a proposés bien avant qu'il se fût décidé à les
offrir aux autres princes de l'Europe et même à ceux qui ne sont pas
des princes? Car, hélas! par cette incroyable dénK)cratie qui nous dé*
borde, quand chacun se peut dire à soi-même : Te voilà roi, Macbeth y
il n'y a plus que les très riches qui soient assez heureux pour pouvoir
payer les chefs-d'œuvre ce qu'ils valent. Que de fois, à une vente pu-
blique , où sont en jeu quelques-unes de ces rares merveilles dont
TOME XXIV. 50.
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IM BBiroB a» wmv% ■€
TEorope entière fliît les nons, airivent 4*aii câté les itm, les priDca,
les répiA>liqttes, les rofanmes, timides achetows, pendant qœ 4e
l'aulre cAté se lieot le vsML de dmabre de quei^K Rotscbiidl Pra§-
qat toiîoiirs c'est le valet de ckoiabre qui, â la Cn de la «ente,
emporte sous sob bias le chetd'œuYre tant détattu , ce ctieM*eBovi!e
qui^ oitre les maiss d'an roi ou d*uii penple, appartenait on peai
tout le inonde^ et que personne ne revoit pins.
Ceux qui ont eu rhonoeur d'approcher le prince de Lueqoea, «t
qni peuvent dire avec quelle passion éclairée et sincère aon «dtesse
aîrae les beaux arts, ceux-là seidement pourraient dire que la né-
cessité^ de «a mmn de fer, a seule fermé ce beau musée, oaverti
tous d'une si hospitalière façon. Mais si le duché de Luc^ies eÉt
peut-être le phis frais, le plus limpide, le plus charmant des peiilp
royaumes^ en revanche il en est peut-être le plus pamrne. Oans
ce c^Ame et paisible domaine, où tout est repos, ftalcfaemr et ver-
dore, où l'herbe pousse dans les fossés du di&teai, qui ne dédtôgne
pas cette hooiUe récalte, même avec les habitudes et le ccBm- d*«a
gr«id prince^ il est diffidie d'en conserver toujours les aHores. Taos
les accessoires des existences rayides , les yîeux monumens, les oMff-
bres^ les tableaux, r«*aiée stipendieuse et ^orieuse des artistes,
n'appartiennent plus de nos jours qu'aux grands seignews assez riches
pour les payer dignement. Le temps est passé où les princes de la
oaiaison d'£st et de Ferrare , et les IfMids eux-mêmes, avaient à leor
solde avare , et souvent pour bien peu d'argent , les plus grands prâi-
très, les plus grands poètes^ les plus habiles sculpteurs^ les pins «s«
odlens ardiitectes de i'£urope au %m^ siècle. Aujsiird^hui, diaqoe
liersd'un poète populaire est d'u» prix iaestîmable, chaque tahèêna
d'an maître illustre rq^résente une fortune; les musiciens eux-mâmes,
qai oatété de pauvres diables bien plus long-ten^is que les aatres
artistes leurs confrères , 4Mit singulièfement augmenté le prix de leur
génie; à ces causes, il Ji*est plus possible d'être un Jiécèoe à bon
marché, H n'est plus possible d'encourager les beaux arts et de iTétm
fMis înmteosément rkhe; à peine a-t-on le droit de lesaÎBKr. £t d'ail-
leurs, comme la possession des chefs-d'ceuvre a cela d'étrange et et
^guUer, qu'elle vous pousse toujours et malgré vous à acheter db
Aou^eau de belles choses; comme un beau tableau ippeHe un beam
taibleau, aussi puissamment, mais plus honnêtement sans donte,^*mi
loais d'or iqppelle un louis d'or, il arrive qu'après airoir iutté k)n^
temps^ après s'dre imiiosé d'tflamenses sacrifices^ i'amatear le pkis
passioBAé des beaux arts Sait par s'avouer un jour à hû-mème qfà^é
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LE VOYAGE D'UN HOMBIE HEUREUX. 78T
ne peut pas aller plus loin , qu'il est allé trop loin déjà , qu'il lui est
impossible nron-seutement d'acheter de nouvelles toiles, mais même
de garder toutes celles qu^I a achetées déjà. En haut et en bas de
réchelfe des heureux , cette histoire est la même hbtoire. Par exemple,
quel est Tamateur dé beaux livres, parmi ceux que noi)s connaissons,
qui ne se soit pas vu obligé de vendre une partie de ses livres pour
sauver le reste? Une fois arrivé à cette révélation suprême, Thonnne
sage, s'il est un simple particulier, a parfaitement le droit de pousser
jusqu'au bout la noble passion qui l'anime, et de se ruiner de fond en
comble; mais Tamateur qui est le maître d'un royaume, quelque petit
que vous supposiez son royaume, n'a d'autre parti à prendre qu'à
rompre tout d'un coup avec cette passion pour les chefs-d^œuvre; c'en
est feît , il y renonce tout dte suite pour n'être pas tenté d'appeler à
son aidé quelques-uns de ces moyens d'^avoir de l'argent, que les
princes souverains ont toiqours en leur puissance. Sans contredit,
c'est fort beau d'avoir à soi une galerie de tableaux dont bien des ca-
pitales de l'Europe seraient fiéres; mais cete est encore plus beau
mille fois de sortir le matin de son palais sans gardes, de se pro-
mener à pied dans les champs de son duché , d'être salué par chacun
et par tous, et de se dire à chaque pas : je n'af pfus de tableaux, c'est
vrar, maïs à coup sûr pas un de ces arpens de terre , si admirable-
ment cultivés , ne sera surchargé d'un centime ad(fiftonnel.
Ainsi a fait le prince de Lucques. Son altesse a lutté jusqu'à la fin
contre la mauvaise fortune, et elle ne s'est arrêtée que lorsqu'il lui
a été impossible d'aller plus loin. Aujourd'hui, entreprendre un musée
de vieux tableaux , c'est une tâche que bien peu de rois en Europe,
même les plus riches, oseraient entreprendre. Sa majesté le roi de
Bavière elle-même, malgré tant de ressourcés en tout genre, va len-
tement dans Texécutron de cette œuvre impossible. A plus forte raison
le prince d'un petit duché toscan dont la principauté doit retourner
au grand-duc de Toscane , et qui lui-même est attendu , dans un ave-
nir certain , par ces deux beaux et riches duchés de Parme et de Plai-
sance ; à plus forte raison aussi un Bourbon dlEspagne , les Bourbons
les plus malheureux et les plus pauvres de la maison de Bouribon,
même en comptant M"' la duchesse de Berry, qui , elfe aussi , a vendu
ses Van Dick et ses Terfcurg. ;N'avez-vous pas entendu dire qu'autre-
fois îl y arv»! en France la galerie d'Orléans, spïendfde entre toutes
les galeries princières? La révohifion française a dispersé la galerie
d'Orléans; c'est ïa révohition d^Espagne qui disperse la galerie de
Lvcques. Il n'y a pas encore une année que rien n'annonçait, dans lé
50.
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788 REVUE DES DEUX MONDES.
palais du duc de Lucques, que le musée serait vendu. Au contraire,
la plus belle partie de ce palais, qui fut le palais d'Élîsa Bonaparte,
c'était le musée. Le prince, dans son ardeur tout espagnole, avait
fait construire une vaste galerie à la plus noble place de sa maison ,
et déjà , dans cette galerie et dans des cadres magnifiques, sous un
Jour admirable, vous pouviez admirer les trois Carrache, le Fra-Bar-
tolomeo, l'Albert Durer, le Baroccio, le Dominiquin, le Gérard Dow,
le Guerchin , toutes ces belles toiles dont la renommée est grande
dans toute l'Italie. Quant à la Vierge aux Candélabres de Raphaël,
l'admirable et sainte madone, môme dans le musée du prince de
Lacques, n'avait pas de place qui lui fût propre; on la venait admirer
de Saint-Pierre de Rome, même apn>s avoir contemplé la Transfigu-
ration; on venait pour la voir du palais Pitti, même après s'être a^-
nouillé devant la Madone à la Chaise^ devant la Madone du Vayage;
chacun la pouvait contempler face à face, visage contre visage , cœur
contre cœur, pour ainsi dire; et elle, la noble dame, bien assurée
de sa beauté éternelle, elle posait complaisamment devant ceux qui
la voulaient étudier avec respect, avec soumission, avec amour.
Donc, celte admirable galerie est en vente tout entière. Le sacrifice
sera complet, car pas une seule toile, grande ou petite, n'a cfcé con-
servée, pas un seul de ces chefs-d'œuvre n'a été mis à part; leur
noble maître leur a dit adieu à tous; les beauiL fleurons de sa cou-
ronne ducale, il leur a dit adieu d'un œil sec, mais son cœur saignait
bien fort. Hélas î c'est le cas encore une fois de réciter vers par vers
l'églogue de Virgile, quand le pasteur Ménalque s'en va au loin
chercher un peu d'ombre et de verdure pour son. troupeau : — Nos
patriam fugimus; — nous quittons, disent les chefs-d'œuvre, nous
quittons la terre natalç, l'air limpide, le ciel bleu, le grand soleil,
la passion italienne, le regard italien; nous quittons les bois, les
prairies, les fontaines , et mieux encore les voûtes dorées, les glaces
brillantes, les murailles princicres; nous allons, Dieu sait dans quel
exil , d^ns quelles régions, dans quelles brumes épaisses et chez quels
bourgeois ! — Certes, quelque chose de pareil se sera passé dans l'ame
du prince se séparant de ces flatteurs honnêtes et respectés de sa
fortune, et lui-même il aura gémi sur leur exil.
Cette galerie du château ducal à Lucques est assez célèbre pour
que nous n'en fassions pas l'histoire. Elle était un des plus riches dé-
bris de cet éphémère royaume d'Étrurie, qui fut un des premiers
trônes élevés par Bonaparte , premier consul , comme s'il eût voulu
se faire la main à ce métier tout nouveau pour lui et qu'il devait ap-
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LE VOTAfiS D'CJN fiO^IAIE WUBEUX. 789
prendre si vite. Dans le souvenir de ces tableaux de Lucques, on
retrouve au premier rang un tableau important du jPérugin, le pré-
décesseur et le maître de Raphaël; un Gherardo delle Notti, le plus
bel ouvrage de Gherardo; le peintre illustre l'avait fait pour le prince
Giustiniani , qui fut aussi le protecteur des trois Carracbe. Nous autres
Français, parmi les maîtres de l'école italienne, tout resplendissans
de santé et de lumière, à côté de l'embrasement poétique de.Glje-
rardo, nous étions fiers de saluer le Massacre des Innocens par
Kicolas Poussin. C'était là une des perles les plus admirées de la
galerie de Lucien Bonaparte, quand le neveu promettait de marcher
sur les traces de son oncle le cardinal Fesch ; mais le neveu s'est un
peu arrêté en chemin, comme un homme sage qu'il était, pendant
que l'oncle a marché jusqu'à la fin de sa passion , comme un homme
riche qu'il était. Plusieurs tableaux du Dominiquin, de Frédéric Ba-
roccio, de Simone da. Pesaro, la Samaritaine du Guerchin, de. sa
plus belle manière; un enfant Jésus de Luini, dont les œuvres sent
rares; un Fra-Bartolomeo , remarqué même à Lucques, où le grand
peintre a laissé tant de marques de son passage; une Naissance du Christ
dans l'élable, par Mazzolino de Ferrare; vn Hercule, par Alexandre
Âllori, le digne frère du peintre de la terrible Judith du palais Pitti
(je vois encore sa robe jaune et ses terribles yeux noirs); une sainte
Famille de Rubens; un saint François de Cigoli, signé par l'auteur;
Ht/las enlevé par les Nymphes, charmante composition de Furiai, et
d'autres tableaux vénitiens, hollandais, allemands, de toutes les
époques des beaux arts, composent le fonds principal de cette galerie.
Avec un peu de soin et de travail , vous pourriez suivre la filiation de
ces belles toiles; chacune d'elles a son histoire authentique, sa filia*-
tion reconnue. Les unes ont été commandées aux peintres eux-mêmes
par des personnages historiques; le contrat de vente et d'achat a été
conservé. Les autres arrivent en droite ligne de Rome, de Sienne^
de Livourne, de Bologne, d'Espagne, de Gênes, de Flandre. La ga-
lerie de Giustiniani-, la galerie du marquis Boccella , du comte Ghivi*-
zanni, en ont fourni plusieurs ; la galerie Citadella, la galerie E^ter-<
hazy, la galerie Sardi, la galerie Joseph Bonaparte quelques-uns, et
aussi la galerie Buovisi, un Lucquois de la vieille roche, sans oublier
la galerie du prioee Borghèse, ^ent le nom se retrouve dans tous les
musées de l'Europe. Les églises et les couvens de l'Itafiç ont aussi
cédé quelques-uns de leurs tableaux à la galeriq (1^ |;^ucques, V^^
exemple le couvent des nonnes de San-Giovanetto, l'église de San-
FridîanOf qui ne sont plus que des ruines, protègent de leur souve--'
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W «BTiTE ma mpx
nir vénéré un tableau d'AniriftatCarrache et un taUeaii de Rranck,
eomme anasi le nom dé b reine d'Étnirie se rattache à phisieiindo
tableaox de cette galerie commencée par elle. Triste dèsUnée des
monarchies modernes î les trônes des rois dorent encore moins qoe
les galeries qa^Hs ont commencées. Hais la galerie et te tnAne, toot
s'en va à la fin, hélas î
Nous ayons conservé , ponr Iq nommer le dernier, le phn rare et te
phis excellent tablean de cette galerie, si nons mettons à port k
Vierge aux Candélabres; ce tableau admirable, c'est le Christ de
François Francia. YoHà un homme, voilà un artiste des plus bdhs
époques de Tart. Esprit, génie, fidélité à ses maîtres, constance,
courage, honneurs et fortune, gloire et renommée, rien ne numq»
à celui-là. Il était né à Bologne, au mifieu de b philosophie et de h
théologie amoncelées à cette place savante, et tout d*abord il aval
été un grand orfèvre dans le temps des grands orfèvres, pub m
célèbre graveur en médailles, puis il avait traité l'émail comme ai
maître. C'est pourtant le même homme dont quelques tabfeaux, et
entre autres le Christ Ae Lucques, se peuvent comparer aux plas
beaux ouvrage; de Raphaël en personne. Quand Francesoo cnt
achevé ce tableau qui est à Lucques, cette sainte Amie, cette Vierp,
ce Christ mort, toute l'Italie du xti* siècle battit des main?} et poussi
des cris de triomphe. En ce temps-là Raphaël était à Rome, à rece-
voir les hommages universels, comme sH sa fttt appelé Léon X. A ce
sujet, le Santio écrivit une lettre de louanges à Franchi, cet autre
Raphaël qui donnait à Bologne le mouvement et la rie; et même
quand hii , Raphaël , il eut achevé la sainte Cécile qui est à Bofogne,
il chargea Francia de placer ce chef-d'oeuvre dans un jour conve-
nable r — En même temps, si vous trouvez quetgue chose à réparery
faites-le, maître, disait Raphaël. A peine eut-il ouvert hi caiisse qoi
contenait la sainte Cécile, Francia tomba à genoux en versant d^aboa-
dantes hrmes ; le tableau fut placé par ses mains trembfantes aaa
Ibin du tombeau die la sainte Elena dell'Olio; huit jours après (sa
mort est digne de sa vie] , Francia était mort, écrasé par la contem-
plation de la sainte Cécile de Raphaël î
TeHe est cette galerie du prince de Lucques. Effepeut ajouter de
grandes richesses à celles que possède le musée du Louvre. Sans noos
réjouir du deuil de Tltalie, nous avons le droit d^en proQter. IfoiB
avons en cette ai%rhe des nattons rivales qui sont pins riches qœ
BOUS peut-être, mais qui aiment les chefs-d'œuvre moins que nous.
n finit donc que nous nous rappelions cette fois tout ce ifue noas
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LE voTMB mfïM WÊmm nciBux. TN
annd^àpeiAiàdesvrates <èljbf», rAa^ iel Sarto 4 IL Laf-
fitte, ie Congrès d$ Munster au duc de Berry , VAmirai fmmp «d^
BMsbEaBdt, et sortovt faduirable Claode L«rmfi qui appeiteiiâit
à M. Eratd; à cette heure, le nunée dn Louvre ne fw>Mède |Nii M seoi
dîgw d'être €«Mii{>nré  /a Fifen^^ iitiâr Candéiàbrm. SottgOE
que c*est là désormais la seule manière dont uem ptkmksfm
ynecnrer ces merveilles. La victoire ne donne pas, ^etle wm
{vête pour yms reprendre à l'instant même ^e qù'ele vom t prAté»
éL alors que de regrets , qoe de douleurs, que de places ^ûles^dans
les musées du conqnéraat I
M. Thiers, «qui est bien», quand il s'f net, le fAus JMknirable et le
ptas charmant enthoittiaste des beaux «rte, qui les«îme avec la pas-
aien d'un grand seigneur, amis d*an grand seigneur qui ti'^st pas assez
riche ponr payer les che&Hl'<B«vre, M. Thieis m'*entendant on soir
M ffaoMter cette histoiie des tableaux de mon prinoe te duc de
Lacques : — Que sont devenus, me dit-^il, le iiaphaél et le FVanda?
— Mm Dieu ! répendis-je, à rhenre qu'il est , pat cette ^vîeuse mut
derautonme, yoqk ne derineriez jamais, avec toutTotré génie, en
quel trisie lîeu la vierge de Raphaël repose sa belle tète» dans q«e9es
horribles ténèbres est plongé œt élkicelant Francescci?^..figttreK-
vous que Rapèaël et Fraocesco sont déposés à la douane; ils sont li,
bs malheureux exilés, au milieu des soieries, des suopes, des fla^
BeUes, des savons, des indigos et des triiacs ; ils sont Jà, ne com»
pvesantjien iœs somhves voûtes, è ces braits étranges, à ces hor-
lâUes edeurs. €*est encore et tonjonTs Téglogne de Vtegile, que je
WHS citais tout à Fheure :
... . Ah t silice innudà connixa reliquit!
A^^esmots, je vis M. Thiers tout ému; il écoutait mon récit avec
une profonde stupeur : — Secait-œ par hasard à la douane de France
qu'on aurait retenu Raphaël et Franoia? — A la douane de IMs»
monsieur lenoinistrel La douane, de ses gprosses mahis stupides, a
pris AU collet le ^and Franœsco^ elle a retenu la sainle Vierge divine
par le pan de sa robe; elle leur a demandé leur passeport, commet
cm gcandes beautés ne devaient pas passer parlent dans «m pagrs
comme la France, et gouverné par M. Thiers !...
Ici, le ministre se leva., il demanda son chapeaa, et il aHait pour
sortir* Notei bien qu'il était une heure du matin...
— Oùalles-vous? lui dit une petite voix toute-puissante; où ^
IMS ni tard?
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798 mBTVS M» DBUX KOKMS.
-— Eh! je YMS à la douane, repritr-il, je vais délivrer le Fraoccsco
et le Raphaël.
En effet , le lendemain , nos deox chefis-d*œovre , rendos an soleil,
on pèle soleil français, il est vrai, mab enûn , nous donnons notre
soleil tel que nous Tavons, foisaient leor entrée triomphale dans cette
étroite et misérable anberge qu*on appelle le ministère des affaires
étrangères. Là, grâce au maître qui Thabitait, les deux exilés fuient
entourés d'égards et de respects; les plus grands seigneurs de Paris,
c'est-à-dire les hommes les plus inteUigens, venaient en toute bite
pour saluer les deux chefs-d'œuvre. Des hommes de tous les partis,
pour rendre leurs devoirs au Raphaël, au Francia, sont accourus à
l'hétel du ministère des affaires étrangères, bien étonné de les y voir.
Plus d'une fois M. Thiers, au milieu de ces immenses travaux dont
personne n'a l'idée , au plus fort de cette ardente improvisation
qui ne se repose ni la nuit, ni le jour, venait saluer le Franda et le
Raphaël. Qu'il était heureux et fier de les recevoir! qu'il était inquiet
de ses illustres hâtes! comme il en faisait les honneurs à la France!
quel démenti il donnait à la douane ! comme il se prosternait devant
le Francia!.... Jamais vous n'avez vu de passion plus vraie et mieux
sentie. Eh bien ! M. Thiers a laissé partir la vierge de Raphaël, d Sei-
gneur, hii diiait^e, l'adoraUe Vierge, conune disait cette belle
Hortense Mazarin à Louis XIV : — Vous êtes roi y vous m'aimes, et
je pars! ï> M. Thiers a même laissé partir le Francia, non pas sa»
regret, je vous assure, non pas sans s'être bien consulté lui-même
pour savoir si enfin , à la rigueur, il n'achèterait .pas cette dernière
toile qui lui faisait tant d'envie , et il y a renoncé. C'est qu'en effet
celui-là aussi il est véritablement un grand seigneur, moins la
richesse. Si ceux-là qui l'accusent tout bas, ceux-là qui lui reprochent
une fortune imaginaire, qui parlent si bien de l'or entassé dcns les
prétendus coffres de M. Thiers; si ceux-là avaient pu le voir, comme
je l'ai vu , lui le maître, résistant à la tentation du Francia , et se con-
tentant enfin de quelques copies maladroites, ceux-là auraient bien
compris, et plus qu'on ne saurait le dire, tout le désintéressement
d'un ministre tout^puissant, qui, en fin de compte, ne se trouve
pas assez ridie pour donner 20,000 francs d'un chef-d'œuvre qui hii
convient.
De Lucques à Pise, il n'y a qu'un pas, le temps de dh^ adieu à
cet adorable petit coin de terre, le temps de se piéparer à revoir les
grands monuroens, le Campo Santo, le Dôme, la Tour penchée.
La ville s'est retirée pour laisser plus d'espace à ces trois idées jetées
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LE YOt AGE D*IJN HOMME HBIJKEUX. 993
là. Cette tour qui nous menace jusqu'à la fln des siècles cTuné chute
éternelle, cette église qui se sent de Byzance et qui précède la reniais-
saiice, comme Dante précède Michel-Ange; ce vaste cimetière qui a
dévoré ses morts, laissant intacts leurs noms et leur gloire, tout ce passé
qui repose là et qui se tient debout par la seule force des souvenirs,
^vez-vous rien de plus poétique? Mais, hélas 1 cette ville de Pise
-s'est enrichie, peut-on dire enrichie? d'un autre monument funèbre.
Voyez-vous sur l'Arno, encore tout chargé des débris de l'orage de
la veille, ce vieux palais qui s'avance gravement? Les portes en sont
fermées , les fenêtres fermées; tout est mystère et silence autour de
ces murailles; la petite église de la Sainte-Épine, ce mignon chef-
d'œuvre du grand Nicolas de Plse, semble regarder le sombre palais
avec un profond désespoir. Qui que vous soyez , voyageur, quelle que
soit la couleur de votre drapeau, découvrez-vous devant ce palais,
car c'est là qu'elle est venue mourir, loin de sa patrie, loin de sa
famille, cette jeune, belle et adorée princesse Marie d'Orléans, ce
grand artiste. Sur ces bords, dans ces murs, entre ces vieux mo-
nnmens dont elle creusait tous les secrets, dans le silence de cette
ville qui ne vit plus que par les souvenirs, elle est venue s'éteindre,
jour par jour, heure par heure, cette noble personne que la France
avait adoptée d'un amour unanime, cet illustre défenseur de la
Jeanne d'Arc, insultée par Voltaire. Malheureuse jeune femme!
Elle était toute la poésie du château des Tuileries ; elle était la popu-
larité incontestable, incontestée de cette famille royale; elle était
l'honneur de ce musée de Versailles, ouvert à tant d'œuvres médio-
cres, elle était l'espérance et l'amie de ses confrères les artistes et
les poètes, qui ne la remplaceront jamais.... La ville de Pise, qui ne
pleure plus guère, elle a tant pleuré ! a pleuré cependant cette illustre
étrangère; elle l'a adoptée comme un de ses martyrs. Maintenant,
quand vous passerez par ces rivages, les artistes italiens, ces ingé-
nieux copistes 4e tous les chef^'œuvre , vous offriront la copie du
Baptistère, ou bien la copie du Dômej de la Tour penchée, dnCatnpo
Sanlo, ou enfin la main de la princesse Marie, cette main péUe,
effilée, mourante, si remplie d'aumônes et de chefs-d'œuvre qu'elle
commençait à répandre... De tous ces souvenirs de gloire et de des-
truction , e»fr-il besoin de vous dire le souvenir que j'ai choisi?
Entendez-vous, voyez-vous là-bas quelque chose qui chante et
qui brille, c'est Florence! Enfin donc, je la revois, je la tienâ, je
l'entends, je la reconnais à son élégant murmure, à sa bonne grâce
naturelle, à son hospitalité souriante, c'est bien elle, c'est Flo-
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Rabattre taaie» les ia*eW«»0€» vtgabeBdas de l'EtaMpa ItaiMi,
e*€srt le: Musée oofett à tons^ Une fétoctaiiftoes mMesoMM, wm0m
cAegiKiis.Rieaae^YoasgithMi, neaneM«&|iesM^pewwî|«ttr?
Où dMitf êltÊti pmr ftf^mkiix ? Oà lMiTeittz-¥e«fi ptesid^espril, |hK
de beauté, plus d'effîiaiûD , ptii» de hieiifeHlaace? Altew, heMeeiéi
aHJM, et sTii) 96 peut ,,d non c«w» eeatemib-voaa. PaliraM^ dten
QD' fe«, 0906 feeoDDaltms tanties chAseSt. «ne à une. Geites^ tèa»
ainese t0«jpii» les mteie» boid»; cievbte, te
miki vrat eoeofe «nefo» vem au-devant de bow; ewton, rieaa'til
<jitBgéiitdeii»le vksttxpidaft^ ni «i patois PiM, dignes
deee» çraads ««Ares et de ees aeblas toites, Iftioyacurdn i
temoBftsdaas tans tes sièetes. Héton^-aous teatemeaft^ aaas i
Y^oas ea eatier nalraadaiîfatioii et aa^e^Dltemsiofliae el D^
lieaf (|*ii y a dcax an» déjà. Et en effets j*« retrawrèFIareaca tail
entière, peiit-6ta« néaa» pins beUe etpia» seieioe; aar èoaop'SAr te
afbresdcâcasciaessoat {» taaSEaft, les toazes de» plaBaa piiMifMi
soatidbsdars^tesBttAcas des- misées ont §Bgaé peaMiteaaa lie
MiKvdte.Naa caries, jiunaîatelfisfaetABge B'a<étépl&s gmné, jsMis
te. Titfen a'a jaié an édal: pk» ¥if, jamais te jeaoa feaHneadaiée
d'Aadié dal Sarto na raTavait para pbts etenananÉe; aiâ, toos wK^
toufatm eaiveloppée: dans votre beauté éteindte, voa8.cpui êtes h
Vénas pMttqitôl VoHè PApaSm diïbont encore sur son piédesldb
à Pari^^ oa te disait, brisé par te Cbades^jaipt; te Ghaetea-Qiiit
ei. If Apofloa aeat encore tes daax. §tei<9Bs de te Tribune; te VéoiB
(bi Titien asU nestée transparente et calaie comaie au premter jav;
teiTterga àte.cbaiseî€t te fiéaaXseiit eaeareai^caîfteiâtespka
caacttsnsrepiéaeaftaM dagéatedeBapbaël^àsaptecefBlÉMÎiavfc
aBl)MÉor]|0sa.éetate et groade. L» trois paninos fiteat.awaiekf
djestinées des mortels; cette fois, plus de sote et ptaa d^ar dans»
fik sévères,, te chanvre mâme de cette trame; tissée par Mtehd-^ABge
est rude àtevae^ mide autoacber. Sur les placfô publiqaess'ulèfaiit
aasst bai^ .qaa jamais tes chevaux et las héros de l^n de Bpbpa
Sltioihvaiis.<itt:iteont dâcouvert là^bas un nouveau poctraîtde Bai*
tenn foadateur? Il étatt d^ bien beau comme te petetw ravaîtiifè
Gomma aussii te eteftre taat soit peu i^ofane d^Sm^chMtmia^iUpék
m parfiane encore des plus saavea^desplus aoqupttaftodaUE»! Aa-
neuf et gteare à Ftowfiee ! Elte est immuable ^ eUé est iitwiabik^ eik
se repose-dans^ paiaetdans son bonheur de chaqua jour; dte a tiat
pay4 son^tributajOK révolutions passées, quelle se sent à Yêm dn
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LE Yimàm b'w moMÊm wwyra. M^
révohtfiont à venir. Vhe la Ftoreoce 4e Danton râie le ffenenoeAi
fArioete^ vive la Ftoceoce de lUch^Ange^ el vive la Ftoneiice 4^
Kifihaël ! Seukoientt effacez la FloreBoe des GibelÎM et de8\0i|elbFt
elle ne «vaut plus vivre f»e iMwr les beaux arts* ^^our la »amt/d peésie»
peur la gmode scu^piore^pcNirlefiloîlei oliavgtesde^sra
fteie; piùayie Savoaarole est dans le hàcbet^ ^*a j Mste; wm
anlreSv, le soir veiiu^À la douée darlé delà laïqpet nous aelirensi s'il
Wtts plait^ 1^ histoires aiBomewes du Dée^tméÊmè*
(^àmd j'arrivai à Flerence^ la vitte entière étotoeenfiéed'nne àen»
fense newolle. DenK «aftas d^ ton adoption , la^prioeesse MathiMo
BonqMTte de lientfortot le comte DoBidoff venaient d'Atre AEMaoén
le msftin mftne; la îoie était oniveneOe. Cette FlonNMx^ qui ade te
sympathie pom* tontes les|^ndeoifi« ce nant exâ desDOis sana Jite^
et sans patrie^ s*était épnse d'amour ponr la jenne et belle iUe do
Fasieien roi de Wesiphalie. Elle l'avait re^ie toni enfsot dans aee
hcas; et lorsque TenCuil eut peBdnaaaoUe mère, Fkmoee TavaH
adcylée 4^omme sienne* Ainsi^ la prinoesse Mathilde avait frandl
dans tons les enchanteflMnSt on du moins dans tontes les conscda^
tions de l'Italie. Et maintenant , àdfaMnut ans tont anpkiStqn'oUn
pont wmi llatbilde de Honttart n'^it pns jcnlemont la plus feell^
princesse dn monde, ce ^e serait pm assea diae, ék wt tout simples
ment la pins belle personne de l'EAPope. EUe n le twtà^ nlle a Id
iiefard,«llen ladéraarohed'nn fionapûie; etteaies pieds^lesmaiw^
lateille^ la grâce parlaite^ le teint cbaonuit d'une Parisienne. HCano
faand eDe n'est qu'une jemie fille ravissante oft s'ahandowant an
boahenr de rhenre piésente^ reganiea-laf et vous tnenverez i^iel*
que chose de ï^kf^ qfù perce tont an travera de eette dix-fanitièmo
année innocente et naïve. Ajoutez qp'eëe est la plus noble dnme dit
monde. P^^ son onde Napoléon Bonapaiie (etoommeil l'eût aiméc^
le viens soldat t comme il eit abrité sa tête grisonnante à l'ombre dn
tons 4M» printenoips chargés de roses!], k princesse liaUnlde marche
légèrement a la ttte de la noblesse moderne; pss une origine nou-*
voHe qiû ne se rattache à son mffme^ pas un hAtim de maréchal qui
ne porto ses armoiries, pas un gentilhomme de l'épée qin n'ait été un
des«oldatsde sa famiUe; enmôme temps elle appactientpar sa mèm
à ce que la vieille noblesse a de phis antique ot de plus auguste;*
Fjgnreahvous xsette n^iMe personne, ainsi chargée de «ette double aup«
réole, entrant tont d'un coup à Paris par l'arc de ^rion^phe de l'Étoile !
Elle cependant, elle n'a jamais songé à de si grandes destinées. EHe a
été tout siBq>lement une jeune fille-, elle en a eu la modestie, la grâce
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796 KEYtfi ras ramt honbbs.
dëcénfe, Tàîmable réserve, le bon cœur; elle a arrangé ses espérances,
'non pas selon sa fortune pass!»e, maïs selon sa fortune présente; elle
& modéré, par son exemple et par sa profonde soumission à la Provi-
dence, les incpiiétudes d'un père qui ne petit pas oublier qu'il a été
le ftère de l'Empereur, et que hil-méme il a été long-temps un roi
obéf et écouté. Aussi, de toule cette grande famille d'Hlustrei eiHés,
c'est cette enfant qui a porté le plus légèrement ce grand nomdeBo-
naparte. Elle a jeté sur tout cet exfl je ne sais quet'^îarfum d'innoc
cence de jeunesse qui eût sauvé les Bonaparte dé bien des errenfs,
S'ils avaient voulu comprendre tout ce qu'il y avait de providentiel
dans ta résignation ingénue de leur belle parente. Et quand enfin,
dans cette même Florence qui est sa seconde patrie, la princesse eut
rencontré le jeune homme qui la devait aimer, sa destinée fut accom-
plie, elle rendit grâces an* ciel, qui hil dohnaR ainsi une grande
position dans le monde sans que ce fût là une position politique; ék
rendit grâces au ciel, qui lui ouvrait les portes de la France, de
cette France tant aintée, sans appeler à son aide les tévohitions et
les batailles; ainsi, satisfaite des chances heureuses du présent, elle
laisse aui honmies de m fomille les chances dé l'avenir. — Tonte
la ville de Florence a battu des mains à cet heureux naariage. Les
deux jeunes fiancés ont paru dans la mente- loge au théâtre, où
des fleurs ont été présentées à la princesse; et que dé bonheur elle
avait dans les yeuxl C'est là, au reste, une des plus aimables
coutumes de l'Italie^ ces fiançailles qui précèdent le mariage. Cet
amour à del et à terre ouverts est un touchant spectacle. Une fos
fiancés, les jeunes gens vont ensemble, bras dessus bras dessons,
suivis d'asscK loin par les grands parens ; ils peuvent se voir et s'en-
tendre tout à l'aise; En France, au contraire, on vous montre d'aborf
les jeunes filles à marier tant qu'on peut vous les montrer; pois, à
peihe avez-vous l'intention de leur parler de mariage, aussitôt la
jeune BHe dî^paraW jusqu'au grand jour du serment solennel. Jusque-
là, tout le mondé peut la voir, excepté celui qui prétend à sa main,
k\ bien (fae Ife malheureux en question fait, à vrai dire, la plas
liiteuse des figures. Parlez-moi , au contraire, des fiancés en Italie; ils
arrangent leur vie à l'avance, ils disposent toutes choses pour leur
bonheur à venir, ils apprennent à connaître leur caractère réciproque,
ils ne cachent pas leur amour comme un crime, mais au contraire
ils s'en glorifient comme de raccomplissement d'un devoir. — Ta
eu llionneur d'assister à ces fiançailles presque royales. A la maison
de campagne du prince Jérôm? Bonaparte , à Quarto, une aimable
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LE VOYAGE D'UN HOMME HEUREUX. 797
maison autrefois habitée par M. Thièrs, toute la ville s*est portée :
les plus grands seigneurs, les plus belles dames, et les plus jeunes.
Du haut de ces jardins suspendus sur la ville, Tœil enchanté par-»
court Florence tout entière, ses jardins, ses dômes, ses campagnes,
sa verdure éternelle , son beau ciel , ses sombres monumens , tout
ce qui est resté sa poésie, tout ce qui a été son histoire. — ^^De ces
hauteurs, vous descendiez dans les beaux jardins de San-^Donato du
comte Demidoff. Depuis deux ans, les jeunes arbres sont devenus
de vieux arbres, le palais 8*est achevé et complété; déjà les vastes
isalles étaient toutes disposées pour la fête, déjà le statuaire et le
peintre avaient a^eempU une grande partie de leur tâche; la maison
se remplissait, comme par enchantement, des plus vieux meubles
de la république florentine , ramassés çà et là dans les splendides
débris du passé. La royale fiancée elle-même faisait déjà les honneurs
de ces salons, de ce palais, de ces jardins, de cette table opulente
où venaient s'asseoir les plus grands noms de l'Europe. Dans les
bosquets, la musique militaire jouait toutes sortes de mélodies ita-
liennes, sans oublier f air de Guillaume Tell: 6 Mathilde! Ah ! certes,
voilà comment il fait bon être un jeune amoureux ! Voilà à quoi vous
servent les palais, les marbres, les toiles peintes, les meubles somp-
tueux , les eaux jaillissantes, lesdiamans, les perles, les chefs-d'œuvre
de tout genre ! et surtout voilà à quoi vous sert l'amour et la jeunesse !
Ah! <;ertes, dans un pareil bonheur on peut laisser toute l'Europe se
diviser pour la question d'Orient. Et que vous importent toutes les
questions de l'Europe, quand vous emportez de toute la vitesse de
vos chevaux anglais, au milieu de la bénédiction des pauvres, des
vers du poète, des vivat de toute l'Itahe, à la barbe de tous les princes
à marier sur cette terre, la plus belle, la plus jeune, la plus char-
mante, la plus noble jeune fille de l'univers?
Bien à regret, après quatre ou cinq jours de tous ces enchante-
mens, je quittai Florence; je la laissai au milieu de ses joies et de
ses fêtes. La ville se préparait, pour le lendemain, à une course
de chevaux, qui fut brillante et dans laquelle se distingua le beau
cheval de M. de Loweniberg, — La sortie de Florence est austère et
triste; vous jetez à chaque instant un dernier regard de regret sur
cette ville encore endormie : adieu, lui dites-vous tout bas, adieu à
ces amis de la patrie italienne toujours prêts à vous recevoir; adieu
à ces jeunes fenmies qui sont restées ou qui sont devenues des Flo-
rentines; adieu à ces grands noms sihien portés; adieu à ces musées
de chaque maison qui vous sont ouverts la nuit et le jour; surtout
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VW BBFn BBS •BDX
adieu à ¥o«», son boa et cher Orloff, bome de test 4e vanie «t
de taat d'esprit, la pbis tendre et la phis franche heqiîtaltté 4e Fl»-
xeiice; adiea, adieiL, je reviendrai Tan pnochaÎB, gi fiîeu le weaL
Persenne ne va plus vUe qii*un hooune triste. Il n'a rien à voir em
iOB chemin , rien ne l'intéresse, rien ne lui plait ; il en vent «a cli^
«al de poste d'idler si lentement. UélasI il n'estpas i
de n'être pasairivé^ il est BuJheuieujL d'être paitL Le mèoM
nous étions à Bologne, et nous teavioni qpie la vilte étail
que les monamens étaient grêk», (pie sa tour penchée était i
caUe. Rien n'allait bîen dans la ville à notre sena. Notre |
soin^ Q'a été de demander des aouvelles de Giacopao ftoaôiiii^ ^
s'estenseveU^ on ne sait pourquoi^ dans sa mauvaise hmoiioar elàÊm
Bologne. Singulier tombeau! et j'imagine qu'aicee de boas jeux w&m
pourriez lire cette inscription funèbre sur la^iecre tumulaiie : Bûberê-
le-Diable pmr Mcyerbeer. ^ Quoi gu'il en aoit, Boflfiini Vesl jéiaigfk
dans cette ville; iàil dépense dans le plus misécaUe îles >Sb
les restes précieux de ce beau et fertile fénie JP^Q ^em à .
jamais l'une des gloires de r£urope moderne. Uoi-vit obacarëBDent,
ou plutAt il meurt en 4étail, ne se 4loutaBt guère que le bon J)imi
ne met pas au monde des hommes comme lui sans iMr imponerpo»
condition le travail^ l'amour de la gloire , l'obéissance à rioi|pâ'atîoiL«
fat reconnaissance pour l'humanité tout entière, qui réy[)ète voire moi
avec toutes sortes de louanges. Hélas! cette boutade ^e Rosaîai^ oet
exil volontaire, ce retranchement de la vîe publique , Rofisiai a fin
par les prendre au sérieux. U s'est oublié lui-même dans œ désert. H
a renoncé au bruit, au mouvement, aux amitiés iUi»tres; q[ye dis je?
il a renoncé à la gloire. On le cherche en vain dans tout
vous diriez, quand vous demandez : ou eat-U? qpe vous
un homme mort depuis des sièdes ! Cet hoaune si riche, ^u'il |
rait acheter sans trop se.gêner deux oii trois des prinoipMilés
voraânes de l'Ualk, il a vendu par économie aa maison de IhrlogT.^
se réservant une petite place dans les coodiles, sous le toit^ campa
il fusait sous le toit du Tliéàtre-ltaiien. C'est là qu'il habite loin^lL
Mîent à la ville pour acheter lui-même son poisson et ses léguaMol
Et pas un pauvre ne sait son nom! et pas une jeune cantabaee ne mit
où le trouver quand elle a besoin d'un conseil ! Et la FranoeeUe-mèoio.
lui écrirait à genoux pour aauver son Opéra qui se meurt, pour hvL
demander une messe des mortspour son empereur qui revient « ou 4(0at
simplement une marche guerrière pour les batailles à venir^ la Fcanoa,
entière aurait beau affrauchir sa lettre à Rossini, elle n*en rece?raît
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./^'
LE VOTAS» D*UV momME RBCREUX. 796
pas de répèfise. Voilà donc commenl elle est payée àe Imt éPado-
iilion et du gniad non qif elle a fiât à ce grand artiste, et de k fôF- ^t>d
Urne qu'elle loi a donnée! Passer en rerae^ tovte Iliistoâre, reffset
kl biographie des poètes cmironnés m CapifoBe, des généraux yem-
tpieors dans les dnmps de bataille ; bien pin», faites-fons redire
lliistoire des plus belles coortisanes de la Grèce et de TIlaHe , qnand
la beauté était tonte une croyance, et vons verrez qtste pas nn de ces
prifiiégtés de la poésie, de: la bflto'Ue ou de Farooor, n'a été payé et
adoré eonune Ta été en FiraMe Rossini.
Noos foiaons donc en sorte^ nous qni l'arons vu dans sa gloire, de
mer pas rencontrer te mattre dans Bologne et dans son humiliation
ndontaire. On non» eût dit : venex par tt , sovs le» arcades, vous alfez
le voir, qne noos eussions passé de Fantre eété. Henrensement que
celte vifle dn pape possède encore,, pionr accueillir dignement tes
étrangers, mi hôte affable et bienveillant, dont la glohre va grandissant
tonjonr»^ un habitant iUustre, qui est venu se Sxer dans cette ville
pour tad donner un peu de mouvement et de vie; un être fliilé enFrance
Mtant que Ta été Rossini , et qni doit se souvenir de I» France avec
orgneilv car il a été logé en ptei» Louvre; un nniside» enfin, un
moins grand musicien que Rossini , il est vrai, mais dont riaspifatieii
ne s-est jamais arrêtée, dont renthonsiasme sortira vaincpienr de fous
les nuages, divin génie à qui rien ne résiste , q» ndarche environné
d'haimonieui concerts, qui subjugue toutes choses^ ipis renverse
toqs les obstacles, d'une beauté étemdle; eet hôte bienveillant, ee
pouvoir souverain dans Bolo^ie, ce génie que nul n*a jamais vaine^
meut invo^ié, vous Tavez déjà nonuné sans doute, c'est la sainte
Géeile de Raphaël.
Gomme aussi nous saluons les troi» Carraehe, noua lespirons à la
hAte cette odeur de poésie , de thécdogie et de méctecine, noos paf^
courons ce cimetière tout neuf, tout disposé, et qui n'attend plus que
des morts; nous grimpons dans certains greniers de la viHe tout rem*
piè de tableaax à vendre et que personne n'achète, tristes dâ^ris des
fplerie» qui ne sont plus. Et quand nom avon» pris confë encore
mne fois de la sainte Cécile, nous quittons Bologne, nous traversons
le duché de Modène, où la révolution de juiUet n'est pas reconime;
c'est bien le cas de s'écrier que l'eiception prouve la règle. Nous
passons la nuit à Parme, dan»une aubcôrge qui phoe un marbre mît
awr sa porte, à chuqae tète coinmnnée ou décourmmée qui l'habite,
même une heure. Pour le nombre des rois détrénés, esk coinptant
la: souveraine de Panne, l'hôtetierie de» sept rois détrônés, à Venise,
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800 ' BEVUE DES DEUX MONDES.
rhôtellerie de Candide ne saurait se comparer à rhdtellerie de
Parme. — Nous traversons le Pô dans un bateau mouvant, l'eau était
sombre et grondeuse ; nous saluons au loin le port et la plaine de
Lodi; toute notre histoire d'Italie se montre à nous, un peu effacée
par les bois, par la verdure, par cette immense culture qui la couvre
de son riche manteau. Voici enfin Milan, la ville à la coaronne de
fer; ce n'est plus Tltûlie tout-à-fait, c*est un je ne sais quoi dlta-
lien et de français tout à la fois, très beau, très grand, et fort tréte
à voir. Là, tout se fait en silence, tout obéit, et même la fantaisie; le
soldat allemand, le meilleur bon hanme de la terre, devient morose
et taquin en Italie. Ce beau soleil lui porte sur les nerfs, cette vivaee
population l'attriste, toute cette joie Tafflige; il monte la gardé devant
des idées, devant des espérances, devant l'avenir. Or, le moyen dé
se plaire à son qui vive? quand on s'entend répondre : — qui vive?
— c'est la liberté ! — qui vive? — c'est l'espérance ! — qui vive? — c'est
l'Italie! — qui vive? — c'est l'avenir, qui marche et emporte toutes
choses. Belle et sainte Italie t comme on l'aime quand on la voit
heureuse! Comme on l'aime, quand on la voit souffrante I Qu'elle est
vive dans sa joie ! qu'elle est grande dans sa douleur, et comme un
peu de liberté lui va bien !
À Milan, nous courbons la tète; on nous demande qui nous sommes;
nous disons tout bas notre profession d'écrivain dont nous sommes
si fier ; et quand la police nous vient demander : — Quand partez-vous?
— nous répondons, en relevant la tète : Tout de suite, tout de suite,
rien que le temps de monter sur le dôme à travers toute cette armée
de marbre qui se tait encore, mais qui entonnera quelque jour Vff<h
sanna in excelsis de la liberté italienne. Ce dôme peuplé de tous
les caprices des siècles chrétiens, de toutes les croyances des siècles
politiques; ce dôme dont la statue de l'empereur Napoléon n*est pas
descendue, mèine quand elle descendait de la colonne; ce ddme,
c'est toute une histoire à écrire , que dis-je , c'est tout un poème;
mais laissons ce noble poème se dénouer convenablement dans les
régions de l'infini. — Ainsi, encore une fois nous voilà partis. Su
vain Venise nous réclame et nous appelle de sa voix stridente soua
le masque. — Nous irons te saluer dans ta misère un autre jour, 6
Venise ! — Nous quittons Milan le même soir, non sans nous raconter
toutes les beautés du Mariage de la Vierge, ce grand drame de Ra-
phaël , non sans visiter le Léonard de Vinci de la bibliothèque , non
sans nous arrêter à cet arc de' triomphe duSimplon, qui s'appelle
VArc de la Paix. A la bonne heure! élevez des arcs de triomphe à la
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LE YOTAGB d'UN HOMME HSIJEEUX. StM
paix. C'eatelle qui a sauvé TEurope. C'est elle qui a protégé, relevé,
ranimé, défendu^ éclairé toutes ces raines. C*est elle qui a remis en
honneur tous ces chers-d'œuvre. Elle a tracé ces grands chemins
élevés par la guerre et détruits par elle. Elle a aplani les montagnes,
comblé les vallées, taillé les marbres; elle seule peut tout faire,
elle sera quelque jour la liberté; elle est la paix aujourd'hui. Élevez
des arcs de triomphe à la paix I -^ Nous sommes à Turin en deux
jours; Nice n'est pas loin , mais elle n'est plus sur notre route; hélas !
elle est tout proche, qui nous jette à l'ame son souffle embaumé. Ce
jour-^là, toute la ville de Turin était en rumeur; pas une cbambre
n'était vacante dans les auberges; ainsi le voulait le congrès scienti-
fique. Messieurs les savans patentés du roi de Sardaigne s'étaient
réunis, non pas pour voir l'Italie, non pas pour s'abandonner à cette
facile et transparente oisiveté de la poésie et des beaux uts, mais le
dirai-je? pour parler, chacun de son côté, de la science; celui-ci de la
géologie, celui-là de l'étoile qu'il a retrouvée, cet autre d'une plante
rapportée d'Amérique, cet autre enfin de quelques vieux livres
tout poudreux arradiés à la pourriture. Les insensés et les ingrats!
comme s'il y avait dans le monde une autre terre que la terre de
l'Italie, d'autres étoiles et d'autres soleils que les étoiles et le soleil
de l'Italie! conune s'il y avait quelque part des fleurs plus belles
et une autre poésie divine dans les livres! Des savans en Italie! des
géologues, des astronomes, des pédans! quelle misère! Des gens
qui se réunissent pour discuter quand ils pourraient tout voir et tout
entendre et tout admirer sans rien dire ! les malheureux!
Cette fois en quittant Turin , dites adieu à Titalie. Vous allez passer
bientôt de cette affable et enivrante nature dans une nature austère
et quelquefois terrible. Encore quelques pas, et vous touchez aux
neiges et aux glaces du Mont-Cenis ; encore quelques pas , et tout va
disparaître, même les dernières et pAles violette^ dans le gazon attristé.
Jamais transition ne fut plus brusque. Vous arrivez à Suze le soir,
l'arrivée est triste. Vous frappez à la porte de l'auberge, la porte
s'ouvre à regret, l'auberge est maussade , son vin est amer, son hos-
pitalité est silencieuse, son lit est froid. La nuit, votre sommai est
inquiet, vous entendez toutes sortes de bruits étrangjlss. Je le crois
bien; ce ne sont déjà plus les bruits de l'Italie. Le jour venu, vous
voyez tomber sur vous un pâle rayon de soleil, tout blême et tout
grelottant, enveloppé dans son manteau de neige. Pour la première
fois, vous aussi, vous vous mettez à grelotter. Malgré vouSt votre regard
attristé se reporte en arrière, et vous r^ilà poussant un grand soupi
TOME XXIV. 51
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dcRgrefcea'wns iijppehiil les arts, b poésie, la braoltf, l*tnMiv; I5
pahaa^leschanaaascIfesoteîideiM^ — Q«iai doue! bmm qmw-
viens et Nice et de Gènes, de Lacques et 4e Florence, nei qoîéliB
■aptère Tascao et LomiMvd, SfiaMiCqae je gravisse ces rwfessoB-
flMt»! Teîlà* doac Uhhaot les neiges et la firoidare qni mf attendent!
Cependant on prend son nnnteao, et Von se met pénibfement i
gimr ee» ioebe» péniMes. Qaeb rochers! Certes, Geax-4à neyoot
point s*apleni8sant sous vos pas comme la rivière d^Chient on de
fiènes; naaiS' pins vons marchez, et pins ils se dressent dèfonl
vous, mystérieux, sombres, silencieux. Nous étions encore km de
l'Uver, il est vrai, mais nous parcourions les domaines de Fhiver. Bai»
ces montagnes, tout appartient à Fliiver, même la fleur dansllmple,
même le ftirit sur l'arbre, mène le ftot dans le lac. La fleur est plie et
mourante, le firmiest vert, Peau du lac est glacée. La gtaœ est si prés
devons, la neige est si proche î La glace et la nage se sont étoignées
dé quelques pas à peine, et au premier signal de leur uaaitre el
seigneur, rhiver, elles vont recouvrir touteschoses, maisons^ vergers^
fondrières; la vie s*arrêteru tout d*lm coup, tout d^nn coup lu vaKe
sera comblée, et vous n'aurez phis qu'une masse de glace sans mevre^
ment, sans bruit, sans couleur. Ontalie! é le soleîl! O^ia coolleur!
6 L*Afioste1 6 Raphaël! ô la Fomarina divine t Ahist, vous murdlei
tout le jourcomme uiardient les ombres dans Virgile. Le clevar ne
hennit phis, lechien n'aboie plus^ Thomme ne pense phu, on maidia
el voilà tout. Seulement, car le bon Bien est si bon, de temps i
autre, à l'abri de la montagne, dans le coin le pfus cafin du cMeau,
vous rencoDtfez encore un petit jarfin pnesque verdoyant, on BiAbod
dlargé de ses baies èdalantes, une poule qm' se chau% an soliefl, eft
sur lè toit de h chaumière , à côté de h transparente Année, un coq
qui chante ses triomphes, dont it est étonné lui-mftne. En même
temps, du haut de la montagne, descendent h pas lents dlnnnenses
troupeaux de bœufs, des moutons bèlans, cfe»c9ièvres capricieuses,
des bergers joufflus; les uns et les autres, ils ont vécu pendant six
moiis IMiaut, tout là-haut, au-dessus des glaees et des ndiges, dans
une herbe épaisse , dans une rosée bienfaisante, sur lés berdbdTtan
he nourricier, lieureux , libres et riches cousme on ne Test pas. lÊUs
en même temps que l'hiver descendit ici, 11i»^er renmntMt B^haat;
Fhiver a chassé de leurs pAturages et de leur toit Ae chaume ces
tktmpeaux et ces bergers ; aussi fiiul-îl voir Télionnement él la teneur
des jeunes taureaux et des génisses nés près du soliell, sous les docs
abris du printemps, et tout d'iin coup se trouvffint transporté» éHis
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LB VMM» JD n
ùm sentie» difficiles, au brait des tinrensi ti dei mâàÊÊickm. -^
B^de îpimée, oetie jesniée coMaenée à innQhîr la amiÉigiie; i
pieaez fatience, dewaiq^ pta ]4iis taid« je vous ctwidiito
beaii pi^ endroit où le soteil est chaud, où l'air est tiède i
TeaiL, oà de vieiii tffa-ea ae balance»! dancifl«ie«t av k
épaiBse. Nods semmes à Aii en Savoie, e» eflEet; h ebanMOt yiHaga
est eware tout habité par les hrtgtiei^s, la cayaicide laaiÉiaie eA
faitie, ohiiqoe seatîfflr est reapU de cas de j^
diaqféde ses légèresimiqiies^ AaaoaMiiet de la iMBtasiie, les aocieaa
BHdtraade kflavaieqntcbcisîlenraépptaaBe.CelacdB Bowi^eteal
une oanvre inspiratrice. Il rég^de lafiygn la plaa^^hsio totite aetlp
bdle nataçe; assis suraes bords* jje g^mmiais de «aa aiieig tonÉ-cB
ve]i:i^,.et je aie disais, an aoaveoirde ces bosiaèteaeacbaiMtaBMDS.
*-£st-^bienpossîUe,^iBaiiDiiea« 4ue je fois ai heveut Estroe
bien moi qfâ me trouve enœre tant de boMtes passioas daas le usm»
Bsoi qui viens de voir tant de cbeliHi'fiBuvre, (fuiaitnivefisé taatd*ave«
mes et de paysages, moi qui ai foulé tant de ocdries raines? LeaMt
dliior dans les neiges* est-ce done leauM d*ai4a|iid'4ittisurcebeMiIac%'
Que vous diraHet Yaci Genève et son lac^ et ses moatagaaa;,
nons saluons le Jean-4aaiiies Roussesode hradier* dans son tlç d»
veirdnre. La statue est belle et grande^ die estndnuraUeamfti^taéie;;
ette a doi^ une grande populanté à TarjUste des amûs da^nel aie»
est aorlie. De Jeau-Jac4;pes Roussean, nous alknsji Vottaife^ BMiSi
Toltaise n'a pag de statue à Femey, la atatne de Vottaife est placée'
SOUS le vcatibulc du ThéAtre-Français, ai eBe manque d'air. Fqrney l
q/arlle mine sans grandeur, sans nsajestél qaelle ■asèiul Dans ce
deodar a^|ourdu plus graudequît/cpii ait agité eiiéveîtté le monde, il
n'y axiea qui parle ni à l'aBie nd ma reigaids; igurea^MMis une femo!
mal tenue» la maison, estdeia pluacbétive apparence. La fBuneuse^
cfaapeBe élevée à Dieu par Voltaire: Dao ^nxii Fo/terius, est une
grange^ on« pour dire plus vsaî, un <^nil. Vous pénétres dans un.
reiHle--chaussée humide ^et sak; une servante assez éveillée pour
Cendvoit vons montre, en se moquant de vous, un mauvais tableau
représentant r Apothéose de VoUaire. Ce tableau avait été commandé
par Voltaire hû-méme h quelque barbouiliemr du hasard; mais si
rexéoutun ust exécrable^ la pensée n'est pas modeste : VoUaiae est
conduit an tempk de Timnaorikalité par ZMreyAlzire^ Mahomet ^ Mi-
rope, la Henriade, par la Pucelle d'Orléans elle-même, qui certes y
met de la coipplaisançe ; chemin faisant, le héros fouie ses ennemis
sous ses pieds, Fréron, Nonotte, Patouillet. ~.La chambre à cou-
51.
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eber est digne da salon , un lit où je ne ferais pas ooacher ma joBe
ehienne, une tapisserie de Catherine'4e^randy qui devait étie im
mauvaise bredew; des magots médiocres « dont nos marchaeds de
curiosité ne voudraient pas pour vingt-quatre sous; un grand tuyau
en terre cuite représentant, dit-on , un tombeau vide, et, pour cooi-
pléter ce triste ensemble, un registre de visiteurs, mais un registre
si béte, que ce serait à faire sortir Voltaire de son tombeau , si on œ
s*était pas avisé éè Tenterrer au Panthéon. — Messieurs, nous dft h
soubrette, vous n'écrivez rien sur notre livre? — Eh ! qu'en voalea>
vous Cure? lui dis-je, vous avez assez de quoi Ure, Dieu merci. ^
C'est que, messieurs, ajouta Tégritlarde fille, ma jeune maîtresse est
Un-haut qui voudrait bien savoir quelles bêtises vous écrirez.
. Tenez, madame, cette promenade a Ferney m'a convaincu qoeb
gloire, comme tout le reste, a besoin d'être parée. Toltaîre, de son
vivant, vaniteux grand seigneur comme il était, pouvait bien se con-
tenter de ces colifichets méprisables; maisToltaire mort est logé
trop à l'étroit dans ces quatre mauvais murs. Ceci me rappdle un
mot innocent de M*"' Hamélin , cette femme dont l'esprit était re-
douté même de l'empereur Napoléon , qui n'avait peur que de Tefr-
prit. J'étais un jour à cAté d'elle au théâtre, et je lui montrais, tout
en face de nous, une des plus grandes renommées féminines de ce
siècle. M"** Hamelin regarda la dame avec cette attention maligne
qu'elle prête à toutes choses, iaprès quoi elle me dit sérieusement :
-i- 8avez-vous ce que cela prouve? Gela prouve qu'il n'y a pas une
seule femme à qui il soit permis de porter un chapeau fané?
Trois jours après, à sept heures du soir, deux hommes desc^i-
dâient de voiture sur le boulevart des Italiens, au plus éclatant mo-
ment de la soirée, à l'instant où tout l'esprit, tout l'argent et tout le
vice de Paris s'agitent sur le boulevart. — Que s'est-il passé en notre
absence? demandaient les deux voyageurs. Nous venons de Genève
en passant par Florence. A quoi il leur fut répondu : — Que n'êtes-
vous allés à Naples pour y rester? Nous avons eu ici un terrible trem-
blement de terre qui dure encore; vous auriez été plus en sâreté
sur le Vésuve.
Ne trouvec-vous pas, madame, que ceux-là en parient bien i
leur aise? Le tremblenœnt de terre ! Mais la terre treiliMe-t-efle
jamais quand on a tous ceux qu'on aime auprès de soi?
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wàÊttaaÉaBmBmmaBBBÈÊtssÊaBtaà^
PLATON
4£UVaK8 GOM^LÈTES, TIlADIJrr»^ PAR M. V. COUSIIT.
Platon est le véritable roi de la philosophie grecque. Aristote, qor
amené si loia tontes les sciences humaines connues de son tenips^
n'appartient pas à la Grèce par des liens ausÀi étroits. Le siècle d&
Périclès semble vivre tout entier dans les dialogues; cette gravité et
eette profondeur de vues, mêlées de quelque subtilité, mais qu'on
grand bon sens accompagne toujours; ce -style simple et familier,,
toujours plein de grâce et de charme, qui s'élève au besoin , égale^
s'il le faut, la verve comique d'Aristophane , ou dépasse en sublimité-
le génie des plus grands poètes; et, par-dessus tout , dans les pen-
sées, dans le style, ce sentiment exquis de l'harmonie et de la
mesure, ces deux divinités de l'art grec, n'est-ce pas là en effet tout
le siècle de Périclès, comme nous le conilaissons par ses monumens
et par l'histoire? Un des caractères de ce livre, c'est, en môme temps
qu'il éclaire l'esprit, de s'adresser au cœur, et de faire aimer la doc-
trine qu'il conmeqjt, et le philosophe même qui l'a écrit. A traversée»
grandes; pensées, au miKeu de ces traits de génie semés à profusion
dans les dialogues, on découvre un si haut caractère moral, une
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convictioD si sincère et si noble, q«e le résdtat de cette étude n'est
pas seulement d'agrandir rintdligence, mais de pacifier fane et de
loi apprendre à aimer, comme Platon, tont ce qm est beaa, simpfeet
vrai. Aristote, tout grand qu'il est, n'est accesttUe qa'anx savans et
n'intéresse qu'eux ; Platon est ouvert à tout le monde, non pas que
tout le monde le comprenne; mais il n'est personne qui ne smàt
qu'il faut l'aimer et te suivre t'efc4}ela suffit. jC'estJi la vérité Toeuvie
d'un érudit et d'un liilcMoiAe <|ie datradniie Aifttote; mais traduke
Platon, c'est rendre senlee à kfcia ète'pbÉkweffiûe, aux litres et
à la morale.
Il serait difficile de faire le catalogue des cosunentau^s dont Platon
a été l'objet. Depuis Cnmtor, qui florissait trois sièdes avant J.-Ct
la série dM.nMMneniat«MS m piésanta q/Êète de lanmt» jefcaBe dure
encore. Les traductions sont plus rares, sans doute parce cpi'dies sont
plus difficiles (1). En France, par exenqple, on a commencé de bonne
heure à traduire Platon, et cependant non-seulement la traduction de
M. Cousin est la première traduction complète que nous ayons, mais
plus de vingt dialogues pnmianrnt en français pour la première fois,
et parmi eux quelques-uns des plus importans. Le plus souvent on se
bornait à publier deux ou trois dialogues. Un des plus anciens traduc-
teurs, Etienne Dolet, natif d'Orléans j a publié en 15U « deux dia-
logues de Platon , pbUosophe divin et supematurel ; savoir : l'ung mti-
tulé Axiochus , qui est des misses de la vie humaine et de l'ii
V*^ \ "fnnr, rt jar rnnnéfunf Am nÉi^ipiii in la«Mrt;i
anltae intitelé Si^mmlms^ <
ctia«t Ja luoratirve. ^ jk |nm fiés ve» le
Haiae 4e V ji^ère piittia (Mb tKalagwwi anr Famitié : le L^ éb
Platon , le LœDkméb Cioéaon^ cite raovù jdaiAiafan. VmÊÊÊm mÊ^
page -ces tanîs dialaguÉs rnsm train nriini d'aiMimÉnat , i< h fyJi
lui semble anakigae à l'ordre dmqMs; îl«e féliaite, ea friaaat «aHe
oon^iaraison^ de Ae paa«petir é«iafM«pe^ « si iVNVfe*eUMnieMrtà
la divine essence, ëourae etJJantaJBeMépwinble deJa Yniie<lMil6
(1) U MhliatbèciBe dv «arien paaÉde «te tMawHM a» te i
hébreu ; oo pré taad aussi ^*4iAe Htd^ctiao OM^IàlB a élé flOlê •aa ]
par les ordres du roi Chosroès. Itous «tdob les trais uadacUaas latines de Manile^
Plein , Gomarius et Jean de Serres, auxquelles il faut ajouter mainteoant eeUe de
Aflt; en italien, les oeuvres emiiplèteSyiwrOanMItefi^ àVénisefeof, etlM4fia>
lo|^es<aalBuiaiit,'eai$Si, parBélMifiud Wd^eaaiefadft^^tfadWDtiaailesdli-
legaee, pnfaiiéeà iiiBéies eBif#l«ttT4a;an lOtaaoHidtl^TTaas^ëel
cher, queia mon4u siaad éeolrain a liiaié ioaelMfé.
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0B¥¥M9 CmiKit*» W PLAtON. 909
et «MUT. )>> Vf» priUfeBtfon neff meins (curieuse- esf celle qur parut
CBitSM aras ce filFC : le CriPm de Ptaton-, <m de ce qu^on doit ftire;
tmoslnlé en grec ee ftaoçidv, par Jéai» Le* Hasle , Angerm , avec h
vie de Platon , mise en vers finançais par Tedif Le Hasfe. Mais die tDus
CCS oootenpcnuw dfe Moolrigiie et d^Anvjot, Te plus célèbre et fe plus
Mbileest Lo;9 Leroy, ditlêgios, qpti' mourut en iSBf . Nous avons
ét^\m^mFkéê(m, h BSêinqwt, êédki^ à te reiueMlaapMfie, c'est-à-dire à
Marie SItert, te 79méêy qui^it prâseula aueflèbré cardTnalde Lontine,
€t€eltetradvGCiond&cegramicuvrag&étBit jinqu'ici ifrseulie que nous
poflsédioBs; enfin ài MépubMgvê de FMon, «œuvre non encore mise
«A français, dit ^éditeur, et (orinécessaire et profitable tant aux rois,
gDux^ernènrsi et magistarails, qn^à toutes aMres sortes d^ëftats et qua^
lités de personnes. » M. Cousin, séduit, je pense, por cette langue
naive et attrayante duxvr sîèete , aceordie de grande éloges aux tra-
AuAiatts^ de* ftégius: iï fiM oensMter au moins qu'elles sont fort
incmctcsr et que le commentaire donf^ if a , suivant son expression ,
€mieki letextedu Tîméey n^est qu'une anafyse médfbfre de Chalcf-
dinSt iotavalée- snis^^ fcçon dtons fe ttexte* même , ce qui produit un
mélange asse^ lâarrc.^
De tous tes diatognesdi^nalon., KrWMquel estut^de ceux qu'on a le
pins souvent tsadbît enfrançai»; Je n'ai rien à (fire die la traduction
de fabbé Genffirot » mais H: en eiiste une que le nom de ses auteurs a
ieodne célèbre: cette qui a été ftite par la sœur de* IP^ de Ifon-
teapant et par Hacine. Le choix du B^mqucî est étrange poiu* une
nhbcsse deTontevrantt; mais^ lu* vi^nité defàme et du corps a ses
dons^ et sans« doute* M'^de Fontermull n^a vu dans tout cela que
l'amour de Bku. Klte étaiD die cette' ftmfiiliè dés Rochechouart, dont
Hbs femmes, au^ dim de Saint-Siraon^ avarenl tant d'esprit et de distinc-
tiao^ airec un tout si particulier ^Ams te hngbg&et dans les manières.
Sa traduction (Ute^ elle la donna à R^ine pour ta revofr : Racine
aima mieux lu recommencer que de la corrî^r; mais cette corvée,
comme ft l'appelle, ne tard)» pus à lassera' patience , et i} s'arrêta au
dinBoms damédecm. If écrivait à BMleau : « It Ktut convenir que le
fllfyladeJKf* de Fontevranlt est admirable;' il* H une douceur que
nous, antre» honmie» ne peuvons atteindre; et sf j'avais continué à
nfondre son ouvrage , vrarsembfablement je rhurais gSté. Elle a tra-
duit, ajoute-t-il, le discours d'AIcibîade , par où finit le Banquet de
Platon; elle Ta rectifié, jse Uayoue,. par un choix d'expressions fines
rt délicates qui saavent en partie la groesièreté des idéesw Mais avec
tout cela , je crois que le mieux est de le supprimer ; outre qu'A est
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806 HETUB DES DEUX MONDES.
scandaleux, il est inutile. » L'ouvrage fut publié en 17% sons ce
titre : le Banquet de Platon^ traduit pour un tiers par feu M. Racine,
et le reste par M"* ***. Il est bon d'ajouter que l'abbesse ne sarait pas
le grec et n'avait lu que Harsile Ficin.
Nous rendrons justice à la prose élégante de l'abbé Arnaud, quia
donné une version de l'/on, et qui, malgré l'admiration fort suspecte
de Garât et de Suard , savait mieux le français que le grec. StiUer qui
nous a donné le Criton , Maucroix qui a cru traduire YEuthydème^
VEuthyphron et VHippiaSj Fortia d'Urban qui s'est occupé de VEtp-
parque à peu près avec le même succès; Thurot, Millin , Roget , dont
nous avons quelques essais, ou n'ont traduit que des dialogues pea
importans, ou les ont traduits de telle sorte que leur travail ne pré-
sente aucun intérêt (1).
M. Cousin a eu sous les yeux la plupart de ces traductions , et n'en
a pu tirer sans doute qu'un bien faible secours. S'est-il servi plus
utilement de Dacier? Dacier n'entendait rien à la philosophie ni à U
langue française, mais il savait parfaitement le grec. Il nous a laissé
la traduction de plusieurs dialogues avec des abrégés, des argumens,
une vie de Platon et une notice sur sa doctrine. Mais le traducteur
qui a été le plus utile à M. Cousin , un traducteur important et sé-
rieux, c'est Grou; Grou a traduit avec élégance et fidélité la Répu-
blique, les Lois et quelques autres ouvrages de Platon. M. Cousin
a profité, comme de raison, de ces excellens travaux, et, comme de
raison aussi, en homme qui ne peut être jaloux de personne, lia
averti de ces emprunts avec une loyauté parfaite; il dit dans les
notes du septième volume : «J'ai pris pour base de ma traductioD
(des Lois) celle de Grou, comme un témoignage de ma sincère
estime pour un écrivain bien supérieur à sa réputation, i» il restait
encore, après Grou, quatorze dialogues qui n'avaient point été
traduits, sans compter les sept petits dialognes, que l'on a appelés
bâtards, parce qu'ils sont évidemment indignes de Platon, et les
Lettres. Une traduction des LeHres, par l'abbé Papin, publiée par
Dugour en 1797, est un ouvrage absolument nul sous tous les rap-
ports, et dont on ne doit tenir aucun compte. Il panit aussi, en
1809, un Essai Historique sur Platon, par Combes-Dounous, qui
annonce dans sa préface qu'il se dispose à publier les vingt-un dUn
<!) Notre savant universel , M. Le Clerc , qui a pnlillé des Penséet de Platon, s'est
malheureusement borné à ces èscellens extraiu, et nous n'avons de lui auctin
dialogue*
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OEUVRES COMPLETES DE PLATON. 809
lognes qui n'avaient pas encore été traduits. Je ne sais pas s'il a réa-
lisé cette promesse; j'en doute fort, et j*avoue qu'après avoir parcouru
son livre, je m'inquiète fort peu de le savoir. A mes yeux, malgré
tout ce que Combes-Dounous a pu faire , ces dialogues n'ont jamais
été traduits dans notre langue.
Toutes ces traductions partielles, dont quelques-unes sont estima-
bles, ne pouvaient donner qu'une idée bien incomplète de la philo-
sophie platonicienne. Il faut excepter les nombreuses traductions de
Grou, et cependant, parmi les dialogues qu'il a négligés, il s'en trouve
quelques-uns dont la connaissance est indispensable, si Ton veut con-
naître véritablement Platon. A coup sâr, on peut voir clair dans la
philosophie platonicienne sans connaître VErixias, le Sisyphe^ le
Démodocusy et tous ces petits dialogues sur le juste, sur la vertu »
qui très certainement ne sont pas de Platon , et sont à peine dignes
de figurer dans la collection de ses œuvres; mais M. Cousin a poussé le
scrupule jusqu'à traduire les ouvrages les plus insignifians, pour peu
qu'ils aient été, môme à tort, attribués quelquefois à Platon. On en
peut dire autant de quelques dialogues, traduits aussi pour la pre-
mière fois en français, et qui ont plus de valeur que les précédens;
ainsi, ce dialogue si plein de grâce, le Charmide^ dans lequel on ne
rencontre pas une seule discussion vraiment philosophique; le Cta--
iyley qui ne renferme guère que des étymologies, et dont la traduc-
tion , hérissée de difficultés, présente nécessairement à l'esprit quelque
chose de bizarre et d'incohérent, puisqu'il faut toujours prononcer
un mot grec, pouf donner un sens à la phrase française; enfin, le
Politique, OÙ se trouve , au milieu d'une foule de distinctions sans
intérêt, cette célèbre définition de l'homme, un animal à deux pieds
et sans plumes, dont Diogène triomphait d'une manière si burlesque^
quand il jetait un coq plumé dans l'Académie, en s'écriant: Voilà
l'homme de Platon. Diogène avait tort. £n donnant cette définition
dans le Politique, Platon ne songe pas à définir l'homme, mais à
donner un exemple de distinction, et il en donne un qui devient
ridicule , séparé de ce qui le précède. Si l'on rapprochait la véritable
définition de l'homme , telle que Platon l'aurait donnée , de celle
qu'aurait pu faire un cynique , on verrait de quel côté se trouvait la
vérité dans toute sa noblesse, et de quel côté l'erreur la plus misé-
rable et la plus dégradante. Le Politique , malgré le mythe sublime
qu'il contient, n'est au fond qu'un dialogue très secondaire. Mais le
Sophiste et le Parménide, où Platon aborde les questions méta-
physiques les plus profondes, sont d'une telle importance que, sans
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8»
leur.seooai:&, ni la naUiie de i*élre i
théorie mène 4les idées^ ne ]
alexaodrins disaient que , « Ton «UMit le Tn
CM pouvait, sipièscda, ^rdee Platon iMft
compter aussi le Timée at nombre des i
a donnés le pœmier. La tmdMclion de Loja Lenf ^ innfihffiéfi H
remplie de eontresens, ne yauviât être d'ancnn «cMMSfonr Fîntal^
ligence du texte. Ët^nel Uy^eégaê le TmétJ c'est d-ahanli
gonie; Dieu agîtaid^ par sa toute ywHianoe. la i
du cbaos^ laîsant prendre lame à la mÊÊière^ lanannelteBi è des
lois sages et r^pdièros. et penplant la voAte en cteldenses iMriUantei
divinités qui mesurent les temps^ «t non» dispensent la clidSr «t h
lumière. Puis, qnand le monde plein d'Iwinonieaoflnnnenfié ènbiir
à la main de Meu,à vivpeetàsemonvoir&eloHflestoiS^PkiudwM
ses ordres immortels, fixe la destînéedes iMomes, et rentre dnnsaon
repos accoutumé. Alors Platon en&rq^cend la description de ilMflMa
et du monde; il décdt Fiiomme morale oonme dans le Pàèàftt
comme dans ia Héjfiu&ligue, d'après ses théories piiilainplÉqnfS,
et d'après les connaissances adoptées de son lemps, le corps 4t
lliomme et ses fonctions animales , les plantes et leurs propriétés, h
composition et la décnmpodtion des ^^M-ps phjaiqHes, l'nidre et la
marche des planètes, on ce qu'il appelle ^Jtiaàs son langage pnéliqae»
les chœurs de danse desdieux immortels. C'est une waste enqfdopédiie
des connaissances humaines autempsde Platon; c'est, dansna mène
livre 4 l'histoire et la description de runivecs; le Timée est pent^ètra,
avec ia Républiques l'ouvrage ie plus accompli de Platon* L'ç
ne nous a rien laissé de plus graod.
Maintenant que« grâce à M. Cousin, nous avnns dans notre !
non-seulement les dialogues, mais le testament, les éfi^ramaes,
tout ce que Platon a jamais écrit, on pei^^^mbrasser son aauvDe tait
entière et en saisir l'unité, cette nnîté qui en fait la vie, et «m
laquelle on ne saurait voir dans les djalegaes que des vues pUloa^
phiques privées de lien et de centre <KNBaun,iHi se^ticiSBe ptaUt
qu'un système de croyances, une oeuvre tonte négative. La fasmték
dialogue adoptée par Platon, le ^^amctève deoeftte «élbode iiairo"
tique, qui ne manche à la déconvevte et à i'^ahUssanent d'ame vfr^
rite quQ par la destruction de l'ecueur, ce mépris et ist dédain dea
^énomènes et de tant ce fip^net onntkigQnt, mépria qn'nnpawnfaf
abord on est tenté de prandre ptur un dédun absolu de liitea
choses; la variété même des sa^ets tuâtes dans les divens <
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OEVwmm MMKiTB» wis^ njktoN. 81i
tout cch peal anièter les^ esprits et les msfi^er d'aHer ^qu*^»!!
fiMBd Ae h (feetrhie pMeskienne. Combien' liront va dans Ptaton
qo^on seepCiqiieainMbte, ayant trop^ et boo sens peur s'abandonner
tewisa pralufiie an» seeptirisme absolu^ nwîfrrodiffilrent snr toiis Tes
fffstèinas phii<90ciphiqiiea et ne les- expoeant que pour les eombefttre
mt pour fe» détFuirfr Ymn par l'antre f Pteton, compris de la sorte,
n'est plna qu'na poète et un écrirain, et^ j'ose le dire, K n'est pit»
dors le poète et l'écrvvain qœ* nous connnissons. Non , PiMon n'est
pas mi d» ces dftMHM^eptiqiues comme il en sortit pins tard de son
école, doutant u» peui de loni et ne réservant que la pratique a¥e4
la prudente et unique maxime de ces pilitasephies sans caractère',
rien dim trop. Ptuton est un^ komne de cooTictions profondes, ar-
dentes, inébranljables, dont famé, étevée au-dessus dé la terre, con»-
lempte sans cesse et sanfrreittche l'objet de son amour et ée sa fef;
C'est tè qu'il pme de la farce pour se donner te' triste spectacle des
oantndielions humaines, pour amoneekr autour dé kii toutes ces
mines. C'est parce qu'it croit, et qu^il cvail du fend du cœur, quH
trouve tant d^ironie quand it se détourne de l'objet dé sa croyance et
jette les yeux sur ces ténèbres qne tant d'hommes appellent himièpe.
Le monde des ptiénemènes, arec ses ehangemens sana fin, cette
vaiiété, cette moltipticité au milieit die laquelle on ne peut le saisir
nil'aperceiKiir, ces choses qui passent comme un torrent et ne revien*
nent piis, aliment des esprits vnlj^res à qm cette nourriture eo»*
aient parce <|u'elle leur est analagne , et quMb passeront comme eflle
sana laisser de trace; qu'astre qne tout cela aux yeux àe Platon,
>donl l'esprit sent son immoiMitè et veut se nourrir de science et die
^périiéisans mébn^? La science de ce f«i passe péril avec so» objet.
La science dont le besoin presse tes âmes pInHosophiques , c'est la
science de ce qui est étemel, la seieace véritabte. Quand' Ftaton
fC|uiass&dn pied cette terre, ee n^est pas pour se jeter danë Te néant,
dENit Q a horreur; c'est pour s>'élevef sur tes ailes de l'amour à la
oonnaiasanee du fr«, A l'aapoet die ees vaines onvlre», fesprft, par
mue tumiàre intérienre quePteto» appelle un sowerar, retrouve an
CMid (fe soi la conceptkm du moêèle dont elfes sont Pimage af iatbite.
Cette réminiscence d'une ms^ vie, où fo vérité noua apparassaft
sans voile, te monde senaiftte Pé?efifc au dedans de nous, et ^sor-^
mois BOUS devons oublier te- monde des sens et le laisser à son
néant pour ne plus songer qn^à cet autre momte ^opérieur aux sens
^ au nmwement, moncte des idISes, loujonrs le même, toujours
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918 BETUB DBS DEUX MONIKIS.
pleÎD de vérité, de proportion et de beauté. Les Idées n'existent pis
à cause du monde , mais le monde à cause des idées qui sont ses lois.
Est-ce la loi qui dépend du phénomène et qui en résulte? Si la série
des phénomènes est suspendue, la loi deiBeureponr légier encore
«près des siècles le premier phénomène qui va naitre. Où est h
vérité? où est Terreur? Faut-il dire que la science doit se traîner sor
les phénomènes, ou qu'elle doit s'élever au général, à Tuniversel, i
la loi? Voilà ce monde chimérique de Platon , cette conception creuse
d*un rêveur qui ne résistera pas à la puissante analyse des esprits
positifs. Chimère en efTet sur laquelle tant de grands écrits ont véca
pour la soutenir ou pour la combattre, qui a occupé des conciles,
allumé des bûchers, divisé des congrégations savantes et vécu quel-
que vingt siècles dans l'histoire, toujours discutée et pendante
encore aujourd'hui. Grâce à Dieu, quelle que soit la misère de l'es-
prit humain , l'histoire d'une pure erreur n'est janaais si longue.
Mais enfin ce monde des idées sera divers et multiple coBH&e le
monde des sens, si ces lois ne sont pas les applications uniformes
d'une loi unique , si ces unités génériques ne viennent pas se rap-
porter à une unité absolue , qui est à la fois Fëtre absolu , la perfec-
tion absolue, le dernier idéal que puisse concevoir la pensée, le
beau, le bien, le vrai dans leur essence. Le dernier terme de la dia-
lectique, c'est Dieu; un Dieu providence, père et architecte du
monde. H a formé ce monde et tous les êtres qu'il contient; il leurt
donné la vie et l'ordre qui est la condition de la vie; il gouverne son
œuvre suivant les lois les plus sages. Attentif à tout ce qui existe,
heureux du spectacle de l'harmonie qu'il a produite, la plénitude de
sa puissance écarte de lui toute fatigue. Il vit heureux dans Téter-
nité pendant qu'au-dessous de lui le monde se meut dans le temps*
le temps, dit Platon, image mobile de l'immobile éternité.
Lactance s'écrie, dans ses Institutions divines, que Platon a soup-
çonné Dieu et ne l'a pas connu ; Lactauce a raison , s'il .étend cette
condamnation à toute intelligence humaine. Hélas! savoir que Dieu
existe et qu'il est parfait, c'est véritablement tout ce que peut notre fai-
blesse, et cela sufBt pour un amour et une adoration sans bornes; mais
comment rassasier cette insatiable curiosité de l'homme? Qui ne con^
naît ce bel apologue d'un évèque qui se promène au bord de la mer
en rêvant à la nature de Dieu, et qui rencontre un enfant qui veut
épuiser la mer avec une coquille de noix? Murilloena fait une de ses
plus belles pages. C'est une triste et humiliante vérité pour notre
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OBUVEES COMPLÂTBS DE PLATON. 818
orgueil. Du moins Platon a-t-il été aussi loin que peut aller la raiaon
humaine; et Lactance ni personne ne saurait le nier, en présence du
Timée et du dixième livre de la République.
L'œuvre de Platon , dans son unité, est double. Après qu'il est re-
monté du monde à Dieu, il descend de Dieu à rhonune. C'est du
monde des idées qu'il rapporte sa morale et sa politique. Il n'y a de
vrai et de beau que l'unité absolue, qui est Dieu ; au-dessous de Dieu,
si quelque chose a de la beauté et de la vérité, c'est que Dieu lui a
donné la proportion et l'harmonie, image de l'unité dans le multîple4
Dieu est un , d'une unité absolue; le monde est un, parce qu'il cou-*
spire à un but unique et obéit à des lois analogues, ou plutôt à une
seule loi, qui ne parait différer que quand, pour sauver Tharmonie
elle-même, elle se proportionnée la nature et aux conditions de son
objet. Tout ce qui sort de l'ordre et de l'unité est inutile au monde
et tombe dans le néant; tout ce qui concourt à l'ordre se rattache à
l'être et à la vérité. Voilà toute la morale, avec son double précepte;
au dedans, gouverner avec une exacte harmonie les différentes puis-
sances de notre être; au dehors, prendre la place précise qui noua
convient et faire librement, par là permission de Diea, ce que sa
puissance impose aux êtres dont les actions ne sont pas libres. C'est
U tout le secret de la République de Platon : ramener la société hu-
maine à l'unité la plus complète. Ce n'est pas, comme on l'a cru, une
vaine et puérile hypothèse, un jeu brillant de l'imagination ; quoique
Platon déclare lui-même que sa République est impossible, elle a
pourtant un but philosophique, en harmonie avec le reste de son
œuvre; il y pose et y développe son principe dans toute sa rigueur,
afin de l'entourer d'une lumière parfaite, et quand plus tard il veut
descendre a la pratique, quand il compose les Lois, malgré les diffé-
rences de ces deux ouvrages, il ne fait autre chose qu'appliquer au
inonde réel le même principe, et il l'applique rigoureusement, à la
lettre; c'est le môme esprit, l'esprit de la théorie des idées, l'unité,
l'harmonie; le système de Platon est comme son univers; il n'y a pas
deux principes, mais uo seul, ni deux lois, mais une seule et unique
loi. Seulement ce ne sont plus ici ces hommes de la Rép^lique^ sortis
de terre tout formés, comme ceux de Cadmus; ce sont des hommes
choisis, mais des hommes avec les passions et les faiblesses des
hommes. Il faudra donc faire plier la loi; miîi,,suivant la règle uni-
forme, elle pliera précisément assez pour devenir possible et appli-
cable. Voilà comment le système de Platon 6e rattache intimement
dans toutes ses parties. C'est un tout. On le peut étudier Platon à
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9K UBTCE BBS BBVX
êmS. Qal ne corihA pas toof Fiatoo ne easmll rien de ftàLotL ]
wycgfcciwpprendrc k birt etle plw 4e 1^ il^»^iic, siToos b>
pas compris le système âà monde et h Aéorie des idées. Ceux qa
iMMS' oui donné qîie^iies dislognes nons eol renAi ie nrf-Bg serfîce
4«es1baf«ienttradoilim beav poène; o« bien fls ont été offlesaa
Mrans, psree «(ii'ime bonne tradiicliDn esl en qnelqne sorte nne éA-
tk», ef nérae nn connenfaîre da Une tradnîl : le tradnclew, en
MIH, ne pfend-if pas nn parti dâtoffif snr tontes les iMffcuitfa de
leçons et dlnterprétafkmt liais popoinriser la phBosophte de j
ti Atffe œmprendre dans son sens fénMIe et prafend, 3 wTj i
^nne tradacfroo conpièfe qni pdt le bîre.
Qne de richesses fMcm a répandues snr ee fonAgénéral de sn pif-
fesopfiiel le ne parle pas de son style, si souvent imité par les phs
grands poètes. Hais la tbéorie è^ ht réminiseenee, ce8e de Tanwv
pMonrqne, qm n>n penC pas^dCre séparée, tout ce cAlé pnyeBoto
giqne dn système des kKes a antantdeprofendeorqned'édiA.Creit
pent-étre fa rémtniscettce de Ph^on qni a inspiré le poète de KacM
et ceini de Margnerile. Et, an point de fne le phs grarre de h
science, n'est-ce rien qne d'aroir placé dans fesprit de l'borane nne
fnmiëre qm éclaire (es données de reYpériènce an lien d'en puifeâit
Ifes^ce rien qne d'avoir aUribné h connaissance des prtndpenpMII
nn sonrenir â denri effiiioé d'tee antre m qn'a qnelqœ opéralliBe 4b
r^esprit hnmain M-mérae, n'ayant d'antre étémeat qne la senjÉBon,
et tirant amsi la loi dn j^iénomène, Télemef et rimminMe, 4e ce qa
est emporté dans on monvement sans repos?Cetle lanière îMè-
lienre qui iHomine diaqne hocmne est en effet S» Craee, dms noire
esprit, de qoel^ae chose de snpérieor i rhomme et à la ^ ée at
monde. Quand Fénelon s'écrie : « 0 raison! n'es-tn pas cefcn qne je
ifterchef )i ces denx beani génies semblent se répondre à travers ks
sièdes. Mais il ne tint pas onbfier Tépoqne où vivaA PiaCon; M IêêL
ttre juste ponr tkmtes les gloires.
A la réminisGenee se rattache, pnr nn lien étroit, celle i
eéMre et si pea comme de Famonr piaConiqne. L'ol|et db <
Siéerie expRqne assez Texisteneedè t«it dTerraors: elfes ne nonl pas
senfemenC le wn mi vniganv , etrangci 9t m psiiosopmc ec a nanon 7
mais des savaiis , qnf eonnsfiisaienc fe Pncwt^ ef vc Bûn^wBi^ eue es*
iffiqué rameur p!atoni|ne d'aiprés leni point de vne pnrticolier, %ê^
Wt hostie, taniN fcvoraHe. L'école mysCStine, sortie de Tacadépie,
el plos iGffd, an sefn dn drattantsme, qnelqnes pMonicien» égal^-
ment mystiqnes, ontvo«iavoirdttnseelamournnétafdera
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TtfiiiMiiMr à Teitaie. L'anoar ilu bien et du beau ém$ Imt^eÊmwûù
u*étaxki auire Ao§e que ramoar de Bien» et PlatMi 9sjml déctaié^
dans le PAèi2rf,<l«e lésâmes sans amoiur ne treunent pas 4*aUei pùm
s'élever SM-dessus dn «onde des seas, ils odI; pensé 4iiie^ d'afsèi
Platon,, la connaissaBce de Btei A'âtait due qa'à cei é\m pèmûmè
de rame, et que la raison pouvait nous niettne «ur la voie qui ccttdnit
à Bien sans jamais nous élever jusqu'à kuL Rien n'est plus éloî^Dé
4e la vérité que œtte inteiprétatîon ; il y a loin de cette chaleurpiiié*
tique, de eet enthousiasme vrai de Maton, toiyoucs guidé d*atlleiiis
par une raison sûre, se possédant toijgours et ne perdant jamais de
vue ni son bat ni sa méthode; il y a loin de cette philosophie vén-^
taUement grecque et socratique à rilluminisme alexandrin. C'est
ramour qui nous excite à cbercher Bien et les idées pv le naoyen de
la dialectique; mais, quand nous arrivons i hu, c'est la dialecti^iae
qui l'a découvert et l'esprit qui le sonnait. B'autres^ mais «e sont des
poètes, ^mt identiGé l'amour platonique avec ce noble amour d'uae
femme , qui faisait au moyen-flge le fonds de la cbevalerie; ils ^at
pensé que cet amour était le modèle 4e l'amçur de Bante pour Bé»*
trix et de Pétrarque pour Laure; quelcpiefoi^ même on a poussé le
raffinement phis loin^ et l'on peu^t se souvenir d'avoir vu le met
d'amour platonique appliqué, dans plus d'un livre du temps des Sou-
déry, à cette adoration bizarre que Bunois éprouve pour la PuceUe.
dans le poème infortuné de Chapelain. Il est trop facile >de ré&ter
de pareÂUes >erreurs, puisque Platon a traité les femmes avec une
sévérité qui s^^procbe du mépris, et qu'il déclare expressément iqae.
tandis que les anaes inférieures s'attachent aux femmes^ les esprits
élevés prennent pour objet de leiir amour a de beaux jeuaes geas«
bien {dus capables qu'elles de coB^nrendre la philosophie. » Aestii
çetL; accusation odieuse dont on a voulu flétrir la mémoke de So-*
crate, et que les mœurs trop bien connues de la Grèce semblent
autoriser jusqu'à un certain point. On connaît oes vers de 9pileaH«
dans sa douzième satire :
• Et Socrate, fhoniietir de la profane Grèce,
Qu'étah-^n en effet , de près examiné ,
<2<>'nn «oftel par IttMnétne an seul fnal entraîné ,
Et , malgré la rectal daait 41 faisait panée ,
l>ài équirofae ami du jeune Aleibiade?
Il y a peut-être de l'exagération dans l'opinion qu'on s'est formée
sur la dépravation des Grecs. Les infamies du Saij/ricon pourraient
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816 RBVUB DBS DEUX MONDES.
n'y pas être étrangères, et pourtant qui oserait sans rougir comparer
Alcibiade et Giton? Je sais bien que le Banquet de Platon , et le Lysis,
et le Phèdre^ sont autant de preuves qu'on aurait le droit d'alléguer,
tout, jusqu'à la loi terrible qui défendait aux adultes l'entrée de la
partie secrète des gymnases. Et pouitant, malgré tout cela, avouant
le fait, je crois encore qu'on l'exagère. Pour Platon et pour Socrate,
je repousse le reproche de toute l'énergie d'une conviction inébran-
lable. Celui qui a écrit la République et les LoiSy et le maître qui Ta si
souvent inspiré, ne sauraient, ni l'un ni l'autre, être souillés de ces
infamies. Je défie les mœurs les plus corrompues d'entamer de pa-
reilles âmes.
L'amour platonique est un sentiment que la réminiscence fait
naître, et qui provoque à son tour la réminiscence. Les âmes qui ont
vécu dans le commerce des dieux immortels, et qui se sont nourries
de vérité et de beauté sans mélange, retrouvent en elles-mêmes la
trace presque effacée de ces heureux jours, et se sentent pressées du
désir de revoir cette ineffable beauté, de la contempler de nouveau
face à face, et de jouir encore de ce bonheur, le seul qu'un esprit
élevé puisse connaître. C'est alors que cette ame exilée , enfermée
dans un corps, enchaînée à la terre, et obligée, par ce corps qu'elle
traîne à sa suite, de vivre pour un temps au milieu de cette fange,
s'en va cherchant partout ce qui pourra lui rappeler ce qu'elle a
perdu, une belle ame dans un beau corps; et quand elle l'a trouvée,
elle s'attache à elle pour mettre en commun les trésors de leurs sou-
venirs, pour s'aider de cette faible beauté, et retrouver ainsi plus
aisément l'idéal après lequel elle soupire. Elle veut obtenir amour
pour amour, et, comme dit Socrate dans le Premier Alcibiade ^ feire
naître un amour ailé dans le sein de son bel ami. L'objet d'un pareil
commerce ne saurait être l'amour des sens, amour grossier, pour
lequel Platon n'a que de l'indignation et du mépris; c'est, au con-
traire, tout ce qu'il y a de plus capable d'éfcver et d'agrandir une
ame; c'est la philosophie, c'est l'éternelle beauté, c'est la sagesse
dans son essence. C'est là ce que Platon appelle une ame philoso-
phique , une ame amoureuse : quand le cœur est ouvert à ce noble
sentiment de l'amitié, et que l'esprit n'aime que ce qui est beau, et
ne voit dans la beauté périssable qu'une image de la beauté éternelle;
quand il ne demande qu'à diriger son bien-aimé vers cet objet de
toute affection véritable, et à s'envoler ensemble loin des sensations
et de leur tumulte, dans le monde de l'esprit, de l'être et de la vérité.
Aujourd'hui que nous avons dans notre langue le Lysis, le Phèdre^
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(OUVRES COMPLÈTES DE PLATON. 817
le Banquet j la République y on ne se trompera plus sur le vrai sens
de Tamour platonique. Qui ne voudrait connaître cet admirable
ouvrage de la jeunesse de Platon , le Phèdre, dont Cicéron faisait ses
amours? Ceux même qui sont privés de lire Platon dans le texte
pourront se consoler avec la traduction. C'est un grand écrivain qui
eji traduit un autre, et, sauf la différence des langues, on pourra se
persuader, sans trop d'hyperbole, que c'est Platon lui-même qu'on
entend.
M. Cousin a traité de la réminiscence dans l'introduction du Phédon;
et, je me trompe peut-être, mais il me semble qu'il l'a presque
assimilée avec sa propre théorie de la raison impersonnelle. Si j'ose
dire ce que je pense, c*cst aller un peu trop loin , et faire trop d'hon-
neur à la psychologie de Platon. C'est en ce point surtout qu'elle est
remarquable , je le sais ; mais pour expliquer la présence en nous des
axiomes et des vérités éternelles, aller jusqu'à supposer une vie
antérieure à la vie d'ici-*bas, n'est-ce pas sortir des conditions de la
science, et donner un peu trop carrière à l'imagination? Toute la psy-
chologie de Platon porte ce même caractère^ partout il a soupçonné
la vérité, et partout la poésie a fait obstacle à la science. On ne pou-
vait pas s'attendre d'ailleurs à trouver dans ces premiers siècles une
psychologie bien profonde. Si Platon était un grand. psychologue,
l'histoire des philosophies qui le suivirent ne pourrait plus se con-
cevoir. Et pourtant, sous ses images poétiques, on sent une obser-
vation de la nature de l'homme, où la part de la vérité est plus grande
que celle de l'erreur. Dans le Phèdre^ il compare l'ame humaine à
un attelage dirigé par un cocher, et composé de deux coursiers d'une
nature bien différente, l'un plein de docilité , de beauté et de cou-
rage; l'autre impétueux sans motif, impatient du frein, toujours prêt
à se cabrer, toujours s'efforçant de quitter la route où le cocher le
guide. Ce sont là les trois parties de l'ame suivant Platon ; le cocher,
c'est l'esprit qui connaît les idées par la réminiscence, et qui voit
s'ouvrir devant lui la route que la morale et la raison lui prescrivent
de suivre; le beau coursier, c'est la partie généreuse de l'ame, le cou-
rage, les passions nobles; mais l'autre coursier représente a les pas-
sions violentes et fatales, d'abord le plaisir, le plus grand appAt du
mal, puis la douleur qui fait fuir le bien; l'audace et la peur, con-
seillers imprudens; la colère implacable, l'espérance que trompent
aisément la sensation dépourvue de raison et l'amour qui ose .tout. »
Platon comparera plus tard dans la République ces trois mêmes
parties de l'ame aux trois ordres qu'il distingue dans l'état, les ma-
TOME XXIV. 52
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air
flk^ÊÊsiê Hfiimest de fradeMe, )»
.dodiwpoar lHv»elHe&^dtn pour]
teiittlift fov fes^mieiB», etenfin laciifsedesaitiBH» et d»
revs^ déptwiie à la lois de fait^a et de comipB , eeCle
iÊm M aeoarder d» droits, et qu'A ne seoikle eonserver daw raw
qoe povéviter i IThoMiiiie lit)w la. nécesaité de m eemir Ini lahM
Il foat voir dans le Titnée comment il assigne à chaque peilia êê
Vmtt iÊi pke% ^noTaXI» doit occuper dens- le coq»; VmÊÊB âbmmtyYm-
prit« la raisoB W>ie la tèle, comie le liea le pkv^ étové, et pv
cwêéqaeiil le ph» noble; puis les dieux qoi ont fbmé notre corpi,
craignaat de sMflkr TMie divine par le eootaet de la pavlîe «Mitali
di^ newHDèaaca, eonstruisirent entre la tète et la poîMse «se saili
dTialbaie et dlatermôdiaire, c'est le ew. La paitte YÉâle et e&m^
gesse de nMie« sa partie belKq«eu8e Ni j^acée dams Hi pottràw; «t
oamoie en sépase lluèftalion des lieiiiines de celle des femans, k
(ttaphragne fot placé comme une cMsan eotpe le séjour du ooani^
et «eM des pasoions désordemiées. Four cette dmwève ptwtie 4»
raow, qui demaude des aKflMes et des breuvages, et tout ce qneh
nalwrede notre corps nous rend nécessaise, les dieux Teot éieadae
dans ceMe région qui sépare le diaphragme et le nenataril. Bs ry «ai
attachée comoM^ une bête féroce, ain que, saua eegao eccupée i
se neerrir à ee rateKer, et aussi éloignée que cela se poeivul du siège
du gonvernemeot, elle eausAt le moins de trouble, Ht le moins dr
bruit possible, et laisaAt le maître délibérer en paix sur les îulirlli
^ cenaMms. Aristote, comme on saft, mettait famé dluas te eœor el
Dondans fetMe; maison en revint plus Uurd au senÉinaeol de Plalio,
et Beseartes, phis habUe que ses devanciers, savait précisément dMH
qoeifle glande du cerveau était situé te siège de famé. La tfaéonede
la douleur et du plaisir, dans le Philèhe et la Répmè&fme, tfiéerie
exposée d'ailleurs par M. Cousin avec nnedarté et une iireeision bmi
rares dans rargoment philosophique qull a mis en tète àa Pkii^;
la réfutation contenue dans le Théétètey de la doctrine annsualislefre'
fessée par Protagoras ; les nombreux détails exposés dams le Tiamà
siur les impressions que nous devons i nos ditÊéfeos urganest, toat
cein forme une science de lliemrae déjà aasec éfeeoéne, et pont ne
rien dire ici des explications souvent bigarres et quelquefois, renmr-
quàbles. dans truelles entre Haton sa^ la nature physmlogîqne de
rhomme, je me bornerai à rappeler que Catien a commenté la phy-
sique de Platon, et que Goethe, le grand poèle^ dans an TAfoniaAf
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OEUVBilS COMPLàTBS AB PLATON. M9^
emkm^^ a consaeré qudques pages i reiplkatioa très plausiMe^ue
Iron trouve dwm le Timée des phéDomènes de h visioii. M. Duvenioff
serait étonné peut-être de retrouver dans la physiologie de Pli^
oes aBÎmalcttles deetil nous a fait f kistoire Tannée demière au Col-
lège de France. Au reste , 0 fallait avoir examiné rhomme de {irès,
•I bien connaître ses pencbans, pour créer le système d'édocatioB
des Lùisei de ia Rép^liqvey et pour fonder dans ie$ Lois tantd'iesl»-
ttftions véritablemeRt sages , dont un grand nombre ont passé dans
nos moBurs, et dont quelques autres sont encore à regretter. *
Je sais bien ^e Ton a accusé Platon d*avoir méconnu la natuitl
humaine, précisément à cause de la t^pmbUque. N'est-ce pas ta mè-'
eouuattre en effet que de ne tenir aucun compte de Tintérèt per-
sonnel et de Taniour de soi « et de croire qu'un état pourra svdisîster^
dans lequel aucun citoyen n'aura de possessions ni de fianulle? N'estp-
oe pas la méconnaître que de supprimer d'un seul coup les affèctioi»
les pins tendres et les plus légitimes, le mariage , la paternité, el 4ft
croire que tout ce qu'il y a d'amour dans le cœur de l'homme , privé
de son objet naturel, va se reporter sur l'état, qui deviendra ainsi
l'unique objet de toutes les affections? Qu'est-ce que cette opînioii
de Platon , ^u'on aimera tous les enfans du même Age, par la pensée
qu'on est le père de quelqu'un d'entre eux que l'on ne connaît pas?
C'est là, dit Aristole, jeter un peu de miel dans la mer. Et cette pré-
tendue conforuHté des deux sexes, élevés d'après les mêmes tin^^
astreints aux n^èmes devoirs? Confornuté d'autant plus choquante^
qu'elle existe pour les charges et non pour les prérogatives. Platoa
se montre partout d'une sévérité extrême pour les femmes; non-**
seulement il les tient en tutelle pour les soêrnes motifs qui eut déter*
miné la plupart des législateurs , et que Cicéron exprime avec si peu
de courtoisie , ptopter imbeciUiiaiem iexiàs etjudicii^ mats il se plaiat
sans cesse de leurs défauts, de leur opiniâtreté , de leur mollesse, de
leur amour pour la vie cachée; il dît expressément dans les Lois que
ce sexe a moias de dispositions que le nêtre pour la vertu ; il est i
peine moins sévère que samt Augustin, qui dédnre qu'dies me sont
pas l'image de Dieu : Propier peceatum ariffinaiej in eccUsia, «M»
imago Dei^ etpeccandi maieries ^ femina velari et taceré débet. Que
devait penser de 4a République de Platon Agrippa de Nettesheim , qui
a composé un livre : Dé VExcéUence et de la Supériorité du 9ewê
féminin? J.-J. Rousseau caractérise à uierveitte la position de Platon
pour tout t^ qui concerne les femmes. « Platon, &t-ii^ éome aux
femmes, dans sa RéptébUque^ les mêmes exercices qu'aux hommes;
52.
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820 REVUE VIES DEUX BIONDES.
je le crois bien. Ayant 6té de son gouvernement les familles particu-
lières, et ne sachant plus que faire des femmes, il se vit forcé de les
faire hommes. »
Mais la République de Platon n'est pas un ouvrage de politique; si
Ton cherche la politique de Platon , elle est dans Us Lois. Je ne dirai
pas non plus, comme J.-J. Rousseau, que la République est le plus
beau traité d'éducation qu'on ait jamais fait, quoique je reconnaisse
que les principes les plus vrais, les plus élevés de l'éducation s*y
trouvent exposés pour la première fois. Jean-Jacques le savait bien,
lui qui , à l'exemple de J.ocke, en a si souvent fait son profit. Parmi
tant d'opinions élevées sur le but de la République ^ je suis de celle
de Platon , qui déclare expressément que son but est de déterraîner
la nature de la justice. Il la détermine en montrant ses effets dans
une application impossible, mais parfaite. La République n'est donc
pas une utopie; elle est une démonstration. Mais cette justice décrite
dans la République , est-ce la justice de l'état ou celle de l'indi-
vidu? C'est là une question qui eût indigné Platon. Il n'y a qu'une
justice, la justice de Dieu , qui gouverne tout. C'est la loi étemelle de
l'ordre et de l'harmonie; tout est soumis à cette loi , depuis les dieux
jusqu'à l'homme, et depuis l'homme jusqu'au dernier atome de la
matière.
Ce n'est donc pas dans la République qu'il faut chercher Platon
législateur et moraliste , mais dans les Lois^ où l'on trouvera ample
matière pour admirer sa sagacité et sa profondeur. Quoi qu'on fasse,
on est toujours, par quelque côté, de son temps et de son pays; que
Ton se demande, en lisant les lois de Platon , ce qu'un pareil génie
eût pu faire deux mille ans plus tard! Fonder la prospérité de l'état
sur les mœurs et les mœurs sur l'éducation , préférer en tout la légis-
lation qui prévient à celle qui réprime; établir l'égalité des charges,
l'élection, la responsabilité de tous les magistrats; prescrire pour
toutes les lois un exposé des motifs qui en explique et en jusli6e la
promulgation ; donner aux citoyens pour garantie de leurs droits le
jury, la publicité des jugemens, et trois degrés de juridiction; con-
sidérer la peine comme un bienfait pour celui qu'elle atteint, parce
qu'elle le réhabilite par l'expiation, est-ce là, de bonne foi, ce qu'on
appelle des chimères? La prison, non pas celle du supplice, où il re-
lègue les incurables, mais celle dont on doit sortir pour rentrer dans
la société, n'est pas, comme chez nous, un enseignement mutuel de
tous les vices, où l'on entre coupable et repentant, et d'où Ton sort
aguerri et corrompu à jamais. Platon, pour bien marquer son but,
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OEUTRES COMPLÈTES DE PLATON. 821
lui donne le nom de sophronistère. Il donne aux prisonniers, pour
professeurs de morale, les premiers magistrats de la république, et il
veut que chaque soir, pendant la durée de leur peine, les magistrats
les visitent, les exhortent et les consolent. L'argument de M. Cousin
sur lus Lois est un véritable ouvrage , et un ouvrage d'une haute
portée; il faut en rapprocher celui du Gorgins^ où se trouve exposée
la théorie de l'expiation ; on aura ainsi un résumé éloquent et com-
plot de la doctrine politique de Platon.
Mais tracer le plan d'une république, ou régler conformément à la
justice les actions de l'homme ici-bas, ce n'est pas avoir fixé notre
destinée. Attachée un moment à la fortune du corps, notre destinée
ne finit pas avec la sienne; nous portons au dedans de nous un prin-
cipe d'immortalité; l'esprit, qui connaît les idées étemelles et qui a
vécu heureux avant cette triste vie, l'esprit doit vivre encore, quand
le cadavre qui l'enveloppait est déjà en dissolution et qu'il n'en reste
plus rien. Avec quelle force, pour ces temps reculés, Platon a-t-il
démontré cette grande et consolante vérité. Caton lisait le Phcdon au
moment de se donner la mort. Socrate y proscrit pourtant le suicide;
mais la résolution du Romain était prise : il n'aurait reculé que de-
vant le néant; il lut le Phédon et il se tua. C'est une sainte et noble
pehsée que d'avoir ainsi décrit les derniers momens de Socrate. Con-
damné à boire la ciguë par ce même peuple d'Athènes qui devait ,
quelques jours après sa mort, lapider ses accusateurs, Socrate, en
attendant le poison, est entouré dans son cachot de ses amis, de ses
disciples; et là, près de subir à soixante-dix ans une mort violente et
injuste, il établit l'immortalité de l'ame avec une tranquillité d'esprit
aussi grande que s'il était encore sur la place d'Athènes, au portique du
Roi, conversant avec Alcibiade. Un de nos grands poètes a consacré
de beaux vers à cette mort héroïque; mais qu'est-ce que l'imagination
la plus brillante, comparée à une inspiration partie du cœur? Platon
pleurait encore Socrate quand il a écrit le Phcdon^ et ce Socrate sî
paisible, si plein de douceur, qui pardonne à ses ennemis, qui ne
songe à son dernier moment qu'à la philosophie, son plus cher amour,
et au bonheur des amis qu'il va laisser, ce Socrate est bien celui qu'il
a connu, qu'il a aimé; c'est son maître, c'est son ami, c'est pour lui
plus qu'un père. Au moment fatal, et quand Socrate tient déjà d'une
main ferme la ciguë toute broyée, ses amis lui demandent encore ce
que devient notre ame après la dissolution du corps. Alors Socrate
commence un récit emprunté à la fable , un mythe où se trouve
décrit, d'après les croyances populaires, l'état des âmes bienheu-
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9tt WTHB p^ niujL iio?mt^
reases. Mms ce n*est pki&cette démoDskation scieotifique, oétte ^
nation netjie, cette rigueur de déduction qu'il apportait dans la dn-
çttssion de rimmortalité de l'ame. Ce sont, dit^il, des eapéraices
^ec lesquelles il est bon de s'enchanter ^i-même, au moaneiit dt
s'endonnir pour jamais.
Ces mythes reviennent souvent dans Platon, et presque totyoun
quand il est qu^tion de cette auii« vie , soit qu'on la considère avant
la naissance ou après la mort. C'est ainsi qu'il raconte dans le PkMt
ks évolutidins de^ âmes à la suite des dieux de l'Olympe , et qa'H
décrit dans fo EépubUgnê le moment solennel où lésâmes, après dit
fliille ans d'expiation ou de récompense, sont appelées à revivre et à
choisir ciHe&iinèmes le corps qu'elles veulent animer. Cette doctrina
de la métempsycose, qui se retrouve aussi dans le Timêe^ ces mythes
du Phéd^riy du Phèdre ^éela République^ et tant d'autres qui se ren^
contrent dans Platon, celui du Politique y celui du Gorgiasy oot-ik
we valeur philosophique? Quelle est au moins leur valeur histoii-
^ue? Platon les a-^t^il pris au pied delà lettre, et a4-il payé ce trSwt
aux superstitions de son temps? ou bien n'y fauUil voir que de ta
poésie, un de ces ornemens qu'il prodigue peut^tre un peu tnop,
suivant la remarque de Longin? L'opinion de Kl. Cousin sur celte
question délicate est digne d'un esprit sage et éclairé comme bMàan*
Mon, Platon ne croit pas à la métempsycose; le récit d'Er rArméaioa
est pour Im ce qu'il est pour nous, une fable pleine de chanue et rta
de plus. Jupiter, Apollon , Vénus , et les autres dieux dcmt il e4
fuestion dans ces mythes, et dont il se joue si évidemment dans le
Tméej Minas et Rhadamante , qui jugent les âmes fifH?ès la vie, soat
pour lui de pures fictions indignes des philosophes et bonnes peut*
être tout au plus pour entretenir parmi le peuple quri^es traditioni
religietuses. Et cependant ce n'est pas de la poésie toute pure, ce
n'est pas un «impie ornement du discours; il y a de la philoscqihia
sous oe^tte enveloppe et quelquefois la philosophie la plus hrâte.
Waisce sage et raisonnable esprit, quand il n'a que des doutes et des
espérances, quitte le ton de renseignement philosophique et se met
liconjter ces beaux récits, le sourire sur les lèvres, décrivant daas
tous ses détails mi^ vie dont il ne sait rien , mais dont H espère faeai^
coup, dont il espère au moins quelque chose qui ressemble à ses
Fèvjçs- C'est bien alors qu'il pourrait dire ocmapie dans le Timèe : « Si
JUieu décilarajt par w oracle que tout cda est véritable , atoiv aeide*
ment nous poumons l'affirmer. JusqueJà, il faut nous en tenir à la
lf9miMBfiee.,. Si fiielfu'uia découvre une expUeatiun
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OBovMt wmnJtns ^b pijkton. Ml
M. CoosiD n'a pas eu Toccasion de a'esptM|tter sufone aylie partie
flm obsenre el^vs iagrato 4e la doelrine à» PtaileD, suf ta théorie
4es Mmbres. C'est impelfit de la philosophie platoHideotte que «obs
ae eeoBaisaoos guère que par la tradttkm et par les réfetatioas
#A4stole. Il eo est (bit pea questioii daas les dialogues, et to«ûoarB
d'une flMMÛèfe déteuroée, lieux plissages sauleiuent,, l^a dans le
septième Kvve de ia RéptMique^ Fautie daes le Timèe qupnd il décrit
la fennatioB de l'ane d'apiès les lois de f harmoDîe nusicide, rap-r
peHent cette étrange et mystérieuse phflosophie qui passa de Téeole
de Pytbagore dans eeUe de Platon , et avait encore des partisans,
tant de sièoles après^ dans Técoie d'Alexandrie .et à oMé de cette
éeole. En lisant les extravagances de Ifaoroiie, de Censorinus sur la
grande vertu du nombre 7, sur la sainteté des nombres impairs et les
oinsesde cette sainteté, quand on se rappelle que tant d'autres folies
Mt été répétées de siècle en siècle comme des vérités évidentes par
«UesHnémes, en sent une sorte de découragement et de vertige,
«omaM si l'on avait sondé les profondeurs d'un abfane. N'a-t-on pas
fiât hoMieur aux pythagoriciens d'avoir connu l'immobilité du seîeil
^m eentjRe du monde et la sphéricité de la terre? Mms si le soleil est
immobile, c'est que le repos eat supérieur au mouvement , et la terre
u^est si^rique qu'à cause de la beauté de la^hère, la plus acoom*
plie de toutes les fermes. Hélas! quand Archimède voulut déteiv
miner la distante du soIeH par la projeetion des ombres, il n y eut
qu*im cri dans l'école contre cet ignorant, qui vmdsitTaire de l'a»*
lionomie sans se fonder sur les lois de la musique. Platon , tout py^.
thagoricien qu'il pouvait être, ne tomba jamais dans ces estravag&nees
«où l'enthousiasme pour ses miûndres paroles a poussé ses comment
iateurs. Il souriait sans doute quand il disait dans A» jBç/»iiUif j««, avec
un ai grand san^roid en apparence, que le roi est lSt9 fois pias heu^*
.raux que le tyran. Le dirai>je pourtant? je crois qu^il y a dans tooi
oela beaucoup plus que des syndK>les. Pour les nombres, je n'eu
4lo«te pas; pour les my4hes, tout en approuvant l'epittion de M* Cou-^
:sin«4out en la trouvant parfaitement sage «t vraisemblable, je serais
ctenté daller un pieu phis loin. Ceux qm pensent tmit^«fait eomnM
lui se tefuseat à attacher une grande inq[>ortance aux mythes et aux
îsyflriMdes de Platon, fis ne vrat pas jusqu'à prétendre que ce sont là
de purs oroemens du discours, mais aussi ne veui^nt4ls pas admettie
xbttsPlito^uaeeffoyanoeimi^ite. Heroitua pou, il doute ^enoare
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93^ REVUE DBS PEUX MONDES.
plus; et quand il résout ainsi les plus hautes questions par des fables,
il a le sourire sur les lèvres, le sourire de Platon, calme et bieo-
yeillant , mais légèrement ironique.
Sans vouloir assurément soutenir Topinlon contraire, je crois qu'il
est juste de tenir compte des considérations suivantes, que je me
bornerai à indiquer : 1** l'admiration de Platon pour les pythagorideos;
2^ l'importance qu'il donnait d'après eux à la géométrie; 3*" les sym-
boles numériques, qui sont trop intimement liés à sa théorie des
idées pour qu'il ne les ait pas pris au sérieux , au moins sur ce point;
4"* le respect sincère des traditions, qui fait partie du caractère an-
tique; 5** une certaine superstition dans Socrate , qui pourrait biea
revivre dans son disciple; 6" l'accord de la plupart des mythes entre
eux, les mêmes mythes revenant à plusieurs reprises sous des form^
différentes; 7'' enGn, l'opinion d'Aristote, qui prend au pied de U
lettre et combat sérieusement ces prétendues Cctions.
Que de questions épineuses sur lesquelles il faut qu'un traducteor
prenne parti! Un commentateur est bien à Taise, il donne des rai-
sons pour et contre, et ne se décide que quand il veut et quand il
peut; mais il faut que le traducteur adopte une opinion précise, le
traducteur français surtout. Il y a une certaine manière d'éluder la
difGculté en latin; c'est de mettre un mot pour chaque mot grec, de
s'inquiéter un peu de la latinité, un peu de la syntaxe; et du sens,
pas du tout. J'en atteste Marsile Ficin, Cornarius et Jean de Serre,
quoique leurs traductions aient leur mérite. Le souvenir de certaines
traductions de Windischmann me ferait presque penser que la langue
allemande a le même privilège. Le lecteur hésite beaucoup en pré-
sence de ces énigmes, car il y a quelqu'un qui ne comprend pas, et
c'est lui , ou le traducteur. Si c'est là un bénéfice, la langue française
nous le refuse tout-à-fait. Chez nous, ce n'est] jamais celui qoi
ne comprend pas, c'est toujours celui qui n'est pas compris qui a
tort. Voilà pourquoi une traduction française est véritablement une
édition; partout où le texte est douteux, on voit quelle est la leçon
que le traducteur a choisie. Il est plus difficile de se déterminer avec
Platon qu'avec tout autre, et cela tient à la forme du dialogue. C'est
le style de la conversation, rempli de négligences volontaires, de
locutions familières, de réticences, de phrases inachevées. On sait
combien les mêmes motifs rendent quelquefois difficile la traduction
des auteurs comiques ; que l'on juge des difficultés de ce mèoie lan-
gage appliqué aux questions les plus abstraites.
M, Cousin s'est heureusement tiré de ces difficultés philologiques.
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(KUVRBS COMPLÈTES DB PLATON. 825
Il ne désarmera pas pourtant cette classe de prétendus philologues
qui donnerait la théorie des idées pour un esprit rude ou un accent.
Qui pourrait se flatter de traduire, en satisfaisant tout le monde sur
tous les points, un ouvrage d'aussi longue haleine, hérissé de tant
de difGcultés? Il est fort possible que M. Cousin se soit trompé sur
quelques détails; j'aurais moi-même, si c'était ici le lieu, mes petites
difficultés à lui proposer. Ce que je puis assurer, c'est que M. Cou-
sin, ancien professeur de grec à l'École normale, M. Cousin, qui a
traduit Platon d'un bout à l'autre, et qui s'est entouré, pour cela,
de tous les lexiques, de toutes les traductions, de tous les com-
mentaires, de toutes les dissertations anciennes et modernes, pré-
sente toutes les garanties que l'on peut demander h un traducteur.
Mais il y a plus : c'est que la première qualité pour traduire Platon ,
la plus nécessaire, la plus indispensable, c'est de le comprendre; j'en-
tends, de comprendre sa philosophie. Et comprendre la philosophie
de Platon , ce n'est pas seulement connaître à fond la théorie des
idées en elle-même et dans ses origines historiques, ce n'est pas seu-
lement saisir le lien qui l'unit au réalisme, concevoir le côté vrai et
profond de cette théorie, soit par rapport à Dieu, soit dans la raison
humaine, soit dans la réalité ontologique. J'appelle comprendre Pla-
ton posséder à fond sa doctrine, et de plus partager son inspiration
et ressentir le souflle poétique qui l'anime. Platon raconte, dans
YloUf qu'il y aœmme une chaîne depuis les muses jusqu'aux hommes
inspirés; que les poètes, enfans des muses, en sont les premiers chaî-
nons, et puis les rhapsodes, et tous ceux qui ressentent la contagion
divine de l'inspiration et de la poésie. Platon est au plus haut bout
de cette chaîne, et personne ne pourra ni le traduire ni le compren-
dre, s'il n'en fait partie. Aussi voyez quels sont les vrais traducteurs
de Platon : en Allemagne, c'est Schleiermacher, et chez nous,
M. Cousin.
Outre l'embarras de comprendre le sens matériel des phrases, et
la difGculté bien plus grande de saisir le sens général de la philoso-
phie de Platon , c'était une rude tâche que d'avoir h lutter contre un
pareil maître en fait de style. Tantôt, en effet, c'est une conver-
sation douce et tranquille, avec un certain mouvement qui la rend
attrayante, et l'^n ne peut donner une idée de ce style qu'en disant
qu'il est aimable. C'est le style du Lysis^ par exemple, et des conver-
sations dans le Phèdre. Ailleurs, comme dans le Protagoras, ce sont
des saillies perpétuelles, l'ironie la plus mordante; Platon a beau
dire : a Si Protagoras sortait de terre , seulement jusqu'au menton , il
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fions MféStbiéR vite eofifondifs, vjen'en<:Toi6riefi,^PialM nele
croyait fNis davantage. Ne eoimaîssaîHl pad le foH et le firible 4li ^
ièmeée laseBMli<mf(iîétaiteeliiîdePratfl([orfl8? II Fa bten proirfé
dans le Théétèie. Bt ifiiaTNi Ha èflaire à des adrersaires motn^aéiiciii,
•quelle verve tioiifforine ! Qiieflle mépnisafcle pkisafiterie ! Belkyéèm
«t DyofHsodoré pbti^sés k Textrémité de teers âystèmed atwôféea,
soutenant, pcAreé qn'fl le fmdt, qéid tont est vrai et CHai ê ta fbil, et
qti*fls satent tMt et qu'ils ne savent rien, s'enibrofilllant eui-niénis
dans lenrs i^éponses et finissait par dés injares : ôti dirftK d*AriilflK
phanes; les sophistes du temps de Pteton dotent le Amodirè bien dès
fois. Non-sévleniAent H les rendait ridicules, naiais il livrait leur aecrei:
tout eét appareil de la rnéthode sophistique, une fols conim^ n*eat
pins rien. Quel ehAtinierit! C'était les rédnire a« isilenee. Il n'y a mr
attéun théMre «n per^omiage plus eonfkpte que le ThrasyiMqM du
premier Kvre de la KépnbUgtie, éiYec sa colère, scfn dédain , son îfnpè*
taosité, et cet ôrgnefl qiii s'exalte dans l'impuissance. H vent pitmver
la thèse favorite des sophistes , qtie la jnstice n'est qu'en Haasque sMs
lequel se cache l'intérêt, seul mobile des actions hùnlaifies. Le ridF-
cuïe ne suffit pas toujours à Platon contre de tels adversaire^. Souvent
son indignation débordé. Ce soiït des èfAi()oisonnetra poMtes, des
marchands forabis qui trompent sur leui^ dehréès, fiè songentt
qu'au gain, indifférées sur le reste. Gardiens â*nne bête féroce, «o
lieu de ta dompter, ils flattent ses vices, les vice»«dn petiple, qffi
s'enivre de leurs hraanges , et leur jette en retour la pftture de lev^
passions. Ceb fait du bien, de voir cette colère d'un honnête homme.
Il avait Secrète à venger et la philosophie à défendre. Qdand PlatiMi
veut exposer sériëiÉsemeht une doctrine , il le fait avec Une fermeté,
une préci^'oh, une darté, que personne n'a surpassées. H !)n(Bt de
citer le Sophiste y\e Philèbey le Timée, les Lois. îl n'y a rien de pISB
solennel et de plus beau dans aucune langue que le septième et le
dixième livre de In République. Le discours de ta Destinée aux amcs
qui Vcfnt choisir une nouvelle Vie est dans tous les souvenirs. Platon
veut absoudre la justice de Dieu de l'inégalifê qui est entre les
honnnes. « La vertu n*a point de maître, elle s'attacheà qui rh<more,
tet néglige qui la méprise. On est responsable de son choix : Dieu est
Innocent, i» Et les paroles de Dieu, dans le Timée, lorsque après avar
formé l'utiivers il rassemble autour de lui les dieux iramortela, et
leur confie le soin de la destinée des hommes : « Dieux des dieux,
vous dont je suis l'auteur et le père^ vous êtes immortels, peiree qite
je le veux. » On v(mdrait tout citer, et pourtant chaque citation est
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une faute, caf il fout voff tôilt cdà à ^ plade. Jb dtéittl éntoHé iHât^
gré tout, et quoique tôUt le itfônde les sàéhe pur éti^ur, dfeut épi^
grammes parmi celles que Ton attribue k Plàtbfi. Eu voici Uue qu'ûd
de nos poètes a traduite. Je ne sais si oU ne pr^érera pas I^hiimblé
prose et la traduction littérale :
CeHe qai s'eM ri al dééafgililaKèifieÉtt de tbiHë la AtM -, 6eAef
Qdi avait à sa porte^tn tÊukiï de jcfiitiar aMâër,
Laïs consacra son mîtoif à Yéaaé. — Car mè^^tr Ulfe qiiëje gttfs.
Je ne le veux pas , et me voir t^ile qile fêtais, je ne le pâiS.
Et cette autre sur Aristophane:
Las Graeei , èhèirchalit uif tero^^le qill tt^ fidi Ùtê dJSIMi,
Uronvèrent l*«prit d^AryUopbaiiei
tl feut tout (tfre : il 7 H quelques passages dé Plàfon , àe r^i^pas^
sageis, oà il n'est guère moins ^Aitû que oéui q^'il cé^bat et o#
l'on est oomme tenté de crier an sophiste. Il met celle pbtsM* dlBiM
ta lN>UGhe d'au des intériècUtèurS du Mënan : a Sod^té, t«f îè^
comme là torpille; tu m'engourdis^ Combien dli fois ^-jë discute ièn<&
guemenf sur la vertu! Mais aojourd*hui fil me remplis de trotârfe. x^
Et cela est vrai Ces passages où la subtilité et lé s^hisiiie se subsH«
tuent au bon sens ordinaire dé Socrate, tiennent un peu S lruaiitf(S
de Tesprit des Grecs, qui aimaient là ^BfHeUlté. Aimer la difrieUKéy
Cest le propre de tout grand e^t, mais là difBcUlté qui est daite leâr
choses et non pas celle qu'on y met. Aussi Flaton ne fait-fl que 9ë
jouer atee ces subtilités^ et les ailes de son ame te portent partoué
où la science a quelque chose à approfondir. 11. GoUsm a toUjoittr#
surmonté avec bonheur ces obstades de tbute sorte. SI Uous disioM
qu'il s'est placé corame écrivain au niveau de soé modèle, lui qui
oonurit si bien Platon et qui Taime et qui l'adiUiiie tant s il repoUssè^
rtàt un pareil éloge. Mats pas un homihe de ^Ûi t^ pOurfà rioflS^
désavouer quand nopsr dirons que ces treize Volriiiies de laiiUdncliOt]^
de Platon sont un des livres qui honorent le plus la langue française.'
M. Cousin a placé un argument etif tète dé chaqtte dialogue, et,
pom' cette partie de son travidl , je ne crois pas <iu*il ait eu de modèle,
n est vrai qu'on a senti de bonne heure la nécessité de guider le lecS^-
tenr à travers les détours un peu ca^icieui de là méthode dé Platon ;
mais les sommaires de MarSUe Ficin, qui ne sont guère que desr'
i^TMimes ,''U'tt 'Mr*ttiBi7uS8iOn.f Det^Hwiueu* repTveNB^e^ vw% wepoviiieeF uo*
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828 . REVUE DES DEUX MONDES.
tous les charmes du style et môJée de temps à autre de digressions
néoplatoniciennes, les notes marginales de Jean de Serres, destinées
à rendre au lecteur u|i service analogue sous une forme plus modeste,
et les argumens à peine médiocres écrits en latin par Ticdeniann,
enGn quelques autres tentatives du même genre, n'ont rien de com-
mun avec ces belles introductions philosophiques de M. Cousin.
M. Cousin a fait tout autre chose qu'un sommaire; il a donné, des
doctrines de Platon contenues dans chacun des dialogues, une expo-
sition originale dans sa fidélité, plus rapide, plus régulière, plus rap-
prochée de nos expressions et de nos habitudes modernes, mais
toujours animée et souvent éloquente; et, en pénétrant jusqu'au
fond de ces hautes théories, il en a déterminé l'importance et la va-
leur avec le respect d'un disciple et l'impartialité d'un juge. Ce sont
là de véritables argumens philosophiques, débarrassés de toutes ces
subtilités, de toutes ces longueurs des commentateurs ordinaires,
éclairant le texte au lieu d'en reproduire la lettre, et le rapprochant
d'abord de nous, pour que nous puissions ensuite le comprendre et
le juger sous sa forme antique dans toute sa pureté. J'ai déjà parlé
de l'argument des Lois, qui est un livre, et de celui du Gorgias, Dacs
l'argument du Théétète^ où se trouve exposée la nature de la science,
dans celui du Philèbe, sur ia peine et le plaisir, et ensuite sur le
souverain bien; dans celui du Phédon^ où il discute la théorie de la
réminiscence, M. Cousin fait entrevoir des conséquences que Phton
lui-même n'a pu soupçonner; et en montraat ainsi, par la critique
et l'histoire, la tendance du système, il en fait comprendre la nature
et mesurer la portée, h^ Phèdre, le âlcnon, le Parménide, le Timce,
la République, n'ont pas d'argumens; cela nous manque encore,
ainsi que l'introduction générale, travail immense qui doit compléter
tant d'autres travaux. C'est là un sujet vraiment fait pour M. Cousin.
Il appariient à l'auteur des argumens philosophiques, au chef d'une
école qui a renouvelé le spiritualisme et l'histoire de la philosophie^
de reprendre tout ce système de Platon , de l'exposer dans son en-
semble, en marquant le lien de ses parties diverses, d'en faire com-
prendre la grandeur, et de montrer enfin une grande et belle unité
dans cette philosophie où l'on refuse de reconnaître un système; une
observation profonde, quoique incomplète, des penchans et des
besoins de l'homme, là où l'on ne veut voir qu'un jeu de l'imagina-
tion; en un mot, une intelligence complète de la nature et des be-
soins de la science dans ces mêmes livres, où des esprits prévenus
et superficiels ne^déçouvrent que des utopies. Après cette activité
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OEUVRES COMPLÈTES DE PLATON. 829
féconde qu'il a déployée pendant huit mois, M. Cousin , rendu à la
philosophie , a déjà un livre de métaphysique en train , et songe à
écrire son introduction, et à compléter cette belle série d'argumens
sur les dialogues de Platon. M. Cousin nous les doit, et c'est une
dette que les vrais amis de la philosophie né lui permettront pas
d'oublier.
Voilà enfln le divin Platon traduit tout entier et de main de maître.
C'est une joie pour les platoniciens et pour quiconque aime ce qui
est sage, noble et beau. Jamais la pensée humaine n'a Tait un plus
puissant effort; jamais elle n'a revêtu une forme plus accomplie. On
ne peut douter de la grandeur de la philosophie quand on vient de
lire Platon. L'amour, l'inspiration, la science, tout y est. Platon
était presque un dieu pour les philosophes de l'école d'Alexandrie,
dont quelques-uns pourtant étaient des esprits du premier ordre. La
postérité lui a du moins conservé le nom de divin que toute la Grèce
lui donnait. Celui qui a passé sa longue vie à combattre les faux sages
et à enseigner aux hommes les vérités les plus hautes et la morale la
plus pure, celui qui n'a jamais aimé que le beau et le vrai, n'est-il
pas en effet un homme divin?
Jules Simon.
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DE
LA DESTINÉE DES VILLES.
Les Tilles oot aussi leur destinée; la phipait naisseol, TiYenl et
meurent arec les peuples qui les oot foikKes. Mais fl eo est qui sem-
blent aToir one ne qoi leur appartient en propre; elles sonrirent anx
empires qui s*j établissent, et elles serrent tour k tour de séjour an
nations les plus diverses. D*oà leur Tient ce privilège? D est curieux
de rechercher comment elles Font, et comment quelquefois aussi
elles le perdent.
Les Tflles qui dépendent de la destinée des empires sont celles qui
n*ont dans leur situation rien qui les soutienne et les fasse viTre,
celles dont la fortune est l'œuTre des houunes seulement et où la
nature n*a rien rois du sien. Dans Tantiquité, Babylone, NiniTe,
Persépolis, étaient des villes de ce genre. Tant que durèrent les Assy-
riens et les Perses, ces Tilles eurent une grande puissance; mais, nue
fois ces empires tombés, leurs capitales tombèrent du même coup*
parce que le lieu où l'homme les avait bAtias n'était pas un de ces
lieux qui semblent faits et désignés par la nature pour avoir une
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en nèiM genre. Lesr destiiiée dépend dete dMtméeAw
4oiit elles fNmt le cealre* One la ftame
tODMBe Ml diq^m (Mtd'aiibm états, H m'y tium plos alars dÉ^oMtt
pour que Paris soit une grande ville; à moins que Paris^Die deilMMiCi^
«omme iérasaieiii on coHne Bome^ une viBe teUgirase^ oar la mh*
ipm firit vifre hm yilles en «dépit^des iksuÊié
Voyez eu effet sur la c&il^ la place qu'ooeqpe Pam; ee n^eat |iaB
un de ces lieu.^l serfeol néaessaireBieDt de passage ou ^iè raih»
•centre^au eommeiiBe des iltaiate qppeség; se n'est pas nne deafookes
natttiteUes du monde; Uy aiptoa^ favis n'est fus même an aentœ
de la Fiwiee ; c'est une esq^itale qui pouvait Aire niilenn etqni ^^est
Ivoufée là par Jiasanl , ponr ainsi dkre. La Yîeille Lnlèce «'avait pas
œirtes prévu sa destinée de capitale d'un grand eatiptre : non qne le
iMAard qui a fait de Paris le centre vpoliftiqae de la OFIranee^ ii!Mt pas
l»Hi6flie ses causes dans l'histoire; nonqne la pneitien de Paristn'ait
jMis en aussi ses eSels politiques. Nous savons comment Pansent de-
venn peu 4 ipen la capitale de la France; nous savons nnssi comment,,
ayautnotse supitale voinne de nos frontières du nord„ »eda J^ (fiiit
que c'est toujonrs vers le nord que nans avons eu nos pk» grandea
guerres, parce que c'est surtout de ee eété que ;nous faisieM «fort
^ur non» étendre. Je divai pins, îe suis peruwdé^qu'une des olieaes
qui ont le pins eontribué à faire de In 'Frmse un grand empire, c^'est
d'avoir eu sa capitale près de^. frontière du nord. Jetés en effet vos
regards sur la configuration de la France : elle est fmt bien lîaûtée
et défendue à l'ouest par la mer,, au snd par les P^Fiénées, à l'est |>ar
les Alpes et le Jnm; mais au nord dlle est ouverte : là, .point de firon^
lières naturelles, car les fleuves ne sont pas des frontières. Ou cdté
du nord, la France pourrait être bornée par la Seine, aussi bieaqne
pur l'Oise, par l'Oise aussi bien que par la Sonune; snppiMez donc
nn instant qnaila capitale n'eât point été .près de la frontière, suppo-
,set que cette capitale eût été a Orléans on à Tours; il eât probiMe
4iIors que la Ihranee eft reculé juaqnfaui bords de la Lofre^oude la
Seine. Paris anicontniire â»nt le centre du govrernement, Il s^eit
trouvé fort beareuseaaent que la frontière lafrittsowerteaétéMMi
• la mieux sQttveiUée. Comme citait de ee cété qû'étaientnos dangers,
c'est de ce côté aussi qu'ont été nos efforts ^et nos conquètea^ Je ne
.«sois pas que ce soit un mal pour un peuple d'avoir sa capitale près
ife'sea emiemis, et if être plus fort le oi il est plus nwnaeé^. Ce n'est
point uft mal ^diaotode, tant que le^ienitle garde sa force et m ^iri*
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REVUE DES MSUX MOlflffiS.
lité; cela même a l'avantage de le tenir en haleine et d*entretemr
l'esprit militaire et l'esprit national. Ce voisinage ne devient nn mal
que lorsque ce peuple s'affaiblit et se corrompt; car, quand on n'est
plus de force à battre l'ennemi, ce qu'il y a de mieux évidemment,
c'est d'en être loin.
Ce que je dis de Paris, je pourrais le dire de Londres, de Yioiae
et de Saint-Pétersbourg : la nature n'y avait pas désigné d'avance ta
place d'une grande capitale; l'homme pouvait les mettre là ou là; la
capitale de l'Autridie pouvait être à LJnz ou à Presbourg, plus haut
ou plus bas sur le Danube. La capitale de l'Angleterre pouvait être à
Plymouth au lieu d'être à Londres. Il n'y avait rien de nécessaire en
tout cela. MAte ces capitales étant où elles sont, cela a eu pour l'Au-
triche, pour l'Angleterre et pour la Russie, des conséquences impor-
tantes. Ainsi , la capitale de la Russie, transportée de Moscou à Saint-
Pétersbourg, a fait de la Russie une puissance européenne, an lieu
de la laisser ce qu'elle était, une puissance moitié européenne, moitié
asiatique; et c'est grâce à cette destinée européenne que lui a donnée
le génie de Pierre-le-Grand, que la Russie aujouM'faui conquiert
rûrient et domine l'Europe. Le levier avec lequel elle soulève l'Asie
n'est fort que parce qu'il prend son point d'appui en Europe.
L'histoire des villes qui dépendent seulement des hommt»€9f donc
curieuse à étudier; mais la destinée des villes qui tiennent leur for-
tune de la nature même des lieux est plus curieuse encore à obser-
ver. Cdles-là ont un caractère tout-è-fait à part dans le monde; créées
par la nature même, si j'ose ainsi le dire, elles appartiennent à h
géographie physique plutôt qu'à l'histoire, car on les retrouve toi»-
jours à leur place, comme les détroits ou les isthmes sur lesquels
elles sont ordinairement situées. Leur fortune ne suit pas les acci-
dens des empires qui viennent s'y établir. Elles servent tour à tour
de capitales à des peuples différons, et leurs conquérans baiiNires on
civilisés ne songent ni à les détruire ni à les abandonner; ils sentent
que ces villes sont un grand instrument de richesse ou de poissaooe,
et ils en profitent. Ainsi, toujours sauvées de ladestracttoa, elhs
semblent avoirune vie impérissable, quokiu'eUes n'aient pas ile na-
tionalité, quoiqu'elles n'aient pas d'histoire qui leur sdt propre, et
qu'elles paraissent faites pour servir d'auberges aux nations diveraes
qui viennent tour à tour s'y loger.
Ce qu'il faut remarquer, quand on étudie la destinée de ces villes,
que j'appellerais volontiers des villes nécessdres et naturelles, ce qa*fl
faut remarquer, c'est qu'elles ne sont pas toutes nécessaires et prédes-
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DE LA DESTINÉS DBS VILLES. 833
tinées an même degré , et qu'elles sont plus ou moins durables, selon
qu'elles sont plus ou moins naturelles. Quelques mots expliqueront
ce que je veux dire. La force et la puissance de ces villes leur viennent
du lieu qu'elles occupent; mais tantôt le lieu ne donne pas à la ville
tous les avantages qu'il possède , tantôt la ville ne trouve pas aussitôt
dans ce lieu de prédilection la plaûe qui lui convient le mieux, tantôt
encore, et selon le temps, cette place devient plus ou moins heu-
reuse; parfois, enfin, la ville perd sa fortune, parce que le lieu lui-
même perd la sienne, à cause des cbangemens qui se font dans la
navigation et dans le commerce. Constantinople, AIetandrie,yenise
-et,Corinthe peuvent servir d'exemples à ces réflexions. Essayons, en
i'comparant la destinée de ces quatre villes, d'arriver à nous faire une
idée exacte de ce que nous devons appeler une ville naturelle et
'.nécessaire.
\ Ce n'est pas que je veuille dire que l'homme n'est pour rien dans
la destinée de ces villes; l'homme y est pour beaucoup, car il faut
qu'il reconnaisse et trouve la place de la ville. Tous n'ont pas le
ceup-d'œil juste, tous ne comprennent pas les avertissemens que
donne la nature. Il y a des aveugles, témoin les Chalcédoniens, qui
avaient devant eux le port de Byzance, la fameuse Corne d'Or, et qui
ne comprirent pas que c'était là le lieu prédestiné d'une grande
ville.
Je lisais dernièrement dans h Gazette d'Augsbourg [ 3 février 18i0)
l'extrait d'un rapport sur un projet de canal dans l'isthme de Pa-
nama. U y a au milieu de cet isthme, dans l'état de Nicaragua , un
lac de cent vingt milles de long sur quarante à soixante milles de
large. Le fleuve Saint-Jean sert d'écoulement à ce lac dans le golfe
du. Mexique, avec un bon port à son embouchure. Du lac Nicaragua
à l'océan Pacifique, il n'y a que neuf milles anglais ; mais c'est une
montagne à percer. Supposez le canal ouvert à travers l'isthme :
entre l'océan Atlantique et l'océan Pacifique, il y aura nécessaire-
ment à l'embouchure du fleuve Saint-Jean ou sur le lac Nicaragua
une vitte qui servira d'entrepôt entre les deux mers. Ce sera une
ville néeesaaire; mais sa prospérité dépendra de la place qu'elle oc-
cupera sur le tac ou sur le fleuve, car il y a certainentent sur le lac et
sur le fleuve des places qui sont plus ou moins heureuses et plus ou
moins fortes. Celui qui trouvera la bonne place aura la gloire d'avoir
fondé la capitale du nouveau monde. C'est là qu'est la place, mais il
faut que l'homme la trouve.
Le génie de l'homme avait bien senti aussi qu'il devait y avoir une
TOMB XXIV. 53
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rts cspilafe «ftilélé I
LlMoiie de h fwMioD dTAlsBnArieB'eili
n ralWI an cooneite des Indes n eflIrefM sv ks oA^
dftenaaée; aoIrefbÎB U ataii, fw les cdias de h SyriB, T^
ptoi Mb« dans rMhnede Sues « aux eudwwibiwMes du B&l, 1 y «mt
Pelose, Taofset Navcralis, fondées par les Grecs. Mais Bslnae, IMs
et Naocralis, «tuées Fane sur la bonche pefaniafiR, raulie anr k
bouche tanitîqae, la dernière enfin à rembrancfaaHK&t des
bolbitine et canopiqoe, afaient à la fois les avantages et I
niens dn fleove : elles penvaient s^ensabier. AJeandre twJol f ondtr
une ville digne de servir d'entiepAt et de capitale àce vmmàê^mmé
de rOrient et de TOccident qoe ses victoins alWent cvéer,^ « fmh
Alexandrie, non à Femboochnre da Nil, nuds tout fvàs, WL^pmmt
(1) Tacil., Àfmai. , lib. xn : m ArcUsiiino inter Earoptm AsIatti^Be dififtia,
B3r«irttiiiiii In eitreM Earopi posnere Graecf , qofbos Pytbian Àpotliiiai ooas^
iMt boft vM eondefeni vrbem, redditum oraculiiin e$t qtfjgretcttt mdem Cmeatm
terris advcnam. Ea ambage Chalcedonîi monslralMStar, ^aod pvi#res Hlèiiidfefy,
prsevls& locofum alillute. pejora legiiseBi. •
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Di hJk vBsmtfàM MM thi». m
eenmuniqner avec le (teuve à Taide d'an canal qni ne s'enMbreniit
pas. 6n songe menreflleux, plein d^Donière et des sovrenira de ce
père de h poésie grecque, consacra, selonPIotaTqae (1), la ftaMhi^
tion dè'Cette nonreDe métropole àa génie grec. HMs ce qai a^ Mt
Ikirer la fiyrtnnetr Alexandrie^ et ceqni témoigne de PadmirriMe ssk
ffidUé cte son fondatenr, c'est qne cette fille représente et résmne
pour ainsi dire la poaitton géographique étrVÈgfpte. L'É^rpte, pbeéé
enbe lii liMiterranée et la mer Rouge-, est destinée à ser?ir de lien
an*commerce de POrient et de rOcddènt, et jlienndirie en est Fèn*
ttepft néoessaire; Quand V de phis, on soi^eque ce fW pendhntles
intervaltes du^ siège dé Tyr qn'Alexffiiëre firaida Alexandrie, en ne
peut pas s'bnipdcber de penser qu'il youfaut, par la fondation deeelte
DOQveBe yOle, adiever la diesirudion de Fanciemie'Tyr. Son génie
dlMNEume de guerre ne Ta pas pHis trompé que* son^ génie ^homme
&Mf; Mexandrie détruisit Tyr en la remi^hçant
La ibitime dé Conatantinopte s'est httepeuè'peu etavecletraipar
eefle d'Alexandrie a?ait été créée* tout dTiin^ ooop, par le génie
d^Atexandre : o'èsl le hasard qui' a fait Venise; Au temps des^ ih^a^
sions^ d^AttfiBi, quelques habitans^du* FriouF vinrent se réftagier sur
les bancs de saMe cpii sont et rèmbouchure de PAdige et dès auties
ièufe» qni se rendent à la mer ( la Brenta, là Hafe^ le T^^iii**
mente ]. Këntfit une rille se bàtlt sur ces Oes^à fleur d'eau. 9a séiretll
flt sa Ibrtune dans un temps où le mondé étaît Hrré aux ravages dé
b guerre. Lemoyen-ège est Pépoque de» ehAleaux^fbrts, et c'est un
ft) rhnsique raeoaleqa*Aiex«idrecbercliait aoremboiiclRires du^f tetièa le
piiiv coDfeMMe à It Titte q»'il votflaSC flmder, êiq/mé^s^^iu^iM^m^Bk^en
avaient indiqiié un, quand la nuit « il eut une vision merveiUeote : e*étak vm pfit^
somnes agrant les cheveux teut blane» de vieillesse^ avec une face et une contenance
«éoérahles , qpi^ s*agpociiant de lui , prononça ces vers de TOdyssée :
Une lie il y a dedans la mer profonde,
Tout vi&Tè-vis de TÉgypte féconde,
Qni par son n»ai rharoa est appelée.
AteMiidre ne fut pa» plus tôt levé le matin, qu'il s'en alla voir cette lié de Pbaros,
iMfieBe était pour lors un peval^deflnnr de la bouche du Nil quToit appelle cano*
piqve, et 11 lei senribia^ae e^éiait i^aiaiMte du monde la^ptae pro^ pevrce qn'll
anit en pensée de fdfe; car c'est ooMme une laqsne de terre asaet vaisonnabÉ»^
■eal lafge^pii sépare un: grand (lae d'ua côté et la mer de Tantie, laqueye se va là
abOBtissant à. un grand port; et dit alors qu*Homère était admirable en tontes
choses, mais qu'entre autres était très savant ingénieur, et commanda qu'on lui
désignât lai forme de la ville, sêUm l'assiette dn lieui v{fUfdfjataMmén, tradnct;
(TAmgpol.)
53,
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gW REVUE DES DEUX MONDES.
imprenable chàteau-fort que Venise au milieu des lagunes. En se
r\fut;iânt sur ces écueiis, les Vénitiens n*avaient pensé qu'à leur
SiHruritc. Bientôt ils comprirent l'avantage de leur position au Tond
Uu golfe de TAdriatique. L'Adriatique est la route ouverte entre TAl-
lomagne et le Levant. Sur cette route, le commerce avait besoin don
tMitn^pùt; Venise devint cet entrepôt nécessaire. Elle avait, pourle de-
venir, deux titres : le premier, sa position au fond du golfe a portée
de ritalie septentrionale et de TAIIemagne. Cette position , d'aatres
villi^s, il est vrai, pouvaient l'avoir : Trieste l'avait, et même Trieslc
iHait plus près de l'Allemagne; mais ce qui manquait à Trieste, ce
qui, au moyen-Age, manquait à toutes les villes de la terre-ferme,
c'était la sûreté. Venise avait cette sûreté, si précieuse au coromeite.
Voilà la cause de sa puissance commerciale dans le moyen-âge. Tant
qu'il n'y eut de sûreté que derrière d'imprenables abris, Venise
garda sa puissance; quand Venise, vieille et vaincue, ne put plos
garder les clefs de l'Adriatique et s'assurer par la force le privilège
d'en être le seul port; quand l'Autriche, maîtresse de Trieste, ftit
un puissant empire à côté de Venise qui n'était plus qu'une répu-
blique impuissante, alors Venise vit Trieste, sa rivale, prendre peu
a peu l'ascendant, car cette rivale avait pour elle aussi l'avantage de
la position, et, quant à la sûreté, elle l'avait désormais aussi bien et
mieux que Venise. Ce qu'il faut à l'Adriatique, c'est un port qui, an
fond du golfe, accueille son commerce; peu importe, du restera
cette mer, veuve du doge, que cette ville s'appelle Venise ou Trieste:
le commerce va où le port a plus d'eau , où le débarquement est
plus facile, où les transports sont moins coûteux, et il abandonne
sans scrupule les palais de marbre de Venise pour les maisons bour-
geoises de Trieste.
Ainsi donc, ces villes nécessaires et qui doivent tant aux lîeui,
perdent quelquefois aussi leur privilège, quand ce privilège, c'est-à-
dire l'avantage de leur situation, peut se partager.
Voyons maintenant comment Corinthe, qui semble aussi, par sa
position , une de ces villes que j'appelle nécessaires, ne l'était cepen-
dant que dans un certain état du monde, et pour un certain temps.
Corinthe est située entre deux mers, et sa position ne parait pas
non plus pouvoir être détruite ou remplacée. Cependant je ne vois
pas que Corinthe soit jamais appelée à redevenir une vtUe puissante
et riche. L'isthme de Corinthe, en effet, ne sépare que deux parties
d'une même mer, deux portions d'un mégie pays, et non, comixie
l'isthme de Suez ou comme l'isthme de Panama, deux mers et de&i
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DB LA DBSTlNiB DSS VILLES. 837
mondes difTérens. Le commerce des Indes doit nécessairement passer
par risthme de Suez, à moins qu'il ne veuille faire le tour de TAfrique;
et notez que, depuis la découverte du cap de Bonne-Espérance, le
commerce fait ce tour, sans se soucier de la distance. Il se soucie
donc encore bien moins de faire le tour de la Morée. La traversée de
risthme de Corinthe, soit par la voie de terre, soit même par un
canal, si on en creusait un, abrégerait topt au plus le transit de cinq
ou six jQurs. La traversée de Tisthme de Suez abrège de plusieurs
mois le voyage des Indes.
Autrefois cependant Corinthe était riche et puissante, et les poètes
ont chanté \c splendeur ^e cette ville assise sur deux mers : Bima--
ri^ve Corinthi mœnia, La richesse de Corinthe tenait à l'imperfec-
tion de la marine chez les anciens. C'était une affaire pour leurs
vaisseaujc, qui suivaient ordinairement les côtes et craignaient la
haute mer, de doubler le Péloponèse, et Ton sait la fatale renommée
des promontoires de Ténare et de Molée. Le commerce, autrefois,
en traversant l'isthme de Corinthe, s'épargnait des pertes et des dif-
ficultés. D'ailleurs, et ce fut là dans les temps anciens la principale
cause de la puissance de Corinthe , Corinthe était la porte du Pélo-
ponèse; ce privilège est le seul que Corinthe puisse encore garder
de nos jours.
La richesse de^ villes qui paraissent le mieux situées, dépend donc
souvent de la hardiesse ou de la timidité du conunerce et de la navi-
gation. Quand le commerce se faisait à petites distances, l'isthme de
Corinthe avait l'importance de l'isthme de Suez et de l'isthme de
Panama. Aujourd'hui que le commerce se fait à longues distances
et d'un pôle à l'autre, qu'est-ce pour lui que le tour de la Morée de
plus ou de moins?
L'étude de la destinée des quatre villes que j'ai choisies montre
ce que la nature donne aux villes les plus favorisées et ce que
l'homme y ajoute. Corinthe, pendant long-temps, semble une de
ces villes prédestinées, à qui sa position entre ^eux mers fait une
fortune que l'on ne peut lui ôtor. Le commerce et la marine font
un pas, et Corinthe perd sa fortune. Venise régnait sur l'Adria-
tique, . mais ^ force tenait à l'état de l'Europe au moyen-Age. Cet
état change : Venise perd sa puissance. Alexandrie enfin, qui repré-
sente l'Egypte, peut aussi se voir enlever la destinée qu'elle tient de
son fondateur. Alexandrie n'est pas sur la Méditerranée le point
le plus rapproché de Suçz sur la mer Rouge; et si un chemin
de fer doit un jour traverser Tisthme, qui sait si Thomme ne
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cheiflira p» siur ta BéditeriMée mi petat pk» voMo peu y fta-
ctr ta riHe deiUnée à mf¥k #eiitrapât7 Ite Saet à ta ■é^nt■T^ié^
la ligne ta phu oottrtie pMMp« Petass, et M «Bt pMftIe ttnHiii jMr
ta t«pe«r, détraiMOrt rcemirre éi géMie dtAteMDéie« tAittsfPorte II
fcrteDe de ntgypte d^Atatfadrte dàm k» mwn de ta fMIe Fetate.
Conrtiiiliaopte mde seaaUe à Faliri de tMlet tes chaftoes* flfe
fpettt pluB 00 moins fkmrir, «don te génie ddjpenple ^ai ta po•lM^
lelon tedegré de clvHtoatfon dOi^ ptr» 4|a'tMi;8M dMi^
ne peut pas cesser d'être un grand entrepôt de eowtnenee, cvk
Bei^<m esl nn lien iuiii|te en^ tePOpt« A GoMlidltafopta i iob
toor esl on lien iMifoe mr le Boqiimie* •
LeBMplioro; en. eAit,.eit ta mte fié<Ms*e el inéritable èi
mHummm entie ta met Noire et ta^ MdilManée; it n'y a p«
nofen, mène en prenant ta plitt long; dTévtter te Bosphore. Ee
aoMMtfWi en dod)taiit ta Morte, a pk4fiUt de liwuiui VMm
doGorinthe; et en dënbtant T JUMqpie, de tta^erser miittiedoSiieK.
Pomr entier dans ta nMr Noire, il ftnt U«t«rasr te Bofl|ftore
teseol etmii|tie dmnio.
Conslanttaiopift» en mèmetenpi^ estnù ttennniqM Mrtell6»<
phore. En effets déptacw GonstÎMitinopte, nietles-ta Od' pon^ptai
haut ou un peu plus bas, eUe perd aosritAt quelqnes^na de m
avwtagis» Goneliîntte^iter UUr sur te Buphoie^ entnr tea dmu
ebàteank d'Bnnopo et d?inie« on^ sivrEtelteBpoiit mu BmdaneBWj
esleneeie,il eeHwi>. maHiotja dn^ patsage qwi cobdtft àtancr
Noire, mate eti&n'a pln»«e peffeommodo ottM&qoe hd- tait te
golfe de laGoroedtOr, ce port 4|iie tattiera soindetorér ekafW
jonrparscstourww. lieUe^ w^uaiitnrini Conrtantiaopie a» h acr
de Marmara, elle ne ttent plus les dés du Bosphore^ oHe iKest piai
la parte dea dense meta :
Hic locus est gemini januà vasta marfg.
onMi
C'est ônsi (|ae, giAaeàta faYonriMrtailteaBe des lieux,
tînopte ne peut ni devenir inuMe awnma GonntfaOr Jri- être nuppKte
asmma Yeniso on Alenadrie. 8a position^ ne pmit Mua ni nm^
pteeée ni détruite, etc'est detowlaatea lAteraeHe qui domm fidte
ta plna aecompUe de ce ^no î'JppeBe tel viHea alDeiiairea et uk
tnrdtes.
iMÊm-HâM Gmàêum.
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L'ACADÉMÎE FRANÇAISE.
lOB h 1. FIOUÏBBS. — W
Neiis venooB é'amist^ à M spedaite qwl, b'H n-eft pas to^oim
Irès «mmifiti n'ii Milmiis jamais cessé de yhpwr la mriosité pttri*-
aiemie : lliUe de psiioles« toarim d'esprit^ doet les odsasions, po«r
Mr^krott d'attrait, oui été, dans ces deniiei:^ lei^^, eïtrAmeafteiit
rares. Depuis l'altliée 1886t, oà M. Hignel viBl« sons la ooopole des
Qtêaife-NmHanêl femplaoer Tauleer des Tempiiets^ il n'y avait eti
Imcviie 9émH)^^'féeepHonh TAcadéttiie française» Grâce à cet iiit«N
^alle, qui d'ailleurs n^a po paratire trop long à persotine, pas même
«OK héritiers présomptiA, la céréllionie du 8 décMikre dômler était
pour beancoup d'assi^ns une sorte de nouveauté. L'auditoire, en
pareille circonstance, se compose des amis de l'académicien dont dn
va foire «n double élof^, des adversaires, toujours nombreux , et des
amis'dlifrécipien.daire, de lauréats passés ou futurs, de jeunes femmes
ntènie, ^^ gens du monde, ou d'étmigers, qui vienaent cheridier,
et ne trouvent pas loa|ours, une distraction. De ce mélange de bion-
veillance, de malice et de-neutralité, qui se font mutueHenwnt conti^
poids, résrite un jury, ({ui sanctionne on impri[>u¥e le choix du nou-
vel académicien. Un disconrs de réception réussit ou tombe, comme
«ne i»èce nowelle; c*est pour les qiedkateurs une émotioB tout-à-fait
a^ogue à ceHe d'une prennére représentation.
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810 REVUE DES DEUX MOBTDES.
L'opinion da jury dont je parle, a été favorable au discours de
M. i lourens. La violence et Tinjustice des attaques qai ont accaeîDi
son élection avaient provoqué dans tous les esprits modérés une
sorte de réaction d'impartialité et de bienveillance. On avait eu le
temps d'ailleurs d'apprendre par quel mérite ÎBContestable de pensée
et de style l'habile secrétaire-perpétuel de rAcadémie des Sciences
justifie de son droit au fauteuil desMaupertuis, des laCondamine, des
Vicq-d'Azir et des Fourier. On avait pu relire ses deux beaux éloges
de George Cuvier et de Laurent de Jussieu, où la gravité, la préci-
sion , l'élévation du langage, sont au niveau de la magniCcence des
sujets. Dans l'éloge qu'il avait à faire de M. Michaud , auquel il soe-
cède, M. Flourens a montré de nouveau les heureuses qualités qui le
distinguent, la précision et la propriété du style, la justesse des aperçus,
la rectitude des jugemens. Il a exposé avec simplicité la carrière agitée
de son prédécesseur, emprisonné onze fois et -deux fois condamnée
mort. Les amis de l'illustre historien , du pèlerin éloquent « du causeur
spirituel, ont reconnu le portrait et rendu témoignage à la ressem-
blance. M. Flourens a raconté plusieurs traits de la vie de M. Michaud,
empreints d'une bonhomie qui n'exclut pas la finesse et qui rappelle
un peu La Fontaine. Une diction naturelle, sans ambition , sans cUn-
quant, ont fait connaître M. Flourens à tout le monde pour ce qu'il
est, un homme de sens et d'esprit, un écrivain habile et délicat. Aux
yeux de quelques juges plus sévères, cette habileté, appliquée à uo
ordre de faits qui n'est pas celui de ses méditations les plus habi-
tuelles, tout en prouvant le mérite et la flexibilité de Técrivain, a
laissé pourtant désirer sur quelques points plus de nouveauté et de
profondeur. Il est tout naturel, en effet, que M. Flourens se soit
trouvé moins à l'aise dans l'appréciation de la vie politique et litté-
raire de M. Michaud que dans celle des travaux de I>esfontaines ou
de ChaptaK et qu'il ait touché certaines questions particulières, celle
de l'ancienne chevalerie, par exemple, avec moins de supériorité
que les questions de physique générale. Majs il a repris tous ses
avantages, quand, dans un style précis et nerveux, il a établi ta né-
cessité de soumettre l'histoire elle-même à la sévérité des méthodes
scientifiques. J'ajouterai que, dans plusieurs parties de son discours,
il a joint avec bonheur l'exemple à la théorie.
M. Mignet, cliargé, comme directeur de l'Académie, de répondre
à M. Flourens, a trouvé dans cette tAche l'occasion d'un succès égal
h celui qu'ont obtenu ses éloges de Talleyrand et de Broussais. Outre
les points déjà traités par le récipiendaire, et que le directeur est obligé
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l'acaaemib française. Ski
de reprendre, d'après un usage qui ne parait pas très seosé, H. Mi-
gnet avait à apprécier les titres du nouvel académicien. Il Ta fait avec
une convenance, une mesure, une équité parfîtes. Et non-seule-
ment il a exposé le mérite littéraire des éloges et des mémoires de
M. Flourens, mais il a décrit avec cette élégante lucidité dont il a le
secret les travaux d'histoire naturelle et les découvertes physiologi-
ques de M. Flourens. Ce .morceau, ainsi que son jugement sur les
causes et les effets des croisades et son opinion sur la méthode his-
torique, sont écrits de cette manière éloquemment dogmatique dans
laquelle il excelle, et que peut-être il prodigue. En effet, s*il était
permis d'adresser une critique a un discours qui a été si unanimement
et si justement applaudi, je dirais que la perfection de chaque phrase,
qui se condense en formule, finit par composer un tissu trop serré,
trop compact, surtout pour un travail destiné à Toreille, et non pas à
la lecture. On aimerait à rencontrer quelques parties moins cultivées,
moins couvertes, une clairière, une lande même; on voudrait trouver,
comme Ueux de repos, quelques places où il y eût plus d'espace et
plus d'air.
Nous devons noter, comme une chose singuUère, que jusqu'ici tous
les biographes officieux ou officiels de M. Michaud ont ignoré , ou
du moins passé sous silence, une bien importante particularité de sa
jeunesse. Avant d'avoir embrassé les opinions royalistes qu'il a si loya^-
lement et si courageusement défendues jusqu'à sa mort, M. Michoud ,
en 1791 , partageait les sentimens patriotiques et démocratiques de la
majorité de la France. M. Charles Labitte, dans un article intéressant,
a recueilli de curieuses notions sur cette phase vive, pure et très courte
de la jeunesse de M. Michaud. Il est regrettable que M. Flourens et
M. Mignet n'aient pas connu l'existence de ce filon caché, qui leur
aurait servi a expliquer certaines veines d'indépendance qui ont re-
paru plus tard, et qu'ils ont d'ailleurs très bien indiquées sans en
connaître la source. M. Mignet, par exemple, rappelle que, sous
Charles X, quand parut la loi contre la presse, l'Académie française,
après une honorable discussion , présenta à la couronne une respec-
tueuse supplique. M. Michaud, qui avait pris part à cet acte, perdit
le titre de lecteur du. roi et les 1,000 écus qui y étaient attachés.
Quelque temps après, le roi lui ayant reproché doucement la part
qu'il avait prise à cette discussion : a Sire, lui répondit M* Michaud,
je n'y ai prononcé que trois paroles, et chacune d'elles m'a coûté
mille francs; je ne suis plus assez riche pour parler. r> Et il se tut.
M. Labitte, de son côté, cite un noble pendant à cette réponse. Le
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«M
roi ayant «n jow quopltonaé M. Krtiwdl mr fat^piatow êat}«i-»
MBse, ^k>Dt qwhpies «M» cèarttaMei l^awajeiiA «aligaenrat i»^
formé, II. MkiuNid M lépmdil : «Lea «haies iMieiil Mm «ie«K,
ai lerelélall ansaî an Qattranld&aeaaiMpeat cpie aa BM^jesté parall
l^ie daa AHenoea. » 0& piml éè ééparl aeteeM^nealMaAiieipllqiie
amoB k vie, du fl^faia le cararlire de M. Hkàaiid. llaia«e¥eiioiie à
rAcadénie.
Si lepaMie a élé tosg^enpa |Nrivé de réeepHeas, leaaeleiwdMade
oe genre Tool se aneeéderaYee une rapidité qui a MenaiMlseB eèté
triate. Dana ^iiekiiiea joAJMF», M . te eemte Mêlé. prendra poaaesaiaa éa
fiaiteiiU de M . deQuélet. €e n'est paa teni; treia anliea plaeea aest
m ee moment vaeanlea, et la nerainaÉten àtani desiégean'eat asaoré-
ment paa peur f Académie on médieereerttbanpaa. ^^aalionfrVlveBMllt
Uftmé lea clamenta oflenaantes f ni ont aeeneUti les dew derniers
cMrX, et les injnrienaes pmtaatatiena qu'ont IMt entendre ieaanaia
des eandidata déaappointéa. Ge n'est pas^ne, tant en reeennaiBanat
la légHimité des titres des élus, nonsn^ensaîeDS^eu, nens aussi , qmct
ques observatioDS à présenter, non contre la bonté des cbok, nania
sur leur oppeitwiité. Sans dente la langne netle, claire, prédae,
sekreaient colorée, qu'emploient les sciences naturelles, a de droit
sa place marquée au sein de TAcadénite française, et cette place, nnl
mteux que M. Fteurena n'était digne de l'occuper. Sans doute aussi
il y a, dans eertains eas, avantage et convenance à introduire dana
œtte assemblée, qui doit réunk tous les genres de supériorités, quel»
ques modètes du langage de la diploroatie, et , si l'on veut même, de
la cenvwsatton de la société la plus polie; mais ces besoins-là, qui
sont très réels, élaient-ils les plus urgens t II est permis d'en douter.
Après ^atre grandes années passées sans aucune élection , ce que
l'opinioa pubKque attendait, ce qu'elle aUend et demande encore
anjoiiffd'hui à l'Académie française, ce sont, H fout te dire bien haut,
daschob, beaucoupde cboix,exckisivement littéraires. Personnenssa-
rémeot n'a te droit ni ta prétention de tracer une ligne de conduite
à fiJUnstre eompagnte; mais il est bien permis de ne pas oublier
qu'eHe est fondée pour la gloire et feneouragen^nl des lettres.
L'érudition , tes sclenees eiactes et phSosopbiques sont encouragées
et repuésentées par d'sutres classes de Tinstl^ut. A l'Académte frae-»
çaise seute 0 appartient d'encourager et de rémunérer tes ceu^en
qui relèvent de la fk» belle et de la plus rare de nos feeuHés, Ae
l'imagination.
Laquertion du reomtesMèt de FAcadémte française amènes comme
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mi rM « fNur une pwle îsévilidile , cette tiutre tpiestion fort contro-
versée et foFtiiéUcate^ qu'estn^e que rAcadémie française et quelle
est sa destiBation? Sur ce peûit, tt y a eu de tous temps de pro-
fondea diasidenoes, même entre ses membres les plus émineos*
L'abbé de Saii^Pierre et Fénelon au xvtt siècle, et dans le xyiiT
des esprits qu'on n'accusera ipas d'être cbimériques, Voltaire et
Chamfort, voulaient que rAcadémîe française entreprit collective-
ment de grands travaux., non-seUlement son dictionnaire (personne
ne Je conteste), mais une grammaire, mais une rhétorique et des
traduGlions. le crois même que les anciens statuts de la compagnie
foi imposent quelque tâche semblable. Celte opinion fut en partie
réalisée après la supfifessimi de l'Académie française dans l'organî*
sotion de la seconde classe de l'Institut. D'autres membres , et il est
évident par le résultat qu'ils étaient en majorité, ont été d'un avis
eontraire; mais Ils ont eu le tort grave, suivant moi, de ne pas oser
exposer nettement leur opinion et de laisser aânsi leurs détracteurs la
répandre et la défigurera leur manère. On a répété, sur tous lestons,
que l'Académie française était un corps institué pour ne rien âdre.
Quant à moi, sans la moindre ironie ni la plus légère idée de
blâme , j'accepte et d^jHnouve entièrement cette opinion.
Le» seuls travaia «que puisae entreprendre l'Académie française
•ont, outre son dictionnaire usuet, qui est hors de cause, des ouvrages
de lexicographie savante et de grammaire, ou des travaux sur la
philosophie du beau et du goAt. Or, ces deux branches d'ëftudes sont
cultivées, ou doivent l'être, par l'Académie des Inscriptions et Belles-
JLettres et par l'Académie des Sdences morales. Ce qui distingue
l'Académie française des autres classes de l'Institut, ce qui faH de
cette compagnie une insUtutioA sans pm*eiUe dans le monde, c'est
précisément de n^être pas ooù9»eiée au développenHsit de telle ou
jtelle sdence dépendante de la mémeire eu de la raison^ c'est, en
Wà moi , de n'être «n rien un corps dogmatisaat , mais un prytanée
ouvert aux facultés brHlanles qui dérivent de l'imagkiatîon.
Oui, c'est une des gloires de la France d'avoir fait pour le génie et
pour le goût oe que n'a fait auemi peuple ancien ni moderne, d'avoir
réuni dans une nsême eoceiaâe, où «îles se recrutent elles-mêmes^
toutes les renommées poétiques^ tous les esprits créateurs om émi-^
nemiment sensibles aux eréaUoos du génie. C'est par^ que cette
instiluUoa répond à une idée vrahnent juste et grande , que malgré
toutes les railleries auxquelles «lie a été en butte» msigré toutes les
fMrtes même qn'une aaaoeiatîoo paseiMe^st esposée à commeitre»
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84^ BEVUE DES DEUX MÔK^ES.
rAcadémie française vit avec gloire depuis deul siècles, et durera
autant que Tunité de la France et la littérature nationale.
Si, au lieu d'être une sorte d'Olympe, l'Académie française ii*était
qu'un atelier grammatical , ce ne seraient pas des poètes lyriques et
dramatiques, des orateurs, des historiens, des romanciers qu'il fau-
drait y appeler, ce seraient des grammairiens, des écrivains didacti-
ques et des érudits de profession. Comment, je vous prie, faire tra-
vailler à une œirtre commune MM. Soumet, Lebrun, Casimir Deh-
vigne, Lamartine, Chateaubriand, Victor Hugo?... Pardon, je mêle
par habitude des noms qui sont partout ailleurs voisins et frères...
Comment, dis-je, imposer un travail collectif à ce qu'il y a de plus
individuel au monde, à la pensée et à la fantateie des poètes? Autant
vaudrait demander un tableau collectif à la section de peinture ou
un oratorio à frais communs à la section de musique dé l'Académie
des beaux-arts! Non, l'Académie des beaux-arts et i'Académie fran-
çaise ne sont pas des salles de travail ; ces deux Académies sont le
but et la noble récompense des grands artistes. Tout au plus peut-on
dire que ces deux compagnies ont pour mission secondaire de con-
server le dépôt des traditions et de maintenir le respect des saines
doctrines, soit par l'organe de leur secrétaire-perpétuel, soit par les
nominations qu'elles ont droit de faire, nominations qui ont, en
effet, upe haute portée et une utile signification. Je le répète, ces
deux Académies sont un Elysée ouvert aux poètes et aux artistes,
ou, si on l'aime mieux, ce sont deux sénats conservateurs.
Mais est-ce à dire que ces deux corps doivent, par amour de la
conservation, se vouer à une invincible immobilité? Est-ce à dire
qu'au lieu de montrer la route comme guides, ils doivent se poser
comme obstacle? Eh ! bon Dieu ! que deviendrait l'Académie française,
si elle se trouvait un jour tellement en dehors du mouvement des
esprits, qu'elle ne comptât dans ses rangs presque aucun des hommes
dont la littérature contemporaine s'honore le plus? Je ne dis pas que
cela soit, tant s'en faut; mais je dis qu'il importe que cela ne puisse
jamais être.
Sous la restauration, un écrivain de beaucoup d'esprit, mais d'un
esprit assez peu académique, s'était amus j à dresser une liste de tous
les grands noms littéraires qui se trouvaient à-cette époque en dehors
de l'AciidéiSie française. II avait, de plus, avec une malice qui n'était
peut-être pas fort équitable, mais qui était de très bonne guerre, placé
les noms les plus éclatans de sa contre-académie en regard de quel-
ques noms adroitement choisis dans l'Académie officielle. Il serait
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L'ACàDÉMIE FRANÇAISE. 8Ï5
déplorable qu*on pût renouveler un aussi irrévérencieux parallèle. Et
cependant, en s'obstinant à faire des choix qui, tout en étant fort
honorables, ne seraient pas moins exclusifs des noms purement et
véritablement littéraires , l'Académie donnerait à penser qu'elle ne
reconnaît aucun homme d'imagination, aucun poète, aucun histo-
rien , aucun critique, digne en ce moment de prendre place au milieu
d'elle. Une telle déclaration serait bien grave.
Nous ne lui rappellerons pas qu'elle vient de laisser -mourir un des
écrivains de ce temps les plus manifestement désignés à son choix ,
un homme qui à la plus exquise perfection du style joignait les opi-
nions littéraires les plus saines et les plus pertinemment conservatrices,
l'illustre M. Daunou. Nous ne ferons pas non plus à l'Académie fran-
çaise un reproche de l'absence de deux célébrités européennes,
M. de La Mennais et Béranger. Ni l'un ni l'autre ne se sont présentés
à ses portes. Mais, à côté de ces deux noms, n'y en a-t-il pas beau-
coup d'autres? Je ne parlerai pas de celui que toutes les voix dési-
gnent. Il ne reste rien à dire de M. Victor Hugo. D'ailleurs, je dé-
fends ici la cause des lettres, non celle de tel ou tel littérateur. Com-
ment ! l'Académie française croirait devoir aller chercher ses membres
parmi les hauts dignitaires de l'église ou delà diplomatie, quand , pour
réparer ses pertes, elle a , parmi ses frères en littérature et en poésie,
des hommes tels que M. Victor Hugo, M. Ballanche, M. Sainte-Beuve,
M. Alfred de Vigny, M. Augustin Thierry, M. Mérimée, M. Alfred de
Musset, M. Alexandre Dumas, M. Jules Janin, M. Patin, M. Bazin,
M. Ampère, M. Quinet, M. Ph. Chasies, etc.. VùMieurd' Antigone^
avec son style à la fois si antique et si français , n'est-il pas un écri-
vain d'une pureté parfaite , en même temps qu'un poète et un pen-
seur d'une extrême originalité? M. Sainte-Beuve, comme romancier,
comme poète, comme critique, comme historien littéraire et psyco-
logiste, ne montre-t-il pas dans tous ses écrits une vérité de touche,
une ouverture de scntimens, une vivacité de coloris et d'intelligence
qui ne permet plus à la France d'envier à l'Angleterre ses laquistesy
ni son Jean-Paul à l'Allemagne? N'est-ce pas une imagination pleine
de grâce et de puissance que celle du chantre d'Eloa, de Chatterton
et de Cinq-!Uars?Qnéi peintre plus vrai , quel narrateur plus expres-
sif, quel écrivain à la fois plus sobre et plus complet, plus concis et
plus émouvant que M. Mérimée? Je ne veux pas pousser plus loin
cette énumération déjà trop longue et peut-être indiscrète. D'autres
parleront des écrivains que j'oublie et que je suis bien loin d'écarter.
J'ai voulu seulement indiquer qu'il y aurait bientôt, si l'on n'y prenait
garde, possibilité d'imaginer une académie hors de l'Académie.
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8I# BSV1B M
On conçoit, d'aOleurs, à merveille, qu*iuie oompagoîe tdie fK
rAcadémie française, chargée de deux imasioDS ù graves et à A-
verses, àsavoirdeféuBir ce qa'il y a au monde de jdiisdifficinMt
a^récîable, l'élite des bommes d'imaginatloo, et, en même tcnpi,
de conserver llnté^rité des traditions littéraires ; on comprend, dis^
^'mi tel c(Nrps, pour s'acquitter de sa double tAche, épnmt m
extrême embarras et une longue bésitation , cbaque fois <pie ks ft^
lotions flui, tons les quarts de siècle , modiSent le goAt poétifae, le
forcent, pour ne pas manquer au premier de ses devoks, de se tctt-
dier un peu de la sévérité du second* Les personnes qui suivent a?ec
attention Tbistoire de nos diverses écoles poéS^ies, n'ont pas anMié,
sans doute, quels obstacles l'auteur romantique d'Atala et de Med
éprouva pourse faire ouvrir les portes du sanctuaire, quelque sootem
qu'il fiikt par la puissante et classique amitié de M. de Foatmci
Enfin, il y pénébra, non sans peine, ainsi que {dus tard M. de Lh
martine, et tous les deux sont aujourd'bui la girâre du corps qai in
redoutait. Il est vrai que l'an et l'autre n'avaient peur les oonp»-
mettre que la grandeur et la nouveau^ de leur tiÂent; ils n*«raieit
pas pour avan^-garée ees admirateurs Ganatiques qui doiment a aM
candidature presque l'-alr d'une invasion. On était alOTS en 184i, et i
la France ne jovissait pas de la bberbé de discussion, ce qni étaitai
grand md, bi Itttén^ure, en revancbe, n'ét«t pus expesée aax M^
taries de cestiraflleurs sans cBscif^e qui font feu étousriiincaiteooln
UnA ce cpà roEune snr les hauteurs. Mai^ , quelque Acbeux qoesoieat
de pareSs auiiliaîres, est-il ju^ d'imputer à la volonté du chef les
tods commis par sa troupe? Est*ii équitable de r^idre un gnal
poète responsable du bruit qui se foit autom' de son nom?
En résumé, nous avons bon espoir dans les choix que pPtpM
l'Académie fraoc^se. EHe est arrivée à on moment décisif et «»-
lennel; la solution de la crise n'admet plus d^ajornnemeat Vm
^Doonque connaît bien l'bistaire de cette compagnie et la nanèn
circonspecte et lente , mais inleHigente et syrapatUque, dont db i
su, depuis sa «aissance , associer i sa destinée presque tiutes les
iHustrations de la France, il est permis de croire que, mivant llMf-
reuse expression de M. Mignet, ^dle n'a fait qu'q/ouraer la IM%
et ^le, par plusieurs choix tous Mttérabnes et sagement baiaBcéi«
de s'apprête i satisfiiife l'opinion pid)lique et i remplir son AnM
mandât, c'est-è-dire, i ne laisser auonne gkme en d^iois d'été,
etè ne sacrifla^auonn des gcaads principes de larMsonetdafsi
dont «Hé est la gardienne vigilante et légùime.
GfiMUS MAfiNR.
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QUESTION D'ORIENT
SX
BISCUSSION PARLEMENTAIRE.
Ce»«sfebit; ie YVNHtm a oédé. L'esctA^e aagli^ s'est pfélBMitée
deir«Dt Atexafidiie àêm fapfiietl ilii c onlMt* Le eoaNnodore Napier,
a|NBè» anrok fait diaf^er ses canens, a doaaé TfBgtHiiia^ heureft è
liébénai*Al» pour accepter son utHmaium. MêbéiBel a sam les œn-
séQs de notre cabinet, tes cansdli de la palUiquê u^le. it a aeeeplë
carito ofte qu'en bii aoliiait la nècbe alMiée, et cpri lut était (Ute
nfKe«^^ ^ roMidl^ft'o» de la Fmnee.
U a e» raison, mitreaieBl U perdnt et rtgypie ei sa ftHnMe. Il
faisait è son, aiiée un sacrttee eu^éré et qnr^le ne k» diemaiiisit
pas. H s'expesail à uo danger de BAort penr Im eoMerver daas
rorieet uAe cbasce de puissaseeet de renonmée. CTétait trop; ta
Ennee l'exige de persome ce cpi'ene ne fM pas pour eVeHuétte.
Que ke paeha se seoNiette dooe, qv'it se saiwe aux plus dcmees^oeii-
dUiofts qu'il pourra ; qu'il accepte, q«'n recherche h piotecliou pour
hii la mbeaieure. C'ert le eona^ que nous lui doouoos. La nrasee
▼eut le salut de tout te moode; elle n'aspire qu'à la gloire si pure de
pouvoir dite q«e les signiflcatioM de ramiral anglais ont été dues it
soa iirfliience , et qit1t a retardé le i^onlMirdefiient de viogt-quairo
heures à sa^oaskttndion. Cooment douter en effet que la eonsidè*-
nÉien de la Frauce n'aR jfWè te grand rMe dans toute cette aSeâre?
Cest eHe évideaunent qoi a tout conduit , et les dMisiers da Power^
futtmÀ M^^MUDgés pour assurer feRet de la note du 6 oetohre.
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ShS REVUE DES DEUX MONDES.
On sait bien maintenant conunent toute cette grande afEure, oa
du moins comment toute cette afTaire , qu'on avait cru grande , doit
être comprise. Un trouble s'était élevé dans les relations du sultan et
du pacha. Ce trouble mettait le suzerain en danger par le fait du
vassal. Ce danger devenait le prétexte d'une intervcntîofn russe à
Constantinople. Cette intervention, 1- Angleterre et la France avaient
intérêt à l'empêcher, l'une parce qu'elle a sur l'Orient des vues très
respectables , l'autre parce que la presse lui a persuadé qu'elle doit
contenir la Russie , la Russie étant malveillante pour la révolution
de juillet. Donc, pour empêcher cette intervention, la France a usé
de son influence sur le pacha qu'elle traitait en allié, parce que la
presse le lui avait présenté comme un libéral ; l'Angleterre , d'accord
avec la France , a travaillé à substituer dans Constantinople au pro-
tectorat exclusif un concert européen. Mais de plus, l'Angleterre
qui a des intérêts et des desseins , qui songe à la mer Noire, à la mer
de Marmara à l'Euphrate, à la mer Rouge, a jugé convenable, pour
établir la paix entre le sultan et le pacha, de les séparer par un pays
livré au désordre, à l'anarchie, au brigandage, en insurgeant la Syrie.
Un traité a été conclu pour cet objet. La France, toujours conduite
par la presse, a fait la faute de n'y pas adhérer, puis la faute plus
grande de s'en lâcher, puis la faute plus grande encore de se pré-
parer pour toutes les éventualités que l'exécution du traité pouvait
amener. Arrêté à temps dans le cours de ces fautes désastreuses, il
n'est donc resté à son gouvernement qu'une chose à faire, réparer le
temps perdu, en souscrivant moralement au traité par des vceux
et des efforts qui pussent en faciliter l'accomplissement. Il devait cela
à sa meilleure et plus sûre alliée j l'Angleterre, comme à son allié
lointain et incertain le pacha d'Egypte. Ce qu'il lui fallait, c'est que
les évènemens marchassent vite, que la force triomphât aisément,
que le pacha renonçât à une défense inutile et se rangeât au système
de la paix ; car, pour lui comme pour tous, en Egypte conune ailleurs,
comme partout, comme toujours, la paix importe à la civilisation et i
la morale, et promet à la France ses véritables conquêtes. Ainsi les
vœux de la politique française étaient pour la prompte défaite et la
prompte soumission du pacha. C'était sans détour et sans flatterie,
dans ce sens que nous le devions conseiller. Nos conseils ont réussi.
Les Russes ne sont pas venus à Constantinople; premier triomphe
pour la révolution de juillet. Les vues de l'Angleterre sur l'Orient ont
eu satisfaction ; second succès pour nous, puisqu'elle est notre alliée.
Méhi^met garde l'Egypte, grâce à la France, qui eût regretté de le
voir s'exposer à la canonnade et qui l'en a préservé à temps. Enfin»
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QUESTION DECRIENT ET DISCUSSION PARLEMENTAIRE. 849
par rintervention de sir Robert Stoprord et de Tamiral Bandiera, la
paix est assurée en Orient. Que pouvait désirer de plus la politique
pacifique de la France? C'est la vraie politique du gouvernement de
juillet, cette politique consacrée par une expérience de dix ans, et
qui de succès en succès, de miracle en miracle, a placé notre pays
au rang qu'il occupe dans le monde. Voilà comme Tévènement doit
être jugé par les hommes d'ordre; il n'y a que la presse libérale qui
aura eu tort, et c'est encore une preuve que tout a tourné pour le
mieux.
Quelque séduisante que soit cette manière d'envisager les choses,
quelque attrait qu'elle paisse avoir pour les esprits élevés et les âmes
généreuses, nous demandons pourtant la permission de présenter
l'affaire sous un autre jour, et de persister dans l'humble jugement
qu'en avait porté la France entière avant le 29 octobre. C'est de ce
point de vue que nous nous obstinerons à considérer et les évène-
mens, et la discussion parlementaire, et le cabinet actuel, et le dé-
nouement qu'on présente à notre admiration.
La diplomatie est moins mystérieuse que jamais, on peut même
trouver qu'elle l'est trop peu, et certainement, dans leurs relations
politiques, les cabinets ne trompent aujourd'hui que le moins qu'ils
peuvent. Cependant tout ne se dit pas, et il y a dans toute question
européenne un certain nombre de phrases faites qui ne sont que des
mensonges convenus, à l'effet de dissimuler la vraie pensée que per-
sonne n'avoue, mais d'après laquelle chacun raisonne. Tel est, par
exemple, dans la question d'Orient, cet axiome tant répété : « L'équi-
libre européen veut le maintien de l'intégrité et de l'indépendance de
l'empire ottoman. » Tous les cabinets de l'Europe ont adhéré à cette
proposition ; la Russie elle-même n'y a pas trop contredit. Cepen-
dant pour tous les cabinets signifiait-elle la même chose? Nul ne
peut le penser.
Sans doute, à parler raison, la proposition est vraie. Quant à pré-
sent, l'équilibre européen doit être maintenu, c'est-à-dire que nulle
puissance n'est, si elle est prudente et raisonnable, pressée d'opérer,
même à son profit, un changement dans la répartition actuelle des
territoires et des forces, telle qu'elle a été réglée par les derniers
traités. De même, et par une conséquence évidente, l'empire otto-
man doit continuer de n'appartenir qu'à lui-même, ou, pour mieux
dire, il faut maintenir partout ce qui reste de la domination turque.
Dans le présent, tous les cabinets peuvent s'entendre pour dire cela,
et c'est une parole bonne à répéter.
TOME XXIV. 54
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'ly
98D «l¥OB M» hVClL MOflBBS.
Cepeiufatfljt, quAQd c'est la Ru^e qaî la répète, cette parole a ap
wm que tout le monde confiait. Elle veut dire que la Russie, véhé-
iMOteaiefit soupçonnée depuis long-temps de convoiter la Tunpûe,
(S'est mise à la protéger pour commencer à la conquérir. Tous les
périls de la Porte ottomane, qu'ils lui viennent de Thessalie qn
d'Egypte, des Albanais ou des Arabes* peuvent désormais amener les
flottes des maîtres de la mer Noire sous les murs de Constantino^.
C'est le sens du système conservateur qui a servi de règle à Us paiiiifme
de l'empereur en 183^, comme l'écrivait son ministre (1), et fui a
,faU la buae des msgagemens récqHvques qui unissent la Porte à la
Russie. L'intégrité et l'indépendance de l'empire ottoman, dans la
.bottcbe de la Russie, c'est donc le protectorat rosse. Personne n'est
dupe de ces mots-l«i.
Mais quand une autre puissance, quimd l'Angleterre, par exempip,
les prononce, elle leur attribue une tout autre valeur. £Ue entend
-alors quQ respire turc doit être soustrait à la protection suspecte de
la Russie, à cette protection qui en menacerait dès aujourd'hui i'iA^
dépendance et plus tard l'intégrité. Ce n'est pas tout, la pensée de
l'Angleterre va plus loin. La Russie, se dit-elle, ne doit s'agrandir ni
par conquête ni par influence; mais si elle le fait, et dans la prérir
aioo qu*eUe pourra le faire un jour, rAngleterre doit se préparer des
lances d'agrandissemens équivalens : elle doit faire senCk* à Con**
.stantiiiople ce que vaut sa protection , en concurrence avec celle de
la Russie; au a^i de l'empire, ce que peut faire son influence, en
^XHicurrence avec celle de la France. Tout le monde sait e^n effet œ
4fae l'Angleterre est en Asie , ce qu'elle veut être dans la Méditer-
ranée. De là ses vues présentes et ses vues à venir en Orient. Tant
que l'empire ottoman subsiste, elle peut se contenter d'y faire cook
nattre et respecter son ascendant, d'y acquérir des clientelles, des
marchés, des communications; le jour où il succombera, elle entend
qu'il ne pMsse au profit de personne autant qu'au sien« et se réserve
sa part, si elle ne peut empêcher la Russie de &'en faire une :
Toilà son intégrité et son indépendance de l'empire ottoraen.
n y a peu à s'occuper de l'Autriche et de la Prusse. Cependant
pour l'une, la formule fameuse signifie la tranquillité de l'Orient avec
«n peu phis de penchant dans cette question vers l' Angleterre que
vers la Russie; pour l'autre, un arrangement tel que le cabinet de
.B^lin ne sott pas obligé de choisir entre la Russie et l'Angletetre.
(1) Dépêche de M. de Nesselrode à M. de Medem , du iS JniUei ISSS.
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QUESTION D*ORISNT ET DISCUSSION PARLEMENTAIRE. 85f
Mais il résulte éyidemment de tout cela qu'en usant des mêmes
paroles, la Russie « la Grande-Bretagne, la Prusse et rAutriche sont
loin d'avoir les mêmes idées, et que les deux premières surtout, se
souciant fort peu dans l'avenir du maintien de l'empire ottoman , dès
aujourd'hui ne s'inquiètent guère d'y voir naître des collision^ et des
crises, si elles peuvent y saisir l'occasion iavorable de jeter les fonde-
Biensde leur puissance future, fallùt-il y employer la forcedes armes.
L'indépendance et l'intégrité de l'empire ottoman sont chères éga-
lement à la France. La France aussi se servait de ces mots en 1839.
Qu'entendaitp-elle par là? Le statu qvo. La tolérance, ou la consé-*
ention du statu quo en Orient, tel était le véritable intérêt de la
France, également jalouse de ne voir se renouveler ni les tentatives
de protection léonine de la Russie, ni les essais d'extension morale
de la puissance britannique. Cette politique résulte pour la France
de sa position même, sur la Méditerranée. La Méditerranée n'est
point un tac français; c'est là une dénomination ambitieuse qui peut
inquiéter sans rien éclaircir. Maïs enfin la France occupe un littoral
bordé de grands ports au nord de cette mer. En face, elle règne
péniblement, mais elle règne de fait sur plus de deux cents lieues de
cMes. Elle n'y projette en d'autres parages, elle n'y rêve aucui»
agrandissement ultérieur, aucune conquête insulaire ou continen-
tale; mais partout elle y peut prétendre à Tinfluence, partout elle y
tondrait voir s'établir ou se développer avec indépendance des exis-
tences nationales, des marines respectables. Si l'Espagne s'éclaire
Wà jour sur ses véritables intérêts, elle s'appuiera uniquement sur
la France, qui ne lui souhaite que de la puissance, et qui a besoin
qu'elle en acquière. Si la Grèce arrive jamais à la vie et à la force ^
elle se souviendra que la France seule a voulu pour elle une nntio-
Baltté véritable, et lui a conseillé de ne pas s*effacer sous l'empire
étrangement combiné de la politique anglaise et de la politique
russe. La France encore devrait tout au moins exercer à Constantin
nople l'influence désintéressée d'une puissance du premier ordre qui
ne convoite aucune des dépouilles de l'empire. En Syrie, depuis un
temps immémorial, le nom français était puissant, et, parmi les popu-
lation&.chrétiennes, les croisades nVivaient laissé que notre souve-*
nir. l^rlerai-je enfin de rÉg}'p(e^^^ui ne sait, ou du moins qui ne
savait, il y a deux mois, quels intérêts, quels ant.-cédens, quels
Kens de politique, de civilisation et de commerce, unissaient notre
pays à la terre orientale, où le héros de notre époque alla chercher
celte auréole de poésie qui devait couronner les origines de sa gloire?
54.
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852 REVUB DBS DEUX MONDES.
Ainsi naguère encore, en Orient, et tout autour de la Méditer-
ranée, la France occupait une situation imposante, et jouissait d*une
influence que l'avenir pouvait développer non-seulenient à son profit,
mais surtout au profit de Tindépendance commune et du progrès
général. La France, sans aucune vue de conquêtes, sans aucun projet
d'extension, n'avait pas un intérêt qui ne fût celui des puissances
môme qui reconnaissaient son patronage, des peuples même que
protégeait sa sympathie. Le maintien régulier et paisible de cet état
de choses devait évidemment rester le but de sa généreuse ambition.
Le repos de l'Orient, si important pour le repos du monde, était
ainsi bien sincèrement, bien ouvertement , ce qu'elle voulait et ce
qu'elle devait vouloir. La paix de l'Orient favorisait la grandeur de
la France.
Il me semble que cette esquisse rapide de la situation de la France,
comparée à celle des autres puissances, annonce d'avance la conduite
que notre pays devait tenir, et suffît pour expliquer tout ce qui s'est
passé depuis la bataille de INezib. Chaque gouvernement a suivi la
pente de ses intérêts. Rien n'a été moins libre, moins arbitraire que
le choix des systèmes et des moyens. L'un défendait son influence
acquise en tenant inflexiblement à la paix; d'autres cherchaient un
accroissemeut d'influence et assuraient l'avenir de leurs desseins en
préférant les moyens coërcitifs, c'est-à-dire la guerre. Il n'est pas
vrai qu'un engouement de mode pour le pacha , que le caprice d'une
presse fertile en promesses comme en exigences dangereuses, que le
besoin imprudent d'un succès de tribune ou d'une popularité vaine
ait lancé la France dans la voie où, du 12 mai 1839 au 29 octobre 18W,
elle a marché, son gouvernement en tète. Elle n'a cédé qu'au senti-
ment plus ou moins raisonné, mais juste, de ses devoirs, non-seule-
ment envers la paix du monde et la civilisation générale, mais envers
elle-même. Sa politique a été, comme le disait si bien M. Jouffroy,
dictée ^îïT Vinslijici (Vvn grand pays rpflrchi dans fintellif/ance d'une
grande assemblée. Lorsqu'une fois une politique ainsi inspirée, ainsi
motivée, a prévalu, un grand pays doit se raj)peler ces sages paroles
de M. Guizot : J^ mérite des gouverncmcns absolus, c^esl lu pré-
voyance et la persévérance. Montrons au monde que les gouvcrnemens
libres savent aussi être prévoyans et persévérons (1).
La prévoyance consistait à savoir qu'une politique aussi spéciale
que celle de la France pouvait, si elle était contrariée, rencontrer
(1) Discussion de juillet 1830. —Rapport de M. Jouffroy. —Discours de M. Gtnibt.
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QUESTION d'orient ET DISCUSSION PABLEMENTAIRE. 853
des chances de guerre; la persévérance, à ne pas reculer le jour où
ces chances pourraient se rapprocher. Pour peu qu'on veuille relire
les discussions de 1839, on jugera si la France a prévu. La discus-
sion de ces derniers jours a montré si elle a persévéré (1).
La tribune a exposé et débattu, quinze jours durant, la conduite
du gouvernement chargé pendant dix-huit mois des intérêts de
notre politique orientale. Nous ne rouvrirons pas le débat. Qu'on
pe croie pas cependant que tout ait été dit, que tout ait été révélé
dans cette discussion où Ton a tant dit, où Ton a tant révélé. La
diplomatie peut se plaindre, on a percé le secret dont son action
joornalicre doit rester enveloppée, pour demeurer libre et efQcace;
on Ta Tendue fort difficile pour l'avenir, et le gouvernement semble
avoir pris à tâche d'user ou de briser ses propres instrumens. Pour
la poUtique pratique on a trop parlé, pas assez cependant pour l'his-
toire, et les pièces plus complètement montrées, plus impjartiale-*
ment choisies , jetteraient une lumière nouvelle sur le récit de cette
affaire, à laquelle le public se cfoit initié.
Au début des évènemens, le cabinet du 12 mai pouvait encore se
regarder comme maître de son choix. Au risque de se faire accuser
d'étroitesse dans les vues et de timidité routinière, il lui était loisible
de sacrifier en grande partie cette politique française dont nous avons
esquissé les principaux traits, à un seul intérêt, celui de l'alliance
anglaise. En faisant tout pour la conserver et la resserrer, succédant
à un ministère justement accusé d'en avoir relâché tous les liens, il
eût peut-être évité à la France ce que nous voyons aujourd'hui, et,
sous ce rapport, il eût bien mérité d'elle. Quelques hommes d'état,
en bien petit nombre, prudens jusqu'au scrupule, ou soupçonnant
quelque faiblesse cachée au sein de notre gouvernement, auraient
souhaité #{ors que, mettant décote les vues personnelles, les calculs
d'infiuencè, les idées de progrès général, il s'unît dans une opéra-
tion commune avec l'Angleterre, et ne tendît ainsi qu'à trois choses»
raffermir l'alliance, paralyser ou humilier la Russie, se montrer
agissant et résolu. Quel qu'eût été le mode et le but de cette action ,
eût-elle été finalement plus favorable à l'accroissement de l'influence
anglaise que de la nôtre; c'est beaucoup que d'agir, et les politiques
à grandes vues auraient seuls trouvé à redire. L'Angleterre ne se
conduit point par des idées générales et systématiques. 11 lui suffit
quelquefois de montrer un peu au hasard de la volonté et de la puis-
(t) Voyez tous les discours de 1839, même celui de M. Dupin.
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WBb nmiK wm mnx mamms^
mce. EMè aime tes résolutions brusques et les partis éncq;kpes> B
était possible de l'entraîner et de la compromettre dans quelque cheie
ée décisif et d'imprévu. C'était une poUtiqse un peu grossière, maia
sûre , et qu'on peut regretter,, puisque non» ne devions ni réusnin, ni
persister dans celle (pii hii Ait préférée. Hais à Bien ne plaise <|ue
nous reprochions au cabinet du 12 mai sa préférence. Sans <
s'il avait la puissance de feire autrement,, au cas qu'il l'eM ve
«pprouvons4e d'avoir embrassé la politique exchuivenienl natnmnln;
celle qui , en exposant à de plus grands risques, conduisait à un plw
grand Imt.
Ce ministère parait d'aiftenrs avoir constamment agi sons rempim
d'une idée qui s'est laissée entrevoir dans re!iposé donné par BL Pïisaf
des négociations qu'il paraft avoir dirigées avec M. Duhupe. Cetin
idée est celle d'une mauvaise foi permanente de la port du admet
anglais. Les preuves anecdotiques ne manquent pas, je le saisv A
rèppui de ce soupçon; mais elles ne sufCsent pas, suivant neni^
pour légitimer une déGance systématique contre l'Anglelen^. Jl
ne feut appeler ni mauvaise foi ni perfiÂe l'existence d'une arrière^
penséeque tout le moncte devine, que tout le monde connaît, païen
qu'elle s'explique par des intérêts manifestes. La France esl-^e
déloyale pour n'avoir pas dit pleinement combien elte s'intéressait i
rétablissement égyptien? La Grande-Bretagne sera-t-d le menlewe
pour n'avoir pas étalé assez publiquement son> désir passionné dTen^
lever la Syrie au maître énergique qui semblait seul capable de la
dompter? Les négociations entre états, comme les transactions entae
particuliers, ne sont possibles qu'à ta condition qu'il y ait de paît et
d'autre beaucoup de sous-entendus que chacun entend ; et dans la
Crit , TAngleterre n^a trompé personne quand eHe a tu , sans lecaehei;
^'elle abandonnerait plutôt quelque chose de son antipathie enalro
h Russie que de son aversion contre TÈgypte. La France a éà s'en
douter de fort bonne heure; seulement elle avait droit de penser qne
les intérêts d'une ancienne alliance, que les bons procédés, la eon-
iormité des principes, l'empire de l'opinion, enin une sorte de point
d'honneur politique, retiendraient r Angleterre plus près du^ tenriM»
oè nous noos étions placés, et préviendraient le scandale d'une raiH*
fore éclatante. Si le cabinet du 1^ mai n*a point nourri cette espé^*
nnee, s'il a été assez défiant pour se préserver de qnehjne iltasflw
à cet égard , alors sa conduite a été pins hardie ffaHi ne la fiiil au-
jourd'hui; car il a marché les yeux ouverts sur les dangers d'un
brusque isolement* Noes ne le Inr reproeherionapas; ee seratt pren?e
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QUESTION D'cmSarr Wr MSCGS^IOIC PàHLEHENTAlRE. 8M
4e diirveyance et de courage; il ne serait bUmable que s'il ji'eii your
laii JMBI8 €oo venir, et 8*il essayait 4e disculper sa conduite de Tiiopu-
latioB rbonoraUe d'avoir encouru des dangers qu'à nos yeux il serait
lauable d'avoir vas et bravéïs.
Ces dangers étaient manifestes quand le cabinet du 1*' mars se
fomia. Cependant il ne voulut pas désespérer de l'aHiance anglaise.
B ne Aisait pas, OMBme le cabinet qui l'avait précédé, profession de
défiance. Il pouvait se croire quelques droits particuliers à se Oatîpe
iécouter du cabinet britannique. Mais si ses espérances, sous ce rap*^
1^, ont Hé de courte durée, ce n'était pas une xaison pour lui
4'abandonner les principes posés dans la négociation; il trouvait
l'opinion de la France engagée sur tous les points, et bien engagée.
hÊL déserter eût été une faiblesse ^ns motif, et probablement rune
duperie. La France, d'ailleurs, n'avait que trop prouvé, 4ans nuunle
autre aflaire, qu'elle n'était pas opini&tre, et savait abandonser uuiÇ
position. Plus encore que de réussir, il iflo^artait de la montrer
résolue et constante, capaUe de vouloir une ^hose et de s'y tenir^
C'était la première condition de la réhabilitation de notre politique
étrangère. Le cabinet du 12 mai paraissait l'avoir senti luinnème.
fiouvonons-^DOus du double conseil de M. Guizot, prévoir et persé^
«érer. Pourquoi le succès n'aurait-il pas jusqu'à iin certain poiot
jr^ndu à la persévérance? On devait compter sur Tiofluence d'un
nouvel ambassadeur, dont Tenvoî était à lui seul un engagement de
jrfus envers la politique qu'on appelle égyptienne. Pour quel motif,
.en effet, l'ancien ambassadeur avait-il été rap^^elé? Ce n'est pas ap^
jmremment qu'il lui manquât ou la haute expérience, ou le jugement
Ji4)érleur, ou Thabitude du maniement des grandes affaires. Étaît-^e
9qu'on ie soupçonnât d'indifférence pour TaUiance angliiîse, de peo*-
ichant à laisser prévaloir une puissance du Nord à Constantinopl^
/Mao, assurément. On ne lui reprochait qu'une seule chose, on crai-
4|Qait qu'il n'attachât pas une assez capitale importance a la queatiofi
îlerritoriale, et qu'il ne fût personnellement porté à^transigersurcet
«rtide. d'est notoirement dans l'intérêt de l'égypte, ou, pour mieuiL
parler, dans l'intérêt du point de vue eiclusivemeat français de la
i^estioo d'Orient, que H. Guizot fut nommé aœfaassadetu*. Kien
a'^aîl dû mieux avertir le calnnet de Londres des inteatûms de celui
-de Paris, coaume aussi de son désir invariable de concilier le point
'Capital de son syatème avec le maintien de l'aUiance aiiglaise. Qu>-
ioonque a vécu dans la chambre des députés ^u mois de déeembie
1899 à la in de février iSkQ^ sait que jamais la poiilM|ue dite ésgp^
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956 REVCB DES DEUX M05DES.
tienne n'a été plus en faveur qu'à cette époque. Jamais chambres et
gouvemeroens ne se sont engagés avec plus d'ardeur, et, quoi (pi'on
en dise, avec moins d'ignorance des chances de l'avenir, dans une
voie au terme de laquelle on devait entrevoir d*abord la possibilité
de l'isolement, puis celle de la guerre.
La route était donc tracée devant le ministère du i" mars. Il devait
tenter un dernier effort en faveur du système qui lui était légué, et
dont il acceptait de grand cœur la succession. Il devait essayer, en
calmant les passions, en dégageant les amours-propres, de laisser le
temps au nouvel ambassadeur de prendre du crédit et d'obtenir des
concessions. Les plus grandes autorités du monde diplomatique loi
en faisaient eispérer quelques-unes. D'ailleurs, s'il ne pouvait se pro-
mettre une solution favorable de la question, il pouvait au moins
l'ajourner. C'était beaucoup. L'Europe avait vécu cinq ou six ans
tranquille, grâce à l'arrangement de Kutahyeh, qui n'était qu'an
Bjournement. Sans convention , sans négociation , la paix ne pouvait-
elle encore se maintenir de fait, se prolonger, et détruire, par sa
durée même, les prétextes qu'on cherchait pour la troubler?
De ces prétextes, le seul sérieux était la possibilité toujours sub-
sistante d'une collision entre le sultan et le pacha. Si donc l'un et
l'autre pouvaient être amenés à s'entendre, s'il existait un moyen de
leur persuader que leur intérêt commun était de se contenter d'un
accommodement supportable, si, en un mot, un arrangement direct
pouvait être ménagé entre eux, un grand service était rendu au
inonde. Vers l'automne de 1839, le cabinet du 12 mai l'avait beau-
coup désiré et un peu espéré. Sans négocier cet arrangement, il
avait conseillé à tout le monde la modération. Il se croyait avec rai-
son libre de faire plus encore. La note du 27 juillet ne l'interdisait
pas. Que contenait cette note tant citée? Que sur la question d'Orient
raccord était assuré entre les cinq grandes puissances, allégation
matériellement fausse, et que la sublime Porte était engagée à sus-
pendre toute détermination définitive sans leur concours. Assurément
cet acte, destiné uniquement à empêcher dans une circonstance
donnée la Turquie de faire cession de biens à l'Egypte, n'enlevait à
personne la faculté de préparer par de bons conseils les voies pour
une conciliation. La Russie, très peu de temps après le 27 juillet,
avait déclaré que la note de ce jour n'enchaînait pas sa liberté d'ac-
tion ; et lorsque, huit ou dix mois plus tard , l'accord tant promis
n'existait pjas même en germe entre les cinq puissances, il aurait été
assurément d'une politique sage et utile de travailler à ramener les
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QUESTION d'orient ET DISCUSSION PARLEMENTAIRE. S5T
deux parties à TarraDgement direct. Une seule chose pouvait paraître «^
non pas répréhensiblc en soi, mais peu habile, c'eût été de négocier
secrètement un traité qui , notiGé tout d'un coup , eût fait tomber
brusquement tous les pourparlers de Londres.
' Eh bieni la France n'a rien fait de tout cela. Lorsqu'au mois d&
}uin le vice-roi a offert au sultan de lui rendre sa flotte, on a attribué
cette louable. détermination à l'influence de notre cabinet. C'était lui
faire grand honneur. Certes, il aurait été heureux d'y contribuer;
mais la vérité authentiquement prouvée, c'est qu'il était resté corn-
plètement étranger à la démarche de Méhémet, et c'est une des nom-
breuses inexactitudes insérées par lord Palmerston dans son memo^
randum et portées à notre tribune par ses bénévoles apologistes, que
le reproche ou l'hommage adressé au cabinet du !•' mars pour avoir
suggéré au pacha cette bonne pensée. Seulement, dans les premiers
jours de juillet , la France a envoyé à Alexandrie le conseil de per-«
sister sérieusement dans les idées conciliatrices et de les mener à
bien , justiGant ainsi sa déclaration tant répétée, qu'elle n'appuierait
qu'un arrangement agréé librement par les deux parties. Ceux qui
croient , ou plutôt ceux qui disent que ce fait si simple est l'origine
du traité du 15 juillet, rabaissent les conceptions des quatre puis-^
sauces aux proportions de leur esprit, et, dans leur désir immodéré
de tout imputer au gouvernement de leur pays, prêtent une véritable
niaiserie à lord Palmerston.
. C'est la mode en effet chez quelques-uns de ne voir qu'un acte
iosigniGant dans une convention souscrite des mêmes noms quisignè*
rent la ruine de l'empereur Napoléon. Sans exagération , sans appel
aux passions rétroactives, on doit qualifier autrement une transaction
qui a changé en un moment l'attitude de toute l'Europe. Qu'est-ce
que le traité? Une alliance anglo-russe. Quels motifs ont déterminé
l'Angleterre a cette alliance si long-temps invraisemblable? Ceux
même qui avaient dicté la politique de la France. En décrivant la.
position de la France sur les bords de la Méditerranée et dans le fond
de rOrient, nous avons précisément indiqué la pensée, la passion
môme qui a rapproché dans cette question la Grande-Bretagçe de la
Russie. La France risquait cette fois de trop gagner dans l'opinion do.
inonde, et son iofluence menaçait de s'étendre trop vite et trop loin^
C'était bien assez pour décider le ministre anglais. Quels motifs ont
entraîné la Russie à son tour et l'ont fait consentir au sacrifice appa*
rent de son privilège à Constantinople? Ceux que dénonçait le minis^
tère du 12 mai , lorsqu'il accusait le cabinet de Saint-Pétersbourg
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fmoîT totqours nmrri la pensée de reconMtiier le traité de Chao-
moiit. Pour en fUre quoi? La Russie eUe-^mème Tignore , et ses de»-
aeiiis soitl aurdessous de ses sentlmens. Elle a encore plus la ptéteii»
tion que Tîntention d'être hostile au gouvernement de juiilel. Q«aat
à r Autriche et à la Prusse, il ne faot leur demander aMnpIe de
rien. Xlles trouvaient Tune et l'autre, surtout la première, qae la
France avait raison ihns la question d'Orient; mais on ne satrraft
attendre d'elles Timpertinence d'avoir saison avec la France contre
le reste de l'Europe. L'Allemagne en général n'a garde de déplak« i
l'empereur Nicolas, et F Autriche elle-même, pressée par r Angleterre
qu'elle aime et la Ruwie qu'elle craint, ne pouvait hésiter à signer ce
qu'elle désapprouvait. r^'est*ce rien, après tout, que la destructioii
de ralliaace anglo-française? Il y a dix ans que cette alliance Tait ie
scandale des cours du continent. Grâce au ciel, la voilà brisée; l'Eu-'
Tope est soulagée du poids qui l'oppressait.
Peut-être l'Angleterre n'a-t-elie pas su, en concluant ce traité,
qu'elle rompait avec la France, elle ne s'est pas dit qu'elle changeait
d'alliance; mais la raison de cette ignorance, on ose à peine la donner.
C'est qu'on professait à Londres que le gouvernement français était
de ceux avec qui l'on ne se brouille pas. La France supportera tout;
cette maxime y était passée à l'état de chose jugée. On a donc pu s'y
promettre de la retrouver, après le ^té signé et exécuté, à peu jMès
la même qu'auparavant, un allié incertain qui ne peut jamais devenff
un ennemi. Telle est l'opinion que depuis quelques années l'Angle-
terre et peut-être le monde se sont faite de notre pays. Es^-ette*
fondée?
Cette opinion, le ministère du 1^ mars a tout feit pour la détruire*
Cette opiùion , le ministère du 29 octobre parait avoir été fonné pour
là conQrmer, et jusqu'ici il n'a rien fait pour la démentir.
On aurait dû prévoir ce dénouement. Ceux qui , après le 15 juillet,
ténvoins de la vivacité avec laquelle le pouvoir, le public, fa presse,
prenaiei.t l'événement, concluaient que le jour était venu où la poli*
tique changerait, où les paroles seraient le programme exact des actes,
prouvaient leur patriotisme plus que leur discernement, et n'avdent
que médiocrement profité des leçons du passé. Faire grand bniit av
commencement de toutes les affaires, beaucoup promettre ou beau»
ooup< menacer, puis, le moment venu, ne pas agir et ne se trouver
fidèle ni dans les promesses, ni dans les menaces, c'est un système
de conduite qui ne manque pas de précédées. N'en accusons pas le*
gouvernement seul. Ni les chambres, ni l'opinion publique ne sont
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QUESTION D'OUBNT £T «SClSaOIf PiHLEMENTAlRE. tBt
à cet égard jFréproduiMes. En Fcance , nous aÔBom :à ifooQiirir ; H
ne se passe dans le moade jnen sur quoi neus n'ayons <d'ahord dui
aivjs; fl ne s'y plttde pas .une cause à ïaqu^e Aousne témaigpions
ntéffèt; tous «eni qui entrqtfemiQBt qudqoe chose, reçoivent suc^
«eastvementrassttffance de notre ^protection. Jfeis fimtd sonlenir cet
a«is, «n^uyer cette cause, réaliser celte pi»leokion^;n'y comptez phis^
Cest alors la presse qui a promis, c'iîst la.trHMine qui s'est engagée;
ee n'est plus ia France; elle se croirait insensée, si eHe demuiit à ses
paroles la caution de sa puissance. La France parle et n'agit rpas« Plus
d'un fiiit justifierait ces vérités, tristes à rappeler, d'anstait plus tdâtes
9ie^en?n!annonce qu'elles doivent de si tôt cesser d'être des vécHés*
JL'aiaire d'Orient en est la jdus récente et la pfais édatante^^ouBr**
action ;^eDe n'en sera pas 9a dernière, si nous ne perdons IliabitiNte
4*0031^ de notre gouvernement des prétentions basardenses, et detxà
irnserune craintive inaolioa. La grande erreur de sa poUtîqne, dans
ces derniers temps, est d'avoor voulu, ^noii pas maintenir la iHiixpai^
éoilt et toufoors, «mais conoOier avec le parti pris de la poix l'affecta^-
Hon d'une infloence qui ne s'obtient on ne se conserve qu'au risqnè
éventncd de la guerre. On peut penser qil'nn pays qui a une révoîiK
fion à consolider doit tout sacrifier à la paix , qu'aucun ifaXétÈt eaO^
itienrue^ut pour lui l'affermissem^t de sa dynastie «t de ses inslft-
tetions nouvelles, et qu'il doit s'abstenir de rien essayer au dehofSi,
4[B8Dd 11 atant à Caire au dedans; mais il faut alors avoir la sincérité
de le dire d'avance, et de faire profession d'une politique qui s'in^
4ierdit l'asoendant pour éviter le périL Je concevrais sans l'apprend
(Ker, je respecterais ntiàme une politique modeste, domestique, utili^
«taire, qui ne promettrait au pays, avec les Iftertés de la charte^ qu'un
peu d'ordre public et quelques chemins de far. Après tout, pour les
peuples comme pour les individus, le bonheur n'«st pas à dédaigner,
<6t dix ou quinze ans de félicité puUique ont leur prix, même dana
l%istoire. Hais.une telle politique n'est honorable que si elle est firanr
cbe et avouée. Elle demande un courage assez difficile pour un goo«-
vernement comme pour un homme : celui de mettre de côté loirt
amour-propre aux yeux du monde. Elle exige un renoncement aus^
Jtève aux apparences de grandeur, aux réminiscences de gloire; et
chez une nation orgueilleuse, qui a ces trois choses, un nom, une
tribune, une presse, cette poUtiqne, sans en être plus mauvaise,
pourrait bien avoir l'inconvénient d'être impossible.
Au fond, telle est la pensée du 29 octobre. Dans les premiers temps,
lOn n'en faisaifpas mystère. Le discours que les ministres ont rédige
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860 REVUE DES DEUX MONDES.
pour la couronne en était l'expression. Mais quelques jours se sont
à peine écoulés, qu'il a fallu la professer moins ouvertement. Sans
changer l'idée, on a dû modifier les paroles, et le langage est devenu
un peu plus fier en cessant, je le crois, d'être aussi vrai. Bans an
régime de discussion publique, il y a des choses beaucoup plus diffi-
ciles à dire qu'à faire, et je crains que la politique d'abnégation natio-
nale ne soit bonne que pour la pratique.
L'histoire de la discussion de l'adresse contiendrait sous ce rapport
plus d'un enseignement.
On peut se rappeler que jusqu'au jour où la prise de Beyrouth fut
annoncée, il semblait n'y avoir en France qu'une opinion sur le traité
de juillet et ses conséquences. Le gouvernement n'avait eu qu'à
modérer la vivacité quasi-belliqueuse de tous les partis. Les conser-
vateurs n'étaient pas les moins ardens. Mais dès que le canon de k
flotte anglaise eut retenti , et qu'un danger sérieux eut menacé et
l'Egypte et la paix, dès que l'on comprit que le temps des paroles et
des préparatifs était passé, et que le jour arrivait de résoudre et de
risquer quelque chose, un mouvement pacifique se prononça, et
tout au3sitôt on découvrit que le sort du pacha intéressait peu la
JFrance, que le traité des quatre puissances avait une importance mé-
diocre, que toute guerre était insensée, qu'un ministère qui croyait
la guerre possible, la voulait à tout prix et déchaînait gratuitement aa
dedans comme au dehors le monstre révolutionnaire. Il devint aus-
sitôt indispensable de sauver Tordre et la paix, la France et l'Euroiie,
et sur-le-champ il se trouva des sauveurs. La chambre qui s'assem-
blait fut dûment avertie qu'elle venait de courir un grand péril; ceux
qui arrivaient portés pour la politique éventuellement belliqueuse
furent retournés pour la politique invariablement pacifique. En même
temps, toutes les passions que depuis quatre ans ont fomentées les di-
visions parlementaires dont nous avons été témoins se ranimèrent; la
politique de transaction semblait les avoir assoupies, une politique
de réaction les réveilla. Pour amener la réaction , un appel avait été
fait à la peur. La peur chercha un puissant auxiliaire, la haine. On
décrirait difficilement tout ce que pendant quinze jours la peur et la
haine, combinant leurs efforts, ont tenté pour émouvoir, tromper,
entraîner les hommes dont on voulait se composer un parti
On n'examinera point si le ministère a flatté les passions qui
l'ont servi. Nous ne jugeons que sa politique. Au premier abord,
elle paraissait absolue. Il voulait la paix et n'en doutait pas. La si-
tuation n'avait pour lui que les difficultés qu'on avait créées. La
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QUESTION D*OmBNT ET DISCUSSION PARLEMENTAIRE. 861
question d^Orient était secondaire et circonscrite. L'alliance anglaise
était à peine atteinte. Il ne paraissait frappé que d'un danger, c'est
que, dans quelques théâtres, quelques spectateurs turbnleiis avaient
demandé la Marseillaise, 11 y a d'honnêtes gens assez modestes pour
dire que c'est cela qui leur a fait redouter la guerre. A Tappui de cette
appréciation des choses, on poursuivait de* mille accusations contra-^
dictoires le précédent ministère. Tout le mal venait de lui. Il aurait
dû empêcher le traité, il aurait dû le signer. Il avait désiré le traité,
il s'en était irrité ttop fort, il l'avait toléré trop patiemment. 11 avait
voulu la guerre, il ne l'avait jamais projetée; il l'avait préparée outre
mesure, il l'avait préparée insuffisamment. Il avait compromis la
France pour le pacha, il avait perdu le pacha pour la France. Il avait
excité la presse, il avait été eicité par la presse. Bref, le ministère
avait tout fait, tout, lé pour et le contre, tout excepté le bien. £t
que dis-je, le ministère? Non, pas le ministère; un seul homme. £n
vain cet homme avait-il quitté le pouvoir, ce n'était pas assez; on
voulait encore le perdre. La vengeance de ceux qu'il avait humiliés
ne se contentait pas à moins. Cette réaction tant prônée en faveur de
Tordre a commencé par le plus triste spectacle que puissent donner
dans leurs mauvaisjours les envieuses passions propres aux sociétés
démocratiques. Heureusement elles ont échoué.
La voix de la tribune a confondu bien des mensonges. Sans doute
il est resté dans quelque partie de la majorité des préventions obsti-
nées, des erreurs étranges; mais peu à peu, dans cette longue dis-
cussion , on a vu le jour se faire et éclairer une situation d'abord
obscure. La conviction*, l'assurance, la persistance, étaient du cêté
de la politique qu'on accusait. De l'autre côté, ce n'étaient qu'incohé-
rences et variations. Au bout de quelques jours, les partisans du mi-
nistère furent obligés d'abandonner, au moins en théorie, le thème
exclusivement pacifique. La commission de l'adresse, qui avait d'abord
parlé comme le discours du trône, abandonna sa malheureuse rédac-
tion et se mit à suivre le nouveau tour que prenaient les esprits. On vit
naître et grandir de moment en moment, dans la chambre, non pas
la résolution nécessaire, mais du moins un sentiment plus juste de la
situation du pays, sentiment confus et timide encore, j'en conviens,
mais tel cependant qu'une épreuve grave survenant, il eût été im-
possible au cabinet de se maintenir sur le terrain qu'il avait choisi.
Un ministre dont l'esprit est indépendant de sa position , convenait
que, si Saint-Jean-d'Acre n'avait été pris, le cabinet n'aurait pu mener
à bien la discussion. C'est trop dire peiit-ôtre; mais il est certain que
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sa MBT1S BBS DBUX MOHMB.
la politique du cabinet français a eu grand besoin des désastses «A-
venus à l'allié de la France.
Quoi qu'il en soit, voici l'état vrai des esprits dans la majorité. Elfe
n'approuve pas tous les actes du ministère du l*' mars, mais elle eat
nu fond convaincue qu'il a mieux senti que ses successeurs la gjnr
vite de la position; et sans avoir des vues d'hostilité immédiate cootie
ceux-ci, eue n'est nullement assurée que leur politique soit au nivean
des chances de l'avenir. La chambre craint la guerre; elle tenii beao*
coup; trop même pour l'éviter, mais elle j croit. Toute mesure, tout
système qui paraîtra l'ajourner, trouvera faveur auprès d'elle, inaÎB
ce ne sera jamais à ses yeux qu'un ajournement. L'isolement de la
France ne hii semble pas un fait accidentel ni passager, et bien qu'elle
essaie d'espérer la découverte de quelque nouvelle alliance, elle a
comme un instinct qui l'avertit qu'un destin inévitable place définiti-
vement la France seule en regard de l'Europe. Aux yeux de la
chanriMre, l'avenir est très sombre, plus sombre même que ne le
seront, je crois, les jours qu'il nous réserve.
Cependant on se dit avec inquiétude que ce qui vient de se pisser
parmi nous n'syoute pas à notre force. Les côtés vulnérables de 11
France ont été dévoilés; ses plaies intérieures ont été mises à nu. A
l'approche d'une crise, les meilleurs citoyens se sont montrés craintiG^
les difttîons, au lieu de s'éteindre, se sont envenimées; la politique
adoptée paraît triste, la situation accablante; on s'y résigne, on II
subit, on la préfène à des dangers plus poûtifs, mais on ne peut se
défendre de la croire une cruelle épreuve et pour la monarchie et
pour la paix elle-mèm«^ Nul n*oserait affirmer que trois ans se pas^
seront sans qu'un jour terrible se lève pour le monde.
Nous concevons ces inquiétudes sans les partager toutes, et qud*
que malheureuse (pie nous paraisse^ la politique qui prévaut aujomt*
d'hui, nous ne sommes pas sûrs qu'elle porte dans son sein toutes
les fâcheuses conséquences que prédisent plusieurs de ceux qui Toot
soutenue. Mais enfin, nous reconnaissons qu'il faut se préparer à
tout : il ne suffit pas de déplorer et de blAmer; en toute situation , il y
a une conduite à tenir.
La France est isolée; qu'dle ne se montre pas effrayée de l'être»
Si cet Isolement doit cesser, il ne cessera qu'à la condition que nous
ne paraissions pas trop pressés de le voir finir. Les alliances ne nous
viendront, au cas qu'elles nous viennent, que si nous ne les dier*
chons pas. N'en regrettons.aucttnejiés6rmais, et surtout ne feigpons
pas d'en retrouver. Que de long-temps le nom de la France. ne se
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QUESTION D*OmilT VT IMCUSSIOlf PAELEITENTAIRE. 863
lise itt btts d*aiicun traité. Osons nous ayouer à noos^mèraes qvL*k
moins d'étèaement noarean , TOrient est perdu pour fïons. Sur quel
kord, dans quelle cité ponnioDS-nous nous montrer pour rerendfqoier
notre inOnence? A Constantinople? mais noas n'avons rien fait pour
le saitan , et depuis dix-hnit mois le di?an n'a dû voir en noas qoe
les patrons d^nn rebelle. En Syrie? mais les populations chrétiennes^
Ou musulmanes n*y connaissent plus que le drapeau des Turcs ou desr
Anglais; ni Fespoir ni la crainte n'y prononcent notre nom. En Egypte?*
Méhémet, & qui la France demandait des concessions lorsqu'il était
fort^ en échange de son appui moral, ne Ta revue, dans ses jours
d'infortune, que pour s'entendre conseiller d'accepter de la générosité
britannique ce que la France lui avait garanti et ce qu€, vingt-quatre
heures plus tard, elle lui laissait enlever à coups de canon. CTest sou^r
le protectorat de l'Angleterre que doit se placer maintenant la con-
trée oà quarante siècles ont contemplé les exploits dé nos jeuhéi^
armées.
Est-ce en Europe que nous trouverions un point où Influence
française fût autre chose qu'un vain mot? On ne peut plus parler
de TEspagne ni de la Belgique. Mais là même où Ton s'api^audtt
de notre changement de système, la sécurité nouvelle que nous,
ihspirons est-elle une suite de notre force, et ne devinez-vous pas
comment, à Saint-Pétersbourg ou môme ailleurs, on qualifie notre
sagesse , bien qu'on en profite? Les auteurs même de notre conver-
sion diplomatique ne sauraient sans trouble entendre de quel ton
les louent les signataires du traité du 15 juillet, et Ton peut supposer
quel sentiment inspire aux cabinets dé l'Europe une politique qui
s'est mise à les craindre, pour n'avoir pas réuési à les effrayer. II y a
vraiment des situations qu'on n'ose décrire, et le respect pour la
patrie ne permet pas de lui dire toute la vérité.
Dans une telle position , toute agitation serait une faute. Quelque
pénible que cette position puisse être, ne montrons pas trop de hâte
d'en sortir. La France n'a qu'un rôle à jouer, qu'un devoir à remplir,
c'est de renoncer à toute diplomatie , et d'organiser pour un avenir
inconnu ses moyens de puissance. Fortifions Paris. Cela est peut^tre
plus nécessaire encore aujourd'hui qu'il y a six mois. Que des remparts
s'élèvent autour du tombeau de celui qui n'en eut pas pour couvrir
son trône.
On ne peut se défendre d'un triste rapprochement. Tout le monde
le fera sans doute à l'heure où ces lignes se publier(»nt. C'est lorsque y
la France est condamnée à urfB politique de faiblesse qu'elle reçoit
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y
86t^ REVUE DBS DEUX M0IÎDB8.
dans son sein les restes de Napoléon. D'une main désarmée, die ?a
graver sur une pierre funéraire le nom de Tbomme qui ne lui est
cher que parce qu'elle aime en lui sa propre gloire. Contraste étrange
et douloureux 1 elle relève les trophées du passé à l'instant où elle
vient de baisser la tête devant un danger à venir. Quelles paroles
amères pourraient, devant un tel spectacle, édiappcr à' ceux qui en
seraient moins navrés que nous!.... Mais non, de nos succès et
de nos épreuves, du passé et du présent, tirons plutôt une leçon
plus sévère et moins désolante. Avec Napoléon, et grâce à lui sans
doute, la France fut grande; mais elle sacrifia trop à la force, et,
par une loi fatale, elle a durement expié l'excès de la grs^ndenr, elle
l'expie encore aujourd'hui , car elle s'alarme par ses souvenirs. Pour
avoir trop osé, elle ose trop peu. L'empereur a compromis la gloire,
comme la révolution avait compromis la liberté. On se rappelle le temps
où toute liberté semblait anarchie, comme aujourd'hui toute énergie
parait témérité, et notre afTaiblissement actuel est encore un vestige
d'une toute-puissance dont nous avons trop connu la fragilité. Re-
levez donc le tombeau de l'empereur, honorez ses restes augustes,
ofTrez au respect des peuples les débris de ce qu'ils ont admiré ; mais
j\igez la gloire en la célébrant, et que le sort auquel vous êtes en ce
moment réduits vous apprenne encore combien coûte cher et long-
temps aux peuples l'abus de la force et du génie. Après trente ans,
l^France se ressent encore d'avoir trop vaincu.
Et cependant la révolution de juillet n'a pas plus restauré l'esprit
de conquête qu'elle n'a rétabli le règne de l'anarchie. Ne l'oublions
jamais, elle a voulu donner à notre pays la liberté et la puissance; la
liberté et la puissance doivent être sages, mais non timides. On les
veut timides aujourd'hui.
/
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CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.
li décembre tSiO.
Méhémet-AJi a fait sa soumission. Que vouliez-vous qu'il fit contre trois ou
pour ne pas sortir de la prose, contre cinq? Qu*il mourût.? Cet expédient
n'est pas dans les mœurs des Orientaux. Ils se résignent à leur perte avec
un eabne stolque , mais ils ne vont pas au-devant du coup qui les doit frapper ,
ils ne rappellent pas, ils n*y ajoutent rien. Nos susceptibilités européennes
Jàt les irritent pas; c*est tout simple; ceux qui n'attribuent à la libeité humaine
qu'une faible part dans les choses de ce monde, n'aperçoivent pas de déshon-
neur dans les revers; ils les acceptent comme nous nous soumettons à.uneopé-
xatioQ chirurgicale. Qui voudrait se taer ou se faire couper le bras droit , parce
qu'un accident , un malheur le forcerait à livrer à la scie d^ l'opérateur le
bras gauche?
On se demande encore pourquoi la résistance des Égyptiens a été si faible
en S}Tie ! pourquoi Ibrahim a laissé fondre son armée sans rien tenter de
considérable , sans une action d'éclat, sans rappeler en rien l'élan , la vigueur
du conquérant de la Morée et du vainqueur de Nézib. Y a-t-il eu d'autres
caisons de cette chute peu glorieuse que les difficultés réelles de sa position ,
l>rivé qu'il était de tout secours, tandis que la Porte lan<;ait contre lui les
boulets et les soldats de l'Angleterre et de l'Autriche, et lui montrait en réserve
les bataillons de la Russie ; lorsqu'on avait, en semant l'or et en env^imant
les dissidences religieuses, séduit les populations de la Syrie, encouragé leur
révolte , fourni les armes , tourné contre lui à la fois les forces physiques et les
influences morales de l'Asie et de l'Europe, de l'Évangile et du Coran ? On
a dit qu'Ibrahim n'occupait la Syrie qu'à contre-cœur, que depuis long-temps
il ëtait convahicu que cette conquête était impossible à défendre, qu'en més-
iatelligence avec son père, ce qu'il voulait avant tout était un prétexte pour
abandonner la Syrie et rentrer en Egypte; on a même ajouté que le vice-roi
amt à craindre au Caire une révolte excitée par son ûls aîné , qui ne voit pas
T0^£ XXIY. 55
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866 RBVUB BBS Midi MONDBS»
de bon œil la tendresse du vieillard pour les enfansqull a eus d^autres femaes
que la mère dlbrahîm. 11 y a du vrai et quelque exagération aussi dans ces reo-
seignemens. On sait dep\iis long-temps qu^Ibrahim ne croyait pas pouvoir tenir
tête en Syrie à une coalition qui mettrait au service de la Porte de grandes
forces européennes et appellerait en même temps à la révolte les populatioQS
aguerries, turbulentes, toujours ppétes au combat, de la ebaine du Liban et des
districts qoî f atofshicnt 11 est également vrai qtie le vaillant et hahfle Ibrahim
s'est livré, trop peut-être, aux idées, aux goûts, aux habitudes de FEurope.
Il aime nos usages, nos repas, la vie sédentaire, par-dessus tout ragricoHoie.
On dirait un de ces vieux généraux qui sous le poids des années n'aimeiit
plus que les batailles qu'on raconte au coin du feu. Ibrahim cependant if est
pas dans Tâge de l'impuissance; mais son contact avec FEurope Fa transÊDmé,
trop transformé peut-être. Nous craignons pour lui qu'il n'ait perdu de sa
puissance orientale plus qu'il n'a acquis de force européenne. Un chef d'armée,
à plus forte raison Fhomme chargé du gouvernement d'un pays, ne peut sans
s'affaiblir se mettre trop en dehors, par ses habitudes, par ses idées et sesdésirs,
de l'armée qu'il doit conduire, du pays qu'il doit gouverner. Ibrahim n'est
[liai le même homme que nous avons connu en Morée; cela est vrai. LetaotKs
conjectures qu'on a faites sur son compte sont hasardées; nous ht croyfoi
dépourvues de tout fondement. Kien n'autorise à douter de lu fidélité, di
dévouement d'Ibrahim pour son vieux père, ni de Fattacheraent, die la tea»
dresse de Méhémet pour ce fils qui a été son bras droit, Finstrumeiil frincipil
de ses plus bd^ entreprises. Ils ont pu ne pas env^ager du même poîstde
▼ne la ^nation dernière de leurs affaires; mabde là àla trahimn, à la léiilu
do fils contre le père, il y a loin.
Quoi qu'il en soit, la soumission de Méhémet-AK suspend, pour le BMNmm,
le cours naturel, les développemens hiévitable» de la question orientade. Si te
vainqueurs ne cherchent pas de vains prétextes pour abuser de la Tietoire, si 11
Syrie est remise à la Porte et occupée exdusivemeikt par ses forées, si FEgypte
est effectivement laissée à Mébémet-Ali à titre héréditaire, et avec les pM-
voira qu'il y exerce aujourd'hui, si les signataires du traité du 1S j«illet, les
champions de la Porte, ne songent pas à imposer soit au suzerahi, toit aa val-
sai, des conditions, des stipulations onéreuses ou blessantes pour les puisMMS
qui sont restées étrangères au traité , la paix peut reparaître ai Orient et ij
maintenir peut-être jusqu'à la mort du pacha. Cest H tovt ce que peuwH
espérer de mieux les anns de la paix.
Cette espérance elle-même , quelque modeste qu'elle soit, peut ètm Mo-
ment trompée. Les évènemens qui viennent de s'aeoompfo o«t m wUÊâ
ébranlé toutes choses plus que les amis ardens du repos et de PliiaetiaBi os
imaginent. Qu'on ne s'y trompe pas« nous aimons la paix autant q«epe^
senne , la paix honorable s'entend , la paix d'une gnnde natioa, la paii di^
et fière; mais encore fau^I voir les choses de ce monde telles qu'elles sont:
changeraient-elles parce qu'on se dîspensnait de les regarder?
La soumission, disons le mot, Fabaïasement du pacba , est un Ait qd as
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ftmi » en véalité, n'est hw pow feifonoe. U £Mit te^màaait en ëuefiUr otux
^lii , à Yenirmt de rOrieDt« «ut bemii de pocher en eau tnaufale.
Mébémet-Ali en reste meurtri , mutilé, et cela dans let vieux Jmmts, iow^
^e rkn ne peut le relever aux yeux des poimlalioiisiiHll est obligé de rudoyer
pouir les plier à son jn^ime, à aeo adminislration. On viem de briser .ea ss|
JBsaiiis le ressort principal de sa puissance; rhabilesé^ le soecès, lui ont mai^
que. Dieu n*ttt pas pour lui. Ce n^est pas Uucabim , omis sommes loin de Vm
aou|ȍonoer, qui peut un jour ensanglajiter les rues du Caire et f commeUBS
un grand «rime. Maisoe qulhraliîm est loin de penseri d'autres Je ipeaisnt
ûire. Mébémei esl au boKd d'un abîme.
U &ttt bien le dire; quelque utile, quelque «ommode qnecela soit d*ai11eutf
pour l'Europe , la polidque du pacba a été subalterne et timide. Il a prdlé
Tomlle à nos cons^s de modéBation ^ de sagesse. Il lui en coûte tout ce qu'il
possédait, hors TÉgypte; il Im eneoûtera peut-étse un de ces jofurs TÉgypSe
et la vie. Un bomme nouveau, un conquérant qui ncule, qui n'est pas (^
tous les jonrs à jouer le tout pour k tout « ne fait plus son métier. Réussir ou
tomber avec édat , U n'y a pas d'autre issue bonerable pour lui. U n'y a peur
lui de chances de salut que dans l'audace. Louis XIY pouvait négocier i
IJtrecbt; I^apoléen ne Je pouvait pas à Cbâtillon. Il devait vaincre ou load>eri
Jiyant l'ËujDope entière sur 1^ bras. U le savait, il ne se trompait point; il ne
cuvait pas lui , ^apolécui , rentrer paisiblement aux Tuileries avee^ine France
mutilée, une couronne dépenaillée^ des blessures à soigner, des dettes à payeri
il n'y a pas d'homme nouveau , de conquérant malheureux , qui puisse bn-
«er à la Ibis les imprécations de son pays et les sarcasmes de l'étranger. Les
Jtois qu'a iails la gloire militaire ne peuvent vivre que par elle : elle ne leur
^rmet pas d'accepter l'ahaissemenri^lle œ leur permet que de tomber avee
4oJat, sous un effort gigamcsque/lis vivent alers dans la mémoire des peu*
pies, des peuples qui , dans les ^lans de leur admiration , oubliant les pertes
qu'ils ont faites, les maux qu'ils ont soufferts^ se rappellent seulement ki
jqies du triomphe , les émotions 4e la gloire, la grandeur de la paûne^^,^
liébémet^4ti n'avait que deux grandes choses à faire : franchir le Taurus^
pour chercher une chance déplut dans un bouleveEseott^nt ^GJià;il qui tui
causait permis peut-être de vendre chèrement ses senices a ceux-là même qiA
aiyourd'hui l'ont attaqué ou abandonné; s'il n'osait pas marcher sur CansfEin-
tîpople, il devaîtdtt moins, après avoir perdu la Syrie, se (Jt^fend»? ii outrami^
«o Egypte t et contraindre ainai notre gouvernement à diru [uttemettt ârKu-
rope ce qu'il entendait faire de la note du 8 octobre. Encore ane fois ^ rEuro|>e
4oit savoir gré au pacha d'avoir préféré la petite politique i\ h grande : il noue
A épargné à tous de cmeis embarras. Biais a«t-il pris pour lui-même le parti
le plus raisonnable? S'il voulait se courber sous le traité du 16 juiliet, mieux
valait le faire tout 4e suite qu'attendre des revers Urop probièles, presque
4»rtains pour lui qui connaissait le fond des choses en Syrie. On dirait qu'en
voulant nous cacher la vérité, ii|se Test cachée à lui-même, et s*est laissé
ueeulcar au plus mauvais de tous les partis pour lui.
55*
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868 RBVIJE DES DEUX MONDES.
Ibrahim, de son cdté, va rentrer en Egypte battu, vaincu, pins abaôsè
encore, plus amoindri que son père. Est-ce là le chemin du trône? le mojai
de succéder à Méhémet-Ali ?
Est-ce dans Tintérét de la Porte qu'il faut se féliciter de la soumission éi
pacha? La Porte ressemble à un impotent qui se réjouit de voir briser use de
ses béquilles par des voisins officieux qui , sous prétexte de le mieux soutenir,
lui mettent chacun une main sous les aisselles, et Tautre dans les poches. La
Porte, ainsi qu'on Ta vu en Grèce, pouvait au besoin compter sur ramée
ég^'pUenne , elle est dissipée; sur deux flottes , nous verrons ce qu'elles devien-
dront. En détruisant le pacha d'Egypte , le sultan se fait lui-même pacha,
pacha de TAngleterre et de la Russie; jamais la Porte n'a été plus bas placée,
plus à la merci d'autrui. Ses destinées s'accomplissent.
Le cabinet anglais se félicite sans doute de ses exploits en Syrie et de la sou-
mission du paclia. Est-il moins vrai que cesévèneinens ont en réalitérapprocfaé
le jour de la grande lutte en Orient, le jour où l'Angleterre et la Russie ne
signeront pas des traités, mais des manifestes Tune contre l'autre?
Les Russes se résigneront-ils long-temps au rôle tout-à-fait subaReme,
presque ridicule que les antipathies toutes personnelles de Nicolas h Tégard
de la France ont fait jouer à la Russie dans cette occurrence ? L'alliance aa^
française, on peut la tenir pour dissoute, c'est là un bénéfice réalisé pour la
Russie; il faudrait bien du temps et beaucoup plus de sagesse et de modéra-
tion qu'on ne peut en espérer de notre juste susceptibilité nationale et delà
morgue britannique pour que l'alliance anglo-française pût être renouée sit-
cèrement et de manière à garantir la paix du monde. Maintenant le c^lHt
russe voudra-t-il avoir mis un si grand prix à la rupture de cette allianee, uai-
quement pour le plaisir de la rompre? Renoncera-t-il au protectorat deCoo-
stantinople, à ses anciens projets sur l'Orient , à sa tendance constante vos
le sud, uniquement parce que cela fait de la peine à l'Angleterre, et qoe
l'Angleterre a bien voulu prouver à la France le peu de cas qu'elle faisait de
son alliance? Lui cédera-t-elle comme récompense de cette rupture la haute
main dans les affaires de l'Orient, le protectorat de la Syrie et de FÉgypte,
la domination des rives de l'Euphrate et de l'isthme de Suez, car c'est là le
fcod de la question, et l'Angleterre ne sera jamais l'amie de quiconque aura
la pensée de lui enlever une partie de sa puissance, de son influence, de ses
espérances «n Orient. Que cette pensée soit russe ou française, qu'impmte?
L'Angleterre, par sa situation économique et commerciale, est entrée dam
une carrière où H est impossible de s'arrêter sans se perdre.
Bon gré mal gré, il lui faut s^étendre, s'ouvrir de nouveaux marchés, s'ea
assorer le monopole, conquérir, subjuguer : l'Inde, l'Australasie, la Chine, la
Turquie, l'Egypte, directement ou indirectement, l'Angleterre a besoin d'être
la maîtresse fnrtout, d'en faire partout à sa fantaisie, d'établir i>artout soi
commerce, son industrie, sa prépondérance. Qu'on ne dise pas que nous exa-
gérons. On aurait sans doute fait le même reproche à Thomme préroyantqnî
aurait dit, il n'y a pas bien long-temps : a L'Angleterre sous peu possédera
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REVUE. — CHRONIQUE.
dans rinde des territoires immenses et cent millions de sujets. » On Taurait
sansdoute traité de rêveur et de maniaque. 11 n'aurait cependant dit que l'exacte
Térité. Encore une fois, il est en politique des situations où il est impossible
de s'arrêter. L'Angleterre se trouve dans une de ces situations; elle ne s'arrê-
tera pas. Dès-lors il est impossible que ses prétentions se concilient avec les
prétentions de la Russie ; dès-lors la chute de Méhémet-Ali n'est autre chose
que l'enlèvement d'un des obstacles qui s'interposaient entre les deux rivales
et prévenaient le choc immédiat; dès-lors ils se sont évidemment trompés
ceux qui voient dans la soumission de Méhémet-AIi le gage du rétablissement
d'une paix durable. C'est tout juste le contraire.
Quant à la France, sans doute cette soumission a écarté une question gou-
vernementale des plus sérieuses. Le gouvernement a pu dire : la Syrie est
perdue, TÉgypte est respectée, la paix est rétablie, la Porte est satisfaite, Mé-
hémet aussi ; les parties belligérantes se retirent, il n'y a plus rien à faire.
^ousen convenons, tout le monde en convient, on ne peut pas courir aux
armes pour faire du pacha ce qu'il ne peut plus être. Il ne faut pas se féliciter
de sa chute, mais elle est un fait irréparable. Il ne s*agit plus du pacha aujour-
d'hui. II gardera l'Egypte tant qu'il le pourra; soit. Ce n'est pas de lui qu'il
faut s'occuper, c'est de la France, de la France, qui ne peut pas, sans se mentir
à elle-même, se dissimuler que son influence en Orient a reçu un rude échec,
que sa voix n'a pas été comptée dans les conseils de l'Europe lorsqu'il s'agis-
sait de régler des questions qui intéressaient vivement notre dignité et notre
rang dans le monde; de la France eniin , qui , oubliant même tout ce qui s'est
passé jusqu'ici , peut se trouver demain en présence d'évènemens nouveaux
plus graves encore et plus décisifs.
S'il y a quelque vérité dans nos remarques, il ne peut rester dans les esprits
sérieux le moindre doute sur la solution des deux questions importantes et
pratiques qui résument en ce moment toute la politique du jour. Nous vou-
lons parler de nos négociations avec l'étranger, et ensuite de l'armement et
des fortifications de Paris.
Le traité du 15 juillet s'est accompli sans nous, disons-le, malgré nous.
Aujourd'hui Méhémet-Ali accepte l'Egypte, rend tout le reste, et, à je ne sais
quelles conditions , les alliés et la Porte garantissent au vice-roi l'hérédité du
pachahk qu'on veut bien lui octroyer. Il se peut (c'est une pure conjecture
de notre part, les faits nous sont inconnus), il se peut, disons-nous, qu'on
propose à la France je ne sais quelles conventions, je ne sais quel ca^c/ti5t/m^
un acte final, un traité général qui l'associerait aux autres puissances pour
la ratification et la garantie des résultats obtenus en Orient. IVotre gouverne-
ment doit-il se prêter à une négociation de cette nature et venir après coup, à
choses faites , faites sans lui et malgré lui, corroborer de sa signature les
arrangemens de l'alliance anglo-russe? I*ïous ne le pensons pas. On nous a
fait une position d'isolement, gardons-la, gardons-la sans faiblesse comme
sans humeur; que les autres terminent et garantissent, si bon leur semble,
ce qu'ils ont fait sans nous. Pourquoi perdrions-nous l'avantage de l'isole-
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876 UYCK BES JWIZ Momis.
œeot, la liberté d'action? Poujrcpioî, aprèsavoîr subi les 'iB^omtémkmidUmÊB
situation, en perdrions-nous les pvofits? £t quelle •utilité y duraît4l pour la
Rronce h venir ainsi tardivement, après coup, ajouter sa aigaatiure à oelle des
quatre puissances? Il n'y ausait ai avantage ni difûié. Laifloas fiike, <l
sachons une fois nous confier au tea^, aux évènomeos et à oette iMiDa,i
cette puissance que nul ne peut nous enlever. L'étraqgnr «'a tewi auosB
eooipte de notre dissentiment; qu'il ne puisse pas 4u m^ns «e tarfwr de
notre adhésion. U n'est qu'une hypothèse où ia France pourrait la doMsert
mais cette hypothèse ne se réalisera pas; car toutes ees n^godayons^t toiM
ces conventions ne sont au fond que d^ jalons ^que la Kussîe et f Angteton»
placent chacune sur leur route. Qu'on stipule lormeUement, par un tiaité
solennel, européen , que Fempire ottoman fe8t4ésormais «n territoire absolu-
ment neutre, comme ia Suisse, comme la Belgique, que sous amcan prélffU
nulle force étrangère ne pourra y pénéurar, ^ue toute irilainte à œ prinapi
seca considéré ipso facto comme un casus belU européen, ta alors peaMbe
Aous aussi nous poucrions apposer notre signature au traité , l'y appgaer afsi
a^vantage^ surtout avec dignité.
Mais c'est assez ^iisisier sur un lève. Ce n'est pas la seotN^té «t fiar là b
conservation de l'eng^re ottoman qu'on veut; on veut rabaiaasr d^abond,
renvahir et le démembrer plus,tard.
La seconde question nous paràh «égalesBent simple -et liEcile À iteadse. la
France doit-elle désarmer? Iiious l'avons dit tout d'abord et avaelKMaae fti:
«ntre les projets 4u 1*' mars et ceux du 39 octobre il ne pouvût j avoir
è nos veux qu'une seule différence pratique «t digne d'arvftier des i
cères et sérieux. Le 1*'' mars avait conçu un armement de pcèa d'uni
d^iiommes on y eomprenaat trois œnt oîîlle gudes nationaux mobiliséB ; c'était
«m ^slèffle qui avait45on principe son but, un qwtème qui , jréaiîBé, amenai
nécessairement d'honorables conoessîonsà la France ou bien la gueqre. Ûna'an-
niait pas un nûttion d'bossmes oooune pied àe paix. €e n'était pas ia guene
certaine, à tout prix , c'était la guerre en perspective.
Nous avoi^ compris sans peine que oe sy^àm^ plausible savant l6S.éfdne-
mens de la Syrie, c'est-à-dire pendant l'administralâon du l'Oman, pouvait
paraître excessif, inutile, lorsque les évènemens sont venus, sans qu'on puis»
en faire reproche à personne , modifier profondément la^situation et oMttreip
pour le moment à Ja lutte qui, pouvait jEsiie nattre les inddens les plus graves.
JSous avons eompris qu'en cet état de choses, ce qu'il y avmt de phis sage était
de maintenir dans toute lei«r plénilndie les armemeas d^ ocdonnancés,
c'est-à-dire une flotte foirmidableotnneaanée an oompletide près dejBM mille
hommes. Cesl là oe qu'on aa|ifeléla paix turmée; c'est là hverdiei^mkê
chambres ont pron<HHsé en délibérant leur Mdnsie; nom Tavims aeeeplé
avec respect conune étant le veptUct du pays.
la France ne veut déclarer la guerre à personne, ni prendre eapncieuaomeiit
l'initiative dun immense bouleversement. Elle ne veut donc qy^um pêed de
paix. Mais la France n'est ai^ourd'hui l'alliée de pecsonna; la FÔaact d»
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jnttcc v» fMttt méoomiattre tout ee qu*if y a â son égard de finoideur et d«
msBvaig Tovtohr dans pkis d^an eabinet étranger; elle ne peut |>as fermer les
yeux sur les manoeoTres (fa*on emploie pour exciter eontre nous les gouver*
tfenens et les peuples; enfin elle sait que k question d'Orient est à peine
aiwyupie, et qn'elle peut se réveiller demain p\\n ardente que jamais. II nous
fiittt doue, ee n*est pas seulement un droit, c'est un devoir, un devoir sacré
envers le pays, il nous faut la paix armée; il nous faut un état militaire que
les chambre» ont évidemment eu en vue, et auquel elles ont applaudi.
H ûkXLt pourtant se le rappeter, se le dire; si on s'est conduit sans façon à
notre égard, si on a traité la France en iniissanee de second ordre, ce n'est
pas que notre gouvernement ne fût dignement représenté à Paris et à Lon-»
dres; c'est qu'on savait que nous étions désarmés, c'est qu'on CQnnaissaif
tomme nous Téfat de notre cavalerie, de notre artillerie, de nos places fortes,
de nos arsenaux; c'est qu'on était certain qu'il nous faudrait dix mois avant
de pouvoir parier, négocier à la tête d'une armée prête à entrer en campagne.
On a osé passer outre en présence de la France désarmée; on y aurait pensé à
deux fois si le télégraphe avait pu porter à ttols œnt mille hommes l'ordre de
aiarcfaer à la f rodtlére.
Notre désarmement en l'état actuel de l'Europe fausse notre politique et
fourvoie nos hommes d'état Qu'on eonfte nos adirés aux hommes les plus
calmes, les plus sages, les plus pacifiques, nous le voulons bien; les questions
de personnes sont en seconde fe^pie pour nous. Mais quels que soient nos mi-
nistres, qu'ils puissent sérieusement opter, selon les circonstances et les droits
du pays, entre les concessions et la résistance, entre la paix et la guerre. Il n'y
a pas d'option possible aujourd'hui pour un paysdésanné; surtout, il faut bien
le reconnaître, dans un pays de démocratie, et de démocratie bourgeoise.
D'iln côté, les démocraties n'ont point de secret, rien de caché. Amis et
ennemis, ils connaissent tous également tout ce qu'elles sont , tout ce qu'eHes
pensent , tout ce qu'elles font, tout ce qu'elles se proposent de fûnK
D'un antre côté, la bourgeoisie (certes nous n'avons pas l'envied'en qaédire),
lorsqu'on laisse refroidir ses premières impressions, loiSque les blessures de
sa nationalité commencent à se dcatriser par l'effet du temps , par le cou-*
vaut des affaires, sent bientôt les flots de sa colère s'abaisser; l'esprit de
calcul la saisit avec ses chiffres; le foyer domestique l'endort par son calme,
et au milieu de ses bonnes et douces pensées bourgeoises, la chose publique
ribçpiedd sotroiiver quelque peu oubliée, quelque peu rapetissée.
Le gottveirnement du pays n'a toute la liberté d'action qui lui est néces^
sâire pour les intérêts et la dignité de la France, que lorsque la paix est
armée, lorsqu'il peut, d'un jour à l'autre, jeter dans la balance européenne
Fépée de la France. Tant qu'il y aura à l'horizon les nuages qui depuis
qiffiqne temps ne cessent de s'y amonceler, la paix armée n'est pas une
convenance, c'est une nécesnté, c'est la vie même, la vie politique de la
nation.
C'est une nécessité qui coûte cher, nous le savons; mais ces dépenses ne sont
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872 BEVUE VBS DEUX MONDES.
pas moins une économie , une économie parce que des arméniens précipités
seraient, au jour du besoin , une dépense bien autrement considérable, une
économie grâce à Fadage toujours vrai : Si vis pacem, para bellum,
. D'ailleurs, que nous importe? Est-ce au poids des écus que nous pour-
rions mesurer tout ce qui touche aux droits du pays, à Tbonneur natio-
nal, à la dignité de la France vis-à-vis de l'étranger? Nous aimons de tout
notre cœur la liberté, la bonne administration, la bonne justice, la prospé-
rité du pa>^; mais, disons-le hautement, nous aimons plus encore sa dignité
et sa grandeur, ou, à mieux dire, nous ne concevons pas, pour une grande na-
tion, une chose sans Tautre. En s'abaissant, une grande nation s'anéantirait
dans le monde politique, et il défendrait mal ses libertés le pays qui aurait
le malheur de faire, par économie, bon marclié de son hooneur. Empres-
sons-nous de le dire, nous ne craignons pas ce malbeur pour la France. Noos
sommes profondément convaincus que les chambres ne voudront à aucun prix
prendre sur elles de renoncer à la paix armée pour retomber dans la paix
désarmée. Elles ne veulent pas renoncer à Tespérance d'une longue paix, et
moins encore provoquer à la guerre; mais elles ne vdudrontpas davanta^^
nous exposer aux procédés discourtois de l'étranger : elles savent que la France
a le droit , en étant juste , d'être fière, et il n'y a pour les grandes nations de
fierté d îgoe et noble que celle qui s'appuie largement , solidement sar la force,
sur la puissance nationale.
. Les fortifications de Paris sont à la fois la base et le complément de nos
arméniens. Nous ne concevons pas deux opinions sérieuses sur cette question :
Paris doit-il être fortifié? Sans doute, les hommes de guerre pourront nous
flairer de leurs lumières et de leur vieille expérience sur la question d'exécu-
tion. Nous nous inclinerons devant leur autorité; nous nous reconnaissons
juges fort peu compétens sur ce point. Mais quant à la question principale,
çUe n'est pas militaire, elle est toute politique, de haute politique, et, l'his-
toire à la ipain , il est impossible de ne pas la résoudre affirmativement. Vous
voulez la paix, la paix éternelle, s'il se peut, mais cependant une paix
honorable, digne. Nous aussi. Fortifiez donc Paris; dtezà l'étranger tout espoir
d'abreuver de nouveau ses chevaux aux rives de la Seine, et vous verrez les
rêves insensés dont pourraient encore se bercer les ennemis de notre monar-
chie se dissiper comme de légers nuages au souffle du vent.
Enceinte continue, forts détachés, encore une fois c'est là une question sur
laquelle nous pouvons reconnaître notre incompétence. Mais d'un autre côté,
il nous est démontré qu'à tort ou à raison le système des forts détachés édioue-
rait à la chambre des députés. Repoussé par la gauche dans une vue poli-
tique, il le serait en même temps par ceux qui ne veulent en aucune manière
fortifier Paris. Dès-lors il n*y a pas à hésiter pour nous. Quel que soit le mérite
intrinsèque du système mixte , nous le préférons par cela seul qu'il est pos-
sible, et seul possible aujourd'hui.
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REVUE MUSICALE.
La Fatorite, que FAcadémie royale de Musique vient de représenter, est
le troisième opéra dont M. Donizétti dote la France. En moins de quinze
mois, trois partitions, la Fille du Régifneni, les MartyrSy la Favorite, c'est
avoir la main leste; et les gens qui décident de la valeur d'un maître d'après
le nombre de fois que son nom se produit sur i'afOclie, doivent être fort satis^
faits. Il semble cependant qu'un homme du talent de M. Donizétti aurait pu
envisager les choses d'une manière plus grave, et ne pas exposer à des revers
nécessaires une renommée devenue européenne, et qui s'appuie sur des titres
tels que l'envie et l'impuissance les contestent seules encore aujourd'hui. Puis-
que c'est une opinion généralement recrue, et, sous plus d'un rapport, assez légi-
time, que Paris exerce sur toute œuvre d'art un arbitrage suprême, il semble
que M. Donizétti aurait dû rassembler toutes ses forces et prendre toutes ses
mesures avant de s^aventurer dans une épreuve semblable. Or, c'est juste-
ment ce qu'il n'a point fait. AI. Donizétti est venu à Paris comme il serait
allé à Blilan ou à Florence , non comme un homme de génie dans sa liberté,
mais comme un maestro à la tâche; il a écrit pour l'Opéra comme il eût fait
pour la Scala ou la Verzota^ dépéchant la besogne, se libérant au plus vite
de ses engagemens pour en contracter d'autres , en un mot nous traitant
avec un laisser-alier plus que napolitain; tout cela au grand dommage de sa
réputation ébranlée ici par trois échecs presque simultanés, et dont le contre-
coup trouvera, nous le craignons bien, un retentissement en Italie. Du reste,
ce n'est pas la première fois que le cas se présente. II n'y a guère que les
Allemands qui se préoccupent de Timportance d'une telle entreprise. Rossini
lui-même, si l'on s'en souvient, donna, en débarquant, dans le travers dont
nous parlons; mais Rossini est un homme d'infmiment d'esprit et de tact quf,
lorsqu'il se trompe, ne met pas long-temps à s'en apercevoir. Après le replâ-
trage du Siège de Corinthe parut la composition sublime de Moïse, puis après
le Comte Ory, Guillaume Tell , c'est-à-dire u^e transformation tout entière ,
c'est-à-dire le plus noble hommage qu'un grand maître puisse rendre au goût
d'un grand pays.
La Favorite a pour elle tous les élémens qui de temps immémorial consti-
tuent dans les règles un mauvais opéra italien. Les motifs les plus vulgaires
se rencontrent comme s'ils s'étaient donné rendez-vous, les duos se suivent
et se ressemblent; les réminiscences et les plagiats ne prennent plus même la
peine de se déguiser dans leurs allures; les airs de bravoure non plus ne man-
quent pas. Chaque personnage a sa cavatine qu'il chante à grand fracas de
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87fc RETUE DES DEUX MONDES.
trombones et dd timballes, en ayant bien soin de remonter la scène pendant
les ritoamelles. Si les tradÀi<»M 4e li^pantiooMBii MiBtnne, les exeellenta
traditions du bon vieux théâtre Louvois, étaient perdues, ce qu*à Dieu ne
plaise! on les retrouverait en ce moment à TOpéra. A tout prendre , c*est là
une partition de plus dans le bagage de M. Donizetti , une partitioo dont ni
Fauteur ni le public ne se souviendront dans quelques jours. On me disait
dernièrement que M. Donîzetti ne savait pas lui-même le nombre de ses cfaefis-
d^œuvre, je le croirais assez volontiers. Il en est un peu des compositions d^
maître eomnaecde Tâge d^iMi diexal; pacsé ie ebUSre sept , o« oe confie fks.
Quant àlajMèoe, libretloB^il es fut,onla croirait tradaîte de IloflMM»tnl
ellea les qualités et les défauts /^i distiogueiit la plupart des «ravies draoi'
tiques du poète de Turia. JUe stjle, biea qu'il «affeete trop SMiveol une ce^
taioe poésie déc4amatoîre qui nappette «a peu Vécole de M. de Jouj, estoepei-
daot plus élégant et plus soigvé que d'onÛqure Maâsipielle ineftpérknceda»
réJaboratioD du draaie! quel àétmA absolu d^ÂnvestiM dans ks«e«ctfas
en œuvre pour prq>arer le but qu'oa se propose! Oit trouver 4ani cittl
l>îèce une soèoe, une idée, une iateation, qu^on o*ait d^ reneaatfféesaîllaHil
Ce jeune novice 4aos le tdoUre^ ^i raconte au pneur de Saiai-JacqiNS«l
aouMUES 4MMar une tkume imcomms, c'est G«ifdo chantanf sa naélancoBfW
i«tfnaace; cette Léanar an fnilîett ^gaaaurdelMÛifwmeei, c'eikifagy»
xite de Navarre des Bnçmmeés; ee vievx prétrt lançant 1e< foudres de Utm
sur le roi deCastlUe^c'est J>e casdinal du troisième ade de la Juin^* ceawîie
reconnaissant sous le froc les traits desa maîtresf e inanimée, c*est CamwiniW
Qa*on s'étonne après cela que la musique de M. Doniaetti alMHidean réniaii>
cences de toute espèce. Coosment ne pas céder, à Toocaeion UNM|ue vos4MèMi
vous la font si belle, et, qu'on a sur ee peint la conscienee on peu UU^
M.JDonizettisesâadit: Une siluatian de la i#tte ne saurait être nùenxreaitf
i|ue par la musique de la iuwe, et rien au monde jk convient oûeux àuneâim^
tion des HuçuenoU que la «uieiquedes Utifru^nolt. Est-ce éfi la lo^quet i*
'On non? — En gén^l, les t«ntativ«s ranKantîcpies ne sont pas iieufcmeià
rOpéra, et M. Sarîbe fmit toigoms par rester nultre du terrain i^uMM»
avec AL Scribe, dans ses bonnes pièces s'entend « les fili des aambiuiifs*
seéniques se croisent et s'enlacent avec art, les passions dramatiqusiai
idéiveloppent, et, si vous wez moinade belles périodes rondantes et de veisiics
ffuf^pèi, les rbytha^ssont traités avec pkisd'enaetitnde et demeswn Or,elii
de rbytbme que vit la musiqui^ et non pas de t)eattx vers^ C«rtas, nems^
nommes pas.de cens qui se. gendavnieirt contre tonle idée nouvelle. Kouswi-
drions de toute notre ame voir la scène lyrique française aux nniasie
fuelque ^aod poète capable d'ébnud«r à 4oisir laul»s les HguMS qM b
«nsiqne ankne et passionne. Mais nù le troitver ce poète? ShakaspaMi^
Soblller ne snnt plus deee monde, et s'ils vivaient de jms joins, au icaé
.donner leurs ebe&4'œ«vre à If^Morbeec» à M. liaUvy, à M. Donâaaiti.i^
omiaient k bcm espiât 4e les garder fmur mxk^ cmnme ilaant &ît.
4fioc nette .beaogne à ee^x qui s'en aequîtlent ie nneux de noi» i
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KtVtB. •— CHRONIQUE. 875
09^ ÈÏ ndm voQkms àtonte force nous en mêler, tâchons d'inventer quetqœ
diose; Gir, pcNir nous traîner sur les traces de chacun , en vérité ce n*est pas
la peine. Qae dfre de ce roi imbécile , de cette Marion de Lorme transformée
«n unecooptfsmieda xiv^ siècle, de ce capucin ridicule qui se prend de belle
ftnune ponr une prineesse, jetre le froc aux orties, vêh aux combats, et n»
t3 d9nne que lé temps d'aller changer de costume pour revenir rainqneur et
Signe <ft la main de xa beBt?Ce sont la des personnages qu'on irdit voir aux
narioMiettes. Le dernier surtout, ce jeune noHee que Duprez représente,
mérite toutes tes sympathies du pufolfc, et pour être complet, il ne lui manque,
à mon sen^, que ce fameux bouquet de phime» tricolores dont le ténor Davtdf
^affublait (fons ses rdles de prince pour venir chanter sa cavatfne cH gloria et
étamore: Et Taction, sur quels pauvres ressorts elfe se meut! que de bonhomie
dans lés expositions, de simplicité antique d.tns les péripéties! Les mystères do
fne}^n âge n'étaimt pas plus naïfs. S'agit-il de provoquer une rupture entre
le roi e^ sa âvorite, une lettre se trouve là Tort à propos et vient comme d'elle**
même tomber entre fes mains d'Atphonse. S'agît-il de motiver lé ballet, le roï
prend la reine par la main, et ta conduit sur un trône à drote du spectateur,
en lut disant ces paroles sacramentelles:
Prenez part à la £ête
Que j'ai fait préparer,
absolument comme au tefhps de la Càraimne, comme aux beaux jours de
Grétry et de Laîs. On replâtre de gran^ mots les plus vieilles idées, on habille
à neuf le passé, on change les toqties de velour»en capuchons de soie, les
bottes jaunes en sandales de feutre, et cela s'appelle anjourd'hui de la poésie
nouvelle, de la musique nouvelle, de Vari enfin.
L'ouverture de la Favorite est un pauvre morceau tout hérissé de contre-
vint et de formules scolastiques; nous doutons que M. Donizetti Tait écrit
tout exprés pour cette partition, à moins cependant que le maître italien n*ait
voulu payer en fugues sa bienvenue à l'Opéra. Cette ouverture a l'air de
i'adi«sser directement à M. fîalévy, et de lui tenir ce langage : «Vous préten-
dez, vous, que les Italiens ne savent écrire cjue des cabatetbs; je veux vous
prouver, moi, Gaefano Domzetti, que nous nous entendons fort bien à trai-
ter une f^gue dans les règles , et que fes traditions du conservatoire de
Naples valent au moins les traditions de fer rue Bergère. » Quand M. Donî-
Éettl s'est escrimé pendant dix mintites, et pense que M. Halévy doit être
parfaitement satisfait, le rideau se lève. Une procession de moines traverse
te théâtre au son d'une musique lugubre; deux frères se détachent des ran^s»
É'avancent devant le trou du soufflt ur, et voilà l'exposition engagée. N'admf-
rez-vous pas ce système qui tient à la fois du récit classique et de Taction
romantique, du Jiajazit de Rncfne et du Den Juan de Mozart ? Jadis, au bon
fevnpffdé Hf. dé Jouy et de fa Vestale, les ('eux moînps seraient sortis des
Jeux coulisses opposées, et venant, fuu de dt*oîte, l'autra de gauche, on tes
aurait vus's'abordennlennell' me it sur le pros& n'um aViûl d^entrer en ma-*
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876 REVCE DES DEUX MONDES.
tière. Celte procession est une véritable trouvaille, d'autant plus que la salle
8*en égaie chaque soir, grâce au sérieux tout grotesque des choristes ventros
qui fexécutent, et la prend comme un prologue bouffe an début de ce bmen-
table mélodrame. Là cantilène du novice racontant ses amours mystiques
au prieur de Saint-Jacques voudrait de toutes ses forces avoir le succès de ta
romance de Gutdo; elle vient bien tards et le duo qui suit entre les méoMS
personnages ressemble aux plus tristes duos qu'on ait jamais taillés sur la
coupe italienne. — Reste , dit Baithazar dans un adagio monotone et vide.
— r^on, s*écrie Fernand, je pars pour les combats, — La fanfare obligée éclate,
et, comme il arrive toujours, un solo de trompette invite le jenM homneà
s'en aller tenter les hasards de la fortune. Vous vo«s souvenez de cette jofit
scène des baigneuses au second acte des Huguenots? Quelle fratcheor ! quelle
grâce! quelle mélodie dans les voix! quelle imitation heureuse dansTor-
chestre! Weber n*a jamais mieux rendu le frémissement des eaux sous les
arbres. Eh bien ! voici la même action qui va se reproduire; encore des jardins
au bord du fleuve, encore de mystérieuses voluptés et des danseuses à demi
nues; mais cette fois, comme tout cela vous semble triste, abandonné,
désert ! D'où vient le sentiment pénible qui vous afflige à ce spectacle? est-ee
de ce que vous voyez devant vous ces pauvres créatures souffreteuses qm
frissonnent eu chantant les amours et le printemps par une température de
décembre :
Rayons dorés , tiède zéphire,
De fleurs parez ce séjour.
Heureux rivage qui respire
La paix , le plaisir et Famour.
Ou n'est-ce pas plutôt de ce que toute inspiration manqua S'il y avait là de
la musique, si la verve du maître animait les scènes, on ne s'apercevrait de
rien; mais en Tabsence de toute iilée généreuse, de toute passion dramati-
que , je ne sais quel frisson vous gagne et vous fait prendre en compassion
ces malheureuses ûlles qui posent leurs bras violets l'un sur l'autre, et,
blêmes de froid, regardent de tous côtés si quelque poêle bienfaisant ne leur
enverra pas de la coulisse une tiède bouffée de ce vent du sud qu'elles célè*
brent en grelottant. La cavatine du roi , au second acte , se distingue moins
par la nouveauté des idées que par la manière dont elle met en relief toutes
les qualités du talent de Baroilhet. Sur ce point, on ne saurait lui donner trop
d'éloges. L'adagio en la mineur, qui sert d'introduction à cet air, est large et
d'un beau style. Baroilhet le dit avec une expression admirable : sa voix mor^
dante et pathétique trouve là toute occasion de se déployer à son aise et da»
ses avantages. L*allegro à quatre temps qui termine ce morceau, a de la cha-
leur et de l'éclat , et le chanteur l'enlève hardiment. C'est un mérite incon-
testable des maîtres italiens, de M. Donizetti surtout, qu'ils s'entendent mieux
que personne au monde à disposer des registres d'une voix. Leur inspiratioB
peut les trahir; leur habileté dans l'art de traiter la partie vocale ne les abas-
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REVUE. — CHRONIQUE. 877
donne jamais, car ils sentent que de cette habileté dépend le succès, plus
eacore peut-être que ^e Finspiration. Que Tidée soit vieille ou neuve , peu
importe; avec eux , vous êtes sûr, quoi qu'il arrive, de passer en revue en
quelques instans toutes les qualités du ténor ou du soprano. Lorsque Ba-
roiihet a commencé sacavatine, personne à Paris ne le connaissait; à' la
dixième mesure de Tadagio, c'était un chanteur classé. Combien faudrait-il
d'airs allemands ou français pour atteindre aux mêmes résultats? Le finale de
cet acte est la plus monotone psalmodie qui se puisse entendre. Figurez-vous
la forme italienne In plus vulgaire gonflée de vent sonore : dans l'orchestre,
des instrumens qui grondent; sur la scène, des chanteurs qui vocifèrent à
tue-tête; un bruit habilement combiné, il est vrai, mais un bruit sans passion,
à froid , et vous aurez une idée du chef-d'œuvre de M. Doùizetti. Franche-
ment, quelle musique originale voulez-vous qu'on trouve sur une situation
semblable? Toujours des malédictions, toujours des anathèmes; mais cela a
été répété cent fois au théâtre depuis la Vestale , de M. Spontini , jusqu'à la
Juive, de M. Halévy. Pour relever une aussi banale donnée, il faudrait une
puîssaoce de génie , il faudrait surtout une force de volonté dont pas un
maître de l'école italienne moderne n'est capable. £n pareille circonstance,
soyez sûr qu'ils abandonneront la partie aux chanteurs, à l'orchestre, à toutes
les cliances de succès qu'a toujours devant un public le fracas organisé.
Ainsi a fait M. Donizetti, quitte à reprendre sa revanche dans l'acte suivant.
Hious ne parlons ni des airs de danse ni du ballet. Jamais l'administration de
rOpéra ne s'était montrée si mesquine sur le chapitre des divertissemens ;
et le musicien , à qui toute espèce d'initiative répugne, a suivi en tout point
l'exemple de l'administration. — Le trio entre le roi, Léonor et Fernand, au
troisième acte, passe, à bon droit, pour l'un des meilleurs morceaux de Tou-
vrage. Il y a là un canfabi/é» délicieux; Donizetti excelle dans les cantabile,
Baroilhet aussi; ce qui fait que la sensation de plaisir est unanime. Baroilhet
a dans les cordes basses de l'organe des inflexions un peu voilées d'un effet
ravissant, et dont le maestro attiré bon parti dans cette phrase si remar-
quable où le roi, décidé à faire épouser sa maîtresse par Fernand , engage
Léonor à consentir : prière de souverain , dont le chanteur rend à merveille
Fexpression à la fois amoureuse, ironique et suppliante. La cavatine de Léo-
nor, qui vient après, a tout-à-fait l'air d'une mauvaise plaisanterie. La maî-
tresse du roi nous apprend qu'elle se résigne à mourir plutôt que de porter
^ honte au jeune héros qu*elle aime, et voilà que tout à coup, sur des pa-
roles du genre de celles-ci :
La pâle fiancée
Sera morte ce soir,
elle se met à se répandre en toutes sortes de roulades de fantaisies capricieuses
et de gentillesses vocales, qui passeraient peut-être encore, si la Grisi les chan-
tait, mais qui , de la manière extravagante dont M*"" Stoitz les débite, produisent
Feifet le plus bizarre et le plus comique. Le chœur d'hommes qui occupe la scène
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f78 RBirra im dbcx voim».
peodaitt qmt le mariage de Fernand et de Léonor m oéf èbre ret^tanaeéViccilea-
les parties. LlateatiOH en est heureuse et nouvdle. Cette mairière de &fre in*
tervenir le dueur, de le tnéter aa drame et de lui domier à discuter Taetioii
^ se joue, appartient à M. Donfzettf, qui Ta déjà plosienrsfoh mise en eeirrrf
atee suceès dans ses bonnes partitions, dans Iles derniers aetes d'.^niiA Bakna
et de Lncfa surtout —Fernand sort âe la chapelle, les courtisans lui tournent
k dos , on chuchotte, on se retire , on le défoisse ; le jeune homme appreaé
tout , et, dans le transport de son indignation, maudît Léonor et brise soor
épée aui pieds du roi qui vient de lui donner sa maîtresse pour femme. Td
est le sujet du finale ofi le maître ra se relever un peu de son abattement, et
BOUS apparaître pendant quelques mesures dans tout fédat de son iospir»-
tto« et de son tarent. L*adagio de ce finale se développe avee grandeur, lef
toix et les înstrumens se oombinent par degrés dans une de ces ttamnonicsi
fcirges et pathétiques doin M. Donizetti a seul le secret, grâce aux res-
sources de mélodie et de science dont il dispose à ses bons momens; et
kHUque le majeur éclate sur une expfosion unanime dé Porchestre et do
ehceur, lès applaudissemens ne se contiennent plus. C^est là un effet légf«
tbiie et beau; quel dommage que M. Donizetti Fait répété si soutent daui
le finale de Lucia, dans le finale des Martyrs, que sais-je? Mais, puisque
Hdiée est Men tenue, n^aflons pas fah^ le procès à la forme, et lorsqu'uoe
bonne rencontre nous arrive, prenons-la comme elle se donne; te cas eA
assez rare dans la Favoriie pour qu*on le remarque , d*autant pliis qm
le plaisir ne^dure guère. A peine vous vous reposez dans une sensatîoB
agréable des fbt^ues de la soirée, que voilà toftit à coup une r«i5alrffi? des
plus vulgaires qui gronde à vos oreiTles, comme peur vous avenir que cet
éciaîr d'mspiratkm où vous venez de vous compkrire a disparu. — iM
quatrième acte se passe tout entier, comme Tîntrodoction , au fond d*aa
Cloître du moyen-âge. Fncore les orgues , encore les psalmodies et les pn>-
eesslons î Au lever du rideau , vous assistez à tous les actes de la vie aseé^
tique la plus terrible. Des moines, jeunes et vieux, sont dispersés de tow
les côtés du théâtre; les uns diantent la messe, les autres creusent leum
f«8ses, en se disant : Frères, il fnnt itwurir (quel a.^réabfe passe-tMnpi
que le théâtre anjourdlïuî ! ; ; ceux-ci marmottent leurs patenôtres en dévi-
dant leur chapelet; ceux-là, étendus au pied d'une croix gigantesque, 80
toilent la face dans leurs capuchons, et semblent abîmés dans foUl le di»-
espohr dé la pénitence. Si vous aimez les tableaux de Zurbaran , vous en avcr
sous les yeux tous les monastiques et lugubres personnages. Reste à s^vair
jusqu'à quel point un pareil spectacle est convenable. Que le théâtre prenne
au culte catholique ses orgues , ses encensoirs et ses cloches , toute sa pompe
extérieure , passe encore; la poésie et la musique peuvent, à certaines rares
êeeasîons, réclamer ces éténïens étrangers à la scène , et la manière dont m
les met en teuvre justMIe alors IVmpruat qu'on en a âilt : ahisi du
acte de Robert-le-DlÊble et de la scène de régfise dans Firvst. Mais
feoUler jusque dans les plus intimes secrets du sanctuaire, parodier les i
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sffiTms *" CMnoaaQUR. 639
girits à» ia priève wê$ les truts de malheureux oompaisci foi ee meurti»
mud Je Tkege etia poitrine, et t^efiforoeot de simuler Tacte de «ootritiMi
40m leur paolomime grotesque, e'est là une cbosetriale eo Térité» d*auftai|t
plus triste^ que la muâque n'en tire aueun sTantage. Et fraBciieaDeBt nous
ne vojeos. pas oe qu'au théâtre peut avoir à gagner à d'aussi pitoyables spé-
cniBtioos. Comme on ie pense bien , cette musique, prétendue religieuse, eit
^fténuée pai^EÛftenent de caractère. M. Doniz^tî écrit pour Torgue comme il
écrirait pour le piano , et ses plains-chants ressemblent à des fragmens de
cavatine. Il faut cependant donner des éloges à la phrase mélodieuse qui
sTélèfe dtt fond de la chi^Ile au moment où Femand prononce ses voeux.
Cette phrase, admirablement disposée pour la voix , et que puprez chante
^posément, a 4e Texpressioa et de la grandeiu'. C'est du reste la seule inspi-
«ntton qui. se renoontre dans cet acte, où la musique n'Intervient que pour
accompagner, comme dans un mélodrame, rentrée et la sor^ des moines
«t des pèlerins. Telle est CKtte partition , Tune des plus vides que M. D»-
nizetti ait écrites, la plus faible sans contredit, la plus insipide que nous ayons
«Btendue à Paris du même auteur. Si Ton excepte les deux fragmens que
BOUS avons dtés, tout le mérite de cette œuvre consiste à produire dans
rédat de ses facultés et de son talent le nouveau baryton que rAcadémie
royale de Musique vient de s'attacher, li. Donizetti n'a point à se plaindra;
<ar, s'il a rendu service à M. BaroBbet en écrivant pour lui de la musique de
ebaoteur, M. Baroittiet Ta pleinement dédommagé 4e sa peine en attirant par
jno art souvent admirable les applaudissemens et Fintérêt du public sur qnel-
^nes parties d'une composition des plus médiocres. On dit que les grands
^dianteurs n'aiment rien tant que la pauvre musique; s'il en est ainsi , M. Ba*
jnoîlhet ne peut manquer d'être fort satisfait de M. Donizetti , qui certes doit
nvotr une royale idée de son clianteur, si l'on en juge par la manière dont H
Ta traité. Baroilheft nous revient d'Italie, où, comme Di;|>rez et tant d'autres,
il étnit allé diereher des titres à la considération de nos directeurs de spee-
taeles. Il y a quelques années, c'était à qui le répudierait; aujourd'lmi , grâce
aux applaudissemens du public de I^aples, de Milan et de Venise, grâce sur-
tout à la sdlidtude des maîtres italiens, les seuls qui soient encore capables
ée féconder une voix en travail de développement, les portes de l'Académie
loyaje de Musique viennent de s'ouvrir d'elles-mêmes devant lui. La voix de
.Barotlhct ett un baryton sonore, flexible, étendu , qui monte du la bémol au
Jà et ténorise par momens avec une agilité remarquable. Un peu voilé dans
len cordes basses, cet organe trouve dans le médium toute sa vibration mof-
dasite, tout son timbre; c'est là qu'H faut l'entendre, dans le cantsdMle suv-
taiit. Le chant large et posé convient à merveîHe à Baveilhet, qui le dit d'un
j«Kgwe enchanteur dont un style excelleot, puisé aux bonnes sources, rèf^
reKpreasion et le jnouvement Dans Valiegro, Barollhet a moins de bonheus;
^aa «ois (cooune il arrive toujours aux cbantrairs de oomplexion délicate, et
Baroilhetest de ce nombre), sa voix prend, lorsqu'elle veut forcer, une vtt>rt-
tiott gutturale pénible à entendre, et sur-le<;banip Tintonation devient fausse
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880 REVUB DES DEUX MONDES.
OU pour le moins douteuse. BaroUbet est maigre et cbëdf ; il suffit de le tur
pour se convaincre que sa nature exige les plus grands roéoagemens : quoi
qu'il en soit, il y a quelque chose de fantastique dans cette voix grave et stri-
dente enfermée en un corps si grêle et si petit, et nul doute qu*h Tépoque oo
M. Meyerbeer écrivait encore pour F Académie royale de Musique, FillBSlre
maître n'eût tiré bon parti de l'organisation d'un pareil chanteur, d'autant
plus que Baroilhet a du feu dans le regard , de l'ironie dans le sourire, et à
physionomie rappelle par momens l'expression diabolique de Paganini. Le
succès de Baroilhet a été très grand.
Il devient de jour en jour si rare d'entendre chanter à TOpéra , que lorsqoe
le cas se rencontre l'entbtMisiasme ne se contient plus. En tout autre Heu, ai
Théâtre-Italien par exemple, et dans le voisinage de Tamburini, le prodige
aurait pu sembler moindre. JN'oiis n'avons aucune envie d'établir entre ces dem
chanteurs une comparaison inadmissible sur tous les points. Il y a aussi loio
de Tamburini à Baroilhet qu'il y a loin de Rubini à Duprez; ce que nousfn
disons ici est simplement pour réduire à leur valeur les frénétiques démonstra-
tions d'un enthousiasme surexcité. Tamburini passe à bon droit pour un cbao-
teur varié, complet, également admirable d&ns le chant large, moderata,
et dans les.emportemens de la voix. Entendez -le chanter la cavatine ds
premier acte de la Lucia ou l'adagio du linalc de la Straniera, (fest tou-
jours la même voix, distribuée autrement, mais forte, puissante, sûre d'eU^
même dans le calme comme dans la passion. Or, voilà justement ce qui manqae
à Baroilhet, ce que l'étude ne saurait lui donner. La voix de Baroilhet a de
bons effets, nul ne le conteste, mais seulement dans certains registres, seul^
ment à certaines conditions. On aura beau dire, c'est là un chanteur italien,
rien de plus, rien de moins, un virtuose. Pour que Baroilhet puisse rendre
quelque service à l'Opéra , il faut absolument que l'Opéra déserte la route de
ses anciens succès pour s*adonner corps et ame au pur système itatai, as
système de la cavatine sans raison , de la cavatine dans les duos , dans les
quatuors , dans les finales, de la cavatine partout et quand même. Tvousie
voulons bien, mais alors quels maîtres écriront pour TAcadémie royale? qoi
alimentera le répertoire? M. Donizetti. A merveille; mais après? M. Doni-
zetti. D*accord; mais enfin?... Baroilhet voudra-t-il aborder les grands rôles,
Guillaume Tell , Kobert-le-Diable , les Huguenots? YrîkBchement le poa^
rait-il? Quelle partie lui conviendrait dans ces chefs-d'œuvre de la scène fran-
çaise. La voix de Baroilhet ne peut chanter que la musique écrite expressément
pour elle. C'est une voix de cavatine, une voix de luxe; or, dans le dénueaMnt
absolu où se trouve aujourd'hui l'Opéra, un sujet de ce genre est4I bien de
circonstance? L'avenir en décidera. Duprez, dans le rôle de Femand, crie à
s'égosiller. Il s'agit bien de la cavatine d'Arnold à cette heure? Nous avons
fait du chemin depuis Guillaume Tell. A tout instant, le paroxisme du fameax
t^^de poitrine se renouvelle, et cet effet, si puissant autrefois, a désomuiis
perdu toute action sur le public.
Que d'efforts, bon Dieu! que de labeur, que de terribles contorsions i
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BEVUE — CHRONIQUE. 881
résultat! CM au point que, lorsqu'il arrive à la dernière scène, on est tenté de
lui dire comnipcet amphitryon à un poète qui venait de lui lire tout d'une
haleine une tragédie en cinq actes : « Vous devez être bien fatigué. » Levasseur
chante la partie du prieur de Saint- Jacques, une partie du troisième ordre, et
n'a guère affaire que dans les ensembles et les finales. Lui , le Bertram de
Meyerbeer, le Moïse de Rossini, le voilà donc déchu au rang d'un coryphée !
Dernier débris d'une grande époque, n'eût-il pas mieux valu pour Levasseur
de se retirer à temps que de traîner ainsi dans l'abandon des maîtres et du
public les restes d'un talent qui ne fut pas sans gloire aux beaux jours où le
groupe célèbre qui devait immortaliser le trio de RoherUle-Diable se formait
sous la généreuse influence de Meyerbeer? Quant à M"*" Stoltz , il est bien con-
venu que c'est la cantatrice par excellence; il ne nous reste plus qu'à trouver
qu'elle chante juste , et le public peut s'arranger pour l'applaudir comme une
Malibran, et la redemander chaque soir; car, sur une autre prima donna , il
n'y faut point compter, pas plus que sur l'opéra nouveau de Meyerbeer.
M"** Stoltz possède une voix de soprano d'une ample étendue et d'un beau
timbre, qui, si le travail en eût assoupli la rudesse naturelle, aurait pu abor-
der les grands rôles du répertoire, mais qui, dépourvue comme elle l'est de
toute espèce de justesse et de flexibilité, doit s'en tenir aux emplois secondaires.
Suivez M""*" Stoltz dans le rôle qu'elle vient de créer ^ écoutez-la chanter cette
cavatine de Léonor au troisième acte : quelles intonations, quel style! Il
semble qu'avec une aussi profonde inexpérience, ce qu'on aurait de mieux à
faire serait de s'en tenir à la note , et de la chanter tant bien que mal : pas du
tout; Bi^* Stoltz, comme une Sontag qu'elle est, se lance à tout moment à
travers les vocalisations les plus ambitieuses; aucun point d'orgue ne l'épou-
vanté, aucune ganune chromatique ne l'effîraie, c'est un aplomb à vous décon-
certer. La pantomime de M""' Stoltz procède comme son chant, par bonds et
soubresauts; vous la voyez passer en un moment du délire de la bacchante à
l'immobilité d'une statue de marbre. Jamais un regard , un geste, une inten-
tion qui dénotent chez elle l'intelligence ou du moins la préoccupation du
caractère qu'elle représente. Du commencement à la fin, on dirait une gageure
de tout risquer, vocalisation et pantomime : tel passage réussit, tel autre
échoue, et la plaisanterie va son train. Vous figurez- vous Meyerbeer à la merci
d'une pareille cantatrice. Voilà donc l'Opéra tel qu'on nous l'a fait, uneentre^
prise sans but, sans unité, sans système, livrée à tous les hasards de la for-
tune, le Théâtre-Italien moins sa troupe, son répertoire, le Théâtre-Italien
sans cantatrice, avec un baryton et un ténor pour toute richesse. Cepen-
dant nous nous souvenons d'un temps où l'Opéra avait à lui un genre dont
il se faisait gloire, un genre à la fois dramatique et musical importé par
Gluck, continué par Spontini , un genre auquel le plus grand maître de cette
époque, Rossini lui-même, voulut se conformer dans Guillaume Tell, et que
depuis Meyerbeer reStsiira à la sueur de son front. De tant de travaux et de
nobles tentatives, que rest^t-ii aujourd'hui? Que sont devenus les chefs-
d'oeuvre des maîtres, que sont devenus ces chanteurs dont l'individualité dia-
TOME XXIY. — SUPPLÉMENT. 56
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sas RB¥UB Mê fiBSX KOmES.
paraissait dans reosemble de TexécutioD ? Vous êtes s^ de toIk ravie asla-
relle, vous vous êtes recruté en dehors de votre loi d^eiistai^, de aorte que
maiuteoaat vous avez un théâtre comme ia Scala k Milan, comme la P9rkik
Carinihiek Vienne, un théâtre où règne la confusion des styles et deslaagiMi;
mais rOpéra français, le théâtre de Gluck, de Spontini, de Rnsnai, de
Meyerbeer et d* Auber, F Académie royale de Musique n'existe plus, on la voilà
jetée sur une pente si rapide, qu'il faudrait désormais une mam de lîer, li
main de Gluck, pour la retenir.
Nous voudrions bien ne pas toujoun occuper nos lecteurs des incaitate
plus ou moins musicales de Fauteur de la Symphonie faniaslique; mus eon
ment foire? Lorsque M. Berlioz ne donne pas de festival , il nom écrit ém
lettres; lorsque son bâton de mesure nous laisse en repos les oreilles, sa v«ve
épistolaire nous sollicite. On connaît le document; comme il a déjà para dav
une multitude de journaux , sur les in$tances de M. Berlioz, nnsi que fia-
diquait chaque feuille, nous nous dispenserons d'en donner une qulBzièPK
édition, trouvant que c'est bien assez d'y répondre. On se souviendra peuUéM
que dans notre dernière revue , en nous élevant contre ces airs de forailiarilé
ei de protectorat que le musicien fantastique prenait à Tégard des phis grandi
mattres, nous avons imprudemment parlé d'ophicléides. Or, M. Berlioz, fei-
gnant de nous prendre au pied de la lettre, a prétendu qu'il n'y avait pas le
moindre ophicléide dans ce morceau , et va depuis nous foudroyant de aso
argument sans réplique, comme s'il s'agissait en tout ceci d'un fait matériel.
Uous avons parlé de profanation, et nous maintenons notre dire. M. Beriioc
a-t-ii,oui ou non, arraché un acte, une scène, un lambeau à la paititk»de
Gluck , pour l'intercaler dans le sabbat ridicule qu'il organisait sous le nom de
/eMtivalf Là est toute la question. Il s'agit bien d'un ophicléide oa d'un troai-
bone de plus ou de moins! Sur un pareil sujet, on ne compte pas atec
M. Berlioz, ^ nous n'avons nulle envie de le chicana pour si peu de eboee.
L'auteur de la Symphonie fantctsHque le sait bien; mais n'importe, il écrit
toi^ours. Écrire, c'est occuper le public de soi. Quand on ne peut donner ni
/estival ni concert, on rédige une lettre, on la colporte; c'est encore du bruit,
du bruit qui ne coûte rien. M. Berlioz frappe sur la publicité comme sur une
grosse caisse, pour attirer les badauds; il a raison , l'expédient lui réussit quel-
quefois; cependant quelquefois aussi par malheur le contraire arrive. Ainii,
l'aventure de Vimne. A force d'entendre M. Berlioz se proclamer lui-raéine
à toutes les heures du jour, à force de voir sur des affiches monstreoses ce non
lesplendir au milieu de son auréole de quatre cents musiciens, les Viennoii
avaient fini par prendre au sérieux cette renommée, et regardaient comme le
plus grand maître qui eût existé ce lauréat singulier d'une boutade ironique da
Paganini , tout cela sans avoir jamais rien entendu de sa musique, ou plotA
pour n'avoir jamais rien entendu ; tant est grande encore, quoi qu'on dise, la
puissance du charlatanisme, tant il est vrai que les Jléputations se foigentà
coups de marteau, et qu'un nom où la publicité frappe à tour de bras du matia
ftu W /)^^ ^^ moment tenir lieu de toute espèce d'oeuvre et de chef-d'oenvra.
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BBVUB. — ŒRONIQUB. 888
Cependant on n*e8t pas du pays de Mozart et de Beethoven poar rien; les
Viennois voulurent connaître. On fit venir de Paris l'ouverture des Francs-
Juges; on l'exécuta, pour mieux dire, on essaya de l'exécuter, car dès la ving-
tième mesure le rire suspendit la séance, un rire fou, ce rire de l'orchestre et
de l'auditoire, ce rire unanime dont la musique de M. Berlioz a le secret depuis
l'Olympe d'Homère, et qui suffirait à fonder sa gloire dans l'avenir : car,
prises à leur véritable point de vue, au point de vue des Viennois, les élueu-
brations de M. Berlioz contiennent plus d'élémens comiques que Rabelais
n'en a mis dans Pantagruel. Cependant, comme tout le monde ne pense pas
que l'art des sons ait été imaginé dans le seul but de désopiler la rate, le
dilettantisme viennois eut bientôt fait de laisser là cette malencontreuse ouver-
ture des Francs-Juges, et de revenir au plus vite à l'ouverture de Cortolan,
à la symphonie en tU mineur, que sais-je ? aux vralsesde Strauss, à toute chose
sérieuse ou non , ayant droit de s'appeler musique. Voilà un fait. M. Berlioz
peut nous écrire tant qu'il voudra; nous ne lui répondrons plus : seulement,
s'il parvient à nous démontrer notre inexactitude sur ce point, aussi victo-
rieusement qu'il l'a fait sur l'autre, nous consentons de grand coeur à pro-
clamer que la reine Mah (la ùenne bien entendu) est un chef-d'œuvre de
mélodie et de clarté, et que les quatre ou cinq cents musiciens de «m festival
n'avaient pas le sens commun lorsqu'ils refusèrent à l'unanimité de débrouil-
ler ce grimoire.
REVUE LITTÉRAIRE.
Comme la politique, la littérature a sa session, et c'est l'hiver ordinairement
que les livres paraissent, que l'activité redouble, que les écrivains règlent leurs
comptes avec le public. Cette année, l'éclat, le retentissement, la gravité des
luttes parlementaires semblent tenir jusqu'ici les romanciers et les poètes dans
la réserve. Le drame réel l'emporte sur les fictions. Dans ces derniers mois, il
n'a paru que de gros livres, des livres considérables, considérables au moins
par le but, et où la littérature, la forme, ne viennent nécessairement qu'en
seconde ligne, puisqu'il y est question tout simplement de refaire la philoso-
phie d'un bout à l'autre, ou de reconstituer la société, notre vieille société, sur
des bases absolument nouvelles. V Humanité, de M. Leroux, V Esquisse, de
M. de Lamennais, ne sont pas précisément des ouvrages littéraires ; il s'agi
56.
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98k RBVUB DBS PEUX MONDES.
là , avant tout, de Thomme et de la société, et c'est aux politiques, c*est aux
philosophes de juger. Ils ont donné ou ils donneront leur avis.
Tandis que, dans Tordre sérieux, ces livres se produisent et demandent à
être appréciés à part avec étendue , avec réflexion , tandis que l'agrément, U
fantaisie. Fart véritable; se recueillent et se taisent, la littérature exclu^vement
active (dirai-je la littérature industrielle?) s'épuise, se ralentit, disparaît, et
réfugiée au bas des journaux quotidiens, où elle dispute à la politique un der-
nier refuge, ne fournit même plus à la critique son aliment habituel. U y a
prostration véritable, ou au moins intervalle calme. Les jeunes poètes eux-
mêmes qui , presque tous avec talent ( et c'est là le malheur) , viennent noble-
ment offrir leur volume hebdomadaire en holocauste à ce roi implacable et
sourd que M. Michaud appelait sa majesté le public, et qui , dans la bana-
lité facile du rhythme actuel , ont fait chacun la même ode splendide , la
même élégie harmonieuse, écho affaibli des Orientales ou des Méditations,
les jeunes poètes eux-mêmes, toujours trompés, si confians, semblent depois
quelque temps concourir aussi à ce silence momentané des lettres.
Il est d'autres régions où la vie littéraire se montre plus active. A la Sor-
bonne, par exemple, il y a toute une renaissance de littérature grave et sérieuse
qu'il est juste de signaler.
La révolution de juillet a fait une singulière condition à la Faculté des
lettres; elle a illustré ses membres et dispersé son enseignement. Sans doute
il est glorieux pour elle de voir se perpétuer sur ses programmes des noms
de ministres, hier le nom de M. Cousin , aujourd'hui ceux de M. Goizot et
de M. Villemain; il est glorieux pour elle de briller à la tribune par la parole
de M. Jouftroy, de compter dans ses rangs actifs des députés distingués,
comme Tétait, comme le redeviendra M. Saint-Marc Girardin ; il faut Favouer,
la Sorbonne paie un peu cher cette illustration parlementaire. II. n'y a, à
l'heure qu'il est, que trois professeurs titulaires qui enseignent. Mais si de
ce côté la position de la Faculté des lettres de Paris ne s'améliore pas, et cela
est bien difficile, puisqu'elle ne souffre que par sa gloire, les inconvéniens sont
aujourd'hui bien moindres que dans les années qui ont immédiatement sniri
la révolution de juillet. Que de cours médiocres alors, que d'amphitbéAfevs
déserts! quel contraste surtout avec ce brillant enseignement de M. Guizot, de
M. Villemain, de M. Cousin, qui est resté une date universitaire, et, qui phis
est, une date intellectuelle, politique. Aujourd'hui les quelques professems
suivis alors et applaudis ont gardé, ont agrandi leur succès; plusieurs sup-
pléans se sont formés à cet art difficile de la chaire, et tiennent maintenant
leur place avec distinction. Voilà aussi que de jeunes talens pleins d'ardeur se
mettent à leur tour en lumière à côté des maîtres. Disons quelques mots de tout
cela , et sans ordre, sans viser surtout à être complet et à ne pas omettre, don-
nons leur part à quelques noms connus comme à quelques noms nouveaux.
L'esprit a droit à la première place en France : je parlerai d'abord du coun
de poésie française de M. Saint-Marc Girardin. Il y a long-temps déjà que
M. Saint-Marc connaît les succès de la Sorbonne , et il n'en est plus à cberdier
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REVUE — CHRONIQUE. 885
la popularité. C'est la popularité maintenant qui va à lui. M. Saint-Marc Gî-
rardin ne flatte pas son auditoire; au contraire, avec sa parole facile, alerte,
détachée, il peut risquer toutes les vérités, se permettre tous les conseils,
les conseils les plus difûciles à dire, les conseils qui touchent à l'amour-
propre. C'est par le côté moral , par le côté pratique que M. Saint-Marc Gi-
rardin aime à aborder la littérature. Derrière l'homme de talent, derrière
l'homme qui écrit, sa critique aime à chercher l'homme de la famille et
l'homme de la société; elle aime à montrer que le talent ne dispense pas du
devoir. Tai quelquefois entendu reprocher à M. Saint-Marc Girardin de mé-
connaître l'enthousiasme et la poésie; mais on oublie à qui s'adressent les leçons
de M. Saint-Marc. Il y aura toujours assez de poésie, il y aura toujours suffi-
samment d'enthousiasme dans cette jeunesse qui vient demander au haut en-
seignement quelque chose de plus sérieux sans doute que des complimens et
des madrigaux. Le grand mal , quand M. Saint-Marc montrerait à ceux qui
l'écoutent les réalités de la vie, quand il les dégoûterait un peu de cette manie
d'écrire qui, au sortir du collège, détourne tant déjeunes intelligences de
leur vraie voie. Qu'on ne s'effraie pas, ces conseils ne suffiront point à détour-
ner les vocations véritables, et ils écarteront peut-être quelques-unes de ces
aspirations banales, de ces vagues velléités poétiques qui sont la maladie de
notre temps. Quel danger y a-t-ilà cela? Ceux qui trouvent quelque chose d'un
peu outré dans les avertissemens de M. Saint-Marc, à l'endroit de la littérature,
n'ont qu'à se rappeler son propre exemple. Cest un correctif suffisant. IS'est-
ce pas par les lettres , n'est-ce pas par son talent si franc et si vif, que M. Saint-
Marc Girardin s'est fait sa place , une place légitime et brillante.' Il y a tou-
jours assez d'illusion dans les jeunes âmes, et je ne vois pas l'inconvénient
qu'il y aurait quand cet enseignement si spirituel , si incisif, si fertile en mots
heureux, si volontiers fidèle aux saines traditions littéraires, sauverait quel-
ques pas de clerc aux débutans, et nous délivrerait en même temps de quelque
gros volumes devers individuels, ou de quelque nouvelle sociale et humani-
taire.
Cette année, M. Saint-Marc Girardin a pris un cadre commode, varié,
flexible, très distingué à force d'être vulgaire et inattendu , cadre bien diffi-
cile, mais où son esprit preste et habile se joue , peut toucher à tous les sujets,
«C dans la variété des aperçus retrouve toujours l'unité du goût et du sens
commun ; M. Saint-Marc Girardin commente VArt Poétique de Boileau.
C'est un centre où il revient toujours, mais qui mène à tout, et qui lui permet
de rajeunir par une forme piquante des vérités bien vieilles sans doute, les
simples et éternelles vérités de l'art et de la morale, enfin tout ce que nous
oublions si facilement aujourd'hui.
Dans ses deux premières leçons, M. Saint-Marc a parlé fort spirituellement
de la poésie, et il s'est demandé d'abord ce ^e c'était que la poésie, ce qui
Ta conduit bientôt à se demander ce que c'était que le génie. Le sens du mot
génie a bien changé, et M. Saint-Marc a fait la curieuse histoire de ce terme
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886 REVUE DES DEUX UONDES.
dans notre langue. Ses destinées ont d'abord été modestes; an xvii* siècle,
on n'entendait i>ar là qu'une facilité naturelle , qu'un talent particulier pour
telle ou telle chose. C'est le bel esprit qui signifiait alors génie; mais le titre
de bel esprit étant devenu commun et banal , grâce aux usurpateurs, quand
tout le monde s'appela bel esprit, personne ne voulut plus l'être. « C'est aa
xviir siècle que le mot de génie, a dit M. Saint-Marc Girardin, commence à
être mieux vu que le mot de bel esprit; il désigne déjà une supériorité décisive et
souveraine; ce n'est pas encore le droit d'être universel , mais c'est déjà celui
d'être infaillible. » Cependant on était encore loin de nos idées, puisque BuffoB
disait que le génie c'est la patience. Cela, comme on le devine, a amené M. Saint-
Marc Girardin à notre époque, dont il a raillé les ridicules et les prétentions à
l'endroit du génie et de cette dictature spontanée et dispensée de tout labeur
et de toute patience , que le génie est assez disposé à s'arroger et qu'on lui
laisse prendre. Comme tout le monde y prétend , tout le monde a prêté à ce
root afin de l'enrichir et de le grossir pour en profiter soi-même. M. Saint-Marc
préfère garder la vieille signification : « Il m'est arrivé parfois, racontait-îl ,
de vouloir louer quelques-uns des hommes les plus éminens de notre littéra-
ture, et comme Téloge est aujourd'hui très difficile, tant il est banal; comme
il est malaisé de donner à la louange un peu de relief et de saveur, tant elle
s'est épuisée par l'exagération; comme le mot génie est le seul qui vaille quel-
que chose et le seul dont un auteur puisse savoir gré , il m'est arrivé alors de
donner à ceux que je voulais louer le génie de telle ou telle chose; ils m'enten-
daient dans le sens général que le mot génie a aujourd'hui, tandis que moi, je
parlais dans le sens que le mot génie avait au xviii' siècle, et de cette manière
j'en disais assez pour les satisfaire , grâce à la manière dont ils comprenaient ,
et je n'en disais pas trop pour me déplaire à moi-même; leur vanité et ma
conscience étalent satisfaites. » Ces paroles sont trop vraies; M. Saint-Mare
Girardin a raison. Je les recommande aux critiques. A combien de réticences
mentales n'oblige pas en effet l'amour-propre des contemporains? Le métier
de critique, autrement, sans ces concessions, ne serait pas tolérable. Le public
est là heureusement qui rabat de l'éloge et rétablit le vrai niveau.
La banalité, cette banalité de la louange qui s'est introduite dans la critique
et qui l'a gâtée, M. Saint-Marc Ta fort bien retrouvée, et montrée sous une
autre forme dans la poésie contemporaine. C'est un thème vrai , mais que
BOUS avons trop souvent soutenu dans cette Revue pour y insister de nou-
veau. Il y a maintenant une forme de vers courante, accessible, à la disposition
de tout le monde. Une méditation est devenue aussi facile que l'était un ron*
deau sous Voilure, une orientale aussi faisable que l'étaient un madrigal eou»
Dorât, une tirade descriptive sous Deliile. Cela ne diminue en rien assuré-'
ment le génie de M. de Lamartine et le génie de M. Victor Hugo; au con-
traire, c'est la preuve qu'ils ont trouvé une forme originale, neuve, mais qui
est devenue vulgaire dans les mains de leurs imitateurs. Il n'y a pas à l'heure
^*il est (et ceci n'est pas une exagération) d'élève de rhétorique un peu di»*
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RBTUB. — CHRONIQUE. 887
Inigiié qui n'ait prodait sa 'contrefaçon , assea bonne après tont et qui ferait
illusion Y durant quelques vers, de telle ode des Feuilles d automne, de tel
hymne des Harmonies,
M. Saint-Marc Girardin a montré avec un grand sens et une grande per»'
picacité les causes, les résultats de cet abaissement de la hante poésie, de cet
accès facile qui la laisse envahir un peu par tout le monde. En cela^ M. Saint-
Marc regrette les conditions littéraires du xvii* siècle, et il a raison. « Autre*
fois, comme il Ta très bien dit , le sentiment existait, mais Texpression était
difficile à trouver; le style était un obstacle, parce qu'il fallait le faire avee
peine. II n'y avait pas autrefois moins d'amoureux , moins de rêveurs, raoms
de mélancoliques qu'aujourd'hui , mais il était plus difficile d'exprimer aîsè>
ment l'amour, la rêverie, l'enthousiasme. Il y avait mcnna de phrases fsûces
sur tont cela. »
Les jeunes poètes peuvent contester quelques-unes des vues de M. Saint-
Marc Girardin ; personne n'en contestera l'à-propos, personne surtout ne con-
testera la verve, l'esprit, le tact littéraire qui animent ces leçons et aiguillon-
nent incessamment l'auditoire.
L'enseignement dogmatique des lettres, long-temps abandonné à la Sor-
bonne pour l'enseignement historique, semble cette année vouloir reprendre
le terrain qu'il a perdu. On est frappé en effet, en jetant les yeux sur le pro-
gramme des cours de la Faculté des lettres, d'une coïncidence qui sans doute
n'a été ni concertée, ni fortuite, dans laquelle il n'y a pas plus de prémédita-
tion que de hasard. M. Saint-Marc Girardin a pris pour texte Boileau ; le nou-
veau suppléant de M. Boissonade , M. Egger, parle de la Poétique d'Aristote,
et M. Géruzez cherche dans l'histoire littéraire la confirmation des principes
esthétiques qu'il commence par développa.
Serait-ce là le symptôme, je ne dis pas d'un besoin, mais d'une disposi-
tion générale des esprits.' Seraitpon fatigué, comme se le demandait dans sa
leçon d'ouverture le suppléant de M. Yillemain, du désordre et de Tanarchie,
et cela va-t-il nous ramener aux chartes littéraires du passé? Pour ma part, je
ne le pense pas; mais ces études seront curieuses, utiles, profitables.
M. £gger a fait sur la Poétique d'Aristote des leçons excellentes, appro-
fondies, pleines de science réelle , de vues, de rapprochemens ingénieux , et
cela avec une remarquable facilité de parole. M. Egger est une des meilleures
acquisitions de la Faculté des lettres depuis plusieurs années. Le cours de lit-
térature grecque, exclusivement philologique jusque-là, se faisait dans le
désert. M. Egger a su y ramener, non pas la foule (la foule a autre chose à
faire), mais un auditoire nombreux , fidèle et toujours intéressé. M. Egger a
constitué dans la chaire de littérature grecque l'enseignement historique,
comme avaient fait M. Le Clerc pour la prose latine, M. Patin pour la poésie.
C'est une louable innovation. La leçon d'ouverture, que M. Egger a fait im-
primer, mérite d'être distinguée. C'est une vue générale des lettres grecques
et de leur influence, qui révèle un esprit ouvert, beaucoup de science et du
talent d'écrire.
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888 REVUE BBS DEUX MONDES.
Les leçons que M. Egger a consacrées aux tentatives de la critique avant
Aristote, c'est-à-dire au premier éveil du génie esthétique, ont été fort bien
accueillies. Mais c*est là de l'histoire littéraire, ce n'est pas encore de la théo-
rie: M. Géruzez, au contraire, a abordé dès l'abord la dogmatique de l'art, et,
avec une grande finesse et une véritable sagacité psychologique, il en a recher-
ché les conditions et déterminé les lois. Sans se perdre dans la transcendante
esthétique de Hegel ou des Schlegel , sans se résigner au terre à terre de Mar-
montel et de La Harpe, il a établi et dégagé les vrais principes du beau , pour
en chercher ensuite les applications dans notre littérature. Voilà l'esthétique
qui partout se substitue à la rhétorique. On me permettra de dure que c'est un
progrès, une conquête.
Tout se touche dans les lettres, et je n'ai pas besoin de transition pour passer
au cours de poésie latine. I^ grâce particulière à l'enseignement de M. Patin,
cette érudition solide qui pourtant ne s'interdit pas l'agrément, cette parole
élégante qui fait si bien goûter les antiques modèles toujours jeunes , tant de
qualités charmantes et en même temps sérieuses, ont depuis long-temps
assuré un auditoire assidu au cours de poésie latine , autrefois aussi désert que
le cours de littérature grecque. M. Patin traite cette année du drame chez les
Latins, et sa première leçon a été consacrée à une vue générale et sommaire
de la tragédie romaine dans ses rapports avec le théâtre grec qu'elle a imité,
avec le théâtre moderne qu'elle a quelquefois inspiré. Les faits et les idées
que M. Patin a exposés dans cette première leçon se grouperont, dans la
suite du cours, tantôt autour d'ouvrages demeurés entiers, comme ceux
qui portent le nom de Sénèque, tantôt, au contraire, autour d'ouvrages
perdus et connus seulement par des témoignages qu'il faudra recueillir,
par des fragmens qu'il faudra restituer, où il faudra chercher avec patience
et curiosité la trace effacée du monument primitif. M. Patin a annoncé Tin-
tention de transporter ces tragédies, tirées de l'oubli, sur la scène même du
théâtre romain , relevée par l'érudition. Il placera les dialogues dans la bouche
de leurs antiques interprètes le-s Roscius et les OEsopus; en d'autres termes,
il mêlera l'histoire du drame à celle de la représentation scénique. A défaut
des vieux textes , les auteurs d'un autre temps et d'un autre genre , qui se
sont inspirés des souvenirs de ce théâtre , pourront quelquefois parler à la
place d'Ennius, de Pacuvius, d'Attius, qui pour nous se taisent bien souvent.
Dans cette évocation intéressante d'une scène bien mal connue et bien sévè-
rement jugée (puisqu'on ne la juge que par Sénèque), M. Patin rapprochera
sans cesse la tragédie latine de la grecque son modèle, de la française en
partie son élève ; il la montrera entre deux influences , l'une reçue par elle ,
l'autre qu'elle a exercée; il caractérisera enfin ces influences dont l'action
n'a pas toujours été aussi simple qu'on le dit. C'est un programme bien choisi.
Il y a six ans déjà que M. Patin enseigne à la Faculté des Lettres, et chaque
année affermit et constitue son succès.
Dirai-je un mot de la philosophie après la littérature? Il y a un nom au
moins que je ne saurais omettre sans injustice. M. Jules Simon , abandonnant
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RBYUE — ŒHIONIQUB. 880
la belle philosophie de Platon, qu'il exposait rannée dernière, a eholsl un
sujet d*an abord moins difficile, mais d'une importance au moins égale,
l'histoire de l'école d'Alexandrie. Héritière de toutes les philosopbies qu'elle
aspire à concilier, cette école, dernier monument de la fécondité de Panelen
monde, tient aussi par des liens étroits a la formation du monde nouveau.
Elle naît avec le christianisme , se développe à côté de lui , entre en lutte avec
ce redoutable adversaire , soutient le combat durant quatre siècles, et ne suc-
combe qu'avec la philosophie elle-même, avec les lettres, avec les dieux. Il n'y
a pas de livres moins connus que les livres de Plotin , et pourtant Plotin est le
père de la philosophie alexandrine. Il semble qu'après avoir pénétré dans le
système de Platon, dans celui d'Aristote, les historiens, les critiques, tous
les amis de l'antiquité , séduits par la majesté, la grandeur, la savante et belle
proportion de ces incomparables philosophies, ne veuillent plus en connaître,
ni en admirer aucune autre. £t puis, il faut bien l'avouer, si les alexandrins
sont restés dans l'ombre, ce n'est pas entièrement Ja faute de ceux qui les y
ont laissés. Les alexandrins ont assurément une rare fécondité de génie;
mais cette fécondité s*épuise souvent en chimériques et subtiles distinctions.
Ce sont des esprits étendus , mais qui veulent embrasser des choses contradic-
toires , des esprits sérieux , mais sujets à s'égarer dans les élans et les vertiges
de Tenthousiasme; ils ont enfin une prodigieuse érudition qui les accable , et
sous cette science universelle leur génie s'obscurcit et finit par être étouffé.
Certes le sujet est difficile, mais aussi il vaut bien la peine qu'on s'y dé-
voue. Il ne s'agit de rien moins que d'exhumer une période de cinq sièdes et
d'éclairer à la fois d'une vive lumière le berceau du christianisme et le déclin
des philosophies et des religions de l'antiquité. Pour montrer dès le premier
jour l'intérêt grave et profond qui s'attache au sujet qu'il veut traiter, M. Jules
Simon a fait voir l'école d'Alexandrie aux prises avec le christianisme; il a
expliqué la nécessité de cette lutte, marqué son origine, son progrès, son
terme. Le christianisme, l'esprit nouveau, devait triompher. Là étaient la vie,
la jeunesse, la foi , la force, l'avenir. En vain l'école d'Alexandrie s'entourait
de toutes les traditions, de toutes les gloires du passé; en vain elle appelait
dans le sein de son vaste éclectisme Orphée et Pythagore, Hésiode et Thaïes,
Aristote et Platon , les dieux de la Grèce et ceux de l'Orient. Cette ardeur
aveugle à tout confondre n'était que l'impuissance de tout unir.
Mais j'oublie que M. Simon a parlé ici même, dans cette Revue, de l'école
d'Alexandrie et que ce qu'il a dit à propos d'un livre assez médiocre me dis-
pense d'insister. Personne ne conteste à M. Simon l'éclat de la parole. Sous
ce rapport, il est vraiment doué, et la pratique, l'expérience, ne peuvent qu'é-
tendre, en le modérant, ce talent qui a si bien réussi à la Sorbonne,
J'ai été bien long déjà, et pourtant je n'ai pas dit un mot de l'histoire et j'ai
omis bien des noms, mais l'oc^sasion se retrouvera. M. Lenormant dans la
chaire de M. Guizot,M. Rosseeuw-Saint-Hilaire dans la chaire deM.LacreteUe,
traitent l'un de l'histoire de France, l'autre de la civilisation grecque. Les
recherches savantes de M. Guigniaut s\ir la géographie, les coQScieneieuses
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Wi RBvvB Mi nex ihnims.
ÎAveillgiliQiiA 4e M. Doomo s«r la pbileM^
auan ua aottTeMr^ «m jvgeneiH. Biais je n'ai pas promis d'être conpltt. Oi
§a'ii «Blseolenent JBSte, ce qu'il importe de eonstaler, c'est qœ pMeeisf»-
■MPfiMitillff débvts OBt eu Keaëepois quelques années et que par là laSll^
boMW «t en progiès. ^/re en progrès c'est le grand mot du siècle; mm
pourquoi esè-il plutôt dans les phrases que dans les choses?
PiiniB t'EniiiTB , CT LA PBBMiiBB Cboisadb , par M. Henri Prat (1).~
Les grands éfèncmeus qui ont remué le monde et mérité place dans b n^
SBoire humaine, sont ceux qu'on se représente communément sous les cou-
leurs les plus fÎBiUSses. (Test que la pensée populaire qui sVn est emparée tai
a dépouHlés de toute réalité pour les élever jusqu'à l'idéal. Le travail que
^opinion puMique accomplit alors , n'est pas sans analogie avec le procédé dei
poètes. E^ commence par écarter les incidens mesquins, les accessoires di-
parates; eHe étaMit f unité du sujet en concentrant Fintérét sur un pctil
nomhre de personnages qu'elle adopte, auxquelis eHe prête toujours une allure
héroïque, une inteHigence nette de tout ce qui se passe autour d'eux , une vokMrté
ferme, une action souveraine. Ainsi , le réel de l'histoire disparaît à la longae
pour ftire place à une eeuvre d'iroaginaCioB qui appartient à tous et à laqudte
•É ne saurait atCacber aucun nom, oeuvre puissante d'ailleurs par son \at-
monli», et d^autant phis Sjrmpathtque qu'elle est comme un écho des sentitaims
qu^ ont court. L'histoire de Napoléon, sans indiscrétions biographiques, ne
pfcndrtft-effo pas dans la bouche d'un homme du peuple les proportioia
Majestueuses de fépopée? Et pour rentrer dans notre sujet , l'idée qu'on m
ftrtl géMéralement des croisades d'après les vagues notions qui ont cours, hs
seèues qui sti&tcftt à f imagination ne semblent-eltes pas promettre un drsBK
sublime? On éprouve quelque désappointement, quand on consulte les téaaoîns
quf ont reçu dftecloment rfmpression des faits, et qu'on se condamne à lie
les correspondances et tes actes originaux qui nous ont été conservés. Tel dt
te phnr que M. Henri Prat a suivi pour la première croisade : il a opposé ma
nerraCioi» théâtrates de ses devanciers, une analyse inteUfgente des doca-
mens de f époque, une sorte de procès-verbal historique, d'un calme inlpe^
furbeble qu'on pourrait prendre parfois pour de la froideur, mais dans lequel
nous préférons voir la r^erve calculée du juge qui refoule en lui son émdion
pour prêter à te sentence qu'it va reikbre un caractère pitis imposant d'^npa^
tnllté.
QnanéoD se rappeffe la pîeuse frénésie quîéchitaàla finduxi*nède,el
qu'on se représente, suivant l'énergique expression d'Anne Comnène, rOod-
dent tout entier É^irrachatit de ses fondemens pour se précipiter sur PAsCi
on rêve une époque de fel ardente etjakMise, de moeurs austères, devortueose
ainégation. Le désenchantement commence à la lecture de ce passai de
Gmlteume dé Tyr, que plusteurs historiens des croisades, et M. Plrat ha-
ft> «nveà in-e».^Rue GMstitie» 1».
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livrai. «-« cnmoinom. tn
e, oat en le tort de négliger. « Il B*y arait plue en Occident ni reHgkm,
ni joetice, ni équité, ni bonne foi. Les ^lises et ici monastère^ étaient aban*
doanéa an piUage : on n'était en sûreté noite part; les erimea lee plus borriblei
lestaient impunis. Dans l'Intérieur des familles, les mœurs étaient tellement
corrompues, que les liens du mariage étaient généralement méprisés. Le luxe,
rîTrognerie et le jeu, régnaient partout; le clergé ne donnait pas Texemple
d'une conduite régulière; les éréques eux-mêmes étaient livrés à la débauche
et à la simonie. » M. Micbaud , qui a su faire du zèle religieux des populations
un ressort éminemment dramatique, accuse l'arcberéque de Tyr d^avoir traeé
un tableau satirique. On ose à peine soupçonner Guillaume d'exagération,
quand on se rappelle que, pendant le cours du xi* siècle, on compta en
Flrance vingt-sept années de famine ; extrémités qui annoncent à coup sir un
dérèglement attreux , un coupable abandon des devoirs sociaux. Quels ont
donc été les leviers assez puissans pour déplacer les populations? les prédic»-
tions de Pierre l'Ermite, la volonté énergiquement exprimée du pape Ur»
bain II .' Le rôle du petit Pierre est en effet fort beau dans le rédt de Guil-
laume de Tyr et dans VÂiexiade d'Anne Comnène. Mais ces deux écrivains
^ient étrangers , et au lieu de traduire des impressions personnelles, ils om
écouté la voix publique, fort prompte, comme nous l'avons dit, à dénaturer
la réalité. Les chroniqueurs français au contraire paraissent à peine oonnattre
celui que nous considérons aujourd'hui comme l'apôtre des croisades. Gui*
bert, abbé de Nogent, dépeint avec une nuance d'ironie l'exaltation de
Pierre et les effets merveilleux de son zèle ; mais il se hâte d'ajouter quH
ne parle pas avec oonnaissmce de cause (rum ad verikitem)^ et fu*f! n'est
qu'un écho du vulgaire, toujours exagéré, toujours épris de la nouveauté. Un
antre historien qui assista au concile de Clermont , et suivit la grande expé-
dition des croisés, Foulcher de Chartres, se contente de dire : « Un certain
Pierre l'Ermite, suivi d'une foule de gens de pied , mais de peu de chevaliers,
prit d'abord son chemin par la Hongrie. » N'est-il pas évident que, si Pierre
PErraite avait communiqué aux évènemens une impulsion décisive, sea con-
temporains eussent parlé de lui en meilleurs termes?
Quant au pape Urbain H, engagé dans les querelles qu'avait léguées à se»
successeurs le belliqueux Grégohre VII , menacé par l'anti-pape Gutbert et par
la partie corrompue du clergé, en lutte permanente avec fempereur d*AN^
magne, obligé de sévir contre le roi de France, défenseur ordinaire du^ pou-
voir pontiGcal , il avait assurément trop d'affbires sur les bras pour caresser des
projets d'expédition lointaine. Toutes ses préoccupations devaient appartenir
à l'Occident, car le christianisme était menacé de mort par les maux qui dévo-
raient intérieurement l'église latine, tandis que les fureurs mahométanes pou»
raient devenir tout au plus une occasion de martyre pour les chrétien» <F Asie.
La guerre sainte ne fut en effet pour les pères du concile de Clermonf, qu'une
alfoîre secondaire et pour ainsi dire épisodîque. Le rétablissement de la paix
publique au mc^en de la trêve de Dieu et des asiles sacrés, rexconramnloatioi»
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892 RBVUB DBS DEUX MONDBS«
du roi Philippe I*', le droit d'investiture, c'est-à-dire les principes suivant
lesquels les grades et les bénéfices ecclésiastiques devaient être conférés, et
enfin plusieurs réformes disciplinaires très urgentes furent les principaux
points mis en délibération. La scène a un aspect beaucoup plus animé dans
Fœuvre de M. Michaud : « Les fidèles , dit-il , accourus de toutes les provinces,
n'avaient qu'une seule pensée; ils ne s'entretenaient que des maux des chré-
tiens de la Palestine; ils ne voyaient que la guerre qu'on allait déclarer aux
infidèles, etc. » Le spirituel historien ne peut dissimuler que les a£faires de
l'église latine n'aient absorbé d'abord l'attention du concile; mais pour con-
server le relief de son principal personnage , il lui prête une ruse pieuse , qui
sans doute était bien éloignée de son intention. Il suppose que par un retard
adroitement calculé le souverain pontife voulait exciter l'impatience des sol-
dats du Christ et concentrer l'enthousiasme pour que l'explosion en fdt plus
terrible. M. Prat, dont la principale ambition est de rétablir la vérité des
faits, analyse avec soin les trente-deux décrets du concile de Clermont, et il
ne trouve qu'un seul canon à rapporter à la croisade : c'est le deuxième qui
est conçu en ces termes : « Quiconque, par dévotion et sans aucune espérance
d'honneur mondain, entreprendra le voyage de Jérusalem, obtiendra, en
raison de ce voyage , une rémission pleine et entière de ses péchés. » Il est
curieux encore de comparer l'habile et chaleureuse allocution que M. Michaud
a mise dans la bouche du pape Urbain avec la reproduction littérale du véri-
table discours donné par M. Prat, d'après Guillaume de Tyr. Le trop fidèle
traducteur a fort bien caractérisé ce morceau en disant que « l'érudition
pédantesque, la recherche d'esprit, le mauvais goût, y étouffent à peu près
le sentiment. » On ne comprend plus dès-lors que cette longue et traînante
homélie, accueillie avec enthousiasme, ait été couronnée par le cri unanime
de : Dieu le veuf! qui devint la devise des croisades.
Après avoir amoindri le rôle des deux promoteurs de la guerre sainte, on
se demande quelle influence a déterminé cet ébranlement, dont les oscillations
ont continué pendant deux siècles. Un historien de l'écolç voltairienne a pensé
que les Occidentaux prirent les armes pour rétablir d'importantes relations
commerciales, interrompues par l'invasion des hordes turques. Selon nous,
on se rapprocherait plus de la vérité, surtout à l'égard de la France, en disant
que les populations, décimées par la faim , ont obéi instinctivement à ce be-
soin de déplacement qu'on éprouve quand on souffre. On croyait assez géné-
ralement alors que le sol français était surchargé d'habitans. Qui sait si les
pauvres qui partirent les premiers, avec leurs femmes et leurs enfans, n'empor-
taient pas l'espoir de s'établir dans une terre promise.^ Quant à la seigneurie,
les brillans résultats de quelques entreprises récentes avaient dû la mettre en
goût d'aventures. L'Italie méridionale était devenue la proie de quelques pil-
lards normands; le duc Guillaume venait de conquérir TAngleterre; le comte
Henri de Bourgogne s'était fait^place avec son épée dans la péninsule espa-
gnole; partout la royauté semblait le lot du plus brave. Or, la guerre sainte
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REVUE — CHRONIQUE. 883
se présentait aux hommes d^armes avec une double séduction : elle promettait
la rémission des péchés dont les consciences nobles étaient alors passablement
chargées, et elle offrait la chance de conquérir quelque petit royaume au-delà
. des mers. Ce qui paraîtrait confirmer cette conjecture, applicable seulement à
la première croisade, c'est qu'aucun prince couronné ne s'associa à l'expédi-
tion. U faut malgré tout laisser une très large part à l'enthousiasme religieux;
mais, pur et exalté chez quelques hommes héroïques comme Godefroi de
Bouillon, il ne fut pour la foule que le véhicule des passions terrestres.
La marche des premiers croisés ne peut être comparée qu'au déplacement
des nomades qui quittent une terre épuisée pour chercher un établissement
meilleur. Une population armée où les âges, les sexes et les rangs sont con-
fondus, s'avance péniblement, sans itinéraire convenu, sans système d'ap-
provisionnemens; accueillie un jour fraternellement, le lendemain obligée de
combattre pour obtenir des vivres ou s'ouvrir un passage. Les pauvres ont
attelé leurs chevaux ou leurs bœufis à de misérables chariots sur lesquels ils
ont entassé femmes, vieillards, enfans, avec le peu de provisions qu'ils ont
pu rassembler au départ; et « les petits enfans, aussitôt qu'ils aperçoivent un
château ou une ville, degnandent, en ouvrant de grands yeux , si c'est là cette
Jérusalem dont on leur a tant parlé (1). » Une telle cohue représentait moins
un pieux pèlerinage qu'une invasion de barbares, et on conçoit la frayeur du
prince qui régnait à Constantinople à l'approche de ces auxiliaires dont il
avait sollicité si ardemment la coopération. L'empereur des Grecs déploya
toute la perfidie qu'on attribue à sa nation pour enchaîner l'héroïsme turbu-
lent de ses dangereux alliés. Les historiens occidentaux l'ont fort maltraité à
ce sujet; mais M. Prat édaircit habilement les couleurs sombres employées
jusqu'ici pour peindre Alexis : il montre que l'empire oriental était sérieu-
sement compromis par le débordement des peuples occidentaux , et qu'au
nombre des orthodoxes , il se trouvait des chevaliers qui pouvaient lutter de
perfidie avec le prince byzantin. Les chapitres suivans, qui conduisent les
croisés du Bosphore à Jérusalem, ne modifient pas essentiellement les narra-
tions précédentes. Explorateur infatigable, M. Prat découvre de temps en
temps des points de vue intéressans; mais, au lieu d'y arrêter son lecteur, il
les indique avec une sorte d'indifférence , et reprend aussitôt son allure calme
et mesurée. Par exemple, après avoir avancé que les descriptions de la Jéru-
salem Délivrée sont en rapport parfait avec les localités , et que le Tasse a
trouvé le germe de plusieurs épisodes fantastiques dans les chroniques contem-
poraines, il eût été piquant de chercher la réalité sous les déguisemens poé-
tiques, et de montrer la science exacte au service de la plus pétulante imagi-
nation. Un peu plus loin , M. Prat déclare que le code promulgué après la
conquête de la Palestine, sous le nom de Bon Droit et^ssises de Jérusalem,
peut être considéré comme le type idéal de la féodalité, parce que les insti-
(1) Guibert de Nogcnt, livre II, dans Bongars, Gesta DH per Franeos.
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■H RETim MS DBIfX ■OHMS.
tntioM féodales, transplantées sur un terrain vierge, ne furent pas faussées,
comme en Occident, par une quantité de droits acquis. Cette assertion méri-
tait, à coup sûr, quelques développemens.
Nous nous abstiendrons de multiplier les critiques de détail. Encouragé par
M. Guizot, qui a accepté la dédicace de son premier livre, M. Prat est à la
source des bons conseils. Le maître qu*il a adopté est plus que tout autre en
droit de rappeler que la fidélité scrupuleuse n'exclut pas le talent de la com-
position, et que, sans le rare et difficile accord de la science et de Fart, il
ii*est pas de succès éclatant dans la carrière historique.
•— V Histoire de France depuis rétablissement des Francs dans la Gaule jus-
qu'en 1830, par M. Théodose Burette (1), vient d'être achevée. Elle of&e plus
qu'un résumé de tous les événemens compris dans ces quatorze siècles. Sans
entrer dans la discussion érudite, l'auteur a su se tenir au courant des résul-
tats les plus importans, et les a pris dans le fil du récit. Pratiquant la bonne
habitude moderne de puiser aux sources même, il a fait de nombreux et heu-
reux emprunts aux textes des chroniques; il en a éclairé en maint endroit et
comme blasonné ses pages, non moins qu'avec les cinq cents dessins et
vignettes par lesquels M. David les a illustrées. Il a su répandre ainsi sur une
si longue étendue de siècles , dont plusieurs sont fort arides, quelque chose
de cet intérêt agréable et facile que M. de Barante avait donné dans son His-
toire des Ducs de Bourgogne à certaines portions des xiv* et xv* siècle$.
M. Burette a très bien observé pour son compte le ad narrandum non ad
probandum. Il y a dans la suite des faits et gestes qu'il déduit une façon
libre et déployée qui ne sent pas l'abrégé ; aucune note d'ailleurs ne vient
avertir de l'effort. Toutes les notes ont été confiées, en quelque sorte, au
crayon des artistes collaborateurs; elles ne visent qu'à flatter le regard, et
sont très multipliées; elles font même tort au narrateur en un sens, en ce
qu'elles dissimulent à chaque page, sous air de divertissement, la labeur et
l'étendue de ses recherches. Le livre de M. Burette se donnera beaucoup en
étrennes, mais plus d'un de ceux qui le donneront , se laissant aller à le lire,
y profitera.
f (1) Ducrocq, rue HautefeuiUe, SS; % beaux volumes grand In-^, de plus de 600
pages chacun.
y. DE MàBS.
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j 1 sa ■J'... v
TABLE
DES MATIÈRES DU VINGT-QUATRIÈME VOLUME.
FRÉDÉRIC MERCEY. — Le Brigandage dans les les États Romains. 6
X. MARMIER. — Vie de Scliiller. 48
JULES SIMON. — Histoire de PÉcole d^ Alexandrie, de M. Matter. 86
PH. CHASLES.— TbomasCarlyle.— rA^/'rencA/levo/ttWona^ûtory. lôd
CH. LABITTE. — Littérature du Nord. 127
Chbonique db la quinzaine. — Histoire politique. 147
Revue Musicale. 154
SAINTE-BEUVE. — Anciens Poètes Français. — Joachim Du Bellay. 161
E. DE CAZALÈS. — Études historiques et politiques sur TAllemagne.
-— III. Le Congrès de Vienne, F Allemagne jusqu'en 1830. 191
LOUIS PEISSE. — L'École des Beaux-Arts: — Musée des Études. 232
RAOUL ROCHETTE. — Percier, sa Vie et ses Ouvrages. 240
— De la Rupture diplomatique comme conséquence du Traité
de Juillet. 269 ^
Chbonique db la quinzainb. -— Histoire politique. 280 ^
Revue Musicale. 290
Revue Littéraire. 801
L. DE VIEL-CASTEL. — Théâtre Espagnol. -- Le Drame historique
en Espagne. 813
PH. CHASLES. — Revue de la Littérature anglaise. 348
PAUL DE MUSSET. — Le Dernier Abbé. 365
FÉLIX RAVAISSON. — Fragmens de Philosophie de M. Hamilton. 396
CH. MAGNIN. — La Mise en scène chez les Anciens. 428
Chbonique de la quinzaine— Histoire politique. 446
Revue Littéraire. 454
L. DE CARNÉ. — De l'Équilibre européen. — Politique de la France
avant et depuis les Traités de Vienne. 465 /
J.-J. AMPÈRE. — Littérature Orientale. — Le B/tagavata-Purana, 496
E.-J. DELÉCLUZE. — Raymond Lulle. 519
SAINTE-BEUVE. — Lettres inédites de M"» Roland. 553
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8B6 TABLE BBS MATIBUS.
— Gomec. 569
Chboniqus de la quinzaine. — Histmre politique. ^
Revue Musicale. <10S
A. REY (DE CHYPRE). — Le Maroc et la Question d'Alger. 617 * |
LERMmiER. — De P Humanité , de M. P. Leroux. 665
X. MARMIER. •— Une Visite au Roi Guillaume. 68S {
ALFRED DE MUSSET. — Simone. 704 ]
SAINTE-BEUVE. •— Poètes et Romanciers modernes. — XU. M. Kn-
f^ne Scribe^ le Terre d*eau, 714 y
A. COCHUT. Histoire des Classes Nobles et dès Classes Anoblies, ^
de M. Granier de Cassagnac. 731 |]
Chronique de la quinzaine. — Histoire politique. 743
JULES JANIN. — Le Voyage d'un Homme heureux. 7M
JULES SIMON.— œuvres complètes de Platon , traduites par M. V.
Cousin, SOS
SAINT-MARC GIRARDIN. — De la Destinée des Villes. — Constao-
tinople , Alexandrie , Venise et Corinthe. 830
CH. MAGNIN. — Académie Française. — Réception de M. Flourens.
— Les Candidatures. S39
— Question d'Orient et Discussion Parlementaire. 847
Chronique de la quinzaine. — Histoire politique. S6S
Revue Littéraire. 873
Revue Musicale. 883
FIN DE LA TABLE.
— Erratum. — Il nous semble nécessaire de signaler ici plusieurs altéit-
tions de noms propres et de noms de lieux qui se sont introduites dans Fardclè
sur le Maroc inséré dans notre dernier numéro. Au lieu depoujaret^ p. 633,
on doit lire totgaret, pluriel de tqjer, négociant; au lieu de 6 à 800 boeoâi
p. 646, 6 à 8,000 bœufs; au lieu de les Oudaijas, p. 642, les Ouda^fa; au
lieu de Bey-Brittel, p. 652, Reys-Brittel; au lieu de Onefda, p. 659,
Ouckda; au lieu de convulsions, p. 643 , constructions; au lieu de feu de la
poudre, p. 646, Jeu de la poudre; dans le titre du paragraphe VI, p. 658,
au lieu de : État moral d^une alliance avec le Maroc, ^t esprit public de
la population, lisez : D^une alliance avec le Maroc. — État moral et espni
public de la population. Nous devons faire observer en outre qu^en parfaot
de nos agens diplomatiques, p, 660, Fauteur n'a pas indiqué spécialement et
exclusivement les agens de la France, mais les agens de toutes les puissances
européennes. Enfin c'est le caïd de Tétouan, et non le sultan actuel, qui a
commis envers M. Douglas l'insulte dont il est parlé p. 634. Il s'agit, p. 638,
• de Tlemcen province, et non de la ville de Tlemcen; l'on doit lire, p. 635,
faire perdre et non /aire prendre, et, p. 642 , Vaine alors héritier , etc., au
lieu de Vaine héritier.
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